1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie II)

Suite de mes réflexions sur l’ouvrage d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Géopolitique mondialiste ou mondiale ?

Or Rosenboim, s’appuyant sur un article majeur de Henrikson paru en 1975, insiste à plusieurs reprises sur l’importance du rôle de la cartographie dans la modification de la perception du globe durant la première moitié des années 1940. Pour avoir également consacré un article à cette question, je ne peux qu’acquiescer. En revanche, je reste circonspect sur le choix de mettre l’accent sur Owen Lattimore et Nicholas J. Spykman ; et pour le dire simplement, je ne comprends pas la logique de son propos. Elle commence le chapitre 3, « Géopolitique et ordre régional », en affirmant que « durant et après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, plusieurs géopoliticiens ont développé leur vision du monde d’après-guerre sur la base d’une définition du monde comme un système géographique compact, petit et spatialement clos. » Mais elle termine sur le constat que « les visions mondiales de Lattimore et Spykman utilisaient la géopolitique pour conceptualiser les nouveautés politiques d’après-guerre comme des espaces régionaux – plutôt qu’universels » ; et qu’« ils rejetaient les idées simplistes à propos de l’unité universelle car pour eux, l’ordre politique et géographique actuel révélait un haut degré de diversité et d’incohérence. »

L’analyse proposée par Or Rosenboim du livre de Nicholas J. Spykman, par exemple, ne me paraît particulièrement contestable. Celui-ci est très clair dès le début du premier chapitre de son ouvrage, The Geography of the Peace, publié en 1944, un an après sa mort. Il aborde successivement trois routes vers la paix. La première est celle, envisagée depuis plus d’un siècle, d’une coopération internationale. Mais, selon Spykman, cette solution ignore le fait que les États ont des intérêts divergents, des valeurs différentes, des degrés de développement inégaux, et donc qu’ils ne peuvent pas s’entendre, « avec toute la bonne volonté du monde ». Pour d’autres, reconnaissant cette incapacité des États à s’organiser en un système viable, il faudrait que le monopole de la puissance soit exercé par un « super-État ». Les autres États seraient ainsi dépourvus d’armement et la sécurité serait assurée une force de police mondiale. Mais ceci impliquerait des valeurs communes reconnues par l’ensemble des peuples du monde. Il faudrait qu’il existe une communauté mondiale comparable aux communautés nationales. Il est cependant évident que cette société internationale n’existe pas encore et que tout plan pour un État mondial ne pourrait donc concerner qu’un futur lointain. La troisième solution pour l’organisation de la paix dans le monde implique de reconnaître l’existence de puissances. Les États seraient engagés dans un système de sécurité collective fondé sur l’engagement de chacun à protéger les autres, ce qui permettrait d’envisager une réduction des armements. Ce système reposerait sur la capacité des grandes puissances à bien comprendre leurs propres intérêts et à maintenir une sorte de « paix armée », pour reprendre l’expression de Raymond Aron.

Le reste de son analyse s’appuie sur certaines configurations de l’espace mondial et emprunte notamment à Halford J. Mackinder. Sans l’ombre d’un doute, Spykman ne peut pas être considéré comme un mondialiste. Au nom d’un certain réalisme, qui consisterait à ne pas céder aux illusions d’une entente mondiale utopique, Spykman conclut sur l’idée que la paix, c’est-à-dire l’intérêt des États-Unis, ne pourrait être assurée que dans la prévention de toute alliance entre les régions du « rimland », la frange Sud de l’Eurasie selon Mackinder, qui permettrait à une nouvelle puissance hégémonique de menacer les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne.

Ce chapitre illustre, me semble-t-il, parfaitement le malentendu entraîné par la définition utilisée par Or Rosenboim de la notion de « globalism » (« mondialisme). Assurément, Spykman ne défend aucun mondialisme. S’il figure donc par les auteurs clés de l’étude d’Or Rosenboim, c’est parce qu’il prend en compte le fait qu’il existe désormais un espace-Monde. Telle serait finalement ce qu’elle entend par mondialisme : l’intégration de la mondialité de l’espace politique à l’échelle globale. Soit. Mais ce n’est pas si simple…

 

Constituer le Monde

Dans un autre chapitre, Or Rosenboim étudie le mouvement constitutionnaliste qui s’est réuni à Chicago après-guerre. Le fait n’est pas inconnu, il trouve sa place, comme il se doit, dans l’ouvrage de Rolf Paul Haegler, Histoire et idéologie du mondialisme, paru en 1972. Mais celui-ci considère que « malgré le haut niveau intellectuel du Comité, on ne saurait affirmer que l’influence du Plan de Chicago ait été grande parmi les mouvements mondialistes, même parmi les partisans de la ligne maximaliste. » Sans remettre en question cet avis général, l’analyse d’Or Rosenboim, appuyée notamment par une lecture des archives de la commission de Chicago, est beaucoup plus développée.

Ce comité de Chicago trouve ses racines dans un appel lancé en novembre 1940 par un collectif d’intellectuels états-uniens et européens effarés par le désastre militaire de mai 1939 et par l’absence d’implication des États-Unis. Cependant, l’ouvrage, The City of Man, dépassait la guerre en cours et proposait une réflexion sur l’après-guerre. Constant l’échec de la Société des Nations, ses auteurs considéraient que la « Cité de l’Homme » devait être bien plus qu’une simple organisation internationale ou intercontinentale, elle devait être « la Nation de l’Homme incarnée dans l’État universel, l’État des États ». Leur modèle était le système pluraliste des États-Unis, qui leur apparaissait capable de maintenir un équilibre entre l’autonomie locale et l’autorité unitaire à l’échelle, quasiment, d’un continent, et qui semblait transposable à l’échelle du monde entier. « Ces deux mouvements – centripète et périphérique – sont essentiels l’un à l’autre ; le premier sans le second serait la tyrannie, le second sans le premier serait le chaos. […] La diversité dans l’unité et l’unité dans la diversité seront les symboles de la paix fédérale dans la démocratie universelle. » Cependant, en 1939-1940, il leur semble évident de se tourner vers la puissance états-unienne. « Ceci – dans la plus large mesure du leadership mondial pour la communion mondiale dans la camaraderie de l’homme – est la destinée de l’Amérique, aussi manifeste que non désirée, puisqu’on a laissé les nations anglophones “se battre seules”, et que tout le monde doit sombrer à moins que nous prenions la barre. » Ainsi, la pax americana serait « un préambule à la pax humana ».

