Histoire globale, pensée globale (1/4)

Nous publions ici le premier volet de « Histoire globale, pensée globale », texte constituant l’introduction du dernier livre d’Alessandro Stanziani, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), CNRS Éditions, 2018. Cet article sera diffusé en quatre parties successives : « Des rencontres inattendues : épistémologie historique du (monde) global » ; « Les courants de l’histoire globale au 21e siècle » ; « Comparaisons versus connexions » ; « Histoire globale à la française ? ». Merci à l’auteur et à son éditeur d’avoir accepté cette republication sur le Web.

Des rencontres inattendues : épistémologie historique du (monde) global

Il suffit de se promener dans les couloirs de n’importe quelle université française, La Sorbonne, ou toute autre faculté d’histoire, pour remarquer quelque chose de tout à fait commun avec une université à Rome, Moscou, Washington, Delhi ou Tokyo : l’histoire est synonyme d’histoire nationale ; celle des autres pays se trouve dans les départements correspondants d’études chinoises, russes, indiennes ou américaines. Les enseignants et chercheurs de ces départements justifient aisément cette répartition au nom de la « spécificité » du pays ; la Russie n’est pas la France, l’Inde n’est pas la Chine ni le Sénégal. Nous sommes d’accord ; mais pourquoi ce découpage ?

C’est là que la question se complique ; sauf à évoquer des banalités telles que l’État centralisé et les Lumières en France, la frontière et la liberté aux États-Unis, la taille du pays et les mandarins en Chine ou encore la mafia et la pizza en Italie, la question des spécificités nationales et de leur histoire n’est pas si évidente. Il ne suffit donc, comme l’affirmait George W. Bush au sujet du candidat démocrate John Kerry, de « ressembler à un Français » – au sens péjoratif du terme – pour trouver une réponse. Si tant est qu’elle existe, quelle est la spécificité de l’histoire de la Russie par rapport à celle de la France, de l’Allemagne ou de la Chine ?

Cette question ne vise pas à nier toute différence entre les pays, mais uniquement à mieux identifier les dissemblances en évitant de passer nécessairement par une « culture nationale ». La France aux Français, la Chine aux Chinois, la Russie aux Russes, autant de slogans qui se glissent de la rhétorique politique à la politique scientifique. Préserver l’histoire nationale, la faire apprendre aux immigrés, au lieu d’expliquer les relations et connexions entre les mondes, n’est-ce pas là ce que de nombreux responsables politiques en France et dans le monde prêchent de nos jours ?

Les polémiques récentes en France sur l’importance de l’histoire nationale dans les programmes politiques et à l’école en témoignent : la manière de penser l’histoire, notamment dans ses dimensions politiques et dans ses échelles – régionale, nationale, coloniale, globale, internationale – constitue un outil formidable pour réfléchir à la manière dont nous souhaitons former nos enfants. En effet, l’enseignement de l’histoire dans la plupart des universités et écoles françaises se concentre sur l’héritage « gaulois », la République et ses valeurs et, d’un autre côté, la Chine éternelle, l’islam conservateur, l’Inde mystique et la Russie despotique. L’histoire telle qu’elle est enseignée et pratiquée renforce le « mur contre mur » et la représentation du monde comme un choc entre les civilisations. Ainsi, l’introduction, extrêmement timide, de l’histoire africaine et asiatique dans les manuels scolaires suscite les critiques les plus farouches de la part de politiciens d’extrême droite pendant les années 2000, puis de Max Gallo avec ses travaux identitaires, et finalement de Nicolas Sarkozy. Des commentateurs, journalistes et historiens, tels que Alain Finkielkraut, Lorànt Deutsch, Dimitri Casali, Éric Zemmour ou encore Patrick Buisson revendiquent le retour à une histoire synonyme de valeurs nationales. Défense de l’histoire nationale, critique toujours difficile de l’histoire coloniale et ouverture timide vers l’histoire des autres mondes, voici les éléments principaux du débat politique et savant sur le rôle de l’histoire en France. Ces attaques s’adressent en particulier au livre dirigé par Patrick Boucheron (1) dont le succès dépasse, et de loin, la force de ses critiques.

Il n’empêche, les discussions sur cet ouvrage se sont superposées au débat politique proprement dit, François Fillon évoquant l’importance de l’histoire nationale d’un côté, Benoît Hamon et une partie de la gauche défendant Patrick Boucheron de l’autre. En réalité, ces débats ne sont pas une exclusivité française ; ces dernières années, le rôle politique de l’histoire, son enseignement et, dans ce cadre, la relation entre histoire nationale et histoire globale ou mondiale, ont envahi les débats aux États-Unis (notamment avec Donald Trump) comme en Russie, en Inde (avec le parti hindou nationaliste au pouvoir), en Italie, en Chine comme au Japon et, tout récemment, en Pologne et en Hongrie. Pourquoi ? Qu’y a-t-il de si particulier dans l’histoire globale à susciter des réactions extrêmes, dans un sens comme dans l’autre, aussi bien parmi les historiens que parmi les politiciens et dans l’opinion publique ?

Cet ouvrage cherche à répondre à ces questions en les inscrivant dans la longue durée – à partir du 15e siècle – et dans des espaces connectés mondiaux. C’est bel et bien une épistémologie critique et historique de l’écriture de l’histoire dans sa globalité qui est au cœur du présent livre. Les tensions entre philologie et sciences sociales, histoire comparée et histoire connectée, histoire européocentrique (et sa définition même) et subaltern studies seront discutées dans des contextes précis : l’expansion européenne, la formation des États nationaux et des empires, l’essor de la « modernité » puis les catastrophes du 20e siècle jusqu’à la décolonisation et à la globalisation actuelle.

Après avoir présenté les principaux courants de l’histoire globale (chap. 1), la première partie (chap. 2, 3, 4) discutera des relations entre histoire, globalité et philosophie. L’histoire a-t-elle un sens et lequel ?

D’innombrables auteurs ont essayé de répondre à cette question pendant des siècles, non seulement en Occident, mais partout dans le monde. Il n’est pas question bien entendu de discuter tous azimuts ces approches ; nous allons principalement suivre certains courants encore présents de nos jours au sein de l’histoire globale et notamment l’histoire mondiale et universelle (des synthèses générales aux approches post-marxistes). L’argument que nous avançons est que ces démarches s’inscrivent dans un long sillage d’histoire normative, jadis qualifiée de philosophie historique. La disparition présumée de cette dernière, annoncée plusieurs fois après la Shoah, puis après l’écroulement du bloc soviétique, a été en partie compensée par l’émergence d’une histoire globalisante fortement normative. Il est important de tracer ces filiations dans la mesure où elles posent la question des formes d’insertion des historiens dans la cité. Cette démarche liant philosophie et histoire, déjà présente à l’époque médiévale et moderne, s’affirme avec les Lumières (chap. 2), puis avec Marx (chap. 3). Ces auteurs et leur manière d’appréhender l’histoire et sa philosophie sont pris à parti de nos jours par tout un pan de courants qui, à l’instar de Edward Said et des subaltern studies, y voient des postures irrévocablement européocentriques. En réalité, nous verrons que les Lumières offrent des réponses hétérogènes à la globalisation du 18e siècle, tout comme Marx à celle du siècle suivant. La force et les limites de la diffusion des Lumières et de Marx en dehors de l’Europe offrent un banc d’essai pertinent pour répondre à ces questions.

