Manille, 1577 : Montaillou mondialisé

Recension avec un peu de retard…

RemordsRomain Bertrand, 2015, Le Long Remords de la conquête, Paris, Seuil.

Le dernier livre de Romain Bertrand n’est pas un livre d’histoire globale. Il l’affirme avec la plus grande netteté et se positionne pleinement dans le champ de l’histoire connectée. Ceci pourrait paraître une vaine querelle d’étiquettes, et je souscrirai volontiers à la remarque, ayant souvent dénoncé les cloisonnements interdisciplinaires, et donc, a fortiori, intra-. Mais l’histoire globale reste méprisée. De ce point de vue, le positionnement de Romain Bertrand a le mérite de l’honnêteté : l’histoire globale lui paraît fumeuse, et ce qu’il apprécie, c’est d’être au plus près des hommes. Il n’a pas l’intention « de prendre la parole à la place des acteurs, mais plutôt d’habiter avec la même intensité chacun des lieux de leur parole » (p. 25). Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase du géographe André Allix, citée par Lucien Febvre : « … quand il écrit : “Avant tout, c’est dans la vie qu’il faut vivre, et c’est la vie qu’il faut faire connaître”, – il me pardonnera bien de ne pas me sentir d’aise. Et même de le compromettre tout à fait en l’inscrivant, une fois de plus, sur notre livre – aux Annales »[1]. Nul doute que Romain Bertrand y a sa place. Par la posture historiographique comme par la qualité d’écriture.

Spadassin de l’histoire connectée, disciple d’Ockham, il entend bien faire le ménage parmi les artefacts qui encombreraient l’histoire globale et la « délester des entités monumentales – Empires, Cultures, Religions ». Je ne suis pas sûr que ces concepts soient particulièrement le propre de ce type d’histoire, et c’est donc plutôt une certaine historiographie, laissée dans l’ombre, qui serait visée ici. Sa définition de l’histoire connectée n’en est pas moins belle et précise : « Ses principes sont déjà connus : centrée sur l’ici et le maintenant de l’interaction, attentive à la contingence de son déroulement comme à la polysémie des identifications qui s’y donnent cours, ouverte à l’examen sans préjugé des sources extra-européennes, soucieuses d’inventorier aussi bien les discordances de coutumes que les analogies de pensée entre les mondes en présence, l’“histoire connectée” s’offre tel un remède à ces vastes fresques qui, sous couvert d’aller partout où l’Europe a cru aller, enjambant les siècles et les continents, réifient les Cultures et entonnent l’hymne guerrier de l’incommensurabilité. Le risque existe, pourtant, qu’à trop mettre l’accent sur les “circulations” sans en signaler les contraintes, à trop emboîter le pas à ces voyageurs qui ont goulûment fait le récit de leurs voyages, se trouve réhabilitée, en guise d’histoire critique des “expansions”, la glose facile des littératures du lointain. Ce serait alors, à nouveau, histoire de doctes et de diplomates, parcourant sans entraves un globe sans relief.

Pour parer à ce danger, il faut réduire la focale de l’analyse, tailler serré l’espace et les chronologies du récit, cheminer au rythme des acteurs sans chercher à en dire plus qu’ils n’en savaient. » (p. 25)

Romain Bertrand défend une forme d’atomisme qui ramène tout à l’échelle humaine. Cet humanisme est généreux ; faudrait-il pour autant considérer que les États, les cycles économiques, les classes sociales, les mouvements littéraires ne sont que chimères ? La critique, sur le plan ontologique, est importante et appelle une réponse qui dépasserait ce simple compte-rendu. Je m’en tiendrai plutôt ici à un objectif que semblerait se poser Romain Bertrand, même si ce n’est qu’esquissé entre deux phrases : « aider à presser le pas » du mariage entre l’histoire globale et la micro-histoire. C’est le projet de « microhistoire globale ».

Cette histoire connectée parvient-elle à mieux envisager l’articulation du micro- et du macro- ?

L’ouvrage est né de l’archive : l’enregistrement d’un procès d’un enfant, Diego de Ávila, accusé de sorcellerie, à Manille, en 1577. À partir de là, Romain Bertrand s’est attaché à identifier tous les acteurs d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, à en cerner le rôle et à comprendre les raisons de leurs actes : l’Enfant, qui aurait participé avec deux « sorcières » indiennes à l’empoisonnement et qui, surtout, aurait raconté avoir rêvé de démons et d’un gouverneur dévoré par les vices ; le Gouverneur, précisément, Francisco de Sande, qui n’a pas participé à la conquête, puisqu’il n’est arrivé aux Philippines qu’en 1575, et qui se lance dans une politique de remise au pas de ce territoire lointain ; les Frères, de l’ordre des Augustins, Alonso Jiménez et Alonso Gutiérrez, qui sont porteurs d’un discours critique de la conquête et du pouvoir temporal qui pourrait avoir influencé les « visions » de l’Enfant ; et les dites « Sorcières », Inés Sinapas et Beatriz, à qui Roman Bertrand tente de redonner une vision autonome, notamment dans les pratiques rituelles, par-delà le biais des traductions et des interprétations espagnoles de l’époque. Je n’en détaillerai pas davantage l’analyse, très fine, qui amène le lecteur au cœur du travail de l’enquête historique. Disons simplement que c’est un immense plaisir de lecture, et qui fait naître un regret, celui de ne pas avoir été là, aux côtés de l’auteur, dans le déchiffrement de toutes ces archives.

Attardons-nous davantage sur la conclusion. L’affaire est un lieu de contact, où plusieurs mondes s’entrecroisent, s’entrechoquent, comme l’écrit Romain Bertrand. Et l’enjeu historiographique est bien là : « L’essentiel du programme théorique et descriptif d’une ethnographie historique des situations de contact entre sociétés distantes […] consiste donc, dans le temps de l’écriture, non seulement à démultiplier en les dépliant les mondes que les archives de la Conquête unifient en trompe-l’œil, mais aussi à les repeupler d’une myriade d’êtres invisibles escamotés de ce récit tronqué du passé qui s’est paré – en toute immodestie – du nom de Modernité » (p. 311). Il en vient ainsi à plaider pour une histoire-mondes. La formule est plutôt heureuse, mais interpelle.

Outre le fait qu’elle semble contrevenir à la règle posée à l’initial, à savoir de ne pas s’encombrer d’objets trop grands, la notion de « monde » ne reçoit pas de définition précise, ou du moins reçoit-elle une de ses définitions familières, reprises par la sociologie. Les mondes seraient ici davantage à comprendre comme des groupes sociaux partageant une même Weltanschauung et les mêmes intérêts. Peut-être même faudrait-il inverser le propos en disant que c’est l’identification de ces différentes « perceptions mondaines » qui permettrait à l’historien de distinguer différents groupes à l’intérieur d’une société globale faussement unifiée. La démarche qui consiste à montrer que la divergence de vision met à nu la division sociale renvoie à Pierre Bourdieu ; mais on perçoit bien en quoi l’expression de « monde », sans être originale, peut semer la confusion dans le débat historiographique actuelle, par rapport à des définitions plus géohistoriques de monde, comme espace dont les différentes parties sont interconnectées, et de Monde, comme l’espace global unifié par la multiplication des interconnexions entre ses différentes parties. Cet usage n’est d’ailleurs pas totalement absent du livre de Romain Bertrand, comme dans ce passage : « Monde musulman, ensuite, car l’émergence de sociétés politiques centralisées dans les Sulu et à Mindanao prend place dans la chronologie au long cours de la diffusion d’est en ouest de l’islam dans les mondes archipélagiques sud-est asiatiques » (p. 233). L’« histoire-mondes » proposée par l’auteur, tout en étant très pertinente, entre ici en confusion, sinon en opposition, avec « l’histoire-monde » pour laquelle plaide par exemple Patrick Boucheron[2].

Au-delà, précisément, ce livre – malgré lui ? – participe à l’écriture d’une histoire globale.

Pour le dire simplement, sans mondialisation, ce procès n’aurait pas eu lieu et, de fait, on peut retrouver plusieurs structures d’une mondialisation en actes.

La première, qui participe du titre même de l’ouvrage, est la conquête. L’expansion de quelques puissances européennes à partir du XVe siècle est un fait massif. Romain Bertrand en retrace ainsi les étapes et les modalités. Cette avancée espagnole, qui bafoue le traité de Saragosse de 1529, n’est pas sans provoquer de tensions avec les Portugais. Dès 1565, les troupes de Legazpi sont confrontées à l’hostilité de ces derniers, implantés aux Moluques. En 1568, la flotte portugaise de Gonzalo Pereira entame un blocus du camp espagnol et la guerre n’est évitée que de justesse. En 1574, c’est à l’attaque du corsaire chinois Limahong que les Espagnols durent faire face. Mais la conquête se poursuit, progressivement, jusqu’en 1582 (cf. carte p. 162) et s’accompagne d’une prise de possession garantie par le système de l’encomedia qui « forme la véritable pierre d’angle du prestige et de la puissance du conquistador » (p. 77). Ce lotissement des conquérants leur assure une source de revenus par le prélèvement de tributs sur un nombre plus ou moins important de villages, au risque d’en pressurer les habitants – au risque que ceux-ci se révoltent, comme cet encomendero de l’île de Marinduque, assassiné, car exerçant un pouvoir « tyrannique », d’après le récit qu’en fit le frère Alonso de Castro, dans une lettre de juillet 1578. Cette violence nourrit-elle des remords ? On pourrait le croire, selon le titre du livre, mais Romain Bertrand le dit bien : ce remord fait partie du rôle, rien n’indique qu’il ne soit réel. À la veille de mourir, les conquérants lèguent une partie de leurs terres à des œuvres pieuses. En 1603, le capitaine Pedro Sarmiento donna un terrain au couvent de Cebu ; quatre ans plus tard, il lui accorda une somme pour la fondation d’une chapellenie. Cependant, la critique, elle, est réelle. Élaborée à l’université de Salamanque autour de Francisco de Vitoria, elle se diffuse jusqu’aux Philippines. « Du fait du désastreux exemple que les Espagnols leur montrent, il n’y a pas parmi les Indiens autant de chrétiens qu’il pourrait en avoir, car lorsque nous leur enseignons la loi de Dieu ils nous renvoient aussitôt à la figure la manière dont ceux-ci mènent leur existence, et lorsqu’on leur dit que la loi de Dieu dispose que le chrétien ne peut ni voler ni tuer, et qu’il doit être propre de corps et d’âme, ils répondent : eh bien alors, pourquoi les Castillans ne la suivent-ils pas ? » déplore un anonyme.

La deuxième structure, évoquée par Romain Bertrand, et quelque peu moquée dans son prélude, est la circulation. On pourrait multiplier les exemples. Des livres : le premier témoignage sur l’arrivée de livres aux Philippines date de 1583, il s’agit d’une bibliothèque privée de 54 volumes, en provenance de Mexico (p. 202). Des objets liturgiques : plusieurs lienzos (des petites images religieuses) en 1569, six retables en 1571, une cloche fabriquée à Acapulco. De marchandises chinoises vers la Nouvelle-Espagne : bijoux, or, épices, tissus, porcelaines (p. 189). Des matières premières et des objets divers : en 1576, le gouverneur dresse la liste de ce qu’il faut faire venir le plus rapidement possible de Nouvelle-Espagne, voire de Castille : fer, poudre, salpêtre, étoupe, voiles, gréements, graisse à canon, pointes de lances, pierres de meules, marteaux, tenailles, herminettes… (p. 56). Des personnes : l’enfant, Diego, qui, en 1579, est envoyé à Mexico où il est à nouveau entendu, et acquitté ; Diego Jiménez, qui, une fois fortune faite, écrit à sa femme, restée à Séville, pour qu’elle le rejoigne à Mexico, à mi-chemin (p. 190) ; Francisco de Sande, le gouverneur, originaire de Caceres, vers 1530, et qui meurt en 1602, à Santafé de Bogotá, après avoir occupé diverses fonctions à Mexico, à Manille, au Guatemala (cf. carte p. 88-89.) ; esclaves anonymes, dont font commerce les Portugais (p. 198). Des lettres : des milliers de demandes d’intercession sont envoyées au roi, à Madrid (p. 213). De l’argent : à la fin des années 1570, Sande envoie à son frère 1 100 ducats pour que celui-ci achète un charge d’échevinage à Cáceres (p. 126). Des croyances et des pratiques religieuses : Roman Bertrand discute ainsi de la pénétration de l’islam aux Philippes au XVIe siècle (cf. la carte pp. 236-237) et entrouvre la question d’un choc des mondialisations, notamment aux Visayas, qui « se situent donc, dans la seconde moitié du XVIe siècle, au sein de la zone de confluence houleuse entre deux flux exogènes et antagoniques, à savoir l’islam, qui vient de l’ouest, et l’Espagne, qui vient de l’est » (p. 239). Manille est bien un espace connecté, et ce dans un espace global mis en mouvement par les Européens. De ce point de vue, l’ouvrage fait écho aux travaux de Serge Gruzinski.

La troisième est l’uniformisation. La politique menée par le gouverneur, Sande, s’inscrit dans une volonté plus large de remise en ordre des « affaires des Indes ». Juan de Ovando, à la tête du Conseil des Indes de 1571 à 1575, a présidé à la publication en 1573 des Ordonnances concernant la découverte, les nouveaux peuplements et les pacifications, qui constituent le nouveau cadre légal de ce qu’il ne convient plus d’appeler conquista : « Puisqu’elles se doivent d’être accomplies avec autant de paix et de charité que possible, les découvertes ne doivent porter ni le titre, ni le nom de conquêtes. » Le temps des capitaines est terminé. L’heure est à la vérification des comptes (p. 71). Cependant, cette autorité du gouverneur Sande s’exerce dans une structure récente et incomplète : en 1577, il n’y a encore aucun commissaire de l’Inquisition, ni même un évêque (p. 41). Le procès contre l’Enfant et les Sorcières s’inscrit donc dans une faille. Car le recadrage est aussi moral, dans la lutte contre le vice, comme la pratique des jeux de cartes. Ce qui concerne tout le monde, les soldats (p. 93) autant que les religieux eux-mêmes, rappelés à la règle (p. 95).

