Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité

Suite à la parution d’un livre expérimentant une narration spécifique d’histoire globale, nous en publions ici l’introduction.

 

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire.

« De quel droit ? », vous demandez-vous. Je dirais d’emblée que votre histoire a un besoin urgent. Celui d’un pas de côté pour être mieux comprise, davantage partagée. Parce qu’elle est extraordinaire. Nous autres les chiens en avons été les meilleurs témoins. Nous courons à vos côtés depuis tellement plus longtemps que les autres animaux. Grâce à vous, nous sommes de loin les carnivores de taille moyenne les plus communs sur Terre. En votre compagnie, nous avons colonisé l’essentiel des écosystèmes. Vous nous avez modelés à votre guise, ce qui nous permet d’endosser tous les rôles que vous souhaitez nous attribuer. Un costaud pour garder vos affaires ? On vous fournira un dogue de 100 kilos. Un affectueux bébé d’amour ? Prenez cette adorable boule de poils d’un ou deux kilos tout mouillé qu’est le chihuahua.

Ce n’était pas gagné ! Songez qu’il y a quelques dizaines de milliers d’années seulement, nous étions tous des loups gris, 50 kilos de sauvagerie Annales »(1). C’est que nous disposons de ressources infinies, à commencer par une plasticité génétique sans égale dans le monde des mammifères. Ce n’est pas le chat qui pourrait en dire autant, lui qui reste quasiment à l’identique de ses ancêtres sauvages. Ce pour quoi nous pouvons faire des tas de choses qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de demander à un chat. Vous ne trouverez pas de chat sauveteur en mer, de chat d’avalanche, de chat guide d’aveugle. Ni de chat démineur, de chat de combat, de chat policier. Pas davantage de chat de traîneau. Et même quand il s’agit de traquer le rat, certains des nôtres, spécialisés, font bien mieux que ces flemmards de ronronneurs.

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire. En japonais, cette phrase pourrait commencer par la formule Wagahai wa inu de aru. Une phrase que tout écolier nippon reconnaît instantanément, car, à un mot près, elle ouvre un classique de la littérature, Wagahai wa neko de aru, signé par Natsume Sôseki. Un titre rendu en français par Je suis un chat (neko) Annales »(2). Pourquoi diable Sôseki a-t-il choisi d’élire comme témoin de la vie du Tôkyô des années 1900 un matou arrogant ? Cela reste une énigme, et un trait de génie. En toute discrétion, l’espion aux pattes de velours dissèque le comportement de ces drôles de singes que sont les humains.

Wagahai wa inu de aru peut-il dès lors se lire comme « Je suis un chien (inu) » ? C’est hélas là que se dévoile l’incommensurable barrière de la traduction, tant la formule est appauvrie. En japonais, Wagahai est une façon châtiée de dire « je ». Traduit littéralement, on obtiendrait quelque chose comme « Moi-seigneur chien je suis ». Qu’elle s’applique au chien ou au chat, la sentence résonne comme une inversion des rapports qui vous lient à l’animal. Vous autres humains êtes tellement habitués, en Europe encore davantage qu’au Japon, à nous nier toute subjectivité. Ce n’est pas faute que la science ait, ces dernières décennies, enfoncé les portes de la prison cognitive dans laquelle vous vous êtes complu à enfermer vos chères amies les bêtes. Vous savez aujourd’hui que les animaux souffrent, s’efforcent de coopérer avec vous, éprouvent de la jalousie, attribuent des intentions à autrui, ont conscience d’eux-mêmes et peuvent se projeter dans le futur…

Alors, bien que nous puissions désormais parler de cognition animale, comment puis-je me faire chien pour vous raconter notre histoire ? Un humain s’autorisant à parler à la place des canidés constitue un artifice narratif, largement expérimenté depuis au moins le 19e, sinon le 15e siècle, enrichi récemment de multiples travaux en sciences humaines Annales »(3). Pour la France, il suffit de se référer à l’historien Éric Baratay et à ses tentatives de retranscrire le vécu des animaux Annales »(4). Ou à l’anthropologue Marion Vicart, qui s’est mise, pour les besoins de sa thèse, à quatre pattes des journées entières afin de partager le vécu subjectif des chiens Annales »(5). Et qui souligne, avec malice, que ceux-ci perçoivent le monde plus vite que nous. Ce qui les rend à la fois capables de mieux observer les détails d’une action, mais aussi de ne rien voir de ce qui est statique devant leur nez. Un chien perçoit bien mieux le mouvement qu’un humain, mais échoue à scruter l’immobile.

Au fil des pages qui vont suivre, vous entendrez de nombreux discours, tous produits par des canidés. Des récits en kaléidoscopes, qui éclaireront d’un jour nouveau notre histoire. Les animaux qui témoigneront seront mentionnés en en-tête des chapitres.

Comme le rappelle Éric Baratay, l’historien Robert Delort, en 1984, appelait à bâtir une « zoologie historique, c’est-à-dire une histoire des espèces prises comme point central de repère, d’éclairage et d’analyse pour évoquer leurs relations avec les hommes mais aussi leurs évolutions biologiques, comportementales, géographiques, de même que leurs relations avec les autres espèces animales, en montrant les interactions entre les divers intervenants d’un milieu, les capacités d’initiative et d’adaptation de l’espèce étudiée et les influences sur les autres espèces, dont les hommes Annales »(6). » Cet appel ne fut guère suivi, même si Delort, de son côté, écrivit plusieurs monographies sur les criquets, les harengs et les éléphants, montrant en quoi ces animaux avaient influencé l’évolution des sociétés, tout autant qu’ils avaient été impactés par les activités humaines.

Je partage le diagnostic posé par Éric Baratay : ce désintérêt s’explique sans doute par la nécessité faite aux historiens désireux de poursuivre dans cette voie de maîtriser des sciences dites « dures », telles l’écologie, l’éthologie, la génétique. Toutes disciplines auxquelles ils préfèrent des approches plus littéraires, davantage compatibles avec une exploitation archivistique, comme l’anthropologie ou la sociologie quantitative. Mais surtout, nombre d’historiens craignent d’abandonner l’humain comme acteur de l’histoire.