Nous poursuivrons en examinant la manière dont philosophie politique et histoire se sont exprimées dans des contextes totalitaires. La philosophie de l’histoire de l’entre-deux-guerres entretient des liaisons dangereuses avec la thèse d’une décadence de l’Occident. Ces liaisons refont surface de nos jours.

Finalement, nous compléterons le lien entre politique, philosophie et histoire mondiale-universelle pendant la seconde moitié du 20e siècle et le début du 21e, en discutant la thèse de Fukuyama de la « fin de l’histoire » (chap. 4), réponse aux illusions de l’après-Seconde Guerre mondiale et au désenchantement de l’après-1989. En réalité, nous assistons à une résurgence des intégrismes sur fond de globalisation et de crise économique. L’Occident aurait-il gagné la guerre et perdu la paix ?

C’est là que, à côté de l’histoire du monde et de la philosophie de l’histoire, une autre démarche s’impose en histoire globale : l’histoire comparée, notamment dans sa variante socio-économique. Historiens et non-historiens, souvent sans s’en rendre compte, pratiquent couramment ce genre d’exercice lorsqu’ils s’interrogent, par exemple, sur ce qui fait la spécificité de la France, par rapport à la Russie ou à la Chine. Des questions récurrentes telles que : pourquoi y a-t-il des pays riches et d’autres pauvres ?, pourquoi certains pays ont-ils des institutions représentatives et pas d’autres ?, sont redevables de cette démarche comparative.

Nous allons également retracer la généalogie de cette approche suivant un courant particulier, celui qui émerge au 19e siècle avec l’école historique allemande, puis Weber (chap. 5), eet étudier son transfert dans l’économie du développement après la Seconde Guerre mondiale et dans les débats actuels sur la grande divergence entre la Chine et l’Europe. Comme pour l’histoire globale philosophique, la tension entre le modèle et les sources, et donc la question de la normativité de l’histoire, est centrale. Ces discussions seront reliées à des enjeux politiques et sociaux : la signification de l’unification allemande, l’idée même de « retard » en économie, les difficultés des Occidentaux et des pays du Nord à penser la décolonisation sans passer par des perspectives d’efficacité économique et de tiers-mondisme à la limite du racisme. Le retour de la Chine sur la scène mondiale, la manière dont il est appréhendé en histoire globale constituent seulement à première vue un changement de perspective. Car l’ambition de ces démarches est bel et bien celle de suggérer des mesures à adopter pour réduire la pauvreté, introduire la démocratie, etc. l’histoire est alors convoquée pour valider ou infirmer ces perspectives.

Une autre possibilité de faire interagir histoire et sciences sociales consiste à adopter la perspective durkheimienne, particulièrement répandue en France. Nous suivrons l’origine de cette démarche (chap. 6), puis la naissance et l’évolution de l’école des Annales, en s’attachant à Braudel en particulier, jusqu’à la microhistoire globale (chap. 7). La question se pose, en ce cas aussi, de la compatibilité de cette approche avec celles de l’histoire globale. Cet aspect est fondamental pour comprendre le lien, en France, entre l’écriture de l’histoire, d’une part, et les tensions entre la nation, la République et le monde global, d’autre part.

Histoire braudelienne, histoire comparée, histoire économique et sociale, histoire philosophique et universelle (chap. 2 à 7) : voilà autant d’« histoires » qui se trouvent sous le feu critique d’une autre orientation, venant initialement d’auteurs indiens et d’Amérique latine, puis africains et, désormais, occidentaux. Ces auteurs accusent les approches étudiées jusqu’ici – Lumières, Marx, Weber, Durkheim, Braudel, etc. – d’être européocentriques. Tout un pan de l’histoire globale cherche à avancer d’autres perspectives du point de vue des sources, de leur interprétation, des catégories et des modèles. Les quatre derniers chapitres (8 à 11) de la troisième partie prennent au sérieux cette question. Y a-t-il eu « européocentrisme », voire un kidnapping de l’histoire au fil du temps ?

Nous adoptons la même posture que pour les questions précédentes ; au lieu de décider si oui ou non l’histoire occidentale est européocentrique (et probablement elle l’est), si les empires et les colonisations ont en quelque sorte volé l’histoire aux populations autochtones (ce qui est en partie fondé aussi), nous chercherons à comprendre ce que européocentrisme signifie réellement pour des auteurs appartenant à des temps et lieux différents, à partir du 16e siècle. L’européocentrisme doit être qualifié dans ses complexité et latitude historiques afin de pouvoir être discuter et le dépasser dans un monde global. Nous consacrerons une attention particulière à la philologie et à son émergence ; cette discipline est généralement présentée comme la véritable démarche historienne, contre les tentations philosophiques, sociologiques ou économiques discutées dans les chapitres précédents. Nous inscrirons la démarche philologique dans une dimension globale et politique à la fois. La question sera de comprendre si, comme pour la sociologie et l’économie, la philologie est irrémédiablement européocentrée ou si elle offre une autre perspective, et si oui laquelle. Nous ne pourrons répondre à cette question qu’en inscrivant la fabrique des sources (y compris les archives) et leur interprétation dans une histoire des constructions étatiques et de leur évolution. Ces constructions fortement ancrées dans des territoires influencent l’écriture de l’histoire et ses sources. Nous étudierons ces savoirs dès le 15e siècle (chap. 8), ainsi que la relation entre constructions impériales et mémoire historique en Asie et en Europe (chap. 9). Nous continuerons avec l’appropriation de l’histoire des « autres » par les pouvoirs occidentaux, en Inde et ailleurs dans le monde, aux 18e et 19e siècles (chap. 10), mais également les efforts d’écriture d’histoires subalternes dès cette époque. Finalement (chap. 11), nous suivrons les liens entre archives et mémoire historique des grands événements du 20e siècle, de la Révolution russe aux nationalismes indépendantistes, pour terminer avec l’écriture de l’histoire dans les pays du « Sud » à l’époque de la décolonisation.

Dans la conclusion, nous tirerons les fils de ce long voyage dans l’écriture de l’histoire et de la pensée globales en termes d’enseignement, de recherche, mais aussi de rôle dans le débat public.

Alessandro Stanziani

(1) Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2016.

La semaine prochaine : « Les courants de l’histoire globale au 21e siècle »

Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité

Suite à la parution d’un livre expérimentant une narration spécifique d’histoire globale, nous en publions ici l’introduction.

 

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire.

« De quel droit ? », vous demandez-vous. Je dirais d’emblée que votre histoire a un besoin urgent. Celui d’un pas de côté pour être mieux comprise, davantage partagée. Parce qu’elle est extraordinaire. Nous autres les chiens en avons été les meilleurs témoins. Nous courons à vos côtés depuis tellement plus longtemps que les autres animaux. Grâce à vous, nous sommes de loin les carnivores de taille moyenne les plus communs sur Terre. En votre compagnie, nous avons colonisé l’essentiel des écosystèmes. Vous nous avez modelés à votre guise, ce qui nous permet d’endosser tous les rôles que vous souhaitez nous attribuer. Un costaud pour garder vos affaires ? On vous fournira un dogue de 100 kilos. Un affectueux bébé d’amour ? Prenez cette adorable boule de poils d’un ou deux kilos tout mouillé qu’est le chihuahua.