Après-guerre, le rôle accordé aux États-Unis est relativisé. Dans le projet de Constitution mondiale, rédigé en 1947-1948, il n’en est plus question. À la question épineuse du mode de représentation, il a été proposé que la Convention fédérale soit constituée de délégués élus directement par les peuples de tous les États, selon un mode proportionnel de un élu pour chaque million d’électeurs. Cette proposition allait va à l’encontre du principe adopté dans la Charte des Nations Unies de « un État, une voix ». Par ailleurs, cette Convention fédérale aurait été subdivisée en neuf collèges électoraux correspondant à des aires régionales constituées de nations et de cultures apparentées, à savoir : l’Europe, outre-mer inclus, avec éventuellement le Royaume-Uni (Europe) ; les États-Unis, avec éventuellement le Royaume-Uni, le Canada et l’Irlande (Atlantis) ; la Russie ; le Proche- et Moyen-Orient (Afrasie) ; l’Afrique sub-saharienne ; l’Inde, avec éventuellement le Pakistan ; la Chine, la Corée, le Japon, les îles du Pacifique Nord (Asie majeure) ; l’Indochine et l’Indonésie, avec éventuellement les îles du Pacifique Sud (Austrasie) ; l’Amérique du Sud (Columbia). Richard McKeon, professeur de philosophie à l’université de Chicago, écrivit une lettre à Giuseppe Borgese pour lui expliquer son refus de signer cette Constitution. Il en rejetait l’occidentalo-centralisme, dans la référence aux droits naturels et dans l’arbitraire du découpage géographique. McKeon défendait une organisation qui soit davantage pluraliste, qui ne pose pas une entente morale, économique, sociale, préalable, mais qui permette à cette entente d’émerger d’un dialogue entre les peuples.

Or Rosenboim termine ainsi en soulignant les limites du projet : « Le document final fondait l’ordre mondial sur une philosophie politique universelle qui laissait peu d’action aux peuples non-occidentaux, colonisés ou privés de droits. La Constitution ne proposait pas de vision convaincante de l’autonomie, de la démocratie et de l’indépendance aux peuples colonisés, qui demeuraient avec raison dubitatifs quant à sa contribution à leur combat pour la liberté. Plutôt qu’un instrument de libération coloniale, l’idée d’une Constitution mondiale dans les années 1940 était celle d’un bouclier fournissant une protection universelle contre le totalitarisme, le centralisme politique et les abus à l’encontre des droits de l’homme. »

En 1949, Henri Peyre, dans les colonnes du Monde, réagissait à la publication de la traduction française de ce projet de Constitution mondiale et s’interrogeait en d’autres termes, dans le contexte de la Guerre froide :

« Une question fondamentale et qui se sera présentée à l’esprit de chaque lecteur est abordée dans un appendice : les peuples du monde, et notamment la Russie, seront-ils disposés à envisager avec sympathie un texte constitutionnel rédigé en majorité par des Américains et fortement inspiré des idées constitutionnelles anglo-saxonnes ? Les auteurs du projet répondent qu’ils se considèrent comme des “libéraux” dans leur pays (plusieurs furent longtemps pacifistes) qui ne veulent en rien servir l’impérialisme américain ou même penser en termes américains. Ils s’adressent franchement à la Russie et déclarent leur intention de ne pas réduire la Russie, ou toute autre partie du monde, au rôle d’une minorité régulièrement écrasée dans une assemblée mondiale par une majorité de votants. Ils souhaitent non un monde uni derrière le capitalisme à monopoles, mais un monde où régneront plus de justice sociale, plus de fraternité, une plus grande compréhension entre Orient et Occident. S’il faut un miracle pour que la Russie accepte les vues généreuses de ces constituants, ils croient que ce miracle n’est pas absolument impossible.

Ce texte du moins contribuera à cristalliser les idées de bien des gens qui réfléchissent à la nécessité pour le monde de s’organiser sans retard pour échapper aux cataclysmes qu’il touche du doigt. C’est une œuvre de savants qui sont aussi des hommes de cœur. Ils offrent le résultat de leurs efforts ambitieux et modestes à cette humanité qui, selon le mot célèbre de Bergson, ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. »

 

Pour terminer ce compte-rendu partiel, je crois important de revenir sur l’idée d’émergence. Or Rosenboim entame sa conclusion sur sa thèse : « Dans les années 1940, le “global” a émergé comme un espace nouveau, totalement englobant. » Littéralement parlant, c’est exact. La notion de global, en anglais, est apparue au début des années 1940, aux États-Unis, et a constitué la base d’un nouveau champ lexical, sans qu’on puisse véritablement établir cependant une distinction avec le mot world : quelle différence y a-t-il entre une world war et une global war ? Mais si on délaisse un peu cette question lexicale, très intéressante quoique ignorée par Or Rosenboim, on ne peut pas considérer que la réflexion sur le Monde comme espace du politique est une nouveauté des années 1940. Certes, la guerre a relancé la réflexion sur les relations internationales, mais celle-ci s’inscrit dans une dynamique qui puise ses racines dans la fin du XIXe siècle. Le sentiment de nouveauté est peut-être à inverser. Il s’agirait moins de l’émergence du mondialisme dans les années 1940, que de l’immergence de celui-ci à partir des années 1950. Nous avions oublié les travaux du Comité de Chicago comme le mouvement mondialiste de Cahors, au même moment. C’est cela qui pose problème et qui doit nous interpeler, dans notre compréhension de l’histoire du siècle dernier comme dans notre présent. Dans le crumble nationaliste contemporain, où sont les intellectuels qui rédigent et défendent un fédéralisme mondial ? Où sont les partis politiques mondialistes ?

Bibliographie

Vincent Capdepuy, 2015, « L’entrée des États-Unis dans l’“âge global” : un tournant géohistorique ? », Monde(s), N° 8, pp. 177-196.

Valérie Foucher-Dufoix et Stéphane Dufoix, 2016, « D’une mondialisation oubliée. Les postérités ambiguës de Cahors Mundi », Ethnologie française, N° 163, pp. 537-553.

Rolf Paul Haegler, 1972, Histoire et idéologie du mondialisme, Zürich, Europa Verlag.

Or Rosenboim, 2017, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, Princeton / Oxford, Princeton University Press.

Jaap de Wilde, 1991, Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. A Study on the Causality between War and Complex Interdependence, Aldershot, Dartmouth Publishing Company Limited.

