Quand les fictions deviennent méthode – Rencontre avec Ivan Jablonka

BHG ITW Jablonka © Hermance Triay 1_CMJN basse déf

Ivan Jablonka est professeur d’histoire à l’Université Paris-13, auteur notamment de Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête, Seuil, 2012, rééd. coll. « Points », 2013 ; L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, 2014. Dernier ouvrage paru : Le Corps des autres, Seuil, 2015.

NB : La première partie de cet entretien est publiée dans le dossier « L’imagination au pouvoir » de Sciences Humaines spécial n° 273, en kiosques de la mi-juillet à la mi-septembre 2015 – un dossier s’inscrivant dans le thème du Festival international de géographie de cette année.

Vous avez écrit deux ouvrages en dialogue. D’abord un essai de biographie familiale, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eu ; puis une analyse de l’écriture de l’histoire et des sciences sociales, L’histoire est une littérature contemporaine. Pouvez-vous résumer la démarche qui a sous-tendu cette aventure éditoriale ?

Mon Histoire des grands-parents provient d’une quête d’enfant, que j’ai mise en œuvre quand je suis devenu historien. Mais je ne voulais pas que mon livre soit lu seulement comme le témoignage émouvant d’un petit-fils parti sur les traces de ses grands-parents. Je propose aussi une autre manière de faire de l’histoire – enquête, rencontres, voyages, post-disciplinarité, jeu passé-présent, écriture. Pour mettre au clair ce que j’avais tenté de faire, j’ai rédigé une explicitation méthodologique, un second livre, une sorte de discours de la méthode.

Je l’ai écrit pour répondre à un sentiment aigu que j’éprouve, celui d’une crise des sciences sociales. Cette crise est multiforme : frappant l’université, l’édition, la librairie, elle menace d’expulser les sciences sociales de la cité. La réponse ne peut être que collective. Nous, chercheurs, pouvons offrir de nouveaux objets intellectuels, de nouvelles manières d’écrire les sciences sociales. Plus originales, plus justes, plus honnêtes, plus réflexives.

Vos grands-parents sont des anonymes broyés par la Shoah, parmi des millions d’autres. Comment l’historien que vous êtes peut retracer la vie de ces gens qui seraient restés de parfaits inconnus s’ils ne vous avaient eu pour descendant ?

Mes grands-parents ont disparu sans rien laisser derrière eux, excepté deux orphelins, quelques lettres et un passeport – pour ce qui est des archives familiales. En revanche, à leur insu, ils ont donné naissance à des centaines d’archives en Pologne et en France. Ces traces sont toutes liées à la répression multiforme qu’ils ont subie, en tant que communistes en Pologne, sans-papiers dans le Paris des années 1930, juifs pendant l’Occupation. Ces archives, publiques – c’est là quelque chose d’essentiel –, je les ai exhumées au cours d’une enquête, en un combat contre le silence et l’oubli. J’ai rencontré une vingtaine de témoins dans le monde entier, me rendant aussi dans les lieux qu’ont fréquentés les disparus, depuis leur shtetl de Pologne jusqu’à Auschwitz en passant par le Paris de Ménilmontant et les champs de bataille de Picardie.

Ce faisant, j’ai tenté de conjurer le néant où ont sombré mes grands-parents avec des millions d’autres, disparus dans un génocide qui visait à tuer les gens, mais aussi à effacer leur mémoire. Ce vide s’explique par une autre chose : mes grands-parents étaient des gens modestes, artisans de Pologne rurale, dans un milieu où le recours à l’écrit, à la parole publique, est rarissime. Ils font partie des 99,9 % de l’humanité qui ont passé sur cette Terre sans rien dire ni faire de mémorable.

Se confrontant à ce genre d’enquête, certains historiens n’hésitent pas à introduire une part de fiction, qu’ils présentent comme nécessaire à l’intelligibilité du récit, permettant d’en combler les vides. Avez-vous fait face à cette tentation de la fiction « plausible » ?

Votre question sous-entend qu’il existerait deux types de récit, selon une cartographie classique de l’écriture : il y aurait, d’un côté, les « faits », l’établi, l’avéré ; de l’autre, le « fictionnel », le romanesque, l’imaginaire. L’historien se situerait dans la première lignée, mais il aurait le droit de s’aventurer dans la seconde, en imaginant des faits qu’on ne connaît pas ou qu’on a du mal à mettre au jour.

Cette dichotomie me gêne. Je pense que les frontières sont ailleurs et que les sciences sociales recourent sans cesse à des « fictions de méthode ». Il ne s’agit pas de dire, comme les postmodernes, que l’histoire est une fiction verbale : ce serait tuer les sciences sociales. L’histoire n’est pas et ne sera jamais fiction ; la sociologie n’est pas et ne sera jamais roman, etc. Je me désolidarise de la formule de Paul Veyne selon laquelle l’histoire est un « roman vrai ». Si l’histoire est littérature, ce n’est pas par sa forme romanesque, comme si Stendhal nous donnait la matrice de l’intelligible.

En revanche, je pense que les sciences sociales pratiquent des fictions assumées, que j’appelle « fictions de méthode » et qui sont non seulement omniprésentes, mais nécessaires. Elles permettent de distinguer les sciences sociales du « factuel » plat, qu’on retrouve dans un bulletin météo, un bilan d’entreprise ou une fiche Wikipédia. Les sciences sociales, grâce à l’enquête, expliquent le réel au lieu de simplement le refléter. Comprendre n’est pas décalquer.

Quelques exemples ?

D’abord, en effet, le plausible. N’importe quel chercheur émet des hypothèses. Il ouvre les portes, puis il les referme. Il fait proliférer les hypothèses, avant de les détruire une à une. C’est ainsi que Karl Popper décrit le raisonnement scientifique.

La narration, en histoire comme dans les autres sciences sociales, est tissée de fictions de méthode. Le fait qu’il y ait un début et une fin est une fiction de méthode, car on sait bien que le temps ne s’arrête jamais. Pourtant, on prend la liberté, avec de grands ciseaux, de couper le temps de 1453 à 1789 ou de 1870 à 1940. Ce sont des décisions narratives, auxquelles on peut ajouter les variations de tempo, accélérations ou ralentissements.

Autre exemple, les concepts. De très nombreux concepts utilisés en sciences sociales sont des fictions de méthode. Max Weber le dit textuellement à propos de l’idéal-type, qui n’existe pas dans la réalité. C’est la même chose pour les « règles du jeu » chez Pierre Bourdieu, le « voile d’ignorance » chez John Rawls…

Et même les anachronismes ! Il ne s’agit pas d’affirmer que Cléopâtre avait un iPhone. Mais Georges Duby parle de Guillaume le Maréchal comme du « Platini du 12e siècle ». Jacques Le Goff évoque les « intellectuels » au Moyen Âge, alors qu’aucune affaire Dreyfus n’a encore permis de les identifier. Pour Lucette Valensi, les juifs et les musulmans de la péninsule ibérique ont été victimes, au 16e et au 17e siècle, d’un « nettoyage ethnique ». Tous ces anachronismes sont des fictions de méthode, conscientes d’elles-mêmes. Si nous parlions avec les termes d’époque, non seulement nous serions incompréhensibles, mais nous reproduirions le réel au lieu de l’expliquer.

Vous appelez à une « littérature du réel ». Quel aspect prendrait-elle ?

Dans la « littérature du réel », j’inclus tous les textes qui ont vocation à expliquer et à comprendre le réel, en mettant en œuvre des fictions de méthode et les autres outils des sciences sociales. Je pense aux témoignages, grands reportages, biographies, autobiographies, carnets de bord, récits de voyage, essais, et bien sûr aux sciences sociales elles-mêmes, quand elles acceptent de s’incarner dans un texte. On peut définir cette littérature du réel comme l’ensemble des écrits traversés par des raisonnements de sciences sociales. Et on comprendra mieux l’expérience cognitive irremplaçable que constituent les œuvres de Primo Levi, Varlam Chalamov, Alexandre Soljenitsyne, Annie Ernaux, Nicolas Bouvier, parmi d’autres. C’est une littérature qui, pour comprendre le réel, met en œuvre des raisonnements communs à l’histoire, la sociologie ou l’anthropologie.

Cette opposition entre littérature et histoire a bien une histoire ?

Oui, mais il est important de s’entendre sur les termes. Aujourd’hui, il existe une confusion totale entre trois mots : littérature, fiction, roman. Quand certains littéraires ou chercheurs en sciences sociales parlent de littérature, ils pensent à la fiction ou ils parlent du roman. La confusion est telle que, d’emblée, on ne sait pas de quoi on parle. J’ai assisté à des colloques qui s’intitulaient « Histoire et littérature » et je comprenais en cours de route que, pour leurs organisateurs, l’histoire se résumait à l’Histoire, aux « choses importantes du passé », Rome, Napoléon, la Seconde Guerre mondiale, etc. Pas un seul historien n’accepterait cette définition. L’histoire est une démarche intellectuelle qui vise à comprendre, au sens le plus large, toutes les actions des hommes, les actions de tous les hommes – et cela inclut la « préhistoire ».

Parlons maintenant de littérature. Le mot tel qu’on l’entend apparaît seulement à la fin du 18e siècle, donc deux millénaires après l’historia d’Hérodote. J’ai proposé dans mon livre un certain nombre de critères de littérarité : l’ambition esthétique, l’invention d’une forme neuve, le déploiement de l’imagination, la polysémie, le façonnement d’une voix singulière, sans oublier le travail des institutions qui font entrer un auteur dans le canon « littéraire ». Il y a donc plusieurs critères de littérarité, et la fiction est un élément parmi d’autres, non nécessaire.

Dès sa naissance et pendant toute l’Antiquité, l’histoire se considère comme une forme de « littérature ». À l’époque classique, l’histoire est liée aux belles-lettres, à la rhétorique, à la poésie. Donc, pendant 95 % de son histoire, l’histoire a été une littérature. Bien sûr, aujourd’hui, cette conception n’est plus acceptable, parce que l’histoire a un certain nombre d’exigences méthodologiques qui ne sont pas compatibles avec les belles-lettres, en particulier l’éloge et la mythologie.

Quand cette rupture a-t-elle eu lieu ?

À la fin du 19e siècle. C’est le moment de la révolution méthodique. Elle a lieu en histoire mais aussi en sociologie, avec Les Règles de la méthode sociologique de Durkheim. Cette révolution définit les règles de la méthode historienne, qui sont encore en vigueur aujourd’hui. On peut bien sûr remonter à Mabillon, mais nous sommes alors au moment où elles se cristallisent dans un corps de doctrine, dans un raisonnement intellectuel et aussi – ce qui est très important – dans un milieu professionnel. L’histoire devient non seulement une démarche intellectuelle rigoureuse, mais un milieu académique, institutionnalisé, à l’université.

Le problème, c’est que, depuis cette époque, on fait la confusion entre un milieu professionnel, une discipline académique, d’une part, et, de l’autre, une démarche intellectuelle. Or il est nécessaire de faire la distinction entre les deux. Aujourd’hui, on ne peut pas considérer que l’histoire se fait uniquement à l’université. L’histoire en tant que démarche intellectuelle n’est pas liée à un milieu professionnel. L’université n’est pas l’alpha et l’oméga des sciences sociales.