L’histoire que nous écrivons est fatalement anthropocentrée. Rien de plus normal, puisque toute histoire s’écrit à partir du vécu de son narrateur. Je ne suis pas un chien, mais un journaliste. Mon expertise porte sur l’histoire, ce pour quoi je convoque aujourd’hui des conteurs canins pour la développer à nouveaux frais. Depuis 2005, je m’efforce de promouvoir en France, avec d’autres, une histoire globale/mondiale, pour l’essentiel produite aujourd’hui dans le monde anglo-saxon Annales »(7). Cette histoire appelle à travailler sur la longue durée et les grandes distances pour mieux comprendre les processus qui ont amené nos sociétés là où elles en sont. Elle repose sur une approche transdisciplinaire, associant à l’histoire la géographie, l’anthropologie, l’archéologie, l’économie, la démographie, la philosophie, les sciences de l’environnement… Ces sciences vont travailler de concert pour aborder des phénomènes sous plusieurs angles d’approche, multiplier les perspectives et fertiliser la réflexion.

L’ambition n’est pas d’écrire une histoire totale. Simplement une histoire restituant les moments-clés, les tournants qui ont fait bifurquer le passé sur de nouvelles trajectoires. Une telle histoire vise à abolir les frontières nationales (créations géopolitiques très récentes), comme à proposer des narrations dans lesquelles tout le monde peut se reconnaître, mais qui exigent de prendre chair. Ce pour quoi cette histoire globale joue des échelles : les faits subjectifs, révélateurs des processus en cours, seront racontés par les yeux de témoins, en l’occurrence des chiens qui, en leur altérité, sauront mieux faire ressortir nos étonnantes manières d’animaux humains. La métahistoire, ce fleuve qui se forme dans la somme des vécus des êtres vivants en un moment déterminé, sera analysée du point de vue de Sirius, l’étoile de la constellation du Grand Chien. Étonnant hasard par ailleurs que Sirius soit aussi l’astre par excellence où devrait se positionner l’observateur distant et impartial.

À bien y réfléchir, il n’y a pas de moment de notre histoire qui n’ait été plus ou moins covécu avec les chiens. Même notre vision du monde s’est bâtie dans un lointain écho canin. Au 2e siècle de notre ère, quand le géographe gréco-égyptien Ptolémée a découpé le monde, il est parti des îles Fortunata pour poser son méridien de référence. Ces îles des Bienheureux, à l’extrémité du monde connu des Romains, étaient aussi identifiées comme les îles à Chiens, car, à en croire le naturaliste Pline l’Ancien, on y trouvait de grands mâtins agressifs. Ces îles sont dites aujourd’hui Canaries (du latin Canis, chien).

J’ai réuni en ce livre une meute d’historiens canins, qui chacun racontera son segment d’histoire. Leur chœur de gémissements, glapissements, aboiements et hurlements retissera la trame des histoires connectées de l’humanité et de la chiennerie Annales »(8). On interrogera Louve pour savoir ce que ressentent des survivants. On invoquera les esprits de ceux qui sont morts, tels Loup-Chien, le compagnon présumé de nos ancêtres préhistoriques, et Warg, qui fut la terreur de l’Ouest sauvage avant de semer une peur fictionnelle dans les Terres-du-Milieu de Tolkien. On croisera Renard, qui essaie encore de comprendre pourquoi il n’a pas été domestiqué. Ainsi que Xolo, un sacré cabot de boucherie. Dingo, le meilleur témoin de l’histoire des Aborigènes d’Australie. Bâtard, explorateur du monde interlope des « vrais chiens ». Patou le diplomate, fils de Dogue le guerrier. Akita le samouraï, témoin privilégié d’autres façons de vivre sa canitude. Lévrier, le véloce serviteur. Basset, l’esclave rôtisseur. Beagle le chasseur. Bichon le courtisan. Saint-bernard le sauveteur. Pitbull le voyou. Dalmatien la star. Et enfin Caniche, le miroir de notre humanité…

Tous ces chiens dévoileront des facettes multiples de notre histoire et donneront raison à Franz Kafka : « Seuls m’importaient les chiens, uniquement les chiens ! Car qu’y a-t-il en dehors des chiens ? À qui d’autre en appeler dans le grand vide de ce monde ? Les chiens sont tout le savoir, la somme de toutes questions et de toutes réponses (9). »

Introduction de Laurent Testot, Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité, Payot, 2018, pp. 7-11.

 

[1] Sauvagerie : qualifie l’état d’être « sauvage », par opposition à l’état de domestiqué, sans jugement péjoratif.

[2] Sôseki Natsume, Je suis un chat (éd. originale 1906), traduit du japonais et présenté par Jean Cholley, Paris, Gallimard/Unesco, 1978.

[3] Lire la nouvelle de Miguel de Cervantès, « Le Colloque des chiens », Le Mariage trompeur et Colloque des chiens/El Casamiento enganoso y Coloquio de los perros, Paris, Aubier/Flammarion, 1970.

[4] Lire notamment Éric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Le Seuil, 2012.

[5] Marion Vicart, Des chiens auprès des Hommes. Quand l’anthropologue observe aussi l’animal, Paris, Éditions Petra, 2014.

[6] Cité par Éric Baratay, Le Point de vue animal, op. cit., p. 23.

[7] Nous invitons le lecteur intéressé à se reporter à l’introduction de Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Paris, Payot, 2017, pour une synthèse de la démarche. Pour une analyse exhaustive, voir Laurent Testot (dir.), Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, rééd. 2015.

[8] Chiennerie : néologisme renvoyant à l’ensemble des chiens, et par extension à la condition canine, à la manière dont « humanité » qualifie l’ensemble des humains.

[9] Franz Kafka, « Recherches d’un chien », La Muraille de Chine. Et autres récits, rédigé vers 1924, publié à titre posthume en 1936, traduit de l’allemand par Jean Carrive et Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1948, rééd. 2013.