 

 

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie I)

Moins qu’un compte rendu, il s’agit de libres réflexions à propos du livre d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Globalism / mondialisme

L’ouvrage d’Or Rosenboim est présenté comme « une histoire intellectuelle de la généalogie complexe et non linéaire du mondialisme dans les visions de l’ordre mondial du milieu du siècle » (p. 2). Pourtant, de façon assez étonnante, l’auteur passe complètement à côté du fait que la notion même de globalism a été inventée au début des années 1940 aux États-Unis. Tout un vocabulaire émerge en effet à ce moment-là à partir de l’adjectif global, employé dès 1941 pour caractériser la guerre en cours. Parmi les premiers à l’utiliser est la journaliste du New York Times, Anna O’Hare McCormick, dans un article d’octobre 1941 : « C’est une guerre globale, et même le stratège amateur qui mesure la distance de l’Islande à Singapour peut voir la longueur stupéfiante du front qui doit être défendu avant qu’une offensive de grande envergure puisse être envisagée. » L’expression commença à être reprise à partir de décembre 1941, mais elle ne diffusa véritablement qu’en avril 1942 lors le président Franklin D. Roosevelt posa la question de la dénomination de cette guerre, lui-même proposant de l’appeler la « guerre de survie », « the Survival War ».

C’est également dans ce contexte que le mot de globalization fut employé lors d’une conférence prononcée à Colorado Springs en octobre 1944 par Manley O. Hudson, membre de la Cour permanente de justice internationale et de l’Institut de droit international. Ces années de guerre furent indéniablement une période de débats sur l’ordre international. Aux États-Unis, à cause de la guerre mais plus encore sûrement en raison du développement de l’aviation, on prenait conscience d’être entré dans un âge global. L’ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 1940, Wendell L. Willkie, qui avait apporté son soutien à Roosevelt, réalisa un tour du monde des principaux alliés en avion, faisant le tour du globe en quarante-neuf jours, mais seulement 160 heures de vol. À son retour, il publia un ouvrage, One World, dans lequel il manifesta son enthousiasme : « Si j’avais eu quelques doutes sur le fait que le monde était devenu petit et complètement interdépendant, ce voyage les aurait complètement dissipés. » Dans un discours radiophonique, il affirma l’importance d’une « pensée globale » : « Notre réflexion et notre préparation dans le futur doivent être globales. » Cet état d’esprit n’était pas partagé par tous et suscita des résistances. La notion de globalism, initialement péjorative, servit à désigner cette défense d’une politique mondiale qui remettait en question l’isolationnisme états-unien et qui était perçue comme une menace par certains. On trouve le mot dans plusieurs articles du Chicago Tribune, journal conservateur, à partir d’octobre 1943. Cet emploi est à rapprocher d’un autre terme, « globaloney », que j’avais proposé de traduire par « globalivernes ». Il a été forgé par la républicaine Clare Boothe Luce pour son premier discours à la Chambre des représentants, le 8 février 1943. Elle fit mouche et le mot connut un succès immédiat. Elle ne prenait pas parti pour l’isolationnisme, mais elle s’opposait surtout à ceux qui défendaient la liberté des airs, sur le modèle de la liberté des mers, attirant l’attention sur les risques d’une trop grande ouverture à la concurrence étrangère, au détriment des intérêts commerciaux étatsuniens, et sur le risque d’une éventuelle attaque aérienne ennemie, notamment soviétique. Ceci dit, la notion de globalism a ensuite été neutralisée. En 1946, Harold S. Quigley, dans un article de The Hispanic American Historical Review, reprit le terme en le définissant ainsi : « ensemble de principes ou d’idées qui considère la coopération internationale sur une base mondiale », et en le posant comme un équivalent d’internationalisme, de cosmopolitisme et d’universalisme – ce qui, du reste, est pour le moins discutable. Quelques années plus tard, au Royaume-Uni, L. Jonathan Cohen, dans The Principles of World Citizenship, proposa le terme de « mundialist ». Sans succès. Il ne créait pourtant pas le mot de rien puisqu’il faisait écho au mouvement mondialiste qui s’était affirmé après-guerre.

De tout ceci, donc, Or Rosenboim ne tient pas compte et propose sa propre définition de globalism. Selon elle, « le mondialisme émerge d’une conscience de la signification politique du globe comme d’un ensemble unifié fait d’unités politiques diverses interconnectées » ; et envisage l’ordre mondial futur par cette capacité à préserver la diversité des entités englobées en un espace unique, au lieu… Rien ne justifie véritablement ce choix. Je ne remets pas en question l’intérêt de l’ouvrage par son analyse d’un ensemble de livre parus entre 1939 et 1950, et constituant autant de réflexions sur les relations internationales contemporaines, mais aucun ne s’inscrit vraiment dans le courant principal du mondialisme.

1939 ?

La date choisie par Or Rosenboim se comprend aisément. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale ; du moins, est-ce la date qui a été retenue, même si on peut considérer que le conflit est déjà engagé en Asie comme en Europe, et qu’il n’est pas commencé pour les États-Unis. 1939 marque indéniablement l’entrée en guerre du Royaume-Uni, tandis que 1941 serait plus juste pour les États-Unis. Quoi qu’il en soit, la réflexion sur la mondialité ne débute pas à ce moment-là. Il y a un certain flou dans le titre de l’ouvrage. Qu’entend l’auteur par « émergence » ? Difficile en tout cas de considérer qu’il y a là une apparition, plus ou moins soudaine, d’une quelconque nouveauté. Il est assez étonnant par exemple d’ouvrir l’ouvrage par une référence à H.G. Wells, qui publia en janvier 1940, The New World Order. Wheter It Is Attainable, How It Can Be Attained and What Sort of World a World of Peace Will Have to Be, comme si celui-ci prenait soudainement conscience de la mondialité. En 1920, dans The Outline of History. Being a Plain History of Life and Mankind, il justifait son histoire mondiale par la nécessité d’éduquer la jeunesse au monde nouveau en train de s’unifier : « Le besoin d’une connaissance commune des faits généraux de l’histoire humaine à travers le monde est devenu une évidence lors des événements tragiques de ces dernières années. Les moyens de communication plus rapides ont rapproché tous les hommes les uns vers les autres pour le meilleur et pour le pire. La guerre devient une catastrophe universelle, aveugle et monstrueusement destructrice ; elle bombarde le bébé dans son berceau et coule les navires de denrées alimentaires destinés au non-combattant et au neutre. Il ne peut y avoir de paix aujourd’hui, nous nous en rendons bien compte, si ce n’est une paix commune dans le monde entier ; il ne peut y avoir de prospérité, si ce n’est une prospérité générale. Mais il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans des idées historiques communes. Sans de telles idées pour les tenir ensemble dans une coopération harmonieuse, avec rien que des traditions nationales, étroites, égoïstes et conflictuelles, les races et les peuples sont condamnés au conflit et à la destruction. »

De la même manière, la réflexion de David Mitrany s’est construite au fil des années à partir de la fin des années 1920. Avant A Working Peace System, paru en 1943, il avait publié Progress of International Government, en 1933, dont certains paragraphes sont eux-mêmes repris de textes antérieurs. L’accent mis par Or Rosenboim sur le seul ouvrage de 1943 semble moins se justifier par l’identification d’un moment particulier que par la délimitation a priori d’un champ d’étude, borné historiquement et géographiquement.