Pour revenir au 19e siècle, au moment où l’histoire s’invente comme discipline professionnalisée et académique, elle renonce aussi à un certain mode d’écriture. Elle cesse d’être littérature. Une méthode sans littérature a fait suite à une littérature sans méthode. Le littéraire devient quelque chose d’impossible, de ridicule, voire de scandaleux. Les sciences sociales considèrent avec mépris le chercheur qui écrit, comme Jules Michelet ou Élisée Reclus : il n’est qu’un « littérateur ».

C’est à ce moment-là que s’invente ce que j’appelle le non-texte, c’est-à-dire un texte qui ne cesse d’abjurer sa propre littérarité. Il proclame : « Attention, je ne suis surtout pas de la littérature ! » Le non-texte naît dans la période pasteurienne : il lutte contre les « microbes littéraires » – pour la génération de Langlois, Seignobos, Lanson, Durkheim, les sciences sociales doivent fuir leur littérarité. D’où l’invention du non-texte académique, pasteurisé, hygiénique.

Ce divorce entre les sciences sociales et la littérature était peut-être un passage obligé au 19e siècle, mais aujourd’hui, on peut parfaitement concevoir une histoire rigoureuse, solide épistémologiquement, qui soit pourtant une littérature. C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon livre sur mes grands-parents. Naturellement, d’autres l’ont fait avant moi : Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, William Vollmann dans Poor People, des historiennes comme Michelle Perrot ou Mona Ozouf. À aucun moment, ces œuvres profondément littéraires ne renient la méthode des sciences sociales.

Ne peut-on dire la même chose de Georges Duby ?

Bien entendu. Toute l’œuvre de Duby apporte la démonstration que l’histoire peut être littéraire sans renoncer aux réquisits épistémologiques et méthodologiques qui s’imposent à elle depuis la fin du 19e siècle. C’est donc une erreur de perspective de lier la méthode des sciences sociales et le non-texte pasteurisé. Cent ans après la révolution méthodique, les sciences sociales sont assez solides, épistémologiquement et institutionnellement, pour tenter de nouvelles expériences, pour hybrider les genres, pour inventer une nouvelle littérature, qui fasse partie des écrits du réel et qui ne soit pas tournée vers le 19e siècle et le roman social.

C’est là mon point de divergence avec Paul Veyne. Il soutient que l’histoire est littérature, parce que science fragile, faible, privée de méthode. C’est intéressant, mais c’est un renoncement. Ce faisant, Veyne se tourne vers les vieilles formes romanesques du 19e siècle, avec le problème de la fiction qu’il ne règle pas. Il faut aborder sereinement la question de la fiction, qui n’est ni un problème ni un danger, mais une ressource, si elle est assumée sous la forme de fictions de méthode. La forme que pourraient prendre les sciences sociales au 21e siècle, c’est la littérature du réel, une enquête qui incarne ses raisonnements dans un texte.

Les nouveaux médias, serious games, transmédia, etc., ne vont-ils pas opérer un bond encore plus important, brouiller totalement les frontières ? On entend aujourd’hui parler d’un jeu vidéo aussi anhistorique qu’Assassins’ Creed comme d’un moyen d’appréhender, en histoire, le contexte visuel de la Révolution française…

Ce sont des formulations polémiques dont je ne peux que me dissocier. Heureusement qu’il existe encore des écoles, des universités, des livres, des revues, des colloques, pour apprendre et discuter l’histoire. Cependant, quand on regarde les pratiques contemporaines et les mutations des industries culturelles, on constate que le public est en train de rompre avec l’histoire et la sociologie universitaires. Les gens lisent de moins en moins de livres, voient de plus en plus de films et de séries, consultent de plus en plus Internet. C’est un fait que, aujourd’hui, l’histoire se transmet et se vit à travers des formes non universitaires.

Nous, chercheurs, porteurs d’une méthode et d’une démarche, ne devons pas mépriser ces nouveaux médias. Il me paraît intéressant de proposer des formes hybrides, qui injecteraient des sciences sociales dans des supports autres que le texte et le non-texte. Des expériences très novatrices peuvent être entreprises. Quand il crée une pièce de théâtre sur la base de témoignages d’enfants rescapés du ghetto de Varsovie, le dramaturge David Lescot propose de nouvelles formes. Quand Jean-Pierre Azéma, spécialiste incontesté de la Seconde Guerre mondiale, travaille avec Frédéric Krivine au scénario d’Un village français, que fait-il sinon projeter des raisonnements historiques dans un nouveau média ?

J’ai publié dans La Vie des idées un article intitulé « Histoire et bande dessinée ». Les sciences sociales ne doivent pas avoir honte de rencontrer les arts graphiques. Le travail de Joe Sacco sur les massacres de Gaza en 1956, la biographie qu’Emmanuel Guibert a consacrée à Alan, un jeune soldat américain dans la Seconde Guerre mondiale, l’étude d’Étienne Davodeau sur la jeunesse ouvrière rurale des Mauges dans les années 1950 relèvent, à leur manière, des sciences sociales, par les raisonnements historiques, sociologiques et anthropologiques qu’ils mettent en œuvre. Au 21e siècle, les sciences sociales pourraient prendre la forme d’une expérimentation sur la forme – sans cesser d’être elles-mêmes, c’est-à-dire de rendre compte avec rigueur de réalités présentes ou passées.

Il ne faut pas opposer les historiens, chercheurs, universitaires, garants d’une pureté conceptuelle dans leur tour d’ivoire, et les profanes qui vulgarisent pour le « grand public ». C’est une vision injuste, et même catastrophique, du point de vue des sciences sociales. Ces médias permettent de tenter de nouvelles expériences et de proposer une nouvelle offre intellectuelle. Cela ne signifie pas qu’il faille arrêter de produire du non-texte académique ; les disciplines vivent de cela et j’y ai moi-même beaucoup contribué dans mes domaines de spécialité.

L’opposition entre sciences sociales et fiction, telle que posée au 19e siècle, avait pour but de distinguer le vrai du faux. Les formes hybrides que vous évoquez peuvent poser problème. On voit certes d’excellentes bandes dessinées essayant de coller au réel, de Joe Sacco à Étienne Davodeau. Mais il existe aussi des BD anhistoriques, ésotéristes voire complotistes sur les templiers ou l’histoire secrète. Comment continue-t-on alors à distinguer le vrai du faux ?

La raison d’être des sciences sociales n’est pas de décréter la Vérité, mais de produire des énoncés vrais, rigoureusement testés, étayés par des raisonnements et des preuves. Cela passe par une méthode, que je résumerai à l’aide de mots-clés et en distinguant les étapes pour les besoins de la cause : définition d’un problème ; prise de distance vis-à-vis de ce problème ; collecte de sources à travers une enquête ; administration de la preuve ; recherche de contre-exemples ; effort de comparatisme , etc.

À l’aide de cette méthode, on peut formuler des énoncés à visée de vérité, dont on attend qu’ils soient critiqués par la communauté des chercheurs. Je ne vois pas pourquoi cette méthode ne pourrait pas être appliquée en littérature, dans la bande dessinée, la photo, le théâtre, la vidéo… Beaucoup l’ont fait. Raymond Depardon et Annie Ernaux sont pour moi des quasi-sociologues, Joe Sacco et David Lescot des quasi-historiens, Nicolas Bouvier et Étienne Davodeau des quasi-anthropologues. Tous mettent en œuvre une démarche compatible avec les sciences sociales, et je ne crois pas qu’ils aient les agrégations ni les doctorats correspondants. Les Mauvaises Gens d’Étienne Davodeau raconte le parcours professionnel et syndical de la génération de ses parents. Regardons sa méthode : il délimite un problème, un espace, un groupe social ; il recherche des sources, qui plus est inédites ; il rencontre des témoins ; il porte un regard critique sur son objet. Il finirait, à ce compte-là, par être plus royaliste que le roi.

La question du vrai et du faux est fondamentale ; c’est d’ailleurs sans doute la seule qui nous importe. Notre métier est de faire des sciences sociales, c’est-à-dire de formuler un discours de vérité ouvert au débat et à la critique. Mais cela ouvre justement la question de la forme. On peut imaginer de nouvelles formes au service du vrai, pour mieux inscrire dans des récits l’expérience vécue des hommes.

Propos recueillis par Laurent Testot

Une loi d’ampliation

Ampliation, subst. fém. – Action d’augmenter

En 1908, la revue du Mouvement sociologique international publiait deux articles consacrés à une « loi d’ampliation ». L’expression est employée tout d’abord par Hubert Van Houtte. Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Gand, celui-ci développe une analyse évolutionniste de l’histoire politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne depuis le 9e siècle :

« L’histoire de l’Europe centrale et occidentale, depuis l’établissement de la féodalité jusqu’à nos jours, présente un caractère de continuité tel, qu’il n’est pas téméraire de la comparer à un courant qui suit une pente naturelle et qu’on chercherait en vain d’arrêter. Sur son long parcours ce fleuve a rencontré des obstacles, des accidents, qui en ont troublé l’onde, en ont fait bondir les flots ou ralenti le mouvement. Mais le fleuve n’en a pas moins continué de suivre sa direction et il n’est pas à prévoir qu’il l’interrompe tout à coup pour retourner à sa source.

Quelle est cette direction ? La réponse à cette question constitue l’objet de cette étude. » [1]

Selon Hubert Van Houtte, la situation présente se trouve sur une trajectoire dont on peut retracer le passé et dont on peut imaginer le futur. Ce type d’analyse est aujourd’hui classé comme appartenant à la philosophie de l’histoire plus qu’à l’histoire elle-même. Pourtant, la dimension prospective n’est pas absente de certaines disciplines : l’économie, la démographie, la géographie, pour ne prendre que quelques exemples, s’adonnent de temps à autre, à proposer quelques perspectives hypothétiques. À rebours, reprendre, plus d’un siècle après, l’article d’Hubert Van Houtte, serait une bonne occasion de s’interroger sur la pertinence et la validité de son analyse – quoique cela ne sera pas vraiment mon objet dans cet article.

La loi d’ampliation serait un processus géohistorique assez simple consistant en « une concentration progressive des unités politiques et sociales » [Ibid., p. 86]. Autrement dit, l’Europe occidentale – puisque l’auteur s’en tient à ce seul territoire –, au cours du dernier millénaire, aurait connu un phénomène d’intégration progressive, de l’émiettement féodal du 9e siècle aux États-nations du 19e siècle ; et connaîtrait, en ce début du 20e siècle, un début d’unification. Le constat est difficile à réfuter, même s’il est évident que l’évolution est moins que linéaire, avec des progrès et des régrès, et qu’elle est polyrythmique au sein même de l’espace étudié. En 2006, Yves Deloye, reprenant un tableau élaboré par Gary Marks (1997), a proposé une typologie des transformations historique de l’ordre politique européen qui présente de nombreuses similarités avec celle d’Hubert Van Houtte :

Déloye_2006_Tableau MarksSource : Deloye, 2006

A posteriori, on ne peut qu’être surpris par la situation paradoxale de cet article. D’une part, l’auteur n’a pas totalement tort dans le sens que l’idée d’« États-Unis d’Europe » commence effectivement à être évoquée et que moins de cinquante ans plus tard (ce qui, à l’échelle des mille ans de son analyse, ne représente pas grand-chose), le traité de Rome sera signé, étape décisive dans la construction européenne. D’autre part, six ans avant la Première Guerre mondiale, l’auteur pourrait sembler aveugle aux tensions qui vont mener l’Europe dans un conflit d’une ampleur jusqu’alors inégalée. Il mentionne bien les tensions qui sont à l’œuvre dans l’Europe balkanique, mais cela lui paraît marginal et ne pas menacer la paix européenne assurée par les grandes puissances.

