L’imposture braudélienne : Macron et l’enseignement de l’histoire

Ce texte avait été initialement écrit pour le collectif Aggiornamento hist-géo ; il avait été ensuite proposé au journal Le Monde, qui s’était engagé à le publier. Trois mois plus tard, l’équipe a fini par y renoncer en s’excusant platement. Le voici donc, un peu décalé par rapport à l’actualité, mais toujours valable a priori sur le fond.

En novembre 2018, Emmanuel Macron aurait dû faire un tour à Lunéville-en-Ornois, afin de rendre hommage à Fernand Braudel, qui y naquit en 1902[1]. Il n’y vint pas. Un an auparavant, dans une interview au Point, le chef de l’État avait évoqué l’historien parmi ses références intellectuelles[2]. Il l’a à nouveau convoqué lors de son discours au dîner du Crif le 20 février dernier :

« Au-delà, l’école doit jouer à plein son rôle de rempart républicain contre les préjugés et contre les haines, mais aussi contre ce qui en fait le lit, l’empire de l’immédiateté, le règne d’une forme de relativisme absolu. L’enseignement de la méthode scientifique, de la méthode historique, sera renforcé. Tous les enfants de France seront sensibilisés au temps long des grandes civilisations, ce temps long cher à BRAUDEL, qui apporte le goût de la tolérance et de l’humanisme. Mais revenir à ces fondamentaux, au cœur de notre éducation, ce qui, parfois, avait été oublié. »[3]

Mais le président sait-il de quoi il parle ?

Pour rappel, en juillet 1957 paraissait au Bulletin officiel de l’Éducation nationale un nouveau programme d’histoire pour le second degré. En classe de Terminale, l’enseignement devait désormais porter sur « Les principales civilisations contemporaines (titre provisoire) », éclaté en sept chapitres :

« Le monde contemporain

I/ Introduction

Conception et sens de ce programme

(Cette introduction devra, tout d’abord, définir la notion de civilisation ; puis elle soulignera, pour chacun des ensembles énumérés ci-après, trois éléments essentiels : fondements, facteurs essentiels de l’évolution, aspects particuliers de sa civilisation.)

II/ Le monde occidental

a) Fondements et évolution de sa civilisation

(la tradition gréco-romaine ; la tradition chrétienne et médiévale ; la tradition révolutionnaire et libérale ; la révolution industrielle) ;

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation

(Europe occidentale ; Amérique anglo-saxonne ; Amérique latine)

III/ Le monde soviétique

a) Fondements et évolution de sa civilisation

(la tradition chrétienne et byzantine ; les influences asiatiques ; les influences occidentales jusqu’au XXe siècle ; l’influence marxiste) ;

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation

(U.R.S.S. ; « démocraties populaires »).

IV/ Le monde musulman

a) Fondements et évolution de sa civilisation

(l’Islam ; les influences iraniennes, égyptienne, turque, espagnole) ;

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation

(les pays du Moyen-Orient ; le Pakistan ; l’Insulinde ; les pays d’Afrique du Nord).

V/ Le monde extrême-oriental

a) Fondements et évolution de sa civilisation

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation

(Chine ; Japon ; Indochine, sauf Cambodge).

VI/ Le monde asiatique du Sud-Est

a) Fondements et évolution de sa civilisation

(le bouddhisme ; le brahmanisme ; les influences européennes…) ;

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation

VII / Le monde africain noir

a) Fondements et évolution de sa civilisation ;

b) Aspects particuliers actuels de sa civilisation »[4]

Ces programmes sont réputés avoir été dictés par Fernand Braudel. Comme Patricia Legris l’a bien étudié dans sa thèse sur l’écriture des programmes, ce n’est pas si évident que cela. La réécriture des programmes de Terminale en 1956-1957 a été assez mouvementée. Le ministre de l’Éducation nationale, René Billères, a joué un rôle important, au détriment de l’Inspection générale et de la Société des professeurs d’histoire et de géographie, traditionnellement associée. Il a fermement défendu « la connaissance du présent », ce qui impliquait un prolongement temporel au-delà de 1945 et un élargissement spatial aux civilisations extra-européennes. S’il est un historien derrière cela, c’est probablement davantage Pierre Renouvin.

Si une confusion a pu s’installer à propos du rôle de Fernand Braudel dans les programmes de 1957, c’est probablement à la suite de la réédition en 1987 de ce qu’on a dès lors appelé la « Grammaire des civilisations », et qui est l’extrait d’un manuel scolaire de Terminale publié en 1963[5] et coécrit avec Suzanne Baille et Robert Philippe[6]. Par la même occasion, cette réédition a fait oublier qu’il n’existait pas qu’un seul manuel. Citons celui paru chez Hatier et rédigé par Lucien Genet, René Rémond, Pierre Chaunu, Alice Marcet et Joseph Ki Zerbo, ou encore celui publié à la Libraire Delagrave par Jean Sentou et Charles-Olivier Carbonell.

En revanche, Fernand Braudel fut bien l’auteur, en 1956, d’un Rapport préliminaire sur les sciences humaines portant sur l’enseignement supérieur et sur la recherche. Dans celui-ci, il plaidait effectivement en faveur de l’importance des études sur le monde actuel :

« Un des rôles essentiels des sciences humaines est la difficile prospection du monde actuel. Sa reconnaissance n’est possible que par la collaboration des différentes disciplines qui, à cet effet, doivent se soumettre à une orchestration entièrement nouvelle. Leur efficience est au prix d’une collaboration aussi large que possible entre les sciences politiques (insuffisamment développées chez nous) ; économiques, linguistiques, géographiques, historiques, sociologiques, ethnographiques. La connaissance de cette vie mondiale, je le répète, est absolument nécessaire à la politique clairvoyante d’un grand pays comme le nôtre. »[7]

Fernand Braudel, alors en pleine négociation pour la création de la Maison des sciences de l’homme en relation avec le Rockefeller Center, était très influencé par les area studies états-uniennes. Plus loin, il dressait une liste de ces « grands espaces politiques et culturels du monde » : Russie, Chine, États-Unis, Indes, Amérique Latine, Islam, Afrique Noire[8]. Mais cela ne correspond pas exactement au découpage du programme de Terminale et surtout la notion de « monde » comme synonyme de « civilisation » n’est pas employée. En réalité, ce n’est qu’en 1963 que Fernand Braudel proposa sa collaboration à l’écriture de nouveaux programmes dans une lettre à Laurent Capdecomme, directeur général de l’enseignement supérieur. Selon lui, c’est tout l’enseignement du second cycle qui devait être consacré au monde contemporain [9]:

– Seconde : Le monde 1914-1963.

– Première : Les grandes civilisations d’aujourd’hui (« considérées dans leur passé et leur présent, afin de monter qu’il s’agit d’un tout »).

– Terminale : Les dimensions du monde actuel (programme unique d’histoire, géographie, économie, démographie, etc.)

Mais la proposition qu’il fit en 1963 resta lettre morte. Ce que proposait Fernand Braudel allait plus loin encore que les programmes de 1957, alors que d’autres forces entraient en œuvre pour aller à rebours. Le programme de Terminale tel qu’il s’appliqua à partir de 1962 n’était pas exactement tel qu’il avait été écrit en 1957. La Société des Professeurs d’Histoire et Géographie était intervenue rapidement auprès de l’Inspection Générale et du ministère. Dès 1959, elle avait obtenu le rétablissement d’une approche chronologique en trois périodes : 1789-1848 en Seconde, 1848-1914 en Première, 1914-1945 en Terminale. À partir de 1965, les horaires d’enseignement de l’histoire-géographie diminuèrent, des allègements furent introduits dans le programme d’histoire de Terminale et les civilisations disparurent, au profit de la seule étude de la période 1914-1945.