Certes, il faut bien reconnaître que cette nouvelle guerre mondiale, globale même, constitue un contexte particulier. Si les préoccupations sur l’ordre mondial ne sont pas nouvelles, leur acuité est mise en exergue par l’actualité. Contrairement à certains économistes qui voudraient s’accaparer la notion de mondialisation et lui donner une définition purement économique, mesurant la mondialisation à l’aune des échanges commerciaux internationaux, la Seconde Guerre mondiale est un moment particulièrement important dans la mondialisation du XXe siècle par l’ensemble des flux générés et des interconnexions, ainsi que par la conscience de cette mondialité que cela a générée. Peut-être serait-il plus juste de parler de résurgence. Ainsi, lorsqu’en 1943, David Mitrany considère que la planification à l’échelle nationale est insuffisante pour répondre aux besoins économiques et sociaux, il est difficile de ne pas penser aux réflexions de Paul Otlet en 1916 et à son usage du terme de « mondialisation » pour désigner la nécessité de gérer collectivement, à l’échelle du monde, les ressources.

En 1991, Jaap de Wilde avait publié un ouvrage intitulé Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. Malheureusement, Or Rosenboim l’a oublié. Or Jaap de Wilde posait la question du début de « l’ère de l’interdépendance mondiale » et, pour y répondre, s’appuyait sur les réflexions de David Mitrany dans The Progress of International Governement, paru en 1933. Il se trouve que ce dernier considérait que les conférences tenues à La Haye en 1899 et en 1907 marquaient le début d’une nouvelle ère internationale : « Avec elles, l’organisation internationale est passée de l’oligarchie à la démocratie ; et la réunion de tous les membres souverains de la société des nations ainsi que le but déclaré de leur rassemblement ont impliqué enfin une reconnaissance de l’unité du monde civilisé. » Fait significatif selon lui, en 1906, l’Union interparlementaire, créée en 1889, esquissa ce qu’auraient dû être des « États-Unis du Monde », selon la formule d’Henri La Fontaine. Il est vrai que celui-ci, comme bien d’autres, pointait une contradiction dans l’évolution contemporaines des relations internationales : « Jamais les relations individuelles des hommes entre eux n’ont été plus cordiales, jamais les chiffres des importations et des exportations n’ont été plus élevés, jamais les œuvres et les assises internationales n’ont été plus nombreuses et plus fécondes. Le marché mondial des produits et des idées est désormais constitué : les industries forment de vastes groupements internationaux, les ouvriers de toutes les races se tendent les mains par-dessus les frontières, le labeur des hommes de science ignore les distances et les nationalités. Et pourtant l’insécurité est partout, la défiance triomphe, et jamais les dépenses militaires, les budgets des armées et des marines, les préparatifs de guerre n’ont été plus écrasants et plus formidables. » La guerre mondiale fut la conséquence de cette confrontation.

À suivre…

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (2)

Suite du compte-rendu cartographique de l’Histoire mondiale de la France.

2ème volet – De l’empire à l’empire

48 – Des Gaulois au Sénat de Rome

Le débat sur l’attribution de la citoyenneté romaine à des Gaulois en 48 n.è. est une étude de cas classique du programme de seconde et le chapitre paraîtra très familier aux profs d’histoire-géo de lycée. Ce qui le sera peut-être moins est de l’aborder sous un angle « mondial ».

« Que retenir de cet événement qui se prête tout particulièrement à une réflexion sur les rapports mouvants entre l’espace identifié aujourd’hui comme français et ce qui se concevait en miroir comme monde il y a près de 2 000 ans ? » Anthony Hostein évoque à demi-mots la conscience de faire monde. Cette problématique est pourtant très importante. Le sociologue états-unien Roland Robertson, depuis le début des années 1990, a intégré dans la définition de mondialisation la conscience de la mondialisation. Cela s’applique très bien au monde romain.

Anthony Hostein met également en évidence plusieurs facteurs d’intégration : le droit, les réseaux interpersonnels, le culte commun. On pourrait ajouter la question des résistances. La mondialisation n’est pas que l’imposition d’une culture dominante, c’est aussi une recomposition culturelle d’un monde avec des dynamiques multiples. Celles-ci peuvent aller du centre vers la périphérie, mais aussi de la périphérie vers le centre, avec dans un cas comme dans l’autre un sentiment de déterritorialisation. Or c’est l’hypothèse qu’on peut faire à propos du rejet par les sénateurs romains de l’attribution de la citoyenneté à des Gaulois : la défense d’un intérêt de classe se mêle au metus Gallicus, à la crainte des Gaulois, ancrée dans la mémoire depuis le sac de Rome en 390 av. n.è.

177 – Fille aîné du christianisme oriental ?

Vincent Puech propose une synthèse brève et précise de cet événement, mais sans problématique mondiale. Il s’agirait simplement de la diffusion de la religion chrétienne à partir de l’Est de l’Empire romain. Néanmoins, on peut considérer que la religion chrétienne a profité de la mondialisation romaine, quand bien même ce culte est alors réfractaire au culte hégémonique. Ceci complète la réflexion précédente : la diffusion du christianisme dans les provinces gauloises montre une dynamique de périphérie à périphérie.