Ce n’était pas gagné ! Songez qu’il y a quelques dizaines de milliers d’années seulement, nous étions tous des loups gris, 50 kilos de sauvagerie Annales »(1). C’est que nous disposons de ressources infinies, à commencer par une plasticité génétique sans égale dans le monde des mammifères. Ce n’est pas le chat qui pourrait en dire autant, lui qui reste quasiment à l’identique de ses ancêtres sauvages. Ce pour quoi nous pouvons faire des tas de choses qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de demander à un chat. Vous ne trouverez pas de chat sauveteur en mer, de chat d’avalanche, de chat guide d’aveugle. Ni de chat démineur, de chat de combat, de chat policier. Pas davantage de chat de traîneau. Et même quand il s’agit de traquer le rat, certains des nôtres, spécialisés, font bien mieux que ces flemmards de ronronneurs.

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire. En japonais, cette phrase pourrait commencer par la formule Wagahai wa inu de aru. Une phrase que tout écolier nippon reconnaît instantanément, car, à un mot près, elle ouvre un classique de la littérature, Wagahai wa neko de aru, signé par Natsume Sôseki. Un titre rendu en français par Je suis un chat (neko) Annales »(2). Pourquoi diable Sôseki a-t-il choisi d’élire comme témoin de la vie du Tôkyô des années 1900 un matou arrogant ? Cela reste une énigme, et un trait de génie. En toute discrétion, l’espion aux pattes de velours dissèque le comportement de ces drôles de singes que sont les humains.

Wagahai wa inu de aru peut-il dès lors se lire comme « Je suis un chien (inu) » ? C’est hélas là que se dévoile l’incommensurable barrière de la traduction, tant la formule est appauvrie. En japonais, Wagahai est une façon châtiée de dire « je ». Traduit littéralement, on obtiendrait quelque chose comme « Moi-seigneur chien je suis ». Qu’elle s’applique au chien ou au chat, la sentence résonne comme une inversion des rapports qui vous lient à l’animal. Vous autres humains êtes tellement habitués, en Europe encore davantage qu’au Japon, à nous nier toute subjectivité. Ce n’est pas faute que la science ait, ces dernières décennies, enfoncé les portes de la prison cognitive dans laquelle vous vous êtes complu à enfermer vos chères amies les bêtes. Vous savez aujourd’hui que les animaux souffrent, s’efforcent de coopérer avec vous, éprouvent de la jalousie, attribuent des intentions à autrui, ont conscience d’eux-mêmes et peuvent se projeter dans le futur…

Alors, bien que nous puissions désormais parler de cognition animale, comment puis-je me faire chien pour vous raconter notre histoire ? Un humain s’autorisant à parler à la place des canidés constitue un artifice narratif, largement expérimenté depuis au moins le 19e, sinon le 15e siècle, enrichi récemment de multiples travaux en sciences humaines Annales »(3). Pour la France, il suffit de se référer à l’historien Éric Baratay et à ses tentatives de retranscrire le vécu des animaux Annales »(4). Ou à l’anthropologue Marion Vicart, qui s’est mise, pour les besoins de sa thèse, à quatre pattes des journées entières afin de partager le vécu subjectif des chiens Annales »(5). Et qui souligne, avec malice, que ceux-ci perçoivent le monde plus vite que nous. Ce qui les rend à la fois capables de mieux observer les détails d’une action, mais aussi de ne rien voir de ce qui est statique devant leur nez. Un chien perçoit bien mieux le mouvement qu’un humain, mais échoue à scruter l’immobile.

Au fil des pages qui vont suivre, vous entendrez de nombreux discours, tous produits par des canidés. Des récits en kaléidoscopes, qui éclaireront d’un jour nouveau notre histoire. Les animaux qui témoigneront seront mentionnés en en-tête des chapitres.

Comme le rappelle Éric Baratay, l’historien Robert Delort, en 1984, appelait à bâtir une « zoologie historique, c’est-à-dire une histoire des espèces prises comme point central de repère, d’éclairage et d’analyse pour évoquer leurs relations avec les hommes mais aussi leurs évolutions biologiques, comportementales, géographiques, de même que leurs relations avec les autres espèces animales, en montrant les interactions entre les divers intervenants d’un milieu, les capacités d’initiative et d’adaptation de l’espèce étudiée et les influences sur les autres espèces, dont les hommes Annales »(6). » Cet appel ne fut guère suivi, même si Delort, de son côté, écrivit plusieurs monographies sur les criquets, les harengs et les éléphants, montrant en quoi ces animaux avaient influencé l’évolution des sociétés, tout autant qu’ils avaient été impactés par les activités humaines.

Je partage le diagnostic posé par Éric Baratay : ce désintérêt s’explique sans doute par la nécessité faite aux historiens désireux de poursuivre dans cette voie de maîtriser des sciences dites « dures », telles l’écologie, l’éthologie, la génétique. Toutes disciplines auxquelles ils préfèrent des approches plus littéraires, davantage compatibles avec une exploitation archivistique, comme l’anthropologie ou la sociologie quantitative. Mais surtout, nombre d’historiens craignent d’abandonner l’humain comme acteur de l’histoire.

L’histoire que nous écrivons est fatalement anthropocentrée. Rien de plus normal, puisque toute histoire s’écrit à partir du vécu de son narrateur. Je ne suis pas un chien, mais un journaliste. Mon expertise porte sur l’histoire, ce pour quoi je convoque aujourd’hui des conteurs canins pour la développer à nouveaux frais. Depuis 2005, je m’efforce de promouvoir en France, avec d’autres, une histoire globale/mondiale, pour l’essentiel produite aujourd’hui dans le monde anglo-saxon Annales »(7). Cette histoire appelle à travailler sur la longue durée et les grandes distances pour mieux comprendre les processus qui ont amené nos sociétés là où elles en sont. Elle repose sur une approche transdisciplinaire, associant à l’histoire la géographie, l’anthropologie, l’archéologie, l’économie, la démographie, la philosophie, les sciences de l’environnement… Ces sciences vont travailler de concert pour aborder des phénomènes sous plusieurs angles d’approche, multiplier les perspectives et fertiliser la réflexion.

L’ambition n’est pas d’écrire une histoire totale. Simplement une histoire restituant les moments-clés, les tournants qui ont fait bifurquer le passé sur de nouvelles trajectoires. Une telle histoire vise à abolir les frontières nationales (créations géopolitiques très récentes), comme à proposer des narrations dans lesquelles tout le monde peut se reconnaître, mais qui exigent de prendre chair. Ce pour quoi cette histoire globale joue des échelles : les faits subjectifs, révélateurs des processus en cours, seront racontés par les yeux de témoins, en l’occurrence des chiens qui, en leur altérité, sauront mieux faire ressortir nos étonnantes manières d’animaux humains. La métahistoire, ce fleuve qui se forme dans la somme des vécus des êtres vivants en un moment déterminé, sera analysée du point de vue de Sirius, l’étoile de la constellation du Grand Chien. Étonnant hasard par ailleurs que Sirius soit aussi l’astre par excellence où devrait se positionner l’observateur distant et impartial.