Ce débat sur l’ouverture de l’enseignement au reste du Monde, on l’a connu à plusieurs reprises au cours des dix ans passés à chaque réécriture des programmes de collège et de lycée. Au sein du collectif Aggiornamento, nous sommes régulièrement intervenus dans ces débats, défendant une ouverture au Monde[10].

Alors même que les propositions n’ont jamais atteint ce qui avait été décrété en 1957 et a fortiori ce qui avait été proposé par Fernand Braudel en 1963, à chaque fois, des voix se sont élevés pour tirer les programmes en arrière, en un repli franco-centré aussi suranné que dangereux, renforcé aujourd’hui par le déploiement d’une symbolique nationaliste qui devra être omniprésente avec drapeaux, cartes et hymne guerrier.

L’imposture macronienne est finalement celle qui se déploie dans le hiatus qui existe dans les nouveaux programmes d’histoire de lycée. Le préambule pose une discipline géographico-historique à la base de toute émancipation :

« Par l’étude du passé et l’examen du présent, l’histoire et la géographie enseignées au lycée transmettent aux élèves des connaissances précises et diverses sur un large empan historique, s’étendant de l’Antiquité à nos jours. Elles les aident à acquérir des repères temporels et spatiaux ; elles leur permettent de discerner l’évolution des sociétés, des cultures, des politiques, les différentes phases de leur histoire ainsi que les actions et décisions des acteurs ; elles les confrontent à l’altérité par la connaissance d’expériences humaines antérieures et de territoires variés. Partant, elles leur donnent les moyens d’une compréhension éclairée du monde d’hier et d’aujourd’hui, qu’ils appréhendent ainsi de manière plus distanciée et réfléchie.

Le monde dans lequel les lycéens entreront en tant qu’adultes et citoyens est traversé par des dynamiques complémentaires, conflictuelles, voire contradictoires dont beaucoup sont les conséquences de faits antérieurs, de longues ou brèves mutations. L’histoire et la géographie permettent d’éclairer ces mouvements complexes et incitent les élèves à s’instruire de manière rigoureuse et, en développant une réflexion approfondie qui dépasse les évidences, les préparent à opérer des choix raisonnés.

L’histoire et la géographie montrent aux élèves comment les choix des acteurs passés et présents (individuels et collectifs), qu’ils soient en rupture ou en continuité avec des héritages, influent sur l’ensemble de la société : elles éduquent ainsi à la liberté et à la responsabilité. »[11]

Mais tout le reste n’est qu’un carcan thématique et horaire. Les fenêtres du Monde ont été fermées. Le titre du programme de Seconde est pourtant prometteur : « Grandes étapes de la formation du monde moderne ». Tout de suite, l’esprit se met à gambader. On imagine les empires-mondes romains et chinois, les commerçants, aventuriers, ambassadeurs, missionnaires traversant l’épaisseur de l’Eufrasie, les grandes religions, chrétienne, musulmane, bouddhiste se diffusant, de gré ou de force, et se divisant, les grandes chevauchées mongoles, les navigations des Vikings dans l’Atlantique Nord, celles des Austronésiens dans l’océan Pacifique et dans l’océan Indien, l’arrivée des Indiens du Brésil en France et celle des Jésuites en Chine, les routes de l’argent et de l’or, les grandes épidémies, l’histoire amère du sucre, ici et là la mort de la mégafaune, le grand désenclavement planétaire, la diffusion de l’imprimerie et l’histoire de la lecture, ou bien la naissance et l’expansion du capitalisme, pour rester dans une optique braudélienne… Que sais-je encore ? Il y a tant d’histoires à enseigner. Trop sans doute pour les porte-plumes du ministère.

Malgré quelques concessions, les programmes sont un ressassement du roman civilisationnel qui s’est contruit depuis le XIXe siècle. Cette incapacité à tourner la page pour inventer une nouvelle manière d’enseigner l’histoire est absolument tragique et participe de cette cécité morale de notre prétendue élite politique qui nous conduit nulle part, ou pire.


[1] L’Est Républicain, 8 novembre 2018.

[2] Florent Barraco, « Saint-Simon, Levinas, Daoud… dans la bibliothèque d’Emmanuel Macron », Le Point, 1er septembre 2017.

[3] http://discours.vie-publique.fr/notices/197000388.html

[4] Arrêté du 19 juillet 1957 BOEN n°30, 25 juillet 1957, pp. 2467-2471.

[5] Les programme de 6e et 5e entrèrent en application à la rentrée 1958, ceux de 4e et 3e en 1959, celui de Seconde en 1960, celui de Première en 1961 et celui de Terminale en 1962.

[6] Fernand Braudel, 1963, « Jadis, hier et aujourd’hui : les grandes civilisations du monde actuel », in Baille S., Braudel F. & Philippe R., Le monde actuel. Histoire et civilisations, Paris, Belin, pp. 143-475.

[7] Fernand Braudel, 1956, Rapport préliminaire sur les sciences humaines, tapuscrit, p. 5.

[8] Ibid., p. 16.

[9] Patricia Legris, L’écriture des programmes d’histoire en France (1944-2010), thèse de doctorat, Paris I-Panthéon Sorbonne, 2010, p. 153.

[10] Vincent Capdepuy, « Le déni du Monde », 17 juin 2013, https://aggiornamento.hypotheses.org/1453 ; Vincent Capdepuy, Laurence De Cock, « Programmes d’histoire, le CSP a reculé ? What a surprise ! », Mediapart, 18 septembre 2015, https://blogs.mediapart.fr/edition/aggiornamento-histoire-geo/article/180915/programmes-d-histoire-le-csp-recule-what-surprise ; Vincent Capdepuy, « Programmes d’histoire : “Quelle misère intellectuelle !” », Le Monde, 25 octobre 2018, https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/25/programmes-d-histoire-quelle-misere-intellectuelle_5374192_3232.html ; cf. également plusieurs contributions dans Laurence De Cok (dir.), 2017, La fabrique scolaire de l’histoire, Marseille, Agone, 2e éd.

[11] Programme de l’enseignement d’histoire-géographie de la classe de seconde générale et technologique, de la classe de première de la voie générale et de la classe de première de la voie technologique, arrêté du 17-1-2019 – J.O. du 20-1-2019, B.O. spécial n° 1 du 22 janvier 2019.

Sur la plage

La publication de 50 histoires de mondialisations (Paris, Alma, 2018) a marqué le terme de presque huit années de recherches initiées sur ce blog. L’écriture d’un nouvel ouvrage relance ce processus et suscite la mise en ligne de courts billets à propos de sources lues au hasard de mes investigations. Qu’importe si certains viendront piller sans scrupule ce travail rendu volontairement public. Peut-être ces billets donneront-ils lieu à leur tour à 50 nouvelles histoires de mondialisations…

***

On the beach est le titre d’un roman de l’écrivain anglais naturalisé australien, Nevil Shute. Paru en 1957, il a été traduit en français par Pierre Singer et publié aux éditions Stock sous le titre littéral, Sur la plage, dès 1958, puis réédité dix ans plus tard sous un autre titre, Le dernier rivage. La traduction est plus évocatrice. Car c’est bien de la mort qu’il est question. La mort de l’humanité.