Ceci n’est pas un inventaire à la Prévert ni le simple constat d’une circulation. Pour revenir à la question ontologique, on peut s’interroger sur ce qui fait un monde, au sens géohistorique du terme. Or, si on relit La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel, on constatera que la réponse n’est pas tellement à chercher du côté du milieu, mais bien du côté des hommes : « La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, par les liaisons qu’il implique, par les routes qui le conduisent. »[3] Il le notait dans son cahier, pendant qu’il était prisonnier en Allemagne : « Nous ne comprendrons la Méditerranée du point de la vie collective et de son histoire que comme un espace-mouvement. Elle est toute en actes répercutées […] tout en écho retransmis d’un bout à l’autre de son étendue. »[4] C’est la mise en mouvement qui crée le Monde. Et comme l’écrit Denis Retaillé, « pour saisir les lieux de la mondialisation dans leur mondialité, il faut capter leur mouvement ou plus exactement la manière dont la mobilité (l’état général de mouvement) est captée et par quoi »[5]. Or, précisément, Manille fait « saillance », elle est un point de condensation de la mondialisation, un lieu où les mondes se nouent.

Ce qu’il manquerait pour faire de ce livre une véritable histoire globale est la question de la perception du Monde. Rien, dans les éléments cités par Romain Bertrand, ne permet d’y suppléer : absence réelle ou choix de l’historien ? Il y a bien cette trace d’une conscience cosmopolite dans la description de Luzon par le dominicain Juan Cobo, en 1590, mais il faudrait lire le texte dans son ensemble pour ne pas risquer la surinterprétation : « Il y a en cette île tant d’étrangers que l’on pourrait disserter sans fin sur les différences entre les pays et les peuples. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties de la Castille, de nombreux Portugais, des Flamands, des Grecs de l’intérieur de la Grèce, des Insulaires de la Crète et des Canaries, des Indiens du Mexique, des Nègres de Guinée, certains venus via la Castille, d’autres amenés ici par les Portugais. On trouve même [à Manille] un Maure africain avec son turban. Il y a aussi une quantité prodigieuse de Chinois de toutes sortes, car ils diffèrent entre eux autant que les Italiens des Espagnols. Il y a encore des Japonais et des Javanais de l’île de Java, des Bengalis du Bengale et un nombre infini de gens de toutes les îles voisines. Il n’est pas même possible de décrire tous les types de métis que l’on trouve ici, car il s’y opère un nombre incalculable de mélanges de populations. » (pp. 256-257).

Pour conclure, ce livre, à mes yeux, n’en est pas sans rappeler celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, paru en 1975, sauf qu’il ne s’agit plus ici d’un village perdu du Midi de la France, mais d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, d’un monde en train de se globaliser. Dans les deux, c’est bien l’histoire d’une mise au pas, par le pouvoir politique et religieux ; c’est l’échelle qui est différente. Et ce n’est pas un détail. Mais ce qui est sincèrement passionnant pour un historien du global, c’est le potentiel de recherches que révèle l’ouvrage de Romain Bertrand. Celui-ci choisit, presque au hasard, une histoire, au milieu des archives, et en en démêlant les fils, c’est le Monde qui vient à lui, un Monde composé de mondes, au sens sociologique et au sens géographique. Romain Bertrand évoque le sociologue Erving Goffman, membre de l’école de Chicago. Pourtant, son travail fait davantage penser à l’école de Manchester et notamment à la méthode de l’« étude de cas élargie/étendue » (extended case method), développée par les anthropologues Max Gluckman et Jaap Van Velsen, reprise, entre autres, par Michael Burawoy ou Mar Abélès. L’immersion dans la Manille de la fin des années 1570 à laquelle nous convie avec merveille Romain Bertrand n’a rien d’une introversion, car que de mondes y a-t-il en ce lieu !

Resterait peut-être à écrire un livre à quatre mains, pour penser à parts égales le local et le global.

[1] Lucien Febvre, 1950, « Sisyphe et les géographes », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 1, p. 90. La phrase d’André Allix est elle-même tirée de « L’esprit et les méthodes de la géographie », Les Études rhodaniennes, 1948, vol. 23, n° 4, p. 309.

[2] Patrick Boucheron & Nicolas Delalande, 2013, Pour une histoire-monde, Paris, Puf.

[3] Fernand Braudel, 1948, p. 238.

[4] Fernand Braudel, « Notes et remarques additives à “La Méditerranée” et au “Monde méditerranée” », Cahiers de l’Oflag, f°201, cité par Giulania Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, p. 95.

[5] Denis Retaillé, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, pp. 194-195.

Une loi d’ampliation

Ampliation, subst. fém. – Action d’augmenter

En 1908, la revue du Mouvement sociologique international publiait deux articles consacrés à une « loi d’ampliation ». L’expression est employée tout d’abord par Hubert Van Houtte. Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Gand, celui-ci développe une analyse évolutionniste de l’histoire politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne depuis le 9e siècle :

« L’histoire de l’Europe centrale et occidentale, depuis l’établissement de la féodalité jusqu’à nos jours, présente un caractère de continuité tel, qu’il n’est pas téméraire de la comparer à un courant qui suit une pente naturelle et qu’on chercherait en vain d’arrêter. Sur son long parcours ce fleuve a rencontré des obstacles, des accidents, qui en ont troublé l’onde, en ont fait bondir les flots ou ralenti le mouvement. Mais le fleuve n’en a pas moins continué de suivre sa direction et il n’est pas à prévoir qu’il l’interrompe tout à coup pour retourner à sa source.

Quelle est cette direction ? La réponse à cette question constitue l’objet de cette étude. » [1]

Selon Hubert Van Houtte, la situation présente se trouve sur une trajectoire dont on peut retracer le passé et dont on peut imaginer le futur. Ce type d’analyse est aujourd’hui classé comme appartenant à la philosophie de l’histoire plus qu’à l’histoire elle-même. Pourtant, la dimension prospective n’est pas absente de certaines disciplines : l’économie, la démographie, la géographie, pour ne prendre que quelques exemples, s’adonnent de temps à autre, à proposer quelques perspectives hypothétiques. À rebours, reprendre, plus d’un siècle après, l’article d’Hubert Van Houtte, serait une bonne occasion de s’interroger sur la pertinence et la validité de son analyse – quoique cela ne sera pas vraiment mon objet dans cet article.

La loi d’ampliation serait un processus géohistorique assez simple consistant en « une concentration progressive des unités politiques et sociales » [Ibid., p. 86]. Autrement dit, l’Europe occidentale – puisque l’auteur s’en tient à ce seul territoire –, au cours du dernier millénaire, aurait connu un phénomène d’intégration progressive, de l’émiettement féodal du 9e siècle aux États-nations du 19e siècle ; et connaîtrait, en ce début du 20e siècle, un début d’unification. Le constat est difficile à réfuter, même s’il est évident que l’évolution est moins que linéaire, avec des progrès et des régrès, et qu’elle est polyrythmique au sein même de l’espace étudié. En 2006, Yves Deloye, reprenant un tableau élaboré par Gary Marks (1997), a proposé une typologie des transformations historique de l’ordre politique européen qui présente de nombreuses similarités avec celle d’Hubert Van Houtte :

Déloye_2006_Tableau MarksSource : Deloye, 2006

A posteriori, on ne peut qu’être surpris par la situation paradoxale de cet article. D’une part, l’auteur n’a pas totalement tort dans le sens que l’idée d’« États-Unis d’Europe » commence effectivement à être évoquée et que moins de cinquante ans plus tard (ce qui, à l’échelle des mille ans de son analyse, ne représente pas grand-chose), le traité de Rome sera signé, étape décisive dans la construction européenne. D’autre part, six ans avant la Première Guerre mondiale, l’auteur pourrait sembler aveugle aux tensions qui vont mener l’Europe dans un conflit d’une ampleur jusqu’alors inégalée. Il mentionne bien les tensions qui sont à l’œuvre dans l’Europe balkanique, mais cela lui paraît marginal et ne pas menacer la paix européenne assurée par les grandes puissances.

« C’est que les peuples européens poursuivaient en ce moment la réalisation d’un principe, le principe des nationalités. Nous le voulons bien, dans les règlements de compte qui ont suivi ces guerres, on n’a pas complètement éliminé cette cause de conflits ; et s’il fallait encore, à l’heure actuelle, tirer de ce principe toutes les conséquences qu’il comporte, il faudrait s’attendre à des remaniements nouveaux de la carte de l’Europe centrale et occidentale. Cependant nous ne croyons pas que cette éventualité se produise. S’il est probable que la théorie des nationalités provoque encore des guerres dans la partie orientale de l’Europe, il est à prévoir qu’elle se bornera à revendiquer des reformes intérieures dans les pays qui font l’objet de cette étude. Dans ces pays en effet la théorie des nationalités est sortie de sa phase romantique ou – si on le veut – de sa phase belliqueuse. » [2]

Son analyse révèle l’influence du socialisme, et peut-être pourrait-on faire un lien avec l’installation du bureau de l’Internationale socialiste à Bruxelles en 1906.

« Mais en dehors d’un petit nombre d’exaltés qui aiment à vivre dans le rêve, on ne songe plus nulle part à modifier les frontières politiques des pays de l’Europe centrale et occidentale. D’ailleurs la lutte des races, dont le principe des nationalités est une dérive, a fait place à la lutte des classes. Les questions politiques, prédominantes à l’époque du suffrage restreint et des parlements exclusivement bourgeois, ont cédé le pas aux questions sociales qui seules intéressent la masse du peuple. Et c’est la masse du peuple qui impose de plus en plus ses vues aux divers gouvernements. Elle n’entend pas verser son sang pour des revendications qui reposent sur de vagues arguments historiques ou des considérations romantiques. Ce sont là des arguments pour des cerveaux bourgeois, non pour des cerveaux populaires, plus réalistes et plus utilitaires. » [3]

La suite a donné tort à l’optimisme d’Hubert Van Houtte, mais la Première Guerre mondiale devait-elle éclater ? – La question de la probabilité et de l’inéluctabilité de ce conflit a été posée et reste débattue (Afflerbach & Stevenson, 2007). Au-delà, sur le plan historiographique, la tension entre une logique belligène et une logique irénique qui coexisteraient dans l’Europe du début du 20e siècle, et au-delà tout au long du siècle, a été récemment remise en avant dans un dossier des Matériaux pour l’histoire de notre temps. Dans son éditorial, Jean-Michel Guieu (2012) met en balance la vision très sombre d’Eric Hobsbawm, de Mark Mazower, d’Enzo Traverso et de Tony Judt, et celle développée par Jay Winter, John Horne, Holger Nehring, Helge Pharo et James S. Sheehan, qui se sont attachés à réhabiliter l’utopie pacifiste et le processus de pacification.

Au-delà de l’Europe, Hubert Van Houtte évoque rapidement la question d’une ampliation mondiale.

« Et du coup l’on cherche à passer de l’économie nationale à l’économie mondiale… C’était brûler l’étape de l’économie internationale, de l’économie commune non pas entre toutes les nations du globe, mais entre des groupes déterminés de nations. » [4]

Ce pas, Paul Otlet n’a aucune hésitation à le faire, dans un article paru la même année.

« Voulez-vous me permettre d’y apporter une modeste contribution en exposant succinctement quelques faits récents. Ils tendent à confirmer avec une force extraordinaire la projection vers l’avenir de la loi d’ampliation que M. Van Houtte a indiquée. Mais, en montrant l’accélération actuelle du mouvement ampliatoire des relations sociales, ces mêmes faits doivent aussi faire conclure que l’étape de l’internationalisme limité à l’amalgation des nations d’Europe sera directement franchie pour arriver d’un coup au “mondialisme”. » [5]

L’événement capital à ses yeux est « la réunion à La Haye [qui] pendant cent jours d’une conférence diplomatique [fit] participer les délégués de 46 États d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique représentant ensemble de un milliard cinq cent mille hommes, à des délibérations relatives à la Paix du Monde, et aboutissant à divers accords sous la forme de conventions internationales. » [6]

Il est évidemment fait allusion, ici, à la seconde conférence de La Haye, qui s’est tenue du 15 juin au 18 octobre 1907. Paul Otlet ne cède à aucune naïveté. Il l’écrit, cette conférence a été un échec. Pourtant, il n’en reste pas moins optimiste sur la longue durée.

« C’est là un événement capital. Non pas, certes, que les diplomates viennent de changer le cours des choses, ni que leur œuvre positive contienne en elle-même une potentialité spéciale que les circonstances développeraient. Au contraire, on est généralement d’accord pour taxer de “fiasco” l’œuvre qu’ils ont produite. Mais la Conférence de La Haye marquera dans l’histoire contemporaine comme le jalon d’une étape à cause de ce qui l’a précédé et l’a rendu possible, à cause des courants d’idées nouvelles qui ont pu se faire jour à l’occasion de cette réunion, à cause aussi de la manière dont se pose pour l’avenir la question de la Paix. » [7]

De fait, Paul Otlet ne s’étend pas sur l’œuvre elle-même :

« En trois mois elle parvint à discuter et à voter une dizaine de conventions internationales sur les ballons militaires, sur les mines flottantes, sur les blessés et les prisonniers, les déclarations de guerre, les enquêtes préalables, la Cour internationale des prises. Quant à l’arbitrage, ayant dit en 1889 qu’il était utile, elle se borna en 1907 à ajouter qu’il était aussi désirable. » [8]

Il reconnaît la dimension utopique du projet :

« À la vérité on a exigé de la Conférence de La Haye une tâche qui était au-dessus de ses moyens : organiser en quelques semaines la paix définitive du monde. » [9]

Pour lui, l’important est clairement ailleurs. Tout d’abord, dans la consécration de l’opinion pacifiste :

« Impuissante à réaliser une œuvre dans le sens de la paix, ses débats ont cependant donné une solennelle consécration à l’opinion de tous ceux qui, en dehors d’elle, ou dans son sein, pensaient que la tâche urgente, le desideratum essentiel, étaient cette “organisation de la paix.” » [10]

Ensuite, dans la tenue d’une conférence internationale ouverte aux États extra-européens, aux petits comme aux grands – selon une formule qu’on retrouve plus tard lors de la création de l’Organisation des nations unies :

« Toutes les nations ayant été conviées à la conversation, voici que la diversité extrême des situations s’est révélée en sa réalité concrète. Les petits États ont osé élever la voix, telles la Belgique et la Suisse, voire même le Luxembourg, et, déduisant des principes de la Souveraineté et de la Neutralité toutes leurs conséquences pratiques, ils ont obligé à tenir compte de leur présence, les grandes puissances habituées à cinq ou six d’entr’elles à disposer des destinés du monde sans consulter personne.