À bien y réfléchir, il n’y a pas de moment de notre histoire qui n’ait été plus ou moins covécu avec les chiens. Même notre vision du monde s’est bâtie dans un lointain écho canin. Au 2e siècle de notre ère, quand le géographe gréco-égyptien Ptolémée a découpé le monde, il est parti des îles Fortunata pour poser son méridien de référence. Ces îles des Bienheureux, à l’extrémité du monde connu des Romains, étaient aussi identifiées comme les îles à Chiens, car, à en croire le naturaliste Pline l’Ancien, on y trouvait de grands mâtins agressifs. Ces îles sont dites aujourd’hui Canaries (du latin Canis, chien).

J’ai réuni en ce livre une meute d’historiens canins, qui chacun racontera son segment d’histoire. Leur chœur de gémissements, glapissements, aboiements et hurlements retissera la trame des histoires connectées de l’humanité et de la chiennerie Annales »(8). On interrogera Louve pour savoir ce que ressentent des survivants. On invoquera les esprits de ceux qui sont morts, tels Loup-Chien, le compagnon présumé de nos ancêtres préhistoriques, et Warg, qui fut la terreur de l’Ouest sauvage avant de semer une peur fictionnelle dans les Terres-du-Milieu de Tolkien. On croisera Renard, qui essaie encore de comprendre pourquoi il n’a pas été domestiqué. Ainsi que Xolo, un sacré cabot de boucherie. Dingo, le meilleur témoin de l’histoire des Aborigènes d’Australie. Bâtard, explorateur du monde interlope des « vrais chiens ». Patou le diplomate, fils de Dogue le guerrier. Akita le samouraï, témoin privilégié d’autres façons de vivre sa canitude. Lévrier, le véloce serviteur. Basset, l’esclave rôtisseur. Beagle le chasseur. Bichon le courtisan. Saint-bernard le sauveteur. Pitbull le voyou. Dalmatien la star. Et enfin Caniche, le miroir de notre humanité…

Tous ces chiens dévoileront des facettes multiples de notre histoire et donneront raison à Franz Kafka : « Seuls m’importaient les chiens, uniquement les chiens ! Car qu’y a-t-il en dehors des chiens ? À qui d’autre en appeler dans le grand vide de ce monde ? Les chiens sont tout le savoir, la somme de toutes questions et de toutes réponses (9). »

Introduction de Laurent Testot, Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité, Payot, 2018, pp. 7-11.

 

[1] Sauvagerie : qualifie l’état d’être « sauvage », par opposition à l’état de domestiqué, sans jugement péjoratif.

[2] Sôseki Natsume, Je suis un chat (éd. originale 1906), traduit du japonais et présenté par Jean Cholley, Paris, Gallimard/Unesco, 1978.

[3] Lire la nouvelle de Miguel de Cervantès, « Le Colloque des chiens », Le Mariage trompeur et Colloque des chiens/El Casamiento enganoso y Coloquio de los perros, Paris, Aubier/Flammarion, 1970.

[4] Lire notamment Éric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Le Seuil, 2012.

[5] Marion Vicart, Des chiens auprès des Hommes. Quand l’anthropologue observe aussi l’animal, Paris, Éditions Petra, 2014.

[6] Cité par Éric Baratay, Le Point de vue animal, op. cit., p. 23.

[7] Nous invitons le lecteur intéressé à se reporter à l’introduction de Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Paris, Payot, 2017, pour une synthèse de la démarche. Pour une analyse exhaustive, voir Laurent Testot (dir.), Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, rééd. 2015.

[8] Chiennerie : néologisme renvoyant à l’ensemble des chiens, et par extension à la condition canine, à la manière dont « humanité » qualifie l’ensemble des humains.

[9] Franz Kafka, « Recherches d’un chien », La Muraille de Chine. Et autres récits, rédigé vers 1924, publié à titre posthume en 1936, traduit de l’allemand par Jean Carrive et Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1948, rééd. 2013.

50 histoires de mondialisations


À l’occasion de la parution d’un livre qui est aussi l’aboutissement de plusieurs années de travail pour ce blog, nous en publions ici l’introduction :

L’HISTOIRE GLOBALE N’EST PAS l’histoire universelle d’antan, ce n’est pas l’histoire du monde, la somme impossible de toutes les histoires des hommes. L’histoire globale est l’histoire de la mondialisation, ou plutôt des mondialisations. Lorsqu’on la pense au singulier, on se réfère immanquablement à ce qu’on connait, ce processus pluriséculaire qui semble s’être accéléré depuis quelques décennies et qui ne cesse de s’actualiser pour produire le Monde, cet espace-mouvement global qui nous dépasse et dans lequel nous vivons. Mais il serait plus juste de distinguer la mondialisation, comme processus général de mise en monde, et la globalisation, qu’on définirait comme la mondialisation étendue a l’échelle du globe. Si l’histoire globale a bien cette mondialisation globale en ligne de mire, car ancrée dans notre présent, elle n’en a pas moins pour objet d’étude toutes les mondialisations passées, partielles – aussi paradoxal que cela puisse sembler –, ici et là.

En effet, l’histoire globale, comme produit de cette globalisation, est aussi une histoire décentrée. Dans le Liber viginti quattuor philosophorum, le « Livre des vingt-quatre philosophes », qui daterait du IVe siècle et serait réapparu au XIIe, Maitre Eckhart, Nicolas de Cues, Giordano Bruno, Blaise Pascal ont été saisis par une des vingt-quatre définitions de Dieu : « 2. Deus est sphara infinita cuius centrum est ubique, circumferentia nusquam », « Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». À la fin du XIXe siècle, le géographe anarchiste Élisée Reclus la fit sienne, en l’athéisant : « Maintenant, c’est le monde entier qui devient le théâtre de l’activité des peuples civilises : la Terre est désormais sans limites, puisque le centre en est partout sur la surface planétaire et la circonférence nulle part. » Plus d’un siècle plus tard, on la gardera en l’apurant de toute référence à une quelconque civilisation supérieure. La globalité est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Néanmoins, il y a la de l’utopie, et dans un monde ou les structures de domination dessinent des centres, des périphéries, des marges, la formule tient davantage du précepte moral et méthodologique : déseuropéaniser l’histoire et faire place à l’étranger. Mais un précepte qui se heurte ici à la réalisabilité du projet par un seul auteur ; ce livre est irrémédiablement écrit d’ou j’existe, hic et nunc.

Par ailleurs, on reproche souvent à l’histoire globale, confondue avec l’histoire du monde, de s’appauvrir dans les grands récits. En réalité, diffractée par les lieux du monde, l’histoire globale peut se démultiplier en une infinité d’histoires aux échelles imbriquées, en un mot, « glocales ». Ici, même si la longue durée reste sous-jacente, le choix a été fait d’aller à sauts et a gambades, d’aborder la « téléhistoire » à partir d’exempla, de fragments qui apparaitront comme autant d’hypertextes.

