Une loi d’ampliation

Ampliation, subst. fém. – Action d’augmenter

En 1908, la revue du Mouvement sociologique international publiait deux articles consacrés à une « loi d’ampliation ». L’expression est employée tout d’abord par Hubert Van Houtte. Professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Gand, celui-ci développe une analyse évolutionniste de l’histoire politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne depuis le 9e siècle :

« L’histoire de l’Europe centrale et occidentale, depuis l’établissement de la féodalité jusqu’à nos jours, présente un caractère de continuité tel, qu’il n’est pas téméraire de la comparer à un courant qui suit une pente naturelle et qu’on chercherait en vain d’arrêter. Sur son long parcours ce fleuve a rencontré des obstacles, des accidents, qui en ont troublé l’onde, en ont fait bondir les flots ou ralenti le mouvement. Mais le fleuve n’en a pas moins continué de suivre sa direction et il n’est pas à prévoir qu’il l’interrompe tout à coup pour retourner à sa source.

Quelle est cette direction ? La réponse à cette question constitue l’objet de cette étude. » [1]

Selon Hubert Van Houtte, la situation présente se trouve sur une trajectoire dont on peut retracer le passé et dont on peut imaginer le futur. Ce type d’analyse est aujourd’hui classé comme appartenant à la philosophie de l’histoire plus qu’à l’histoire elle-même. Pourtant, la dimension prospective n’est pas absente de certaines disciplines : l’économie, la démographie, la géographie, pour ne prendre que quelques exemples, s’adonnent de temps à autre, à proposer quelques perspectives hypothétiques. À rebours, reprendre, plus d’un siècle après, l’article d’Hubert Van Houtte, serait une bonne occasion de s’interroger sur la pertinence et la validité de son analyse – quoique cela ne sera pas vraiment mon objet dans cet article.

La loi d’ampliation serait un processus géohistorique assez simple consistant en « une concentration progressive des unités politiques et sociales » [Ibid., p. 86]. Autrement dit, l’Europe occidentale – puisque l’auteur s’en tient à ce seul territoire –, au cours du dernier millénaire, aurait connu un phénomène d’intégration progressive, de l’émiettement féodal du 9e siècle aux États-nations du 19e siècle ; et connaîtrait, en ce début du 20e siècle, un début d’unification. Le constat est difficile à réfuter, même s’il est évident que l’évolution est moins que linéaire, avec des progrès et des régrès, et qu’elle est polyrythmique au sein même de l’espace étudié. En 2006, Yves Deloye, reprenant un tableau élaboré par Gary Marks (1997), a proposé une typologie des transformations historique de l’ordre politique européen qui présente de nombreuses similarités avec celle d’Hubert Van Houtte :

Déloye_2006_Tableau MarksSource : Deloye, 2006

A posteriori, on ne peut qu’être surpris par la situation paradoxale de cet article. D’une part, l’auteur n’a pas totalement tort dans le sens que l’idée d’« États-Unis d’Europe » commence effectivement à être évoquée et que moins de cinquante ans plus tard (ce qui, à l’échelle des mille ans de son analyse, ne représente pas grand-chose), le traité de Rome sera signé, étape décisive dans la construction européenne. D’autre part, six ans avant la Première Guerre mondiale, l’auteur pourrait sembler aveugle aux tensions qui vont mener l’Europe dans un conflit d’une ampleur jusqu’alors inégalée. Il mentionne bien les tensions qui sont à l’œuvre dans l’Europe balkanique, mais cela lui paraît marginal et ne pas menacer la paix européenne assurée par les grandes puissances.

« C’est que les peuples européens poursuivaient en ce moment la réalisation d’un principe, le principe des nationalités. Nous le voulons bien, dans les règlements de compte qui ont suivi ces guerres, on n’a pas complètement éliminé cette cause de conflits ; et s’il fallait encore, à l’heure actuelle, tirer de ce principe toutes les conséquences qu’il comporte, il faudrait s’attendre à des remaniements nouveaux de la carte de l’Europe centrale et occidentale. Cependant nous ne croyons pas que cette éventualité se produise. S’il est probable que la théorie des nationalités provoque encore des guerres dans la partie orientale de l’Europe, il est à prévoir qu’elle se bornera à revendiquer des reformes intérieures dans les pays qui font l’objet de cette étude. Dans ces pays en effet la théorie des nationalités est sortie de sa phase romantique ou – si on le veut – de sa phase belliqueuse. » [2]

Son analyse révèle l’influence du socialisme, et peut-être pourrait-on faire un lien avec l’installation du bureau de l’Internationale socialiste à Bruxelles en 1906.

« Mais en dehors d’un petit nombre d’exaltés qui aiment à vivre dans le rêve, on ne songe plus nulle part à modifier les frontières politiques des pays de l’Europe centrale et occidentale. D’ailleurs la lutte des races, dont le principe des nationalités est une dérive, a fait place à la lutte des classes. Les questions politiques, prédominantes à l’époque du suffrage restreint et des parlements exclusivement bourgeois, ont cédé le pas aux questions sociales qui seules intéressent la masse du peuple. Et c’est la masse du peuple qui impose de plus en plus ses vues aux divers gouvernements. Elle n’entend pas verser son sang pour des revendications qui reposent sur de vagues arguments historiques ou des considérations romantiques. Ce sont là des arguments pour des cerveaux bourgeois, non pour des cerveaux populaires, plus réalistes et plus utilitaires. » [3]

La suite a donné tort à l’optimisme d’Hubert Van Houtte, mais la Première Guerre mondiale devait-elle éclater ? – La question de la probabilité et de l’inéluctabilité de ce conflit a été posée et reste débattue (Afflerbach & Stevenson, 2007). Au-delà, sur le plan historiographique, la tension entre une logique belligène et une logique irénique qui coexisteraient dans l’Europe du début du 20e siècle, et au-delà tout au long du siècle, a été récemment remise en avant dans un dossier des Matériaux pour l’histoire de notre temps. Dans son éditorial, Jean-Michel Guieu (2012) met en balance la vision très sombre d’Eric Hobsbawm, de Mark Mazower, d’Enzo Traverso et de Tony Judt, et celle développée par Jay Winter, John Horne, Holger Nehring, Helge Pharo et James S. Sheehan, qui se sont attachés à réhabiliter l’utopie pacifiste et le processus de pacification.

Au-delà de l’Europe, Hubert Van Houtte évoque rapidement la question d’une ampliation mondiale.

« Et du coup l’on cherche à passer de l’économie nationale à l’économie mondiale… C’était brûler l’étape de l’économie internationale, de l’économie commune non pas entre toutes les nations du globe, mais entre des groupes déterminés de nations. » [4]

Ce pas, Paul Otlet n’a aucune hésitation à le faire, dans un article paru la même année.