Les États neufs, colonies hier encore, aujourd’hui florissantes républiques, ont fait connaitre leur existence politique : Argentine, Brésil, Venezuela et les autres nations du Sud-Amérique. Ces États ont su faire comprendre que l’“Amérique aux Américains” n’était pas la formule dernière de leurs vœux, qu’ils désiraient aussi maintenir et développer les relations avec la vieille Europe, et coopérer activement à des organisations mondiales. Mais ils ont demandé en même temps à voir régler équitablement leur situation de pays jeunes, obligés de recourir à l’emprunt pour mettre en valeur leurs richesses naturelles.

Les anciens États de l’Asie, le Japon et la Chine n’ont pas formule de programme précis mais, tandis qu’ils exprimaient leurs vues sur les questions discutées on a pu saisir à travers leurs raisonnements la conception propre qu’ils se font des relations de la race jaune avec la race blanche.

Les États-Unis eux ont parlé haut et ferme, avec toute l’énergie d’un peuple “arrivé” mais encore plein de fougue et exubérant de jeunesse. Ils vivent selon une formule d’organisation fédérative appliquée à un continent immense habite par des peuples de races très diverses. Aussi n’ont-ils pu cacher leur étonnement de ne pas voir encore tous les continents et toutes les races coexister et vivre pacifiquement selon les normes d’une organisation mondiale inspirée des mêmes principes d’autonomie et d’interdépendance. » [11]

Enfin, dans l’expérience de l’universalité par l’entremise d’un véritable « Parlement du Monde », selon une expression du moment que Paul Otlet reprend à son compte :

« En même temps ils ont aussi appris d’expérience personnelle ces deux choses capitales : que les hommes qui composent les nations, quelles que soient les régions qu’ils habitent, la couleur de leur peau ou les sons de leur langue, ont tous un cœur et un esprit identiques. C’est aux mêmes sentiments que tous indistinctement ont fait appel dans les discussions, – et c’est à la même logique qu’ils ont demandé de guider leur raisonnement.

Or cela, abstraction faite de tout concept politique ou religieux, de tout intérêt économique ou social, c’est l’irréfragable proclamation de l’unité intellectuelle et morale de l’Humanité. » [12]

Avec le recul, le compte-rendu de Paul Otlet s’avère pertinent, et diffère assez peu du résumé qu’en dresse par exemple l’historien Stanislas Jeannesson dans un article récent :

« Les deux conférences de La Haye de 1899 et 1907, aussi appelées Conférences internationales de la Paix, sont souvent citées mais peu étudiées pour elles-mêmes, du moins par les historiens. On s’accorde généralement à reconnaître qu’elles valent moins par leurs effets immédiats et les dispositions peu contraignantes qu’elles parviennent à imposer que par les principes tout à fait novateurs qu’elles inscrivent dans le droit international comme dans la pratique des relations interétatiques : élaboration d’un premier droit international humanitaire – droits et obligations des États en temps de guerre –, codification et extension de la pratique de l’arbitrage comme moyen de règlement pacifique des conflits, avec la création dès 1899 de la Cour permanente d’arbitrage, adoption en 1907 du principe d’une Cour internationale de justice. C’est aussi le moment où le multilatéralisme des congrès et des conférences propre au concert européen et restreint aux grandes puissances du vieux continent, comme celui des organisations internationales à vocation universelle mais aux compétences purement techniques, s’efface devant le spectacle de délégations venues de toutes les parties du monde discuter de sujets à caractère politique. C’est à La Haye que le multilatéralisme moderne, institutionnel et universel, qui se généralise dans l’entre-deux-guerres, voit le jour et expérimente ses règles et ses pratiques. » [13]

Dans la suite de l’article, Paul Otlet distingue cinq groupes qui cherchent à faire pression, sinon sur les conférenciers, du moins sur l’opinion :

  • les pacifistes, qui font « la guerre à la guerre »,
  • les interparlementaires, qui souhaitent la création d’un parlement international,
  • les juristes, qui plaident en faveur d’une réglementation des rapports entre les peuples,
  • les socialistes, qui appellent à la révolution et à la chute du capitalisme,
  • et les associations internationales, qui multiplient les relations entre toutes les nationalités par-delà les frontières.

Ces groupes participent à l’internationalisme et contribuent à la diffusion de ce qu’il appelle « la loi d’expansion ». Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’idées, mais aussi de faits convergents :

  • « La terre entière est aujourd’hui découverte ; les mœurs se sont policées au point d’en rendre toutes les parties accessibles aux étrangers presque autant qu’aux nationaux. » [14]
  • « Non seulement les hommes se déplacent en masse et sans esprit de retour, mais quelque éloignée que soit la distance qui les sépare ils entretiennent entr’eux des relations constantes : ils se visitent, ils échangent des produits, ils se rendent des services, ils se communiquent réciproquement leurs idées et leurs sentiments. Pour faciliter de telles relations tout un système de communications a été établi, destinées à relier tous les centres habités : chemins de fer, lignes de navigation maritime et intérieure, service postal universel, télégraphe et téléphone et sans parler de ces derniers venus, ou entrevus : l’automobile, la télégraphie et la téléphonie sans fil, la téléphotographie et le téléphote, la navigation aérienne. On peut dire qu’une part considérable de l’effort d’invention et du travail de l’humanité porte sur l’établissement et l’entretien du réseau des communications. » [15]
  • Le commerce mondial.
  • La diffusion des idées.
  • La limitation du nombre de guerres entre les grands États européens.

Paul Otlet aboutit ainsi à la conclusion, contrairement à Hubert Van Houtte, que l’unification du monde est d’ores et déjà envisageable.

« La création et la consolidation des États au cours de l’histoire a été surtout le fait d’événements de hasard ou de conceptions propres à quelques chefs. Les masses sont demeurées inconscientes de la signification des événements qui les ont produits et n’ont hâté guère leur arrivée de toute la force de désirs exprimés itérativement ni de volontés tendues vers un même but. Au contraire, la constitution de la société internationale et l’événement de l’ère de la mondialité, apparait comme un phénomène dont la collectivité prend une conscience grandissante, elle apparaît aussi comme l’aboutissement nécessaire de son activité normale. » [16]

Le Monde apparaît ainsi comme l’aboutissement ultime de la loi d’ampliation. Reste-t-il encore à se battre que ceci advienne. D’où la nécessité de proposer un Programme de l’humanité, que je citerai ici dans son intégralité.

I. L’internationalisme est ancien dans le monde si on entend par là les faits humains qui ont une portée dépassant les divisions territoriales des États. L’internationalisme moderne dont il est question ici n’est ni celui basé sur la conquête et pratiqué par les fondateurs des grands empires, ni l’internationalisme des grandes religions, ni l’internationalisme des classes sociales (aristocrates, capitalistes ou travailleurs). C’est l’internationalisme des idées, des produits et des efforts humains en dehors de toute domination politique, religieuse ou sociale.

II. Il y a lieu de passer maintenant de la phase négative de l’Internationalisme, caractérisée par le mouvement de pacifiste, à la phase positive, caractérisée par des œuvres mondiales. La suppression de la guerre ne suffit pas plus pour organiser la vie internationale que la suppression des révolutions n’a suffi pour organiser la civilisation et créer la prospérité au sein d’un État.

III. À côté des civilisations nationales il doit exister une civilisation mondiale basée sur ce qu’il y a de commun entre elles. La civilisation mondiale doit et peut respecter les cultures ethniques, de même que les villes et les régions peuvent et doivent maintenir et développer leurs différences spécifiques malgré les tendances unificatrices des États.

Il appartient à notre époque de créer la conscience de l’humanité comme nos devanciers ont créé successivement la conscience familiale, la conscience de la cité et la conscience nationale.

À cette fin il y a lieu d’unifier les conceptions, de solidariser mondialement les sentiments, d’internationaliser les efforts, d’assigner un programme à l’action commune.

IV. Il existe déjà de nos jours des penseurs, des écrivains, des artistes, des hommes d’action qui personnifient l’esprit universel et l’âme cosmopolite des grandes villes laquelle n’est ni française, ni anglaise, ni allemande, ni slave, mais a ses traits particuliers et ses réactions spéciales.

V. Les relations organisées entre plusieurs pays ne sont elles-mêmes qu’un stade de l’évolution de l’humanité. Celle-ci tend vers ce qu’on a appelé l’humanitarisme, ou le mondialisme, état dans lequel toutes les nations se trouveraient les unes à l’égard des autres dans les relations de parties à ensemble.

VI. La méthode comparative est la méthode par excellence de l’internationalisme : Elle crée la pensée ou la logique universelle qui se confond avec la pensée scientifique. La Science ayant le Cosmos lui-même comme objet et étant le fruit des efforts combinés des hommes de tous les temps et de tous les lieux, est la base la plus solide de l’internationalisme. Celui-ci a été aussi dans les idées avant de passer dans les faits.

VII. Le territoire du monde entier doit être le champ d’activité de tous les hommes, au lieu de circonscrire cette activité à certains territoires nationaux. C’est répondre aux besoins d’expansion de la vie, c’est aussi travailler au bonheur des individus. Le bonheur est la résultante d’une harmonie et d’une adaptation plus grande entre les hommes et les conditions de la vie. Les chances d’une satisfaction plus adéquate des besoins de la vie économique, de la vie de relations, de la vie scientifique, politique sociale, de la vie de la nature, sont plus nombreuses, si les occasions du monde entier et non d’un seul pays sont offertes aux hommes.

Il y a lieu pour l’organisation de certains services publics et pour la réglementation de certaines activités individuelles libres, de créer des conventions entre toutes les nations. Quant à l’objet de ces conventions, il y a lieu de considérer tous les pays participants comme ne formant qu’un seul territoire.

 

VIII. Dans l’ordre matériel, il y a lieu de développer un vaste réseau de moyens de communication facilitant la circulation des hommes, des produits et des œuvres intellectuelles.

 

IX. Dans l’ ordre intellectuel, il y a lieu de développer tous les moyens d’échanges et de communication des idées, de manière à mettre chaque peuple à même de connaître tout ce qui existe et tout ce qui se passe en dehors de nos frontières. (l’Université internationale, Documentation internationale, office central des Institutions, langue internationale, unification des méthodes et l’internationalité des unités de mesures en vue de la comparabilité des résultats.)

X. Dans l’ordre social il y a lieu en toutes matières de réunir en des fédérations ou associations internationales les associations et fédérations nationales en continuant ainsi le mouvement d’organisation et de coordination qui conduit à intégrer des éléments dans des synthèses de plus en plus étendues. La situation juridique des Associations internationales assumant conjointement avec les États, des buts d’intérêt public international doit être déterminé. (Personnification des associations internationales.)

XI. Dans l’ordre politique il y a lieu de créer un ordre international sur le modèle de l’ordre national. Il y a donc lieu de grouper les États en une réunion ou fédération mondiale, de créer un Parlement international pour trancher les conflits, une Cour de Justice internationale, un Pouvoir exécutif international chargé à la fois d’assurer la sécurité internationale et les services d’utilité publique internationale. Les rapports internationaux des États entre eux et de particuliers avec les États doivent faire l’objet d’une législation et d’une codification. »

S’il existe une loi d’ampliation, pour Paul Otlet, cela ne signifie pas que la mondialisation est un processus inéluctable, mais bien un processus qu’il faut accompagner car porteur d’une utopie : l’humanité vivant dans une harmonie globale.

Notes

[1] Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, p. 85.

[2] Ibid., pp. 443-444.

[3] Ibid., p. 444.

[4] Ibid., p. 422.

[5] Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-134.

[6] Ibid., p. 134.

[7] Ibid. , p. 134.

[8] Ibid., p. 136.

[9] Ibid., pp. 136-137.

[10] Ibid., p. 136.

[11] Ibid., pp. 137-138.

[12] Ibid., p. 139.

[13] Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, p. 108.

[14] Otlet, op. cit., p. 141.

[15] Ibid., p. 142.

[16] Ibid., p. 157.

Bibliographie

Holger Afflerbach & David Stevenson (dir.), 2007, An Improbable War? The Outbreak of World War I and European Political Culture before 1914, New York, Berghan Books.

Yves Deloye, 2006, « Introduction : éléments pour une approche socio-historique de la construction européenne. », Politique européenne, 2006, Vol. 1, N° 18, pp. 5-15.

Jean-Michel Guieu, 2012, «Éditorial : L’Europe et la paix. Jalons pour une relecture de l’histoire européenne des XIXe-XXIe siècles », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012, N° 108, pp. 1-6.

Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, pp. 107-120.

Gary Marks, 1997, « A Third Lens: Comparing European Integration and State Building », in : Jytte Klausen & Louise A. Tilly (dir.), European Integration in Social Historical Perspective. 1850 to Present, Lanham, Rowman & Littlefield, pp. 23-50.

Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-162.

Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, pp. 85-120, et N° 2, pp. 417-448.

Peut-on mondialiser le français médiéval ?

Le silence a duré trop longtemps, et nous prions nos lecteurs de nous en excuser. Philippe Norel était l’instigateur de ce blog. Sa mort nous a privés d’un ami et d’un collaborateur irremplaçable. Nous ne pouvons à ce jour promettre de retrouver le rythme d’avant, mais nous essaierons de publier à nouveau, de façon régulière, un billet d’histoire globale. Tant nous avons bien perçu, au fil des ans, que ce blog distille des idées en faveur d’une autre histoire.