L’Anthropocène comme storytelling

Après avoir dressé la semaine dernière un tour d’horizon du concept d’Anthropocène, soulignons que l’Anthropocène est, enfin et surtout, un concept politique.

Le concept politique d’Anthropocène

L’historien Andreas Malm rappelle ainsi que si l’invention de Watt, ce moteur à vapeur disruptif, connut tant de succès, bien qu’elle fournisse initialement une énergie plus chère que l’énergie hydraulique, plus difficile à mettre en œuvre… C’est qu’elle autorisait à implanter les usines là où il y avait des poorhouses, c’est-à-dire une main-d’œuvre corvéable, avec un apport continu d’énergie aux machines. L’énergie hydraulique fluctuait, les usines l’exploitant se situaient loin des centres de population, il fallait augmenter les salaires pour y attirer les travailleurs, et ceux-ci pouvaient plus facilement bloquer la production. Bref, les détenteurs du capital plébiscitèrent non la meilleure solution énergétique, mais celle qui leur garantissait un contrôle optimisé des travailleurs. Plus tard, la situation s’inversa. Les libertés syndicales et notre démocratie contemporaine, comme l’a montré l’historien Timothy Mitchell, se forgèrent pour partie dans les luttes autour des mines de charbon, parce que les ouvriers pouvaient bloquer la production de ce charbon devenu vital. La leçon fut acquise par les pays producteurs de pétrole, qui à l’exception des États-Unis planifièrent l’extraction de l’or noir en atomisant toute revendication démocratique.

Quarante ans de perdu

Il en résulta, comme l’a éloquemment analysé John R. McNeill dans Du nouveau sous le Soleil, un 20e siècle qui affecta en profondeur toutes les sphères, lithosphère, pédosphère, hydrosphère, atmosphère, biosphère. Comment lutter ? Le concept d’Anthropocène peut donner conscience des processus, permettre de les envisager à de nouvelles échelles. À cet égard, le storytelling est primordial, et force est de constater l’échec total des mouvements écologistes en la matière. Comme l’a récemment et lucidement diagnostiqué Yves Cochet, nous avons perdu quarante ans – pour le reste du discours, je le commenterai dans un prochain article, mais je vais m’attarder sur la cause de ce retard.

En 1962, la biologiste Rachel Carson publiait Printemps silencieux, un réquisitoire inspiré contre les ravages des insecticides, incriminant notamment le produit vedette d’alors, le DDT. Premier (et seul) succès de l’écologie politique alors naissante : faire interdire, en Occident et progressivement un peu partout dans le Monde, le DDT. Mais les industriels avaient compris la leçon. Dès lors, comme le décrivent Naomi Oreskes et Eric Conway dans Les Marchands de doute, les budgets de développement des grandes firmes s’accompagnèrent de conséquentes dépenses de communication, avec une stratégie de lobbying d’autant plus efficace qu’elle disposait de budgets proportionnels aux colossaux intérêts financiers en jeu. Moyennant quoi l’industrie du tabac vendit son poison avec des images de cow-boys épanouis dans les grands espaces sauvages. L’industrie automobile nous convainquit que nos moteurs Diesel étaient propres. L’industrie agro-alimentaire traita les animaux à viande comme un « minerai » d’abattage à produire au plus bas coût possible. L’industrie du plastique put diffuser son produit sur toutes les plages du monde pour que nous puissions entre autres emballer « proprement » nos tranches de minerai et notre eau. Et l’industrie de la chimie nous gratifia de millions de molécules nouvelles, aux effets potentiellement irréversibles en matière génétique et sanitaire. Ajoutons à cela une bonne dose de gaz à effet de serre et de polluant atmosphérique pour générer ces flux, et le tableau sera esquissé dans ses grandes lignes. Celui de la construction progressive d’un désastre planétaire, qui menace de s’abattre sur nous avant la fin du 21e siècle.

L’échec programmé de la COP 21

Mettons de côté l’extinction mondiale de la biodiversité, qui nous vaut d’avoir perdu, en biomasse, environ la moitié des animaux sauvages depuis quarante ans, mais qui permet désormais à nos pare-brise de rester propres quand nous entreprenons un long trajet en voiture dans les campagnes françaises – faute d’insectes pour s’écraser dessus. Le consensus des sciences dures, aujourd’hui, nous garantit que nous avons envoyé d’ores et déjà assez de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour réchauffer la Terre de 3° C par rapport aux températures de référence, saisies vers 1880. On est d’ores et déjà bien au-delà des limites fixées par la COP 21, et les objectifs affichés ne pourraient être atteints que si on arrêtait immédiatement d’émettre tout gaz à effet de serre et si on trouvait moyen de nettoyer rapidement l’atmosphère d’une partie de ce que nous y avons déjà envoyé.

Cherchera-t-on notre salut dans la géoingénieurie ? Très probablement, et encore faudra-t-il lui allouer des budgets d’étude conséquents pour qu’elle puisse se révéler autre chose qu’une solution virtuelle. Clive Hamilton, dans Les Apprentis Sorciers du climat, rappelle  en effet qu’à ce jour, l’histoire de cette discipline n’est qu’une longue suite d’échecs et de projets mégalomanes. Et les sciences humaines nous amènent pour leur part à penser que le problème va aller en s’aggravant. Du point de vue des relations internationales : comme l’idéologie néolibérale domine, les accords commerciaux ont une valeur juridique infiniment plus contraignante que les accords environnementaux. Les États-Unis peuvent se retirer sans risque de l’accord de Paris. Mais cela leur coûterait bien trop cher de se dédire des traités de libre-échange, bardés de clauses rendant l’application de ces documents irréversibles. Du point de vue de la psychologie : si l’énergie est disponible, le supermarché ouvert, et que tout le monde agit comme son voisin, nous continuerons à toujours émettre plus de gaz à effet de serre. Résultat : Certains de nous volent régulièrement dans les nuages, quand d’autres n’ont pas de toilettes. Ce monde est très confortable pour la moitié de ses habitants, mais par contraste, il offre le visage de l’enfer pour le reste. Et les évolutions contemporaines du Monde poussent à penser que les proportions de gagnants et de perdants vont évoluer dans le mauvais sens.