212 – Des Romains comme les autres

Maurice Sartre ne parle pas de « monde romain », mais il poursuit la réflexion sur l’Empire romain à partir d’un cas très classique : l’édit de Caracalla. L’extension de la citoyenneté romaine, même s’il est avéré que le fait est finalement de portée assez mineure, relève bien d’un processus de mondialisation, ici par l’unification d’un statut politique et juridique. L’intérêt de la réflexion développée par Maurice Sartre est précisément de remettre en question l’idée qu’il y aurait eu des « Gallo-Romains », terme forgé au début du 19e siècle (plus tôt d’ailleurs que l’affirme Maurice Sartre). L’édit de Caracalla serait la négation de toute hybridation. Dit ainsi, le propos est sans doute exagéré. Laissons la question en suspens : y a-t-il eu une glocalisation gallo-romaine ?

 

397 – Le saint patron de la Gaule venait d’Europe centrale

Stéphane Gionni commence par évoquer l’itinéraire d’Égérie, son « tour du monde ». Mais c’est un cul-de-sac. La jeune femme était galicienne, sans rapport donc avec « la France ». Dommage, l’histoire avait l’air intéressante.

Stéphane Gionni bifurque donc sur une autre histoire, celle de saint Martin, même s’il est plus difficile d’y trouver le « monde ». La logique serait celle d’un décentrement dans un Empire romain qui se fragmente. Tours devint un centre secondaire du christianisme dans un royaume franc en train de se constituer. On serait donc davantage face à un processus de démondialisation, politique et religieux.

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que toute cette réflexion est implicite, voire putative. Stéphane Gionni met surtout l’accent sur l’origine étrangère de Martin, donnant ainsi un exemple d’un parcours individuel de périphérie à périphérie à l’intérieur du monde romain.

 

451 – Quand les Barbares défendent la Gaule romaine

« Tant Barbares et Romains sont depuis longtemps en relation et participent du même monde et d’une même culture. » – La déconstruction de la notion de « Barbares » n’est plus à faire. Il n’y a pas eu de hordes hurlantes et sanguinaires déferlant sur de pacifiques habitants de la Gaule romaine, mais de simples migrations de peuples poussés hors de leurs territoires, au centre de l’Eurasie, vers un Empire romain qui semblait plus hospitalier. C’est ainsi que Wisigoths, Burgondes, Alains purent s’installer en tant que « fédérés ». Le processus mérite d’être souligné. La mondialisation est parfois sur un mode expansif, selon une dynamique centrifuge, mais la dynamique peut aussi être centripète : ainsi, le monde romain fut aussi un espace d’immigration. La phrase d’Edina Bozoky mérite cependant d’être clarifiée. Lors de la bataille des Champs catalauniques, Romains et Barbares ne s’affrontèrent pas, sinon son propos n’aurait pas de sens. Les Barbares étaient précisément dans les deux camps. Les Huns seraient à mettre sur le même plan que leurs adversaires, défenseurs de l’Empire romain. Autrement dit, le processus de romanisation se serait étendu au-delà des limites de ce dernier. Le monde romain aurait été plus vaste.

 

511 – Les Francs choisissent Paris pour capitale

Honnêtement, il est assez difficile de trouver une dimension mondiale dans ce chapitre. On reste dans la logique de ce qui a été vu précédemment. La fragmentation de l’Empire romain, notamment l’Ouest, apparaît comme un moment de démondialisation. Durant cette période, on observe une recomposition de l’espace politique avec la formation d’un nouveau royaume franc, centré sur Paris. Pas de quoi en faire un monde.

Ce qui justifierait donc ce chapitre est l’origine « étrangère », en l’occurrence germanique, des Francs. On comprend ainsi, et on pouvait le soupçonner avant, que cette histoire « mondiale » est parfois surtout xénophile. Ce qui n’est évidemment qu’une demi-critique. Le mérite du livre s’est d’ailleurs lu à sa capacité à s’attirer certaines critiques réactionnaires.

 

719 – L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs

François-Xavier Fauvelle est précautionneux, ne voulant surtout pas pêcher par anachronisme. Perpignan n’existe pas encore et 719 n’est qu’une date conventionnelle. En revanche, il n’hésite pas à poser l’Afrique en bloc, et à l’identifier sans barguigner au monde musulman, ou au moins à une partie de celui-ci. C’est pour le moins gênant, et surtout surprenant de la part de quelqu’un dont le moins qu’on puisse dire est qu’il maîtrise, précisément,

 l’histoire de l’Afrique. Pourtant, comment expliquer une phrase comme celle-ci : « Désormais, la frontière entre les deux empires, le franc et le sarrasin, le chrétien et l’islamique, disons pour être allégorique entre la France et l’Afrique, passera de col en col au sommet des Pyrénées. » ?

Indépendamment de cette gêne, on peut être déçu par le traitement d’une question attendue. Certes, on appréciera la relativisation de la « bataille de Poitiers », mais la question de l’arrêt de l’expansion musulmane reste importante. Depuis le milieu du 7e siècle, un nouvel empire s’est constitué au gré de conquêtes relativement rapides. Le rivage provençal est devenu un temps le sahel du monde musulman, mais pourquoi ces conquérants n’ont-ils pas été plus loin ?

 

800 – Charlemagne, l’Empire et le monde

L’européocentrisme a la peau dure. Selon Marie-Céline Isaïa, la diplomatie carolingienne impliquait « le monde entier ». Je ne suis pas sûr qu’on en trouve trace dans les archives de la dynastie Tang.

Cependant, l’argumentation est intéressante. Le choix de Charlemagne de se faire couronner empereur en 800 aurait été celui de marginaliser l’Empire byzantin et d’égaler l’Empire abbasside. Charlemagne aurait ainsi fait de la Chrétienté catholique un monde gémellaire à celui de l’Islam dans un espace englobant mais non structuré, un « méta-monde ».

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (1)

L’Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, ne se présente pas comme un livre d’histoire globale. L’introduction, de ce point de vue, est très efficace car ouverte à toutes les lectures. « Il n’existe pas encore aujourd’hui d’histoire mondiale de la France. Le livre qu’on va lire n’en tient pas lieu : il en forme, tout au plus, les prémices ou la promesse. […] Voici pourquoi on lira ici une histoire mondiale de la France et non pas une histoire de la France mondiale. […] Plutôt que de la dire mondiale, on pourrait se contenter d’affirmer qu’elle est une histoire longue de la France. » À chacun des lecteurs d’apprécier.