À la fin de l’année dernière est parue en France la traduction d’un ouvrage édité initialement par les Presses de l’Université de Columbia en 2010. Curieusement, le titre en français a gardé une partie de son origine étatsunienne : French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire – au risque, peut-être, de maintenir une certaine distance avec les études globales. Composé de trente chapitres, en comptant l’introduction, ce livre entend reconsidérer l’étude de la littérature en langue française sous l’angle de la mondialisation globale [1]. Je ne ferai pas ici une recension critique de l’ensemble du livre, tellement il se révèle extrêmement riche ; et je m’arrêterai même à son premier chapitre, écrit par Sharon Kinoshita, dont le titre est à lui seul tout un programme : « Worlding le français médiéval » – ce que j’ai repris sous forme interrogative en tête de ce billet.

couvLa notion de worlding fait explicitement allusion aux recherches menées à l’Université de Californie à Santa Cruz, et au livre édité en 2007 par R. Wilson et C.L. Connery, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization. L’objectif est de tenir une posture qui « interrompt et critique une gamme d’imaginaires disciplinaires » et qui cherche « non seulement à augmenter la représentation des cultures auparavant sous-représentées ou même passées sous silence, mais plutôt à présenter les rapports toujours dynamiques entre cultures dominantes et cultures émergentes dans la spécificité de leurs contextes historiques et économiques ». Pourrait-on envisager une « mondialisation » de la littérature française au Moyen Âge ? Cette question, Sharon Kinoshita la décline sous trois angles, celui de la poétique et de la politique de translatio dans le roman du 12e siècle ; celui des traces littéraires d’une politique française dans la Méditerranée du 13e siècle ; et enfin, celui du système mondial qui sous-tend La Description du monde de Marco Polo.

Un schéma métahistorique : la translatio

Le récit peut-être le plus souvent cité est celui de Chrétien de Troyes, dans le Cligès :

« Nos livres nous ont appris que la Grèce eut le premier renom de chevalerie et de science. Puis la chevalerie passa à Rome, et avec elle la somme de la science, et maintenant sont venues en France. Dieu fasse qu’elles y soient retenues et que le séjour leur plaise tant que jamais ne sorte de France la gloire qui s’y est arrêtée. Dieu ne l’avait que prêtée aux autres, car des Grecs ni des Romains on ne parle plus du tout, tous propos sur eux ont cessé et elle est éteinte, leur vive braise. » [2]

Se met alors en place l’idée d’un déplacement de la centralité, politique et culturelle, d’est en ouest, de la Grèce vers la France, via Rome, ce qu’on retrouve au début du 15e siècle, par exemple, sous la plume de Christine de Pizan :

« Ou temps Charles le Grant, vint un moult grant clerc de Bretaigne, qui avoit nom Alcun ou Aubin ; de ce maistre aprist le roy toutes les ars liberaulz. Celui maistre, pour la grant amour qu’il vid que Charles avoit a science, et par la prière qu’il lui en fist, tant pourchaça par son sens que il amena et fist translater les estudes des sciences de Romme a Paris, tout ainsi comme jadis vindrent de Grece a Romme ; et les fondateurs de la ditte estude furent celluy Alcun, Rabanes, qui fu disciple de Bedes, et Clodes, et Jehan l’Escot […]. » [3]

On peut considérer que ce schéma métahistorique est toujours celui qui structure notre enseignement. Pourtant, comme le souligne Sharon Kinoshita, on peut trouver au 12e siècle des textes qui ne suivent pas ce schéma et au contraire, même, qui s’en jouent, et qu’elle propose de rassembler en une « matière de la Méditerranée », sur le modèle de la classification proposée par Jean Bodel au siècle suivant.

Un roman, en particulier, pourrait servir d’exemple : Floire et Blanchefleur, écrit par Robert d’Orbigny aux alentours de 1150. Le récit raconte une histoire d’amour contrarié entre Floire, prince musulman d’Andalousie, et Blanchefleur, fille de la servante chrétienne, nés tous les deux le jour de la fête des rameaux. Élevés et éduqués ensemble, ils s’aiment ; ce que le roi ne peut à terme accepter. Il décide de se débarrasser de Blanchefleur, sinon par la mort, alors en la vendant à des marchands venus d’Égypte. En échange, ceux-ci donnent une splendide coupe en or apportée par Énée de Troie jusqu’en Italie, puis volée à l’empereur de Rome pour finir entre les mains desdits marchands. Tandis que Blanchefleur arrive en Égypte où elle est vendue à l’émir du Caire, qui l’emprisonne dans son harem, Floire, désespéré, part à sa recherche à travers la Méditerranée. Il finit par la délivrer et par amour pour elle, se convertit au christianisme.

Les trajectoires des hommes et des objets s’emmêlent et brouillent les clivages habituels. La Méditerranée, loin d’apparaître comme une zone de conflits, se révèle être un véritable espace-mouvement, fait d’échanges, de rencontres et de conversions – même si, bien entendu, l’amour et le christianisme, à la fin, triomphent.

Floire et Blanchefleur

Figure 1. Floire et Blanchefleur, essai cartographique

Un acteur central : Charles d’Anjou

Selon Sharon Kinoshita, « trop souvent passées sous silence dans l’historiographie de tendance nationale, la vie et la carrière politique de Charles d’Anjou constituent un moment clé autour duquel rassembler une histoire littéraire future de la Méditerranée francophone » (2014, p. 43). En 2005, Georges Jehel a consacré un ouvrage à Charles d’Anjou, sous-titré Un Capétien en Méditerranée, mais n’ayant pu le consulter, je m’en tiendrai à des considérations limitées. Rappelons tout d’abord que Charles d’Anjou (1226-1285), fils du roi de France Louis VIII et de Blanche de Castille, devint comte de Provence en 1246, qu’il participa à la septième croisade au côté de son frère Louis IX entre 1248 et 1251, qu’il devint roi de Sicile en 1266, grâce à l’appui de la papauté, et contre la maison de Haustofen, qu’il mena la huitième croisade après la mort de Louis IX en 1270, et qu’il fut roi de Jérusalem à partir de 1277. Les Vêpres siciliennes, en 1282, marquèrent un tournant dans la politique méditerranéenne française au profit du royaume d’Aragon. Il mourut en 1285. Le téléologisme hexagonal du roman national tend à occulter ces épisodes qui brouillent les frontières : quelle place pour un roi français dont le territoire englobe l’Anjou, le Maine, la Provence, la Sicile, le Sud de l’Italie, l’Achaïe, l’Épire, Corfou… et qui se trouve tout en même temps vassal du roi de France, du pape et du roi des Romains ? Jean Dunbabin (1998) parle d’un empire, ce que discute sans totalement le réfuter David Abulafia (2000). Quoi qu’il en soit, Charles Ier d’Anjou, au faîte de sa gloire, a pu être considéré comme le souverain le plus puissant de son temps. La Sicile apparaît aujourd’hui comme une périphérie européenne. Les conflits qui se nouèrent au 13e siècle pour la contrôler montrent bien à quel point il faut inverser notre regard. La multiplication des échanges à l’intérieur de l’espace méditerranéen à partir de la fin du 11e siècle en a fait au contraire un lieu central.

Tour_Ferrande_-_Clément_IV_&_Charles_1er_de_Sicile

Tour_Ferrande_-_Charge_des_Chevaliers

Figure 2 & 3. Les fresques de la tour Ferrande, à Perne-les-Fontaines : on peut y voir, notamment, Charles d’Anjou, comte de Provence, recevoir une bulle pontificale de la main de Clément V, l’investissant roi de Sicile, et la bataille opposant les troupes franco-provençales à l’armée impériale menée par Manfred (source : Wikipedia)

Toutes les histoires, toutefois, n’oublient pas cette complexité. Il serait juste, en particulier, de citer l’introduction du deuxième chapitre du volume de l’Histoire de France, publiée chez Belin en 2011, consacré à L’Âge d’or capétien, 1180-1328, et dû à Jean-Christophe Cassard :

« Le roi de Paris n’est pas au XIIIe siècle le souverain de tous ceux dont les descendants deviendront un jour, sur les mêmes territoires, des Français. À cette époque, le roi n’exerce nulle autorité sur les pays situés à l’est du Rhône, et ses États sont loin de border le Rhin en Alsace, mais ils s’étendent plus avant qu’aujourd’hui vers le nord, dans l’actuelle Belgique. En outre, à la cour de Londres comme à celle de Saint-Jean d’Acre en Syrie-Palestine, un temps même à celle de Constantinople, et plus durablement au palais de Famagouste à Chypre, les élites parlent et écrivent sa langue, leurs noms rappellent “la doulce France” dont leurs aïeux procédèrent jadis. C’est assez suggérer la complexité d’une géographie humaine, linguistique, politique aux combinatoires multiples dès lors que l’on prend en considération chaque région d’une aire continentale – pour ne rien dire de ses prolongements ultramarins – perçue en ce temps comme beaucoup plus vaste qu’elle ne l’apparaît actuellement, tant la lenteur des déplacements exagère les distances parcourues et vieillit prématurément toute information reçue. Le monde occidental vit alors à la fois sur un rythme lent et à une échelle très locale dont nous n’avons plus une conscience immédiate, et sur un mode déjà mondialisé pour ses références spirituelles et par certaines réalités tangibles, le tout demeurant bridé, faute de moyens techniques vraiment supérieurs à ceux de l’Antiquité romaine, les déchirements politiques en sus. Le cadre d’ensemble comme les paysages de détail s’en trouvent résolument complexes et décalés par rapport à nos “habitus”. Il convient de présenter ces mondes “français” dans leurs multiplicités. » [4]

Sharon Kinoshita, qui s’intéresse avant tout à la littérature de langue française, signale deux poèmes de Rutebeuf dans lesquels celui-ci défendait l’engagement militaire de Charles d’Anjou. Ainsi dans « la chanson de Pouille » et « le dit de Pouille », Rutebeuf appelle les chevaliers français à s’engager soutenir Charles dans sa conquête du trône de Sicile :

« 1
Que celui qui désire la santé de son âme
écoute ce qui se passe en Pouille !
Dieu a fait don de son Royaume :
ses serviteurs ne cessent de nous l’offrir
en prêchant pour la Terre Sainte.
Tout ce que nous avons fait de mal
nous sera pardonné si nous prenons la croix :
ne refusons pas un tel présent.
[…]

7
Vavasseurs qui restez chez vous,
et vous, jeunes chevaliers errants,
n’ayez pas tant d’amour pour ce monde,
ne soyez pas insensés
au point de perdre la grande clarté
des cieux, où il n’y a aucune obscurité.
C’est maintenant que l’on verra votre valeur :
prenez la croix, Dieu vous attend. » [5]

« 2
Le sujet que je veux aborder, c’est la Pouille
et le roi de Sicile, Dieu le rende prospère !
Qui au ciel veut semer la semence du salut
aille aider ce vaillant roi si digne d’estime.

3
Le vaillant roi était comte d’Anjou et de Provence,
et il est fils de roi, frère du roi de France.
C’est clair, il ne veut pas faire un dieu de sa panse,
lui qui expose son corps pour sauver son âme. » [6]

Deux vers sont particulièrement intéressant :

« Il y a contre le roi trop d’Aumont, d’Agolant ;
le roi s’appelle Charles, mais lui manque un Roland. »

Rutebeuf reprend ici une identification largement répandue entre Charles d’Anjou et Charlemagne. Cette homonymie, qui était pour d’autres une véritable filiation, favorisait une prétention hégémonique sur la Chrétienté occidentale.

Autre exemple. En 1282, Robert d’Artois, neveu de Charles Ier, vint à Naples. Il était accompagné d’Adam de la Halle (ca.1240-1287). Même si cela reste discuté, il y aurait écrit et fait jouer Le Jeu de Robin et de Marion. C’est là également, peu après la mort de Charles Ier d’Anjou, qu’il composa, entre 1285 et 1288, un poème dans lequel il faisait l’éloge du roi défunt : « Le Roi de Sicile ». On pourrait toutefois complexifier encore davantage en rappelant l’opposition provençale à l’expansion angevine et l’existence d’une littérature en langue en occitan. Là aussi, on observe une diffusion de la langue d’oc vers l’Italie, à Gênes en particulier, où des troubadours l’utilisent, comme Perceval Doria.

Sur le plan des traductions, la Sicile n’a pas été l’Espagne. Cependant, on pourrait mentionner la traduction qui fut faite du Kitab al-hawi fi al-tibb du médecin persan Râzi (865-925). Le manuscrit arabe fut transmis à l’occasion d’une ambassade solennelle au sultan hafside de Tunis, envoyée par Charles d’Anjou. Traduit par Fargius (Faraj ben Salim) sous le titre de Liber continens, le livre de « Rhazes » s’imposa comme une référence auprès des médecins européens (cf. la conférence Jamel El Hadj).

Rhazes (illustration)

Figure 4. Illustration initiale du manuscrit du livre de Rhazes, Havi seu continens (BnF) : on peut suivre la trajectoire du livre, des mains de l’émir hafside à celles de Charles Ier, et ensuite sa traduction.

Pour terminer, rappelons simplement que dans les programmes d’histoire de classe de seconde, entre 2000 et 2010, se trouvait un chapitre : « La Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations ». Celui-ci a disparu et il y a aujourd’hui une lacune dans notre enseignement. Sharon Kinoshita aime à citer un extrait du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire : « L’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le reconnaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent ». Je ne suis pas persuadé que l’histoire « globalisante » doive devenir le support d’une morale. Mais quoi qu’il en soit, l’élargissement du cadre et la prise en considération de la complexité née des imbrications et des interrelations suffisent à faire réfléchir.

Le livre de Marco Polo : un récit de voyage ?

Le texte des Voyages de Marco Polo fut composé à Gênes en 1298, il résultait de la collaboration de Marco Polo, un marchand vénitien revenu en Italie après deux décennies passées au service de Kubilaï Khan, et Rustichello de Pise, auteur d’un roman arthurien, Méliadus. Pourtant, malgré leur nationalité, tous deux écrivirent en français, ou plutôt en franco-italien, ce qui est bien le signe que le français, au 13e siècle, dépasse largement le cadre de l’espace restreint où il est parlé. D’autres auteurs firent alors le choix de cette langue. C’est le cas par exemple du prince arménien Hayton, qui, en 1306, se rendit à Avignon afin de rencontrer le pape Clément V et y composa La Flor des estoires de la terre d’Orient, qui se terminait par un projet de reconquête de la Terre Sainte ; mais surtout le cas d’auteurs italiens comme Brunetto Latini, Livres dou tresor, ou Martin da Canal, avec Les estoires de Venises (1275). Au long du texte de Marco Polo et Rustichello, on trouve plusieurs fois l’expression « ce qui veut dire en français », signe d’une volonté d’écrire en cette langue, même si Rustichello ne la maîtrisait pas bien.

