1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie II)

Suite de mes réflexions sur l’ouvrage d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Géopolitique mondialiste ou mondiale ?

Or Rosenboim, s’appuyant sur un article majeur de Henrikson paru en 1975, insiste à plusieurs reprises sur l’importance du rôle de la cartographie dans la modification de la perception du globe durant la première moitié des années 1940. Pour avoir également consacré un article à cette question, je ne peux qu’acquiescer. En revanche, je reste circonspect sur le choix de mettre l’accent sur Owen Lattimore et Nicholas J. Spykman ; et pour le dire simplement, je ne comprends pas la logique de son propos. Elle commence le chapitre 3, « Géopolitique et ordre régional », en affirmant que « durant et après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, plusieurs géopoliticiens ont développé leur vision du monde d’après-guerre sur la base d’une définition du monde comme un système géographique compact, petit et spatialement clos. » Mais elle termine sur le constat que « les visions mondiales de Lattimore et Spykman utilisaient la géopolitique pour conceptualiser les nouveautés politiques d’après-guerre comme des espaces régionaux – plutôt qu’universels » ; et qu’« ils rejetaient les idées simplistes à propos de l’unité universelle car pour eux, l’ordre politique et géographique actuel révélait un haut degré de diversité et d’incohérence. »

L’analyse proposée par Or Rosenboim du livre de Nicholas J. Spykman, par exemple, ne me paraît particulièrement contestable. Celui-ci est très clair dès le début du premier chapitre de son ouvrage, The Geography of the Peace, publié en 1944, un an après sa mort. Il aborde successivement trois routes vers la paix. La première est celle, envisagée depuis plus d’un siècle, d’une coopération internationale. Mais, selon Spykman, cette solution ignore le fait que les États ont des intérêts divergents, des valeurs différentes, des degrés de développement inégaux, et donc qu’ils ne peuvent pas s’entendre, « avec toute la bonne volonté du monde ». Pour d’autres, reconnaissant cette incapacité des États à s’organiser en un système viable, il faudrait que le monopole de la puissance soit exercé par un « super-État ». Les autres États seraient ainsi dépourvus d’armement et la sécurité serait assurée une force de police mondiale. Mais ceci impliquerait des valeurs communes reconnues par l’ensemble des peuples du monde. Il faudrait qu’il existe une communauté mondiale comparable aux communautés nationales. Il est cependant évident que cette société internationale n’existe pas encore et que tout plan pour un État mondial ne pourrait donc concerner qu’un futur lointain. La troisième solution pour l’organisation de la paix dans le monde implique de reconnaître l’existence de puissances. Les États seraient engagés dans un système de sécurité collective fondé sur l’engagement de chacun à protéger les autres, ce qui permettrait d’envisager une réduction des armements. Ce système reposerait sur la capacité des grandes puissances à bien comprendre leurs propres intérêts et à maintenir une sorte de « paix armée », pour reprendre l’expression de Raymond Aron.

Le reste de son analyse s’appuie sur certaines configurations de l’espace mondial et emprunte notamment à Halford J. Mackinder. Sans l’ombre d’un doute, Spykman ne peut pas être considéré comme un mondialiste. Au nom d’un certain réalisme, qui consisterait à ne pas céder aux illusions d’une entente mondiale utopique, Spykman conclut sur l’idée que la paix, c’est-à-dire l’intérêt des États-Unis, ne pourrait être assurée que dans la prévention de toute alliance entre les régions du « rimland », la frange Sud de l’Eurasie selon Mackinder, qui permettrait à une nouvelle puissance hégémonique de menacer les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne.

Ce chapitre illustre, me semble-t-il, parfaitement le malentendu entraîné par la définition utilisée par Or Rosenboim de la notion de « globalism » (« mondialisme). Assurément, Spykman ne défend aucun mondialisme. S’il figure donc par les auteurs clés de l’étude d’Or Rosenboim, c’est parce qu’il prend en compte le fait qu’il existe désormais un espace-Monde. Telle serait finalement ce qu’elle entend par mondialisme : l’intégration de la mondialité de l’espace politique à l’échelle globale. Soit. Mais ce n’est pas si simple…

 

Constituer le Monde

Dans un autre chapitre, Or Rosenboim étudie le mouvement constitutionnaliste qui s’est réuni à Chicago après-guerre. Le fait n’est pas inconnu, il trouve sa place, comme il se doit, dans l’ouvrage de Rolf Paul Haegler, Histoire et idéologie du mondialisme, paru en 1972. Mais celui-ci considère que « malgré le haut niveau intellectuel du Comité, on ne saurait affirmer que l’influence du Plan de Chicago ait été grande parmi les mouvements mondialistes, même parmi les partisans de la ligne maximaliste. » Sans remettre en question cet avis général, l’analyse d’Or Rosenboim, appuyée notamment par une lecture des archives de la commission de Chicago, est beaucoup plus développée.

Ce comité de Chicago trouve ses racines dans un appel lancé en novembre 1940 par un collectif d’intellectuels états-uniens et européens effarés par le désastre militaire de mai 1939 et par l’absence d’implication des États-Unis. Cependant, l’ouvrage, The City of Man, dépassait la guerre en cours et proposait une réflexion sur l’après-guerre. Constant l’échec de la Société des Nations, ses auteurs considéraient que la « Cité de l’Homme » devait être bien plus qu’une simple organisation internationale ou intercontinentale, elle devait être « la Nation de l’Homme incarnée dans l’État universel, l’État des États ». Leur modèle était le système pluraliste des États-Unis, qui leur apparaissait capable de maintenir un équilibre entre l’autonomie locale et l’autorité unitaire à l’échelle, quasiment, d’un continent, et qui semblait transposable à l’échelle du monde entier. « Ces deux mouvements – centripète et périphérique – sont essentiels l’un à l’autre ; le premier sans le second serait la tyrannie, le second sans le premier serait le chaos. […] La diversité dans l’unité et l’unité dans la diversité seront les symboles de la paix fédérale dans la démocratie universelle. » Cependant, en 1939-1940, il leur semble évident de se tourner vers la puissance états-unienne. « Ceci – dans la plus large mesure du leadership mondial pour la communion mondiale dans la camaraderie de l’homme – est la destinée de l’Amérique, aussi manifeste que non désirée, puisqu’on a laissé les nations anglophones “se battre seules”, et que tout le monde doit sombrer à moins que nous prenions la barre. » Ainsi, la pax americana serait « un préambule à la pax humana ».

Après-guerre, le rôle accordé aux États-Unis est relativisé. Dans le projet de Constitution mondiale, rédigé en 1947-1948, il n’en est plus question. À la question épineuse du mode de représentation, il a été proposé que la Convention fédérale soit constituée de délégués élus directement par les peuples de tous les États, selon un mode proportionnel de un élu pour chaque million d’électeurs. Cette proposition allait va à l’encontre du principe adopté dans la Charte des Nations Unies de « un État, une voix ». Par ailleurs, cette Convention fédérale aurait été subdivisée en neuf collèges électoraux correspondant à des aires régionales constituées de nations et de cultures apparentées, à savoir : l’Europe, outre-mer inclus, avec éventuellement le Royaume-Uni (Europe) ; les États-Unis, avec éventuellement le Royaume-Uni, le Canada et l’Irlande (Atlantis) ; la Russie ; le Proche- et Moyen-Orient (Afrasie) ; l’Afrique sub-saharienne ; l’Inde, avec éventuellement le Pakistan ; la Chine, la Corée, le Japon, les îles du Pacifique Nord (Asie majeure) ; l’Indochine et l’Indonésie, avec éventuellement les îles du Pacifique Sud (Austrasie) ; l’Amérique du Sud (Columbia). Richard McKeon, professeur de philosophie à l’université de Chicago, écrivit une lettre à Giuseppe Borgese pour lui expliquer son refus de signer cette Constitution. Il en rejetait l’occidentalo-centralisme, dans la référence aux droits naturels et dans l’arbitraire du découpage géographique. McKeon défendait une organisation qui soit davantage pluraliste, qui ne pose pas une entente morale, économique, sociale, préalable, mais qui permette à cette entente d’émerger d’un dialogue entre les peuples.