Une histoire pour comprendre, une narration pour penser, un récit pour agir

Que faire ? D’abord répéter ce qui vient d’être dit, l’illustrer, le compléter, le diffuser. En faire prendre conscience : le réchauffement va être infiniment destructeur. Pour notre confort. Pour notre morale. Pour nos civilisations. Il faudra alerter. Par tout média possible. Il faudra agir dans le cadre des institutions existantes, celui des États au niveau global, celui des initiatives citoyennes au niveau local, et celui des ONG au niveau intermédiaire. Il n’y en a pas d’autres, et il est trop tard pour construire d’autres espaces. Si la démocratie échoue à remédier aux problèmes colossaux qui se complexifient chaque jour sous nos yeux, nous entrerons prochainement dans une ère de dictature qui sera présentée comme la seule solution aux problèmes vitaux que notre inconscience aura créé au 20e siècle. La dictature douce commence d’ailleurs, par petites doses d’anesthésie quotidienne : vous accepterez bien qu’on retranche un peu à vos libertés pour rajouter à votre sécurité, qu’on restreigne vos droits si c’est pour déjouer des attentats ?

Il nous faut désormais penser les processus qui nous ont amenés à un Monde où les inégalités explosent, où l’atmosphère est saturée à plus de 410 ppm de CO2, où on trouve du plastique dans n’importe quel prélèvement d’eau douce ou salée, où les perturbateurs endocriniens affectent le développement cognitif et sexuel de nos embryons… Ce monde est riche de conflits dont les derniers siècles n’ont peut-être été que les brouillons. Il faut étudier comment l’Empire ottoman s’est effrité pour mieux comprendre ce qui se joue en Syrie aujourd’hui, ce qui se jouera en Afrique demain.

Retenons l’essentiel : l’Anthropocène est un concept qui permet d’appréhender la totalité des processus affectant aujourd’hui notre planète. Et il y a urgence de penser ces processus globalement, de poser de grands récits qui permettrons de mobiliser l’humanité pour sa survie. Qu’on juge de la variété des termes qu’une recherche Internet permet d’exhumer en synonymes d’Anthropocène, chacun de ces termes débouchant sur un récit, reflétant une facette pertinente de notre présent Anthropocène : Occidentalocène, Capitalocène, Machinocène, Chimicocène, Mégalocène, Industrialocène, Énergitocène, Mégalocène, Molysmocène – que l’on pourrait traduire par l’éloquent Poubellien…

 

 

 

Bibliographie

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RUDDIMAN William F., Plows, Plagues, and Petroleum. How Humans Took Control of Climate, Princeton University Press, 2010, rééd. 2016 – l’ouvrage a été traduit en français : La Charrue, la Peste et le Climat, traduit de l’anglais par Anne Pietrasik, Courbevoie, Randall, 2009.

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ORESKES Naomi, CONWAY Erik M., Les Marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le r.chauffement climatique, traduit de l’anglais par Jacques Treiner, Paris, Le Pommier, 2012, rééd. 2014.

HAMILTON Clive, Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, traduit de l’anglais par Cyril Le Roy, Paris, Seuil, 2013.

MONSAINGEON Baptiste, Homo detritus. Critique de la société du déchet, Paris, Seuil, 2017.

SERVIGNE Pablo, STEVENS Raphaël, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015.

 

 

 

NB : Ceci est le texte révisé de la conférence « Vivre en Anthropocène » que j’ai délivrée le samedi 13 mai 2017 à Auxerre, dans le cadre des Rencontres Auxerroises du Développement Durable (RADD). Merci à Denis Roycourt, à l’équipe des RADD et au public, pour leur formidable accueil. Merci aussi à Gilles Verdiani, du média d’avenir Subjectif, qui m’a récemment invité à un débat pour s’interroger sur « les théories de l’effondrement », avec Anastasia Colossimo et Vincent Message.

Depuis quand vit-on en Anthropocène ?

L’humanité vit une nouvelle ère : l’Anthropocène. Un moment paradoxal de domination absolue et d’apparente impuissance. Les humains remodèlent la Terre, la réchauffent, détruisent la biodiversité et polluent leur environnement au point d’altérer les règles fondamentales du vivant. Mais ils sont conscients de leurs actes. Peut-on écrire une histoire de l’Anthropocène susceptible de nous aider à maîtriser notre avenir ? C’est là une question fondamentale pour l’avenir de l’humanité.

De l’importance des neurones de grenouilles

Le 7 mars 2017 était publié un article explosif sur… les neurones de grenouilles. Des chercheurs français ont exposé des grenouilles gravides à des perturbateurs endocriniens (PE), et les fœtus exposés ont développé des neurones plus courts et moins riches en connexions. Ce qui confirme les signaux d’alarme accumulés par nombre d’études convergentes : nous retrouvons des concentrations de perturbateurs endocriniens là où on ne les attendait pas, loin de toute activité humaine, à un mètre de profondeur dans les fourmilières de la forêt amazonienne, dans les graisses des ours polaires, par 10 000 mètres de fond dans les océans. Et ces perturbateurs endocriniens que nous produisons en nombre toujours croissant, en volumes toujours plus importants, altèrent les règles du vivant. Des règles inchangées depuis 550 millions d’années, que nous modifions aujourd’hui dans une quasi-indifférence générale, depuis seulement quelques décennies ? Ces PE, comme leur nom l’indique, perturbent le système endocrinien, le prennent en otage, « hackent » la façon dont les glandes programment nos émotions, notre croissance, le développement de nos organes. Nos enfants sont plus gros, sexuellement plus précoces, et même leur cerveau semble affecté. Durant le 20e siècle, la mesure dite du Quotient intellectuel a augmenté de façon constante dans les pays développés. Elle est en baisse nette chez les enfants nés depuis l’an 2000. Bienvenu dans un nouveau Monde.
Résumons le script : la planète est réchauffée par nos activités énergétiques, polluée par nos activités industrielles, biologiquement altérée par nos activités agricoles, les espèces animales et végétales s’éteignent et mutent sous notre influence. Cette nouvelle ère que nous vivons s’appelle, dit-on, l’Anthropocène.
L’Anthropocène est un mot qui charrie beaucoup de sens. Et pour déterminer si nous vivons (vraiment ?) en Anthropocène, mieux vaut commencer par revenir sur les utilisations de ce terme.