« C’est que les peuples européens poursuivaient en ce moment la réalisation d’un principe, le principe des nationalités. Nous le voulons bien, dans les règlements de compte qui ont suivi ces guerres, on n’a pas complètement éliminé cette cause de conflits ; et s’il fallait encore, à l’heure actuelle, tirer de ce principe toutes les conséquences qu’il comporte, il faudrait s’attendre à des remaniements nouveaux de la carte de l’Europe centrale et occidentale. Cependant nous ne croyons pas que cette éventualité se produise. S’il est probable que la théorie des nationalités provoque encore des guerres dans la partie orientale de l’Europe, il est à prévoir qu’elle se bornera à revendiquer des reformes intérieures dans les pays qui font l’objet de cette étude. Dans ces pays en effet la théorie des nationalités est sortie de sa phase romantique ou – si on le veut – de sa phase belliqueuse. » [2]

Son analyse révèle l’influence du socialisme, et peut-être pourrait-on faire un lien avec l’installation du bureau de l’Internationale socialiste à Bruxelles en 1906.

« Mais en dehors d’un petit nombre d’exaltés qui aiment à vivre dans le rêve, on ne songe plus nulle part à modifier les frontières politiques des pays de l’Europe centrale et occidentale. D’ailleurs la lutte des races, dont le principe des nationalités est une dérive, a fait place à la lutte des classes. Les questions politiques, prédominantes à l’époque du suffrage restreint et des parlements exclusivement bourgeois, ont cédé le pas aux questions sociales qui seules intéressent la masse du peuple. Et c’est la masse du peuple qui impose de plus en plus ses vues aux divers gouvernements. Elle n’entend pas verser son sang pour des revendications qui reposent sur de vagues arguments historiques ou des considérations romantiques. Ce sont là des arguments pour des cerveaux bourgeois, non pour des cerveaux populaires, plus réalistes et plus utilitaires. » [3]

La suite a donné tort à l’optimisme d’Hubert Van Houtte, mais la Première Guerre mondiale devait-elle éclater ? – La question de la probabilité et de l’inéluctabilité de ce conflit a été posée et reste débattue (Afflerbach & Stevenson, 2007). Au-delà, sur le plan historiographique, la tension entre une logique belligène et une logique irénique qui coexisteraient dans l’Europe du début du 20e siècle, et au-delà tout au long du siècle, a été récemment remise en avant dans un dossier des Matériaux pour l’histoire de notre temps. Dans son éditorial, Jean-Michel Guieu (2012) met en balance la vision très sombre d’Eric Hobsbawm, de Mark Mazower, d’Enzo Traverso et de Tony Judt, et celle développée par Jay Winter, John Horne, Holger Nehring, Helge Pharo et James S. Sheehan, qui se sont attachés à réhabiliter l’utopie pacifiste et le processus de pacification.

Au-delà de l’Europe, Hubert Van Houtte évoque rapidement la question d’une ampliation mondiale.

« Et du coup l’on cherche à passer de l’économie nationale à l’économie mondiale… C’était brûler l’étape de l’économie internationale, de l’économie commune non pas entre toutes les nations du globe, mais entre des groupes déterminés de nations. » [4]

Ce pas, Paul Otlet n’a aucune hésitation à le faire, dans un article paru la même année.

« Voulez-vous me permettre d’y apporter une modeste contribution en exposant succinctement quelques faits récents. Ils tendent à confirmer avec une force extraordinaire la projection vers l’avenir de la loi d’ampliation que M. Van Houtte a indiquée. Mais, en montrant l’accélération actuelle du mouvement ampliatoire des relations sociales, ces mêmes faits doivent aussi faire conclure que l’étape de l’internationalisme limité à l’amalgation des nations d’Europe sera directement franchie pour arriver d’un coup au “mondialisme”. » [5]

L’événement capital à ses yeux est « la réunion à La Haye [qui] pendant cent jours d’une conférence diplomatique [fit] participer les délégués de 46 États d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique représentant ensemble de un milliard cinq cent mille hommes, à des délibérations relatives à la Paix du Monde, et aboutissant à divers accords sous la forme de conventions internationales. » [6]

Il est évidemment fait allusion, ici, à la seconde conférence de La Haye, qui s’est tenue du 15 juin au 18 octobre 1907. Paul Otlet ne cède à aucune naïveté. Il l’écrit, cette conférence a été un échec. Pourtant, il n’en reste pas moins optimiste sur la longue durée.

« C’est là un événement capital. Non pas, certes, que les diplomates viennent de changer le cours des choses, ni que leur œuvre positive contienne en elle-même une potentialité spéciale que les circonstances développeraient. Au contraire, on est généralement d’accord pour taxer de “fiasco” l’œuvre qu’ils ont produite. Mais la Conférence de La Haye marquera dans l’histoire contemporaine comme le jalon d’une étape à cause de ce qui l’a précédé et l’a rendu possible, à cause des courants d’idées nouvelles qui ont pu se faire jour à l’occasion de cette réunion, à cause aussi de la manière dont se pose pour l’avenir la question de la Paix. » [7]

De fait, Paul Otlet ne s’étend pas sur l’œuvre elle-même :

« En trois mois elle parvint à discuter et à voter une dizaine de conventions internationales sur les ballons militaires, sur les mines flottantes, sur les blessés et les prisonniers, les déclarations de guerre, les enquêtes préalables, la Cour internationale des prises. Quant à l’arbitrage, ayant dit en 1889 qu’il était utile, elle se borna en 1907 à ajouter qu’il était aussi désirable. » [8]

Il reconnaît la dimension utopique du projet :

« À la vérité on a exigé de la Conférence de La Haye une tâche qui était au-dessus de ses moyens : organiser en quelques semaines la paix définitive du monde. » [9]

Pour lui, l’important est clairement ailleurs. Tout d’abord, dans la consécration de l’opinion pacifiste :

« Impuissante à réaliser une œuvre dans le sens de la paix, ses débats ont cependant donné une solennelle consécration à l’opinion de tous ceux qui, en dehors d’elle, ou dans son sein, pensaient que la tâche urgente, le desideratum essentiel, étaient cette “organisation de la paix.” » [10]

Ensuite, dans la tenue d’une conférence internationale ouverte aux États extra-européens, aux petits comme aux grands – selon une formule qu’on retrouve plus tard lors de la création de l’Organisation des nations unies :

« Toutes les nations ayant été conviées à la conversation, voici que la diversité extrême des situations s’est révélée en sa réalité concrète. Les petits États ont osé élever la voix, telles la Belgique et la Suisse, voire même le Luxembourg, et, déduisant des principes de la Souveraineté et de la Neutralité toutes leurs conséquences pratiques, ils ont obligé à tenir compte de leur présence, les grandes puissances habituées à cinq ou six d’entr’elles à disposer des destinés du monde sans consulter personne.

Les États neufs, colonies hier encore, aujourd’hui florissantes républiques, ont fait connaitre leur existence politique : Argentine, Brésil, Venezuela et les autres nations du Sud-Amérique. Ces États ont su faire comprendre que l’“Amérique aux Américains” n’était pas la formule dernière de leurs vœux, qu’ils désiraient aussi maintenir et développer les relations avec la vieille Europe, et coopérer activement à des organisations mondiales. Mais ils ont demandé en même temps à voir régler équitablement leur situation de pays jeunes, obligés de recourir à l’emprunt pour mettre en valeur leurs richesses naturelles.

Les anciens États de l’Asie, le Japon et la Chine n’ont pas formule de programme précis mais, tandis qu’ils exprimaient leurs vues sur les questions discutées on a pu saisir à travers leurs raisonnements la conception propre qu’ils se font des relations de la race jaune avec la race blanche.

Les États-Unis eux ont parlé haut et ferme, avec toute l’énergie d’un peuple “arrivé” mais encore plein de fougue et exubérant de jeunesse. Ils vivent selon une formule d’organisation fédérative appliquée à un continent immense habite par des peuples de races très diverses. Aussi n’ont-ils pu cacher leur étonnement de ne pas voir encore tous les continents et toutes les races coexister et vivre pacifiquement selon les normes d’une organisation mondiale inspirée des mêmes principes d’autonomie et d’interdépendance. » [11]

Enfin, dans l’expérience de l’universalité par l’entremise d’un véritable « Parlement du Monde », selon une expression du moment que Paul Otlet reprend à son compte :

« En même temps ils ont aussi appris d’expérience personnelle ces deux choses capitales : que les hommes qui composent les nations, quelles que soient les régions qu’ils habitent, la couleur de leur peau ou les sons de leur langue, ont tous un cœur et un esprit identiques. C’est aux mêmes sentiments que tous indistinctement ont fait appel dans les discussions, – et c’est à la même logique qu’ils ont demandé de guider leur raisonnement.

Or cela, abstraction faite de tout concept politique ou religieux, de tout intérêt économique ou social, c’est l’irréfragable proclamation de l’unité intellectuelle et morale de l’Humanité. » [12]

Avec le recul, le compte-rendu de Paul Otlet s’avère pertinent, et diffère assez peu du résumé qu’en dresse par exemple l’historien Stanislas Jeannesson dans un article récent :

« Les deux conférences de La Haye de 1899 et 1907, aussi appelées Conférences internationales de la Paix, sont souvent citées mais peu étudiées pour elles-mêmes, du moins par les historiens. On s’accorde généralement à reconnaître qu’elles valent moins par leurs effets immédiats et les dispositions peu contraignantes qu’elles parviennent à imposer que par les principes tout à fait novateurs qu’elles inscrivent dans le droit international comme dans la pratique des relations interétatiques : élaboration d’un premier droit international humanitaire – droits et obligations des États en temps de guerre –, codification et extension de la pratique de l’arbitrage comme moyen de règlement pacifique des conflits, avec la création dès 1899 de la Cour permanente d’arbitrage, adoption en 1907 du principe d’une Cour internationale de justice. C’est aussi le moment où le multilatéralisme des congrès et des conférences propre au concert européen et restreint aux grandes puissances du vieux continent, comme celui des organisations internationales à vocation universelle mais aux compétences purement techniques, s’efface devant le spectacle de délégations venues de toutes les parties du monde discuter de sujets à caractère politique. C’est à La Haye que le multilatéralisme moderne, institutionnel et universel, qui se généralise dans l’entre-deux-guerres, voit le jour et expérimente ses règles et ses pratiques. » [13]

Dans la suite de l’article, Paul Otlet distingue cinq groupes qui cherchent à faire pression, sinon sur les conférenciers, du moins sur l’opinion :

  • les pacifistes, qui font « la guerre à la guerre »,
  • les interparlementaires, qui souhaitent la création d’un parlement international,
  • les juristes, qui plaident en faveur d’une réglementation des rapports entre les peuples,
  • les socialistes, qui appellent à la révolution et à la chute du capitalisme,
  • et les associations internationales, qui multiplient les relations entre toutes les nationalités par-delà les frontières.