« Voulez-vous me permettre d’y apporter une modeste contribution en exposant succinctement quelques faits récents. Ils tendent à confirmer avec une force extraordinaire la projection vers l’avenir de la loi d’ampliation que M. Van Houtte a indiquée. Mais, en montrant l’accélération actuelle du mouvement ampliatoire des relations sociales, ces mêmes faits doivent aussi faire conclure que l’étape de l’internationalisme limité à l’amalgation des nations d’Europe sera directement franchie pour arriver d’un coup au “mondialisme”. » [5]

L’événement capital à ses yeux est « la réunion à La Haye [qui] pendant cent jours d’une conférence diplomatique [fit] participer les délégués de 46 États d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique représentant ensemble de un milliard cinq cent mille hommes, à des délibérations relatives à la Paix du Monde, et aboutissant à divers accords sous la forme de conventions internationales. » [6]

Il est évidemment fait allusion, ici, à la seconde conférence de La Haye, qui s’est tenue du 15 juin au 18 octobre 1907. Paul Otlet ne cède à aucune naïveté. Il l’écrit, cette conférence a été un échec. Pourtant, il n’en reste pas moins optimiste sur la longue durée.

« C’est là un événement capital. Non pas, certes, que les diplomates viennent de changer le cours des choses, ni que leur œuvre positive contienne en elle-même une potentialité spéciale que les circonstances développeraient. Au contraire, on est généralement d’accord pour taxer de “fiasco” l’œuvre qu’ils ont produite. Mais la Conférence de La Haye marquera dans l’histoire contemporaine comme le jalon d’une étape à cause de ce qui l’a précédé et l’a rendu possible, à cause des courants d’idées nouvelles qui ont pu se faire jour à l’occasion de cette réunion, à cause aussi de la manière dont se pose pour l’avenir la question de la Paix. » [7]

De fait, Paul Otlet ne s’étend pas sur l’œuvre elle-même :

« En trois mois elle parvint à discuter et à voter une dizaine de conventions internationales sur les ballons militaires, sur les mines flottantes, sur les blessés et les prisonniers, les déclarations de guerre, les enquêtes préalables, la Cour internationale des prises. Quant à l’arbitrage, ayant dit en 1889 qu’il était utile, elle se borna en 1907 à ajouter qu’il était aussi désirable. » [8]

Il reconnaît la dimension utopique du projet :

« À la vérité on a exigé de la Conférence de La Haye une tâche qui était au-dessus de ses moyens : organiser en quelques semaines la paix définitive du monde. » [9]

Pour lui, l’important est clairement ailleurs. Tout d’abord, dans la consécration de l’opinion pacifiste :

« Impuissante à réaliser une œuvre dans le sens de la paix, ses débats ont cependant donné une solennelle consécration à l’opinion de tous ceux qui, en dehors d’elle, ou dans son sein, pensaient que la tâche urgente, le desideratum essentiel, étaient cette “organisation de la paix.” » [10]

Ensuite, dans la tenue d’une conférence internationale ouverte aux États extra-européens, aux petits comme aux grands – selon une formule qu’on retrouve plus tard lors de la création de l’Organisation des nations unies :

« Toutes les nations ayant été conviées à la conversation, voici que la diversité extrême des situations s’est révélée en sa réalité concrète. Les petits États ont osé élever la voix, telles la Belgique et la Suisse, voire même le Luxembourg, et, déduisant des principes de la Souveraineté et de la Neutralité toutes leurs conséquences pratiques, ils ont obligé à tenir compte de leur présence, les grandes puissances habituées à cinq ou six d’entr’elles à disposer des destinés du monde sans consulter personne.

Les États neufs, colonies hier encore, aujourd’hui florissantes républiques, ont fait connaitre leur existence politique : Argentine, Brésil, Venezuela et les autres nations du Sud-Amérique. Ces États ont su faire comprendre que l’“Amérique aux Américains” n’était pas la formule dernière de leurs vœux, qu’ils désiraient aussi maintenir et développer les relations avec la vieille Europe, et coopérer activement à des organisations mondiales. Mais ils ont demandé en même temps à voir régler équitablement leur situation de pays jeunes, obligés de recourir à l’emprunt pour mettre en valeur leurs richesses naturelles.

Les anciens États de l’Asie, le Japon et la Chine n’ont pas formule de programme précis mais, tandis qu’ils exprimaient leurs vues sur les questions discutées on a pu saisir à travers leurs raisonnements la conception propre qu’ils se font des relations de la race jaune avec la race blanche.

Les États-Unis eux ont parlé haut et ferme, avec toute l’énergie d’un peuple “arrivé” mais encore plein de fougue et exubérant de jeunesse. Ils vivent selon une formule d’organisation fédérative appliquée à un continent immense habite par des peuples de races très diverses. Aussi n’ont-ils pu cacher leur étonnement de ne pas voir encore tous les continents et toutes les races coexister et vivre pacifiquement selon les normes d’une organisation mondiale inspirée des mêmes principes d’autonomie et d’interdépendance. » [11]

Enfin, dans l’expérience de l’universalité par l’entremise d’un véritable « Parlement du Monde », selon une expression du moment que Paul Otlet reprend à son compte :

« En même temps ils ont aussi appris d’expérience personnelle ces deux choses capitales : que les hommes qui composent les nations, quelles que soient les régions qu’ils habitent, la couleur de leur peau ou les sons de leur langue, ont tous un cœur et un esprit identiques. C’est aux mêmes sentiments que tous indistinctement ont fait appel dans les discussions, – et c’est à la même logique qu’ils ont demandé de guider leur raisonnement.

Or cela, abstraction faite de tout concept politique ou religieux, de tout intérêt économique ou social, c’est l’irréfragable proclamation de l’unité intellectuelle et morale de l’Humanité. » [12]

Avec le recul, le compte-rendu de Paul Otlet s’avère pertinent, et diffère assez peu du résumé qu’en dresse par exemple l’historien Stanislas Jeannesson dans un article récent :

« Les deux conférences de La Haye de 1899 et 1907, aussi appelées Conférences internationales de la Paix, sont souvent citées mais peu étudiées pour elles-mêmes, du moins par les historiens. On s’accorde généralement à reconnaître qu’elles valent moins par leurs effets immédiats et les dispositions peu contraignantes qu’elles parviennent à imposer que par les principes tout à fait novateurs qu’elles inscrivent dans le droit international comme dans la pratique des relations interétatiques : élaboration d’un premier droit international humanitaire – droits et obligations des États en temps de guerre –, codification et extension de la pratique de l’arbitrage comme moyen de règlement pacifique des conflits, avec la création dès 1899 de la Cour permanente d’arbitrage, adoption en 1907 du principe d’une Cour internationale de justice. C’est aussi le moment où le multilatéralisme des congrès et des conférences propre au concert européen et restreint aux grandes puissances du vieux continent, comme celui des organisations internationales à vocation universelle mais aux compétences purement techniques, s’efface devant le spectacle de délégations venues de toutes les parties du monde discuter de sujets à caractère politique. C’est à La Haye que le multilatéralisme moderne, institutionnel et universel, qui se généralise dans l’entre-deux-guerres, voit le jour et expérimente ses règles et ses pratiques. » [13]

Dans la suite de l’article, Paul Otlet distingue cinq groupes qui cherchent à faire pression, sinon sur les conférenciers, du moins sur l’opinion :

  • les pacifistes, qui font « la guerre à la guerre »,
  • les interparlementaires, qui souhaitent la création d’un parlement international,
  • les juristes, qui plaident en faveur d’une réglementation des rapports entre les peuples,
  • les socialistes, qui appellent à la révolution et à la chute du capitalisme,
  • et les associations internationales, qui multiplient les relations entre toutes les nationalités par-delà les frontières.

