Une histoire globale à l’âge du Bronze

J’avais proposé ici même le terme de « mondialisations froides » pour les phénomènes globaux de la préhistoire humaine la plus lointaine,  avec à l’origine l’apparition et la diffusion des premières formes humaines à l’intérieur de l’Afrique, phénomène dont la temporalité a été de l’ordre de plusieurs millions d’années ; puis la « sortie d’Afrique » et la diffusion dans toute l’Eurasie d’homo erectus et de ses semblables, il y a au moins deux millions d’années, dans une temporalité de l’ordre de plusieurs centaines de milliers d’années ; puis de l’ordre des dizaines de milliers d’années avec l’émergence en Afrique du nord-est d’homo sapiens, et sa diffusion sur l’ensemble de la planète ; puis de l’ordre des milliers d’années avec l’invention de l’agriculture et de l’élevage (le néolithique) dans une demi-douzaine de foyers originels indépendants, et leur diffusion progressive sur une grande partie du globe.

Les sociétés agricoles à leur tour ont généré un nouveau phénomène historique global issu en grande partie de l’essor démographique provoqué par le nouveau mode de production : l’émergence de sociétés hiérarchisées de plus en plus complexes, lesquelles débouchent à plus ou moins brève échéance sur des formations étatiques et urbaines à partir du IVe millénaire avant notre ère, d’abord aux mêmes endroits que les foyers néolithiques initiaux. La trajectoire qui mène de sociétés agropastorales néolithiques faiblement différenciées à des royaumes centralisés est cependant variable, selon les régions du monde. Dans les « nasses » géographiques de l’Égypte et de la Mésopotamie (l’actuel Irak), cernées par des déserts, des mers et des montagnes élevées, cette trajectoire est rapide et irréversible. En Europe en revanche, où l’espace est peu compté et l’environnement plutôt favorable, les sociétés à chefferies qui émergent au cours du Ve millénaire vont suivre un chemin plus fluctuant, avec des moments de forte hiérarchie sociale visible selon les régions (les mégalithes du Ve millénaire, le monde minoen-mycénien du IIe millénaire, les « résidences princières » de l’âge du Fer au milieu du Ier millénaire, etc), et des moments où au contraire les inégalités sociales deviennent ténues à observer, dans les vestiges funéraires comme dans les habitats. Des formations étatiques ne s’y établiront définitivement que dans la première moitié du Ier millénaire avant notre ère, avec les cités-États grecques et italiques, lesquelles diffuseront progressivement le nouveau mode de vie à l’ensemble de l’Europe – dont la partie la plus au nord ne sera néanmoins touchée qu’au début du IIe millénaire de notre ère.

La plus ancienne métallurgie

Mais si le néolithique, à partir de son foyer initial proche-oriental, ne se diffuse dans toute l’Europe qu’en deux millénaires et selon un mode plutôt « froid », l’histoire se « réchauffe » à la fin du IIIe millénaire avec la période dite de « l’âge du Bronze ». La plus ancienne métallurgie du cuivre était attestée depuis le début du Ve millénaire au moins, notamment dans les Balkans – sachant que le martelage de cuivre natif est pratiqué au Proche-Orient au moins dès le IXe millénaire. Toutefois, une véritable réduction du minerai de cuivre dans des bas fourneaux, après extraction dans des mines, et à distinguer de la simple fonte dans des creusets, n’est actuellement bien connue qu’à partir du Ve millénaire dans le Levant, d’où elle s’étendra progressivement dans les différentes directions géographiques (Pigott 1999, Amzallag 2009). Cette première métallurgie n’est pas une révolution radicale dans le domaine des techniques : le cuivre est en effet trop mou pour produire des outils efficaces, et l’on utilisera encore longtemps la pierre et l’os dans la vie quotidienne. En revanche, parures et objets en cuivre (et en or, car la métallurgie de l’or apparaît au même moment) sont de puissants marqueurs des pouvoirs émergents. On les trouve dans les tombes les plus riches, mais aussi dans certains habitats particuliers. Le site croate de Vučedol, sur les bords du Danube près de Vukovar, en est un exemple emblématique datant du IIIe millénaire : sur une acropole naturelle dominant le reste du village et isolée par des fossés et un talus, se trouvaient deux grands bâtiments accompagnés d’installations de métallurgie et des tombes d’un couple et d’enfants.

Le cuivre par ailleurs n’est pas répandu uniformément dans la nature. Certaines régions en sont dépourvues, comme la Mésopotamie ou la Scandinavie. L’émergence d’élites tirant en particulier leur prestige de la possession d’objets en cuivre les oblige donc à constituer de vastes réseaux d’échange à longue distance pour s’en procurer. On appelle souvent « chalcolithique » (du grec chalkos, cuivre ou airain) cette seconde moitié du néolithique qui voit apparaître de conserve en Europe, à partir de 4500 avant notre ère, la métallurgie du cuivre et les premières hiérarchies sociales visibles. Mais lorsque l’on eut l’idée vers la fin du IIIe millénaire – sans doute au vu de la plus grande résistance qu’apportaient au cuivre certaines impuretés naturelles comme l’arsenic ou l’étain – d’ajouter au cuivre un dixième environ d’étain, on obtint un nouvel alliage, le bronze, beaucoup plus résistant. Il permettait de créer, non plus de simples copies en métal d’objets de pierre ou d’os, mais de nouvelles formes, aussi spectaculaires qu’efficaces, comme l’épée longue, qui permet de tuer de plus loin, le casque, les jambières, la cuirasse, la lance, sans compter des parures beaucoup plus variées. L’étain, cependant, est encore plus rare que le cuivre, et ses gîtes ne sont pas situés dans les mêmes régions. On le trouve, à l’époque, dans le sud des îles britanniques (que les Grecs appelleront « Cassitérides », du nom grec de l’étain, peut-être dû lui-même au peuple antique des Cassites), le Portugal, l’Espagne, la Bretagne, les Monts Métallifères (Erzgebirge, à la frontière germano-tchèque), et sinon en Asie du Sud-Est, dans la province chinoise du Yunnan et en Malaisie, encore aujourd’hui importantes régions de production (Muhly 1985, Amzallag 2009). Les textes proche-orientaux retrouvés notamment à Alalakh, Ebla, Mari ou encore Ougarit, attestent de l’importance de ces échanges d’étain dans toute l’Asie occidentale, et jusqu’à la vallée de l’Indus d’une part, et la péninsule ibérique de l’autre.

A partir de la généralisation du bronze, au cours du IIe millénaire avant notre ère, vont donc se mettre en place de vastes réseaux d’échange de cuivre et d’étain à l’état de lingots, mais aussi d’objets finis en bronze, à l’échelle de l’ensemble de l’Eurasie et dans le cadre d’un véritable « âge du Bronze » (Kristiansen et Larson 2005, Kohl 2007). Les besoins propres aux royaumes et empires du Proche-Orient, mais aussi les principautés minoennes et mycéniennes, tout comme les puissantes chefferies d’Europe du nord, généralisent ces échanges, associés à d’autres biens de prestige qui les accompagnent ou circulent en contrepartie, comme l’ambre de la Baltique, le sel, les produits animaux et sans doute les esclaves. La métallurgie du bronze atteint jusqu’à la Chine, qui recèle par ailleurs des ressources en étain, à l’époque de la dynastie Shang, celle où l’on considère que se mettent en place les premiers royaumes centralisés, avec les cultures successives d’Erlitou et d’Erligang, ainsi que les tout débuts de l’écriture (Bagley 1999, Mei 2000). Ainsi, une chaine continue d’échanges et d’interactions s’étend sur toute l’Eurasie, reliant de proche en proche les rives de l’Atlantique à celles du Pacifique.

Techniques, savoirs et mythes

Dans la première moitié du IIe millénaire, une nouvelle invention guerrière et de prestige, le char à roues à rayon, fait son apparition, peut-être d’abord en Asie centrale. Le cheval avait été domestiqué dans les steppes ukrainiennes à partir du Ve ou du IVe millénaire, d’abord pour sa viande, avant que le mors ne soit mis au point pour la traction et la monte. Au fil du temps la taille des chevaux grandit, et ils semblent être impliqués également dans des échanges en tant que biens de prestige. La roue, de même, est bien attestée en Europe et en Orient à partir du IVe millénaire, mais il s’agit d’abord de lourdes roues pleines. L’invention de la roue à rayons autorise des véhicules beaucoup plus maniables et rapides, qui se généralisent dans les batailles rangées des grands empires orientaux (l’indécise bataille de Qadesh, entre les Hittites et les Egyptiens de Ramsès II vers 1274 avant notre ère, est l’une des plus célèbres), et que l’on retrouve aussi dans les tombes des élites européennes. Le char et la lance, tout comme l’épée, apportent de nouvelles techniques de combat, mais aussi un très grand prestige à leurs possesseurs.

La fabrication comme le maniement de ces nouvelles panoplies guerrières des élites nécessitent des apprentissages et des savoirs nouveaux et très spécialisés. Les mythologies antiques, tout comme les enquêtes ethnologiques dans diverses parties du monde, notamment en Afrique, nous montrent le prestige dont bénéficient les métallurgistes, souvent aussi magiciens, détenteurs de connaissances secrètes, prestige qu’ils partagent évidemment avec les guerriers. De fait l’archéologie nous révèle à cette époque, partout en Eurasie, des transformations idéologiques essentielles. Les représentations féminines, typiques du paléolithique et du néolithique, disparaissent au profit de la représentation de guerriers en armes, de chars, d’armes, de roues, de navires ou encore d’astres (Briard 1991, Brun 1996, Kaul 1998, Demoule 2007). Le disque de bronze et d’or trouvé récemment à Nebra dans le nord de l’Allemagne et accompagné d’épées, dans ce qui a dû être un sanctuaire, en est typique avec ses figurations solaires et stellaires. De telles représentations sont communes à la même époque dans l’art rupestre européen, des Alpes à la Scandinavie. Un style décoratif mobilier dit « aristocratique », avec ses motifs curvilignes de spirales enlacées, se retrouve sur beaucoup d’objets de prestige, dont des manches de fouet en ivoire, des Carpates jusqu’au monde mycénien et à la Turquie (Kristiansen 2009).

Ces élites nouvelles échangent donc entre elles, circulent certainement à une grande échelle, et nouent aussi des alliances matrimoniales à longue distance, comme le montrent des objets de parures personnelles similaires retrouvés dans des régions éloignées.