Quelle est la nature exacte de l’ouvrage ? Aucun manuscrit ne peut être considéré comme le véritable texte et il faut prendre l’ensemble des versions qui ont circulé, en français, en toscan, en latin… Or la diversité des titres révèle une certaine ambiguïté de l’ouvrage quant à son horizon d’attente : Le Devisement du monde, Le Livre du Grand Caam, Le Livre des merveilles. L’erreur de catégorisation, selon Sharon Kinoshita (2013), viendrait de l’édition imprimée réalisée en 1559 par de Giovanni Battista Ramusio. L’inscrire dans l’ensemble constitué par les récits des voyages de découverte serait un anachronisme qui n’aurait de sens que dans le cadre de l’expansion européenne entamée à la fin du 15e siècle. Il y aurait au contraire tout intérêt à recontextualiser le livre de Marco Polo dans le cosmopolitisme mongol et dans le temps d’avant l’hégémonie européenne. Sharon Kinoshita parle même d’un « empire mondial des lettres », sur le modèle de l’expression forgée par Pascale Casanova, La République mondiale des lettres. Autrement dit, il faudrait moins considérer l’ouvrage du marchand vénitien à la lueur du Livre des merveilles de Jean de Mandeville ou du Voyage dans l’empire mongol de Guillaume de Rubrouck, qu’à celle d’ouvrages extra-européens comme L’Histoire du conquérant du monde, de l’historien perse Juvaini ; Le Livre des voyages agréables aux terres lointaines, d’al-Idrisi ; et Le Livre des routes et des royaumes d’Ibn Hawqal. Il résulte directement de l’arrimage du système économique constitué par les centres urbains de Flandre, de Champagne et d’Italie du Nord, à l’ensemble du système eufrasien centrée sur l’Empire de Gengis Khan et ses successeurs, au temps de la pax mongolica.

Deux passages pourraient être mis en avant. Le premier explique l’introduction de Marco Polo à la cour de Kubilaï Khan :

« Il arriva que Marco, le fils de messire Nicolo, apprit si bien les coutumes des Tartares, leur langue, leur écriture, leur façon de tirer à l’arc que c’était une merveille. Soyez sûrs et certains qu’il connut en peu de temps plusieurs langues et quatre de leurs écritures. Il était savant et prudent à tous égards. Aussi le seigneur lui voulait-il beaucoup de bien. » [7]

La maîtrise rapide des langues et des mœurs permit à Marco Polo d’intégrer une cour caractérisée par le cosmopolitisme (Kinoshita, 2013).

Le deuxième extrait montre à quel point la figure de Kubilaï Khan occupe une place centrale dans l’ouvrage et justifie un des titres : Le Livre du Grand Khan, qui rappelle celui de Juvaini.

« Je veux me permettre de raconter dans notre livre toute l’histoire et toutes les grandes merveilles du Grand Khan qui règne actuellement et est appelé Khoubilaï Khan, ce qui veut dire en français le seigneur des seigneurs, l’empereur. Il mérite bien ce nom et chacun doit savoir que c’est l’homme le plus puissant en hommes, terres et trésors qui ait jamais été au monde et qui soit, depuis le temps d’Adam notre premier père jusqu’à aujourd’hui. Je vais vous montrer très clairement dans notre livre que ce que je vous dis est vrai – nul n’aura rien à dire – : il est le plus grand seigneur qui ait jamais été et qui soit. » [8]

La thèse de Sharon Kinoshita est particulièrement intéressante. Délaissant l’européocentrisme traditionnel, elle s’appuie sur l’ouvrage de Janet Abu-Lughod pour appeler à provincialiser l’Europe médiévale, à remettre celle-ci à sa place de périphérie du système-monde eufrasien dont le cœur, lors de la seconde moitié du 13e siècle, est incontestablement constitué par l’Empire mongol. Car c’est bien la pax mongolica qui garantit la circulation des hommes et des biens d’un bout à l’autre du continent, et qui permet à des marchands issus de la Chrétienté européenne de parvenir en Chine, et d’en revenir. Pour certains, il y avait quelque chose d’impossible dans cette histoire. Pourtant, d’un point de vue mongol, cela en deviendrait presque banal.

Dans cette vision globale, l’ouvrage de Marco Polo et de Rustichello ne serait qu’un avatar ultra-périphérique de la production intellectuelle de l’Empire mongol tandis que le choix du français, mal maîtrisé et mâtiné d’italien, révèle l’influence exercée par la France – qui apparaît ainsi comme un foyer politique et culturel de la marge occidentale de l’Eufrasie.

Notes

[1] Par mondialisation globale, j’explicite l’expression plus commune de globalisation en la mettant en perspective avec le processus de mondialisation, plus long, plus complexe, et en soulignant la spécificité de la mondialisation qui se met en place à partir de la fin du 15e siècle : la globalité.

[2] Chrétien de Troyes, Cligès, éd. et trad. par A. Micha, Paris, Champion, CFMA, 1982, vv. 28-42.

[3] Christine de Pizan, Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V [1404], éd. S. Solente, Paris, 1940, t. II, p. 47.

[4] Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette, p. 57

[5] « La chanson de Pouille », in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[6] « Le dit de Pouille » in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[7] Marco Polo, 1998, La Description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », p. 67.

[8] Marco Polo, op. cit., p. 189.

Bibliographie

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Sandro Baffi, 2008, « Martino da Canale : motivations politiques et choix linguistiques », in : François Livi (dir)., De Marco Polo à Savinio : écrivains italiens en langue française, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, pp. 35-46.

Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette.

Jean Dunbabin, 1998, Charles I of Anjou: power, kingship and state-making in the thirteenth-century Europe, Londres….

Georges Jehel, 2005, Charles d’Anjou (1226-1285) : un Capétien en Méditerranée, CAHMER Université de Picardie Jules Verne.

Sharon Kinoshita, 2007, “Deprovincializing the Middle Ages”, in : Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books, pp. 61-75.

–––––, 2013, “Reorientations: The Worlding of Marco Polo”, in : Ed. John Ganim & Shayne Legassie (dir.), Cosmopolitanism and the Middle Ages, New York, Palgrave Macmillan, pp. 39-57.

Christie MacDonald & Susan Rubin Suleiman (dir.), 2014, French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire, trad. de l’américain, Paris, Classiques Garnier.

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Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), 2007, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books.

L’histoire globale au Collège de France ?

Ce texte a été écrit il y a un mois dans le plaisir anticipé des échanges
qu’il susciterait entre nous et de la complicité qui anime ce blog.
La mort subite de Philippe Norel en rend la publication amère.

Origines de l'histoire globaleLe 28 novembre dernier, Sanjay Subrahmanyam inaugurait une nouvelle chaire au Collège de France (en ligne). Son intitulé, « Histoire globale de la première modernité », ne pouvait que plaire, a priori, aux auteurs de ce blog et à tous ceux, en France, qui appellent de leurs vœux le développement de l’histoire globale, dans la recherche et dans l’enseignement. Ce n’était, cependant, sans provoquer un léger étonnement devant une telle formulation. Jusqu’à présent, en effet, Subrahmanyam ne s’était guère affiché comme un historien du global, tandis qu’il passait, incontestablement, pour le maître de l’« histoire connectée » – notion qu’il a lui-même forgée en 1997.

Histoire connectée / histoire globale

L’histoire connectée, en opérant un pas de côté (« by moving laterally » [Sanjay Subrahmanyam, 2005, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, p. 11.]), est d’abord une histoire reconnectée de ce que les historiographies nationales ont disjoint. Elle désigne l’étude stéréoscopique des interconnexions entre sociétés différentes et distantes par l’analyse croisée des archives des deux bords, ce à quoi Subrahmanyam excelle grâce à son remarquable polyglottisme. Définie ainsi, l’histoire connectée serait donc une méthodologie applicable à des lieux et des temps très divers. En réalité, en prenant pour objet la mise en contact par l’abolition soudaine de la distance, l’histoire connectée découpe incidemment une période particulière de l’histoire de l’humanité marquée par l’importance de ces interconnexions : la « première modernité » évoquée dans l’intitulé de la chaire de Subrahmanyam ; le « grand désenclavement planétaire » de Pierre Chaunu. L’empan de cette période pourrait prêter à discussion, mais elle reste dans tous les cas circonscrite et ne dépasse pas la fin du 18e siècle. D’où la question de Romain Bertrand, que nous laisserons ici en suspens : peut-on faire de l’histoire connectée contemporaine ?

Pour ce qui est de l’histoire globale, si elle se délecte d’histoires connectées et peut donner lieu à d’innombrables histoires glocales (la leçon de Sanjay Subrahmanyam sur Saint-Malo, Dieppe et l’outre-mer en est un très bon exemple, 12 mai 2014), elle s’en distingue néanmoins par le projet de saisir la globalité comme dimension nouvelle de l’humanité, c’est-à-dire l’avènement du globe comme Monde, espace unique d’une humanité unifiée. Elle n’est cependant pas l’histoire totale des Annales, même si elle peut emprunter à cette dernière son approche « globalisante », les mots étant ici, malheureusement, source de confusions. En assumant l’idée qu’il existe à partir d’un certain moment une échelle globale, autrement dit planétaire, de l’histoire humaine, l’historien du global entend développer une macrohistoire qui n’est pas pour autant une histoire universelle de tous les hommes. Suite à une journée d’étude séminale tenue en mai 2000, « Penser le monde, XVe-XVIIIe siècle » à laquelle étaient présents, Sanjay Subrahmanyam, Serge Gruzinski et Roger Chartier, ce dernier soulignait bien qu’il y a des faits spécifiques à chaque niveau scalaire :

« [Paul] Ricoeur note : “À chaque échelle on voit des choses qu’on ne voit pas à une autre échelle et chaque vision a son bon droit.” II est donc tout à fait impossible de totaliser ces différentes manières de voir le monde et vain de chercher le “lieu de surplomb” d’où elles pourraient être tenues comme commensurables. La mise en garde est utile pour éviter de faux débats sur la supériorité épistémologique supposée de telle ou telle échelle d’observation : la référence accordée à l’une ou l’autre dépend de ce que l’historien veut voir. La remarque peut concerner, d’ailleurs, une même échelle d’analyse et éviter une définition univoque de l’approche micro-historique. » [1]

La dimension spatiale de l’histoire globale explique l’intérêt qu’ont pu y porter certains géographes, comme Christian Grataloup [2007, 2011]. Ce que saisit bien Joseph Confavreux lorsqu’il parle d’une « histoire sous-tendue par la géographie » dans un grand entretien réalisé avec Sanjay Subrahmanyam pour Médiapart [14 mai 2014]. Le global turn a donc sans doute un peu à voir avec le spatial turn et la remarque ironique de Subrahmanyam sur l’impossibilité d’adopter « une perspective “extraterrestre” » [p. 63], si elle est juste à propos de l’inévitable ancrage de tout historien, révèle néanmoins son rejet du regard apollinien [Cosgrove 2003] qu’illustre la gravure mise au frontispice du dernier ouvrage d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, paru en 1905.

 Reclus_L'homme et la terre_afficheFig. 1. Affiche de promotion de L’Homme et la Terre, ca. 1905

De fait, cette histoire globale n’a jamais vraiment été le champ de recherche de Sanjay Subrahmanyam. Au contraire, celui-ci ne cache pas sa réticence, voire son hostilité, à cette histoire qui ne prendrait pas appui dans un travail archivistique de première main, qui reste pour lui comme pour bien des historiens le criterium absolu de la scientificité de la recherche historique. Aussi l’intitulé de sa chaire résulte-t-il plutôt d’un compromis vis-à-vis des enseignants du Collège de France. L’« histoire connectée » aurait mal dit ce qu’était cette chaire tandis que l’« histoire globale » faisait immédiatement sens. L’histoire globale ne serait-elle donc qu’une étiquette un peu à la mode ? Ici comme ailleurs, la question est légitime et ne peut être esquivée. Il est évident qu’en France, ce courant historiographique reste encore trop maigre et trop contesté pour voir son champ bien délimité par un débat structuré.

Xénologie / cosmologie

Mais laissons ces quelques réflexions préliminaires et abordons de plain-pied cette leçon inaugurale intitulée « Aux origines de l’histoire globale ». D’emblée, Subrahmanyam l’a placée sous le signe de l’étrangeté par un parallèle entre le caractère quasi exceptionnel de nommer à une chaire d’histoire au Collège de France un étranger, et l’attention consubstantielle portée par l’histoire connectée/globale à l’étranger. Usant d’un concept peu commun, il a cherché à dégager les racines d’une histoire xénologique, qu’il entend comme ouverte à l’autre, sinon décentrée. Cette leçon, en quelque sorte, tenait donc de la quête d’ancêtres.

Sur le fond, le projet n’est pas vraiment original. Lui-même souligne que son texte s’inscrit dans le prolongement de deux articles [2005a, 2010]. Mais déjà en 1993, William McNeill avait fait remonter l’histoire globale à l’Antiquité. L’originalité de Subrahmanyam, sur ce point, a été d’introduire une comparaison de Sima Qian avec l’historien gréco-romain Polybe au lieu d’Hérodote (cf. l’article de Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China »). Les études portant sur les histoires consacrées aux peuples étrangers parlent plutôt d’ethnographie ou d’anthropologie ; alors pourquoi utiliser le concept de xénologie ? Celui-ci est emprunté aux études indiennes, où il a été introduit par Wilhelm Halbfass à propos de l’hindouisme [1981 pour l’édition allemande], puis repris, notamment, par Tapan Raychaudhuri [1992]. La xénologie désigne l’attitude adoptée face aux étrangers et le cadre conceptuel dans lequel ils sont pensés. Dans les propres travaux de Subrahmanyam, la notion de xénologie apparaît dans l’ouvrage rédigé avec Muzaffar Alam sur les récits indo-persans de l’« époque des découvertes » [2007]. En France, mentionnons les travaux de Corinne Lefèvre sur l’Inde moghole du 16e siècle, que cite Subrahmanyam [Lefèvre 2012], et l’atelier qu’elle coordonne au CEIAS avec Ines G. Županov sur « Histoires de soi, histoires des autres : questions de traduction et d’historiographie ». La mise en question du regard de l’historien et de son positionnement dans le Monde est fondamentale. De ce point de vue, l’histoire connectée mais aussi les études postcoloniales et subalternes ont beaucoup à apporter à l’histoire globale. Mais la critique n’est pas si nouvelle. Subrahmanyam évoque l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, paru en 1971 ; on pourrait aussi rappeler l’article d’Ignacy Sachs publié dans la revue des Annales en 1966 : « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde ».