Ces groupes participent à l’internationalisme et contribuent à la diffusion de ce qu’il appelle « la loi d’expansion ». Toutefois, il ne s’agit pas seulement d’idées, mais aussi de faits convergents :

  • « La terre entière est aujourd’hui découverte ; les mœurs se sont policées au point d’en rendre toutes les parties accessibles aux étrangers presque autant qu’aux nationaux. » [14]
  • « Non seulement les hommes se déplacent en masse et sans esprit de retour, mais quelque éloignée que soit la distance qui les sépare ils entretiennent entr’eux des relations constantes : ils se visitent, ils échangent des produits, ils se rendent des services, ils se communiquent réciproquement leurs idées et leurs sentiments. Pour faciliter de telles relations tout un système de communications a été établi, destinées à relier tous les centres habités : chemins de fer, lignes de navigation maritime et intérieure, service postal universel, télégraphe et téléphone et sans parler de ces derniers venus, ou entrevus : l’automobile, la télégraphie et la téléphonie sans fil, la téléphotographie et le téléphote, la navigation aérienne. On peut dire qu’une part considérable de l’effort d’invention et du travail de l’humanité porte sur l’établissement et l’entretien du réseau des communications. » [15]
  • Le commerce mondial.
  • La diffusion des idées.
  • La limitation du nombre de guerres entre les grands États européens.

Paul Otlet aboutit ainsi à la conclusion, contrairement à Hubert Van Houtte, que l’unification du monde est d’ores et déjà envisageable.

« La création et la consolidation des États au cours de l’histoire a été surtout le fait d’événements de hasard ou de conceptions propres à quelques chefs. Les masses sont demeurées inconscientes de la signification des événements qui les ont produits et n’ont hâté guère leur arrivée de toute la force de désirs exprimés itérativement ni de volontés tendues vers un même but. Au contraire, la constitution de la société internationale et l’événement de l’ère de la mondialité, apparait comme un phénomène dont la collectivité prend une conscience grandissante, elle apparaît aussi comme l’aboutissement nécessaire de son activité normale. » [16]

Le Monde apparaît ainsi comme l’aboutissement ultime de la loi d’ampliation. Reste-t-il encore à se battre que ceci advienne. D’où la nécessité de proposer un Programme de l’humanité, que je citerai ici dans son intégralité.

I. L’internationalisme est ancien dans le monde si on entend par là les faits humains qui ont une portée dépassant les divisions territoriales des États. L’internationalisme moderne dont il est question ici n’est ni celui basé sur la conquête et pratiqué par les fondateurs des grands empires, ni l’internationalisme des grandes religions, ni l’internationalisme des classes sociales (aristocrates, capitalistes ou travailleurs). C’est l’internationalisme des idées, des produits et des efforts humains en dehors de toute domination politique, religieuse ou sociale.

II. Il y a lieu de passer maintenant de la phase négative de l’Internationalisme, caractérisée par le mouvement de pacifiste, à la phase positive, caractérisée par des œuvres mondiales. La suppression de la guerre ne suffit pas plus pour organiser la vie internationale que la suppression des révolutions n’a suffi pour organiser la civilisation et créer la prospérité au sein d’un État.

III. À côté des civilisations nationales il doit exister une civilisation mondiale basée sur ce qu’il y a de commun entre elles. La civilisation mondiale doit et peut respecter les cultures ethniques, de même que les villes et les régions peuvent et doivent maintenir et développer leurs différences spécifiques malgré les tendances unificatrices des États.

Il appartient à notre époque de créer la conscience de l’humanité comme nos devanciers ont créé successivement la conscience familiale, la conscience de la cité et la conscience nationale.

À cette fin il y a lieu d’unifier les conceptions, de solidariser mondialement les sentiments, d’internationaliser les efforts, d’assigner un programme à l’action commune.

IV. Il existe déjà de nos jours des penseurs, des écrivains, des artistes, des hommes d’action qui personnifient l’esprit universel et l’âme cosmopolite des grandes villes laquelle n’est ni française, ni anglaise, ni allemande, ni slave, mais a ses traits particuliers et ses réactions spéciales.

V. Les relations organisées entre plusieurs pays ne sont elles-mêmes qu’un stade de l’évolution de l’humanité. Celle-ci tend vers ce qu’on a appelé l’humanitarisme, ou le mondialisme, état dans lequel toutes les nations se trouveraient les unes à l’égard des autres dans les relations de parties à ensemble.

VI. La méthode comparative est la méthode par excellence de l’internationalisme : Elle crée la pensée ou la logique universelle qui se confond avec la pensée scientifique. La Science ayant le Cosmos lui-même comme objet et étant le fruit des efforts combinés des hommes de tous les temps et de tous les lieux, est la base la plus solide de l’internationalisme. Celui-ci a été aussi dans les idées avant de passer dans les faits.

VII. Le territoire du monde entier doit être le champ d’activité de tous les hommes, au lieu de circonscrire cette activité à certains territoires nationaux. C’est répondre aux besoins d’expansion de la vie, c’est aussi travailler au bonheur des individus. Le bonheur est la résultante d’une harmonie et d’une adaptation plus grande entre les hommes et les conditions de la vie. Les chances d’une satisfaction plus adéquate des besoins de la vie économique, de la vie de relations, de la vie scientifique, politique sociale, de la vie de la nature, sont plus nombreuses, si les occasions du monde entier et non d’un seul pays sont offertes aux hommes.

Il y a lieu pour l’organisation de certains services publics et pour la réglementation de certaines activités individuelles libres, de créer des conventions entre toutes les nations. Quant à l’objet de ces conventions, il y a lieu de considérer tous les pays participants comme ne formant qu’un seul territoire.

 

VIII. Dans l’ordre matériel, il y a lieu de développer un vaste réseau de moyens de communication facilitant la circulation des hommes, des produits et des œuvres intellectuelles.

 

IX. Dans l’ ordre intellectuel, il y a lieu de développer tous les moyens d’échanges et de communication des idées, de manière à mettre chaque peuple à même de connaître tout ce qui existe et tout ce qui se passe en dehors de nos frontières. (l’Université internationale, Documentation internationale, office central des Institutions, langue internationale, unification des méthodes et l’internationalité des unités de mesures en vue de la comparabilité des résultats.)

X. Dans l’ordre social il y a lieu en toutes matières de réunir en des fédérations ou associations internationales les associations et fédérations nationales en continuant ainsi le mouvement d’organisation et de coordination qui conduit à intégrer des éléments dans des synthèses de plus en plus étendues. La situation juridique des Associations internationales assumant conjointement avec les États, des buts d’intérêt public international doit être déterminé. (Personnification des associations internationales.)

XI. Dans l’ordre politique il y a lieu de créer un ordre international sur le modèle de l’ordre national. Il y a donc lieu de grouper les États en une réunion ou fédération mondiale, de créer un Parlement international pour trancher les conflits, une Cour de Justice internationale, un Pouvoir exécutif international chargé à la fois d’assurer la sécurité internationale et les services d’utilité publique internationale. Les rapports internationaux des États entre eux et de particuliers avec les États doivent faire l’objet d’une législation et d’une codification. »

S’il existe une loi d’ampliation, pour Paul Otlet, cela ne signifie pas que la mondialisation est un processus inéluctable, mais bien un processus qu’il faut accompagner car porteur d’une utopie : l’humanité vivant dans une harmonie globale.

Notes

[1] Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, p. 85.

[2] Ibid., pp. 443-444.