1) L’Anthropocène est d’abord un concept géologique.

Les géologues divisent le temps en fractions diverses, dont les ères et périodes. Parmi ces dernières, celles qui concernent l’espèce humaine sont le Pléistocène, démarrant il y a un peu moins de trois millions d’années, qui a vu l’apparition des humains et a été marqué par des cycles de glaciations ; puis l’Holocène, depuis dix ou douze millénaires, moment de réchauffement qui a accompagné trois essors planétaires : l’humanité a conquis la Terre, l’a travaillée avec l’agriculture et y a construit des civilisations. Dans cette optique, l’Anthropocène serait une période extrêmement récente, dont l’humain serait le marqueur géologiquement déterminant. Reste que les géologues, au fil de leurs congrès internationaux, n’ont toujours pas validé le concept. L’Anthropocène des géologues reste donc une théorie en cours de discussion, et nous serions toujours, officiellement, en Holocène.

2) L’Anthropocène comme concept historique (donc datable ?)

Dès lors se pose la question : quand commence l’Anthropocène ? Et suivant les auteurs que l’on sollicite, on a l’embarras du choix des dates et de la nature des événements considérés comme marqueurs.
• Pyrocène ? L’Anthropocène historique peut être envisagé comme très précoce, par exemple avec la maîtrise du feu par notre espèce, maîtrise qui aurait pu très vite – c’est l’hypothèse développée par Stephen J. Pyne, et secondairement par Andrew Y. Glickson et Colin Groves dans leurs ouvrages respectifs – permettre à notre espèce d’impacter fortement les biotopes. Les indices montent que les feux anthropiques affectent effectivement des milieux précis, tels les steppes karoo en Afrique du Sud, où les plantes survivantes en sont venues à avoir besoin du feu pour se reproduire – ce qui prouve qu’elles y sont exposées de façon cyclique depuis très longtemps. La thèse d’un Pyrocène précoce reste, en l’état des connaissances, difficilement démontrable. Ces brûlis sont très loin d’avoir affecté la Terre entière, et la déforestation planétaire est un phénomène de longue durée qui culmine aujourd’hui.
• Ctonocène ? Autre anthropocène précoce potentiel, si on admet que la disparition de la mégafaune américaine, il y a douze mille ans, est liée à la prédation de notre espèce, et qu’elle a entraîné une altération du milieu telle qu’elle a provoqué un mini-âge glaciaire, connu comme le Dryas récent (Il y a entre 12 700 et 11 500 ans, l’hémisphère Nord se refroidit avec un maximum, au début du phénomène, de chute de 7° C des températures moyennes sur l’hémisphère Nord). Vu les arguments avancés, je suis convaincu que la disparition des grands animaux des Amériques est certes liée à la prédation humaine. Et que oui, un tel acte peut altérer durablement les écosystèmes et même le climat d’un continent entier (voir ce qui est arrivé à l’Australie il y a 50 000 ans). Un Ctonocène (ère du tueur) donc ? Mais l’hypothèse géologiquement la plus solide pour expliquer le Dryas récent le corrèle non à la disparition des mastodontes et autres géants des Amériques, mais à un réchauffement trop rapide des glaces canadiennes, générant un afflux d’eau douce qui perturbé le fonctionnement du Gulf Stream (là comme pour nombre d’autres passages, plus de détails dans Cataclysmes).
• Agrotécène ? Troisième exemple, et celui-là incarne l’archétype de la théorie de l’Anthropocène précoce : le paléoclimatologue William Ruddiman a avancé une hypothèse liant l’Anthropocène à l’apparition de l’agriculture. À l’en croire, nos ancêtres paysans, depuis huit millénaires, nous ont évité un retour à l’âge glaciaire « grâce » à leurs émissions de gaz à effet de serre : agriculture, brûlis, déforestation émettaient du CO2, et l’élevage des bovins complétait avec du méthane. Mais il reste difficile de faire coïncider les idées de Ruddiman avec les évolutions du climat de ces derniers millénaires, à moins de considérer que la démographie humaine soit responsable des coups de froid qui ponctuent l’histoire. Mais les épisodes de refroidissement violent, attestés à la fin de l’âge du Bronze, à la fin de l’Antiquité tardive, à la fin du Moyen Âge ou au 17e siècle, provoquent des effondrements démographiques, qui leur sont consécutifs et non antérieurs. Le constat, réalisé à partir des carottages des glaces polaires, amène plutôt à suspecter de méga-éruptions volcaniques et tropicales comme étant à l’origine de ces coups de froid, en ayant envoyé de grandes quantités d’aérosols et de cendres dans la haute atmosphère.
• Génocidocène ? L’Anthropocène, ensuite, peut être dit moderne. Prenons la date avancées par les géographes Simon Lewis et Mark Maslin : 1610. Cet Anthropocène-là s’appuie sur l’idée d’Échange colombien. Microbe contre nourriture. Les Européens ont apporté leurs germes, ainsi que bien d’autres organismes biologiques, volontairement pour certains (chevaux, blé…), involontairement pour les autres (vers de terre, virus de la variole). Ils ont pris, et diffusé au monde entier, les cultures vivrières amérindiennes (maïs, pomme de terre, manioc…). Les Amérindiens ont succombé en masse à des microbes auxquels ils n’avaient aucune résistance, et les Européens ont pu s’emparer aisément de leurs terres. La population amérindienne passe, au 16e siècle, de quelque 50 ou 60 millions de personnes au dixième de cet effectif. Des dizaines de milliers de personnes cessent d’un coup leur écobuage, arrêtent de brûler des végétaux de façon intensive pour se nourrir. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, qui montait tout doucement depuis plusieurs millénaires sans vraiment altérer le climat, chute soudainement. Au 17e siècle, le climat terrestre se refroidit de 1 degré. Pour un degré de moins, l’historien Sam White a montré comment l’Empire ottoman a vacillé, et son collègue Geoffrey Parker comment les mauvaises récoltes, les famines, les guerres et les épidémies ont poussé un tiers de la population mondiale dans la tombe. La thèse de Simon Lewis et Mark Maslin est que ce refroidissement est une conséquence de l’aventure de Christophe Colomb, aux dimensions géologiques. Reste que le pire du refroidissement n’a pas lieu vers 1610, mais vers 1645, suite à une méga-éruption volcanique, dont les effets sont renforcés par un long « minimum de Maunder » (une baisse d’activité du Soleil) qui duplique peu ou prou le règne de Louis XIV (1643-1715). Le génocide des Amérindiens a peut-être, probablement, contribué à ce refroidissement. Mais il a dû en être une cause parmi d’autres.
• Carbonocène ? L’Anthropocène « conventionnel », tel que défini par le météorologue Paul Crutzen en 2002, s’articule autour une date présentée comme décisive : 1784. C’est l’invention de la machine à vapeur par James Watt. Un acte humain donc, aux conséquences titanesques, une expression sociale, celle d’une Angleterre libérale qui va accoucher de la Révolution industrielle. Le choix du feu, selon la belle expression du philosophe Alain Gras. Le début de la combustion massive de carburant fossile. Six ans avant, en 1778, Buffon avait pourtant déjà dressé ce constat : « La face entière de la terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme. » Il a été tant écrit sur ce sujet que je ne peux que renvoyer à un choix introductif de lectures sur ce sujet (sous la mention chapitre 15).
• Postvolcanocène ? L’Anthropocène décisif, à mon sens, commence précisément en 1818. Cette année-là prennent fin les effets de l’explosion du volcan indonésien Tambora, qui a fait chuter de 1815 à 1818 les températures terrestres, déclenchant une série de catastrophes décrites dans les livres de Gillen D’Arcy Wood comme de William et Nicholas Klingaman. 1818 voit donc un passage de relais. C’est l’ultime fois qu’une cause naturelle détermine davantage que l’action humaine les évolutions du climat mondial – une situation qui n’est pas forcément appelée à durer, mais qui pour l’instant se prolonge, s’intensifie et représente de loin le scénario le plus probable pour notre futur immédiat.
• Nucléaricène ? 1945, l’ère de la Bombe. Avec les premières explosions thermonucléaires, l’Anthropocène devient indéniable. Les particules irradiées, décelables dans les glaces des deux pôles, attestent de l’impact planétaire des premières explosions. Il va s’ensuivre une descente dans les briques de la complexité, pour que l’humain acquière sur l’univers une domination totale : la matière est disséquée à son échelle la plus élémentaire et accouche de l’énergie atomique ; les informations sont séquencées au fragment le plus infinitésimal envisageable, le bit, et nous guident vers une Révolution numérique peut-être bientôt dominée par l’intelligence artificielle. Le vivant est séquencé au niveau de l’ADN, ce qui permet de modifier le génome des vaches, du blé, de l’homme même, à toutes fins utiles d’amélioration.
La semaine prochaine, nous envisagerons les conséquences de ce qui précède : « L’Anthropocène comme storytelling ».