« Après avoir, par son expansion, ruiné les vues ethnocentriques de certains des peuples soumis à sa domination coloniale, l’Occident s’est enfermé dans une vision de l’histoire centrée sur lui-même alors que d’autres peuples sont maintenant conduits […] à remettre en question cet européo-centrisme. » [2]

On ne reviendra pas en détail sur les auteurs convoqués par Subrahmanyam. Après Polybe et Sima Qian, on trouve, pêle-mêle, Antonio Galvão, qui a écrit un récit des découvertes du globe depuis le Déluge (Tratado dos diuersos & desvayrados caminhos, por onde nos tempos passados a pimenta & especearia veyo da India ás nossas partes, & assi de todos os descobrimentos antigos & modernos, 1555, cf. mon billet du 2 juin 2014) et Guillaume Postel, autre professeur au Collège de France et figure reconnue de l’orientalisme naissant, Giovanni Ramusio, auteur d’une synthèse novatrice sur les périples réalisés par des Européens (Delle Navigationi et Viaggi, 1550), et Johannes Löwenklau, connu pour sa traduction de sources turques (Annales Sultanorum Othmanidarum, 1580), Tabarî, auteur au 9e siècle d’une histoire universelle (Târîkh al-Rusul wa al-Mulûk, « Histoire des prophètes et des rois »), et Rachîd al-Dîn, lui aussi auteur, au 13e siècle, d’une histoire universelle (Jâmi‘ al-tawârîkh, « Somme des histoires »)… Les uns sont des penseurs de l’étranger, les autres sont des penseurs du monde/Monde. Cependant, malgré une proximité évidente, la xénologie n’est pas la cosmologie.

En retraçant la généalogie de l’histoire globale/connectée, Subrahmanyam suggère également l’idée, pour la reformuler ainsi, d’une métahistoire de la mondialisation : quelle conscience ont eu les contemporains d’un processus ancien et multiple ? C’est la question posée par Roger Chartier en 2001, reprise par Subrahmanyam :

« “Penser le monde”. Mais qui le pense ? Les hommes du passé ou les historiens du présent ? » [3]

Le sociologue britannique Roland Robertson la posait déjà au début des années 1990 [1992]. Mais Subrahmanyam n’y répond pas vraiment et s’en tient aux « historiens xénologues » dans la lignée desquels il s’inscrit, alors qu’une métahistoire de la mondialisation ne peut se limiter à l’étude des histoires passées et doit intégrer une très grande variété de documents, qui sont, au demeurant, des archives d’histoire globale – catégorie que semble complètement nier Subrahmanyam.

Pour rester dans l’Inde moghole qu’il affectionne tant, on pourrait citer l’utilisation du globe comme symbole impérial, bien étudiée par Sumathi Ramaswamy [2007] et par Ebba Koch [2012]. Ainsi sur ce portrait de l’empereur Jahângîr (*1605-1627), « le conquérant du monde », où on voit l’empereur debout sur un globe reposant sur un poisson et sur un bœuf. Le globe est de facture européenne, mais il est désaxé et centré sur l’Inde, tandis que l’ensemble évoque un mythe cosmographique musulman.

 Abu l-Hasan_1620_JahangirFig. 2. Jahângîr transperçant d’une flèche la tête de son ennemi, Malik ʿAnbar (peinture d’Abû l-Ḥasan, ca. 1620, Chester Beatty Library, Dublin)

Mais cette idéologie impériale « globale » n’est qu’une reprise de diverses traditions antiques à se considérer le centre du monde et qui est bien établie dans la géographie abbasside étudiée par André Miquel, que cite Subrahmanyam, et dont les tâwarîkh sont le pendant historique. De façon plus générale, cette région centrale de l’Eufrasie a été une concentration considérable de connexions, de circulations et d’empires qui en ont fait un foyer majeur de mondialisation qui mériterait autant d’attention que l’Europe et la Chine. C’était la conclusion de ma thèse, placée entièrement alors sous l’influence de Marshall Hodgson (sur ce dernier, cf. le récent billet de Philippe Norel, 22 mai 2014).

Mondialisation_3 scénariosFig. 3. Trois scénarios de mondialisation à partir de différents foyers de l’Eufrasie

Quoi qu’il en soit, la métahistoire de la mondialisation n’est qu’une contribution particulière à l’histoire de la mondialisation. Et la généalogie xénologique développée par Sanjay Subrahmanyam masque la nouveauté de l’histoire globale contemporaine qui consiste précisément à essayer de développer des concepts adaptés pour saisir l’espace, la société, l’économie, la culture en ce qu’ils ont de Monde. La notion d’économie-monde, utilisée par Fernand Braudel (cf. mon billet, « Un Monde d’économies-mondes », 12 mars 2013), puis celle de système-monde, sans doute plus pertinente, reprise par Immanuel Wallerstein, Janet Abu-Lughod, Philippe Beaujard (entre autres), ont aidé à penser l’histoire-Monde, même si aujourd’hui elles paraissent insuffisantes. C’est bien en cela que l’histoire globale est un chantier d’avenir.

Téléologisme, impérialisme, présentisme : la mondialisation en maux

Reste une question : pourquoi une telle réticence de la part de Subrahmanyam à l’égard de l’histoire globale ? Peut-être parce que le concept central est celui de mondialisation. Or Subrahmanyam le dit : « Je reste agnostique sur l’utilité du concept de “globalisation” » [p. 53]. Deux raisons principales sont avancées.

1) L’histoire de la mondialisation serait téléologique. L’argument revient régulièrement, on en a déjà discuté ici (cf. entre autres le billet de Philippe Norel, « Pour une histoire de la mondialisation non téléologique », 28 février 2011). Peut-on s’offusquer que les historiens cherchent à comprendre comment s’est mise en place la situation actuelle d’interconnexion des différentes parties du globe ? Non ; c’est somme toute assez banal en histoire. Il y a une dépendance téléologique qui aboutit à un récit fortement rétrodictif. Ce qui doit être distinguée d’une interprétation téléologique, qui nierait la contingence de l’histoire et une interprétation possibiliste. Si, donc, la critique porte sur la dimension unilinéaire d’un récit, alors, oui, effectivement, méfions-nous d’une histoire téléologique ; mais il semble que le polycentrisme est bien établie parmi les tenants de l’histoire globale et que nombreux sont les auteurs à avoir parlé d’« histoire des mondialisations » (cf. p.e. le billet d’Olivier Grenouilleau, « Les historiens français et les mondialisations », 11 octobre 2010), Que nous n’y soyons pas encore parvenus, en revanche, ne peut qu’être un appel à poursuivre ces travaux de recherche, et non à les saboter. Il y a une écriture de l’histoire globale à inventer.

2) L’histoire de la mondialisation serait impérialiste. Le propos, là aussi, est assez convenu. On pourrait rappeler l’article qu’avait commis Chloé Maurel en 2009 dans la revue Vingtième Siècle. L’histoire de la mondialisation serait un vecteur de l’impérialisme états-unien. Subrahmanyam s’en prend directement aux chercheurs qui travailleraient au National Bureau of Economic Research – sans les nommer. Ce centre de recherche, installé à Cambridge, est des plus importants en ce domaine aux États-Unis. Faut-il le soupçonner d’être un foyer d’un impérialisme idéologique ? En réalité, il est assez difficile de dénombrer les historiens du global qui y seraient rattachés. On pourrait penser à Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson qui en 2000 ont publié un ouvrage, When Did Globalization Begin ?, étiqueté National Bureau of Economic Research Working Paper. Leur analyse néoclassique est fondamentalement discutable, et discutée ! Il aurait sans doute été plus judicieux d’évoquer le Global Economic History Network (GEHN), basé à Londres, qui regroupe la London School of Economics, les universités de Californie, Leyde et d’Osaka, mais qu’il est difficile de taxer d’impérialisme. Toutefois, cette peur que suscite la notion de mondialisation/globalization n’est pas propre à Subrahmanyam et l’erreur commise sur l’origine même de ces notions, trop souvent liée à la libéralisation des marchés financiers à partir des années 1970, perdure trop souvent. Cependant, que le mot français « mondialisation » soit antérieur au mot anglais et qu’il date de 1904, que celui de « globalization » remonte à 1944, que ces mots aient d’abord permis d’exprimer une prise de conscience d’une mondialité nouvelle, qu’ils aient été le support d’idéologies contraires, ne suffit pas à modifier la perception commune, simplificatrice et négative, d’un processus long, complexe, multiforme [Capdepuy, 2011]. Parler, comme le fait Sanjay Subrahmanyam, de « potion magique à fort contenu idéologique » est bien l’expression d’un point de vue politique qui, aussi respectable soit-il, révèle les fragilités de son positionnement. Ce qu’on pourrait peut-être beaucoup plus redouter à propos de l’histoire globale, c’est qu’elle ne débouche sur la production d’un récit mondialiste complètement formaté pour servir de base à l’enseignement du « parfait petit citoyen du Monde ». De fait, le lien entre histoire globale et enseignement est très fort dès les années 1940 au moment de reconstruire le Monde d’après-guerre. Le premier ouvrage de « global history » a été publié en 1945 avant même la fin de la guerre [Close & Burke 1945].

3) L’histoire de la mondialisation serait présentiste. On trouverait ailleurs ce troisième argument. Dans un article publié en 2005, Subrahmanyam dénonçait également le présentisme de la New Global History, défendu en particulier par Bruce Mazlich. Là encore, la question est importante, mais ne suffit pas à discriminer l’histoire globale. La périodisation du processus de mondialisation est extrêmement débattue. Suzanne Berger a parlé d’une « première mondialisation » pour la période comprise entre 1870 et 1914. Dennis O. Flynn et Arturo Giráldez d’un côté, Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson de l’autre, se sont disputés pour savoir si la mondialisation économique commençait avec la mise en place de la connexion transpacifique en 1571 ou bien avec la convergence des prix vers 1830, John Darwin considère que la mort de Tamerlan en 1405 constitue un tournant majeur, beaucoup, très classiquement, s’en tiennent à la fin du 15e siècle avec la mise en place d’une double connexion, entre l’Europe et l’Amérique d’un côté, l’Europe et l’Asie du Sud et du Sud-Est de l’autre. Beaucoup de ces analyses font sens ; pourtant, elles n’oblitèrent pas totalement la question posée par la New Global History : quand passe-t-on d’un processus de proto-mondialisation à la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui ? On pourrait penser que la contraction de l’espace-temps n’a jamais été aussi importante que depuis Internet, mais la métahistoire de la mondialisation nous apprend précisément qu’il faut se méfier du sentiment de rupture éprouvé par les contemporains et du narcissisme à surévaluer la modernité du présent [Assayag 1998].

Je citerai à nouveau ce texte de Fernand Braudel écrit pendant qu’il était en captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Une des victoires de l’homme sur la distance et sur la nature, c’est bien le rétrécissement du monde et, par conséquence naturelle, son unité. On faisait en quinze jours hier le chemin de Caracas à Bogota, trois heures suffisent aujourd’hui avec l’avion. […]

L’humanité aura vécu pendant des millénaires cantonnée, parquée dans ses continents comme en autant d’espaces clos, dispersée en autant de planètes, a-t-on dit. Mais de planète en planète, d’aire de civilisation à aire de civilisation voisine, on a jeté des amarres (avec les siècles), établi des ponts, multiplié les liaisons utiles, échangé des biens, tout d’abord goutte à goutte : une balle de soie, des pièces d’argent à l’effigie de Néron… Peu à peu, les humanités se sont découvertes les unes les autres. Vieille histoire. Le monde ayant vécu si vite depuis lors, aujourd’hui elles se télescopent, elles échangent leurs habits et leurs civilisations. » [4]

Ou encore cet extrait d’une lettre de Nerhu à sa fille, en mars 1933, repris ensuite dans Glimpses of Word History (cf. le billet du 13 juin 2013) :

« Peut-être que le trait le plus frappant de ce siècle a été le progrès dans les moyens de transport et de communication. Le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe électrique et l’automobile ont complètement changé le monde, et ont en fait, pour toutes les fins humaines, un endroit très différent de ce qu’il avait toujours été. Le monde a rétréci, ses habitants se sont rapprochés, et ont pu se  voir beaucoup plus les uns des autres, et, avec la connaissance mutuelle, de nombreux obstacles, née de l’ignorance, sont tombés. Les idées communes ont commencé à se propager, ce qui a produit une certaine uniformité dans le monde entier. Juste à la fin de la période dont nous parlons sont apparus la télégraphie sans fil et l’aviation. Ils sont assez commun maintenant, tu as été en avion à plusieurs reprises, et a voyagé ainsi, sans beaucoup y penser. Le développement de la télégraphie sans fil et de l’aviation appartient au vingtième siècle et à notre temps. » [5]

 Au final, cette généalogie d’histoire xénophile, même s’il n’y est guère question de globalité, est une bonne leçon car par cet enseignement intégrant les autres, Sanjay Subrahmanyam ouvre une fenêtre en cette France rassie. Et puis disons-le, qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’histoire globale comme nous l’entendons, car en réalité, même sur ce blog, malgré son nom, nous ne faisons pas toujours de l’histoire globale, nous ne la faisons pas de la même manière, et on sait bien que ces distinctions entre courants historiographiques, voire même entre disciplines, ne sont que de frêles cloisons à l’intérieur d’une même maison qu’est celle des sciences humaines. Foin d’inutiles querelles de chapelles ! L’histoire globale est avant tout l’expression d’un questionnement porté par des sociétés qui s’interrogent face à leur coprésence sur un globe qui risque d’être notre cage pour longtemps encore. La problématique est cruciale, elle n’est pas unique et je me retrouve complètement dans le propos conclusif de Subrahmanyam :

« Il s’avère que dans le monde actuel, il y a un intérêt et une curiosité croissants pour ce type d’histoire, qui n’est pas voué pourtant – c’est ma profonde conviction – à remplacer l’histoire faite à une échelle régionale, nationale ou continentale, mais à la compléter. » [6]

On peut d’ailleurs penser que l’intérêt général porterait davantage sur l’histoire glocale qui fait le lien entre l’ici et le Monde, autrement dit sur les hybridations d’histoires.