[3] Ibid., p. 444.

[4] Ibid., p. 422.

[5] Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-134.

[6] Ibid., p. 134.

[7] Ibid. , p. 134.

[8] Ibid., p. 136.

[9] Ibid., pp. 136-137.

[10] Ibid., p. 136.

[11] Ibid., pp. 137-138.

[12] Ibid., p. 139.

[13] Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, p. 108.

[14] Otlet, op. cit., p. 141.

[15] Ibid., p. 142.

[16] Ibid., p. 157.

Bibliographie

Holger Afflerbach & David Stevenson (dir.), 2007, An Improbable War? The Outbreak of World War I and European Political Culture before 1914, New York, Berghan Books.

Yves Deloye, 2006, « Introduction : éléments pour une approche socio-historique de la construction européenne. », Politique européenne, 2006, Vol. 1, N° 18, pp. 5-15.

Jean-Michel Guieu, 2012, «Éditorial : L’Europe et la paix. Jalons pour une relecture de l’histoire européenne des XIXe-XXIe siècles », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2012, N° 108, pp. 1-6.

Stanislas Jeannesson, 2014, « Léon Bourgeois aux conférences de La Haye de 1899 et 1907 : solidarisme et démocratisation des relations internationales », Histoire, économie & société, Vol. 33, N° 2, pp. 107-120.

Gary Marks, 1997, « A Third Lens: Comparing European Integration and State Building », in : Jytte Klausen & Louise A. Tilly (dir.), European Integration in Social Historical Perspective. 1850 to Present, Lanham, Rowman & Littlefield, pp. 23-50.

Paul Otlet, 1908, « La loi d’ampliation et l’internationalisme », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, n° 4, pp. 133-162.

Hubert Van Houtte, 1908, « Une loi d’ampliation. Essai sur l’évolution politique, économique, morale et intellectuelle de l’Europe moderne », Le Mouvement sociologique international, Vol. 8, N° 1, pp. 85-120, et N° 2, pp. 417-448.

Peut-on mondialiser le français médiéval ?

Le silence a duré trop longtemps, et nous prions nos lecteurs de nous en excuser. Philippe Norel était l’instigateur de ce blog. Sa mort nous a privés d’un ami et d’un collaborateur irremplaçable. Nous ne pouvons à ce jour promettre de retrouver le rythme d’avant, mais nous essaierons de publier à nouveau, de façon régulière, un billet d’histoire globale. Tant nous avons bien perçu, au fil des ans, que ce blog distille des idées en faveur d’une autre histoire.

À la fin de l’année dernière est parue en France la traduction d’un ouvrage édité initialement par les Presses de l’Université de Columbia en 2010. Curieusement, le titre en français a gardé une partie de son origine étatsunienne : French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire – au risque, peut-être, de maintenir une certaine distance avec les études globales. Composé de trente chapitres, en comptant l’introduction, ce livre entend reconsidérer l’étude de la littérature en langue française sous l’angle de la mondialisation globale [1]. Je ne ferai pas ici une recension critique de l’ensemble du livre, tellement il se révèle extrêmement riche ; et je m’arrêterai même à son premier chapitre, écrit par Sharon Kinoshita, dont le titre est à lui seul tout un programme : « Worlding le français médiéval » – ce que j’ai repris sous forme interrogative en tête de ce billet.

couvLa notion de worlding fait explicitement allusion aux recherches menées à l’Université de Californie à Santa Cruz, et au livre édité en 2007 par R. Wilson et C.L. Connery, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization. L’objectif est de tenir une posture qui « interrompt et critique une gamme d’imaginaires disciplinaires » et qui cherche « non seulement à augmenter la représentation des cultures auparavant sous-représentées ou même passées sous silence, mais plutôt à présenter les rapports toujours dynamiques entre cultures dominantes et cultures émergentes dans la spécificité de leurs contextes historiques et économiques ». Pourrait-on envisager une « mondialisation » de la littérature française au Moyen Âge ? Cette question, Sharon Kinoshita la décline sous trois angles, celui de la poétique et de la politique de translatio dans le roman du 12e siècle ; celui des traces littéraires d’une politique française dans la Méditerranée du 13e siècle ; et enfin, celui du système mondial qui sous-tend La Description du monde de Marco Polo.

Un schéma métahistorique : la translatio

Le récit peut-être le plus souvent cité est celui de Chrétien de Troyes, dans le Cligès :

« Nos livres nous ont appris que la Grèce eut le premier renom de chevalerie et de science. Puis la chevalerie passa à Rome, et avec elle la somme de la science, et maintenant sont venues en France. Dieu fasse qu’elles y soient retenues et que le séjour leur plaise tant que jamais ne sorte de France la gloire qui s’y est arrêtée. Dieu ne l’avait que prêtée aux autres, car des Grecs ni des Romains on ne parle plus du tout, tous propos sur eux ont cessé et elle est éteinte, leur vive braise. » [2]

Se met alors en place l’idée d’un déplacement de la centralité, politique et culturelle, d’est en ouest, de la Grèce vers la France, via Rome, ce qu’on retrouve au début du 15e siècle, par exemple, sous la plume de Christine de Pizan :

« Ou temps Charles le Grant, vint un moult grant clerc de Bretaigne, qui avoit nom Alcun ou Aubin ; de ce maistre aprist le roy toutes les ars liberaulz. Celui maistre, pour la grant amour qu’il vid que Charles avoit a science, et par la prière qu’il lui en fist, tant pourchaça par son sens que il amena et fist translater les estudes des sciences de Romme a Paris, tout ainsi comme jadis vindrent de Grece a Romme ; et les fondateurs de la ditte estude furent celluy Alcun, Rabanes, qui fu disciple de Bedes, et Clodes, et Jehan l’Escot […]. » [3]

On peut considérer que ce schéma métahistorique est toujours celui qui structure notre enseignement. Pourtant, comme le souligne Sharon Kinoshita, on peut trouver au 12e siècle des textes qui ne suivent pas ce schéma et au contraire, même, qui s’en jouent, et qu’elle propose de rassembler en une « matière de la Méditerranée », sur le modèle de la classification proposée par Jean Bodel au siècle suivant.

Un roman, en particulier, pourrait servir d’exemple : Floire et Blanchefleur, écrit par Robert d’Orbigny aux alentours de 1150. Le récit raconte une histoire d’amour contrarié entre Floire, prince musulman d’Andalousie, et Blanchefleur, fille de la servante chrétienne, nés tous les deux le jour de la fête des rameaux. Élevés et éduqués ensemble, ils s’aiment ; ce que le roi ne peut à terme accepter. Il décide de se débarrasser de Blanchefleur, sinon par la mort, alors en la vendant à des marchands venus d’Égypte. En échange, ceux-ci donnent une splendide coupe en or apportée par Énée de Troie jusqu’en Italie, puis volée à l’empereur de Rome pour finir entre les mains desdits marchands. Tandis que Blanchefleur arrive en Égypte où elle est vendue à l’émir du Caire, qui l’emprisonne dans son harem, Floire, désespéré, part à sa recherche à travers la Méditerranée. Il finit par la délivrer et par amour pour elle, se convertit au christianisme.

Les trajectoires des hommes et des objets s’emmêlent et brouillent les clivages habituels. La Méditerranée, loin d’apparaître comme une zone de conflits, se révèle être un véritable espace-mouvement, fait d’échanges, de rencontres et de conversions – même si, bien entendu, l’amour et le christianisme, à la fin, triomphent.