L’apport de la mythologie comparée

Ces transformations idéologiques sont donc bien documentées par l’archéologie. Mais nous pouvons aussi utiliser les ressources de la mythologie comparée, telle que les historiens des religions la pratiquent depuis longtemps (Dumézil 1968-1973, Calame & Lincoln 2012, Olmsted 1994, entre autres). Le plus connu en France est évidemment Georges Dumézil, disparu en 1986, dont l’impressionnante érudition nous a laissé une soixantaine de volumes. Il avait montré des ressemblances structurelles frappantes entre les plus anciennes mythologies, mais aussi les épopées et les récits historiques légendaires (telle l’histoire des débuts de Rome), respectivement de l’Inde ancienne, de la Perse, de Rome, mais aussi, pour des périodes plus récentes, de l’Irlande, de la Scandinavie, et même de l’Ossétie dans le Caucase. Sa thèse la plus connue est celle de la « trifonctionnalité », les dieux les plus importants de ces panthéons (mais aussi les héros des épopées) se répartissant de manière tripartite entre la souveraineté magico-religieuse (première fonction), la guerre (deuxième fonction), et enfin le travail et la reproduction (troisième fonction). Des thèmes mythiques particuliers se retrouvent d’un bout à l’autre du continent, comme le couple sauveur associant un borgne et un manchot, respectivement Horatius Cocles et Mucius Scaevola dans l’histoire légendaire de Rome, Odin et Tyr dans la mythologie germanique.

L’interprétation traditionnelle de ces ressemblances indéniables est qu’on aurait là le résultat des migrations des Indo-Européens qui, partis d’un point originel circonscrit de l’Eurasie, auraient progressivement submergé l’Europe et l’Asie occidentale et donné naissance à la douzaine de familles actuelles de langues indo-européennes apparentées (familles germanique, celtique, romane, slave, balte, indo-iranienne, etc). Il s’agit là d’une question très controversée, cette migration originelle coïncidant pour les uns avec la colonisation néolithique de l’Europe à partir du Proche-Orient et du VIIe millénaire (Renfrew 1987), ou au contraire serait issue des steppes pontiques à la faveur de raids guerriers à partir du Ve millénaire (Mallory 1989), sans exclure la possibilité de modèles beaucoup plus complexes (Demoule 1991). Là n’est pas le lieu de discuter de cette question très technique, notamment sur le plan linguistique.

Mais pour se cantonner au domaine de l’idéologie, l’archéologie apporte une solution relativement élégante à cette homogénéité mythologique que constatent les historiens des religions sur une étendue aussi vaste, depuis les îles britanniques jusqu’à l’Inde, au moins. Cette société « trifonctionnelle », hiérarchisée et guerrière, de nature aristocratique et pratiquant le culte du héros guerrier, ne peut guère correspondre à celle, peu hiérarchisée et plutôt pacifique, des débuts du néolithique, à l’époque de la dernière « mondialisation froide ». En revanche, comme nous venons de le voir, il y a bien un vaste réseau aristocratique d’échanges de biens de prestige, de techniques, de savoirs et d’idéologies, qui se met en place à l’âge du Bronze, au cours du second millénaire avant notre ère, dans tout le vaste espace eurasiatique. Au premier millénaire, les liens sont moins forts, les thèmes iconographiques changent, les sociétés divergent. Les élites guerrières auraient donc partagé, au IIe millénaire avant notre ère, une idéologie aristocratique commune, qui se serait formée et transmise à travers le monde global de l’Eurasie, tandis que les récits mythiques et les épopées circulaient en tous sens. Un modèle synchronique en réseau, plutôt qu’un modèle diachronique en arbre généalogique, expliquerait ces ressemblances.

De ce point de vue, il n’est pas nécessaire de faire coïncider mythes et langues. De fait, il n’y a pas de coïncidence stricte, dans l’état actuel de nos connaissances, entre langues indo-européennes et mythologies guerrières aristocratiques « trifonctionnelles ». Certaines mythologies rentrent mal ou très peu dans le schéma dumézilien classique, comme celles des Grecs ou des Hittites, tandis que l’on retrouve au contraire ce schéma chez des peuples qui ne parlent pas des langues indo-européennes, comme dans le Caucase (Charachidzé 1987), et jusqu’en Corée et au Japon (Obayashi 1977, Yoshida 1977). Ce dernier exemple avait reçu l’assentiment de Dumézil lui-même, qui avait évoqué l’idée d’une diffusion de la structure trifonctionnelle de steppes en steppes (Dumézil 1978, p. 13). La coïncidence entre cette diffusion éventuelle et celle de la métallurgie du bronze vers la Chine et la Corée, puis finalement, au cours du Ier millénaire avant notre ère, jusqu’au Japon, est frappante.

On constate ainsi le caractère heuristique d’une histoire globale, y compris pour des périodes aussi anciennes. Observer à l’échelle de l’Eurasie toute entière (pour ne pas évoquer le cas de l’Afrique) la mise en place d’un nouvel ordre social, économique, technique, militaire, et finalement idéologique, celui de l’âge du Bronze, permet de désenclaver chaque histoire locale (le plus souvent nationale), de lui donner un sens historique beaucoup plus large, et d’interpréter au passage de manière moins restrictive et plus fructueuse les coïncidences indéniables que l’on observe entre les mythologies antiques qui sont parvenues jusqu’à nous.

Bibliographie

Amzallag N. 2009. From Metallurgy to Bronze Age Civilizations : the Synthetic Theory, American Journal of Archaeology, 113 (4), p. 497-519 [en ligne : http://www.ajaonline.org/article/300].

Bagley R. 1999. Shang Archaeology. In : Loewe M. & Shaughnessy E. L. (dir.), The Cambridge History of Ancient China, from the Origins of Civilization to 221 BC, Cambridge University Press, Cambridge, p. 125-231.

Briard J. 1991. Mythes et symboles de l’Europe préceltique : les religions de l’âge du Bronze, 2500-800 av. J.-C. Editions Errance, Paris.

Brune P. 1996. Représentations symboliques, lieux de culte et dépôts votifs dans l’est de la France au Bronze final et au 1er âge du Fer. In Archäologische Forschungen zum Kultgeschehen in der jungeren Bronzezeit und frühen Eisenzeit Alteuropas, Habelt, Bonn, p. 183-201.

Calame Cl. & Lincoln B. (eds) 2012. Comparer en histoire des religions antiques, Controverses et propositions. Presses Universitaires de Liège.

Charachidzé G. 1987. La mémoire indo-européenne du Caucase, Hachette, Paris.

Demoule J.-P. 1991. Réalité des Indo-Européens : les diverses apories du modèle arborescent. Revue d’Histoire des Religions, 208, 2, p. 169-202 [en ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1991_num_208_2_1680].

Demoule J.-P. 2007. Naissance de la Figure. L’art du paléolithique à l’âge du Fer. Hazan, Paris.

Dumézil G. 1968-1973. Mythe et épopée. Paris, Gallimard, 3 vol.

Dumézil G.  1978. Romans de Scythie et d’alentours. Payot, Paris.

Kaul F. 1998, Ships on bronzes. A study in Bronze Age religion and iconography. Copenhague, Publications from the National Museum Studies in Archaeology and History, vol. 3, 1-2.

Kohl Ph. 2007. The Making of Bronze Age Eurasia. Cambridge University Press, Cambridge.

Kristiansen K. 2009. Premières aristocraties – Pouvoir et métal à l’âge du Bronze. In : J.-P. Demoule (dir.), L’Europe, un continent redécouvert par l’archéologie. Gallimard, Paris, p. p. 73-84.

Kristiansen K. & Larson Th. 2005. The rise of Bronze Age society. Travels, transmissions and transformations. Cambridge, Cambridge University Press.

Mallory J. P. 1989 : In Search of the Indo-Europeans. Language, Archaeology and Myth, Thames and Hudson, London ; traduction française : A la recherche des Indoeuropéens. Langue, archéologie, mythe, Le Seuil, 1997.

Mei J. 2000. Copper and Bronze Metallurgy in Late Prehistoric Xinjiang : Its Cultural Context and Relationship with Neighbouring Regions. 187 pages,  Archaeopress, British Archaeological Reports (BAR) International.

Muhly J. D. 1985 : Sources of Tin and the Beginning of Metallurgy, American Journal of Archaeology 89, 2, p. 275-291 [en ligne : http://www.jstor.org/stable/504330].

Obayashi T.  1977 : La structure du panthéon nippon et le concept de péché dans le Japon ancien, Diogène, p. 125-142.

Olmsted G. S. 1994. The gods of the Celts and the Indo-Europeans. Budapest, Innsbrucker Beiträge zur Kulturwissenschaft.

Pigott V. C. (ed.) 1999. Archaeometallurgy of the Asian Old World. University of Pennsylvania Press.

Renfrew C.  1987 : Archaeology and Language. The Puzzle of Indo-European Origins,  Jonathan Cape, London ; traduction française : L’énigme indo-européenne : Archéologie et langage, Flammarion, 1993.

Yoshida A.  1977 : Mythes japonais et idéologie tripartite des Indo-Européens, Diogène, 98, p. 101-124.

Les Phéniciens ont-ils inventé le modèle commercial européen ?

Les Phéniciens sont connus comme les grands navigateurs et commerçants de l’Antiquité méditerranéenne. Pline l’Ancien allait même jusqu’à les créditer de l’invention du commerce. Ils nous ont par ailleurs transmis une innovation fondamentale, l’alphabet, via son usage en Grèce. Les Phéniciens levantins et leurs descendants puniques de Méditerranée occidentale firent la fortune de villes comme Tyr ou Carthage, essentiellement grâce au commerce maritime. Qui étaient-ils et en quoi leur modèle de commerce de longue distance peut-il encore nous intéresser ? Géographiquement, ce sont d’exacts précurseurs des Génois et Vénitiens médiévaux en Méditerranée… Ils y ont imposé une forme de commerce en bien des points apparentée à celles pratiquées par les diasporas orientales… Mais ils auraient finalement construit un type de commerce de longue distance surtout fondé sur une imbrication étroite entre marchands et pouvoir politique. C’est une forte interaction privé/public qui marquera aussi, quinze siècles plus tard, la spécificité des marchands italiens au 13e siècle, puis néerlandais ou britanniques à partir du 17e. Alors les Phéniciens, commerçants orientaux classiques ou précurseurs du modèle commercial européen ?