Présentation de Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité

Journaliste et conférencier, j’ai récemment publié Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, dont je vais ici esquisser une brève recension. Depuis une douzaine d’années, je m’intéresse à l’histoire globale, une façon d’envisager l’histoire à très larges échelles, ainsi que je l’explique brièvement dans l’introduction de Cataclysmes (consultable sous GoogleBooks). L’histoire globale a été développée aux États-Unis depuis un demi-siècle, et elle est pourtant très peu pratiquée en France. Pour résumer : l’histoire globale est une méthode qui permet d’envisager de camper une histoire élargie, jusqu’aux dimensions du Monde, c’est-à-dire de l’espace habité par l’humanité sur notre planète. Cette méthode opère sur le temps long, sur de grandes distances, de façon transdisciplinaire et en variant les jeux d’échelle, du micro- au macro-.

Cataclysmes est un premier récit global, en français, des impacts de l’humanité sur la nature, et aussi des multiples façons dont la nature, altérée, a transformé le corps et même l’esprit des humains.

Cataclysmes est une synthèse de l’histoire environnementale globale, telle que l’on peut en prendre connaissance dans les livres des spécialistes anglo-saxons, enrichie des apports de certains ouvrages pionniers en France. Je me suis appuyé sur William McNeill, John McNeill, Alfred Crosby, Brian Fagan, Timothy Brook, Mark Elvin, Kenneth Pomeranz, Jared Diamond, David Graeber, pour ne citer que les plus connus, sachant qu’ils n’ont bénéficié que trop rarement de traductions en France. Du côté français, j’ai éclectiquement consulté les travaux de Philippe Candegabe sur les éléphants de guerre dans l’Antiquité, ceux de Pascal Picq sur les premiers hominines, ceux d’Alain Gras sur la Révolution industrielle, ceux de Fabrice Nicolino sur les perturbateurs endocriniens, et bien d’autres.

Pour autant, Cataclysmes n’est pas un patchwork. L’enjeu semblait en fait échapper à toute narration possible. Nous sommes devenus humains voici trois millions d’années, nous avons depuis transformé la planète entière. Comment faire tenir cela en 500 pages ?

En traitant cela comme un film, une épopée. Retenir certaines scènes, cruciales. En oublier d’autres, qui auraient masqué la progression de l’intrigue. En 17 chapitres, je livre des étapes fondamentales, introduites par des descriptions narratives illustrant les processus à l’œuvre. Rentrons dans la chambre noire.