Or Rosenboim termine ainsi en soulignant les limites du projet : « Le document final fondait l’ordre mondial sur une philosophie politique universelle qui laissait peu d’action aux peuples non-occidentaux, colonisés ou privés de droits. La Constitution ne proposait pas de vision convaincante de l’autonomie, de la démocratie et de l’indépendance aux peuples colonisés, qui demeuraient avec raison dubitatifs quant à sa contribution à leur combat pour la liberté. Plutôt qu’un instrument de libération coloniale, l’idée d’une Constitution mondiale dans les années 1940 était celle d’un bouclier fournissant une protection universelle contre le totalitarisme, le centralisme politique et les abus à l’encontre des droits de l’homme. »

En 1949, Henri Peyre, dans les colonnes du Monde, réagissait à la publication de la traduction française de ce projet de Constitution mondiale et s’interrogeait en d’autres termes, dans le contexte de la Guerre froide :

« Une question fondamentale et qui se sera présentée à l’esprit de chaque lecteur est abordée dans un appendice : les peuples du monde, et notamment la Russie, seront-ils disposés à envisager avec sympathie un texte constitutionnel rédigé en majorité par des Américains et fortement inspiré des idées constitutionnelles anglo-saxonnes ? Les auteurs du projet répondent qu’ils se considèrent comme des “libéraux” dans leur pays (plusieurs furent longtemps pacifistes) qui ne veulent en rien servir l’impérialisme américain ou même penser en termes américains. Ils s’adressent franchement à la Russie et déclarent leur intention de ne pas réduire la Russie, ou toute autre partie du monde, au rôle d’une minorité régulièrement écrasée dans une assemblée mondiale par une majorité de votants. Ils souhaitent non un monde uni derrière le capitalisme à monopoles, mais un monde où régneront plus de justice sociale, plus de fraternité, une plus grande compréhension entre Orient et Occident. S’il faut un miracle pour que la Russie accepte les vues généreuses de ces constituants, ils croient que ce miracle n’est pas absolument impossible.

Ce texte du moins contribuera à cristalliser les idées de bien des gens qui réfléchissent à la nécessité pour le monde de s’organiser sans retard pour échapper aux cataclysmes qu’il touche du doigt. C’est une œuvre de savants qui sont aussi des hommes de cœur. Ils offrent le résultat de leurs efforts ambitieux et modestes à cette humanité qui, selon le mot célèbre de Bergson, ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. »

 

Pour terminer ce compte-rendu partiel, je crois important de revenir sur l’idée d’émergence. Or Rosenboim entame sa conclusion sur sa thèse : « Dans les années 1940, le “global” a émergé comme un espace nouveau, totalement englobant. » Littéralement parlant, c’est exact. La notion de global, en anglais, est apparue au début des années 1940, aux États-Unis, et a constitué la base d’un nouveau champ lexical, sans qu’on puisse véritablement établir cependant une distinction avec le mot world : quelle différence y a-t-il entre une world war et une global war ? Mais si on délaisse un peu cette question lexicale, très intéressante quoique ignorée par Or Rosenboim, on ne peut pas considérer que la réflexion sur le Monde comme espace du politique est une nouveauté des années 1940. Certes, la guerre a relancé la réflexion sur les relations internationales, mais celle-ci s’inscrit dans une dynamique qui puise ses racines dans la fin du XIXe siècle. Le sentiment de nouveauté est peut-être à inverser. Il s’agirait moins de l’émergence du mondialisme dans les années 1940, que de l’immergence de celui-ci à partir des années 1950. Nous avions oublié les travaux du Comité de Chicago comme le mouvement mondialiste de Cahors, au même moment. C’est cela qui pose problème et qui doit nous interpeler, dans notre compréhension de l’histoire du siècle dernier comme dans notre présent. Dans le crumble nationaliste contemporain, où sont les intellectuels qui rédigent et défendent un fédéralisme mondial ? Où sont les partis politiques mondialistes ?

Bibliographie

Vincent Capdepuy, 2015, « L’entrée des États-Unis dans l’“âge global” : un tournant géohistorique ? », Monde(s), N° 8, pp. 177-196.

Valérie Foucher-Dufoix et Stéphane Dufoix, 2016, « D’une mondialisation oubliée. Les postérités ambiguës de Cahors Mundi », Ethnologie française, N° 163, pp. 537-553.

Rolf Paul Haegler, 1972, Histoire et idéologie du mondialisme, Zürich, Europa Verlag.

Or Rosenboim, 2017, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, Princeton / Oxford, Princeton University Press.

Jaap de Wilde, 1991, Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. A Study on the Causality between War and Complex Interdependence, Aldershot, Dartmouth Publishing Company Limited.

 

 

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie I)

Moins qu’un compte rendu, il s’agit de libres réflexions à propos du livre d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Globalism / mondialisme

L’ouvrage d’Or Rosenboim est présenté comme « une histoire intellectuelle de la généalogie complexe et non linéaire du mondialisme dans les visions de l’ordre mondial du milieu du siècle » (p. 2). Pourtant, de façon assez étonnante, l’auteur passe complètement à côté du fait que la notion même de globalism a été inventée au début des années 1940 aux États-Unis. Tout un vocabulaire émerge en effet à ce moment-là à partir de l’adjectif global, employé dès 1941 pour caractériser la guerre en cours. Parmi les premiers à l’utiliser est la journaliste du New York Times, Anna O’Hare McCormick, dans un article d’octobre 1941 : « C’est une guerre globale, et même le stratège amateur qui mesure la distance de l’Islande à Singapour peut voir la longueur stupéfiante du front qui doit être défendu avant qu’une offensive de grande envergure puisse être envisagée. » L’expression commença à être reprise à partir de décembre 1941, mais elle ne diffusa véritablement qu’en avril 1942 lors le président Franklin D. Roosevelt posa la question de la dénomination de cette guerre, lui-même proposant de l’appeler la « guerre de survie », « the Survival War ».