L’origine des Phéniciens reste incertaine. Ils semblent issus du peuple cananéen qui, dès le 3e millénaire avant notre ère, peuplait la côte orientale de la méditerranée. Au carrefour des influences maritimes (Crète, Chypre) et terrestres (Égypte, Mésopotamie), ce peuple pratiquait déjà un commerce important. Un peu après 1200 av. J.-C., la région aurait été envahie par des peuples non sémites, dits « Peuples de la Mer », parmi lesquels les Philistins se seraient établi au sud de la côte, donnant ainsi son nom à la Palestine. Les villes côtières cananéennes auraient été touchées par cette invasion. Prises alors entre Philistins et Israélites au Sud, Araméens au Nord-Est, établies sur une bande de côte étroite allongée entre littoral et montagne libanaise, quelques cités côtières auraient cependant conservé leur indépendance. Communiquant peu entre elles (car installées sur des plaines séparées par des falaises), peu incitées à former un État puissant, ces cités se seraient naturellement tournées vers la mer pour assurer leur prospérité, essentiellement à partir du 9e siècle.

Cette chronologie traditionnelle est cependant aujourd’hui contestée (Moore et Lewis, 1999). Il n’en reste pas moins que la vocation commerçante des Cananéens est attestée. Dans la région où ils habitaient, la ville d’Ougarit, située un peu plus haut que la côte libanaise, serait peut-être déjà active au 14e siècle, à coup sûr au début du 12e, comme intersection des trafics mésopotamiens et anatoliens avec l’Égypte, comme centre de construction navale profitant des bois de la montagne libanaise, comme cité artisanale voué aux textiles teints. Elle serait à l’origine de la future organisation commerciale phénicienne, partiellement inspirée du karum (confrérie marchande) mésopotamien. Un agent de la couronne, rémunéré de ses services par l’octroi d’un domaine, y serait associé à d’autres commerçants dans une guilde aux ramifications multiples à l’étranger. Le financement des expéditions commerciales serait à la fois public et privé mais plusieurs produits stratégiques comme le cuivre et le grain feraient l’objet d’un monopole royal. Enfin les grands commerçants d’Ougarit entraîneraient dans leur dépendance une foule de petits commerçants vassalisés : véritables chefs d’entreprise, ils se seraient aussi vu confier par la couronne des fonctions d’administration locale et de collecte des impôts.

C’est avec Hiram, vers 950, que l’essor commercial de la première grande cité phénicienne, Tyr, devient réalité. Désireux de « contrôler les routes commerciales du continent asiatique » (Aubet, 1993, p. 35) ce souverain engage un premier partenariat avec Israël, les Phéniciens exportant des biens de luxe mais aussi leurs techniques de construction (de bateaux notamment) contre blé, cuivre et argent. Cette alliance lui donne accès aux routes caravanières joignant l’Arabie, la Syrie-Palestine et la Mésopotamie. Ultérieurement les commerçants d’Israël et de Tyr auraient travaillé ensemble en mer Rouge et dans l’océan Indien tandis qu’un karum phénicien s’installe en Samarie et de plus petits établissements sont créés en Galilée. Ce premier partenariat reste cependant par trop terrestre alors que l’avenir des Phéniciens est d’abord maritime.

Cette orientation maritime des Phéniciens est de fait visible dans la topographie de leurs cités : bâties sur des îles, presqu’îles, longs promontoires, criques protégées, les villes phéniciennes sont d’abord des mouillages propices à la navigation, bien protégés mais aussi susceptibles d’être rapidement évacués (Gras, Rouillard et Teixidor, 1995). Si la forme des bateaux est imparfaitement connue, la technique phénicienne de navigation ne fait aucun doute : capacité à voguer de nuit en s’aidant de la Petite Ourse, établissement de mouillages relais sur les côtes, navigation en haute mer… Auteurs de perfectionnements techniques pour la construction des navires (notamment l’usage du bitume pour assurer l’étanchéité des coques), les Phéniciens auraient même réalisé, d’après Hérodote, un premier tour complet de la côte africaine (utilisant le canal égyptien du Nil à la mer Rouge), à la demande du roi Nechao d’Égypte, vers l’an 600 avant notre ère. Moins légendaire, la reconnaissance de la côte africaine atlantique par le carthaginois Hannon vers 425 montre une audace de naviguer nouvelle pour l’époque.

Mais le but de cette navigation n’est jamais la conquête militaire. Dotés d’une faible armée, n’établissant pas de colonie étendue mais plutôt des entrepôts commerciaux liés aux temples qu’ils construisent auprès de leurs mouillages, les Phéniciens orientaux créent rapidement des relais à Chypre et dans les îles grecques, mais aussi en Méditerranée occidentale : Utique sur la côte tunisienne serait du 12e siècle avant notre ère tout comme Gadès (Cadix) sur la côte atlantique espagnole et Lixus sur la côte atlantique marocaine. Les Phéniciens apportent dans ces régions leurs produits artisanaux (pacotille mais aussi tissus teints de pourpre), leur huile (mais ils transportent aussi du bois du Liban et d’autres produits moyen-orientaux) et ils en tirent d’abord les métaux précieux (or, argent, fer, cuivre, étain et plomb) utiles aux échanges ultérieurs, à leur orfèvrerie et à la fabrique d’armes. Point capital, ils ne font pas eux-mêmes la conquête des mines et semblent plutôt offrir un débouché nouveau et régulier aux activités locales autochtones d’extraction et transformation des métaux. Ainsi en Andalousie ils obtiennent facilement l’argent de la région de Huelva en offrant à la fois des biens manufacturés en échange mais aussi en contribuant à l’amélioration des techniques locales. Ils transforment souvent sur place les métaux obtenus. Ils se greffent donc intelligemment sur les proto-économies locales qu’ils abordent, inaugurant ainsi une pratique commerciale vouée à un grand avenir en Méditerranée, avec notamment Gênes et Venise au Moyen Âge.

Chronologiquement le commerce phénicien est d’abord contrôlé par le souverain de la ville d’origine des navires. Homère mentionne ces échanges qui s’assimilent clairement à la logique de la réciprocité, du « don » et du « contre-don » scellant une alliance entre souverains. Mais à partir du 10e siècle, le commerce semble échapper au pouvoir politique, dépassé par l’intensité des trafics et l’émergence d’une classe de marchands agissant pour leur propre compte. Si l’on en croit les sources grecques (de fait partiales), le commerce phénicien traditionnel s’accompagnerait d’opérations beaucoup plus contestables telles que le rapt de femmes ou le trafic d’esclaves, pratiquées par des commerçants en marge de la cité.

Le rôle des temples et de la religion dans les implantations commerciales phéniciennes ne saurait être sous-estimé. L’apparente confusion entre temples et entrepôts vient du fait que les dieux des populations proche-orientales de l’antiquité sont souvent personnifiés comme marchands (Enlil en Mésopotamie) ou comme artisans (Melqart en Phénicie). Par ailleurs les marchands réunis en guildes déifient leurs patrons mythiques, auxquels ils pensent devoir leurs techniques de travail et qu’ils décrivent souvent comme des divinités punissant ceux qui s’écartent du droit chemin. En ce sens la crainte des dieux garantirait des pratiques commerciales régulières. Mais l’impact économique du religieux ne s’arrête pas là. Pour Silver (1995), les restrictions religieuses et les consignes de comportement, non seulement rendraient solidaires les marchands mais encore les pousseraient à des stratégies de monopole. L’appartenance à une « confrérie » protégée par un dieu assurerait également que certaines techniques ne se diffusent pas à l’extérieur par crainte de représailles divines (stimulant donc l’innovation). Enfin il est possible que la diffusion des cultes phéniciens dans les régions d’implantation ait constitué la pierre de touche des alliances commerciales recherchées en soudant les différents partenaires autour d’un même dieu, à l’instar de pratiques caractéristiques de maintes diasporas asiatiques. Dans le même esprit, Moore et Lewis n’hésitent pas à assimiler les temples, avec leurs branches locales, aux multinationales modernes, dans la mesure où les relations commerciales et financières avec le temple fondateur restent toujours importantes et régulières (1999, pp. 98-99).

Mais l’essor commercial phénicien n’est pas seulement dû à des causes internes. C’est la conquête assyrienne du 9e siècle qui va lui donner l’impulsion décisive. Conscients du potentiel que représente Tyr, les souverains de Ninive décident de ne pas la soumettre militairement et de lui confier leur approvisionnement en métaux précieux. Moyennant un contrôle par des inspecteurs assyriens implantés sur place, les ports phéniciens sont alors encouragés à développer leur commerce. Tyr doit aller chercher de plus en plus loin les métaux précieux nécessaires à l’effort de guerre de son puissant suzerain. La ville phénicienne développe ainsi ses implantations à Chypre (riche en cuivre). Israël ne lui fournissant plus les céréales nécessaires, Tyr s’implante aussi en Afrique du nord et commence à en faire le grenier à blé qu’elle deviendra pour les Romains quelques siècles plus tard… Ces nouveaux circuits commerciaux doivent être sécurisés, entraînant des implantations en Sicile, puis en Sardaigne (par ailleurs riche en plomb et en argent). De proche en proche Tyr développe ses ramifications jusque dans la péninsule ibérique.

Le véritable tournant de l’histoire du peuple phénicien se situe en 814 avant notre ère, date probable de fondation de Carthage par la princesse Elissa. Fuyant le roi de Tyr qui avait fait assassiner son époux, elle échoue sur le rivage qui surplombe aujourd’hui Tunis et y fonde un établissement. Payant tout d’abord un tribut aux autochtones pour le sol, Carthage s’émancipe rapidement et prend la main sur l’ensemble des établissements phéniciens de méditerranée occidentale.  Dès le 7e siècle elle les multiplie : accentuant les liens avec les Étrusques, elle crée Ibiza en 654, elle domine l’ouest de la Sicile et la Sardaigne, vers 540. Ce sont surtout la côte nord-africaine (où Carthage établit un mouillage formel tous les quarante kilomètres environ) et les comptoirs ibériques qui passent sous sa domination. La cité punique va dès lors défendre jalousement à tout navire extérieur la navigation dans cette partie de la méditerranée. Contrôlant les « colonnes d’Hercule » (actuel détroit de Gibraltar) et les îles de Malte et Lampedusa au sud de la Sicile, elle n’hésite pas à couler tout navire étranger surpris dans ses eaux. Carthage multiplie les établissements, y compris fortifiés comme Monte Sirai en Sardaigne. Elle contribue, par ses achats, au développement de la région métallifère de Tartessos en Andalousie. Elle établit ses citoyens, dont la situation économique et sociale était médiocre, dans les comptoirs et villes nouvelles qu’elle crée : l’ « empire de la mer » devient une réalité dès le milieu du 6e siècle.