Plus sérieusement, ce flou artistique autour de la définition de « mondial » pose un problème de fond. Avec la mondialisation globale que nous connaissons, le monde, que certains géographes prennent le soin d’écrire le Monde, est communément identifié avec l’espace global, ou planétaire. Il n’en a pas toujours ainsi, loin de là. Comme l’écrivait Montaigne, au 16e siècle, « notre monde vient d’en trouve un autre ». L’espace global a pu contenir plusieurs mondes distincts et distants. Ce manque de réflexion sur la notion de « monde » est peut-être ce qu’il y a de plus étonnant dans l’historiographie contemporaine. Comme si la notion semblait nouvelle alors que c’est un terme employé depuis le 18e siècle pour caractériser des ensembles géohistoriques divers, et parfaitement banal. Trop peut-être.

Qu’en est-il en effet du « monde grec », du « monde romain », du « monde chinois », du « monde arabe », du « monde malais », du « monde méditerranéen », du « monde atlantique »… ? Toutes ces locutions nous sont familières et pourtant, jamais à ma connaissance, le terme de « monde » n’a été conceptualisé, contrairement à celui de « civilisation » par exemple, qu’on pourrait facilement lui substituer pour parler de la « civilisation grecque », de la « civilisation romaine », etc., sans pour autant qu’on puisse considérer les deux termes comme synonymiques. Ouvrir un ouvrage d’histoire sur un monde quelconque, c’est généralement aborder cette histoire par un tableau géographique décrivant le territoire préposé de la civilisation en question. On pourrait ainsi proposer une définition implicite de monde comme « espace civilisationnel ». Pourtant, il y aurait matière à réflexion sur le processus même de constitution d’un monde, autrement dit sur la mondialisation comme mise en monde. Yann Potin peut se gausser des « publicistes » qui parlent de « mondialisation », mais un temps de réflexion commune sur le champ lexical et conceptuel du « mondial » n’aurait peut-être pas été inutile.

Cette Histoire mondiale de la France n’apporte pas donc que des bribes de réponse à la question des mises en monde successives de cet espace devenu tardivement la France. Il s’agit plutôt, au fil des dates, de plusieurs séances de hula hoop avec un cerceau-mondes virevoltant autour d’une France fixée une fois pour toute depuis la nuit des temps, mais se déhanchant au gré des lieux. C’est du moins ce que j’en ai compris et ce que j’ai voulu traduire en une série de cartes. Celles-ci sont assez sommaires, sans doute critiquables ; elles schématisent des mondes sans prétendre les délimiter avec précision : le recours à des ellipses simplifie trop, laissant de côté certains espaces, incluant d’autres qui ne sont pas concernés. Chaque carte est accompagnée d’un bref commentaire ; là encore, il s’agit d’abord de poser des questions.

Je ne ferai probablement pas un traitement exhaustif des 146 chapitres, mais voici une première série de remarques sur le premier chapitre : « Aux prémices d’un bout du monde ».


34 000 av. J.-C. – Inventer le monde dans les entrailles de la Terre

« Il [ce garçon, fictif] nous parle de la construction d’un nouveau monde, ce monde qu’il a, lui, pu croire de toute éternité, à coups de pinceau ou plutôt de fusain. Ce monde est celui de l’homme de Cro-Magnon. » / « Entre 60 000 et 40 000 avant le présent, Sapiens se répand en effet sur le monde, au-delà de ses frontières d’alors, à l’image de l’Australie comme, peut-être, déjà, selon certains modèles, des Amériques. » / « Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Une société humaine trouve-t-elle d’abord son explication dans une forme de “rationalité biologico-économique” […], ou puise-t-elle son essence dans des idéaux réagissant les rapports de sexe, de génération, de pouvoir, etc. ? » En quelques phrases, François Bon a tenté de justifier la dimension mondiale de cette histoire, au risque de perdre le lecteur dans la polysémie de « monde », entre l’espace planétaire, l’espace de diffusion d’une espèce animale (l’Homo Sapiens), l’espace d’une société identifiée par une culture (les Aurignaciens).

  • Peut-on parler d’un « monde des hommes modernes » ? De toute évidence, non. L’expansion des hommes et le peuplement progressif des différents espaces du globe se sont accompagné d’une distanciation et d’une déconnexion, plus ou moins forte, des différentes communautés humaines. On peut parler de l’écoumène, c’est-à-dire de l’espace peuplé par les hommes, mais pas véritablement d’un monde, qui impliquerait un minimum de cohésion.
  • Peut-on parler d’un « monde aurignacien » ? L’expression a pu être employée. Elle renvoie à une unité culturelle identifiée par ses industries osseuse et lithique. On en trouve les traces sur un espace assez vaste, entre le Moyen-Orient et l’Europe occidentale, et pendant une période plurimillénaire, entre 43 000 BP et 28 000 BP.

 


23 000 av. J.-C. – L’homme se donne un visage de femme

Inversement, dans ce chapitre, François Bon ne parle plus de monde. Il évoque seulement une « tradition “culturelle” attestée à travers toute l’Europe », celle des Gravettiens.

  • Peut-on parler d’un « monde gravettien » ? L’expression a pu être employée, à l’occasion, mais pas plus que celle d’un « monde aurignacien », elle n’a donné lieu à une quelconque conceptualisation.

 


12 000 av. J.-C. – Le climat détraqué et l’art régénéré

Pour Boris Valentin, c’est la fin de « plus de deux cents siècles d’une véritable civilisation du renne ». Cette « phase historique », qui est aussi un « vaste courant culturel », est celle des Aziliens.

  • Peut-on parler d’un « monde azilien » ? L’expression ne semble pas attestée. L’Azilien est un faciès culturel épi-paléolithique, à l’extension relativement restreinte, dans l’espace comme dans le temps.

 


5 800 av. J.-C. – Dans la multitude orientale des champs de blé

La France fut alors atteinte par un « courant de néolithisation ». Jean-Paul Demoule se réfère à un modèle diffusionniste classique et il n’est ici nullement question de « monde » ou de « mondialisation ».

  • Peut-on parler d’un « monde rubané » ? L’expression est employée, elle renvoie à une unité culturelle d’abord identifiée par un décor céramique que les archéologues voient se diffuser d’est en ouest à travers l’Europe.
  • Peut-on parler d’un « monde cardial » ? L’expression a pu être utilisée, mais comme pour les cultures précédentes, l’usage est généralement d’en parler sous la forme d’un substantif, avec majuscule : le Cardial, le Rubané, l’Azilien, le Gravettien, l’Aurignacien, etc.