Je postule que l’évolution de l’humanité a été marquée par sept Révolutions (Révolution avec majuscule SVP, car il s’agit d’un chrononyme, un moment historique – voir la liste des Révolutions sur GoogleBooks, en fin d’introduction), qui structurent notre histoire naturelle. Révolution corporelle ; cognitive : agricole ; morale ; énergético-industrielle ; médiatique ; évolutive. Chacune de ces révolutions a altéré notre morphologie ou notre psyché, et pesé sur la façon dont nous avons transformé le monde. Ce qui a entraîné des modifications en retour, la nature altérée nous confrontant à de nouvelles pressions évolutives.

L’approche environnementale globale permet de répondre à beaucoup de questions qui se sont posées à l’histoire dès le moment où elle a adopté une vision globale : comment Cortès, avec moins d’un millier d’hommes, a-t-il pu soumettre la confédération aztèque, une machine de guerre dominant près de 20 millions de sujets ? Le coupable est un processus biologique connu sous le nom d’Échange colombien, que l’on peut résumer par la formule « microbes contre nourriture ». Comme l’a montré Alfred Crosby, la déroute amérindienne résulte en premier lieu du fait que les Européens ont apporté avec eux des germes de l’Ancien Monde inconnus des Amérindiens : variole, grippe, peste, rougeole, etc., ont dépeuplé les Amériques. Des facteurs sociétaux (rivalités entre chefferies autochtones instrumentalisées par les conquistadores, travail forcé et regroupements de populations imposés par les Espagnols) ont fait le reste. Au 16e siècle, la population des Amériques centrale et andine s’effondre au dixième de ses effectifs initiaux. Et les aliments du Nouveau Monde – maïs, pomme de terre, patate douce, tomate, piment… – s’apprêtent à booster la croissance démographique de l’Ancien Monde.

Une autre question fondatrice de l’histoire globale est : pourquoi l’Occident a-t-il dominé le monde au 19e siècle ? Quand on s’est posé la question, il y a un siècle, au temps des colonies, la réponse semblait évidente : c’est que l’Europe détenait des valeurs morales qui la prédestinaient à exercer une magistrature sur le reste de la planète. Cette explication est évidemment passée de mode. On a alors supputé que c’est parce que les Occidentaux étaient les meilleurs tueurs, ou qu’ils avaient une supériorité écrasante en termes technologiques. C’est très partiellement vrai, mais cela ne suffit pas à expliquer, par exemple, comment l’Angleterre, 7 millions d’habitants, met sous tutelle les Indes, 150 millions d’habitants, au 18e siècle. Les raisons sont surtout conjoncturelles, à la fois environnementales, et aussi socio-économico-politique. Nous verrons prochainement, avec Kaveh Yazdani, comment on peut expliquer cette divergence.

L’environnement dicte le cadre des possibles, Si vous n’avez pas accès au charbon, vous raterez le coche de la Révolution industrielle. Si vous avez accès à des ressources en charbon, mais si votre système politique est déficient, si votre système économique n’est pas construit pour investir, si des voisins jaloux vous obligent à une lutte désespérée, et surtout si votre dynamique se révèle trop gourmande en ressources naturelles, il n’y aura pas la dynamique nécessaire. La Chine a connu une succession d’effondrements liés à une combinaison de ces causes, les plus spectaculaires opérant aux 12e et 19e siècles (les chapitres 7 et 12 de Cataclysmes sont partiellement consacrés à l’analyse de ces processus – voir aussi, sur l’effondrement de l’Empire des Song du Nord, ma récente contribution à Alternatives économiques, « Quand la Chine médiévale s’industrialisait »)

Cataclysmes apporte un recul historique sur nombre de problèmes qui se posent aujourd’hui avec acuité à l’humanité, du réchauffement climatique aux perturbateurs endocriniens, de l’agriculture intensive aux techniques de bioingénieurie, de la sixième extinction à la disparition des cultures traditionnelle, des potentiels des intelligences artificielles à la lutte contre les inégalités. Peu de journaux ont eu l’heur d’en parler à ce jour (liste ici). Dans les prochains mois, je publierai sur ce blog des approfondissements complétant différents chapitres de Cataclysmes, sur base de livres ou d’enquêtes journalistiques récents.

Pour commencer la réflexion, après avoir lu l’introduction et le premier chapitre de Cataclysmes (toujours, hélas, via GoogleBooks, il est possible de consulter la Table des matières de Cataclysmes. Et pour ceux qui se trouveront près de Brest le 25 août, je les invite à assister à une rencontre organisée par la librairie Dialogues qui, dans le cadre du cycle « Les Éclaireurs », invite un auteur à exposer ses travaux chaque semaine de cet été : Belinda Cannone, Irène Frachon, Gaspard Koenig, Michel Serres, Yves Coppens, Jean-Michel Le Boulanger, Nicolas Soulier…

In memoriam : William H. McNeill (1917-2016), pionnier de l’histoire globale

Il était un géant parmi les historiens. William H. McNeill est décédé vendredi 8 juillet 2016 à Torrington (Connecticut, États-Unis), à l’âge de 98 ans. Père fondateur de la World/Global History, ce pionnier laisse lui derrière une œuvre immense.

William H McNeill

En 1963, William H. McNeill publie The Rise of the West. A History of the Human Community aux Presses de l’Université de Chicago, fruit d’une décennie de travail. Il y étudie l’histoire humaine, à l’échelle du Monde, sur cinq millénaires. Dès sa sortie, l’ouvrage est acclamé par la critique. Il est couronné par le prix National Book Award, catégorie histoire. Dans l’influent New York Times, l’historien Hugh Trevor-Roper ne tarit pas d’éloges, y voyant « le livre le plus savant, le plus intelligent, le plus stimulant, le plus fascinant jamais rédigé. » Cet imposant pavé de plus de 800 pages se vendra à 75 000 exemplaires dans la décennie qui suit.