C’est également dans ce contexte que le mot de globalization fut employé lors d’une conférence prononcée à Colorado Springs en octobre 1944 par Manley O. Hudson, membre de la Cour permanente de justice internationale et de l’Institut de droit international. Ces années de guerre furent indéniablement une période de débats sur l’ordre international. Aux États-Unis, à cause de la guerre mais plus encore sûrement en raison du développement de l’aviation, on prenait conscience d’être entré dans un âge global. L’ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 1940, Wendell L. Willkie, qui avait apporté son soutien à Roosevelt, réalisa un tour du monde des principaux alliés en avion, faisant le tour du globe en quarante-neuf jours, mais seulement 160 heures de vol. À son retour, il publia un ouvrage, One World, dans lequel il manifesta son enthousiasme : « Si j’avais eu quelques doutes sur le fait que le monde était devenu petit et complètement interdépendant, ce voyage les aurait complètement dissipés. » Dans un discours radiophonique, il affirma l’importance d’une « pensée globale » : « Notre réflexion et notre préparation dans le futur doivent être globales. » Cet état d’esprit n’était pas partagé par tous et suscita des résistances. La notion de globalism, initialement péjorative, servit à désigner cette défense d’une politique mondiale qui remettait en question l’isolationnisme états-unien et qui était perçue comme une menace par certains. On trouve le mot dans plusieurs articles du Chicago Tribune, journal conservateur, à partir d’octobre 1943. Cet emploi est à rapprocher d’un autre terme, « globaloney », que j’avais proposé de traduire par « globalivernes ». Il a été forgé par la républicaine Clare Boothe Luce pour son premier discours à la Chambre des représentants, le 8 février 1943. Elle fit mouche et le mot connut un succès immédiat. Elle ne prenait pas parti pour l’isolationnisme, mais elle s’opposait surtout à ceux qui défendaient la liberté des airs, sur le modèle de la liberté des mers, attirant l’attention sur les risques d’une trop grande ouverture à la concurrence étrangère, au détriment des intérêts commerciaux étatsuniens, et sur le risque d’une éventuelle attaque aérienne ennemie, notamment soviétique. Ceci dit, la notion de globalism a ensuite été neutralisée. En 1946, Harold S. Quigley, dans un article de The Hispanic American Historical Review, reprit le terme en le définissant ainsi : « ensemble de principes ou d’idées qui considère la coopération internationale sur une base mondiale », et en le posant comme un équivalent d’internationalisme, de cosmopolitisme et d’universalisme – ce qui, du reste, est pour le moins discutable. Quelques années plus tard, au Royaume-Uni, L. Jonathan Cohen, dans The Principles of World Citizenship, proposa le terme de « mundialist ». Sans succès. Il ne créait pourtant pas le mot de rien puisqu’il faisait écho au mouvement mondialiste qui s’était affirmé après-guerre.

De tout ceci, donc, Or Rosenboim ne tient pas compte et propose sa propre définition de globalism. Selon elle, « le mondialisme émerge d’une conscience de la signification politique du globe comme d’un ensemble unifié fait d’unités politiques diverses interconnectées » ; et envisage l’ordre mondial futur par cette capacité à préserver la diversité des entités englobées en un espace unique, au lieu… Rien ne justifie véritablement ce choix. Je ne remets pas en question l’intérêt de l’ouvrage par son analyse d’un ensemble de livre parus entre 1939 et 1950, et constituant autant de réflexions sur les relations internationales contemporaines, mais aucun ne s’inscrit vraiment dans le courant principal du mondialisme.

1939 ?

La date choisie par Or Rosenboim se comprend aisément. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale ; du moins, est-ce la date qui a été retenue, même si on peut considérer que le conflit est déjà engagé en Asie comme en Europe, et qu’il n’est pas commencé pour les États-Unis. 1939 marque indéniablement l’entrée en guerre du Royaume-Uni, tandis que 1941 serait plus juste pour les États-Unis. Quoi qu’il en soit, la réflexion sur la mondialité ne débute pas à ce moment-là. Il y a un certain flou dans le titre de l’ouvrage. Qu’entend l’auteur par « émergence » ? Difficile en tout cas de considérer qu’il y a là une apparition, plus ou moins soudaine, d’une quelconque nouveauté. Il est assez étonnant par exemple d’ouvrir l’ouvrage par une référence à H.G. Wells, qui publia en janvier 1940, The New World Order. Wheter It Is Attainable, How It Can Be Attained and What Sort of World a World of Peace Will Have to Be, comme si celui-ci prenait soudainement conscience de la mondialité. En 1920, dans The Outline of History. Being a Plain History of Life and Mankind, il justifait son histoire mondiale par la nécessité d’éduquer la jeunesse au monde nouveau en train de s’unifier : « Le besoin d’une connaissance commune des faits généraux de l’histoire humaine à travers le monde est devenu une évidence lors des événements tragiques de ces dernières années. Les moyens de communication plus rapides ont rapproché tous les hommes les uns vers les autres pour le meilleur et pour le pire. La guerre devient une catastrophe universelle, aveugle et monstrueusement destructrice ; elle bombarde le bébé dans son berceau et coule les navires de denrées alimentaires destinés au non-combattant et au neutre. Il ne peut y avoir de paix aujourd’hui, nous nous en rendons bien compte, si ce n’est une paix commune dans le monde entier ; il ne peut y avoir de prospérité, si ce n’est une prospérité générale. Mais il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans des idées historiques communes. Sans de telles idées pour les tenir ensemble dans une coopération harmonieuse, avec rien que des traditions nationales, étroites, égoïstes et conflictuelles, les races et les peuples sont condamnés au conflit et à la destruction. »

De la même manière, la réflexion de David Mitrany s’est construite au fil des années à partir de la fin des années 1920. Avant A Working Peace System, paru en 1943, il avait publié Progress of International Government, en 1933, dont certains paragraphes sont eux-mêmes repris de textes antérieurs. L’accent mis par Or Rosenboim sur le seul ouvrage de 1943 semble moins se justifier par l’identification d’un moment particulier que par la délimitation a priori d’un champ d’étude, borné historiquement et géographiquement.

Certes, il faut bien reconnaître que cette nouvelle guerre mondiale, globale même, constitue un contexte particulier. Si les préoccupations sur l’ordre mondial ne sont pas nouvelles, leur acuité est mise en exergue par l’actualité. Contrairement à certains économistes qui voudraient s’accaparer la notion de mondialisation et lui donner une définition purement économique, mesurant la mondialisation à l’aune des échanges commerciaux internationaux, la Seconde Guerre mondiale est un moment particulièrement important dans la mondialisation du XXe siècle par l’ensemble des flux générés et des interconnexions, ainsi que par la conscience de cette mondialité que cela a générée. Peut-être serait-il plus juste de parler de résurgence. Ainsi, lorsqu’en 1943, David Mitrany considère que la planification à l’échelle nationale est insuffisante pour répondre aux besoins économiques et sociaux, il est difficile de ne pas penser aux réflexions de Paul Otlet en 1916 et à son usage du terme de « mondialisation » pour désigner la nécessité de gérer collectivement, à l’échelle du monde, les ressources.

En 1991, Jaap de Wilde avait publié un ouvrage intitulé Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. Malheureusement, Or Rosenboim l’a oublié. Or Jaap de Wilde posait la question du début de « l’ère de l’interdépendance mondiale » et, pour y répondre, s’appuyait sur les réflexions de David Mitrany dans The Progress of International Governement, paru en 1933. Il se trouve que ce dernier considérait que les conférences tenues à La Haye en 1899 et en 1907 marquaient le début d’une nouvelle ère internationale : « Avec elles, l’organisation internationale est passée de l’oligarchie à la démocratie ; et la réunion de tous les membres souverains de la société des nations ainsi que le but déclaré de leur rassemblement ont impliqué enfin une reconnaissance de l’unité du monde civilisé. » Fait significatif selon lui, en 1906, l’Union interparlementaire, créée en 1889, esquissa ce qu’auraient dû être des « États-Unis du Monde », selon la formule d’Henri La Fontaine. Il est vrai que celui-ci, comme bien d’autres, pointait une contradiction dans l’évolution contemporaines des relations internationales : « Jamais les relations individuelles des hommes entre eux n’ont été plus cordiales, jamais les chiffres des importations et des exportations n’ont été plus élevés, jamais les œuvres et les assises internationales n’ont été plus nombreuses et plus fécondes. Le marché mondial des produits et des idées est désormais constitué : les industries forment de vastes groupements internationaux, les ouvriers de toutes les races se tendent les mains par-dessus les frontières, le labeur des hommes de science ignore les distances et les nationalités. Et pourtant l’insécurité est partout, la défiance triomphe, et jamais les dépenses militaires, les budgets des armées et des marines, les préparatifs de guerre n’ont été plus écrasants et plus formidables. » La guerre mondiale fut la conséquence de cette confrontation.