Le titre fait référence à un poème bien connu de T.E. Eliot, « The Hollow Men », où l’expression apparaît à la deuxième strophe de la quatrième partie :

In this last of meeting places 
We grope together
And avoid speech
Gathered on this beach of this tumid river


En ce dernier des lieux de rencontre

Nous tâtonnons ensemble
Et évitons de parler
Réunis sur le rivage du fleuve en crue

La référence a été soulignée dans certaines éditions où la dernière strophe était citée en exergue :

This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.

 

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Non par un bang, mais un murmure.

De fait, cette dernière phrase résume bien la particularité de ce livre post-apocalyptique. La fin de l’humanité n’y est pas décrite en une suite d’explosions violentes et dévastatrices ; celles-ci ont déjà eu lieu. L’histoire se déroule en 1964, dans le sud de l’Australie, à Melbourne et ses environs. La Troisième Guerre mondiale – quoique l’expression n’est jamais utilisée – est terminée et la Terre est contaminée, irrémédiablement pour l’humanité. Même si tous ne veulent pas y croire, la fin est annoncée, inéluctable. Les derniers survivants sont les habitants de l’hémisphère Sud. Cette latence introduite par Nivel Shute est due au lent brassage de l’atmosphère. La guerre a eu lieu dans l’hémisphère Nord, entre États-Unis, URSS, Chine. Mais le monde entier en paye les conséquences. Les causes restent relativement obscures, même pour les protagonistes eux-mêmes, car qui seront les historiens des derniers moments de l’histoire humaine ?

« Peter fit observer avec nervosité :

“Mais c’est quelque chose d’historique, cela. Il faudrait que ce soit consigné quelque part. Est-ce que quelqu’un écrit une histoire de ce temps ?

– Pas que je sache, répondit John Osborne. Je m’informerai. Mais, après tout, je ne vois pas bien à quoi cela rimerait d’écrire une histoire que personne ne lira.

– On devrait écrire quelque chose, tout de même dit l’Américain. Même s’il ne reste que peu de mois pour la lire.” Il prit un temps, puis ajouta : “J’aimerais lire une histoire de cette dernière guerre. Je m’y suis trouvé mêlé un certain temps, mais je ne sais absolument rien de ce qui s’est passé.”

[…]

“Mais alors, comment expliquez-vous les attaques lancées par les Russes du Washington et Londres ?” demanda Peter, au bout d’un moment.

John Osborne et le capitaine le dévisagèrent.

« Les Russes n’ont jamais bombardé Washington, dit Dwight. On en a eu finalement la preuve.”

Peter les dévisagea à son tour :

“Je veux dire – la première de toutes.

– Parfaitement. La première. C’étaient des bombardiers russes à longue portée, des 11 626, mais montés par un équipage égyptien. Ils sont partis du Caire.

– Êtes-vous sûr de cela ?

– Absolument. On a capturé celui qui a atterri à Porto Rico sur le chemin du retour. C’est seulement après que nous avons bombardé Leningrad, Odessa, et les installations nucléaires de Sibérie, qu’on s’est aperçu qu’il était égyptien. Ça a dû rudement barder ce jour-là.

– Ai-je bien compris que nous avons bombardé la Russie par erreur ?”

C’était tellement horrible que cela paraissait à peine croyable.

John Osborne répondit :

“C’est la vérité, Peter. On ne l’a jamais admis publiquement, mais c’est la vérité pure. La première bombe a été la bombe sur Naples. Ça, c’étaient les Albanais, comme chacun sait. Puis il y a eu la bombe sur Tel Aviv. Personne ne sait qui a lancée celle-là, à ma connaissance tout au moins. Après quoi les Anglais et les Américains sont intervenus et ont effectué un vol de démonstration au-dessus du Caire. Le lendemain, les Égyptiens ont fait prendre l’air à tous leurs bombardiers disponibles, six sont partis pour Washington, sept pour Londres. Un avion a réussi à atteindre Washington, deux sont parvenus à survoler Londres. Après cela, il n’y avait plus beaucoup d’hommes d’État américains ou anglais encore de ce monde.”

Dwight approuva d’un signe de tête :

“Les bombardiers étaient russes, et j’ai entendu dire qu’ils avaient des marques distinctives russes. C’est tout à fait possible.

– Grand Dieu ! s’écria l’Australien. Ainsi, nous avons bombardé la Russie.

[…]

“Donc, après cela la Russie et les puissances occidentales étaient en état de guerre. Quand la Chine est-elle entrée dans la danse ?”

Le capitaine répondit :

“Je crois que personne ne le sait exactement. À mon avis, la Chine a profité de l’occasion et déclenché contre la Russie des attaques par fusées et radiations. Mais tout ceci n’est qu’hypothèse. Les communications n’ont pas tardé à être interrompues. Tout ce que nous savons, c’est que dans la plupart des pays, le commandement a passé aux mains d’officiers subalternes, après que tous les hommes d’État eurent été tués. Il est très difficile d’arrêter une guerre, dans ces conditions.”

[…]

“C’est grand dommage. Mais n’allez pas vous en prendre aux Russes. Ce ne sont pas les grandes nations qui ont déclenché cette affaire. Ce sont les petites, les Irresponsables.” » [1]

L’explication géopolitique n’est pas forcément réaliste et les bombes à cobalt, un temps envisagées, n’ont jamais été développées. L’important n’est pas là. Le roman est d’abord une dénonciation de la guerre froide et du risque nucléaire qu’elle fait encourir à toute l’humanité, un risque global. La guerre n’est pas racontée, jusque évoquée. Aucun fracas, juste le silence qui s’installe partout. Le silence d’une mort qui descend, mois après mois, jour après jour, qui approche et qui se resserre.

« “Pourquoi est-ce que ça prend tellement longtemps Dwight ? Pourquoi le vent ne peut-il pas souffler directement, et que ce soit fini et bien fini ?

– Ce n’est pas tellement difficile à comprendre, en réalité, répondit-il. Dans chaque hémisphère, les vents tournoient en grandes circonvolutions, entre le pôle et l’équateur. Il y a un système circulatoire de vents dans l’hémisphère nord et un autre dans l’hémisphère sud. Mais ce qui les sépare n’est pas l’équateur que vous voyez sur une mappemonde, mais un élément appelé Équateur de Pression, lequel se déplace au nord et au sud avec les saisons. En janvier, la totalité de Bornéo et de l’Indonésie est sous le régime du système septentrional, mais en juillet le fossé s’est déplacé vers le nord, de sorte que l’Inde, le Siam et tout ce qui est au sud de cette ligne passent dans le système méridional. C’est ainsi qu’en janvier les vents du nord transportent les poussières radioactives en Malaisie, mettons. Puis, en juillet, cette région se trouvant dans le système méridional, nos propres vents se chargent de ces poussières et les transportent jusqu’ici. Voilà pourquoi elles viennent chez nous aussi lentement.

– Et l’on ne peut rien faire ?

– Absolument rien. Ce sont des choses qui dépassent les possibilités humaines. Il faut les accepter telles quelles.

– Je ne les accepterai pas, s’écria-t-elle avec véhémence. Ce n’est pas juste. Pas une seule bombe, à l’hydrogène ou au cobalt, ou de n’importe quelle autre sorte, n’a été lancée dans l’hémisphère sud. Nous n’avons rien à voir avec tout ça. Pourquoi faudrait-il que nous mourions parce que d’autres pays, à neuf ou dix milles de chez nous, ont voulu faire la guerre ? C’est terriblement injuste.