Ce livre ne se présente donc pas comme une histoire, mais comme un ouvroir d’histoires. Sa conception a été directement inspirée par deux livres, écrits, et c’est a priori un hasard, par deux auteurs italiens : Le château des destins croisés, d’Italo Calvino ; et Au pas de l’oie, d’Antonio Tabucchi.

Italo Calvino était membre de l’OuLiPo, fondé en 1960 autour de Raymond Queneau. Dans Le château des destins croisés, publié pour la première fois en 1969, il imagina une combinatoire fondée sur un jeu de tarot. Un groupe de chevaliers, réuni autour d’une table, un soir, raconte chacun son tour ses aventures en utilisant quelques cartes et en donnant à chaque fois un sens un peu diffèrent aux figures de ces cartes. Histoire après histoire, les cartes finissent par couvrir la table et par contenir toutes les histoires, y compris celles qui n’ont pas été racontées. Le texte offre une solution possible à l’histoire globale dont la texture même est réticulaire, un remède au récit traditionnel qui confine l’histoire dans un tunnel.

Antonio Tabucchi, spécialiste de littérature portugaise, écrivain, mais aussi chroniqueur politique, reprit, en 2006, une cinquantaine d’articles publiés antérieurement dans divers journaux, notamment El Pais, pour les remettre en ordre selon le principe du jeu de l’oie, avec deux parcours, A et B, l’un sur la crise de la pensée, l’autre sur les conséquences culturelles et politiques de la crise de la pensée. La lecture est ici un jeu, mais un jeu quelque peu triste, comme le souligne le sous-titre du livre : Chroniques de nos temps obscurs. L’important, pour une histoire globale émancipée, est que le lecteur reste maître de sa lecture et de sa déambulation historiographique.

Ceci pourrait aussi faire penser, tout simplement, aux romans dont vous êtes le héros, sauf qu’il ne s’agit nullement ici de fiction. Le lecteur n’est pas appelé à être le héros quelconque de l’histoire passée, mais il est invité à être l’acteur d’une lecture attentive, interprétative. Le sens n’y est pas complètement donné. Nul récit prêt-à-lire, nul roman, mais un parcours dans des histoires de mondialisations.

Dans ce but, ce livre est donc constitué de cinquante chapitres à la fin de chacun desquels vous êtes appelé à choisir le chapitre suivant, ou plus exactement, vous êtes amené, chaque fois, à remettre en question un choix initial, au gré de votre lecture, de votre réflexion, des rencontres. Cinq pistes de lecture s’offrent à vous, cinq pistes qu’on peut emprunter dans un sens comme dans l’autre, au fil du temps ou à rebours, dans la mesure ou rien n’impose de commencer par les temps les plus anciens, sinon l’illusion d’un déroulement inéluctable, ignorant les progrès et les régrès, les bifurcations de l’histoire et les futurs jamais advenus.

L’histoire n’est pas qu’une mise en récit du passé tenant lieu d’explication. Cet essai adopte un parti pris structuraliste dans le sens où chaque chapitre présente une situation particulière, mais où des structures récurrentes s’y laissent discerner. Chaque piste de lecture est formée de vingt chapitres, vingt lieux-moments d’une histoire globale nécessairement incomplète, fragmentaire, et toutes ces pistes s’entrecroisent. Ainsi, chaque chapitre se trouve-t-il à la croisée de deux pistes, ce qui implique au minimum deux lectures différentes, selon le point de vue adopté. Ce livre est donc un travail de reliure et de relecture.

Les cinq pistes retenues correspondent à autant de dynamiques à l’œuvre dans la mondialisation :

l’outrepassement du monde ;

la représentation du monde ;

le tissage du monde ;

le rétrécissement du monde ;

l’ordonnancement du monde.

Ce choix correspond à un point de vue géohistorique. La mondialisation est abordée comme un processus éminemment spatial : la construction d’un espace commun pour une humanité réunie dans une situation de coprésence au monde.

Il y aurait évidemment d’autres pistes de lecture. La plus classique, la plus banale, serait chronologique, en suivant le cours du temps. Mais l’expression est trompeuse ; il n’est pas dit, contrairement à ce que pensent certains, que la chronologie suffise à elle seule à produire du sens. Les chronographes de l’histoire mondiale savent combien les temps de celle-ci sont complexes. D’ailleurs, plutôt que de remonter à une source lointaine et confuse, on pourra tout aussi bien commencer par la fin, par le temps présent, car la mondialisation n’est-elle pas avant tout un état de fait, un monde mondialisé, ou, pour être plus exact, un espace global fait monde ?

Il est de bon ton parmi les critiques de l’histoire globale de pointer un péché de téléologie. Il serait inconvenant d’écrire une histoire du passé en vertu de la fin, et en l’occurrence de la mondialité présente. Pourtant, l’histoire est d’abord cela, une tentative d’explication d’un fait advenu. Comment expliquer cette mondialisation que nous vivons et qui inquiète ? L’erreur n’est pas de partir de cette fin, toute provisoire, de l’histoire, mais serait d’ignorer les replis d’histoires multiples, emmêlées, qui ont fini par coalescer et mettre en Monde une humanité longtemps dispersée en un archipel planétaire.

Vincent Capdepuy, 50 histoires de mondialisations, Paris, Alma, 2018, pp. 9-13.

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie II)

Suite de mes réflexions sur l’ouvrage d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Géopolitique mondialiste ou mondiale ?

Or Rosenboim, s’appuyant sur un article majeur de Henrikson paru en 1975, insiste à plusieurs reprises sur l’importance du rôle de la cartographie dans la modification de la perception du globe durant la première moitié des années 1940. Pour avoir également consacré un article à cette question, je ne peux qu’acquiescer. En revanche, je reste circonspect sur le choix de mettre l’accent sur Owen Lattimore et Nicholas J. Spykman ; et pour le dire simplement, je ne comprends pas la logique de son propos. Elle commence le chapitre 3, « Géopolitique et ordre régional », en affirmant que « durant et après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, plusieurs géopoliticiens ont développé leur vision du monde d’après-guerre sur la base d’une définition du monde comme un système géographique compact, petit et spatialement clos. » Mais elle termine sur le constat que « les visions mondiales de Lattimore et Spykman utilisaient la géopolitique pour conceptualiser les nouveautés politiques d’après-guerre comme des espaces régionaux – plutôt qu’universels » ; et qu’« ils rejetaient les idées simplistes à propos de l’unité universelle car pour eux, l’ordre politique et géographique actuel révélait un haut degré de diversité et d’incohérence. »