À suivre…

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (2)

Suite du compte-rendu cartographique de l’Histoire mondiale de la France.

2ème volet – De l’empire à l’empire

48 – Des Gaulois au Sénat de Rome

Le débat sur l’attribution de la citoyenneté romaine à des Gaulois en 48 n.è. est une étude de cas classique du programme de seconde et le chapitre paraîtra très familier aux profs d’histoire-géo de lycée. Ce qui le sera peut-être moins est de l’aborder sous un angle « mondial ».

« Que retenir de cet événement qui se prête tout particulièrement à une réflexion sur les rapports mouvants entre l’espace identifié aujourd’hui comme français et ce qui se concevait en miroir comme monde il y a près de 2 000 ans ? » Anthony Hostein évoque à demi-mots la conscience de faire monde. Cette problématique est pourtant très importante. Le sociologue états-unien Roland Robertson, depuis le début des années 1990, a intégré dans la définition de mondialisation la conscience de la mondialisation. Cela s’applique très bien au monde romain.

Anthony Hostein met également en évidence plusieurs facteurs d’intégration : le droit, les réseaux interpersonnels, le culte commun. On pourrait ajouter la question des résistances. La mondialisation n’est pas que l’imposition d’une culture dominante, c’est aussi une recomposition culturelle d’un monde avec des dynamiques multiples. Celles-ci peuvent aller du centre vers la périphérie, mais aussi de la périphérie vers le centre, avec dans un cas comme dans l’autre un sentiment de déterritorialisation. Or c’est l’hypothèse qu’on peut faire à propos du rejet par les sénateurs romains de l’attribution de la citoyenneté à des Gaulois : la défense d’un intérêt de classe se mêle au metus Gallicus, à la crainte des Gaulois, ancrée dans la mémoire depuis le sac de Rome en 390 av. n.è.

177 – Fille aîné du christianisme oriental ?

Vincent Puech propose une synthèse brève et précise de cet événement, mais sans problématique mondiale. Il s’agirait simplement de la diffusion de la religion chrétienne à partir de l’Est de l’Empire romain. Néanmoins, on peut considérer que la religion chrétienne a profité de la mondialisation romaine, quand bien même ce culte est alors réfractaire au culte hégémonique. Ceci complète la réflexion précédente : la diffusion du christianisme dans les provinces gauloises montre une dynamique de périphérie à périphérie.

212 – Des Romains comme les autres

Maurice Sartre ne parle pas de « monde romain », mais il poursuit la réflexion sur l’Empire romain à partir d’un cas très classique : l’édit de Caracalla. L’extension de la citoyenneté romaine, même s’il est avéré que le fait est finalement de portée assez mineure, relève bien d’un processus de mondialisation, ici par l’unification d’un statut politique et juridique. L’intérêt de la réflexion développée par Maurice Sartre est précisément de remettre en question l’idée qu’il y aurait eu des « Gallo-Romains », terme forgé au début du 19e siècle (plus tôt d’ailleurs que l’affirme Maurice Sartre). L’édit de Caracalla serait la négation de toute hybridation. Dit ainsi, le propos est sans doute exagéré. Laissons la question en suspens : y a-t-il eu une glocalisation gallo-romaine ?

 

397 – Le saint patron de la Gaule venait d’Europe centrale

Stéphane Gionni commence par évoquer l’itinéraire d’Égérie, son « tour du monde ». Mais c’est un cul-de-sac. La jeune femme était galicienne, sans rapport donc avec « la France ». Dommage, l’histoire avait l’air intéressante.

Stéphane Gionni bifurque donc sur une autre histoire, celle de saint Martin, même s’il est plus difficile d’y trouver le « monde ». La logique serait celle d’un décentrement dans un Empire romain qui se fragmente. Tours devint un centre secondaire du christianisme dans un royaume franc en train de se constituer. On serait donc davantage face à un processus de démondialisation, politique et religieux.

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que toute cette réflexion est implicite, voire putative. Stéphane Gionni met surtout l’accent sur l’origine étrangère de Martin, donnant ainsi un exemple d’un parcours individuel de périphérie à périphérie à l’intérieur du monde romain.

 

451 – Quand les Barbares défendent la Gaule romaine

« Tant Barbares et Romains sont depuis longtemps en relation et participent du même monde et d’une même culture. » – La déconstruction de la notion de « Barbares » n’est plus à faire. Il n’y a pas eu de hordes hurlantes et sanguinaires déferlant sur de pacifiques habitants de la Gaule romaine, mais de simples migrations de peuples poussés hors de leurs territoires, au centre de l’Eurasie, vers un Empire romain qui semblait plus hospitalier. C’est ainsi que Wisigoths, Burgondes, Alains purent s’installer en tant que « fédérés ». Le processus mérite d’être souligné. La mondialisation est parfois sur un mode expansif, selon une dynamique centrifuge, mais la dynamique peut aussi être centripète : ainsi, le monde romain fut aussi un espace d’immigration. La phrase d’Edina Bozoky mérite cependant d’être clarifiée. Lors de la bataille des Champs catalauniques, Romains et Barbares ne s’affrontèrent pas, sinon son propos n’aurait pas de sens. Les Barbares étaient précisément dans les deux camps. Les Huns seraient à mettre sur le même plan que leurs adversaires, défenseurs de l’Empire romain. Autrement dit, le processus de romanisation se serait étendu au-delà des limites de ce dernier. Le monde romain aurait été plus vaste.

 

511 – Les Francs choisissent Paris pour capitale

Honnêtement, il est assez difficile de trouver une dimension mondiale dans ce chapitre. On reste dans la logique de ce qui a été vu précédemment. La fragmentation de l’Empire romain, notamment l’Ouest, apparaît comme un moment de démondialisation. Durant cette période, on observe une recomposition de l’espace politique avec la formation d’un nouveau royaume franc, centré sur Paris. Pas de quoi en faire un monde.

Ce qui justifierait donc ce chapitre est l’origine « étrangère », en l’occurrence germanique, des Francs. On comprend ainsi, et on pouvait le soupçonner avant, que cette histoire « mondiale » est parfois surtout xénophile. Ce qui n’est évidemment qu’une demi-critique. Le mérite du livre s’est d’ailleurs lu à sa capacité à s’attirer certaines critiques réactionnaires.

 

719 – L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs

François-Xavier Fauvelle est précautionneux, ne voulant surtout pas pêcher par anachronisme. Perpignan n’existe pas encore et 719 n’est qu’une date conventionnelle. En revanche, il n’hésite pas à poser l’Afrique en bloc, et à l’identifier sans barguigner au monde musulman, ou au moins à une partie de celui-ci. C’est pour le moins gênant, et surtout surprenant de la part de quelqu’un dont le moins qu’on puisse dire est qu’il maîtrise, précisément,

 l’histoire de l’Afrique. Pourtant, comment expliquer une phrase comme celle-ci : « Désormais, la frontière entre les deux empires, le franc et le sarrasin, le chrétien et l’islamique, disons pour être allégorique entre la France et l’Afrique, passera de col en col au sommet des Pyrénées. » ?