– Oui, c’est terriblement injuste, dit-il. Mais c’est comme ça.”

Il y eut une pause, puis elle reprit d’un ton irrité :

“Ce n’est pas que j’aie peur de mourir, Dwight. Nous devons tous y passer un jour ou l’autre. C’est tous les rêves que je ne vais pas pouvoir réaliser… Elle se tourna vers lui : je n’irai jamais hors de l’Australie. Toute ma vie, j’ai désiré voir la rue de Rivoli. C’est probablement ce nom romanesque qui m’attire. Une idée bête, sans doute, parce que je suppose que cette rue est une rue comme toutes les autres. Mais c’est ce que je voulais, et je ne la verrai jamais. Parce qu’il n’y a plus de Paris maintenant, plus de New York, plus de Londres.”

Il lui sourit :

“Il se peut que la rue de Rivoli soit toujours là, avec de jolies choses à l’étalage des magasins, comme avant. Je ne sais pas si Paris a reçu une bombe ou non. Peut-être rien n’est-il changé, peut-être le soleil brille-t-il toujours sur cette rue et lui conserve l’aspect sous lequel vous l’imaginez. C’est comme ça que j’aime à penser à tous ces endroits. La seule différence, c’est qu’il n’y a plus personne qui vive.” » [2]

Le reste du monde n’est vu qu’au travers d’un périscope d’un sous-marin nucléaire étatsunien réfugié en Australie et effectuant quelques missions de reconnaissance.

« Ils s’étaient approchés de Cairns en surface, mais sans sortir de la coque, le taux de radiation étant trop fort. Ils avaient auparavant traversé la Grande Barrière, passant une nuit à la cape parce que Dwight estima qu’il était dangereux de naviguer de nuit dans ces eaux, où phares et bouées lumineuses offraient des garanties insuffisantes. Quand finalement ils repérèrent Green Island et approchèrent de la terre, la ville leur parut absolument normale. Le soleil baignait le rivage et, dans le lointain, se profilait la chaîne des monts Atherton. Ils pouvaient, au périscope, voir les rues bordées de magasins et ombragées de palmiers, un hôpital, de coquettes villas d’un étage bâties sur pilotis, des voitures parquées dans les rues. Ils remontèrent le fleuve jusqu’aux docks. Ici, pas grand-chose à voir, sauf quelques bateaux de pêche. Rien d’anormal. Il n’y avait aucun navire le long des quais. Bien qu’ils fussent tout près de la terre, leur champ de vision était restreint, car le périscope n’affleurait guère plus haut que les quais, et les entrepôts masquaient la vue. Le silence régnait dans les docks, le silence des dimanches ou jours de fête, mais autrefois il y aurait eu un va-et-vient continuel de petites embarcations.

[…]

Deux jours plus tard, ils arrivèrent à Port Darwin et s’immobilisèrent dans le port. Ici, ils ne pouvaient rien voir excepté le quai, le toit de Government House et une portion du Darwin Hotel. Ils tournèrent autour des bateaux de pêche ancrés dans le port, lancèrent des appels et les examinèrent au périscope. Ils n’apprirent rien, mais de l’état des choses ils purent tirer une conclusion : quand la fin était venue, les gens étaient morts proprement. » [3]

Que les personnages agacent ou non, une très grande mélancolie découle du murmures des dernières amours de l’humanité. Car la mort reste notre destinée. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est possible de comprendre le prénom de la principale héroïne, Moira, non pas au sens hébraïque originel, mais au sens grec.

Le roman de Nevil Shute a été adapté très rapidement au cinéma, par Stanley Kramer. La sortie du film donna lieu à ce qui semble avoir été la première première mondiale. Le 17 décembre 1959, le film fut projeté dans près d’une vingtaine de capitales et grandes villes du monde : Amsterdam, Berlin, Caracas, Chicago, Johannesburg, Lima, Londres, Los Angeles, Madrid, Melbourne, Moscou, New York, Paris, Rome, Stockholm, Tokyo, Toronto, Washington, Zurich. Ce film est donc doublement global : par le sujet lui-même, à savoir le risque de destruction de l’humanité en une guerre nucléaire aux conséquences mondiales ; et par la projection qui a transcendé le clivage Est/Ouest, même si le film, présenté à Moscou devant un peu plus d’un millier de spectateurs sélectionnés par le ministère de la Culture soviétique, ne fut pas diffusé dans le reste du pays.


 

Le film était militant. À ceux que le sujet effrayait, Stanley Kramer répondait : « La bombe existe. La destruction du monde est une possibilité effrayante et imminente. Ne pas faire ce film ce serait nier l’existence du terrible cataclysme d’Hiroshima et de Nagasaki, nier l’existence de la bombe H2 et du strontium 90. Je ne peux nier tout cela, ajoutait-il, pas plus que Khrouchtchev. Eisenhower ou deux milliards d’hommes qui vivent sur cette terre. Le Dernier Rivage est pour eux un avertissement et une prière pour que la vie continue sur cette planète. » [4]

Le dernier plan est un message adressé par le réalisateur aux spectateurs. Dans une Melbourne vidée de ses habitants, une bannière continue de flotter dans la rue avec le message suivant : « There is still time… brother ». En 1959, il n’était pas trop tard pour prévenir une guerre nucléaire et empêcher la fin de l’humanité.

Extrait du film The Beach, de Stanley Kramer (1959


Notes
[1] Nevil Shute, Sur la plage, trad. de l’anglais par Pierre Singer, Paris, Stock, 1958, pp.94-101.
[2] Ibid., pp.50-52
[3] Ibid., pp.91-92
[4] Le Monde, 18 décembre 1959
 

50 histoires de mondialisations


À l’occasion de la parution d’un livre qui est aussi l’aboutissement de plusieurs années de travail pour ce blog, nous en publions ici l’introduction :

L’HISTOIRE GLOBALE N’EST PAS l’histoire universelle d’antan, ce n’est pas l’histoire du monde, la somme impossible de toutes les histoires des hommes. L’histoire globale est l’histoire de la mondialisation, ou plutôt des mondialisations. Lorsqu’on la pense au singulier, on se réfère immanquablement à ce qu’on connait, ce processus pluriséculaire qui semble s’être accéléré depuis quelques décennies et qui ne cesse de s’actualiser pour produire le Monde, cet espace-mouvement global qui nous dépasse et dans lequel nous vivons. Mais il serait plus juste de distinguer la mondialisation, comme processus général de mise en monde, et la globalisation, qu’on définirait comme la mondialisation étendue a l’échelle du globe. Si l’histoire globale a bien cette mondialisation globale en ligne de mire, car ancrée dans notre présent, elle n’en a pas moins pour objet d’étude toutes les mondialisations passées, partielles – aussi paradoxal que cela puisse sembler –, ici et là.