Ces groupes participent à l’internationalisme et contribuent à la diffusion de ce qu’il appelle « la loi d’expansion ». Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’idées, mais aussi de faits convergents :

  • « La terre entière est aujourd’hui découverte ; les mœurs se sont policées au point d’en rendre toutes les parties accessibles aux étrangers presque autant qu’aux nationaux. » [14]
  • « Non seulement les hommes se déplacent en masse et sans esprit de retour, mais quelque éloignée que soit la distance qui les sépare ils entretiennent entr’eux des relations constantes : ils se visitent, ils échangent des produits, ils se rendent des services, ils se communiquent réciproquement leurs idées et leurs sentiments. Pour faciliter de telles relations tout un système de communications a été établi, destinées à relier tous les centres habités : chemins de fer, lignes de navigation maritime et intérieure, service postal universel, télégraphe et téléphone et sans parler de ces derniers venus, ou entrevus : l’automobile, la télégraphie et la téléphonie sans fil, la téléphotographie et le téléphote, la navigation aérienne. On peut dire qu’une part considérable de l’effort d’invention et du travail de l’humanité porte sur l’établissement et l’entretien du réseau des communications. » [15]
  • Le commerce mondial.
  • La diffusion des idées.
  • La limitation du nombre de guerres entre les grands États européens.

Paul Otlet aboutit ainsi à la conclusion, contrairement à Hubert Van Houtte, que l’unification du monde est d’ores et déjà envisageable.

« La création et la consolidation des États au cours de l’histoire a été surtout le fait d’événements de hasard ou de conceptions propres à quelques chefs. Les masses sont demeurées inconscientes de la signification des événements qui les ont produits et n’ont hâté guère leur arrivée de toute la force de désirs exprimés itérativement ni de volontés tendues vers un même but. Au contraire, la constitution de la société internationale et l’événement de l’ère de la mondialité, apparait comme un phénomène dont la collectivité prend une conscience grandissante, elle apparaît aussi comme l’aboutissement nécessaire de son activité normale. » [16]

Le Monde apparaît ainsi comme l’aboutissement ultime de la loi d’ampliation. Reste-t-il encore à se battre que ceci advienne. D’où la nécessité de proposer un Programme de l’humanité, que je citerai ici dans son intégralité.

I. L’internationalisme est ancien dans le monde si on entend par là les faits humains qui ont une portée dépassant les divisions territoriales des États. L’internationalisme moderne dont il est question ici n’est ni celui basé sur la conquête et pratiqué par les fondateurs des grands empires, ni l’internationalisme des grandes religions, ni l’internationalisme des classes sociales (aristocrates, capitalistes ou travailleurs). C’est l’internationalisme des idées, des produits et des efforts humains en dehors de toute domination politique, religieuse ou sociale.

II. Il y a lieu de passer maintenant de la phase négative de l’Internationalisme, caractérisée par le mouvement de pacifiste, à la phase positive, caractérisée par des œuvres mondiales. La suppression de la guerre ne suffit pas plus pour organiser la vie internationale que la suppression des révolutions n’a suffi pour organiser la civilisation et créer la prospérité au sein d’un État.

III. À côté des civilisations nationales il doit exister une civilisation mondiale basée sur ce qu’il y a de commun entre elles. La civilisation mondiale doit et peut respecter les cultures ethniques, de même que les villes et les régions peuvent et doivent maintenir et développer leurs différences spécifiques malgré les tendances unificatrices des États.

Il appartient à notre époque de créer la conscience de l’humanité comme nos devanciers ont créé successivement la conscience familiale, la conscience de la cité et la conscience nationale.

À cette fin il y a lieu d’unifier les conceptions, de solidariser mondialement les sentiments, d’internationaliser les efforts, d’assigner un programme à l’action commune.

IV. Il existe déjà de nos jours des penseurs, des écrivains, des artistes, des hommes d’action qui personnifient l’esprit universel et l’âme cosmopolite des grandes villes laquelle n’est ni française, ni anglaise, ni allemande, ni slave, mais a ses traits particuliers et ses réactions spéciales.

V. Les relations organisées entre plusieurs pays ne sont elles-mêmes qu’un stade de l’évolution de l’humanité. Celle-ci tend vers ce qu’on a appelé l’humanitarisme, ou le mondialisme, état dans lequel toutes les nations se trouveraient les unes à l’égard des autres dans les relations de parties à ensemble.

VI. La méthode comparative est la méthode par excellence de l’internationalisme : Elle crée la pensée ou la logique universelle qui se confond avec la pensée scientifique. La Science ayant le Cosmos lui-même comme objet et étant le fruit des efforts combinés des hommes de tous les temps et de tous les lieux, est la base la plus solide de l’internationalisme. Celui-ci a été aussi dans les idées avant de passer dans les faits.

VII. Le territoire du monde entier doit être le champ d’activité de tous les hommes, au lieu de circonscrire cette activité à certains territoires nationaux. C’est répondre aux besoins d’expansion de la vie, c’est aussi travailler au bonheur des individus. Le bonheur est la résultante d’une harmonie et d’une adaptation plus grande entre les hommes et les conditions de la vie. Les chances d’une satisfaction plus adéquate des besoins de la vie économique, de la vie de relations, de la vie scientifique, politique sociale, de la vie de la nature, sont plus nombreuses, si les occasions du monde entier et non d’un seul pays sont offertes aux hommes.

Il y a lieu pour l’organisation de certains services publics et pour la réglementation de certaines activités individuelles libres, de créer des conventions entre toutes les nations. Quant à l’objet de ces conventions, il y a lieu de considérer tous les pays participants comme ne formant qu’un seul territoire.

 

VIII. Dans l’ordre matériel, il y a lieu de développer un vaste réseau de moyens de communication facilitant la circulation des hommes, des produits et des œuvres intellectuelles.

 

IX. Dans l’ ordre intellectuel, il y a lieu de développer tous les moyens d’échanges et de communication des idées, de manière à mettre chaque peuple à même de connaître tout ce qui existe et tout ce qui se passe en dehors de nos frontières. (l’Université internationale, Documentation internationale, office central des Institutions, langue internationale, unification des méthodes et l’internationalité des unités de mesures en vue de la comparabilité des résultats.)

X. Dans l’ordre social il y a lieu en toutes matières de réunir en des fédérations ou associations internationales les associations et fédérations nationales en continuant ainsi le mouvement d’organisation et de coordination qui conduit à intégrer des éléments dans des synthèses de plus en plus étendues. La situation juridique des Associations internationales assumant conjointement avec les États, des buts d’intérêt public international doit être déterminé. (Personnification des associations internationales.)

XI. Dans l’ordre politique il y a lieu de créer un ordre international sur le modèle de l’ordre national. Il y a donc lieu de grouper les États en une réunion ou fédération mondiale, de créer un Parlement international pour trancher les conflits, une Cour de Justice internationale, un Pouvoir exécutif international chargé à la fois d’assurer la sécurité internationale et les services d’utilité publique internationale. Les rapports internationaux des États entre eux et de particuliers avec les États doivent faire l’objet d’une législation et d’une codification. »

S’il existe une loi d’ampliation, pour Paul Otlet, cela ne signifie pas que la mondialisation est un processus inéluctable, mais bien un processus qu’il faut accompagner car porteur d’une utopie : l’humanité vivant dans une harmonie globale.

Notes

[1] Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, p. 85.

[2] Ibid., pp. 443-444.

[3] Ibid., p. 444.

[4] Ibid., p. 422.

[5] Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-134.

[6] Ibid., p. 134.

[7] Ibid. , p. 134.

[8] Ibid., p. 136.

[9] Ibid., pp. 136-137.

[10] Ibid., p. 136.

[11] Ibid., pp. 137-138.

[12] Ibid., p. 139.

[13] Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, p. 108.

[14] Otlet, op. cit., p. 141.

[15] Ibid., p. 142.

[16] Ibid., p. 157.

Bibliographie

Holger Afflerbach & David Stevenson (dir.), 2007, An Improbable War? The Outbreak of World War I and European Political Culture before 1914, New York, Berghan Books.

Yves Deloye, 2006, « Introduction : éléments pour une approche socio-historique de la construction européenne. », Politique européenne, 2006, Vol. 1, N° 18, pp. 5-15.

Jean-Michel Guieu, 2012, «Éditorial : L’Europe et la paix. Jalons pour une relecture de l’histoire européenne des XIXe-XXIe siècles », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012, N° 108, pp. 1-6.

Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, pp. 107-120.

Gary Marks, 1997, « A Third Lens: Comparing European Integration and State Building », in : Jytte Klausen & Louise A. Tilly (dir.), European Integration in Social Historical Perspective. 1850 to Present, Lanham, Rowman & Littlefield, pp. 23-50.

Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-162.

Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, pp. 85-120, et N° 2, pp. 417-448.

Peut-on mondialiser le français médiéval ?

Le silence a duré trop longtemps, et nous prions nos lecteurs de nous en excuser. Philippe Norel était l’instigateur de ce blog. Sa mort nous a privés d’un ami et d’un collaborateur irremplaçable. Nous ne pouvons à ce jour promettre de retrouver le rythme d’avant, mais nous essaierons de publier à nouveau, de façon régulière, un billet d’histoire globale. Tant nous avons bien perçu, au fil des ans, que ce blog distille des idées en faveur d’une autre histoire.

À la fin de l’année dernière est parue en France la traduction d’un ouvrage édité initialement par les Presses de l’Université de Columbia en 2010. Curieusement, le titre en français a gardé une partie de son origine étatsunienne : French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire – au risque, peut-être, de maintenir une certaine distance avec les études globales. Composé de trente chapitres, en comptant l’introduction, ce livre entend reconsidérer l’étude de la littérature en langue française sous l’angle de la mondialisation globale [1]. Je ne ferai pas ici une recension critique de l’ensemble du livre, tellement il se révèle extrêmement riche ; et je m’arrêterai même à son premier chapitre, écrit par Sharon Kinoshita, dont le titre est à lui seul tout un programme : « Worlding le français médiéval » – ce que j’ai repris sous forme interrogative en tête de ce billet.

couvLa notion de worlding fait explicitement allusion aux recherches menées à l’Université de Californie à Santa Cruz, et au livre édité en 2007 par R. Wilson et C.L. Connery, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization. L’objectif est de tenir une posture qui « interrompt et critique une gamme d’imaginaires disciplinaires » et qui cherche « non seulement à augmenter la représentation des cultures auparavant sous-représentées ou même passées sous silence, mais plutôt à présenter les rapports toujours dynamiques entre cultures dominantes et cultures émergentes dans la spécificité de leurs contextes historiques et économiques ». Pourrait-on envisager une « mondialisation » de la littérature française au Moyen Âge ? Cette question, Sharon Kinoshita la décline sous trois angles, celui de la poétique et de la politique de translatio dans le roman du 12e siècle ; celui des traces littéraires d’une politique française dans la Méditerranée du 13e siècle ; et enfin, celui du système mondial qui sous-tend La Description du monde de Marco Polo.