Floire et Blanchefleur

Figure 1. Floire et Blanchefleur, essai cartographique

Un acteur central : Charles d’Anjou

Selon Sharon Kinoshita, « trop souvent passées sous silence dans l’historiographie de tendance nationale, la vie et la carrière politique de Charles d’Anjou constituent un moment clé autour duquel rassembler une histoire littéraire future de la Méditerranée francophone » (2014, p. 43). En 2005, Georges Jehel a consacré un ouvrage à Charles d’Anjou, sous-titré Un Capétien en Méditerranée, mais n’ayant pu le consulter, je m’en tiendrai à des considérations limitées. Rappelons tout d’abord que Charles d’Anjou (1226-1285), fils du roi de France Louis VIII et de Blanche de Castille, devint comte de Provence en 1246, qu’il participa à la septième croisade au côté de son frère Louis IX entre 1248 et 1251, qu’il devint roi de Sicile en 1266, grâce à l’appui de la papauté, et contre la maison de Haustofen, qu’il mena la huitième croisade après la mort de Louis IX en 1270, et qu’il fut roi de Jérusalem à partir de 1277. Les Vêpres siciliennes, en 1282, marquèrent un tournant dans la politique méditerranéenne française au profit du royaume d’Aragon. Il mourut en 1285. Le téléologisme hexagonal du roman national tend à occulter ces épisodes qui brouillent les frontières : quelle place pour un roi français dont le territoire englobe l’Anjou, le Maine, la Provence, la Sicile, le Sud de l’Italie, l’Achaïe, l’Épire, Corfou… et qui se trouve tout en même temps vassal du roi de France, du pape et du roi des Romains ? Jean Dunbabin (1998) parle d’un empire, ce que discute sans totalement le réfuter David Abulafia (2000). Quoi qu’il en soit, Charles Ier d’Anjou, au faîte de sa gloire, a pu être considéré comme le souverain le plus puissant de son temps. La Sicile apparaît aujourd’hui comme une périphérie européenne. Les conflits qui se nouèrent au 13e siècle pour la contrôler montrent bien à quel point il faut inverser notre regard. La multiplication des échanges à l’intérieur de l’espace méditerranéen à partir de la fin du 11e siècle en a fait au contraire un lieu central.

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Tour_Ferrande_-_Charge_des_Chevaliers

Figure 2 & 3. Les fresques de la tour Ferrande, à Perne-les-Fontaines : on peut y voir, notamment, Charles d’Anjou, comte de Provence, recevoir une bulle pontificale de la main de Clément V, l’investissant roi de Sicile, et la bataille opposant les troupes franco-provençales à l’armée impériale menée par Manfred (source : Wikipedia)

Toutes les histoires, toutefois, n’oublient pas cette complexité. Il serait juste, en particulier, de citer l’introduction du deuxième chapitre du volume de l’Histoire de France, publiée chez Belin en 2011, consacré à L’Âge d’or capétien, 1180-1328, et dû à Jean-Christophe Cassard :

« Le roi de Paris n’est pas au XIIIe siècle le souverain de tous ceux dont les descendants deviendront un jour, sur les mêmes territoires, des Français. À cette époque, le roi n’exerce nulle autorité sur les pays situés à l’est du Rhône, et ses États sont loin de border le Rhin en Alsace, mais ils s’étendent plus avant qu’aujourd’hui vers le nord, dans l’actuelle Belgique. En outre, à la cour de Londres comme à celle de Saint-Jean d’Acre en Syrie-Palestine, un temps même à celle de Constantinople, et plus durablement au palais de Famagouste à Chypre, les élites parlent et écrivent sa langue, leurs noms rappellent “la doulce France” dont leurs aïeux procédèrent jadis. C’est assez suggérer la complexité d’une géographie humaine, linguistique, politique aux combinatoires multiples dès lors que l’on prend en considération chaque région d’une aire continentale – pour ne rien dire de ses prolongements ultramarins – perçue en ce temps comme beaucoup plus vaste qu’elle ne l’apparaît actuellement, tant la lenteur des déplacements exagère les distances parcourues et vieillit prématurément toute information reçue. Le monde occidental vit alors à la fois sur un rythme lent et à une échelle très locale dont nous n’avons plus une conscience immédiate, et sur un mode déjà mondialisé pour ses références spirituelles et par certaines réalités tangibles, le tout demeurant bridé, faute de moyens techniques vraiment supérieurs à ceux de l’Antiquité romaine, les déchirements politiques en sus. Le cadre d’ensemble comme les paysages de détail s’en trouvent résolument complexes et décalés par rapport à nos “habitus”. Il convient de présenter ces mondes “français” dans leurs multiplicités. » [4]

Sharon Kinoshita, qui s’intéresse avant tout à la littérature de langue française, signale deux poèmes de Rutebeuf dans lesquels celui-ci défendait l’engagement militaire de Charles d’Anjou. Ainsi dans « la chanson de Pouille » et « le dit de Pouille », Rutebeuf appelle les chevaliers français à s’engager soutenir Charles dans sa conquête du trône de Sicile :

« 1
Que celui qui désire la santé de son âme
écoute ce qui se passe en Pouille !
Dieu a fait don de son Royaume :
ses serviteurs ne cessent de nous l’offrir
en prêchant pour la Terre Sainte.
Tout ce que nous avons fait de mal
nous sera pardonné si nous prenons la croix :
ne refusons pas un tel présent.
[…]

7
Vavasseurs qui restez chez vous,
et vous, jeunes chevaliers errants,
n’ayez pas tant d’amour pour ce monde,
ne soyez pas insensés
au point de perdre la grande clarté
des cieux, où il n’y a aucune obscurité.
C’est maintenant que l’on verra votre valeur :
prenez la croix, Dieu vous attend. » [5]

« 2
Le sujet que je veux aborder, c’est la Pouille
et le roi de Sicile, Dieu le rende prospère !
Qui au ciel veut semer la semence du salut
aille aider ce vaillant roi si digne d’estime.

3
Le vaillant roi était comte d’Anjou et de Provence,
et il est fils de roi, frère du roi de France.
C’est clair, il ne veut pas faire un dieu de sa panse,
lui qui expose son corps pour sauver son âme. » [6]

Deux vers sont particulièrement intéressant :

« Il y a contre le roi trop d’Aumont, d’Agolant ;
le roi s’appelle Charles, mais lui manque un Roland. »

Rutebeuf reprend ici une identification largement répandue entre Charles d’Anjou et Charlemagne. Cette homonymie, qui était pour d’autres une véritable filiation, favorisait une prétention hégémonique sur la Chrétienté occidentale.

Autre exemple. En 1282, Robert d’Artois, neveu de Charles Ier, vint à Naples. Il était accompagné d’Adam de la Halle (ca.1240-1287). Même si cela reste discuté, il y aurait écrit et fait jouer Le Jeu de Robin et de Marion. C’est là également, peu après la mort de Charles Ier d’Anjou, qu’il composa, entre 1285 et 1288, un poème dans lequel il faisait l’éloge du roi défunt : « Le Roi de Sicile ». On pourrait toutefois complexifier encore davantage en rappelant l’opposition provençale à l’expansion angevine et l’existence d’une littérature en langue en occitan. Là aussi, on observe une diffusion de la langue d’oc vers l’Italie, à Gênes en particulier, où des troubadours l’utilisent, comme Perceval Doria.