Contrairement aux Phéniciens orientaux, les Carthaginois pratiquent alors progressivement une politique de puissance. Ils occupent ainsi l’intérieur de l’actuelle Tunisie, influençant grandement les cultures locales et créant une culture mixte qui marquera durablement l’Afrique du Nord. Ils forment une armée qui, quoique le métier des armes soit tenu en suspicion par la culture punique, va rapidement s’imposer comme force à part entière dans la vie publique. Carthage se met à faire étalage de sa force, notamment en Sardaigne où elle échoue cependant dans sa tentative de soumettre les autochtones. Confrontée à la progression du commerce grec en Espagne et en Europe continentale, elle affronte en 540 les Phocéens établis à Marseille. Hamilcar Barca réalise une véritable conquête militaire au cœur de l’Espagne, entre 237 et 228. La suite est connue : face à la puissance romaine montante, Carthage ne pourra faire illusion très longtemps. En se noyant dans les terres, en substituant à l’atout commercial le recours aux armes, le plus spectaculaire réseau marchand de l’Antiquité s’est ainsi en partie auto-détruit… Ignorant finalement la postérité commerciale et maritime qui serait la sienne…

AUBET M.E., 1993, The Phoenicians and the West, Cambridge, Cambridge University Press.

DECRET F., 1977, Carthage ou l’Empire de la mer, Paris, Seuil.

GRAS M., ROUILLARD P., TEIXIDOR J., 1995, L’Univers phénicien, Paris, Hachette.

MOORE K., LEWIS D., 1999, Birth of the Multinational – 2000 years of ancient business history from Ashur to Augustus, Copenhagen, Copenhagen Business School Press.

SILVER M., 1995, Economic Structures of Antiquity, Westport, Greenwood Press.

La confluence des deux océans

Au mois de juillet dernier décédait Jerry H. Bentley. Ce nouveau billet est une manière de revenir sur un des thèmes qui lui étaient chers : le rôle des soufis dans les rencontres et des échanges culturels de l’époque prémoderne au cœur de l’Eufrasie.

1.

« [Au nom de Dieu: celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.]

Au nom de celui qui n’a pas de nom de quelque nom que tu l’appelles, il se révèle.

Louange à l’(être) unique qui fit apparaître sur sa face splendide, sans semblable et sans pareille, les deux mèches (de chevelure) : soumission (islâm) et infidélité (kofr) qui sont comme deux pôles opposés, et ne se servit d’aucun des deux comme voile à sa splendide beauté.

Infidélité et soumission en quête sur son chemin
s’exclamant (à l’unisson) : Il est unique et sans associé,
Il est le manifesté en toute chose et tout se manifeste par Lui ;
Il est le Premier, il est le Dernier et rien n’existe si ce n’est Lui.

Voisin, compagnon et ami de voyage, ne sont que lui,
Dans les guenilles du mendiant, dans les satins des souverains, tout est lui.
Dans l’assemblée de la séparation (farq) et l’alcôve secrète de l’union (jam‘)
(Je jure) par Dieu que tout est lui, et encore Dieu m’est témoin que tout est lui.

Que des saluts infinis (soient prodigués) à l’épiphanie la plus complète, la cause de l’existenciation de l’univers, Mohammad, que paix et bénédiction soient sur lui, ainsi que sur sa noble famille et ses grands compagnons. Ainsi s’exprime cet auteur, privé de chagrin et d’affliction, Dârâ Shikôh, ben Shâhjahân Pâdishâh : ayant reçu la vérité des soufis, et dévoilé les mystères et les arcanes de la religion vraie des soufis, et, ayant été gratifié par ce don immense, il décida d’en faire autant de la doctrine des monistes de l’Inde. Il discuta et conversa à maintes reprises avec certains d’entre les Docteurs (mahaqîqân) et les Parfaits (kâmilân) de cette communauté qui avaient atteint l’apogée de l’ascèse, de l’Intuition mystique (idrâk) et de la compréhension (spirituelle), ainsi que l’extrême limite de la gnose et de la théosophie ; mais, hormis quelques divergences verbales, il ne trouva aucune différence quant à leur façon de comprendre et connaître Dieu.

Sur ces entrefaites, il se mit à comparer les propos des deux sectes et réunir ceux d’entre eux dont la connaissance était profitable et absolument nécessaire aux aspirants à la vérité. Il en fit ensuite un essai, et comme celui-ci était une collection des vérités et des sciences ésotériques appartenant aux deux communautés, il l’intitula “Majma‘ al-Bahrayn” (le Confluent des deux Océans). Selon le dite des grands (parmi les soufis) “le tasawwof (soufisme) c’est la justice et l’abandon des devoirs (purement exotériques)” ; c’est pourquoi quiconque est pourvu de quelque justice et appartient aux gens de l’intuition mystique, saura, pour dévoiler ces matières, à quel point il nous a fallu les approfondir d’abord. Il est certain que ceux qui comprennent et sont gens d’intuition mystique, tireront d’amples jouissances à la lecture de cet ouvrage ; mais ceux dont l’intelligence est opaque, n’auront aucune part à ses profits. Ce dévoilement des vérités, entrepris conformément à ma découverte intuitive (kashf) et mon goût (mystique), je l’ai écrit pour les membres de ma famille et je n’ai que faire du commun des hommes appartenant à l’une d’entre les deux communautés.

Khâjâ Ahrâr, sanctifiée soit sa tombe, a dit : “Si j’apprends qu’un mécréant, accablé de péchés, psalmodie quelque air de tawhîd (unité), je m’en irai vers lui, je l’écouterai et lui en serai gré.” D’Allâh vient grâce et secours. »[1]

Ainsi s’ouvre un court essai théosophique indien du 17e siècle, écrit par le prince moghol Dârâ Shikôh (1615-1658). Dans le fond, le propos est pour le moins ésotérique ‒ stricto sensu : l’ouvrage compile des réflexions sur l’unité cachée de la religion musulmane et de la religion hindouiste à destination de lecteurs quelque peu initiés ; et l’ouvrage ne concerne l’histoire globale que par son exemplarité d’une grammaire qui reste à écrire.

De l’aveu même de Dârâ Shikôh, l’horizon d’attente de ses méditations personnelles est de toute évidence forclos. On pourrait même y voir une forme de désarroi tant le dialogue entre islam et hindouisme semble être vain, ce dont l’histoire même de Dârâ Shikôh fut la sanglante illustration. Celui-ci, en effet, était le fils aîné de l’empereur moghol Shâh Jahân et de Mumtâz Mahal ‒ celle du célèbre mausolée. Il était le fils aîné et le fils préféré, mais il ne fut peut-être pas le meilleur prince au regard des impératifs du pouvoir, et en particulier dans l’art militaire. Il connut plusieurs revers, notamment en 1649, lorsqu’il fut incapable de reprendre la ville de Qandahar, dont s’était emparé le souverain safavide Shâh Abbâs II. Malgré cela, en 1655, il fut nommé prince héritier avec le titre de Shâh-e boland iqbâl. C’est la maladie du père, en 1657, qui provoqua une crise de succession : les trois frères puinés se révoltèrent, affirmant leur indépendance et contestant à Dârâ Shikôh sa prééminence et son droit de succession. En 1658, Aurangzeb, le troisième des frères, défit Dârâ Shikôh près d’Agra, fit emprisonner leur père et monta sur le trône du paon. Il fit exécuter Dârâ Shikôh quelques mois plus tard, en 1659.

Celui-ci laissait une œuvre majeure qui trouve sa place dans un dialogue entre islam et hindouisme qui remonte au 15e siècle, notamment en la personne de Kabîr (ca.1440-1518), à la fois hindou vishnouiste et musulman soufi, qui développa une religion monothéiste fondée sur l’adoration (bhakti). Au tournant du 15e et du 16e siècle, ce syncrétisme aboutit à la création du sikhisme par Nanak (1469-1539). Sur le plan politique, ce dialogue fut défendu par l’empereur Akbar (*1556-1605). Celui-ci, qui étendit considérablement l’empire moghol par la conquête du Gujerat, du Bengale, du Sind, de l’Orissa, du Balûchistân, encouragea la traduction des œuvres indiennes en persan et soutint la tolérance religieuse à l’égard des hindous, jusqu’à créer en 1582 une sorte de confrérie religieuse, le tauhîd-i llâhî, le « divin monothéisme », ou dîn-i llâhî, le « culte de dieu », fondée sur la suhl-i kûl, la « réconciliation des croyances », selon l’expression qu’il utilisa dans un sermon prononcé en 1572, en arabe et en hindi, dans la Jâma-Masjid, la mosquée de Fahtepur Sikri, la nouvelle capitale de l’empire. Toutefois, cet esprit de syncrétisme, mal perçu par les deux communautés, s’éclipsa après sa mort. S’il peut être retrouvé dans l’œuvre de son arrière-petit-fils, le prince Dârâ Shikôh, il n’y a là aucun dessein politique de conciliation, mais un simple cheminement personnel ouvert à la diversité des religions pratiquées dans l’empire.

Prince moghol, musulman, Dârâ Shikôh a très tôt marqué un attrait pour l’enseignement ésotérique. C’est ainsi qu’en 1635, il rencontra Miyân Mîr (ca.1550-1635), maître spirituel appartenant à l’ordre soufi des Qadiri, et par ailleurs très lié à Gurû Arjan Dev (ca.1563-1606), le cinquième maître sikh.

Dara Shikoh avec Mian Mir et Mulla Shah

Figure 1. Dârâ Shikôh en compagnie de Miyân Mîr et Mûllah Shâh, ca.1635, The Smisonian’s Museums of Asian Art

Mais il ne s’en tint pas à la seule religion musulmane. Dans le texte, il évoque ainsi ses échanges avec des sages hindous, dont nous possédons un témoignage dans le texte publié en 1926 par Clément Huart et Louis Massignon, « Les entretiens de Lahore [entre le prince impérial Dârâ Shikûh et l’ascète hindou Baba La‘l Dâs] », à partir de la traduction en persan du dialogue qui eut lieu en 1651/2 à Lahore.

Le Majma‘ al-bahrayn constitue donc la somme de ce dialogue personnel entretenu par un prince moghol entre les deux grandes religions de l’Inde du Nord : l’islam et l’hindouisme. Mais chercher l’unité théologique entre une religion monothéiste et une religion polythéiste était sans doute une gageure alors que l’affirmation de l’unité de Dieu est au cœur du credo musulman. Du reste, les correspondances établies par Dârâ Shikôh peuvent paraître parfois assez formelles, et jamais ne sont abordés les points de divergence. Aurangzeb (*1658-1707) soutint la condamnation de Dârâ Shikôh comme apostat de l’islam ; sous son règne, il s’opposa au soufisme, perçu comme hérétique, promut un islam rigoriste et s’attaqua directement à l’hindouisme : rétablissement de l’impôt sur les hindous (jizya), destruction de temples comme à Vârânasî (Bénarès)…

Quatre siècles plus tard, les tensions entre musulmans et hindous à l’intérieur de la péninsule indienne demeurent toujours assez vives.