Indépendamment de cette gêne, on peut être déçu par le traitement d’une question attendue. Certes, on appréciera la relativisation de la « bataille de Poitiers », mais la question de l’arrêt de l’expansion musulmane reste importante. Depuis le milieu du 7e siècle, un nouvel empire s’est constitué au gré de conquêtes relativement rapides. Le rivage provençal est devenu un temps le sahel du monde musulman, mais pourquoi ces conquérants n’ont-ils pas été plus loin ?

 

800 – Charlemagne, l’Empire et le monde

L’européocentrisme a la peau dure. Selon Marie-Céline Isaïa, la diplomatie carolingienne impliquait « le monde entier ». Je ne suis pas sûr qu’on en trouve trace dans les archives de la dynastie Tang.

Cependant, l’argumentation est intéressante. Le choix de Charlemagne de se faire couronner empereur en 800 aurait été celui de marginaliser l’Empire byzantin et d’égaler l’Empire abbasside. Charlemagne aurait ainsi fait de la Chrétienté catholique un monde gémellaire à celui de l’Islam dans un espace englobant mais non structuré, un « méta-monde ».

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (1)

L’Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, ne se présente pas comme un livre d’histoire globale. L’introduction, de ce point de vue, est très efficace car ouverte à toutes les lectures. « Il n’existe pas encore aujourd’hui d’histoire mondiale de la France. Le livre qu’on va lire n’en tient pas lieu : il en forme, tout au plus, les prémices ou la promesse. […] Voici pourquoi on lira ici une histoire mondiale de la France et non pas une histoire de la France mondiale. […] Plutôt que de la dire mondiale, on pourrait se contenter d’affirmer qu’elle est une histoire longue de la France. » À chacun des lecteurs d’apprécier.

Plus sérieusement, ce flou artistique autour de la définition de « mondial » pose un problème de fond. Avec la mondialisation globale que nous connaissons, le monde, que certains géographes prennent le soin d’écrire le Monde, est communément identifié avec l’espace global, ou planétaire. Il n’en a pas toujours ainsi, loin de là. Comme l’écrivait Montaigne, au 16e siècle, « notre monde vient d’en trouve un autre ». L’espace global a pu contenir plusieurs mondes distincts et distants. Ce manque de réflexion sur la notion de « monde » est peut-être ce qu’il y a de plus étonnant dans l’historiographie contemporaine. Comme si la notion semblait nouvelle alors que c’est un terme employé depuis le 18e siècle pour caractériser des ensembles géohistoriques divers, et parfaitement banal. Trop peut-être.

Qu’en est-il en effet du « monde grec », du « monde romain », du « monde chinois », du « monde arabe », du « monde malais », du « monde méditerranéen », du « monde atlantique »… ? Toutes ces locutions nous sont familières et pourtant, jamais à ma connaissance, le terme de « monde » n’a été conceptualisé, contrairement à celui de « civilisation » par exemple, qu’on pourrait facilement lui substituer pour parler de la « civilisation grecque », de la « civilisation romaine », etc., sans pour autant qu’on puisse considérer les deux termes comme synonymiques. Ouvrir un ouvrage d’histoire sur un monde quelconque, c’est généralement aborder cette histoire par un tableau géographique décrivant le territoire préposé de la civilisation en question. On pourrait ainsi proposer une définition implicite de monde comme « espace civilisationnel ». Pourtant, il y aurait matière à réflexion sur le processus même de constitution d’un monde, autrement dit sur la mondialisation comme mise en monde. Yann Potin peut se gausser des « publicistes » qui parlent de « mondialisation », mais un temps de réflexion commune sur le champ lexical et conceptuel du « mondial » n’aurait peut-être pas été inutile.

Cette Histoire mondiale de la France n’apporte pas donc que des bribes de réponse à la question des mises en monde successives de cet espace devenu tardivement la France. Il s’agit plutôt, au fil des dates, de plusieurs séances de hula hoop avec un cerceau-mondes virevoltant autour d’une France fixée une fois pour toute depuis la nuit des temps, mais se déhanchant au gré des lieux. C’est du moins ce que j’en ai compris et ce que j’ai voulu traduire en une série de cartes. Celles-ci sont assez sommaires, sans doute critiquables ; elles schématisent des mondes sans prétendre les délimiter avec précision : le recours à des ellipses simplifie trop, laissant de côté certains espaces, incluant d’autres qui ne sont pas concernés. Chaque carte est accompagnée d’un bref commentaire ; là encore, il s’agit d’abord de poser des questions.

Je ne ferai probablement pas un traitement exhaustif des 146 chapitres, mais voici une première série de remarques sur le premier chapitre : « Aux prémices d’un bout du monde ».


34 000 av. J.-C. – Inventer le monde dans les entrailles de la Terre

« Il [ce garçon, fictif] nous parle de la construction d’un nouveau monde, ce monde qu’il a, lui, pu croire de toute éternité, à coups de pinceau ou plutôt de fusain. Ce monde est celui de l’homme de Cro-Magnon. » / « Entre 60 000 et 40 000 avant le présent, Sapiens se répand en effet sur le monde, au-delà de ses frontières d’alors, à l’image de l’Australie comme, peut-être, déjà, selon certains modèles, des Amériques. » / « Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Une société humaine trouve-t-elle d’abord son explication dans une forme de “rationalité biologico-économique” […], ou puise-t-elle son essence dans des idéaux réagissant les rapports de sexe, de génération, de pouvoir, etc. ? » En quelques phrases, François Bon a tenté de justifier la dimension mondiale de cette histoire, au risque de perdre le lecteur dans la polysémie de « monde », entre l’espace planétaire, l’espace de diffusion d’une espèce animale (l’Homo Sapiens), l’espace d’une société identifiée par une culture (les Aurignaciens).

  • Peut-on parler d’un « monde des hommes modernes » ? De toute évidence, non. L’expansion des hommes et le peuplement progressif des différents espaces du globe se sont accompagné d’une distanciation et d’une déconnexion, plus ou moins forte, des différentes communautés humaines. On peut parler de l’écoumène, c’est-à-dire de l’espace peuplé par les hommes, mais pas véritablement d’un monde, qui impliquerait un minimum de cohésion.
  • Peut-on parler d’un « monde aurignacien » ? L’expression a pu être employée. Elle renvoie à une unité culturelle identifiée par ses industries osseuse et lithique. On en trouve les traces sur un espace assez vaste, entre le Moyen-Orient et l’Europe occidentale, et pendant une période plurimillénaire, entre 43 000 BP et 28 000 BP.

 


23 000 av. J.-C. – L’homme se donne un visage de femme

Inversement, dans ce chapitre, François Bon ne parle plus de monde. Il évoque seulement une « tradition “culturelle” attestée à travers toute l’Europe », celle des Gravettiens.

  • Peut-on parler d’un « monde gravettien » ? L’expression a pu être employée, à l’occasion, mais pas plus que celle d’un « monde aurignacien », elle n’a donné lieu à une quelconque conceptualisation.

 


12 000 av. J.-C. – Le climat détraqué et l’art régénéré

Pour Boris Valentin, c’est la fin de « plus de deux cents siècles d’une véritable civilisation du renne ». Cette « phase historique », qui est aussi un « vaste courant culturel », est celle des Aziliens.

  • Peut-on parler d’un « monde azilien » ? L’expression ne semble pas attestée. L’Azilien est un faciès culturel épi-paléolithique, à l’extension relativement restreinte, dans l’espace comme dans le temps.

 


5 800 av. J.-C. – Dans la multitude orientale des champs de blé

La France fut alors atteinte par un « courant de néolithisation ». Jean-Paul Demoule se réfère à un modèle diffusionniste classique et il n’est ici nullement question de « monde » ou de « mondialisation ».