 


4 600 av. J.-C. – Pierres levées et haches de jade à l’occident du monde

« Il semble bien que Carnac ait été, un temps, le centre du monde… » – d’un monde, ou deux. « Loin d’être l’apanage d’une civilisation atlantique, le mégalithisme de Carnac signale le centre aveugle d’un monde spirituel et politique inaccessible dont le jade est la matière la plus précieuse. » Selon Grégor Marchand, il y aurait ainsi deux mondes : celui, atlantique, des mégalithes et celui, européen, du jade.

  • Peut-on parler d’un « monde atlantique » ? L’expression semble utilisée de façon assez floue pour désigner une culture particulière de l’Ouest français.
  • Peut-on parler d’un « monde de l’Europe du jade » ? L’expression elle-même n’est pas soutenable. En revanche, l’idée s’appuie sur l’identification de réseaux d’échanges qui semblent avoir structuré un espace et lui avoir donné une certaine unité.

 


600 av. J.-C. – La Grèce avec ou sans la Gaule

Marseille aurait longtemps été une cité relativement isolée de son arrière-pays celte. Vincent Azoulay remet ce port dans le contexte des réseaux marchands de la Méditerranée, en l’occurrence celui des Phocéens, « un puissant réseau ionien, en concurrence avec les circuits étrusques et phénico-carthaginois présents depuis longtemps dans la zone ».

  • Peut-on parler d’un « monde ionien » ou d’un « monde grec » ? Les deux expressions sont utilisées, le « monde ionien » constituant une partie du « monde grec ». L’intérêt ici est de s’interroger sur la situation d’une agglomération en bordure de ce monde grec, à l’interface avec un monde celte. Les Phocéens de Marseille étaient-ils « au bord du monde » ?

 


500 av. J.-C. – Le dernier des Celtes

L’analyse de Laurent Olivier à propos de la tombe de Vix illustre parfaitement mon commentaire liminaire. Lorsqu’il écrit que cette découverte apportait des informations sur « l’histoire des relations du monde celtique avec les civilisations méditerranéennes classiques », on perçoit que les notions de « monde » et de « civilisation » sont perçues par l’auteur comme quasiment interchangeables. Ce que confirme une phrase plus loin : « de manière révélatrice, ces deux séries d’objets renvoient à des mondes différents ».

  • Peut-on parler d’un « monde celte » ? L’expression est largement usitée. Pourtant, le monde celte est sans doute le grand absent de cette première partie. La définition des Celtes, comme ensemble civilisationnel, aurait mérité une mise au point.
  • Peut-on parler de « monde(s) méditerranéen(s) » ? d’un « monde gréco-étrusque » ? La notion est assez floue.

 


52 av. J.-C. – Alésia ou le sens de la défaite

Yann Potin ne parle pas de « monde romain », même s’il suggère la possibilité de considérer que la romanisation, c’est-à-dire l’intégration progressive, pluriséculaire, des Gaules dans le territoire romain, comme une mondialisation.

  • Peut-on parler d’un « monde romain » ? L’expression est ancrée dans l’usage. La mondialisation romaine constitue désormais un champ historiographique reconnu, et qui mériterait peut-être davantage d’attention en France.

L’Anthropocène comme storytelling

Après avoir dressé la semaine dernière un tour d’horizon du concept d’Anthropocène, soulignons que l’Anthropocène est, enfin et surtout, un concept politique.

Le concept politique d’Anthropocène

L’historien Andreas Malm rappelle ainsi que si l’invention de Watt, ce moteur à vapeur disruptif, connut tant de succès, bien qu’elle fournisse initialement une énergie plus chère que l’énergie hydraulique, plus difficile à mettre en œuvre… C’est qu’elle autorisait à implanter les usines là où il y avait des poorhouses, c’est-à-dire une main-d’œuvre corvéable, avec un apport continu d’énergie aux machines. L’énergie hydraulique fluctuait, les usines l’exploitant se situaient loin des centres de population, il fallait augmenter les salaires pour y attirer les travailleurs, et ceux-ci pouvaient plus facilement bloquer la production. Bref, les détenteurs du capital plébiscitèrent non la meilleure solution énergétique, mais celle qui leur garantissait un contrôle optimisé des travailleurs. Plus tard, la situation s’inversa. Les libertés syndicales et notre démocratie contemporaine, comme l’a montré l’historien Timothy Mitchell, se forgèrent pour partie dans les luttes autour des mines de charbon, parce que les ouvriers pouvaient bloquer la production de ce charbon devenu vital. La leçon fut acquise par les pays producteurs de pétrole, qui à l’exception des États-Unis planifièrent l’extraction de l’or noir en atomisant toute revendication démocratique.

Quarante ans de perdu

Il en résulta, comme l’a éloquemment analysé John R. McNeill dans Du nouveau sous le Soleil, un 20e siècle qui affecta en profondeur toutes les sphères, lithosphère, pédosphère, hydrosphère, atmosphère, biosphère. Comment lutter ? Le concept d’Anthropocène peut donner conscience des processus, permettre de les envisager à de nouvelles échelles. À cet égard, le storytelling est primordial, et force est de constater l’échec total des mouvements écologistes en la matière. Comme l’a récemment et lucidement diagnostiqué Yves Cochet, nous avons perdu quarante ans – pour le reste du discours, je le commenterai dans un prochain article, mais je vais m’attarder sur la cause de ce retard.

En 1962, la biologiste Rachel Carson publiait Printemps silencieux, un réquisitoire inspiré contre les ravages des insecticides, incriminant notamment le produit vedette d’alors, le DDT. Premier (et seul) succès de l’écologie politique alors naissante : faire interdire, en Occident et progressivement un peu partout dans le Monde, le DDT. Mais les industriels avaient compris la leçon. Dès lors, comme le décrivent Naomi Oreskes et Eric Conway dans Les Marchands de doute, les budgets de développement des grandes firmes s’accompagnèrent de conséquentes dépenses de communication, avec une stratégie de lobbying d’autant plus efficace qu’elle disposait de budgets proportionnels aux colossaux intérêts financiers en jeu. Moyennant quoi l’industrie du tabac vendit son poison avec des images de cow-boys épanouis dans les grands espaces sauvages. L’industrie automobile nous convainquit que nos moteurs Diesel étaient propres. L’industrie agro-alimentaire traita les animaux à viande comme un « minerai » d’abattage à produire au plus bas coût possible. L’industrie du plastique put diffuser son produit sur toutes les plages du monde pour que nous puissions entre autres emballer « proprement » nos tranches de minerai et notre eau. Et l’industrie de la chimie nous gratifia de millions de molécules nouvelles, aux effets potentiellement irréversibles en matière génétique et sanitaire. Ajoutons à cela une bonne dose de gaz à effet de serre et de polluant atmosphérique pour générer ces flux, et le tableau sera esquissé dans ses grandes lignes. Celui de la construction progressive d’un désastre planétaire, qui menace de s’abattre sur nous avant la fin du 21e siècle.