Un schéma métahistorique : la translatio

Le récit peut-être le plus souvent cité est celui de Chrétien de Troyes, dans le Cligès :

« Nos livres nous ont appris que la Grèce eut le premier renom de chevalerie et de science. Puis la chevalerie passa à Rome, et avec elle la somme de la science, et maintenant sont venues en France. Dieu fasse qu’elles y soient retenues et que le séjour leur plaise tant que jamais ne sorte de France la gloire qui s’y est arrêtée. Dieu ne l’avait que prêtée aux autres, car des Grecs ni des Romains on ne parle plus du tout, tous propos sur eux ont cessé et elle est éteinte, leur vive braise. » [2]

Se met alors en place l’idée d’un déplacement de la centralité, politique et culturelle, d’est en ouest, de la Grèce vers la France, via Rome, ce qu’on retrouve au début du 15e siècle, par exemple, sous la plume de Christine de Pizan :

« Ou temps Charles le Grant, vint un moult grant clerc de Bretaigne, qui avoit nom Alcun ou Aubin ; de ce maistre aprist le roy toutes les ars liberaulz. Celui maistre, pour la grant amour qu’il vid que Charles avoit a science, et par la prière qu’il lui en fist, tant pourchaça par son sens que il amena et fist translater les estudes des sciences de Romme a Paris, tout ainsi comme jadis vindrent de Grece a Romme ; et les fondateurs de la ditte estude furent celluy Alcun, Rabanes, qui fu disciple de Bedes, et Clodes, et Jehan l’Escot […]. » [3]

On peut considérer que ce schéma métahistorique est toujours celui qui structure notre enseignement. Pourtant, comme le souligne Sharon Kinoshita, on peut trouver au 12e siècle des textes qui ne suivent pas ce schéma et au contraire, même, qui s’en jouent, et qu’elle propose de rassembler en une « matière de la Méditerranée », sur le modèle de la classification proposée par Jean Bodel au siècle suivant.

Un roman, en particulier, pourrait servir d’exemple : Floire et Blanchefleur, écrit par Robert d’Orbigny aux alentours de 1150. Le récit raconte une histoire d’amour contrarié entre Floire, prince musulman d’Andalousie, et Blanchefleur, fille de la servante chrétienne, nés tous les deux le jour de la fête des rameaux. Élevés et éduqués ensemble, ils s’aiment ; ce que le roi ne peut à terme accepter. Il décide de se débarrasser de Blanchefleur, sinon par la mort, alors en la vendant à des marchands venus d’Égypte. En échange, ceux-ci donnent une splendide coupe en or apportée par Énée de Troie jusqu’en Italie, puis volée à l’empereur de Rome pour finir entre les mains desdits marchands. Tandis que Blanchefleur arrive en Égypte où elle est vendue à l’émir du Caire, qui l’emprisonne dans son harem, Floire, désespéré, part à sa recherche à travers la Méditerranée. Il finit par la délivrer et par amour pour elle, se convertit au christianisme.

Les trajectoires des hommes et des objets s’emmêlent et brouillent les clivages habituels. La Méditerranée, loin d’apparaître comme une zone de conflits, se révèle être un véritable espace-mouvement, fait d’échanges, de rencontres et de conversions – même si, bien entendu, l’amour et le christianisme, à la fin, triomphent.

Floire et Blanchefleur

Figure 1. Floire et Blanchefleur, essai cartographique

Un acteur central : Charles d’Anjou

Selon Sharon Kinoshita, « trop souvent passées sous silence dans l’historiographie de tendance nationale, la vie et la carrière politique de Charles d’Anjou constituent un moment clé autour duquel rassembler une histoire littéraire future de la Méditerranée francophone » (2014, p. 43). En 2005, Georges Jehel a consacré un ouvrage à Charles d’Anjou, sous-titré Un Capétien en Méditerranée, mais n’ayant pu le consulter, je m’en tiendrai à des considérations limitées. Rappelons tout d’abord que Charles d’Anjou (1226-1285), fils du roi de France Louis VIII et de Blanche de Castille, devint comte de Provence en 1246, qu’il participa à la septième croisade au côté de son frère Louis IX entre 1248 et 1251, qu’il devint roi de Sicile en 1266, grâce à l’appui de la papauté, et contre la maison de Haustofen, qu’il mena la huitième croisade après la mort de Louis IX en 1270, et qu’il fut roi de Jérusalem à partir de 1277. Les Vêpres siciliennes, en 1282, marquèrent un tournant dans la politique méditerranéenne française au profit du royaume d’Aragon. Il mourut en 1285. Le téléologisme hexagonal du roman national tend à occulter ces épisodes qui brouillent les frontières : quelle place pour un roi français dont le territoire englobe l’Anjou, le Maine, la Provence, la Sicile, le Sud de l’Italie, l’Achaïe, l’Épire, Corfou… et qui se trouve tout en même temps vassal du roi de France, du pape et du roi des Romains ? Jean Dunbabin (1998) parle d’un empire, ce que discute sans totalement le réfuter David Abulafia (2000). Quoi qu’il en soit, Charles Ier d’Anjou, au faîte de sa gloire, a pu être considéré comme le souverain le plus puissant de son temps. La Sicile apparaît aujourd’hui comme une périphérie européenne. Les conflits qui se nouèrent au 13e siècle pour la contrôler montrent bien à quel point il faut inverser notre regard. La multiplication des échanges à l’intérieur de l’espace méditerranéen à partir de la fin du 11e siècle en a fait au contraire un lieu central.

Tour_Ferrande_-_Clément_IV_&_Charles_1er_de_Sicile

Tour_Ferrande_-_Charge_des_Chevaliers

Figure 2 & 3. Les fresques de la tour Ferrande, à Perne-les-Fontaines : on peut y voir, notamment, Charles d’Anjou, comte de Provence, recevoir une bulle pontificale de la main de Clément V, l’investissant roi de Sicile, et la bataille opposant les troupes franco-provençales à l’armée impériale menée par Manfred (source : Wikipedia)

Toutes les histoires, toutefois, n’oublient pas cette complexité. Il serait juste, en particulier, de citer l’introduction du deuxième chapitre du volume de l’Histoire de France, publiée chez Belin en 2011, consacré à L’Âge d’or capétien, 1180-1328, et dû à Jean-Christophe Cassard :

« Le roi de Paris n’est pas au XIIIe siècle le souverain de tous ceux dont les descendants deviendront un jour, sur les mêmes territoires, des Français. À cette époque, le roi n’exerce nulle autorité sur les pays situés à l’est du Rhône, et ses États sont loin de border le Rhin en Alsace, mais ils s’étendent plus avant qu’aujourd’hui vers le nord, dans l’actuelle Belgique. En outre, à la cour de Londres comme à celle de Saint-Jean d’Acre en Syrie-Palestine, un temps même à celle de Constantinople, et plus durablement au palais de Famagouste à Chypre, les élites parlent et écrivent sa langue, leurs noms rappellent “la doulce France” dont leurs aïeux procédèrent jadis. C’est assez suggérer la complexité d’une géographie humaine, linguistique, politique aux combinatoires multiples dès lors que l’on prend en considération chaque région d’une aire continentale – pour ne rien dire de ses prolongements ultramarins – perçue en ce temps comme beaucoup plus vaste qu’elle ne l’apparaît actuellement, tant la lenteur des déplacements exagère les distances parcourues et vieillit prématurément toute information reçue. Le monde occidental vit alors à la fois sur un rythme lent et à une échelle très locale dont nous n’avons plus une conscience immédiate, et sur un mode déjà mondialisé pour ses références spirituelles et par certaines réalités tangibles, le tout demeurant bridé, faute de moyens techniques vraiment supérieurs à ceux de l’Antiquité romaine, les déchirements politiques en sus. Le cadre d’ensemble comme les paysages de détail s’en trouvent résolument complexes et décalés par rapport à nos “habitus”. Il convient de présenter ces mondes “français” dans leurs multiplicités. » [4]

Sharon Kinoshita, qui s’intéresse avant tout à la littérature de langue française, signale deux poèmes de Rutebeuf dans lesquels celui-ci défendait l’engagement militaire de Charles d’Anjou. Ainsi dans « la chanson de Pouille » et « le dit de Pouille », Rutebeuf appelle les chevaliers français à s’engager soutenir Charles dans sa conquête du trône de Sicile :

« 1
Que celui qui désire la santé de son âme
écoute ce qui se passe en Pouille !
Dieu a fait don de son Royaume :
ses serviteurs ne cessent de nous l’offrir
en prêchant pour la Terre Sainte.
Tout ce que nous avons fait de mal
nous sera pardonné si nous prenons la croix :
ne refusons pas un tel présent.
[…]

7
Vavasseurs qui restez chez vous,
et vous, jeunes chevaliers errants,
n’ayez pas tant d’amour pour ce monde,
ne soyez pas insensés
au point de perdre la grande clarté
des cieux, où il n’y a aucune obscurité.
C’est maintenant que l’on verra votre valeur :
prenez la croix, Dieu vous attend. » [5]

« 2
Le sujet que je veux aborder, c’est la Pouille
et le roi de Sicile, Dieu le rende prospère !
Qui au ciel veut semer la semence du salut
aille aider ce vaillant roi si digne d’estime.

3
Le vaillant roi était comte d’Anjou et de Provence,
et il est fils de roi, frère du roi de France.
C’est clair, il ne veut pas faire un dieu de sa panse,
lui qui expose son corps pour sauver son âme. » [6]

Deux vers sont particulièrement intéressant :

« Il y a contre le roi trop d’Aumont, d’Agolant ;
le roi s’appelle Charles, mais lui manque un Roland. »

Rutebeuf reprend ici une identification largement répandue entre Charles d’Anjou et Charlemagne. Cette homonymie, qui était pour d’autres une véritable filiation, favorisait une prétention hégémonique sur la Chrétienté occidentale.

Autre exemple. En 1282, Robert d’Artois, neveu de Charles Ier, vint à Naples. Il était accompagné d’Adam de la Halle (ca.1240-1287). Même si cela reste discuté, il y aurait écrit et fait jouer Le Jeu de Robin et de Marion. C’est là également, peu après la mort de Charles Ier d’Anjou, qu’il composa, entre 1285 et 1288, un poème dans lequel il faisait l’éloge du roi défunt : « Le Roi de Sicile ». On pourrait toutefois complexifier encore davantage en rappelant l’opposition provençale à l’expansion angevine et l’existence d’une littérature en langue en occitan. Là aussi, on observe une diffusion de la langue d’oc vers l’Italie, à Gênes en particulier, où des troubadours l’utilisent, comme Perceval Doria.

Sur le plan des traductions, la Sicile n’a pas été l’Espagne. Cependant, on pourrait mentionner la traduction qui fut faite du Kitab al-hawi fi al-tibb du médecin persan Râzi (865-925). Le manuscrit arabe fut transmis à l’occasion d’une ambassade solennelle au sultan hafside de Tunis, envoyée par Charles d’Anjou. Traduit par Fargius (Faraj ben Salim) sous le titre de Liber continens, le livre de « Rhazes » s’imposa comme une référence auprès des médecins européens (cf. la conférence Jamel El Hadj).

Rhazes (illustration)

Figure 4. Illustration initiale du manuscrit du livre de Rhazes, Havi seu continens (BnF) : on peut suivre la trajectoire du livre, des mains de l’émir hafside à celles de Charles Ier, et ensuite sa traduction.

Pour terminer, rappelons simplement que dans les programmes d’histoire de classe de seconde, entre 2000 et 2010, se trouvait un chapitre : « La Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations ». Celui-ci a disparu et il y a aujourd’hui une lacune dans notre enseignement. Sharon Kinoshita aime à citer un extrait du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire : « L’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le reconnaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent ». Je ne suis pas persuadé que l’histoire « globalisante » doive devenir le support d’une morale. Mais quoi qu’il en soit, l’élargissement du cadre et la prise en considération de la complexité née des imbrications et des interrelations suffisent à faire réfléchir.