En effet, l’histoire globale, comme produit de cette globalisation, est aussi une histoire décentrée. Dans le Liber viginti quattuor philosophorum, le « Livre des vingt-quatre philosophes », qui daterait du IVe siècle et serait réapparu au XIIe, Maitre Eckhart, Nicolas de Cues, Giordano Bruno, Blaise Pascal ont été saisis par une des vingt-quatre définitions de Dieu : « 2. Deus est sphara infinita cuius centrum est ubique, circumferentia nusquam », « Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». À la fin du XIXe siècle, le géographe anarchiste Élisée Reclus la fit sienne, en l’athéisant : « Maintenant, c’est le monde entier qui devient le théâtre de l’activité des peuples civilises : la Terre est désormais sans limites, puisque le centre en est partout sur la surface planétaire et la circonférence nulle part. » Plus d’un siècle plus tard, on la gardera en l’apurant de toute référence à une quelconque civilisation supérieure. La globalité est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Néanmoins, il y a la de l’utopie, et dans un monde ou les structures de domination dessinent des centres, des périphéries, des marges, la formule tient davantage du précepte moral et méthodologique : déseuropéaniser l’histoire et faire place à l’étranger. Mais un précepte qui se heurte ici à la réalisabilité du projet par un seul auteur ; ce livre est irrémédiablement écrit d’ou j’existe, hic et nunc.

Par ailleurs, on reproche souvent à l’histoire globale, confondue avec l’histoire du monde, de s’appauvrir dans les grands récits. En réalité, diffractée par les lieux du monde, l’histoire globale peut se démultiplier en une infinité d’histoires aux échelles imbriquées, en un mot, « glocales ». Ici, même si la longue durée reste sous-jacente, le choix a été fait d’aller à sauts et a gambades, d’aborder la « téléhistoire » à partir d’exempla, de fragments qui apparaitront comme autant d’hypertextes.

Ce livre ne se présente donc pas comme une histoire, mais comme un ouvroir d’histoires. Sa conception a été directement inspirée par deux livres, écrits, et c’est a priori un hasard, par deux auteurs italiens : Le château des destins croisés, d’Italo Calvino ; et Au pas de l’oie, d’Antonio Tabucchi.

Italo Calvino était membre de l’OuLiPo, fondé en 1960 autour de Raymond Queneau. Dans Le château des destins croisés, publié pour la première fois en 1969, il imagina une combinatoire fondée sur un jeu de tarot. Un groupe de chevaliers, réuni autour d’une table, un soir, raconte chacun son tour ses aventures en utilisant quelques cartes et en donnant à chaque fois un sens un peu diffèrent aux figures de ces cartes. Histoire après histoire, les cartes finissent par couvrir la table et par contenir toutes les histoires, y compris celles qui n’ont pas été racontées. Le texte offre une solution possible à l’histoire globale dont la texture même est réticulaire, un remède au récit traditionnel qui confine l’histoire dans un tunnel.

Antonio Tabucchi, spécialiste de littérature portugaise, écrivain, mais aussi chroniqueur politique, reprit, en 2006, une cinquantaine d’articles publiés antérieurement dans divers journaux, notamment El Pais, pour les remettre en ordre selon le principe du jeu de l’oie, avec deux parcours, A et B, l’un sur la crise de la pensée, l’autre sur les conséquences culturelles et politiques de la crise de la pensée. La lecture est ici un jeu, mais un jeu quelque peu triste, comme le souligne le sous-titre du livre : Chroniques de nos temps obscurs. L’important, pour une histoire globale émancipée, est que le lecteur reste maître de sa lecture et de sa déambulation historiographique.

Ceci pourrait aussi faire penser, tout simplement, aux romans dont vous êtes le héros, sauf qu’il ne s’agit nullement ici de fiction. Le lecteur n’est pas appelé à être le héros quelconque de l’histoire passée, mais il est invité à être l’acteur d’une lecture attentive, interprétative. Le sens n’y est pas complètement donné. Nul récit prêt-à-lire, nul roman, mais un parcours dans des histoires de mondialisations.

Dans ce but, ce livre est donc constitué de cinquante chapitres à la fin de chacun desquels vous êtes appelé à choisir le chapitre suivant, ou plus exactement, vous êtes amené, chaque fois, à remettre en question un choix initial, au gré de votre lecture, de votre réflexion, des rencontres. Cinq pistes de lecture s’offrent à vous, cinq pistes qu’on peut emprunter dans un sens comme dans l’autre, au fil du temps ou à rebours, dans la mesure ou rien n’impose de commencer par les temps les plus anciens, sinon l’illusion d’un déroulement inéluctable, ignorant les progrès et les régrès, les bifurcations de l’histoire et les futurs jamais advenus.

L’histoire n’est pas qu’une mise en récit du passé tenant lieu d’explication. Cet essai adopte un parti pris structuraliste dans le sens où chaque chapitre présente une situation particulière, mais où des structures récurrentes s’y laissent discerner. Chaque piste de lecture est formée de vingt chapitres, vingt lieux-moments d’une histoire globale nécessairement incomplète, fragmentaire, et toutes ces pistes s’entrecroisent. Ainsi, chaque chapitre se trouve-t-il à la croisée de deux pistes, ce qui implique au minimum deux lectures différentes, selon le point de vue adopté. Ce livre est donc un travail de reliure et de relecture.

Les cinq pistes retenues correspondent à autant de dynamiques à l’œuvre dans la mondialisation :

l’outrepassement du monde ;

la représentation du monde ;

le tissage du monde ;

le rétrécissement du monde ;

l’ordonnancement du monde.

Ce choix correspond à un point de vue géohistorique. La mondialisation est abordée comme un processus éminemment spatial : la construction d’un espace commun pour une humanité réunie dans une situation de coprésence au monde.

Il y aurait évidemment d’autres pistes de lecture. La plus classique, la plus banale, serait chronologique, en suivant le cours du temps. Mais l’expression est trompeuse ; il n’est pas dit, contrairement à ce que pensent certains, que la chronologie suffise à elle seule à produire du sens. Les chronographes de l’histoire mondiale savent combien les temps de celle-ci sont complexes. D’ailleurs, plutôt que de remonter à une source lointaine et confuse, on pourra tout aussi bien commencer par la fin, par le temps présent, car la mondialisation n’est-elle pas avant tout un état de fait, un monde mondialisé, ou, pour être plus exact, un espace global fait monde ?

Il est de bon ton parmi les critiques de l’histoire globale de pointer un péché de téléologie. Il serait inconvenant d’écrire une histoire du passé en vertu de la fin, et en l’occurrence de la mondialité présente. Pourtant, l’histoire est d’abord cela, une tentative d’explication d’un fait advenu. Comment expliquer cette mondialisation que nous vivons et qui inquiète ? L’erreur n’est pas de partir de cette fin, toute provisoire, de l’histoire, mais serait d’ignorer les replis d’histoires multiples, emmêlées, qui ont fini par coalescer et mettre en Monde une humanité longtemps dispersée en un archipel planétaire.

Vincent Capdepuy, 50 histoires de mondialisations, Paris, Alma, 2018, pp. 9-13.

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie II)

Suite de mes réflexions sur l’ouvrage d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Géopolitique mondialiste ou mondiale ?