2.

Le Majma‘ al-bahrayn. Le titre résume à lui seul l’intention de Dârâ Shikôh. Sa signification paraît évidente : par « la confluence des deux mers », Dârâ Shikôh entend désigner la rencontre des deux religions et l’unité retrouvée par-delà leurs divergences apparentes. Cependant, l’expression n’est pas anodine et trouve sa référence dans la sourate XVIII du Coran, « La caverne ».

« Moïse dit à son jeune serviteur :
“Je n’aurai de cesse que je n’aie atteint
le confluent des deux mers ;
devrais-je marcher durant de longues années.”

Quand ils eurent atteint le confluent des deux mers,
ils oublièrent leur poisson
qui reprit librement son chemin dans la mer.

Lorsqu’ils eurent dépassé cet endroit,
Moïse dit à son serviteur :
“Apporte-nous notre repas,
car nous sommes fatigués après un tel voyage.”

Il dit :
“N’as-tu pas remarqué
que j’ai oublié le poisson
lorsque nous nous sommes abrités contre le rocher ?
– Seul le Démon me l’a fait oublier
pour que je n’y pense pas –
Il a repris son chemin dans la mer.
Quelle étrange chose !

Moïse dit :
“Voilà bien ce que nous cherchions !”
puis ils revinrent exactement sur leurs pas.

Ils trouvèrent un de nos serviteurs
à qui nous avions accordé
une miséricorde venus de nous
et à qui nous avions conféré
une Science émanant de nous.

Moïse lui dit :
“Puis-je te suivre pour que tu m’enseignes
ce qu’on t’a appris concernant une voie droite ?”

Il dit :
“Tu ne saurais être patient avec moi.
Comment serais-tu patient,
alors que tu ne comprends pas ?”

Moïse dit :
“Tu me trouveras patient, si Dieu le veut,
et je ne désobéirai à aucun de tes ordres.”

Le Serviteur dit :
“Si tu m’accompagnes, ne m’interroge sur rien
avant que je t’en donne l’explication.” »[2]

Le Serviteur dont il est ici question n’est pas nommé, mais la tradition l’a identifié à Khadir. Le récit de l’initiation de Moïse, qui est un échec, se poursuit sur quelques versets, et a servi de modèle à la relation entre maître et disciple. Ce n’est donc pas un hasard si Dârâ Shikôh s’y réfère. Or le « confluent des deux mers » (majma‘ al-bahrayn) que cherche à atteindre Moïse et qui est le lieu de la révélation du sens caché, Dârâ Shikôh croit le trouver au-delà de l’islam et de l’hindouisme, aussi bien dans le Coran que dans les Upanisads, dont il propose la traduction en persan de cinquante chapitres dans le Sirr-i-Akbar en 1656.

Mais de ce récit du Coran, plusieurs points peuvent déranger, notamment l’échec de Moïse, pourtant reconnu comme un prophète par l’islam ; le Coran ouvre ici une porte vers la possibilité d’une lecture non littérale et surtout non conforme à la tradition. On comprend ainsi que pour certains docteurs de la Loi, ce personnage très énigmatique de Khadir soit perçu comme une menace pour toute lecture exotérique du texte coranique dans la mesure où Khadir initie à la voie mystique, au sens caché, à l’au-delà du Livre. La citation du mystique naqshbandî Khâja Ahrâr qui clôt l’introduction pourrait être perçue comme une véritable provocation : la vérité de l’unité de Dieu peut être trouvée en n’importe qui. C’est une remise en question de toute autorité instituée.

3.

Enfin, revenant à des réflexions peut-être plus terre-à-terre, je retiendrai du Majma‘ al-bahrayn un chapitre géographique dont la lecture révèle une boucle historique. Dârâ Shikôh essaie de montrer la correspondance entre les cosmographies musulmane et hindoue.

XVII. La Description des Divisions de la Terre (qizmat-e zamîn)

« Les philosophes ont divisé le quart habitable de la terre en sept étages et les ont appelé les sept climats (haft iqlîm) ; tandis que les gens de l’Inde les dénomment les sapat dîp : satpa dvîpa. Ces derniers imaginent les sept étages de la terre comme les marches d’un escalier plutôt qu’à la manière de pelures d’oignon. Les sept montagnes qui circonscrivent chacune des terres sont dites sapat kolâchal = saptakulâcala par les gens de l’Inde. Les noms de ces montagnes sont ainsi : 1) Sumîru = Sumeru, 2) Samûpat = Suktima, 3) Hamukat = Hemakutâ, 4) Hemavan = Himavat, 5) Nakadh = Nisadha, 6) Pârjâter = Pâriyâtra, 7) Kailas = Kailasa. De même il est dit dans le Qôran : « Et les montagnes (telles) des pieux. » (Qôran lxxviii : 12).

Chacune de ces montagnes, est entourée par une mer, les mers, sont dites les sapat samandar = sapta-samudra et sont dénommées ainsi : 1) Lavan samandar = Lavana-samudra, l’océan de sel, 2) Oncharas samandar = Iksu-rasa-samudra, l’océan de sucre, 3) Sârâ samandar = Surâ-samudra, l’océan de vin, 4) Gherat-samandar = Ghrta-samudra, l’océan de beurre clarifié, 5) Dadha samandar = Dadhi-samudra, l’océan de lait caillé, 6) Khir samandar = Ksîra-samudra, l’océan de lait, 7) Svad-jal = Svaduja-samudra, l’océan d’eau douce.

Le nombre des sept mers est aussi déduit de ce verset : « Si ce qui est arbre sur terre formait des calames et si la mer, grossie encore de sept autres mers (étaient de l’encre, calames et encre s’épuiseraient mais) les arrêts d’Allah ne s’épuiseraient point » (Qôran xxxi : 26, 27). »[3]

Le terme iqlîm (pl. aqâlîm), qu’on trouve en persan et en arabe, provient du grec klima signifiant « inclinaison », et la division en sept climats est reprise de la Géographie de Ptolémée, tandis qu’en Europe, c’est la division en cinq (deux zones arctiques, deux zones tempérées et une zone équatoriale), qu’on trouve dans les Météorologiques d’Aristote, qui a prévalu. La raison pour laquelle la division en sept l’a emporté chez les premiers géographes musulmans est peut-être la raison même qui permet à Dârâ Shikûh de faire la comparaison. En effet, les géographes abbassides du début du 9e siècle ont réalisé la synthèse de la cosmographie grecque et de la cosmographie persane (Tibbetts, 1992). Selon cette dernière, la Terre est divisée en sept « régions », appelées kishvar : une région centrale, correspondant à l’Iran, et six régions périphériques. Ce schéma, qu’on retrouve par exemple chez Mas’ûdi, permettait de conforter la centralité de Bagdad (Miquel, 1975). Or, la cosmographie persane est dérivée de l’Avesta, qui constitue par ailleurs la matrice de la cosmographie hindoue, et notamment celle du sapta-dvîpa vasumatî selon laquelle la Terre est constituée de sept continents concentriques entre lesquels s’intercalent sept mers (Schwartzberg, 1992).

Le rapprochement opéré par Dârâ Shikûh est donc tout à fait pertinent. À ceci près qu’il n’y a là aucune raison divine à cette commune vision du monde, mais simplement la conséquence des entrelacs de l’histoire, dans une région de l’Eufrasie où les liens se sont tissés depuis des millénaires et n’ont cessé de s’entrecroiser. La référence coranique qui clôt ce chapitre du Majma‘ al-barhayn s’en trouve finalement peu convaincante.

Bibliographie

Le Coran, trad. de D. Masson, 1967, Paris, Gallimard, coll. « Folio ».

Amir-Moezzi M.A. (dir.), 2007, Dictionnaire du Coran, Paris, Laffont, coll. « Bouquins ».

Bentley J.H., 1993, Old World Encounters: Cross-Cultural Contacts and Exchanges in the Pre-Modern Times, New York, Oxford University Press.

Dârâ Shikûh M., 1929, Majma‘-ul-bahrain, or the Mingling of the Two Oceans, traduction et notes de M. Mahfuz-ul-Haq, Calcutta, coll. « Bibliotheca Indica ».

Huart C. & Massignon L., 1926, « Les entretiens de Lahore [entre le prince impérial Dârâ Shikûh et l’ascète hindou Baba La‘l Dâs », Journal asiatique, Vol. 209, pp. 285-334.

Miquel A., 2001, La Géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du 11e siècle, Éditions de l’EHESS, Paris (1975).

Schwartzberg J.E., 1992, « Cosmographical Mapping », in Harley J.B. & Woodward D. (éd.), The History of Cartography. II; 1, Cartography in the Traditional Islamic and South Asian Societies, University of Chicago Press, Chicago/Londres, pp. 332-383.

Shayegan D., 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré ».

Tibbetts G.R., 1992, « The Beginnings of a Cartographic Tradition », in Harley J.B. & Woodward D. (éd.), The History of Cartography. II; 1, Cartography in the Traditional Islamic and South Asian Societies, Chicago/Londres, University of Chicago Press, pp. 90-107.


Notes

[1] Daryush Shayegan, 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré », p. 27.

[2] Coran, XVIII, 60-69, trad. de D. Masson, 1967, Paris, Gallimard, coll. « Folio », pp. 363-365.

[3] Daryush Shayegan, 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré », p. 41.

Hommage à Jerry Bentley

Jerry H. Bentley, fondateur du Journal of World History, nous a quittés le 15 juillet dernier. C’est avec lui un acteur institutionnel central de l’histoire globale au sens large qui disparaît. Il restera dans le souvenir de ceux qui l’ont connu comme un infatigable développeur de cette discipline, dans un esprit totalement dépourvu de sectarisme. Il demeurera également comme un chercheur dont les ouvrages sont devenus des classiques mais aussi un pédagogue au succès mondial.

Né à Birmingham (Alabama) en 1949, il fait ses études à l’Université du Tennessee puis à celle du Minnesota. Il commence une carrière d’enseignant-chercheur à l’Université d’Hawaii en 1976 dont il devient professeur onze ans plus tard. C’est en 1990 qu’il lance le Journal of World History et voit peu à peu cette publication occuper une position centrale dans la littérature académique consacrée à  cette discipline. Éminent chercheur lui-même, il est notamment connu pour son ouvrage Old World Encounters (1993), remarquable d’érudition et référence de l’histoire connectée. À côté d’une recherche foisonnante, il se consacre très tôt à la rédaction de manuels pour le premier cycle des universités. On citera son Traditions and Encounters (5e édition en 2010) qui aura formé de nombreux étudiants dans le monde entier, et récemment traduit en chinois. Il avait dernièrement dirigé le Oxford Handbook of World History (2011).