  • Peut-on parler d’un « monde rubané » ? L’expression est employée, elle renvoie à une unité culturelle d’abord identifiée par un décor céramique que les archéologues voient se diffuser d’est en ouest à travers l’Europe.
  • Peut-on parler d’un « monde cardial » ? L’expression a pu être utilisée, mais comme pour les cultures précédentes, l’usage est généralement d’en parler sous la forme d’un substantif, avec majuscule : le Cardial, le Rubané, l’Azilien, le Gravettien, l’Aurignacien, etc.

 


4 600 av. J.-C. – Pierres levées et haches de jade à l’occident du monde

« Il semble bien que Carnac ait été, un temps, le centre du monde… » – d’un monde, ou deux. « Loin d’être l’apanage d’une civilisation atlantique, le mégalithisme de Carnac signale le centre aveugle d’un monde spirituel et politique inaccessible dont le jade est la matière la plus précieuse. » Selon Grégor Marchand, il y aurait ainsi deux mondes : celui, atlantique, des mégalithes et celui, européen, du jade.

  • Peut-on parler d’un « monde atlantique » ? L’expression semble utilisée de façon assez floue pour désigner une culture particulière de l’Ouest français.
  • Peut-on parler d’un « monde de l’Europe du jade » ? L’expression elle-même n’est pas soutenable. En revanche, l’idée s’appuie sur l’identification de réseaux d’échanges qui semblent avoir structuré un espace et lui avoir donné une certaine unité.

 


600 av. J.-C. – La Grèce avec ou sans la Gaule

Marseille aurait longtemps été une cité relativement isolée de son arrière-pays celte. Vincent Azoulay remet ce port dans le contexte des réseaux marchands de la Méditerranée, en l’occurrence celui des Phocéens, « un puissant réseau ionien, en concurrence avec les circuits étrusques et phénico-carthaginois présents depuis longtemps dans la zone ».

  • Peut-on parler d’un « monde ionien » ou d’un « monde grec » ? Les deux expressions sont utilisées, le « monde ionien » constituant une partie du « monde grec ». L’intérêt ici est de s’interroger sur la situation d’une agglomération en bordure de ce monde grec, à l’interface avec un monde celte. Les Phocéens de Marseille étaient-ils « au bord du monde » ?

 


500 av. J.-C. – Le dernier des Celtes

L’analyse de Laurent Olivier à propos de la tombe de Vix illustre parfaitement mon commentaire liminaire. Lorsqu’il écrit que cette découverte apportait des informations sur « l’histoire des relations du monde celtique avec les civilisations méditerranéennes classiques », on perçoit que les notions de « monde » et de « civilisation » sont perçues par l’auteur comme quasiment interchangeables. Ce que confirme une phrase plus loin : « de manière révélatrice, ces deux séries d’objets renvoient à des mondes différents ».

  • Peut-on parler d’un « monde celte » ? L’expression est largement usitée. Pourtant, le monde celte est sans doute le grand absent de cette première partie. La définition des Celtes, comme ensemble civilisationnel, aurait mérité une mise au point.
  • Peut-on parler de « monde(s) méditerranéen(s) » ? d’un « monde gréco-étrusque » ? La notion est assez floue.

 


52 av. J.-C. – Alésia ou le sens de la défaite

Yann Potin ne parle pas de « monde romain », même s’il suggère la possibilité de considérer que la romanisation, c’est-à-dire l’intégration progressive, pluriséculaire, des Gaules dans le territoire romain, comme une mondialisation.

  • Peut-on parler d’un « monde romain » ? L’expression est ancrée dans l’usage. La mondialisation romaine constitue désormais un champ historiographique reconnu, et qui mériterait peut-être davantage d’attention en France.

Manille, 1577 : Montaillou mondialisé

Recension avec un peu de retard…

RemordsRomain Bertrand, 2015, Le Long Remords de la conquête, Paris, Seuil.

Le dernier livre de Romain Bertrand n’est pas un livre d’histoire globale. Il l’affirme avec la plus grande netteté et se positionne pleinement dans le champ de l’histoire connectée. Ceci pourrait paraître une vaine querelle d’étiquettes, et je souscrirai volontiers à la remarque, ayant souvent dénoncé les cloisonnements interdisciplinaires, et donc, a fortiori, intra-. Mais l’histoire globale reste méprisée. De ce point de vue, le positionnement de Romain Bertrand a le mérite de l’honnêteté : l’histoire globale lui paraît fumeuse, et ce qu’il apprécie, c’est d’être au plus près des hommes. Il n’a pas l’intention « de prendre la parole à la place des acteurs, mais plutôt d’habiter avec la même intensité chacun des lieux de leur parole » (p. 25). Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase du géographe André Allix, citée par Lucien Febvre : « … quand il écrit : “Avant tout, c’est dans la vie qu’il faut vivre, et c’est la vie qu’il faut faire connaître”, – il me pardonnera bien de ne pas me sentir d’aise. Et même de le compromettre tout à fait en l’inscrivant, une fois de plus, sur notre livre – aux Annales »[1]. Nul doute que Romain Bertrand y a sa place. Par la posture historiographique comme par la qualité d’écriture.

Spadassin de l’histoire connectée, disciple d’Ockham, il entend bien faire le ménage parmi les artefacts qui encombreraient l’histoire globale et la « délester des entités monumentales – Empires, Cultures, Religions ». Je ne suis pas sûr que ces concepts soient particulièrement le propre de ce type d’histoire, et c’est donc plutôt une certaine historiographie, laissée dans l’ombre, qui serait visée ici. Sa définition de l’histoire connectée n’en est pas moins belle et précise : « Ses principes sont déjà connus : centrée sur l’ici et le maintenant de l’interaction, attentive à la contingence de son déroulement comme à la polysémie des identifications qui s’y donnent cours, ouverte à l’examen sans préjugé des sources extra-européennes, soucieuses d’inventorier aussi bien les discordances de coutumes que les analogies de pensée entre les mondes en présence, l’“histoire connectée” s’offre tel un remède à ces vastes fresques qui, sous couvert d’aller partout où l’Europe a cru aller, enjambant les siècles et les continents, réifient les Cultures et entonnent l’hymne guerrier de l’incommensurabilité. Le risque existe, pourtant, qu’à trop mettre l’accent sur les “circulations” sans en signaler les contraintes, à trop emboîter le pas à ces voyageurs qui ont goulûment fait le récit de leurs voyages, se trouve réhabilitée, en guise d’histoire critique des “expansions”, la glose facile des littératures du lointain. Ce serait alors, à nouveau, histoire de doctes et de diplomates, parcourant sans entraves un globe sans relief.

Pour parer à ce danger, il faut réduire la focale de l’analyse, tailler serré l’espace et les chronologies du récit, cheminer au rythme des acteurs sans chercher à en dire plus qu’ils n’en savaient. » (p. 25)

Romain Bertrand défend une forme d’atomisme qui ramène tout à l’échelle humaine. Cet humanisme est généreux ; faudrait-il pour autant considérer que les États, les cycles économiques, les classes sociales, les mouvements littéraires ne sont que chimères ? La critique, sur le plan ontologique, est importante et appelle une réponse qui dépasserait ce simple compte-rendu. Je m’en tiendrai plutôt ici à un objectif que semblerait se poser Romain Bertrand, même si ce n’est qu’esquissé entre deux phrases : « aider à presser le pas » du mariage entre l’histoire globale et la micro-histoire. C’est le projet de « microhistoire globale ».