Or Rosenboim, s’appuyant sur un article majeur de Henrikson paru en 1975, insiste à plusieurs reprises sur l’importance du rôle de la cartographie dans la modification de la perception du globe durant la première moitié des années 1940. Pour avoir également consacré un article à cette question, je ne peux qu’acquiescer. En revanche, je reste circonspect sur le choix de mettre l’accent sur Owen Lattimore et Nicholas J. Spykman ; et pour le dire simplement, je ne comprends pas la logique de son propos. Elle commence le chapitre 3, « Géopolitique et ordre régional », en affirmant que « durant et après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, plusieurs géopoliticiens ont développé leur vision du monde d’après-guerre sur la base d’une définition du monde comme un système géographique compact, petit et spatialement clos. » Mais elle termine sur le constat que « les visions mondiales de Lattimore et Spykman utilisaient la géopolitique pour conceptualiser les nouveautés politiques d’après-guerre comme des espaces régionaux – plutôt qu’universels » ; et qu’« ils rejetaient les idées simplistes à propos de l’unité universelle car pour eux, l’ordre politique et géographique actuel révélait un haut degré de diversité et d’incohérence. »

L’analyse proposée par Or Rosenboim du livre de Nicholas J. Spykman, par exemple, ne me paraît particulièrement contestable. Celui-ci est très clair dès le début du premier chapitre de son ouvrage, The Geography of the Peace, publié en 1944, un an après sa mort. Il aborde successivement trois routes vers la paix. La première est celle, envisagée depuis plus d’un siècle, d’une coopération internationale. Mais, selon Spykman, cette solution ignore le fait que les États ont des intérêts divergents, des valeurs différentes, des degrés de développement inégaux, et donc qu’ils ne peuvent pas s’entendre, « avec toute la bonne volonté du monde ». Pour d’autres, reconnaissant cette incapacité des États à s’organiser en un système viable, il faudrait que le monopole de la puissance soit exercé par un « super-État ». Les autres États seraient ainsi dépourvus d’armement et la sécurité serait assurée une force de police mondiale. Mais ceci impliquerait des valeurs communes reconnues par l’ensemble des peuples du monde. Il faudrait qu’il existe une communauté mondiale comparable aux communautés nationales. Il est cependant évident que cette société internationale n’existe pas encore et que tout plan pour un État mondial ne pourrait donc concerner qu’un futur lointain. La troisième solution pour l’organisation de la paix dans le monde implique de reconnaître l’existence de puissances. Les États seraient engagés dans un système de sécurité collective fondé sur l’engagement de chacun à protéger les autres, ce qui permettrait d’envisager une réduction des armements. Ce système reposerait sur la capacité des grandes puissances à bien comprendre leurs propres intérêts et à maintenir une sorte de « paix armée », pour reprendre l’expression de Raymond Aron.

Le reste de son analyse s’appuie sur certaines configurations de l’espace mondial et emprunte notamment à Halford J. Mackinder. Sans l’ombre d’un doute, Spykman ne peut pas être considéré comme un mondialiste. Au nom d’un certain réalisme, qui consisterait à ne pas céder aux illusions d’une entente mondiale utopique, Spykman conclut sur l’idée que la paix, c’est-à-dire l’intérêt des États-Unis, ne pourrait être assurée que dans la prévention de toute alliance entre les régions du « rimland », la frange Sud de l’Eurasie selon Mackinder, qui permettrait à une nouvelle puissance hégémonique de menacer les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne.

Ce chapitre illustre, me semble-t-il, parfaitement le malentendu entraîné par la définition utilisée par Or Rosenboim de la notion de « globalism » (« mondialisme). Assurément, Spykman ne défend aucun mondialisme. S’il figure donc par les auteurs clés de l’étude d’Or Rosenboim, c’est parce qu’il prend en compte le fait qu’il existe désormais un espace-Monde. Telle serait finalement ce qu’elle entend par mondialisme : l’intégration de la mondialité de l’espace politique à l’échelle globale. Soit. Mais ce n’est pas si simple…

 

Constituer le Monde

Dans un autre chapitre, Or Rosenboim étudie le mouvement constitutionnaliste qui s’est réuni à Chicago après-guerre. Le fait n’est pas inconnu, il trouve sa place, comme il se doit, dans l’ouvrage de Rolf Paul Haegler, Histoire et idéologie du mondialisme, paru en 1972. Mais celui-ci considère que « malgré le haut niveau intellectuel du Comité, on ne saurait affirmer que l’influence du Plan de Chicago ait été grande parmi les mouvements mondialistes, même parmi les partisans de la ligne maximaliste. » Sans remettre en question cet avis général, l’analyse d’Or Rosenboim, appuyée notamment par une lecture des archives de la commission de Chicago, est beaucoup plus développée.

Ce comité de Chicago trouve ses racines dans un appel lancé en novembre 1940 par un collectif d’intellectuels états-uniens et européens effarés par le désastre militaire de mai 1939 et par l’absence d’implication des États-Unis. Cependant, l’ouvrage, The City of Man, dépassait la guerre en cours et proposait une réflexion sur l’après-guerre. Constant l’échec de la Société des Nations, ses auteurs considéraient que la « Cité de l’Homme » devait être bien plus qu’une simple organisation internationale ou intercontinentale, elle devait être « la Nation de l’Homme incarnée dans l’État universel, l’État des États ». Leur modèle était le système pluraliste des États-Unis, qui leur apparaissait capable de maintenir un équilibre entre l’autonomie locale et l’autorité unitaire à l’échelle, quasiment, d’un continent, et qui semblait transposable à l’échelle du monde entier. « Ces deux mouvements – centripète et périphérique – sont essentiels l’un à l’autre ; le premier sans le second serait la tyrannie, le second sans le premier serait le chaos. […] La diversité dans l’unité et l’unité dans la diversité seront les symboles de la paix fédérale dans la démocratie universelle. » Cependant, en 1939-1940, il leur semble évident de se tourner vers la puissance états-unienne. « Ceci – dans la plus large mesure du leadership mondial pour la communion mondiale dans la camaraderie de l’homme – est la destinée de l’Amérique, aussi manifeste que non désirée, puisqu’on a laissé les nations anglophones “se battre seules”, et que tout le monde doit sombrer à moins que nous prenions la barre. » Ainsi, la pax americana serait « un préambule à la pax humana ».

Après-guerre, le rôle accordé aux États-Unis est relativisé. Dans le projet de Constitution mondiale, rédigé en 1947-1948, il n’en est plus question. À la question épineuse du mode de représentation, il a été proposé que la Convention fédérale soit constituée de délégués élus directement par les peuples de tous les États, selon un mode proportionnel de un élu pour chaque million d’électeurs. Cette proposition allait va à l’encontre du principe adopté dans la Charte des Nations Unies de « un État, une voix ». Par ailleurs, cette Convention fédérale aurait été subdivisée en neuf collèges électoraux correspondant à des aires régionales constituées de nations et de cultures apparentées, à savoir : l’Europe, outre-mer inclus, avec éventuellement le Royaume-Uni (Europe) ; les États-Unis, avec éventuellement le Royaume-Uni, le Canada et l’Irlande (Atlantis) ; la Russie ; le Proche- et Moyen-Orient (Afrasie) ; l’Afrique sub-saharienne ; l’Inde, avec éventuellement le Pakistan ; la Chine, la Corée, le Japon, les îles du Pacifique Nord (Asie majeure) ; l’Indochine et l’Indonésie, avec éventuellement les îles du Pacifique Sud (Austrasie) ; l’Amérique du Sud (Columbia). Richard McKeon, professeur de philosophie à l’université de Chicago, écrivit une lettre à Giuseppe Borgese pour lui expliquer son refus de signer cette Constitution. Il en rejetait l’occidentalo-centralisme, dans la référence aux droits naturels et dans l’arbitraire du découpage géographique. McKeon défendait une organisation qui soit davantage pluraliste, qui ne pose pas une entente morale, économique, sociale, préalable, mais qui permette à cette entente d’émerger d’un dialogue entre les peuples.