L’échec programmé de la COP 21

Mettons de côté l’extinction mondiale de la biodiversité, qui nous vaut d’avoir perdu, en biomasse, environ la moitié des animaux sauvages depuis quarante ans, mais qui permet désormais à nos pare-brise de rester propres quand nous entreprenons un long trajet en voiture dans les campagnes françaises – faute d’insectes pour s’écraser dessus. Le consensus des sciences dures, aujourd’hui, nous garantit que nous avons envoyé d’ores et déjà assez de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour réchauffer la Terre de 3° C par rapport aux températures de référence, saisies vers 1880. On est d’ores et déjà bien au-delà des limites fixées par la COP 21, et les objectifs affichés ne pourraient être atteints que si on arrêtait immédiatement d’émettre tout gaz à effet de serre et si on trouvait moyen de nettoyer rapidement l’atmosphère d’une partie de ce que nous y avons déjà envoyé.

Cherchera-t-on notre salut dans la géoingénieurie ? Très probablement, et encore faudra-t-il lui allouer des budgets d’étude conséquents pour qu’elle puisse se révéler autre chose qu’une solution virtuelle. Clive Hamilton, dans Les Apprentis Sorciers du climat, rappelle  en effet qu’à ce jour, l’histoire de cette discipline n’est qu’une longue suite d’échecs et de projets mégalomanes. Et les sciences humaines nous amènent pour leur part à penser que le problème va aller en s’aggravant. Du point de vue des relations internationales : comme l’idéologie néolibérale domine, les accords commerciaux ont une valeur juridique infiniment plus contraignante que les accords environnementaux. Les États-Unis peuvent se retirer sans risque de l’accord de Paris. Mais cela leur coûterait bien trop cher de se dédire des traités de libre-échange, bardés de clauses rendant l’application de ces documents irréversibles. Du point de vue de la psychologie : si l’énergie est disponible, le supermarché ouvert, et que tout le monde agit comme son voisin, nous continuerons à toujours émettre plus de gaz à effet de serre. Résultat : Certains de nous volent régulièrement dans les nuages, quand d’autres n’ont pas de toilettes. Ce monde est très confortable pour la moitié de ses habitants, mais par contraste, il offre le visage de l’enfer pour le reste. Et les évolutions contemporaines du Monde poussent à penser que les proportions de gagnants et de perdants vont évoluer dans le mauvais sens.

Une histoire pour comprendre, une narration pour penser, un récit pour agir

Que faire ? D’abord répéter ce qui vient d’être dit, l’illustrer, le compléter, le diffuser. En faire prendre conscience : le réchauffement va être infiniment destructeur. Pour notre confort. Pour notre morale. Pour nos civilisations. Il faudra alerter. Par tout média possible. Il faudra agir dans le cadre des institutions existantes, celui des États au niveau global, celui des initiatives citoyennes au niveau local, et celui des ONG au niveau intermédiaire. Il n’y en a pas d’autres, et il est trop tard pour construire d’autres espaces. Si la démocratie échoue à remédier aux problèmes colossaux qui se complexifient chaque jour sous nos yeux, nous entrerons prochainement dans une ère de dictature qui sera présentée comme la seule solution aux problèmes vitaux que notre inconscience aura créé au 20e siècle. La dictature douce commence d’ailleurs, par petites doses d’anesthésie quotidienne : vous accepterez bien qu’on retranche un peu à vos libertés pour rajouter à votre sécurité, qu’on restreigne vos droits si c’est pour déjouer des attentats ?

Il nous faut désormais penser les processus qui nous ont amenés à un Monde où les inégalités explosent, où l’atmosphère est saturée à plus de 410 ppm de CO2, où on trouve du plastique dans n’importe quel prélèvement d’eau douce ou salée, où les perturbateurs endocriniens affectent le développement cognitif et sexuel de nos embryons… Ce monde est riche de conflits dont les derniers siècles n’ont peut-être été que les brouillons. Il faut étudier comment l’Empire ottoman s’est effrité pour mieux comprendre ce qui se joue en Syrie aujourd’hui, ce qui se jouera en Afrique demain.

Retenons l’essentiel : l’Anthropocène est un concept qui permet d’appréhender la totalité des processus affectant aujourd’hui notre planète. Et il y a urgence de penser ces processus globalement, de poser de grands récits qui permettrons de mobiliser l’humanité pour sa survie. Qu’on juge de la variété des termes qu’une recherche Internet permet d’exhumer en synonymes d’Anthropocène, chacun de ces termes débouchant sur un récit, reflétant une facette pertinente de notre présent Anthropocène : Occidentalocène, Capitalocène, Machinocène, Chimicocène, Mégalocène, Industrialocène, Énergitocène, Mégalocène, Molysmocène – que l’on pourrait traduire par l’éloquent Poubellien…

 

 

 

Bibliographie

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RUDDIMAN William F., Plows, Plagues, and Petroleum. How Humans Took Control of Climate, Princeton University Press, 2010, rééd. 2016 – l’ouvrage a été traduit en français : La Charrue, la Peste et le Climat, traduit de l’anglais par Anne Pietrasik, Courbevoie, Randall, 2009.

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ORESKES Naomi, CONWAY Erik M., Les Marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le r.chauffement climatique, traduit de l’anglais par Jacques Treiner, Paris, Le Pommier, 2012, rééd. 2014.

HAMILTON Clive, Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, traduit de l’anglais par Cyril Le Roy, Paris, Seuil, 2013.

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SERVIGNE Pablo, STEVENS Raphaël, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015.

 

 

 

NB : Ceci est le texte révisé de la conférence « Vivre en Anthropocène » que j’ai délivrée le samedi 13 mai 2017 à Auxerre, dans le cadre des Rencontres Auxerroises du Développement Durable (RADD). Merci à Denis Roycourt, à l’équipe des RADD et au public, pour leur formidable accueil. Merci aussi à Gilles Verdiani, du média d’avenir Subjectif, qui m’a récemment invité à un débat pour s’interroger sur « les théories de l’effondrement », avec Anastasia Colossimo et Vincent Message.