Sur le plan des traductions, la Sicile n’a pas été l’Espagne. Cependant, on pourrait mentionner la traduction qui fut faite du Kitab al-hawi fi al-tibb du médecin persan Râzi (865-925). Le manuscrit arabe fut transmis à l’occasion d’une ambassade solennelle au sultan hafside de Tunis, envoyée par Charles d’Anjou. Traduit par Fargius (Faraj ben Salim) sous le titre de Liber continens, le livre de « Rhazes » s’imposa comme une référence auprès des médecins européens (cf. la conférence Jamel El Hadj).

Rhazes (illustration)

Figure 4. Illustration initiale du manuscrit du livre de Rhazes, Havi seu continens (BnF) : on peut suivre la trajectoire du livre, des mains de l’émir hafside à celles de Charles Ier, et ensuite sa traduction.

Pour terminer, rappelons simplement que dans les programmes d’histoire de classe de seconde, entre 2000 et 2010, se trouvait un chapitre : « La Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations ». Celui-ci a disparu et il y a aujourd’hui une lacune dans notre enseignement. Sharon Kinoshita aime à citer un extrait du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire : « L’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le reconnaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent ». Je ne suis pas persuadé que l’histoire « globalisante » doive devenir le support d’une morale. Mais quoi qu’il en soit, l’élargissement du cadre et la prise en considération de la complexité née des imbrications et des interrelations suffisent à faire réfléchir.

Le livre de Marco Polo : un récit de voyage ?

Le texte des Voyages de Marco Polo fut composé à Gênes en 1298, il résultait de la collaboration de Marco Polo, un marchand vénitien revenu en Italie après deux décennies passées au service de Kubilaï Khan, et Rustichello de Pise, auteur d’un roman arthurien, Méliadus. Pourtant, malgré leur nationalité, tous deux écrivirent en français, ou plutôt en franco-italien, ce qui est bien le signe que le français, au 13e siècle, dépasse largement le cadre de l’espace restreint où il est parlé. D’autres auteurs firent alors le choix de cette langue. C’est le cas par exemple du prince arménien Hayton, qui, en 1306, se rendit à Avignon afin de rencontrer le pape Clément V et y composa La Flor des estoires de la terre d’Orient, qui se terminait par un projet de reconquête de la Terre Sainte ; mais surtout le cas d’auteurs italiens comme Brunetto Latini, Livres dou tresor, ou Martin da Canal, avec Les estoires de Venises (1275). Au long du texte de Marco Polo et Rustichello, on trouve plusieurs fois l’expression « ce qui veut dire en français », signe d’une volonté d’écrire en cette langue, même si Rustichello ne la maîtrisait pas bien.

Quelle est la nature exacte de l’ouvrage ? Aucun manuscrit ne peut être considéré comme le véritable texte et il faut prendre l’ensemble des versions qui ont circulé, en français, en toscan, en latin… Or la diversité des titres révèle une certaine ambiguïté de l’ouvrage quant à son horizon d’attente : Le Devisement du monde, Le Livre du Grand Caam, Le Livre des merveilles. L’erreur de catégorisation, selon Sharon Kinoshita (2013), viendrait de l’édition imprimée réalisée en 1559 par de Giovanni Battista Ramusio. L’inscrire dans l’ensemble constitué par les récits des voyages de découverte serait un anachronisme qui n’aurait de sens que dans le cadre de l’expansion européenne entamée à la fin du 15e siècle. Il y aurait au contraire tout intérêt à recontextualiser le livre de Marco Polo dans le cosmopolitisme mongol et dans le temps d’avant l’hégémonie européenne. Sharon Kinoshita parle même d’un « empire mondial des lettres », sur le modèle de l’expression forgée par Pascale Casanova, La République mondiale des lettres. Autrement dit, il faudrait moins considérer l’ouvrage du marchand vénitien à la lueur du Livre des merveilles de Jean de Mandeville ou du Voyage dans l’empire mongol de Guillaume de Rubrouck, qu’à celle d’ouvrages extra-européens comme L’Histoire du conquérant du monde, de l’historien perse Juvaini ; Le Livre des voyages agréables aux terres lointaines, d’al-Idrisi ; et Le Livre des routes et des royaumes d’Ibn Hawqal. Il résulte directement de l’arrimage du système économique constitué par les centres urbains de Flandre, de Champagne et d’Italie du Nord, à l’ensemble du système eufrasien centrée sur l’Empire de Gengis Khan et ses successeurs, au temps de la pax mongolica.

Deux passages pourraient être mis en avant. Le premier explique l’introduction de Marco Polo à la cour de Kubilaï Khan :

« Il arriva que Marco, le fils de messire Nicolo, apprit si bien les coutumes des Tartares, leur langue, leur écriture, leur façon de tirer à l’arc que c’était une merveille. Soyez sûrs et certains qu’il connut en peu de temps plusieurs langues et quatre de leurs écritures. Il était savant et prudent à tous égards. Aussi le seigneur lui voulait-il beaucoup de bien. » [7]

La maîtrise rapide des langues et des mœurs permit à Marco Polo d’intégrer une cour caractérisée par le cosmopolitisme (Kinoshita, 2013).

Le deuxième extrait montre à quel point la figure de Kubilaï Khan occupe une place centrale dans l’ouvrage et justifie un des titres : Le Livre du Grand Khan, qui rappelle celui de Juvaini.

« Je veux me permettre de raconter dans notre livre toute l’histoire et toutes les grandes merveilles du Grand Khan qui règne actuellement et est appelé Khoubilaï Khan, ce qui veut dire en français le seigneur des seigneurs, l’empereur. Il mérite bien ce nom et chacun doit savoir que c’est l’homme le plus puissant en hommes, terres et trésors qui ait jamais été au monde et qui soit, depuis le temps d’Adam notre premier père jusqu’à aujourd’hui. Je vais vous montrer très clairement dans notre livre que ce que je vous dis est vrai – nul n’aura rien à dire – : il est le plus grand seigneur qui ait jamais été et qui soit. » [8]

La thèse de Sharon Kinoshita est particulièrement intéressante. Délaissant l’européocentrisme traditionnel, elle s’appuie sur l’ouvrage de Janet Abu-Lughod pour appeler à provincialiser l’Europe médiévale, à remettre celle-ci à sa place de périphérie du système-monde eufrasien dont le cœur, lors de la seconde moitié du 13e siècle, est incontestablement constitué par l’Empire mongol. Car c’est bien la pax mongolica qui garantit la circulation des hommes et des biens d’un bout à l’autre du continent, et qui permet à des marchands issus de la Chrétienté européenne de parvenir en Chine, et d’en revenir. Pour certains, il y avait quelque chose d’impossible dans cette histoire. Pourtant, d’un point de vue mongol, cela en deviendrait presque banal.

Dans cette vision globale, l’ouvrage de Marco Polo et de Rustichello ne serait qu’un avatar ultra-périphérique de la production intellectuelle de l’Empire mongol tandis que le choix du français, mal maîtrisé et mâtiné d’italien, révèle l’influence exercée par la France – qui apparaît ainsi comme un foyer politique et culturel de la marge occidentale de l’Eufrasie.