Or Rosenboim termine ainsi en soulignant les limites du projet : « Le document final fondait l’ordre mondial sur une philosophie politique universelle qui laissait peu d’action aux peuples non-occidentaux, colonisés ou privés de droits. La Constitution ne proposait pas de vision convaincante de l’autonomie, de la démocratie et de l’indépendance aux peuples colonisés, qui demeuraient avec raison dubitatifs quant à sa contribution à leur combat pour la liberté. Plutôt qu’un instrument de libération coloniale, l’idée d’une Constitution mondiale dans les années 1940 était celle d’un bouclier fournissant une protection universelle contre le totalitarisme, le centralisme politique et les abus à l’encontre des droits de l’homme. »

En 1949, Henri Peyre, dans les colonnes du Monde, réagissait à la publication de la traduction française de ce projet de Constitution mondiale et s’interrogeait en d’autres termes, dans le contexte de la Guerre froide :

« Une question fondamentale et qui se sera présentée à l’esprit de chaque lecteur est abordée dans un appendice : les peuples du monde, et notamment la Russie, seront-ils disposés à envisager avec sympathie un texte constitutionnel rédigé en majorité par des Américains et fortement inspiré des idées constitutionnelles anglo-saxonnes ? Les auteurs du projet répondent qu’ils se considèrent comme des “libéraux” dans leur pays (plusieurs furent longtemps pacifistes) qui ne veulent en rien servir l’impérialisme américain ou même penser en termes américains. Ils s’adressent franchement à la Russie et déclarent leur intention de ne pas réduire la Russie, ou toute autre partie du monde, au rôle d’une minorité régulièrement écrasée dans une assemblée mondiale par une majorité de votants. Ils souhaitent non un monde uni derrière le capitalisme à monopoles, mais un monde où régneront plus de justice sociale, plus de fraternité, une plus grande compréhension entre Orient et Occident. S’il faut un miracle pour que la Russie accepte les vues généreuses de ces constituants, ils croient que ce miracle n’est pas absolument impossible.

Ce texte du moins contribuera à cristalliser les idées de bien des gens qui réfléchissent à la nécessité pour le monde de s’organiser sans retard pour échapper aux cataclysmes qu’il touche du doigt. C’est une œuvre de savants qui sont aussi des hommes de cœur. Ils offrent le résultat de leurs efforts ambitieux et modestes à cette humanité qui, selon le mot célèbre de Bergson, ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. »

 

Pour terminer ce compte-rendu partiel, je crois important de revenir sur l’idée d’émergence. Or Rosenboim entame sa conclusion sur sa thèse : « Dans les années 1940, le “global” a émergé comme un espace nouveau, totalement englobant. » Littéralement parlant, c’est exact. La notion de global, en anglais, est apparue au début des années 1940, aux États-Unis, et a constitué la base d’un nouveau champ lexical, sans qu’on puisse véritablement établir cependant une distinction avec le mot world : quelle différence y a-t-il entre une world war et une global war ? Mais si on délaisse un peu cette question lexicale, très intéressante quoique ignorée par Or Rosenboim, on ne peut pas considérer que la réflexion sur le Monde comme espace du politique est une nouveauté des années 1940. Certes, la guerre a relancé la réflexion sur les relations internationales, mais celle-ci s’inscrit dans une dynamique qui puise ses racines dans la fin du XIXe siècle. Le sentiment de nouveauté est peut-être à inverser. Il s’agirait moins de l’émergence du mondialisme dans les années 1940, que de l’immergence de celui-ci à partir des années 1950. Nous avions oublié les travaux du Comité de Chicago comme le mouvement mondialiste de Cahors, au même moment. C’est cela qui pose problème et qui doit nous interpeler, dans notre compréhension de l’histoire du siècle dernier comme dans notre présent. Dans le crumble nationaliste contemporain, où sont les intellectuels qui rédigent et défendent un fédéralisme mondial ? Où sont les partis politiques mondialistes ?

Bibliographie

Vincent Capdepuy, 2015, « L’entrée des États-Unis dans l’“âge global” : un tournant géohistorique ? », Monde(s), N° 8, pp. 177-196.

Valérie Foucher-Dufoix et Stéphane Dufoix, 2016, « D’une mondialisation oubliée. Les postérités ambiguës de Cahors Mundi », Ethnologie française, N° 163, pp. 537-553.

Rolf Paul Haegler, 1972, Histoire et idéologie du mondialisme, Zürich, Europa Verlag.

Or Rosenboim, 2017, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, Princeton / Oxford, Princeton University Press.

Jaap de Wilde, 1991, Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. A Study on the Causality between War and Complex Interdependence, Aldershot, Dartmouth Publishing Company Limited.

 

 

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie I)

Moins qu’un compte rendu, il s’agit de libres réflexions à propos du livre d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Globalism / mondialisme

L’ouvrage d’Or Rosenboim est présenté comme « une histoire intellectuelle de la généalogie complexe et non linéaire du mondialisme dans les visions de l’ordre mondial du milieu du siècle » (p. 2). Pourtant, de façon assez étonnante, l’auteur passe complètement à côté du fait que la notion même de globalism a été inventée au début des années 1940 aux États-Unis. Tout un vocabulaire émerge en effet à ce moment-là à partir de l’adjectif global, employé dès 1941 pour caractériser la guerre en cours. Parmi les premiers à l’utiliser est la journaliste du New York Times, Anna O’Hare McCormick, dans un article d’octobre 1941 : « C’est une guerre globale, et même le stratège amateur qui mesure la distance de l’Islande à Singapour peut voir la longueur stupéfiante du front qui doit être défendu avant qu’une offensive de grande envergure puisse être envisagée. » L’expression commença à être reprise à partir de décembre 1941, mais elle ne diffusa véritablement qu’en avril 1942 lors le président Franklin D. Roosevelt posa la question de la dénomination de cette guerre, lui-même proposant de l’appeler la « guerre de survie », « the Survival War ».

C’est également dans ce contexte que le mot de globalization fut employé lors d’une conférence prononcée à Colorado Springs en octobre 1944 par Manley O. Hudson, membre de la Cour permanente de justice internationale et de l’Institut de droit international. Ces années de guerre furent indéniablement une période de débats sur l’ordre international. Aux États-Unis, à cause de la guerre mais plus encore sûrement en raison du développement de l’aviation, on prenait conscience d’être entré dans un âge global. L’ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 1940, Wendell L. Willkie, qui avait apporté son soutien à Roosevelt, réalisa un tour du monde des principaux alliés en avion, faisant le tour du globe en quarante-neuf jours, mais seulement 160 heures de vol. À son retour, il publia un ouvrage, One World, dans lequel il manifesta son enthousiasme : « Si j’avais eu quelques doutes sur le fait que le monde était devenu petit et complètement interdépendant, ce voyage les aurait complètement dissipés. » Dans un discours radiophonique, il affirma l’importance d’une « pensée globale » : « Notre réflexion et notre préparation dans le futur doivent être globales. » Cet état d’esprit n’était pas partagé par tous et suscita des résistances. La notion de globalism, initialement péjorative, servit à désigner cette défense d’une politique mondiale qui remettait en question l’isolationnisme états-unien et qui était perçue comme une menace par certains. On trouve le mot dans plusieurs articles du Chicago Tribune, journal conservateur, à partir d’octobre 1943. Cet emploi est à rapprocher d’un autre terme, « globaloney », que j’avais proposé de traduire par « globalivernes ». Il a été forgé par la républicaine Clare Boothe Luce pour son premier discours à la Chambre des représentants, le 8 février 1943. Elle fit mouche et le mot connut un succès immédiat. Elle ne prenait pas parti pour l’isolationnisme, mais elle s’opposait surtout à ceux qui défendaient la liberté des airs, sur le modèle de la liberté des mers, attirant l’attention sur les risques d’une trop grande ouverture à la concurrence étrangère, au détriment des intérêts commerciaux étatsuniens, et sur le risque d’une éventuelle attaque aérienne ennemie, notamment soviétique. Ceci dit, la notion de globalism a ensuite été neutralisée. En 1946, Harold S. Quigley, dans un article de The Hispanic American Historical Review, reprit le terme en le définissant ainsi : « ensemble de principes ou d’idées qui considère la coopération internationale sur une base mondiale », et en le posant comme un équivalent d’internationalisme, de cosmopolitisme et d’universalisme – ce qui, du reste, est pour le moins discutable. Quelques années plus tard, au Royaume-Uni, L. Jonathan Cohen, dans The Principles of World Citizenship, proposa le terme de « mundialist ». Sans succès. Il ne créait pourtant pas le mot de rien puisqu’il faisait écho au mouvement mondialiste qui s’était affirmé après-guerre.