PS. Un entretien réalisé par Laurent Testot est à lire dans le dernier numéro de Sciences Humaines, n° 261, juillet 2014, pp. 22-25.

Bibliographie

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Jackie Assayag, 1998, « La culture comme fait social global ? Anthropologie et (post)modernité », L’Homme, Vol. 38, N° 148, pp. 201-223.

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Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, pp. 119-123.

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–––––, 2011, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, Paris, Armand Colin.

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Tapan Raychaudhuri, 1992, « Europe in India’s Xenology: The Nineteenth-Century Record», Past & Present, N° 137, pp. 156-182.

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Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China », Journal of World History, Vol. 19, N° 1, pp. 1-40.

Sanjay Subrahmanyam, 1997, « Connected Histories: Notes towards a reconfiguration of Early Modern Eurasia », Modern Asian Studies, Vol. 31, N° 3, pp. 735-762.

–––––, 2005a, «On World Historians in the Sixteenth Century», Representations, Vol. 91, N° 1, pp. 26-57.

–––––, 2005b, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press.

–––––, 2010, « Intertwined Histories: Crónica and Tārīkh in the Sixteenth-Century Indian Ocean World », History and Theory, Vol. 49, pp. 118-145.

–––––, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard.


Notes

[1] Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, p.120.

[2] Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, p. 467.

[3] Roger Chartier, art. cit., p. 122.

[4] Fernand Braudel, 1997, « L’histoire, mesure du monde », Les Ambitions de l’Histoire, Paris, Éditions de Fallois, p. 109.

[5] Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1re éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939), p. 608.

[6] Sanjay Subrahamanyam, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard, p. 63.

Enseignement et histoire globale (CAPES)

À l’approche des oraux du CAPES d’histoire-géographie, des collègues ont publié sur le Carnet du réseau historiographique et épistémologique de l’histoire (CRHEH) un exemple de dossier sur l’enseignement d’une partie du programme de seconde en proposant un questionnement axé sur l’histoire globale : « Enseigner “l’élargissement du monde (XVe-XVIe siècle)” au lycée : quels apports de l’histoire globale ? ». On ne peut que se réjouir de voir ce courant historiographique être ainsi progressivement reconnu dans la formation des futurs enseignants. L’auteur anonyme du corrigé ne cache cependant pas un certain scepticisme, notant que l’« “histoire globale” reste plus une étiquette qu’un projet historiographique ayant une unité véritable, la diversité des travaux pas toujours compatibles entre eux que cette étiquette recouvre reste la règle ». Nous ne le contredirons d’ailleurs pas sur ce constat que nous pouvons partager. Le choix récent d’intituler la chaire de Sanjay Subrahmanyam au Collège de France « histoire globale » et non « histoire connectée » en est une illustration – nous aurons l’occasion d’y revenir très prochainement. Dans le dossier, le seul document d’historien cité est extrait de l’introduction de L’Histoire à parts égales, écrite par Romain Bertrand, qui, précisément, se présente comme un partisan de l’histoire connectée, et non de l’histoire globale, à l’égard de laquelle il se montre ouvertement distant. Il s’agit évidemment ici d’une incitation bienveillante du jury pour que le candidat n’oublie pas d’adopter un regard critique sur son sujet.

Reprenant la question proposée aux candidats, je ferai deux propositions distinctes, l’une qui s’inscrirait dans le champ de l’histoire connectée, l’autre qui prétendrait davantage être de l’histoire globale.

Un regard symétrique

Depuis longtemps déjà, il n’est que trop nécessaire de sortir du cloisonnement infligé par le « roman national » et au-delà par le « roman occidental ». L’auteur du corrigé rappelle justement que ceci n’est pas une nouveauté, et de citer l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570 [1971]. On pourrait ajouter à cette référence, deux livres parus au début des années 1980 : La Conquête de l’Amérique : La Question de l’autre, par Tzvetan Todorov [1982], et Récits aztèques de la conquête, qui rassemblent des textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov [1983], ainsi qu’un troisième, de Serge Gruzinski, L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique [1991]. Dans un contexte historiographique différent, les réflexions de l’anthropologue Marshall Sahlins constituent également un jalon majeur dans cette inversion du regard [Des Îles dans l’histoire, 1989 pour l’édition française].

Quel a été l’impact de ces travaux de recherche dans les manuels du secondaire ? Faible. Si on s’en tient aux derniers parus, on trouve de-ci de-là un ou deux documents amérindiens, toujours iconographiques, et parfois mal interprétés (comme c’est le cas dans le Belin, 2006, où la collaboration tlaxcaltèque n’est pas comprise). La vision reste profondément européocentrée, conformément aux injonctions du programme. Une exception notable est un exercice proposé dans le manuel Nathan, qui met en vis-à-vis un texte indien et un texte extrait des Essais.  Montaigne y développe une réflexion critique sur la conquête européenne, qu’on retrouvera au 18e siècle [cf. billet du 10 mai 2012].

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Fig.1 – Exercice proposé dans le manuel Nathan, coll. Sébastien cote, 2010.

Ceci reste cependant très limité et on pourrait regretter qu’il ne soit pas accordé davantage de place au regard des vaincus. Les textes existent, et de nombreux extraits pourraient être mis à profit.

Comme ce récit de la rencontre entre la première ambassade envoyée par Moctezuma et les Espagnols, tiré du Codex de Florence, mis en forme vers 1550-1555 :

« Et Motecuhzoma, aussitôt, alors, a envoyé, a confié une mission aux seigneurs, que Tziuacpopocatzin, et encore à d’autres, à une foule parmi ses gouverneurs, pour aller à la rencontre des Espagnols, entre le Popocatepetl et l’Iztactepetl, là-bas, à Quauhtechac, à la Pierre-de-Sacrifice-de-l’Aigle.

Ils leur ont donné des étendards garnis d’or, des étendards garnis de plumes de quetzal, et des colliers en or.

Et, quand ils leur ont donné ceci, c’est comme s’ils avaient souri, comme s’ils s’étaient beaucoup réjoui, comme s’ils avaient pris du plaisir. C’est comme des singes à longue queue qui ont saisi de tous côtés l’or. C’est comme si, là, il s’asseyait, comme s’il s’éclairait en blanc, comme s’il se rafraîchissait, leur cœur. Car il est bien vrai qu’ils avaient grandement soif, qu’ils s’en goinfraient, qu’ils en mourraient de faim, qu’ils en voulaient comme des porcs, de l’or.

Et l’étendard garni d’or, ils viennent en le dressant en l’air, ils viennent en l’agitant de tous côtés, ils viennent en le saisissant pour eux. C’était comme s’ils grommelaient, et ce qu’ils disaient, c’était du baragouin. » [1]

Ou encore ce chant, extrait des Annales historiques de Tlatelolco, rédigé par un auteur anonyme mais sans aucun doute témoin direct de la défaite du dernier empereur Quauhtemoc en 1521 [sur Tlatelolco, je renvoie aux travaux d’Arnaud Exbalin sur le site Canopé].

« Et tout est arrivé.
Nous l’avons vu,
nous l’avons admiré.
Avec ce lamentable, ce pitoyable sort
nous avons enduré l’angoisse.

Sur les chemins gisent les flèches brisées,
les cheveux sont épars.
Les maisons ont perdu leurs toits,
Les maisons sont devenues rouges.

La vermine grouille dans les rues et les places,
et contre les maisons les cervelles ont fait des éclaboussures.
Les eaux sont comme rouges, elles sont comme teintes,
et, quand nous les avons bues,
on buvait de l’eau de salpêtre.
Et nous avons bu, alors, cette eau de salpêtre.

Nous avons frappé, alors, les murs de brique,
et notre héritage n’était plus qu’un trou.
Les boucliers ont pu nous protéger,
mais on a voulu en vain peupler la solitude
avec des boucliers.

Nous avons mangé le bois coloré du tzompantli,
nous avons mâché le chiendent du natron,
l’argile des briques, de la poussière de crépi,
et de la vermine.

Nous avons dévoré ensemble la viande,
quand elle venait d’être posée sur le feu.
Quand la viande était cuite,
ils l’arrachaient de là,
dans le feu même, ils la mangeaient.

On fixa notre prix.
On fixa le prix du jeune homme, du prêtre,
de la jeune fille et de l’enfant.

Assez ! Le prix d’un homme du peuple
atteignait à peine deux poignées de maïs,
il n’était que de dix galettes de mouche ;
notre prix n’était que de
vingt galettes de chiendent du natron.

L’or, le jade, les mantes en coton,
les plumes du quetzal,
tout ce qui est précieux
ne fut compté pour rien. » [2]

Inversement, les illustrations du Lienzo de Tlaxcala, un des rares codex conservés, permettent de montrer la participation de guerriers aztèques à la conquête espagnole du Mexique.

Siège de Tenochtitlan

Fig. 2 – Siège de Tenochtitlan, 1521 (Lienzo de Tlaxcala)

Une possibilité parmi d’autres serait de constituer un dossier autour d’une figure importante, à la fois historique et légendaire, de la conquête : la Malinche. Dans un autre billet [6 février 2013], j’avais évoqué le rôle de Pocahontas comme exemple de ces « femmes de l’entre-deux » qu’on retrouve dans ce rôle d’intermédiaire entre conquérants et conquis. La Malinche, Malintzin en nahuatl, Doña Marina selon son nom de baptême, en serait un autre exemple. Donnée aux Espagnols en 1519 par des Mayas, parmi un lot d’esclaves, elle fut d’abord attribuée à Alonso Hernández Puertocarrero, avant de devenir la maîtresse d’Hernán Cortés. Elle servit rapidement d’interprète aux conquérants espagnols, mais joua semble-t-il un rôle plus important comme conseillère de Cortés. Après la mort de ce dernier, elle fut l’épouse d’un autre conquistador, Juan Jaramillo, puis disparut aux alentours de 1529. Un manuel (Belin, 2010) lui consacre explicitement un document, tiré de l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne écrite par Bernal Díaz del Castillo, et indique sa présence sur une illustration extraite du Lienzo de Tlaxcala.

Voici, sans les coupes, le portrait dressé par Bernal Díaz del Castillo, avec les attestations de la véracité de son témoignage, qu’on prendra garde cependant de prendre avec une certaine distance critique :

« Avant de nous occuper plus intimement du grand Moctezuma, et des Mexicains, et de Mexico la grande, je veux vous dire ce qui concerne doña Marina ; elle gouverna des pays et commanda à des vassaux dès son enfance. Son père et sa mère étaient en effet seigneurs d’une ville nommée Painala, à laquelle d’autres villages étaient assujettis, environ huit lieues du bourg de Guazacualco. La mort du père l’ayant laissée encore enfant, la mère se remaria avec un autre cacique, fort jeune, et en eut un garçon, sur lequel se porta toute leur affection. Ils convinrent de faire retomber sur lui, après leur mort, les titres de la fille, et, pour qu’il n’y eût point d’obstacle, ils donnèrent la jeune fille, pendant la nuit, à des Indiens de Xicalango, afin qu’on ne la vit plus, et ils répandirent le bruit qu’elle était morte, mettant à profit la mort de la fille d’une de leurs esclaves, qu’on fit passer pour l’héritière. Il résulta que les gens de Xicalango la cédèrent à des habitants de Tabasco, et ceux-ci la donnèrent à Cortès. J’ai connu sa mère et son demi-frère, lorsqu’il était déjà homme et qu’il gouvernait son village conjointement avec sa mère, le second mari étant mort. En se faisant chrétiens, la vieille prit le nom de Marthe et le fils celui de Lazare. Je sais fort bien tout cela, parce que, en l’an quinze cent vingt-trois, après la conquête de Mexico et d’autres provinces, lorsque Christoval de Oli se souleva dans les Higueras, Cortès s’y rendit, en passant par Guazacualco. Presque tous les résidents de ce bourg partirent avec lui (ainsi que je le dirai en son lieu). Comme doña Marina, en toutes les guerres de la Nouvelle-Espagne, fut une excellente femme et une interprète utile, – ce que l’on verra dans la suite –, Cortès la tenait toujours avec lui. Ce fut dans ce voyage qu’elle se maria avec un hidalgo nommé Xaramillo, dans un bourg qu’on appelait Orizaba, en présence de quelques témoins, dont l’un, nommé Aranda, devint résident de Tabasco. Il racontait le mariage d’une façon bien différente du récit de Gomara. Doña Marina était femme de grande valeur ; elle avait un extrême ascendant sur tous les Indiens de la Nouvelle-Espagne. » [3]

Cette présence de la Malinche est bien attestée par les textes aztèques, ainsi dans l’Histoire de Tlaxcala :

« Et, lorsque les messagers et espions de Moctezuma arrivèrent, ils purent vérifier qu’il s’agissait d’hommes, parce qu’ils mangeaient, buvaient et aspiraient à des satisfactions humaines. Ils ramenèrent une épée, une arbalète et une nouvelle encore plus étonnante, qui était la présence d’une femme, belle comme une déesse, car elle parlait la langue mexicaine et celle des dieux, ce qui permettait de savoir ce que voulaient ces gens ; son nom était Malintzin puis, après son baptême, on l’appela Marina. » [4]

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Fig. 3 – Ensemble de quatre illustrations montrant l’omniprésence de La Malinche auprès d’Hernán Cortés (Lienzo de Tlaxcala, fin 16e siècle)

De façon nettement plus anecdotique, pour les élèves qui connaissent, signalons que La Malinche a inspiré un personnage des Mystérieuses Cités d’or (Taiyō no ko esteban, « Esteban, enfant du Soleil »), l’un des premiers mangas à avoir connu un succès important,. Ce feuilleton télévisé franco-japonais diffusé pour la première fois en 1982-1983 au Japon et en France, est une réécriture du roman de Scott O’Dell, La Route de l’or (The King’s Fifth, 1966) et retrace l’histoire d’un orphelin parti dans le Nouveau Monde à la recherche de légendaires cités d’or, suivi par des conquistadores avides de richesses. Deux personnages sont inspirés, librement, de l’histoire : le gouverneur Pizarro et Marinché, femme amérindienne peu scrupuleuse, prête à s’associer aux Espagnols et à trahir son peuple pour s’enrichir.