L’analyse proposée par Or Rosenboim du livre de Nicholas J. Spykman, par exemple, ne me paraît particulièrement contestable. Celui-ci est très clair dès le début du premier chapitre de son ouvrage, The Geography of the Peace, publié en 1944, un an après sa mort. Il aborde successivement trois routes vers la paix. La première est celle, envisagée depuis plus d’un siècle, d’une coopération internationale. Mais, selon Spykman, cette solution ignore le fait que les États ont des intérêts divergents, des valeurs différentes, des degrés de développement inégaux, et donc qu’ils ne peuvent pas s’entendre, « avec toute la bonne volonté du monde ». Pour d’autres, reconnaissant cette incapacité des États à s’organiser en un système viable, il faudrait que le monopole de la puissance soit exercé par un « super-État ». Les autres États seraient ainsi dépourvus d’armement et la sécurité serait assurée une force de police mondiale. Mais ceci impliquerait des valeurs communes reconnues par l’ensemble des peuples du monde. Il faudrait qu’il existe une communauté mondiale comparable aux communautés nationales. Il est cependant évident que cette société internationale n’existe pas encore et que tout plan pour un État mondial ne pourrait donc concerner qu’un futur lointain. La troisième solution pour l’organisation de la paix dans le monde implique de reconnaître l’existence de puissances. Les États seraient engagés dans un système de sécurité collective fondé sur l’engagement de chacun à protéger les autres, ce qui permettrait d’envisager une réduction des armements. Ce système reposerait sur la capacité des grandes puissances à bien comprendre leurs propres intérêts et à maintenir une sorte de « paix armée », pour reprendre l’expression de Raymond Aron.

Le reste de son analyse s’appuie sur certaines configurations de l’espace mondial et emprunte notamment à Halford J. Mackinder. Sans l’ombre d’un doute, Spykman ne peut pas être considéré comme un mondialiste. Au nom d’un certain réalisme, qui consisterait à ne pas céder aux illusions d’une entente mondiale utopique, Spykman conclut sur l’idée que la paix, c’est-à-dire l’intérêt des États-Unis, ne pourrait être assurée que dans la prévention de toute alliance entre les régions du « rimland », la frange Sud de l’Eurasie selon Mackinder, qui permettrait à une nouvelle puissance hégémonique de menacer les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne.

Ce chapitre illustre, me semble-t-il, parfaitement le malentendu entraîné par la définition utilisée par Or Rosenboim de la notion de « globalism » (« mondialisme). Assurément, Spykman ne défend aucun mondialisme. S’il figure donc par les auteurs clés de l’étude d’Or Rosenboim, c’est parce qu’il prend en compte le fait qu’il existe désormais un espace-Monde. Telle serait finalement ce qu’elle entend par mondialisme : l’intégration de la mondialité de l’espace politique à l’échelle globale. Soit. Mais ce n’est pas si simple…

 

Constituer le Monde

Dans un autre chapitre, Or Rosenboim étudie le mouvement constitutionnaliste qui s’est réuni à Chicago après-guerre. Le fait n’est pas inconnu, il trouve sa place, comme il se doit, dans l’ouvrage de Rolf Paul Haegler, Histoire et idéologie du mondialisme, paru en 1972. Mais celui-ci considère que « malgré le haut niveau intellectuel du Comité, on ne saurait affirmer que l’influence du Plan de Chicago ait été grande parmi les mouvements mondialistes, même parmi les partisans de la ligne maximaliste. » Sans remettre en question cet avis général, l’analyse d’Or Rosenboim, appuyée notamment par une lecture des archives de la commission de Chicago, est beaucoup plus développée.

Ce comité de Chicago trouve ses racines dans un appel lancé en novembre 1940 par un collectif d’intellectuels états-uniens et européens effarés par le désastre militaire de mai 1939 et par l’absence d’implication des États-Unis. Cependant, l’ouvrage, The City of Man, dépassait la guerre en cours et proposait une réflexion sur l’après-guerre. Constant l’échec de la Société des Nations, ses auteurs considéraient que la « Cité de l’Homme » devait être bien plus qu’une simple organisation internationale ou intercontinentale, elle devait être « la Nation de l’Homme incarnée dans l’État universel, l’État des États ». Leur modèle était le système pluraliste des États-Unis, qui leur apparaissait capable de maintenir un équilibre entre l’autonomie locale et l’autorité unitaire à l’échelle, quasiment, d’un continent, et qui semblait transposable à l’échelle du monde entier. « Ces deux mouvements – centripète et périphérique – sont essentiels l’un à l’autre ; le premier sans le second serait la tyrannie, le second sans le premier serait le chaos. […] La diversité dans l’unité et l’unité dans la diversité seront les symboles de la paix fédérale dans la démocratie universelle. » Cependant, en 1939-1940, il leur semble évident de se tourner vers la puissance états-unienne. « Ceci – dans la plus large mesure du leadership mondial pour la communion mondiale dans la camaraderie de l’homme – est la destinée de l’Amérique, aussi manifeste que non désirée, puisqu’on a laissé les nations anglophones “se battre seules”, et que tout le monde doit sombrer à moins que nous prenions la barre. » Ainsi, la pax americana serait « un préambule à la pax humana ».

Après-guerre, le rôle accordé aux États-Unis est relativisé. Dans le projet de Constitution mondiale, rédigé en 1947-1948, il n’en est plus question. À la question épineuse du mode de représentation, il a été proposé que la Convention fédérale soit constituée de délégués élus directement par les peuples de tous les États, selon un mode proportionnel de un élu pour chaque million d’électeurs. Cette proposition allait va à l’encontre du principe adopté dans la Charte des Nations Unies de « un État, une voix ». Par ailleurs, cette Convention fédérale aurait été subdivisée en neuf collèges électoraux correspondant à des aires régionales constituées de nations et de cultures apparentées, à savoir : l’Europe, outre-mer inclus, avec éventuellement le Royaume-Uni (Europe) ; les États-Unis, avec éventuellement le Royaume-Uni, le Canada et l’Irlande (Atlantis) ; la Russie ; le Proche- et Moyen-Orient (Afrasie) ; l’Afrique sub-saharienne ; l’Inde, avec éventuellement le Pakistan ; la Chine, la Corée, le Japon, les îles du Pacifique Nord (Asie majeure) ; l’Indochine et l’Indonésie, avec éventuellement les îles du Pacifique Sud (Austrasie) ; l’Amérique du Sud (Columbia). Richard McKeon, professeur de philosophie à l’université de Chicago, écrivit une lettre à Giuseppe Borgese pour lui expliquer son refus de signer cette Constitution. Il en rejetait l’occidentalo-centralisme, dans la référence aux droits naturels et dans l’arbitraire du découpage géographique. McKeon défendait une organisation qui soit davantage pluraliste, qui ne pose pas une entente morale, économique, sociale, préalable, mais qui permette à cette entente d’émerger d’un dialogue entre les peuples.