De tout ceci, donc, Or Rosenboim ne tient pas compte et propose sa propre définition de globalism. Selon elle, « le mondialisme émerge d’une conscience de la signification politique du globe comme d’un ensemble unifié fait d’unités politiques diverses interconnectées » ; et envisage l’ordre mondial futur par cette capacité à préserver la diversité des entités englobées en un espace unique, au lieu… Rien ne justifie véritablement ce choix. Je ne remets pas en question l’intérêt de l’ouvrage par son analyse d’un ensemble de livre parus entre 1939 et 1950, et constituant autant de réflexions sur les relations internationales contemporaines, mais aucun ne s’inscrit vraiment dans le courant principal du mondialisme.

1939 ?

La date choisie par Or Rosenboim se comprend aisément. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale ; du moins, est-ce la date qui a été retenue, même si on peut considérer que le conflit est déjà engagé en Asie comme en Europe, et qu’il n’est pas commencé pour les États-Unis. 1939 marque indéniablement l’entrée en guerre du Royaume-Uni, tandis que 1941 serait plus juste pour les États-Unis. Quoi qu’il en soit, la réflexion sur la mondialité ne débute pas à ce moment-là. Il y a un certain flou dans le titre de l’ouvrage. Qu’entend l’auteur par « émergence » ? Difficile en tout cas de considérer qu’il y a là une apparition, plus ou moins soudaine, d’une quelconque nouveauté. Il est assez étonnant par exemple d’ouvrir l’ouvrage par une référence à H.G. Wells, qui publia en janvier 1940, The New World Order. Wheter It Is Attainable, How It Can Be Attained and What Sort of World a World of Peace Will Have to Be, comme si celui-ci prenait soudainement conscience de la mondialité. En 1920, dans The Outline of History. Being a Plain History of Life and Mankind, il justifait son histoire mondiale par la nécessité d’éduquer la jeunesse au monde nouveau en train de s’unifier : « Le besoin d’une connaissance commune des faits généraux de l’histoire humaine à travers le monde est devenu une évidence lors des événements tragiques de ces dernières années. Les moyens de communication plus rapides ont rapproché tous les hommes les uns vers les autres pour le meilleur et pour le pire. La guerre devient une catastrophe universelle, aveugle et monstrueusement destructrice ; elle bombarde le bébé dans son berceau et coule les navires de denrées alimentaires destinés au non-combattant et au neutre. Il ne peut y avoir de paix aujourd’hui, nous nous en rendons bien compte, si ce n’est une paix commune dans le monde entier ; il ne peut y avoir de prospérité, si ce n’est une prospérité générale. Mais il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans des idées historiques communes. Sans de telles idées pour les tenir ensemble dans une coopération harmonieuse, avec rien que des traditions nationales, étroites, égoïstes et conflictuelles, les races et les peuples sont condamnés au conflit et à la destruction. »

De la même manière, la réflexion de David Mitrany s’est construite au fil des années à partir de la fin des années 1920. Avant A Working Peace System, paru en 1943, il avait publié Progress of International Government, en 1933, dont certains paragraphes sont eux-mêmes repris de textes antérieurs. L’accent mis par Or Rosenboim sur le seul ouvrage de 1943 semble moins se justifier par l’identification d’un moment particulier que par la délimitation a priori d’un champ d’étude, borné historiquement et géographiquement.

Certes, il faut bien reconnaître que cette nouvelle guerre mondiale, globale même, constitue un contexte particulier. Si les préoccupations sur l’ordre mondial ne sont pas nouvelles, leur acuité est mise en exergue par l’actualité. Contrairement à certains économistes qui voudraient s’accaparer la notion de mondialisation et lui donner une définition purement économique, mesurant la mondialisation à l’aune des échanges commerciaux internationaux, la Seconde Guerre mondiale est un moment particulièrement important dans la mondialisation du XXe siècle par l’ensemble des flux générés et des interconnexions, ainsi que par la conscience de cette mondialité que cela a générée. Peut-être serait-il plus juste de parler de résurgence. Ainsi, lorsqu’en 1943, David Mitrany considère que la planification à l’échelle nationale est insuffisante pour répondre aux besoins économiques et sociaux, il est difficile de ne pas penser aux réflexions de Paul Otlet en 1916 et à son usage du terme de « mondialisation » pour désigner la nécessité de gérer collectivement, à l’échelle du monde, les ressources.

En 1991, Jaap de Wilde avait publié un ouvrage intitulé Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. Malheureusement, Or Rosenboim l’a oublié. Or Jaap de Wilde posait la question du début de « l’ère de l’interdépendance mondiale » et, pour y répondre, s’appuyait sur les réflexions de David Mitrany dans The Progress of International Governement, paru en 1933. Il se trouve que ce dernier considérait que les conférences tenues à La Haye en 1899 et en 1907 marquaient le début d’une nouvelle ère internationale : « Avec elles, l’organisation internationale est passée de l’oligarchie à la démocratie ; et la réunion de tous les membres souverains de la société des nations ainsi que le but déclaré de leur rassemblement ont impliqué enfin une reconnaissance de l’unité du monde civilisé. » Fait significatif selon lui, en 1906, l’Union interparlementaire, créée en 1889, esquissa ce qu’auraient dû être des « États-Unis du Monde », selon la formule d’Henri La Fontaine. Il est vrai que celui-ci, comme bien d’autres, pointait une contradiction dans l’évolution contemporaines des relations internationales : « Jamais les relations individuelles des hommes entre eux n’ont été plus cordiales, jamais les chiffres des importations et des exportations n’ont été plus élevés, jamais les œuvres et les assises internationales n’ont été plus nombreuses et plus fécondes. Le marché mondial des produits et des idées est désormais constitué : les industries forment de vastes groupements internationaux, les ouvriers de toutes les races se tendent les mains par-dessus les frontières, le labeur des hommes de science ignore les distances et les nationalités. Et pourtant l’insécurité est partout, la défiance triomphe, et jamais les dépenses militaires, les budgets des armées et des marines, les préparatifs de guerre n’ont été plus écrasants et plus formidables. » La guerre mondiale fut la conséquence de cette confrontation.

À suivre…