William H. McNeill n’est pourtant pas le premier à se colleter à une histoire d’ampleur planétaire. Arnold J. Toynbee (A Study of History, 14 tomes, publiés entre 1934 et 1961), Oswald Spengler (Le Déclin de l’Occident, 2 tomes, 1918 et 1922) ou Herbert G. Wells (The Outline of History, 1920), pour ne citer que les plus connus, se sont déjà livrés à cet exercice. La différence est que les travaux de William H. McNeill feront école, amenant des générations d’étudiants à porter un nouveau regard sur l’histoire des autres. Ils encourageront d’autres historiens, d’abord anglo-saxons, puis espagnols, allemands, japonais, indiens, chinois, africains, arabes, et même aujourd’hui français…, à explorer la nouvelle voie d’une histoire mondiale « à parts égales ».

 

L’histoire globale comme un antidote

Comme l’essentiel des sciences humaines, l’histoire académique a été conçue au 19e siècle, une époque où l’Europe dominait le monde, par ses empires coloniaux et ses politiques d’influence sur les rares États qui échappaient à sa mainmise directe. Les minorités raciales étaient priées de se tenir au service du Blanc, les femmes n’avaient nulle voix au chapitre. Cette histoire académique était souvent raciste. Elle bâtissait notamment des récits nationaux fondant la légitimité des conquêtes – le mythe de Charles Martel écrasant les troupes « arabes » à la bataille de Poitiers en fournit un exemple… Comme toute histoire en train de s’écrire, elle était subjective : elle entendait expliquer le présent à la lumière du passé. Le présent manifestait une supériorité militaire et géopolitique écrasante de l’Occident. D’où une histoire téléologique, s’efforçant de déterminer le ou les facteurs qui avaient amené à cet état de choses – dont on ne pouvait deviner à l’époque qu’il serait transitoire.

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William H. McNeill, comme il le souligne dans sa préface à l’édition révisée de The Rise of the West, sous-titrée With a Retrospective Essay (publiée en 1991, University of Chicago Press), voyait ce livre comme un antidote aux vision d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee (pour lequel il conserva toute sa vie un très grand respect). Dans leurs ouvrages respectifs, ces deux auteurs concevaient les civilisations comme des entités autonomes voire figées dans leur essence – même si, dans la vision organiciste d’Oswald Spengler, une civilisation était tel un être vivant, croissant vigoureusement avant de décliner et de s’éteindre. Dès cet ouvrage de 1963, William H. McNeill ambitionnait de revoir à nouveaux frais l’histoire, de la libérer du déterminisme eurocentré. Il confesse que la première édition était entachée de défauts – ne serait-ce que parce que les sources disponibles à cette époque surévaluaient systématiquement le rôle des Européens dans l’histoire mondiale.

En 1991, les travaux de William McNeill et de ceux qui l’avaient rejoint avaient entraîné la fusion de nombre de département d’area studies (des laboratoires d’enseignement supérieur spécialisé dans l’étude d’aires culturelles données) autour de cursus généraux en World History. Des chercheurs influents avaient produit des études séminales… L’histoire mondiale n’était désormais plus documentée ni enseignée de la même façon. Il y avait eu un avant et un après The Rise of the West – même si cet ouvrage, relu après le nettoyage historiographique qu’il avait contribué à engendrer, semble désormais souffrir, à son tour, d’eurocentrisme, car rédigé à la lumière de sources qui étaient alors, à l’époque, forcément eurocentrées.

 

Aux sources des histoires connectée et environnementale

Le grand apport de The Rise of the West a été de s’attarder sur les données démographiques (élaborant une démarche réellement transdisciplinaire), de prendre en compte le temps long et les grands espaces (cinq millénaires d’histoire, le Monde pour terrain), de procédéer par jeux d’échelles et de souligner ainsi que la dynamique de l’Occident était au plus vieille de cinq siècles. Que cette dynamique s’était nourrie des apports orientaux. Et que les civilisations, comme les gens, ne vivaient qu’en échangeant, que ce soient des biens, des coups, des gènes ou des germes. « Le moteur des changements sociaux, insistait William H. McNeill, est le contact avec des étrangers dépositaires de techniques nouvelles et non familières. (…) On ne peut concevoir d’histoire mondiale qui ne prenne pas en compte la circulation des idées et des techniques. » Ce faisant, William H. McNeill ne faisait pas que rédiger le premier ouvrage, à proprement parler, d’histoire globale. Il semait aussi les graines à venir d’une histoire connectée magnifiquement relayée par Jerry H. Bentley, et aussi celles d’une histoire environnementale, incarnée aujourd’hui, entre autres, par son fils John R. McNeill, avec lequel il a cosigné, en 2003, le superbe et synthétique essai d’histoire mondiale environnementale The Human Web: A Bird’s View of World History (W.W. Norton & Company).

COUV Le temps de la Peste_WH McNeill_Histoire_mondiale

COUV La Recherche de la puissance_WH McNeill_Histoire_mondiale

 

 

 

Né à Vancouver (Canada), William H. McNeill a passé les quarante ans de sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Université de Chicago (1947-1987), signant une vingtaine de livres. Mentionnons juste deux d’entre eux, qui ont eu la chance insigne (à l’inverse de The Rise of the West) d’avoir été traduits en français – même si ils sont épuisés). Plagues and Peoples (Anchor Press Book, 1977), a été traduit par Claude Yelnick sous le titre Le Temps de la peste. Essai sur les épidémies dans l’histoire (Hachette, 1978). Et The Pursuit of Power: Technology, Armed Force, and Society since A.D. 1000 (The University of Chicago Press, 1982), est devenu, traduit par Bernadette et Jean Pagès, La Recherche de la puissance. Technique, force armée et société depuis l’an Mil (Économica, 1992). Ces deux ouvrages développent un regard complémentaire, quasi biologique, des évolutions des sociétés, que ce soit à travers le prisme des épidémies ou celui de la technologie guerrière. Ils n’ont pas pris une ride et s’imposent comme des classiques fondateurs d’une histoire environnementale innovante, prise au sens large. Respect.