Or Rosenboim termine ainsi en soulignant les limites du projet : « Le document final fondait l’ordre mondial sur une philosophie politique universelle qui laissait peu d’action aux peuples non-occidentaux, colonisés ou privés de droits. La Constitution ne proposait pas de vision convaincante de l’autonomie, de la démocratie et de l’indépendance aux peuples colonisés, qui demeuraient avec raison dubitatifs quant à sa contribution à leur combat pour la liberté. Plutôt qu’un instrument de libération coloniale, l’idée d’une Constitution mondiale dans les années 1940 était celle d’un bouclier fournissant une protection universelle contre le totalitarisme, le centralisme politique et les abus à l’encontre des droits de l’homme. »

En 1949, Henri Peyre, dans les colonnes du Monde, réagissait à la publication de la traduction française de ce projet de Constitution mondiale et s’interrogeait en d’autres termes, dans le contexte de la Guerre froide :

« Une question fondamentale et qui se sera présentée à l’esprit de chaque lecteur est abordée dans un appendice : les peuples du monde, et notamment la Russie, seront-ils disposés à envisager avec sympathie un texte constitutionnel rédigé en majorité par des Américains et fortement inspiré des idées constitutionnelles anglo-saxonnes ? Les auteurs du projet répondent qu’ils se considèrent comme des “libéraux” dans leur pays (plusieurs furent longtemps pacifistes) qui ne veulent en rien servir l’impérialisme américain ou même penser en termes américains. Ils s’adressent franchement à la Russie et déclarent leur intention de ne pas réduire la Russie, ou toute autre partie du monde, au rôle d’une minorité régulièrement écrasée dans une assemblée mondiale par une majorité de votants. Ils souhaitent non un monde uni derrière le capitalisme à monopoles, mais un monde où régneront plus de justice sociale, plus de fraternité, une plus grande compréhension entre Orient et Occident. S’il faut un miracle pour que la Russie accepte les vues généreuses de ces constituants, ils croient que ce miracle n’est pas absolument impossible.

Ce texte du moins contribuera à cristalliser les idées de bien des gens qui réfléchissent à la nécessité pour le monde de s’organiser sans retard pour échapper aux cataclysmes qu’il touche du doigt. C’est une œuvre de savants qui sont aussi des hommes de cœur. Ils offrent le résultat de leurs efforts ambitieux et modestes à cette humanité qui, selon le mot célèbre de Bergson, ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. »

 

Pour terminer ce compte-rendu partiel, je crois important de revenir sur l’idée d’émergence. Or Rosenboim entame sa conclusion sur sa thèse : « Dans les années 1940, le “global” a émergé comme un espace nouveau, totalement englobant. » Littéralement parlant, c’est exact. La notion de global, en anglais, est apparue au début des années 1940, aux États-Unis, et a constitué la base d’un nouveau champ lexical, sans qu’on puisse véritablement établir cependant une distinction avec le mot world : quelle différence y a-t-il entre une world war et une global war ? Mais si on délaisse un peu cette question lexicale, très intéressante quoique ignorée par Or Rosenboim, on ne peut pas considérer que la réflexion sur le Monde comme espace du politique est une nouveauté des années 1940. Certes, la guerre a relancé la réflexion sur les relations internationales, mais celle-ci s’inscrit dans une dynamique qui puise ses racines dans la fin du XIXe siècle. Le sentiment de nouveauté est peut-être à inverser. Il s’agirait moins de l’émergence du mondialisme dans les années 1940, que de l’immergence de celui-ci à partir des années 1950. Nous avions oublié les travaux du Comité de Chicago comme le mouvement mondialiste de Cahors, au même moment. C’est cela qui pose problème et qui doit nous interpeler, dans notre compréhension de l’histoire du siècle dernier comme dans notre présent. Dans le crumble nationaliste contemporain, où sont les intellectuels qui rédigent et défendent un fédéralisme mondial ? Où sont les partis politiques mondialistes ?

Bibliographie

Vincent Capdepuy, 2015, « L’entrée des États-Unis dans l’“âge global” : un tournant géohistorique ? », Monde(s), N° 8, pp. 177-196.

Valérie Foucher-Dufoix et Stéphane Dufoix, 2016, « D’une mondialisation oubliée. Les postérités ambiguës de Cahors Mundi », Ethnologie française, N° 163, pp. 537-553.

Rolf Paul Haegler, 1972, Histoire et idéologie du mondialisme, Zürich, Europa Verlag.

Or Rosenboim, 2017, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, Princeton / Oxford, Princeton University Press.

Jaap de Wilde, 1991, Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. A Study on the Causality between War and Complex Interdependence, Aldershot, Dartmouth Publishing Company Limited.

 

 

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie I)

Moins qu’un compte rendu, il s’agit de libres réflexions à propos du livre d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Globalism / mondialisme

L’ouvrage d’Or Rosenboim est présenté comme « une histoire intellectuelle de la généalogie complexe et non linéaire du mondialisme dans les visions de l’ordre mondial du milieu du siècle » (p. 2). Pourtant, de façon assez étonnante, l’auteur passe complètement à côté du fait que la notion même de globalism a été inventée au début des années 1940 aux États-Unis. Tout un vocabulaire émerge en effet à ce moment-là à partir de l’adjectif global, employé dès 1941 pour caractériser la guerre en cours. Parmi les premiers à l’utiliser est la journaliste du New York Times, Anna O’Hare McCormick, dans un article d’octobre 1941 : « C’est une guerre globale, et même le stratège amateur qui mesure la distance de l’Islande à Singapour peut voir la longueur stupéfiante du front qui doit être défendu avant qu’une offensive de grande envergure puisse être envisagée. » L’expression commença à être reprise à partir de décembre 1941, mais elle ne diffusa véritablement qu’en avril 1942 lors le président Franklin D. Roosevelt posa la question de la dénomination de cette guerre, lui-même proposant de l’appeler la « guerre de survie », « the Survival War ».

C’est également dans ce contexte que le mot de globalization fut employé lors d’une conférence prononcée à Colorado Springs en octobre 1944 par Manley O. Hudson, membre de la Cour permanente de justice internationale et de l’Institut de droit international. Ces années de guerre furent indéniablement une période de débats sur l’ordre international. Aux États-Unis, à cause de la guerre mais plus encore sûrement en raison du développement de l’aviation, on prenait conscience d’être entré dans un âge global. L’ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 1940, Wendell L. Willkie, qui avait apporté son soutien à Roosevelt, réalisa un tour du monde des principaux alliés en avion, faisant le tour du globe en quarante-neuf jours, mais seulement 160 heures de vol. À son retour, il publia un ouvrage, One World, dans lequel il manifesta son enthousiasme : « Si j’avais eu quelques doutes sur le fait que le monde était devenu petit et complètement interdépendant, ce voyage les aurait complètement dissipés. » Dans un discours radiophonique, il affirma l’importance d’une « pensée globale » : « Notre réflexion et notre préparation dans le futur doivent être globales. » Cet état d’esprit n’était pas partagé par tous et suscita des résistances. La notion de globalism, initialement péjorative, servit à désigner cette défense d’une politique mondiale qui remettait en question l’isolationnisme états-unien et qui était perçue comme une menace par certains. On trouve le mot dans plusieurs articles du Chicago Tribune, journal conservateur, à partir d’octobre 1943. Cet emploi est à rapprocher d’un autre terme, « globaloney », que j’avais proposé de traduire par « globalivernes ». Il a été forgé par la républicaine Clare Boothe Luce pour son premier discours à la Chambre des représentants, le 8 février 1943. Elle fit mouche et le mot connut un succès immédiat. Elle ne prenait pas parti pour l’isolationnisme, mais elle s’opposait surtout à ceux qui défendaient la liberté des airs, sur le modèle de la liberté des mers, attirant l’attention sur les risques d’une trop grande ouverture à la concurrence étrangère, au détriment des intérêts commerciaux étatsuniens, et sur le risque d’une éventuelle attaque aérienne ennemie, notamment soviétique. Ceci dit, la notion de globalism a ensuite été neutralisée. En 1946, Harold S. Quigley, dans un article de The Hispanic American Historical Review, reprit le terme en le définissant ainsi : « ensemble de principes ou d’idées qui considère la coopération internationale sur une base mondiale », et en le posant comme un équivalent d’internationalisme, de cosmopolitisme et d’universalisme – ce qui, du reste, est pour le moins discutable. Quelques années plus tard, au Royaume-Uni, L. Jonathan Cohen, dans The Principles of World Citizenship, proposa le terme de « mundialist ». Sans succès. Il ne créait pourtant pas le mot de rien puisqu’il faisait écho au mouvement mondialiste qui s’était affirmé après-guerre.