La meilleure façon de lui rendre hommage est sans doute de lui laisser la parole. Nous publions donc ci-dessous un texte représentatif de ses thèses et paru dans le magazine Sciences Humaines (Grands Dossiers, n°24, automne 2011).

__________________________________________________________

Une si précoce globalisation

Jerry H. Bentley

À partir du 16e siècle, l’âge moderne a été le témoin du développement de technologies remarquables, en transports et en télécommunications. Ces innovations ont fait du monde moderne le lieu d’engagements transculturels tellement intenses qu’il en semble qualitativement distinct de ce qui l’a précédé. Depuis les années 1990, le terme « globalisation » est devenu d’usage courant pour résumer ce qui est perçu comme une nouvelle étape de l’histoire.

Pourtant, nous aurions tort de nous laisser aveugler par l’apparente nouveauté. Les interactions transculturelles ont été des faits dominants de l’histoire mondiale bien avant l’avènement de la modernité. Depuis l’époque des empires romain et chinois de la dynastie Han jusqu’aux années 1500, soit pendant dix-sept siècles, les peuples d’Asie, d’Europe et d’Afrique se sont engagés dans des processus d’échanges systématiques à grande échelle. Si les historiens des générations antérieures ont longtemps affirmé que les contacts entre sociétés et cultures diverses étaient l’exception et non la règle avant 1492, date qui voit Christophe Colomb donner le coup d’envoi des Grandes Découvertes européennes, nous savons aujourd’hui que cela est faux. Car ce que j’appellerai l’hémisphère oriental – l’ensemble formé par l’Eurasie et l’Afrique, appelé par ailleurs Ancien Monde – fut dès l’âge prémoderne le foyer d’échanges transculturels intenses.

——————————————————————————————————————-

Trois ères distinctes

Nous pouvons distinguer trois phases distinctes dans la succession des interactions afro-eurasiatiques à l’époque prémoderne.

• D’abord l’ère des anciennes routes de la Soie, qui fleurirent entre 200 avant l’ère commune et 300 après. Ce fut le temps des empires classiques, au premier rang desquels l’Empire romain et celui des Han, qui établirent de lointains liens commerciaux alors que les biens échangés traversaient l’Asie depuis les rivages de la mer de Chine jusqu’à ceux de la Méditerranée. Les routes de la Soie connurent une forte baisse d’activité après le IV e siècle, due à l’irruption d’épidémies, l’invasion de peuples nomades et l’effondrement final des empires classiques qui avaient stabilisé les deux pôles de l’Eurasie.

• De nouveaux grands ensembles étatiques émergèrent ensuite, au terme d’une longue période de troubles. Les dynasties Tang puis Song en Chine, l’Empire abbasside en Perse, et l’Empire byzantin dans la moitié orientale de la Méditerranée pacifièrent de larges étendues de l’Eurasie et organisèrent des économies hautement productrices. Ces empires dominèrent une deuxième ère d’interactions culturelles qui aboutirent à des contacts et des échanges à travers l’océan Indien comme les routes continentales de la Soie.

• Durant la période qui suivit l’an mil, des peuples nomades, les Turcs et les Mongols, bâtirent d’immenses empires transrégionaux qui intégraient l’essentiel du continent eurasiatique, inaugurant une troisième ère d’interactions et d’échanges transculturels. Comme leurs sociétés dépendaient largement du commerce, et parce que leurs équilibres politiques reposaient sur la communication avec des partenaires distants, ces peuples accordaient une grande valeur aux réseaux routiers, ainsi qu’aux marchands et ambassadeurs qui les parcouraient.

————————————————————————————————————————

Trois types d’échanges

Les trois ères (encadré ci-dessus) ont en commun d’avoir généré des réseaux étendus de transports et de communications, grâce auxquels les peuples purent s’engager de façon systématique dans l’échange. Vers 1400, la zone d’interaction incluait la quasi-totalité de l’hémisphère oriental, du Japon au Portugal jusqu’à l’extrême-ouest et la côte orientale de l’Afrique subsaharienne. Elle fut le théâtre de trois types d’échanges – commerciaux, biologiques et culturels – qui allaient profondément influencer le développement de l’ensemble de l’hémisphère oriental.

1 – Soie, épices et porcelaines : les échanges commerciaux

Le commerce est l’une des activités les plus fondamentales que pratique l’être humain. Les archéologues ont montré que des groupes du Paléolithique troquaient des objets sur de longues distances. Pour les périodes du Néolithique et de l’âge du Bronze, les preuves historiques de vastes réseaux d’échanges connectant les sociétés complexes de Mésopotamie à celles d’Égypte et de la vallée de l’Indus sont nombreuses.

Le potentiel du commerce à influencer le développement des sociétés devient manifeste à l’ère des anciennes routes de la Soie, de – 200 à + 300. Après que des États impériaux aient émergé aux deux extrémités de l’Eurasie, leurs dirigeants établissent des réseaux routiers étendus afin de faciliter les déplacements de leurs armées, administrateurs, ambassadeurs et collecteurs d’impôts. Des exemples de ces routes incluent la route royale perse mentionnée par Hérodote, les axes créés par l’empereur Ashoka afin de renforcer l’unité territoriale de l’Empire maurya en Asie australe, et les voies de l’Empire romain, qui connectaient l’Europe, l’Afrique du Nord et le bassin méditerranéen. Bien qu’ils fussent destinés au transport des armées impériales et des hauts fonctionnaires, ces réseaux servaient aussi les intérêts des marchands, qui les parcouraient en grand nombre.

La première mention des anciennes routes de la Soie nous vient de l’ambassadeur chinois Zhang Qian, qui voyagea de – 139 à – 126 depuis la Chine jusqu’à la Bactriane (actuel Afghanistan). L’empereur Wudi de la dynastie Han l’avait missionné dans l’espoir de nouer des alliances pour l’assister dans la guerre qui l’opposait aux Xiongnu, un peuple nomade de culture turque qui razziait régulièrement les régions nord et ouest de son empire. Zhang Qian ne trouva pas d’alliés. Mais durant son séjour, il nota que des textiles et produits de bambou chinois étaient en vente sur les étals de Bactriane. Après enquête, il apprit que ces marchandises venaient du Sud-Est de la Chine via le Bengale – contournant donc la barrière de l’Himalaya par le sud. De cette information, il déduisit qu’il était possible d’établir des relations commerciales entre Chine et Bactriane en passant au nord de l’Himalaya, et évoqua cette possibilité dans le rapport qu’il fit à l’empereur. Wudi, identifiant le profit que pouvait en tirer son empire, livra une campagne militaire d’ampleur entre – 102 et – 98 afin de briser le pouvoir xiongnu et pacifier les steppes d’Asie centrale, posant ainsi les fondations du réseau qui allait permettre à des générations de marchands de prospérer.

La soie chinoise s’imposa d’emblée comme le premier grand produit de luxe international. Alors que nombre de peuples étaient en mesure de créer des tissus de soie grossiers, les artisans chinois avaient perfectionné les techniques à un point inégalé, produisant des textiles haut de gamme. Au lieu de laisser les vers à soie grignoter leur chemin hors du cocon, déchiquetant les fibres et obligeant à tisser des fils courts, les fabricants chinois plongeaient les cocons dans l’eau bouillante, tuant les vers avant qu’ils détériorent le produit. Il ne leur restait plus qu’à défiler les cocons, obtenant des fibres extrêmement longues qu’ils pouvaient tisser pour produire un textile on ne peut plus léger, soyeux, lumineux et robuste.

Comme cette technique ne devait pas être diffusée hors des frontières chinoises avant le début du 7e siècle de notre ère, les artisans chinois jouirent d’un monopole multiséculaire sur la production et la vente des soieries. Celles-ci devinrent un objet hautement prisé par les élites de tous les pays d’Eurasie et d’Afrique du Nord. Dans l’Empire romain, les vêtements de soie connurent une telle demande que les marchands multiplièrent leurs stocks en détricotant les textiles denses qui leur arrivaient de l’autre bout du monde, afin de les retisser en de plus nombreux vêtements, tellement fins qu’ils en devenaient transparents. Certains Romains se désolèrent que ces voiles impudiques poussent l’Empire vers sa décadence, mais leurs vitupérations n’affectèrent en rien la demande.

Les épices disputaient à la soie la première place en matière de biens désirables transitant par les anciennes routes commerciales d’Eurasie. Noix de muscade et macis, clous de girofle et cardamome…, les épices fines provenaient des îles des Moluques, aujourd’hui en Indonésie. Le gingembre était produit en Chine et en Asie du Sud-Est, de même que la cannelle. Le poivre noir arrivait d’Inde du Sud, qui livrait aussi des perles, du corail et des cotonnades fines. Les terres d’Asie centrale nourrissaient ce commerce de leurs chevaux et du jade, alors que l’huile de sésame, les dattes et les aromates autorisaient l’Arabie et l’Asie occidentale à se greffer à ces réseaux. Depuis la Méditerranée, le brassage de biens se complétait de verroteries, de bijoux, d’objets décoratifs, de laine et de lin, d’huile d’olive et de vin, de lingots d’or et d’argent.

Après le 7e siècle, l’invention chinoise de la vraie porcelaine ajouta un autre produit à la longue liste des produits commercialisés, et le tiercé gagnant des marchandises de luxe circulant dans l’Ancien Monde s’établit comme suit : soie, épices et porcelaines.

Plusieurs événements contribuèrent à une augmentation forte du trafic après le 7e siècle. Les empires des dynasties Tang en Chine et Abbassides en Iran, byzantin à l’est de la Méditerranée, firent office de moteurs économiques en promouvant production et commerce. Au même moment, les chameaux s’imposaient comme les indispensables outils du commerce international, transportant des charges toujours plus volumineuses, alors que l’augmentation du trafic maritime dans l’océan Indien autorisait les marchands à prospecter des régions d’accès difficile par voie terrestre.

L’expansion du commerce amena à l’intégration d’une partie de l’Afrique subsaharienne – la zone du Sahel s’étendant de l’Éthiopie au Mali, et la côte orientale du continent, de la Somalie au Zimbabwe – dans l’économie hémisphérique. Les Africains de l’Est participèrent par une série de ports maritimes le long de la zone swahilie au commerce de l’océan Indien, alors que les Africains de l’Ouest se connectaient à la vigoureuse économie méditerranéenne par le biais de routes intensivement fréquentées à travers le désert saharien. Les deux régions exportaient de l’or et des produits exotiques – ivoire et peaux d’animaux – autant que des esclaves, échangeant leurs biens contre des textiles, des épices et des produits manufacturés issus du Nord.