Le livre de Marco Polo : un récit de voyage ?

Le texte des Voyages de Marco Polo fut composé à Gênes en 1298, il résultait de la collaboration de Marco Polo, un marchand vénitien revenu en Italie après deux décennies passées au service de Kubilaï Khan, et Rustichello de Pise, auteur d’un roman arthurien, Méliadus. Pourtant, malgré leur nationalité, tous deux écrivirent en français, ou plutôt en franco-italien, ce qui est bien le signe que le français, au 13e siècle, dépasse largement le cadre de l’espace restreint où il est parlé. D’autres auteurs firent alors le choix de cette langue. C’est le cas par exemple du prince arménien Hayton, qui, en 1306, se rendit à Avignon afin de rencontrer le pape Clément V et y composa La Flor des estoires de la terre d’Orient, qui se terminait par un projet de reconquête de la Terre Sainte ; mais surtout le cas d’auteurs italiens comme Brunetto Latini, Livres dou tresor, ou Martin da Canal, avec Les estoires de Venises (1275). Au long du texte de Marco Polo et Rustichello, on trouve plusieurs fois l’expression « ce qui veut dire en français », signe d’une volonté d’écrire en cette langue, même si Rustichello ne la maîtrisait pas bien.

Quelle est la nature exacte de l’ouvrage ? Aucun manuscrit ne peut être considéré comme le véritable texte et il faut prendre l’ensemble des versions qui ont circulé, en français, en toscan, en latin… Or la diversité des titres révèle une certaine ambiguïté de l’ouvrage quant à son horizon d’attente : Le Devisement du monde, Le Livre du Grand Caam, Le Livre des merveilles. L’erreur de catégorisation, selon Sharon Kinoshita (2013), viendrait de l’édition imprimée réalisée en 1559 par de Giovanni Battista Ramusio. L’inscrire dans l’ensemble constitué par les récits des voyages de découverte serait un anachronisme qui n’aurait de sens que dans le cadre de l’expansion européenne entamée à la fin du 15e siècle. Il y aurait au contraire tout intérêt à recontextualiser le livre de Marco Polo dans le cosmopolitisme mongol et dans le temps d’avant l’hégémonie européenne. Sharon Kinoshita parle même d’un « empire mondial des lettres », sur le modèle de l’expression forgée par Pascale Casanova, La République mondiale des lettres. Autrement dit, il faudrait moins considérer l’ouvrage du marchand vénitien à la lueur du Livre des merveilles de Jean de Mandeville ou du Voyage dans l’empire mongol de Guillaume de Rubrouck, qu’à celle d’ouvrages extra-européens comme L’Histoire du conquérant du monde, de l’historien perse Juvaini ; Le Livre des voyages agréables aux terres lointaines, d’al-Idrisi ; et Le Livre des routes et des royaumes d’Ibn Hawqal. Il résulte directement de l’arrimage du système économique constitué par les centres urbains de Flandre, de Champagne et d’Italie du Nord, à l’ensemble du système eufrasien centrée sur l’Empire de Gengis Khan et ses successeurs, au temps de la pax mongolica.

Deux passages pourraient être mis en avant. Le premier explique l’introduction de Marco Polo à la cour de Kubilaï Khan :

« Il arriva que Marco, le fils de messire Nicolo, apprit si bien les coutumes des Tartares, leur langue, leur écriture, leur façon de tirer à l’arc que c’était une merveille. Soyez sûrs et certains qu’il connut en peu de temps plusieurs langues et quatre de leurs écritures. Il était savant et prudent à tous égards. Aussi le seigneur lui voulait-il beaucoup de bien. » [7]

La maîtrise rapide des langues et des mœurs permit à Marco Polo d’intégrer une cour caractérisée par le cosmopolitisme (Kinoshita, 2013).

Le deuxième extrait montre à quel point la figure de Kubilaï Khan occupe une place centrale dans l’ouvrage et justifie un des titres : Le Livre du Grand Khan, qui rappelle celui de Juvaini.

« Je veux me permettre de raconter dans notre livre toute l’histoire et toutes les grandes merveilles du Grand Khan qui règne actuellement et est appelé Khoubilaï Khan, ce qui veut dire en français le seigneur des seigneurs, l’empereur. Il mérite bien ce nom et chacun doit savoir que c’est l’homme le plus puissant en hommes, terres et trésors qui ait jamais été au monde et qui soit, depuis le temps d’Adam notre premier père jusqu’à aujourd’hui. Je vais vous montrer très clairement dans notre livre que ce que je vous dis est vrai – nul n’aura rien à dire – : il est le plus grand seigneur qui ait jamais été et qui soit. » [8]

La thèse de Sharon Kinoshita est particulièrement intéressante. Délaissant l’européocentrisme traditionnel, elle s’appuie sur l’ouvrage de Janet Abu-Lughod pour appeler à provincialiser l’Europe médiévale, à remettre celle-ci à sa place de périphérie du système-monde eufrasien dont le cœur, lors de la seconde moitié du 13e siècle, est incontestablement constitué par l’Empire mongol. Car c’est bien la pax mongolica qui garantit la circulation des hommes et des biens d’un bout à l’autre du continent, et qui permet à des marchands issus de la Chrétienté européenne de parvenir en Chine, et d’en revenir. Pour certains, il y avait quelque chose d’impossible dans cette histoire. Pourtant, d’un point de vue mongol, cela en deviendrait presque banal.

Dans cette vision globale, l’ouvrage de Marco Polo et de Rustichello ne serait qu’un avatar ultra-périphérique de la production intellectuelle de l’Empire mongol tandis que le choix du français, mal maîtrisé et mâtiné d’italien, révèle l’influence exercée par la France – qui apparaît ainsi comme un foyer politique et culturel de la marge occidentale de l’Eufrasie.

Notes

[1] Par mondialisation globale, j’explicite l’expression plus commune de globalisation en la mettant en perspective avec le processus de mondialisation, plus long, plus complexe, et en soulignant la spécificité de la mondialisation qui se met en place à partir de la fin du 15e siècle : la globalité.

[2] Chrétien de Troyes, Cligès, éd. et trad. par A. Micha, Paris, Champion, CFMA, 1982, vv. 28-42.

[3] Christine de Pizan, Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V [1404], éd. S. Solente, Paris, 1940, t. II, p. 47.

[4] Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette, p. 57

[5] « La chanson de Pouille », in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[6] « Le dit de Pouille » in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[7] Marco Polo, 1998, La Description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », p. 67.

[8] Marco Polo, op. cit., p. 189.

Bibliographie

David Abulafia, 2000, “Charles of Anjou reassessed”, Journal of Medieval, History, Vol. 26, No.1, pp. 93-114.

Sandro Baffi, 2008, « Martino da Canale : motivations politiques et choix linguistiques », in : François Livi (dir)., De Marco Polo à Savinio : écrivains italiens en langue française, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, pp. 35-46.

Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette.

Jean Dunbabin, 1998, Charles I of Anjou: power, kingship and state-making in the thirteenth-century Europe, Londres….

Georges Jehel, 2005, Charles d’Anjou (1226-1285) : un Capétien en Méditerranée, CAHMER Université de Picardie Jules Verne.

Sharon Kinoshita, 2007, “Deprovincializing the Middle Ages”, in : Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books, pp. 61-75.

–––––, 2013, “Reorientations: The Worlding of Marco Polo”, in : Ed. John Ganim & Shayne Legassie (dir.), Cosmopolitanism and the Middle Ages, New York, Palgrave Macmillan, pp. 39-57.

Christie MacDonald & Susan Rubin Suleiman (dir.), 2014, French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire, trad. de l’américain, Paris, Classiques Garnier.

Marco Polo, 1998, La description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques ».

Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), 2007, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books.

L’évolution de l’humanité par elle-même

Nous savons que nos ancêtres ont connu une évolution influencée par leur environnement. Mais pouvons-nous deviner, alors que nous avons entrepris plus ou moins à l’insu de notre plein gré de modifier de fond en comble les biotopes terrestres, de quoi aurons l’air nos descendants ? Les modifierions-nous d’aventure ?

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Le primate en son milieu

Jean-François Bouvet, dans son Mutants. À quoi ressemblerons-nous demain ?, relève le défi. Il procède à une utile compilation des récents découvertes scientifiques concernant notre évolution d’Homo sapiens depuis quelque 200 000 ans. Un succès de l’évolution que cette bête, passée de quelques milliers d’individus hantant la savane africaine à plus de 7 milliards aujourd’hui. Une image résume le parcours : plus besoin de chasser-cueillir, le supermarché est au coin de la rue. Nous avons bouleversé le taux de CO2 atmosphérique (+ 40 % en deux siècles), disséminé épisodiquement comme à Fukushima quelques nucléotides à longue durée de vie, cultivons des organismes génétiquement modifiés un peu partout – tant pour le soja que pour le colza, 80 % des surfaces cultivées dans le monde –, menaçons la biodiversité mondiale au point d’émuler les grandes catastrophes d’antan avec une sixième extinction… Bref nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène, de l’humain-qui-modifie-la-Terre, cela nous le savons.

Ce que nous savons moins, c’est que l’Anthropocène n’est pas qu’une ère géologique dont l’humanité serait l’agent tellurique. Elle est aussi une ère biologique dont l’Humain est acteur autant qu’objet, démiurge et victime. L’Anthropocène transforme nos corps, nous fait muter, défend Bouvet. « Songez que le 7 août 2013 à 15 h 32, le Chemical Abstract Service (CAS), autorité mondiale en matière d’information chimique, ne recensait pas moins de 72 962 494 substances différentes – et 96 de plus seulement vingt minutes plus tard… Un véritable big bang chimique ! » Dans lequel baignent nos organismes.

Récapitulons en quoi nous avons changé, à quoi ressemble ce nouvel Homo mutans qui se change lui-même ? Nous sommes de plus en plus grands ; de plus en plus gros ; de moins en moins fertiles ; de plus en plus sexuellement précoces ; et vivons de plus en plus vieux…

Souvent taille varie…

Commençons par le poncif qui veut que la taille ait toujours eu vocation à s’accroître. Pour autant que nous puissions le deviner, nos ancêtres du Paléolithique étaient… grands ! Les ossements des chasseurs-cueilleurs arrivés en Europe depuis quarante millénaires (à l’époque, les Aborigènes australiens du lac Mungo tutoient le double mètre) montrent des gaillards musclés excédant le mètre quatre-vingts. La femme de Menton (France), vieille de 20 000 ans, aurait affiché sous la toise un insolent mètre quatre-vingt-dix. C’est apparemment la Révolution néolithique qui met un terme à ces belles statures : les paysans du Néolithique mesurent en moyenne 1,60 m. Et mathématiquement, perdent en volume cervical. Ce qui, incidemment, facilite l’accouchement et participerait, entre bien d’autres facteurs, du succès reproducteur des paysans sur les chasseurs-cueilleurs.