Notes

[1] Par mondialisation globale, j’explicite l’expression plus commune de globalisation en la mettant en perspective avec le processus de mondialisation, plus long, plus complexe, et en soulignant la spécificité de la mondialisation qui se met en place à partir de la fin du 15e siècle : la globalité.

[2] Chrétien de Troyes, Cligès, éd. et trad. par A. Micha, Paris, Champion, CFMA, 1982, vv. 28-42.

[3] Christine de Pizan, Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V [1404], éd. S. Solente, Paris, 1940, t. II, p. 47.

[4] Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette, p. 57

[5] « La chanson de Pouille », in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[6] « Le dit de Pouille » in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[7] Marco Polo, 1998, La Description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », p. 67.

[8] Marco Polo, op. cit., p. 189.

Bibliographie

David Abulafia, 2000, “Charles of Anjou reassessed”, Journal of Medieval, History, Vol. 26, No.1, pp. 93-114.

Sandro Baffi, 2008, « Martino da Canale : motivations politiques et choix linguistiques », in : François Livi (dir)., De Marco Polo à Savinio : écrivains italiens en langue française, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, pp. 35-46.

Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette.

Jean Dunbabin, 1998, Charles I of Anjou: power, kingship and state-making in the thirteenth-century Europe, Londres….

Georges Jehel, 2005, Charles d’Anjou (1226-1285) : un Capétien en Méditerranée, CAHMER Université de Picardie Jules Verne.

Sharon Kinoshita, 2007, “Deprovincializing the Middle Ages”, in : Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books, pp. 61-75.

–––––, 2013, “Reorientations: The Worlding of Marco Polo”, in : Ed. John Ganim & Shayne Legassie (dir.), Cosmopolitanism and the Middle Ages, New York, Palgrave Macmillan, pp. 39-57.

Christie MacDonald & Susan Rubin Suleiman (dir.), 2014, French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire, trad. de l’américain, Paris, Classiques Garnier.

Marco Polo, 1998, La description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques ».

Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), 2007, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books.

L’évolution de l’humanité par elle-même

Nous savons que nos ancêtres ont connu une évolution influencée par leur environnement. Mais pouvons-nous deviner, alors que nous avons entrepris plus ou moins à l’insu de notre plein gré de modifier de fond en comble les biotopes terrestres, de quoi aurons l’air nos descendants ? Les modifierions-nous d’aventure ?

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Le primate en son milieu

Jean-François Bouvet, dans son Mutants. À quoi ressemblerons-nous demain ?, relève le défi. Il procède à une utile compilation des récents découvertes scientifiques concernant notre évolution d’Homo sapiens depuis quelque 200 000 ans. Un succès de l’évolution que cette bête, passée de quelques milliers d’individus hantant la savane africaine à plus de 7 milliards aujourd’hui. Une image résume le parcours : plus besoin de chasser-cueillir, le supermarché est au coin de la rue. Nous avons bouleversé le taux de CO2 atmosphérique (+ 40 % en deux siècles), disséminé épisodiquement comme à Fukushima quelques nucléotides à longue durée de vie, cultivons des organismes génétiquement modifiés un peu partout – tant pour le soja que pour le colza, 80 % des surfaces cultivées dans le monde –, menaçons la biodiversité mondiale au point d’émuler les grandes catastrophes d’antan avec une sixième extinction… Bref nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène, de l’humain-qui-modifie-la-Terre, cela nous le savons.

Ce que nous savons moins, c’est que l’Anthropocène n’est pas qu’une ère géologique dont l’humanité serait l’agent tellurique. Elle est aussi une ère biologique dont l’Humain est acteur autant qu’objet, démiurge et victime. L’Anthropocène transforme nos corps, nous fait muter, défend Bouvet. « Songez que le 7 août 2013 à 15 h 32, le Chemical Abstract Service (CAS), autorité mondiale en matière d’information chimique, ne recensait pas moins de 72 962 494 substances différentes – et 96 de plus seulement vingt minutes plus tard… Un véritable big bang chimique ! » Dans lequel baignent nos organismes.

Récapitulons en quoi nous avons changé, à quoi ressemble ce nouvel Homo mutans qui se change lui-même ? Nous sommes de plus en plus grands ; de plus en plus gros ; de moins en moins fertiles ; de plus en plus sexuellement précoces ; et vivons de plus en plus vieux…

Souvent taille varie…

Commençons par le poncif qui veut que la taille ait toujours eu vocation à s’accroître. Pour autant que nous puissions le deviner, nos ancêtres du Paléolithique étaient… grands ! Les ossements des chasseurs-cueilleurs arrivés en Europe depuis quarante millénaires (à l’époque, les Aborigènes australiens du lac Mungo tutoient le double mètre) montrent des gaillards musclés excédant le mètre quatre-vingts. La femme de Menton (France), vieille de 20 000 ans, aurait affiché sous la toise un insolent mètre quatre-vingt-dix. C’est apparemment la Révolution néolithique qui met un terme à ces belles statures : les paysans du Néolithique mesurent en moyenne 1,60 m. Et mathématiquement, perdent en volume cervical. Ce qui, incidemment, facilite l’accouchement et participerait, entre bien d’autres facteurs, du succès reproducteur des paysans sur les chasseurs-cueilleurs.

D’autres variations de taille se devinent dans les séries statistiques. Elles peuvent être dues, comme les variations de la pigmentation de la peau, à des adaptations au climat : en règle générale, une grande taille facilite la transpiration, de concert avec une peau foncée. Au froid, mieux vaut être trapu et de peau claire pour synthétiser la vitamine D apportée par les rayons solaires. Il semble que les populations grandissent progressivement jusque vers le 12e siècle de notre ère, puis que les tailles s’effondrent de 6 cm – peut-être à l’occasion du Petit Âge glaciaire (13e-19e siècle). À partir de la seconde moitié du 19e siècle, les tailles repartent à la hausse en Europe. La conscription aide à camper des séries statistiques pour les humains mâles, et montre que ceux-ci ont gagné 12 cm en France ce dernier siècle et demi. D’autres facteurs que l’hérédité influent : les apports suffisants en nourriture lors des périodes de croissance (les quatre premières années, puis à la puberté) se révèlent déterminants – un Nord-Coréen mesurerait aujourd’hui en moyenne 20 cm de moins que son cousin de Corée du Sud, alors qu’ils auraient été de stature égale avant la Partition (1953) – ; certaines parasitoses, longtemps très répandues, peuvent aussi limiter la croissance de l’enfant ; et plus on est exposé précocement dans son enfance à un travail pénible, moins on grandit.

Famines, parasitoses, travail des enfants… Ces trois derniers facteurs affectent davantage les milieux pauvres que les riches, ce qui explique que les séries de l’école militaire de Saint-Cyr – l’élite de la Nation – donnent de meilleures moyennes que les bureaux enregistrant les soldats du tout-venant. Pour aller vite, les chiffres disponibles montrent que partout sur la planète, les Humains grandissent – aujourd’hui plus vite dans les pays en développement (Chine), moins rapidement dans des pays riches qui ont déjà connu des gains de croissance importants (États-Unis). La disponibilité en ressources alimentaires et l’allongement des études (donc le non-travail des enfants) contribuent à cette crise de croissance mondiale, qui entraîne aussi un léger renforcement de notre dimorphisme sexuel : l’écart de taille entre hommes et femmes s’accroît doucement.