Au 10e siècle, ces grands volumes d’échange avaient déjà influencé les développements sociaux et économiques des pays de l’hémisphère oriental. D’importantes régions de Chine du Sud, vouées à la production de soie ou de porcelaine, ne cultivaient plus grand-chose pour nourrir leurs populations et importaient le riz et les autres denrées alimentaires des zones voisines. Une bonne partie de l’Inde du Sud se dédiait à la culture du poivre et du coton, ainsi qu’à la production de tissus de coton. De telles spécialisations économiques ne sont compréhensibles qu’à la lumière des gigantesques réseaux d’échanges irriguant alors l’hémisphère oriental. À la fin du 13e siècle, loin d’être une exception, Marco Polo n’était qu’un de ces milliers d’Européens qui s’étaient aventurés en des terres aussi lointaines que l’Inde et la Chine durant l’ère des empires mongols.

2 – Blé, mozzarella et peste : les échanges biologiques

Le commerce ne se crée jamais ex nihilo. Nous parlons couramment de lui comme d’un sujet propre pour les besoins de l’analyse, mais il est impossible de le réduire à une pure activité économique déconnectée de toute implication globale. Historiquement, le commerce a toujours marché main dans la main avec des échanges biologiques et culturels.

Les échanges biologiques réfèrent à ces processus par lesquels des agents biologiques – plantes, animaux et organismes pathogènes – voyagent vers de nouvelles terres et s’y établissent. Et ces processus ont une longue histoire. Les origines du blé, par exemple, nous ramènent dans le Croissant fertile d’il y a presque 13 000 ans. Mais en sa qualité de récolte hautement nourricière, ce n’est que vers – 6500 qu’il fit son chemin vers la Grèce et l’Inde du Nord, atteignant l’Égypte vers – 6000, l’Allemagne et l’Espagne vers – 5000, l’Angleterre vers – 3000, et la Chine du Nord vers – 2000.

De même, le riz se diffusa largement en des temps éloignés, et l’on pourrait rallonger la liste avec le sorgho, les ignames et les autres plantes nutritives. En sus de ces végétaux alimentaires, des récoltes industrielles comme le coton, l’indigo et le henné ont connu une extension très au-delà de leurs foyers d’origine. Quant aux animaux domestiques, bœufs, moutons, chèvres, porcs, poulets, chevaux, buffles d’eau et chameaux ont tous trouvé de nouveaux pâturages à travers nombre de lieux de l’hémisphère oriental. Enfin, les micro-organismes pathogènes aussi ont accompagné les voyageurs humains sur les routes et les mers, pour prospérer bien loin des terres où ils avaient vu le jour.

Les diffusions biologiques écrivaient des chapitres entiers de l’histoire humaine bien avant que les anciennes routes de la Soie en viennent à être tracées. Et ce même réseau, qui facilita les échanges commerciaux de l’époque prémoderne, se fit le support de nouvelles pages de la saga des échanges biologiques. Deux de ces épisodes sont dignes du plus vif intérêt : la révolution verte islamique, et la diffusion de la peste bubonique, qui fit trembler l’Eurasie et l’Afrique du Nord entre les 14e et 17e siècles.

J’appelle révolution verte islamique la transplantation massive de nourriture et de plantes industrielles durant la période allant de 700 à 1100. Elle se basa sur de nombreux végétaux issus des contrées tropicales, spécifiquement d’Asie du Sud-Est et d’Inde, qui furent diffusés essentiellement en un mouvement vers l’ouest, vers les régions chaudes et arides d’Asie du Sud-Ouest et d’Afrique du Nord. Le citron, la banane, la noix de coco, le riz et la canne à sucre vinrent d’Asie du Sud-Est, l’épinard, l’aubergine et le coton d’Asie du Sud. Quelques plantes accomplirent le trajet inverse : le sorgho d’Afrique occidentale, l’artichaut d’Afrique du Nord firent leur chemin jusqu’aux potagers des régions orientales de l’Eurasie.

Quant à la connexion de ces transferts de végétaux avec l’islam, elle est à double détente : pour commencer, la plupart sinon la totalité de ces plantes accomplirent leur chemin vers de nouvelles terres en transitant par des régions qui abritaient des populations musulmanes substantielles, même si toutes ces zones n’étaient pas forcément sous la férule d’États spécifiquement islamiques ; ensuite, les autorités musulmanes s’impliquèrent intensivement dans la diffusion de ces végétaux. Alors que des soldats, des ambassadeurs et des marchands de l’Islam d’Asie orientale traversaient l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne, ils prenaient note des plantes qui leur étaient inconnues tout en étant cultivées en ces lieux. Sachant que leurs patries étaient chaudes et sèches, ils déduisirent que des transplantations pourraient accroître le potentiel nourricier des terres d’Islam. En sus des plantes elles-mêmes, ils récoltèrent des connaissances sur les pratiques agricoles de leurs hôtes, dans l’espoir de multiplier les récoltes dans leurs patries.

Ces pratiques eurent un effet spectaculaire. Avant cette révolution verte islamique, les champs de la plus grande partie d’Asie orientale et d’Afrique du Nord n’étaient pas cultivés durant les mois d’été. L’introduction de ces plantes tropicales autorisa les agriculteurs à travailler toute l’année. Le résultat fut qu’ils produisirent plus de calories pour la consommation de leurs concitoyens et accrurent considérablement la diversité des produits consommables. Nombre des ingrédients qui sont aujourd’hui considérés comme typiques de la cuisine méditerranéenne – citron, aubergine, épinard… – ne firent leur chemin jusqu’à nos papilles que grâce à cet événement. Si l’on prend en considération que le buffle d’eau parcourut à peu près au même moment l’itinéraire qui l’amena de l’Asie du Sud-Est à l’Italie du Sud, il devient clair que ce que nous appelons mozzarella di bufala figure parmi les multiples héritages de la révolution verte islamique.

Alors que de nouvelles plantes alimentaires enrichissaient les régimes culinaires de leurs variétés et calories, une autre sorte d’échange biologique prélevait un tribut féroce sur les populations humaines. La deuxième pandémie de peste bubonique n’était pas une nouveauté lorsqu’elle fit irruption au 14e siècle. Sa première flambée, que l’on appelle parfois la peste de Justinien, avait ravagé l’essentiel de l’Eurasie et de l’Afrique du Nord au 6e siècle. Il est probable que la deuxième pandémie débuta au Yunnan, au sud-ouest de la Chine, au tout début du 14e siècle. Il s’écoula peu de temps avant qu’elle atteigne le centre de la Chine, où elle ravagea de nombreuses villes dans les années 1330. De là, elle se diffusa vers les steppes d’Asie centrale, progressant toujours plus loin vers l’ouest. Des marchands génois furent contaminés dans leur avant-poste commercial de Caffa sur la mer Noire, et aidèrent le fléau à gagner la Méditerranée. Dès 1348, il achevait sa trajectoire hémisphérique, étendant son empire à l’Afrique du Nord et à l’essentiel de l’Europe.

Les effets de la peste bubonique variaient de territoire en territoire, de cité en cité. Quel que fût l’endroit frappé, une constante s’imposa : les pertes étaient colossales. La première irruption de fièvre prélevait de la moitié aux deux tiers de la population. Alors que la démographie s’acharnait à compenser les déficits, de nouvelles poussées se succédaient. Même si elles furent moins virulentes que la première, elles persistèrent jusqu’au 17e siècle. Cette deuxième pandémie eut au final pour conséquence de faire décliner la population de l’hémisphère oriental peut-être aux trois quarts ou aux deux tiers de ses effectifs initiaux.

Les échanges biologiques, qu’ils aient encouragé la croissance démographique en accroissant la disponibilité alimentaire, ou qu’ils aient décimé les populations via les effets morbides de pandémies destructrices, affectèrent massivement la vie des gens à travers tout l’hémisphère oriental des temps prémodernes.

3 – Missionnaires, manichéens et soufis : les échanges culturels

Pendant que les flux commerciaux et les diffusions biologiques reformulaient le cadre de vie matérielle des populations de l’hémisphère oriental, des échanges culturels influençaient de la même façon leurs croyances, leurs valeurs et leurs coutumes. Ce réseau de transports qu’exploitaient si efficacement les marchands et les agents des pouvoirs étatiques fut aussi au service des missionnaires, pèlerins et étudiants en quête de sagesse. Le résultat est que l’hémisphère oriental fut une zone dans laquelle les traditions religieuses et culturelles purent se diffuser à très vaste échelle à l’époque prémoderne.

En sus des religions, les échanges culturels impliquaient la diffusion d’idées philosophiques et scientifiques. Tant en Inde qu’en Grèce, pour ne retenir que ces exemples, les enseignants développèrent des traditions élaborées de science, de médecine et de mathématiques qui connurent une large postérité bien au-delà de leurs terres d’origine. Le potentiel des transports et des communications à faciliter les échanges culturels ne fut pourtant jamais aussi apparent que dans la diffusion des grandes religions mondiales. Bouddhisme, christianisme et islam avaient en commun d’être des religions missionnaires. Qui plus est, elles encourageaient toutes trois les pèlerins à visiter les sites saints et les écoles. Le résultat fut que les routes terrestres et maritimes virent défiler des foules de dévots, à la recherche d’âmes à convertir, d’enseignement salvateur à acquérir ou de sagesse à partager.

L’histoire du bouddhisme nous montre à quel point la diffusion d’une religion est affaire de communication et on pourrait en dire autant de l’expérience chrétienne. De ses débuts en Palestine comme religion populaire de salut, le christianisme se diffusa rapidement dans le bassin méditerranéen. Dès le 3e siècle de notre ère, la majeure partie de la population égyptienne avait embrassé la foi nouvelle. En dépit de persécutions sporadiquement organisées par des autorités politiques suspicieuses, elle devint au 4e siècle la foi officielle de l’Empire romain dans son ensemble. Des communautés d’artisans et de marchands convertis finançaient de manière cruciale le zèle des prêcheurs, qui parcouraient inlassablement les routes de la chrétienté pour aider autrui à accéder au salut. Des sites de pèlerinage s’imposèrent rapidement : Jérusalem et la Terre sainte ; Rome, siège de la papauté ; et bien d’autres, souvent associés à des personnages prédominants, tel Santiago de Compostela au nord-ouest de l’Espagne, dont on disait qu’il abritait le corps de l’apôtre Jacques le Majeur. À l’instar du bouddhisme en Asie, missionnaires, pèlerins et autres voyageurs tissèrent un dense réseau communautaire qui recouvrait l’Europe et le bassin méditerranéen.