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Fig. 4 – Marinche, dans Les Cités d’or

À travers la Maninche, occasion, au passage, de réintroduire les femmes dans l’histoire, il serait possible d’esquisser la complexité d’une conquête qui ne se réduit pas au simple choc de deux mondes.

Un regard global

Si le cœur de l’histoire globale est l’étude de la mondialisation comme processus de mise en interconnexion des différentes parties du globe, il est effectivement difficile d’échapper à un certain européocentrisme dans la mesure où ce sont bien les Européens qui à partir du 15e désenclavent une humanité jusqu’alors parcellisée, même si des dynamiques d’intégration, qu’on pourra qualifier de pré-mondialisations, sont à l’œuvre avant et portées par d’autres sociétés. La nouveauté ici est l’émergence d’un espace global qui n’est plus seulement spéculatif, mais bien une réalité tangible sur laquelle les puissances européennes peuvent dès lors projeter leurs ambitions impérialistes.

Dans les manuels scolaires, cet aspect est abordé par l’intermédiaire de la cartographie. En effet, les cartes produites à partir du 16e siècle révèlent à elles seules l’essor considérable des connaissances géographiques européennes du globe terrestre. Pour compléter, et en accord avec les programmes qui appellent à se focaliser sur « un navigateur européen et ses voyages de découverte », les manuels consacrent souvent une double page à la circumnavigation initiée par Magellan et achevée par El Cano.

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Fig. 5 – Le planisphère d’Agnese Battista (1543) permet à la fois de montrer l’étendue nouvelle des connaissances géographiques européennes et la première circumnavigation (BnF)

Mais on pourrait regretter que le partage du Monde opéré par le traité de Tordesillas en 1494 et complété par celui de Saragosse en 1529 soit limité à deux lignes sur un planisphère sans autre forme d’explication. Il est vrai que les textes eux-mêmes sont assez arides et ne fournissent pas vraiment matière à un document accessible aux élèves…

Voici le premier paragraphe du traité de Tordesillas :

« 1. Et aussitôt lesdits procureurs desdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, d’Aragon, de Sicile, de Grenade, etc., et dudit seigneur roi de Portugal et des Algarves, etc., ont dit qu’autant qu’il existe entre lesdits seigneurs, leurs constituants, un différend sur ce qui appartient à chacune des deux parties de l’espace qui reste à découvrir jusqu’à cejourd’hui, jour de la présente capitulation, dans la mer Océane ; attendu que, pour le bien de la paix et de la concorde, et pour la conservation de l’amitié qui lie ledit seigneur roi de Portugal aux seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, il plaît à LL. AA., et que lesdits procureurs, en leur nom et en vertu de leurs pouvoirs, ont accordé et consenti qu’il se fasse et se tire par ladite mer Océane une ligne droite de pôle à pôle, c’est-à-dire du pôle arctique au pôle antarctique, ce qui est du nord au sud, laquelle ligne devant se tirer et se tirant droite, comme il a été dit, à 370 lieues des îles du Cap-Vert, vers le couchant, par degrés ou d’autre manière, comme on pourra le faire pour le mieux et le plus promptement, de façon qu’il n’y ait pas plus de lieues, et que tout ce qui a été découvert jusqu’à présent et se découvrirait à l’avenir par ledit seigneur roi de Portugal et ses vaisseaux, soit îles ou terre ferme, depuis ladite ligne tirée dans la forme susdite, allant par ladite partie du levant, en dedans de ladite ligne du côté du levant, du nord ou du sud, pourvu qu’on ne passe pas ladite ligne, que tout cela soit et appartienne audit seigneur roi de Portugal et à ses successeurs pour à tout jamais, et que tout le reste, tant îles que terre ferme, trouvés ou à trouver, découverts et à découvrir par lesdits seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., et par leurs vaisseaux, depuis ladite ligne tirée en la forme susdite, allant par ladite partie du couchant et après avoir passé ladite ligne vers le couchant, le nord et le sud, soit et appartienne auxdits seigneurs roi et reine de Castille et de Léon et à leurs successeurs à tout jamais. » [5]

Ce texte, pourtant, est très important en dessinant ce que Carl Schmitt considère comme la première « ligne globale ».

« Elles découlaient d’un certain mode de pensée que je qualifierais de pensée par lignes globales. C’est là un mode de pensée qui représente une étape bien définie dans le développement historique de la conscience humaine de l’espace et qui apparaît immédiatement avec la découverte d’un “Nouveau Monde” et avec le début des “Temps modernes”. Il continua de progresser au rythme des cartes géographiques et des globes terrestres. Le qualificatif global désigne à la fois le caractère planétaire de ce mode de pensée qui embrasse toute la terre, et son caractère plan et superficiel qui repose sur l’équivalence entre surface terrestre et surface maritime. » [6]

La difficulté à calculer les longitudes a retardé le tracé de ces lignes sur les planisphères. C’est chose faite en 1573 sur la carte de Domingos Teixeira. À noter, la projection n’est pas centrée sur l’Europe mais sur la ligne issue du traité de Tordesillas, celle du traité de Saragosse étant dédoublée, à gauche et à droite de la carte. Ceci a pour effet de bien montrer le découpage du Monde à parts égales entre Espagnols et Portugais, dont les blasons respectifs ornent les terres conquises.

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Fig. 6 – Planisphère de Domingos Teixeira, 1573 (BnF)

Si on quitte l’espace pour le temps, l’auteur du corrigé proposé rappelle que le chrononyme de « Grandes découvertes » a été inventé au 19e par Alexandre de Humboldt – ou du moins fixé par celui-ci –, en insistant cependant sur le fait que la notion de « découvertes » est déjà présente dans la littérature de l’époque. Sur ce point, un des ouvrages les plus intéressants, car précurseur dans la mise en place d’un récit européen, est celui d’Antonio Galvão, publié en 1563 à Lisbonne. Sanjay Subrahmanyam [2007] a déjà attiré l’attention sur l’originalité de cet auteur, qui, contrairement à Fernão Lopes de Castanheda, João de Barros, Francisco López de Gómara, Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés, a proposé une synthèse des découvertes réalisées par les Portugais et les Espagnols au lieu de ne traiter qu’un seul de ces empires ; mais deux autres points, à mon sens, mériteraient d’être mis en valeur.

Tout d’abord, la construction même de l’ouvrage est intéressante car Galvão distingue deux temps dans l’histoire des découvertes. La première partie de l’ouvrage se termine sur l’expédition de Gonçalo de Soussa au Kongo, en 1490, qui aboutit à la conversion du roi et à son ralliement à la couronne portugaise ; et la deuxième partie commence immédiatement en 1492 avec le départ de Christophe Colomb. On voit ainsi que dès cette époque, la « découverte de l’Amérique » constitue un moment axial. En cela, Galvão n’est pas unique et participe au grand récit de la modernité qui se construit progressivement à partir du 16e siècle.

Ensuite, Galvão construit sur une problématique qu’on retrouve jusqu’au 20e siècle et qui occupe une place majeure dans la conscience qui accompagne le processus de mondialisation. Le Monde est un espace fini, avons-nous fini de le découvrir ? Deux passages résument la réflexion de Galvão et sont accessibles aux élèves.

En introduction, il rappelle l’interrogation de son temps, marquée par les deux mythes bibliques de la dispersion des fils de Noé et de la confusion des langues consécutive à l’érection de la tour de Babel. La découverte d’humanités distantes et jusque-là inconnues pose la question de la diffusion de ces hommes et donc d’une pré-découverte du Monde :

« Certains disent que le monde a déjà été découvert & pourraient alléguer, pour cette raison, qu’il a donc été colonisé ainsi, qu’il peut être fréquenté & navigué ; et que la plupart des hommes d’autrefois avaient des vies plus longues, des lois et des langues presque toutes unes. D’autres diraient le contraire, affirmant que la Terre ne peut pas être toute connue & que les gens ne peuvent pas communiquer les uns avec les autres parce que cela aurait été perdu autrefois à cause de la malice & l’absence de justice des habitants de la Terre. » [7]

Après avoir retracé l’histoire des découvertes depuis le Déluge, dont il reconnaît que les différents auteurs ne s’entendent pas sur sa datation, Galvão conclut ainsi :

« Ce que j’ai obtenu de ceci, c’est la rotondité de trois cent soixante degrés, selon sa géométrie. Pour un degré, les anciens ont donné dix-sept lieues et demie, ce qui fait six mille trois cents lieues. Les modernes font le degré en 16 et deux tiers, ce qui les amène à six mille lieues. Toutefois, je tiens qu’il est large de dix-sept, ce qui fait le circuit de la terre à six mille deux cents lieues. Quoi qu’il en soit, elle a toute été découverte & naviguée d’Est en Ouest, presque par où le Soleil marche, mais du Sud au Nord il y a une grande différence, parce que vers le Nord il n’a pas été découvert plus de soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit degrés, ce qui fait treize cents & quelques lieues. Et du Sud jusqu’à neuf cents lieues, au détroit par où Magellan est passé, ont été découverts cinquante-deux ou cinquante-trois degrés. Tout ensemble, cela fait la somme de deux mille deux cents lieues. Celles-ci soustraites des six mille deux cents, il reste à découvrir quatre mille lieues. » [8]

On pourrait s’en tenir là. Quid alors du décentrement promis dans l’histoire globale ? Trois ouvrages de Serge Gruzinski apportent matière à enseignement

1) Dans Les Quatre parties du monde [2004, cf. la relecture de Philippe Norel, 20 mars 2014], nombre de lecteurs ont pu être séduits par les magnifiques illustrations constituées par les paravents japonais. Je renverrai ici à un précédent billet consacré à Matteo Ricci et à la diffusion d’une géographie globale [billet du 27 juin 2012]. Mais cela ne rentre pas dans le cadre du programme de seconde.

2) Dans Quelle heure est-il là-bas ? [2008], Gruzinski attirait l’attention sur les préoccupations ottomanes face à ces nouvelles découvertes réalisées par les Espagnols, comme l’avait déjà fait avant lui Thomas Goodrich en 1990 dans son étude du Tarih-i Hind-i Gharbi, The Ottoman Turks and the New World. Je m’en suis inspiré pour proposer cette année à mes élèves un document-mystère afin d’entamer précisément ce chapitre du programme de seconde. J’ai distribué à chacun le document suivant, à eux ensuite, en une petite demi-heure, d’essayer de comprendre de quoi il s’agit.

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Fig. 7 – Carte attribuée à Jorge Reinel, ca. 1519 (Bibliothèque du Palais de Topkapi, Istanbul)

Cette carte, récemment étudiée par Dejanirah Couto [2013], ne constitue en réalité que la moitié du document originel, puisqu’il s’agit ici d’une représentation de l’hémisphère Sud. Il faudrait donc imaginer son pendant à gauche. L’auteur de cette carte est probablement Jorge Reinel et aurait été réalisée aux alentours de 1519. Comment expliquer sa présence dans la bibliothèque du Palais de Topkapi ? Il semblerait que cette carte, embarquée sur l’un des bateaux de la flotte de Magellan, aurait fait le tour du globe avant d’être donnée/vendue aux Ottomans. Le petit nombre de survivants réduit d’autant celui des suspects possibles. À suivre Dejanirah Couto, il s’agirait du navigateur italien Antonio Piegafetta, par ailleurs auteur du récit de cette première circumnavigation. Qu’importe, au final, qu’un halo de mystère demeure, l’important pour les élèves est de les confronter à l’enquête avec cette carte qui non seulement représente parfaitement la rotondité de la Terre, avec une double projection polaire, mais qui en outre a fait le tour du Monde avant d’être vendue à une puissance concurrente et en l’occurrence menacée par les nouveaux circuits commerciaux que ces découvertes vont pouvoir mettre en place.

3) Dans L’Aigle et le Dragon, Gruzinski compare, de façon originale [cf. le CR de Laurent Testot, 19 janvier 2012], l’entreprise portugaise en Chine à la conquête espagnole du Mexique. Cette « synchronie planétaire » pourrait donner lieu à activité pédagogique, mais ceci est une autre histoire, sur laquelle je reviendrai ultérieurement…

Bibliographie

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Serge Gruzinski, L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique, Paris, Unesco/Flammarion,‎ 1991

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Serge Gruzinski, 2008, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des temps modernes, Paris, Seuil.

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Sanjay Subrahmanyam, 2007, « Holding the World in Balance: The Connected Histories of the Iberian Overseas Empires, 1500-1640 », The American Historical Review, Vol. 112, N° 5, pp. 1359-1385.

Tzvetan Todorov, 1982, La Conquête de l’Amérique : La Question de l’autre, Paris, Le Seuil.


Notes

[1] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 71.

[2] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 160.

[3] Bernal Díaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, trad. de l’espagnol par D. Jourdanet, Paris, 1877, pp. 82-83.

[4] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 200.

[5] Christophe Koch et Friedrich Schoell, 1837, Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe depuis la paix de Westphalie, Ouvrage entièrement refondu, augm. et continué jusqu’au Congrès de Vienne et aux traités de Paris de 1815, Bruxelles, Meline, Cans et Cie, p. 409.

[6] Carl Schmitt, 2001 (éd. orig. 1950), Le Nomos de la terre dans le droit des gens du jus publicum europaeum, trad. de l’allemand par L. Deroche-Gurcel, révisé, présenté et annoté par Peter Haggenmacher, Paris, Puf, p. 89.

[7] Antonio Galvano, 1862 (1ère éd. 1601), The Discoveries of the World, from their first original unto the year of our Lord 1555, trad. par Richard Hakluyt, rééd. avec le texte portugais par le vice-amiral C.B. Bethune, Londres, The Hakluyt Society, p. 18.

[8] Ibid., p. 241.