Cette histoire connectée parvient-elle à mieux envisager l’articulation du micro- et du macro- ?

L’ouvrage est né de l’archive : l’enregistrement d’un procès d’un enfant, Diego de Ávila, accusé de sorcellerie, à Manille, en 1577. À partir de là, Romain Bertrand s’est attaché à identifier tous les acteurs d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, à en cerner le rôle et à comprendre les raisons de leurs actes : l’Enfant, qui aurait participé avec deux « sorcières » indiennes à l’empoisonnement et qui, surtout, aurait raconté avoir rêvé de démons et d’un gouverneur dévoré par les vices ; le Gouverneur, précisément, Francisco de Sande, qui n’a pas participé à la conquête, puisqu’il n’est arrivé aux Philippines qu’en 1575, et qui se lance dans une politique de remise au pas de ce territoire lointain ; les Frères, de l’ordre des Augustins, Alonso Jiménez et Alonso Gutiérrez, qui sont porteurs d’un discours critique de la conquête et du pouvoir temporal qui pourrait avoir influencé les « visions » de l’Enfant ; et les dites « Sorcières », Inés Sinapas et Beatriz, à qui Roman Bertrand tente de redonner une vision autonome, notamment dans les pratiques rituelles, par-delà le biais des traductions et des interprétations espagnoles de l’époque. Je n’en détaillerai pas davantage l’analyse, très fine, qui amène le lecteur au cœur du travail de l’enquête historique. Disons simplement que c’est un immense plaisir de lecture, et qui fait naître un regret, celui de ne pas avoir été là, aux côtés de l’auteur, dans le déchiffrement de toutes ces archives.

Attardons-nous davantage sur la conclusion. L’affaire est un lieu de contact, où plusieurs mondes s’entrecroisent, s’entrechoquent, comme l’écrit Romain Bertrand. Et l’enjeu historiographique est bien là : « L’essentiel du programme théorique et descriptif d’une ethnographie historique des situations de contact entre sociétés distantes […] consiste donc, dans le temps de l’écriture, non seulement à démultiplier en les dépliant les mondes que les archives de la Conquête unifient en trompe-l’œil, mais aussi à les repeupler d’une myriade d’êtres invisibles escamotés de ce récit tronqué du passé qui s’est paré – en toute immodestie – du nom de Modernité » (p. 311). Il en vient ainsi à plaider pour une histoire-mondes. La formule est plutôt heureuse, mais interpelle.

Outre le fait qu’elle semble contrevenir à la règle posée à l’initial, à savoir de ne pas s’encombrer d’objets trop grands, la notion de « monde » ne reçoit pas de définition précise, ou du moins reçoit-elle une de ses définitions familières, reprises par la sociologie. Les mondes seraient ici davantage à comprendre comme des groupes sociaux partageant une même Weltanschauung et les mêmes intérêts. Peut-être même faudrait-il inverser le propos en disant que c’est l’identification de ces différentes « perceptions mondaines » qui permettrait à l’historien de distinguer différents groupes à l’intérieur d’une société globale faussement unifiée. La démarche qui consiste à montrer que la divergence de vision met à nu la division sociale renvoie à Pierre Bourdieu ; mais on perçoit bien en quoi l’expression de « monde », sans être originale, peut semer la confusion dans le débat historiographique actuelle, par rapport à des définitions plus géohistoriques de monde, comme espace dont les différentes parties sont interconnectées, et de Monde, comme l’espace global unifié par la multiplication des interconnexions entre ses différentes parties. Cet usage n’est d’ailleurs pas totalement absent du livre de Romain Bertrand, comme dans ce passage : « Monde musulman, ensuite, car l’émergence de sociétés politiques centralisées dans les Sulu et à Mindanao prend place dans la chronologie au long cours de la diffusion d’est en ouest de l’islam dans les mondes archipélagiques sud-est asiatiques » (p. 233). L’« histoire-mondes » proposée par l’auteur, tout en étant très pertinente, entre ici en confusion, sinon en opposition, avec « l’histoire-monde » pour laquelle plaide par exemple Patrick Boucheron[2].

Au-delà, précisément, ce livre – malgré lui ? – participe à l’écriture d’une histoire globale.

Pour le dire simplement, sans mondialisation, ce procès n’aurait pas eu lieu et, de fait, on peut retrouver plusieurs structures d’une mondialisation en actes.

La première, qui participe du titre même de l’ouvrage, est la conquête. L’expansion de quelques puissances européennes à partir du XVe siècle est un fait massif. Romain Bertrand en retrace ainsi les étapes et les modalités. Cette avancée espagnole, qui bafoue le traité de Saragosse de 1529, n’est pas sans provoquer de tensions avec les Portugais. Dès 1565, les troupes de Legazpi sont confrontées à l’hostilité de ces derniers, implantés aux Moluques. En 1568, la flotte portugaise de Gonzalo Pereira entame un blocus du camp espagnol et la guerre n’est évitée que de justesse. En 1574, c’est à l’attaque du corsaire chinois Limahong que les Espagnols durent faire face. Mais la conquête se poursuit, progressivement, jusqu’en 1582 (cf. carte p. 162) et s’accompagne d’une prise de possession garantie par le système de l’encomedia qui « forme la véritable pierre d’angle du prestige et de la puissance du conquistador » (p. 77). Ce lotissement des conquérants leur assure une source de revenus par le prélèvement de tributs sur un nombre plus ou moins important de villages, au risque d’en pressurer les habitants – au risque que ceux-ci se révoltent, comme cet encomendero de l’île de Marinduque, assassiné, car exerçant un pouvoir « tyrannique », d’après le récit qu’en fit le frère Alonso de Castro, dans une lettre de juillet 1578. Cette violence nourrit-elle des remords ? On pourrait le croire, selon le titre du livre, mais Romain Bertrand le dit bien : ce remord fait partie du rôle, rien n’indique qu’il ne soit réel. À la veille de mourir, les conquérants lèguent une partie de leurs terres à des œuvres pieuses. En 1603, le capitaine Pedro Sarmiento donna un terrain au couvent de Cebu ; quatre ans plus tard, il lui accorda une somme pour la fondation d’une chapellenie. Cependant, la critique, elle, est réelle. Élaborée à l’université de Salamanque autour de Francisco de Vitoria, elle se diffuse jusqu’aux Philippines. « Du fait du désastreux exemple que les Espagnols leur montrent, il n’y a pas parmi les Indiens autant de chrétiens qu’il pourrait en avoir, car lorsque nous leur enseignons la loi de Dieu ils nous renvoient aussitôt à la figure la manière dont ceux-ci mènent leur existence, et lorsqu’on leur dit que la loi de Dieu dispose que le chrétien ne peut ni voler ni tuer, et qu’il doit être propre de corps et d’âme, ils répondent : eh bien alors, pourquoi les Castillans ne la suivent-ils pas ? » déplore un anonyme.