De tout ceci, donc, Or Rosenboim ne tient pas compte et propose sa propre définition de globalism. Selon elle, « le mondialisme émerge d’une conscience de la signification politique du globe comme d’un ensemble unifié fait d’unités politiques diverses interconnectées » ; et envisage l’ordre mondial futur par cette capacité à préserver la diversité des entités englobées en un espace unique, au lieu… Rien ne justifie véritablement ce choix. Je ne remets pas en question l’intérêt de l’ouvrage par son analyse d’un ensemble de livre parus entre 1939 et 1950, et constituant autant de réflexions sur les relations internationales contemporaines, mais aucun ne s’inscrit vraiment dans le courant principal du mondialisme.

1939 ?

La date choisie par Or Rosenboim se comprend aisément. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale ; du moins, est-ce la date qui a été retenue, même si on peut considérer que le conflit est déjà engagé en Asie comme en Europe, et qu’il n’est pas commencé pour les États-Unis. 1939 marque indéniablement l’entrée en guerre du Royaume-Uni, tandis que 1941 serait plus juste pour les États-Unis. Quoi qu’il en soit, la réflexion sur la mondialité ne débute pas à ce moment-là. Il y a un certain flou dans le titre de l’ouvrage. Qu’entend l’auteur par « émergence » ? Difficile en tout cas de considérer qu’il y a là une apparition, plus ou moins soudaine, d’une quelconque nouveauté. Il est assez étonnant par exemple d’ouvrir l’ouvrage par une référence à H.G. Wells, qui publia en janvier 1940, The New World Order. Wheter It Is Attainable, How It Can Be Attained and What Sort of World a World of Peace Will Have to Be, comme si celui-ci prenait soudainement conscience de la mondialité. En 1920, dans The Outline of History. Being a Plain History of Life and Mankind, il justifait son histoire mondiale par la nécessité d’éduquer la jeunesse au monde nouveau en train de s’unifier : « Le besoin d’une connaissance commune des faits généraux de l’histoire humaine à travers le monde est devenu une évidence lors des événements tragiques de ces dernières années. Les moyens de communication plus rapides ont rapproché tous les hommes les uns vers les autres pour le meilleur et pour le pire. La guerre devient une catastrophe universelle, aveugle et monstrueusement destructrice ; elle bombarde le bébé dans son berceau et coule les navires de denrées alimentaires destinés au non-combattant et au neutre. Il ne peut y avoir de paix aujourd’hui, nous nous en rendons bien compte, si ce n’est une paix commune dans le monde entier ; il ne peut y avoir de prospérité, si ce n’est une prospérité générale. Mais il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans des idées historiques communes. Sans de telles idées pour les tenir ensemble dans une coopération harmonieuse, avec rien que des traditions nationales, étroites, égoïstes et conflictuelles, les races et les peuples sont condamnés au conflit et à la destruction. »

De la même manière, la réflexion de David Mitrany s’est construite au fil des années à partir de la fin des années 1920. Avant A Working Peace System, paru en 1943, il avait publié Progress of International Government, en 1933, dont certains paragraphes sont eux-mêmes repris de textes antérieurs. L’accent mis par Or Rosenboim sur le seul ouvrage de 1943 semble moins se justifier par l’identification d’un moment particulier que par la délimitation a priori d’un champ d’étude, borné historiquement et géographiquement.

Certes, il faut bien reconnaître que cette nouvelle guerre mondiale, globale même, constitue un contexte particulier. Si les préoccupations sur l’ordre mondial ne sont pas nouvelles, leur acuité est mise en exergue par l’actualité. Contrairement à certains économistes qui voudraient s’accaparer la notion de mondialisation et lui donner une définition purement économique, mesurant la mondialisation à l’aune des échanges commerciaux internationaux, la Seconde Guerre mondiale est un moment particulièrement important dans la mondialisation du XXe siècle par l’ensemble des flux générés et des interconnexions, ainsi que par la conscience de cette mondialité que cela a générée. Peut-être serait-il plus juste de parler de résurgence. Ainsi, lorsqu’en 1943, David Mitrany considère que la planification à l’échelle nationale est insuffisante pour répondre aux besoins économiques et sociaux, il est difficile de ne pas penser aux réflexions de Paul Otlet en 1916 et à son usage du terme de « mondialisation » pour désigner la nécessité de gérer collectivement, à l’échelle du monde, les ressources.

En 1991, Jaap de Wilde avait publié un ouvrage intitulé Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. Malheureusement, Or Rosenboim l’a oublié. Or Jaap de Wilde posait la question du début de « l’ère de l’interdépendance mondiale » et, pour y répondre, s’appuyait sur les réflexions de David Mitrany dans The Progress of International Governement, paru en 1933. Il se trouve que ce dernier considérait que les conférences tenues à La Haye en 1899 et en 1907 marquaient le début d’une nouvelle ère internationale : « Avec elles, l’organisation internationale est passée de l’oligarchie à la démocratie ; et la réunion de tous les membres souverains de la société des nations ainsi que le but déclaré de leur rassemblement ont impliqué enfin une reconnaissance de l’unité du monde civilisé. » Fait significatif selon lui, en 1906, l’Union interparlementaire, créée en 1889, esquissa ce qu’auraient dû être des « États-Unis du Monde », selon la formule d’Henri La Fontaine. Il est vrai que celui-ci, comme bien d’autres, pointait une contradiction dans l’évolution contemporaines des relations internationales : « Jamais les relations individuelles des hommes entre eux n’ont été plus cordiales, jamais les chiffres des importations et des exportations n’ont été plus élevés, jamais les œuvres et les assises internationales n’ont été plus nombreuses et plus fécondes. Le marché mondial des produits et des idées est désormais constitué : les industries forment de vastes groupements internationaux, les ouvriers de toutes les races se tendent les mains par-dessus les frontières, le labeur des hommes de science ignore les distances et les nationalités. Et pourtant l’insécurité est partout, la défiance triomphe, et jamais les dépenses militaires, les budgets des armées et des marines, les préparatifs de guerre n’ont été plus écrasants et plus formidables. » La guerre mondiale fut la conséquence de cette confrontation.

À suivre…