D’autres variations de taille se devinent dans les séries statistiques. Elles peuvent être dues, comme les variations de la pigmentation de la peau, à des adaptations au climat : en règle générale, une grande taille facilite la transpiration, de concert avec une peau foncée. Au froid, mieux vaut être trapu et de peau claire pour synthétiser la vitamine D apportée par les rayons solaires. Il semble que les populations grandissent progressivement jusque vers le 12e siècle de notre ère, puis que les tailles s’effondrent de 6 cm – peut-être à l’occasion du Petit Âge glaciaire (13e-19e siècle). À partir de la seconde moitié du 19e siècle, les tailles repartent à la hausse en Europe. La conscription aide à camper des séries statistiques pour les humains mâles, et montre que ceux-ci ont gagné 12 cm en France ce dernier siècle et demi. D’autres facteurs que l’hérédité influent : les apports suffisants en nourriture lors des périodes de croissance (les quatre premières années, puis à la puberté) se révèlent déterminants – un Nord-Coréen mesurerait aujourd’hui en moyenne 20 cm de moins que son cousin de Corée du Sud, alors qu’ils auraient été de stature égale avant la Partition (1953) – ; certaines parasitoses, longtemps très répandues, peuvent aussi limiter la croissance de l’enfant ; et plus on est exposé précocement dans son enfance à un travail pénible, moins on grandit.

Famines, parasitoses, travail des enfants… Ces trois derniers facteurs affectent davantage les milieux pauvres que les riches, ce qui explique que les séries de l’école militaire de Saint-Cyr – l’élite de la Nation – donnent de meilleures moyennes que les bureaux enregistrant les soldats du tout-venant. Pour aller vite, les chiffres disponibles montrent que partout sur la planète, les Humains grandissent – aujourd’hui plus vite dans les pays en développement (Chine), moins rapidement dans des pays riches qui ont déjà connu des gains de croissance importants (États-Unis). La disponibilité en ressources alimentaires et l’allongement des études (donc le non-travail des enfants) contribuent à cette crise de croissance mondiale, qui entraîne aussi un léger renforcement de notre dimorphisme sexuel : l’écart de taille entre hommes et femmes s’accroît doucement.

Nos héritiers ? Obèses et féminisés

Non, décidément, nous ne sommes plus des Cro-Magnons. Notre nourriture devenant de moins en moins coriace, nos mâchoires se sont réduites au point que les 32 dents se bousculent dans nos bouches. Les taux de prévalence de l’obésité (pour bonne part corrélés au niveau de vie) explosent partout sur la planète, suite à une vie de plus en plus sédentaire allant de pair avec une consommation inédite et croissante de graisses, de sucres et d’un cocktail chimique qui, pour être fait de faibles doses, n’en influence pas moins un certain nombre d’évolutions : le bisphénol A diffusé par certains plastiques alimentaires et la tributyltine libérée par les tuyaux en PVC distribuant l’eau courante sont obésogènes, de même que semblent l’être les antibiotiques dispersés dans la nature suite à l’élevage intensif.

Dans un registre similaire, avec les mêmes accusés : la puberté est de plus en plus précoce. Pour les filles, depuis le milieu du 19e siècle, il a été constaté que l’âge moyen des premières règles (marquant la fin du processus de puberté) aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest est passé de 17 à 12 ou 13 ans. Les jeunes filles sportives connaissent cette étape généralement plus tardivement que leurs voisines obèses… La puberté est un processus complexe, faisant intervenir nombre d’hormones facilement perturbables : or le DDT (toujours utilisé dans le monde pour lutter contre les moustiques) comme le bisphénol A ont des molécules proches des œstrogènes. Si l’on commence juste à deviner les raisons de l’avancement de ce stade chez les filles, on se perd en conjectures pour les garçons. Seul reste le constat : leur puberté est plus précoce.

L’évolution, apparemment liée en première ligne à la pollution chimique et aux progrès de l’obésité, affecte largement les jeunes hommes. Ils se « féminisent » : pénis plus court, distance ano-génitale de plus en plus réduite, baisse du taux de testostérone. Les accusés ? Les perturbateurs endocriniens, substances entre autres très largement présentes dans les pesticides ou les cosmétiques, ont souvent des actions anti-androgène (parmi d’autres, certains ayant des actions de type œstrogène, d’autres des effets cancérigènes…). Quant à la qualité du sperme, dixit Bouvet, elle « régresse à une vitesse stupéfiante » : une étude française montre que pour la teneur moyenne en spermatozoïdes du sperme des hommes de 35 ans a décru de près d’un tiers entre 1989 et 2005. Alors que l’indice moyen de 100 millions de spermatozoïdes / mL, calculé dans les années 1950, reste la norme supposée, les prélèvements dans le monde se situent entre 60 et 50 millions aujourd’hui. Les suspects ont noms phtalates, bisphénol A et alii… L’infertilité féminine s’accroissant également (un nouveau suspect fait irruption : les particules fines polluant l’atmosphère…), en parallèle avec le report vers un âge avancé de la conception du premier enfant, nul étonnement devant les progrès fulgurants de la procréation médicalement assistée.

Vieillir, oui, mais combien de temps ?

S’il est un leitmotiv fréquemment entendu, c’est l’allongement de l’espérance de vie. Il a été extrêmement important en un siècle et demi, on le sait. Sans revenir sur tous les débats en cours, notons que si l’espérance de vie continue à croître en France, l’espérance de vie en bonne santé, elle, ne croît plus et a même tendance à baisser. Il y a une décennie que les États-Unis, et d’autres pays développés, ont suivi le même chemin. Aujourd’hui c’est l’espérance de vie, tout court, qui décline chez eux. On peut accuser les effets délétères et à long terme du tabac, ils sont indéniables, reste aussi que l’accès aux soins joue un rôle essentiel dans l’allongement de l’espérance de vie – les Russes, avec le démantèlement des soins de santé basique du système communiste, le savent bien pour en avoir payé le prix fort durant les décennies 1990-2000. D’ici à pronostiquer que le démantèlement progressif des services de santé en France devrait à moyen terme exercer un impact sur l’espérance de vie… Vous prendrez bien un report de retraite supplémentaire ?

Résumons l’essentiel : certaines évolutions (multiplication des accouchements par césarienne, qui altère la faune intestinale du nourrisson ; sélection de l’embryon permettant d’éliminer des maladies héréditaires…) sont culturelles et donc, comme le dit Bouvet, « révisables au gré de l’évolution des mœurs ». D’autres (allongement de l’espérance de vie, augmentation de la taille…) sont à relier aux conditions de vie et « sont réversibles à court terme si lesdites conditions viennent à se dégrader ». D’autres enfin (troubles relatifs à la sexualité et à l’obésité) semblent liées au moins pour partie au big bang chimique. Et on peut parier que ces mutations-là resteront acquises par nos descendants. D’abord parce que les polluants persisteront. Ensuite parce que nombre d’expériences en laboratoire ont prouvé les effets transgénérationnels de ces substances.

BOUVET Jean-François [2014], Mutants. À quoi ressemblerons-nous demain ?, Paris, Flammarion. La plus grande part de ce billet est issu de la lecture de cet ouvrage. En complément, le lecteur pourra se référer à NISAND Israël et MATTEI Jean-François [2014], Où va l’humanité ?, Paris, Les Liens qui Libèrent ; et De PUYTORAC Pierre [2014], L’Homme. Coauteur de l’évolution, Versailles, Quae Éd.

Les outils peuvent-ils nous parler du passé ? Rencontre avec Éric Boëda

Eric BOEDA

Éric Boëda est professeur de préhistoire à l’université Paris-X–Nanterre, membre de l’Institut universitaire de France, auteur notamment de Techno-logique & Technologie. Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants, @rcheo-editions, 2013.

 

Vous êtes spécialiste des outils préhistoriques, un terme qui évoque souvent la pierre taillée. Mais qu’entend-on exactement par outil ?

Ce sont des objets que l’on interprète comme étant à l’interface entre nous et l’environnement. Le terme est donc extrêmement vague, puisque ces outils peuvent être des objets naturels sans modification, ou des objets que l’on a modifiés afin de pouvoir réaliser une action. Le statut d’outil est plus lié à la façon dont on le perçoit qu’à sa réalité même. Par exemple, on sait que les singes à l’état sauvage utilisent des objets naturels en pierre, sans les transformer, comme outils pour casser une noix. En revanche ils transforment la matière végétale, en la cassant avec les dents. C’est le cas des bâtons permettant de déloger un lézard ou d’attraper des termites. Quels que soient ces objets, quand on les retrouve hors contexte, on ne sait pas que ce sont des outils. Vus entre les mains des singes, ils deviennent les témoins de cultures.

Or, pour qualifier un objet préhistorique d’outil, il faut qu’il ait été transformé. Sans cela, rien n’atteste qu’il ait pu servir. Il faut aussi que cet objet ait été conservé. Des outils ou parties d’outils ont pu être en bois, en os, en fibres végétales, en tissus animaux… Mais tout ça est périssable. Seul reste le minéral, la pierre. Et plus on remonte dans le temps, plus cela devient flou.

 

Parce que les vestiges deviennent de plus en plus rares ?

Oui, mais pas seulement. C’est aussi lié à l’idée que l’on a de ce que doivent être les premiers outils. On va souvent dire que cet objet a été un outil parce qu’il a fait l’objet de transformations, et que ces transformations sont suffisamment complexes pour que nous soyons certains que ce n’est pas la nature qui les a faites. C’est toujours très subjectif. Mettez dix archéologues autour d’un objet, et vous pourrez avoir dix analyses différentes.

 

Mais jusqu’à quand peut-on remonter dans le temps avec les pierres taillées ?

En Afrique, on en est à peu près à 2,7 millions d’années (Ma). En Chine, entre 2,2 et 2,5 Ma. Le plus ancien reste en Afrique. Mais il faut savoir qu’en Afrique de l’Est, vous n’avez pas besoin de fouiller pour ramasser de très vieux outils, l’érosion des rivières et l’activité volcanique du Rift les déterrent pour vous. Cela explique pourquoi ce terrain est très documentée. Dans les sites asiatiques sur lesquels j’ai travaillé, on devait creuser des dizaines voire des centaines de mètres de sédiments, et c’est le hasard qui permet de découvrir un site, jamais la recherche systématique, qui en est rendue impossible.

 

Ce qui revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, si on se rappelle que la densité humaine devait être alors très faible. Peut-on au moins deviner qui a fabriqué les premiers outil ?

Non. Car il n’existe aucun site associant des objets dont on soit assuré qu’il s’agit d’outils avec des restes d’homininés. À 2,7 Ma, en Afrique, on sait qu’on a plusieurs candidats possibles : Australopithèques, Paranthropes, Homo… Et le jour où vous trouverez les restes d’un homininé associés à des outils, qui vous dira qu’il n’a pas été mangé par les détenteurs de ces objets ? Cela me décourage que l’on pose toujours la question, parce qu’en l’état actuel de nos connaissances il ne peut y avoir de réponse. Il faut comprendre que plus on recule dans le temps, moins il y a de choses à dire. Ce qui n’empêche pas certains de vouloir retracer l’histoire du début de l’humanité à la manière d’une épopée.

 

Mais ne peut-on rien savoir de certain sur ces outils ? Après tout, l’archéologie expérimentale nous montre aujourd’hui comment ils pouvaient être taillés, utilisés…

Je suis moi-même expérimentateur depuis longtemps. On a beaucoup expérimenté, mais trop souvent sans réflexion. Nous n’avons généralement reproduit que des formes, réduisant ce qui est par ce qui « doit-être ». Il faut procéder à de vraies expérimentations…

 

Comme chasser le mammouth au milieu de la steppe ?