Dans les premiers siècles, le christianisme attira des convertis aussi en Afrique du Nord, en Mésopotamie, en Perse, jusqu’en Inde du Sud. Des marchands perses fondèrent des communautés jusqu’en Chine, qui devint sous la dynastie Tang une terre cosmopolite où coexistaient des temples zoroastriens, des stupas bouddhistes, des mosquées musulmanes et des églises chrétiennes. Après le 7e siècle, le christianisme déclina en Orient, sans disparaître pour autant. De nos jours subsistent encore de multiples groupes chrétiens, tant en Asie orientale qu’en Inde. Mais pour l’essentiel, les effectifs du christianisme refluèrent quand l’islam entra en scène.

Car dans le siècle qui suivit la mort du prophète Mahomet, la foi musulmane connut une expansion foudroyante dans l’hémisphère oriental, soumettant un territoire qui s’étendait de l’Espagne à l’Inde du Nord. Ses prêcheurs le diffusèrent bientôt encore plus loin, vers les sociétés subsahariennes de l’Est et de l’Ouest africain, l’Asie centrale et l’Indonésie, jusqu’au sud des Philippines. Ce n’est pas une surprise si missionnaires, pèlerins, marchands et autres voyageurs s’en firent les propagateurs à travers l’hémisphère oriental.

Soufis et cadis jouèrent un rôle particulièrement important dans ce processus. Les soufis étaient des missionnaires qui popularisèrent leur foi en l’adaptant aux besoins et aux intérêts des populations locales, respectant les divinités traditionnelles et les figures de saints qui leur préexistaient, tout en se présentant comme des épigones de pureté et de simplicité. Arrivés à leur suite, les cadis étaient des experts ès loi islamique, des juges représentant les intérêts de l’islam dans les communautés locales. L’un des plus célèbres de ces cadis s’appelle Ibn Battûta. Ce voyageur marocain visita une grande partie de l’hémisphère oriental, de l’empire du Mali à la Chine entre 1325 et 1354. Il servit en chemin de cadi au sultan de Delhi et à celui des îles Maldives, deux régions où l’islam n’était que récemment implanté. En qualité de dépositaire d’un savoir approfondi en matière de loi islamique, Ibn Battûta fut en mesure d’instruire des convertis récents aux standards moraux et aux aspirations culturelles de l’islam.

Aux sources de la modernité

Les interactions transculturelles et les échanges de l’époque prémoderne ne sauraient égaler en intensité ceux de la globalisation contemporaine. Les volumes d’échanges commerciaux d’aujourd’hui réduisent à peu de chose ceux de l’époque, quand les agents biologiques et les maladies mortelles tels le sida et la grippe se répandent à une vitesse inconnue de leurs prédécesseurs. De même, les idées (la démocratie, pour ne citer qu’elle), les religions (tel le pentecôtisme) et les éléments de culture populaire (du blue-jeans à la musique hip-hop, en passant par le sushi) trouvent un chemin rapide au-delà de leurs frontières d’origine. Mais même si elle semble bien pâle à la lumière de notre globalisation, la mondialisation prémoderne, faite d’échanges commerciaux, biologiques et culturels, n’en demeure pas moins une étape cruciale du développement de ce qui allait devenir le monde moderne.

Diaspora, histoire d’un terme polysémique…

À propos de

La Dispersion. Une histoire des usages du mot diaspora

Stéphane Dufoix, Paris, Amsterdam, 2012.

« L’Éternel vous dispersera parmi les peuples… », est-il écrit dans le Deutéronome, le cinquième livre de la Bible hébraïque que les chrétiens appellent Ancien Testament. Si le judaïsme a été, jusqu’à la création de l’État d’Israël en 1948, associé à l’idée d’un peuple sans terre, on apprend dans le livre de Stéphane Dufoix, sociologue à l’université de Nanterre (et par ailleurs contributeur de ce blog), que le terme grec de diaspora fait irruption dans l’histoire avec la Septante. La Septante est une traduction en grec du livre sacré hébraïque à laquelle auraient contribué, selon la légende, septante-dix (ou soixante-douze) sages juifs à Alexandrie, au 3e siècle avant l’ère commune. Débuts mouvementés, puisque ce néologisme traduit d’emblée plusieurs termes hébreux, dont galouth – dispersion négative infligée par Dieu. Il revêt aussi, dans le contexte hellène et a posteriori, un sens positif associé aux colonies de peuplement grec dans l’Antiquité. Dans un premier temps, si la diaspora désigne l’ensemble des juifs hors de Judée, qu’ils soient à Babylone, en Grèce, en Égypte, elle peut donc se voir comme une bonne, ou une mauvaise chose.

Ces avatars sont précurseurs de la suite, puisque ce mot connaîtra, au fil des siècles, de multiples récupérations politico-communautaires, qui nourriront autant de glissements sémantiques. Ceux-ci sont si nombreux que Dufoix réussit, dans cette « histoire des usages du mot diaspora », à remplir presque 600 pages denses nourries de dix années d’investigations – et encore juge-t-il l’entreprise inachevée. Linguisticiens, historiens, philosophes, anthropologues, politologues… Nombreux sont les spécialistes qui trouveront dans cet ouvrage érudit matière à enrichir leur réflexion.

Après une introduction consacrée à la notion d’histoire de mot, sous-discipline qu’il inscrit à la croisées des traditions des Annales, de l’école de Cambridge et de la Begriffsgeschichte, l’auteur explore dans une 1re partie l’entreprise de « production de réalité sociale » dessinée en filigrane par les projections sémantiques du terme. Suite à la scission entre juifs et chrétiens qui s’opère dans les décennies suivant la destruction du second Temple de Jérusalem en 70 de notre ère, les chrétiens abandonnent le mot, qui n’est plus qu’occasionnellement employé par les juifs. Jusqu’au 18e siècle, où les frères moraves, branche du christianisme qui se réclame des prêches du théologien tchèque Jan Hus mort sur le bûcher en 1415, s’en servent pour qualifier leur mission de prédication en terres protestantes. Tour à tour mobilisée par les Afro-Américains, les sionistes, puis les sciences sociales, diaspora dessine un champ de force sémantique qui ne prend sa forme actuelle que lorsque la globalisation, à partir 1980, s’impose comme un cadre incontournable de la pensée.

Entretemps, le terme a été annexé à deux rhizomes sémantiques distincts. Le premier est celui de la diaspora comme un phénomène structurellement juif, en résonance avec le retour promis en Terre sainte – et encore S. Dufoix estime-t-il que « le même mot recouvre non seulement deux termes hébreux – galouth et tfoutsoth – mais aussi qu’il englobe quatre significations fondamentalement différentes les unes des autres ». Puis lors de la concrétisation des possibles de ce retour avec la création de l’État d’Israël, diaspora désigne cette communauté hors frontières ayant vocation à entretenir des liens privilégiés avec un centre, qui est Israël. Galouth se comprend donc comme la diaspora non centrée préexistant à l’État d’Israël, tfoutsoth la diaspora périphérique articulée autour de son cœur.

Tout peut faire diaspora

Le second rhizome sémantique est celui de l’appropriation du terme biblique. Un tournant crucial prend place avec la déportation de millions d’esclaves africains vers le Nouveau Monde. Diaspora, pour les descendants des victimes de la Traite atlantique, qualifie une communauté culturelle partageant un héritage, en état de dispersion et en attente du retour au continent des origines. Dufoix consacre la 2e partie de l’ouvrage à cette évolution, qui en entraîne d’autres… Ainsi dès l’ouverture de cette partie signale-t-il un usage du terme holocauste, issu du vocabulaire religieux avant de qualifier la Shoah. Est-il approprié pour désigner le génocide dont furent victimes, simultanément à leur déportation, les populations noires dont descendent les Afro-Américains ? La concurrence des victimes fait rage aussi outre-Atlantique. Et la rhétorique consistant à comparer les destins juifs et noirs-américains est vieille de plusieurs siècles. Dès le début, qui vit leur christianisation sur fond de justification théologique à la malédiction des descendants de Cham par Noé, les esclaves pensèrent leur épreuve en termes bibliques – entre références à Babylone (les Blancs) et retour à Sion (l’Afrique, mythifiée en Éthiopie), la simple audition d’une chanson de Bob Marley suffit à s’en convaincre. Dufoix souligne, avant de les disséquer, trois logiques qui souvent cohabitèrent : analogie (les Noirs se voyant comme les Juifs) ; substitution (les Noirs se percevant comme les vrais Juifs) ; opposition (les Noirs se présentant comme l’opposé des Juifs).

Le terme de diaspora va sortir du champ religieux, se séculariser à partir du début du 20e siècle, se disséminer – on parle de diaspora arménienne, chinoise, palestinienne… pour désigner d’importantes communautés nationales émigrées. Voire s’appliquer à la diffusion d’un style architectural ou d’une langue… Car tantôt mouvement, tantôt groupe, « tout peut faire diaspora, les choses comme les êtres », de l’exil des écrivains allemands en littérature dans les années 1930 aux migrations animales en biologie. Les sciences sociales investissent progressivement le terme. Ainsi l’historien Arnold Toynbee, qui verra d’abord dans les diasporas des « fossiles » de communautés dispersées, avant d’en faire les formes politiques dominantes d’un futur âge des diasporas succédant à celui des États.

Le nom du global

Depuis la fin des années 1980, le champ sémantique du mot diaspora connaît une inflation qui fait dire à l’auteur que « le sens de diaspora est lui-même très dispersé ». En atteste le nombre de références que Dufoix cite à l’appui de sa démonstration. À donner le vertige. Mais surtout, selon le titre de la 3e et dernière partie, le terme diaspora est devenu « Le nom du global ». À partir des années 1990 se construit le champ académique des diaspora studies, alors que les journalistes, les ONG, les agences gouvernementales et les migrants eux-mêmes investissent le mot. Désormais « le terme dépasse le champ pourtant large des thématiques liées aux migrations, aux identités dont la logique ne peut être enfermée dans le cadre national. (…) Un mot à la mode (…) associé à des valeurs contradictoires – positives ou négatives –, à des historicités différentes – il est prémoderne, moderne ou postmoderne – ainsi qu’à des prises de position antagonistes. »

En conclusion, l’auteur cite August W. von Schlegel : « Les mots ont leur histoire comme les hommes. (…) Les mots voyagent, ils s’établissent comme des colons loin de leur patrie, et il n’est pas rare de les voir faire le tour du globe. » À cette aune-là, le terme de diaspora est le symbole d’une mondialisation réussie.