La deuxième structure, évoquée par Romain Bertrand, et quelque peu moquée dans son prélude, est la circulation. On pourrait multiplier les exemples. Des livres : le premier témoignage sur l’arrivée de livres aux Philippines date de 1583, il s’agit d’une bibliothèque privée de 54 volumes, en provenance de Mexico (p. 202). Des objets liturgiques : plusieurs lienzos (des petites images religieuses) en 1569, six retables en 1571, une cloche fabriquée à Acapulco. De marchandises chinoises vers la Nouvelle-Espagne : bijoux, or, épices, tissus, porcelaines (p. 189). Des matières premières et des objets divers : en 1576, le gouverneur dresse la liste de ce qu’il faut faire venir le plus rapidement possible de Nouvelle-Espagne, voire de Castille : fer, poudre, salpêtre, étoupe, voiles, gréements, graisse à canon, pointes de lances, pierres de meules, marteaux, tenailles, herminettes… (p. 56). Des personnes : l’enfant, Diego, qui, en 1579, est envoyé à Mexico où il est à nouveau entendu, et acquitté ; Diego Jiménez, qui, une fois fortune faite, écrit à sa femme, restée à Séville, pour qu’elle le rejoigne à Mexico, à mi-chemin (p. 190) ; Francisco de Sande, le gouverneur, originaire de Caceres, vers 1530, et qui meurt en 1602, à Santafé de Bogotá, après avoir occupé diverses fonctions à Mexico, à Manille, au Guatemala (cf. carte p. 88-89.) ; esclaves anonymes, dont font commerce les Portugais (p. 198). Des lettres : des milliers de demandes d’intercession sont envoyées au roi, à Madrid (p. 213). De l’argent : à la fin des années 1570, Sande envoie à son frère 1 100 ducats pour que celui-ci achète un charge d’échevinage à Cáceres (p. 126). Des croyances et des pratiques religieuses : Roman Bertrand discute ainsi de la pénétration de l’islam aux Philippes au XVIe siècle (cf. la carte pp. 236-237) et entrouvre la question d’un choc des mondialisations, notamment aux Visayas, qui « se situent donc, dans la seconde moitié du XVIe siècle, au sein de la zone de confluence houleuse entre deux flux exogènes et antagoniques, à savoir l’islam, qui vient de l’ouest, et l’Espagne, qui vient de l’est » (p. 239). Manille est bien un espace connecté, et ce dans un espace global mis en mouvement par les Européens. De ce point de vue, l’ouvrage fait écho aux travaux de Serge Gruzinski.

La troisième est l’uniformisation. La politique menée par le gouverneur, Sande, s’inscrit dans une volonté plus large de remise en ordre des « affaires des Indes ». Juan de Ovando, à la tête du Conseil des Indes de 1571 à 1575, a présidé à la publication en 1573 des Ordonnances concernant la découverte, les nouveaux peuplements et les pacifications, qui constituent le nouveau cadre légal de ce qu’il ne convient plus d’appeler conquista : « Puisqu’elles se doivent d’être accomplies avec autant de paix et de charité que possible, les découvertes ne doivent porter ni le titre, ni le nom de conquêtes. » Le temps des capitaines est terminé. L’heure est à la vérification des comptes (p. 71). Cependant, cette autorité du gouverneur Sande s’exerce dans une structure récente et incomplète : en 1577, il n’y a encore aucun commissaire de l’Inquisition, ni même un évêque (p. 41). Le procès contre l’Enfant et les Sorcières s’inscrit donc dans une faille. Car le recadrage est aussi moral, dans la lutte contre le vice, comme la pratique des jeux de cartes. Ce qui concerne tout le monde, les soldats (p. 93) autant que les religieux eux-mêmes, rappelés à la règle (p. 95).

Ceci n’est pas un inventaire à la Prévert ni le simple constat d’une circulation. Pour revenir à la question ontologique, on peut s’interroger sur ce qui fait un monde, au sens géohistorique du terme. Or, si on relit La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel, on constatera que la réponse n’est pas tellement à chercher du côté du milieu, mais bien du côté des hommes : « La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, par les liaisons qu’il implique, par les routes qui le conduisent. »[3] Il le notait dans son cahier, pendant qu’il était prisonnier en Allemagne : « Nous ne comprendrons la Méditerranée du point de la vie collective et de son histoire que comme un espace-mouvement. Elle est toute en actes répercutées […] tout en écho retransmis d’un bout à l’autre de son étendue. »[4] C’est la mise en mouvement qui crée le Monde. Et comme l’écrit Denis Retaillé, « pour saisir les lieux de la mondialisation dans leur mondialité, il faut capter leur mouvement ou plus exactement la manière dont la mobilité (l’état général de mouvement) est captée et par quoi »[5]. Or, précisément, Manille fait « saillance », elle est un point de condensation de la mondialisation, un lieu où les mondes se nouent.

Ce qu’il manquerait pour faire de ce livre une véritable histoire globale est la question de la perception du Monde. Rien, dans les éléments cités par Romain Bertrand, ne permet d’y suppléer : absence réelle ou choix de l’historien ? Il y a bien cette trace d’une conscience cosmopolite dans la description de Luzon par le dominicain Juan Cobo, en 1590, mais il faudrait lire le texte dans son ensemble pour ne pas risquer la surinterprétation : « Il y a en cette île tant d’étrangers que l’on pourrait disserter sans fin sur les différences entre les pays et les peuples. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties de la Castille, de nombreux Portugais, des Flamands, des Grecs de l’intérieur de la Grèce, des Insulaires de la Crète et des Canaries, des Indiens du Mexique, des Nègres de Guinée, certains venus via la Castille, d’autres amenés ici par les Portugais. On trouve même [à Manille] un Maure africain avec son turban. Il y a aussi une quantité prodigieuse de Chinois de toutes sortes, car ils diffèrent entre eux autant que les Italiens des Espagnols. Il y a encore des Japonais et des Javanais de l’île de Java, des Bengalis du Bengale et un nombre infini de gens de toutes les îles voisines. Il n’est pas même possible de décrire tous les types de métis que l’on trouve ici, car il s’y opère un nombre incalculable de mélanges de populations. » (pp. 256-257).

Pour conclure, ce livre, à mes yeux, n’en est pas sans rappeler celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, paru en 1975, sauf qu’il ne s’agit plus ici d’un village perdu du Midi de la France, mais d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, d’un monde en train de se globaliser. Dans les deux, c’est bien l’histoire d’une mise au pas, par le pouvoir politique et religieux ; c’est l’échelle qui est différente. Et ce n’est pas un détail. Mais ce qui est sincèrement passionnant pour un historien du global, c’est le potentiel de recherches que révèle l’ouvrage de Romain Bertrand. Celui-ci choisit, presque au hasard, une histoire, au milieu des archives, et en en démêlant les fils, c’est le Monde qui vient à lui, un Monde composé de mondes, au sens sociologique et au sens géographique. Romain Bertrand évoque le sociologue Erving Goffman, membre de l’école de Chicago. Pourtant, son travail fait davantage penser à l’école de Manchester et notamment à la méthode de l’« étude de cas élargie/étendue » (extended case method), développée par les anthropologues Max Gluckman et Jaap Van Velsen, reprise, entre autres, par Michael Burawoy ou Mar Abélès. L’immersion dans la Manille de la fin des années 1570 à laquelle nous convie avec merveille Romain Bertrand n’a rien d’une introversion, car que de mondes y a-t-il en ce lieu !

Resterait peut-être à écrire un livre à quatre mains, pour penser à parts égales le local et le global.

[1] Lucien Febvre, 1950, « Sisyphe et les géographes », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 1, p. 90. La phrase d’André Allix est elle-même tirée de « L’esprit et les méthodes de la géographie », Les Études rhodaniennes, 1948, vol. 23, n° 4, p. 309.

[2] Patrick Boucheron & Nicolas Delalande, 2013, Pour une histoire-monde, Paris, Puf.

[3] Fernand Braudel, 1948, p. 238.

[4] Fernand Braudel, « Notes et remarques additives à “La Méditerranée” et au “Monde méditerranée” », Cahiers de l’Oflag, f°201, cité par Giulania Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, p. 95.

[5] Denis Retaillé, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, pp. 194-195.