Non, pas du tout ! Une vraie expérimentation, c’est comme un test de médicament : vous définissez une opération, et vous en faites varier tous les paramètres, les uns après les autres. Prenez un caillou, et essayez de faire un tranchant. Dans le caillou, vous avez la partie qui va être travaillée, un tranchant, et la partie qui sera prise en main. Comment vous l’utilisez, comment vous le manipulez, et pour faire quoi ? Face à ces objets là, nous sommes dans la position du chimpanzé auquel on a donné un crayon en lui demandant d’écrire. Pour vraiment appréhender ces outils dans leur contexte, il faut les repenser totalement. Il faut comprendre comment ces objets ont évolué dans le temps. Ce qui nous permettra d’imaginer à quoi a pu ressembler le premier outil, et de comprendre la place qu’occupe celui qu’on a sous les yeux.

 

Ce pourquoi vous recourez à la notion de lignée…

Oui, tout à fait. Un objet peut avoir des fonctions différentes, et une même fonction peut être réalisée par différents objets. Un objet ne se définit pas par ce qu’il donne à voir, mais dans son devenir. Toute la difficulté est là. La notion de lignée fixe une échelle d’évolution d’objets successifs répondant au même principe de fonctionnement et ayant le même objectif. Vous faites une différence entre une 2 CV, une 4L, une DS, etc. Vous êtes capable de dire que ce sont des voitures, de parler de leurs caractéristiques techniques, de savoir que l’une a précédé l’autre. Un Martien qui voit une DS ne sait pas ce que c’est. La clé de voûte, c’est la mémoire. Vous, vous avez la mémoire de la lignée des voitures, vous savez à quoi ressemblait la première, et vous pouvez restituer l’action qui consiste à s’en servir, et vous pouvez anticiper les modèles des voitures du futur.

De la même façon, si je vous dis hache, vous savez que ça sert à couper le bois, qu’elle ait 10 000 ans ou qu’elle soit neuve. En revanche si je vous dis biface, là rien ne va plus. On n’en fait plus depuis 300 000 ans dans le bassin méditerranéen et sa périphérie, on en a perdu la mémoire. Et l’expérimentation nous permet de savoir comment les fabriquer, mais pas comment ils ont été utilisés.

 

Vous avez écrit que « les préhistoriens cataloguent des objets de pierre taillée, mais ce savoir cumulatif ne peut générer un savoir explicatif. Comment expliquer en effet qu’un même objet réalisé et utilisé de façon identique, soit produit en des lieux différents, sans contacts possibles, comme l’expose l’ethnologie, et en des périodes différentes, comme le montre l’archéologie ? » L’approche en termes de lignée vous permet-elle d’expliquer le paradoxe que vous soulignez ?

André Leroi-Gourhan a posé une grande œuvre à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Un des volets de sa recherche, concernant la notion de tendance, a été abandonné en préhistoire. Il n’a intéressé que les philosophes et certains historiens. Nous faisons des recherches multiples, produisons du savoir ponctuel. Ethnologue, linguiste, préhistorien, lui était capable d’aborder un problème sous de multiples facettes, ce qui nous fait défaut aujourd’hui. Nous ne voyons un objet, spécialisation oblige, qu’à travers un seul aspect. Leroi-Gourhan avait une vision globale, intégrée. Il a travaillé sur l’aspect diachronique des objets, leur évolution sur le long terme. Et il a effectivement observé que des inventions apparaissaient d’un continent à l’autre, suivaient une trajectoire parallèle, sans communication possible entre ces lieux.

C’est un problème qu’il reste à élucider, on ne peut pas se permettre de dire que ça n’existe pas. Ainsi, quand on compare la Chine, l’Afrique et le bassin méditerranéen, le démarrage est toujours le même, c’est l’utilisation d’un tranchant. Mais la partie préhensive diffère. En Afrique, on va fracturer des blocs et récupérer des éclats. Le tranchant se donne systématiquement puisque vous fracturez une matière minérale, mais la partie que vous aurez en main est aléatoire. En Asie, surprise : les premiers objets qu’on a sous les yeux, à 2,2 Ma, sont déjà façonnés. Les galets ont été sélectionnés pour leur préhension, façonnés pour aménager un tranchant. On en retire l’impression qu’en Asie, la partie préhensive a été un élément extrêmement important dès le départ.

 

Et là-dessus arrivent les bifaces, des pierres à deux tranchants souvent symétriques ?

Oui, beaucoup plus tard. 1,7 Ma en Afrique, et 0,8 Ma en Chine. Mais il faut savoir que ce qu’on appelle biface apparaît en plusieurs endroits, très décalés dans le temps. Ensuite que les densités varient. Les bifaces en Afrique de l’Est sont très communs. Ce sont les premiers objets façonnés, ils se substituent à ces premiers tranchants à la partie préhensive aléatoire et représentent au maximum 20 % de la boîte à outils – tout le reste continue à être fait d’éclats. En Chine les bifaces restent rarissimes, 0,1 %, donc 99,9 % d’outils restants faits à partir de galets. Et entre les deux, au Proche-Orient, il y a des endroits où les bifaces représentent 100 % des pièces. Et on voudrait que ce soient partout et toujours les mêmes bifaces, en négligeant ces contextes ! Sans compter que les matières varient : silex bien sûr, basalte, quartztite…

 

Certains font de la diffusion des bifaces l’indice de schémas migratoires, élaborant une théorie de peuplement qui verrait Homo erectus sortir d’Afrique et conquérir le monde…

Si on introduit le degré d’évolution de ces pièces, on se rend compte que pour une même temporalité entre l’Afrique ou le Proche-Orient et l’Europe, il existe un décalage des plus importants. Alors qu’en Afrique ou au Proche-Orient les bifaces sont à un stade de lignée avancée, en Europe à la même période les bifaces en sont à un stade technique de début de lignée. Ces données sont en faveur de la notion de convergence d’une idée technique, et non le fait de populations migratrices conquérantes générées par un nouveau type humain. Une idée technique peut très bien être empruntée par un groupe par simple contact, et être alors transformée selon des traditions techniques propres. En réalité, en ne prenant qu’un type d’objet, qui plus est fantasmé, nous sommes dans la fabrication d’une épopée et non dans une démarche scientifique rigoureuse.

 

Ce ne serait en tout cas pas une raison esthétique, comme le défendent certains de vos collègues, qui a poussé à tailler des bifaces ?

Quand on n’a rien à dire, c’est ce qu’on avance. Quand on ne comprend pas un objet, on le juge en termes esthétiques : est-il digne ou non de figurer dans une vitrine ? Maintenant, tous les objets façonnés par des artisans ont une plus-value. Sur un biface, qui nécessite plus de travail qu’un éclat, ça se voit mieux.

 

 

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Ces deux bifaces ont été fabriqués il y a 300 000 ans, en des lieux sans contact possible. Celui de gauche, de couleur jaune, a été trouvé sur le site d’Umm el Tlel (Syrie) – photo Éric Boëda. Celui de droite, bleu, provient du site de Petit Bost en Aquitaine – photo Laurence Bourguignon.

Selon vous, il n’est donc pas cohérent de reconstituer comme on le fait des mouvements migratoires de la lointaine préhistoire en suivant les schéma de diffusion de certains outils de pierre taillée ?

Le scénario des différentes sorties d’Afrique, de migrations d’Ouest en Est, est une histoire d’anthropologues et pas de préhistoriens. Il n’est pas innocent que les sorties d’Afrique sont toujours mises en parallèle avec l’apparition d’un nouveau bel objet, comme c’est le cas avec les bifaces et l’Homo erectus, et ainsi de suite. Les évolutions biologiques et technologiques sont supposées se confondre, et toute une évolution est alors ramenée à un seul objet.

Quand vous travaillez sur la matérialité des choses, vous voyez que c’est impossible. Dans chaque espace géographique, vous avez des identités complètement différentes. Encore plus étonnant : une même région va voir plusieurs identités se succéder, mais malgré tout, conserver un tronc commun, une identité géographique de base. Au niveau de la culture technique, nous voyons des innovations apparaître dans un groupe, puis parfois se diffuser vers un autre groupe, par contact. Mais là où des anthropologues verraient une population remplacer sa voisine en emmenant sa culture, je perçois plutôt qu’une idée technique a été captée et adaptée par la population voisine. Travailler sur la matérialité des vestiges ne confirme pas le grand récit anthropologique.

 

Votre discours n’est-il pas trop critique vis-à-vis des approches contemporaines de la préhistoire ?

J’ai participé longtemps à cette préhistoire là, mais j’en étais arrivé à m’ennuyer. Puis j’ai eu la chance de rencontrer des philosophes, des historiens, des ethnologues. Ils souhaitaient se confronter à la profondeur temporelle, à Néandertal. J’étais intéressé par leur façon de penser. Ça a été la découverte de Gilbert Simondon (1). Une voiture n’arrête pas de se transformer, tout en gardant le même principe de fonctionnement. À partir de là, je me devais d’analyser les objets différemment. Ma façon de travailler aujourd’hui est certainement mieux perçue à l’étranger qu’en France, là où il n’y a pas d’écoles constituées.

 

Comment procédez-vous ? En multipliant les points d’observations dans le monde, pour restituer les différentes lignées régionales, les mémoires oubliées d’objets dont nous supposons à tort qu’ils sont identiques ?

Il faut revenir à la sémiologie, essayer de retranscrire les intentions techniques qu’il y a derrière chaque objet. Et il faut avoir une analyse au niveau structural. Je suis comme un docteur devant un malade : je peux regarder les symptômes et les décrire ; je peux aussi les prendre en compte dans leur ensemble, et poser un diagnostic.

 

Si l’outil n’est pas, n’est plus le propre de l’homme, pourrait-on envisager néanmoins qu’il existe une coévolution de l’homme et de la technique ?

Oui, je le pense. Les chimpanzés transforment des bâtons, ils ont une certaine technicité, mais ils n’ont pas connu cette évolution. On n’a jamais vu de singe utiliser des tranchants. Ce qui est très surprenant chez l’homme, c’est la permanence des changements techniques : depuis 2,5 Ma, il n’a jamais arrêté d’innover, il a toujours cherché à modifier l’objet. C’est là à mon sens la grande spécificité humaine. L’homme a toujours cherché à modifier ses objets, les singes ne l’ont pas fait. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et quand on prend un cycle d’évolution, que j’appelle une lignée d’objets, ces lignées, dans la lointaine préhistoire, font jusqu’à 0,5 ou 0,6 Ma. Et au fur et à mesure que l’on se rapproche du présent, le temps de réalisation de ces lignées devient de plus en plus court. Aujourd’hui, on a des objets qui naissent, évoluent et disparaissent en une génération, voire moins. Sur le temps long, force est de constater que les cycles de transformation des objets deviennent de plus en plus brefs. En revanche, les hommes ne se sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont créés. D’où les lignées.

 

Propos recueillis par Laurent Testot

 

(1) Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) a traité des rapports de l’homme au vivant et de l’histoire de la technique.

 

NB : une version courte de cet entretien est simultanément publiée dans le dossier « Préhistoire : quinze questions sur nos origines », dirigé par Laurent Testot, Sciences Humaines, n° 262, août-septembre 2014.