Nos héritiers ? Obèses et féminisés

Non, décidément, nous ne sommes plus des Cro-Magnons. Notre nourriture devenant de moins en moins coriace, nos mâchoires se sont réduites au point que les 32 dents se bousculent dans nos bouches. Les taux de prévalence de l’obésité (pour bonne part corrélés au niveau de vie) explosent partout sur la planète, suite à une vie de plus en plus sédentaire allant de pair avec une consommation inédite et croissante de graisses, de sucres et d’un cocktail chimique qui, pour être fait de faibles doses, n’en influence pas moins un certain nombre d’évolutions : le bisphénol A diffusé par certains plastiques alimentaires et la tributyltine libérée par les tuyaux en PVC distribuant l’eau courante sont obésogènes, de même que semblent l’être les antibiotiques dispersés dans la nature suite à l’élevage intensif.

Dans un registre similaire, avec les mêmes accusés : la puberté est de plus en plus précoce. Pour les filles, depuis le milieu du 19e siècle, il a été constaté que l’âge moyen des premières règles (marquant la fin du processus de puberté) aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest est passé de 17 à 12 ou 13 ans. Les jeunes filles sportives connaissent cette étape généralement plus tardivement que leurs voisines obèses… La puberté est un processus complexe, faisant intervenir nombre d’hormones facilement perturbables : or le DDT (toujours utilisé dans le monde pour lutter contre les moustiques) comme le bisphénol A ont des molécules proches des œstrogènes. Si l’on commence juste à deviner les raisons de l’avancement de ce stade chez les filles, on se perd en conjectures pour les garçons. Seul reste le constat : leur puberté est plus précoce.

L’évolution, apparemment liée en première ligne à la pollution chimique et aux progrès de l’obésité, affecte largement les jeunes hommes. Ils se « féminisent » : pénis plus court, distance ano-génitale de plus en plus réduite, baisse du taux de testostérone. Les accusés ? Les perturbateurs endocriniens, substances entre autres très largement présentes dans les pesticides ou les cosmétiques, ont souvent des actions anti-androgène (parmi d’autres, certains ayant des actions de type œstrogène, d’autres des effets cancérigènes…). Quant à la qualité du sperme, dixit Bouvet, elle « régresse à une vitesse stupéfiante » : une étude française montre que pour la teneur moyenne en spermatozoïdes du sperme des hommes de 35 ans a décru de près d’un tiers entre 1989 et 2005. Alors que l’indice moyen de 100 millions de spermatozoïdes / mL, calculé dans les années 1950, reste la norme supposée, les prélèvements dans le monde se situent entre 60 et 50 millions aujourd’hui. Les suspects ont noms phtalates, bisphénol A et alii… L’infertilité féminine s’accroissant également (un nouveau suspect fait irruption : les particules fines polluant l’atmosphère…), en parallèle avec le report vers un âge avancé de la conception du premier enfant, nul étonnement devant les progrès fulgurants de la procréation médicalement assistée.

Vieillir, oui, mais combien de temps ?

S’il est un leitmotiv fréquemment entendu, c’est l’allongement de l’espérance de vie. Il a été extrêmement important en un siècle et demi, on le sait. Sans revenir sur tous les débats en cours, notons que si l’espérance de vie continue à croître en France, l’espérance de vie en bonne santé, elle, ne croît plus et a même tendance à baisser. Il y a une décennie que les États-Unis, et d’autres pays développés, ont suivi le même chemin. Aujourd’hui c’est l’espérance de vie, tout court, qui décline chez eux. On peut accuser les effets délétères et à long terme du tabac, ils sont indéniables, reste aussi que l’accès aux soins joue un rôle essentiel dans l’allongement de l’espérance de vie – les Russes, avec le démantèlement des soins de santé basique du système communiste, le savent bien pour en avoir payé le prix fort durant les décennies 1990-2000. D’ici à pronostiquer que le démantèlement progressif des services de santé en France devrait à moyen terme exercer un impact sur l’espérance de vie… Vous prendrez bien un report de retraite supplémentaire ?

Résumons l’essentiel : certaines évolutions (multiplication des accouchements par césarienne, qui altère la faune intestinale du nourrisson ; sélection de l’embryon permettant d’éliminer des maladies héréditaires…) sont culturelles et donc, comme le dit Bouvet, « révisables au gré de l’évolution des mœurs ». D’autres (allongement de l’espérance de vie, augmentation de la taille…) sont à relier aux conditions de vie et « sont réversibles à court terme si lesdites conditions viennent à se dégrader ». D’autres enfin (troubles relatifs à la sexualité et à l’obésité) semblent liées au moins pour partie au big bang chimique. Et on peut parier que ces mutations-là resteront acquises par nos descendants. D’abord parce que les polluants persisteront. Ensuite parce que nombre d’expériences en laboratoire ont prouvé les effets transgénérationnels de ces substances.

BOUVET Jean-François [2014], Mutants. À quoi ressemblerons-nous demain ?, Paris, Flammarion. La plus grande part de ce billet est issu de la lecture de cet ouvrage. En complément, le lecteur pourra se référer à NISAND Israël et MATTEI Jean-François [2014], Où va l’humanité ?, Paris, Les Liens qui Libèrent ; et De PUYTORAC Pierre [2014], L’Homme. Coauteur de l’évolution, Versailles, Quae Éd.

Les outils peuvent-ils nous parler du passé ? Rencontre avec Éric Boëda

Eric BOEDA

Éric Boëda est professeur de préhistoire à l’université Paris-X–Nanterre, membre de l’Institut universitaire de France, auteur notamment de Techno-logique & Technologie. Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants, @rcheo-editions, 2013.

 

Vous êtes spécialiste des outils préhistoriques, un terme qui évoque souvent la pierre taillée. Mais qu’entend-on exactement par outil ?

Ce sont des objets que l’on interprète comme étant à l’interface entre nous et l’environnement. Le terme est donc extrêmement vague, puisque ces outils peuvent être des objets naturels sans modification, ou des objets que l’on a modifiés afin de pouvoir réaliser une action. Le statut d’outil est plus lié à la façon dont on le perçoit qu’à sa réalité même. Par exemple, on sait que les singes à l’état sauvage utilisent des objets naturels en pierre, sans les transformer, comme outils pour casser une noix. En revanche ils transforment la matière végétale, en la cassant avec les dents. C’est le cas des bâtons permettant de déloger un lézard ou d’attraper des termites. Quels que soient ces objets, quand on les retrouve hors contexte, on ne sait pas que ce sont des outils. Vus entre les mains des singes, ils deviennent les témoins de cultures.

Or, pour qualifier un objet préhistorique d’outil, il faut qu’il ait été transformé. Sans cela, rien n’atteste qu’il ait pu servir. Il faut aussi que cet objet ait été conservé. Des outils ou parties d’outils ont pu être en bois, en os, en fibres végétales, en tissus animaux… Mais tout ça est périssable. Seul reste le minéral, la pierre. Et plus on remonte dans le temps, plus cela devient flou.

 

Parce que les vestiges deviennent de plus en plus rares ?

Oui, mais pas seulement. C’est aussi lié à l’idée que l’on a de ce que doivent être les premiers outils. On va souvent dire que cet objet a été un outil parce qu’il a fait l’objet de transformations, et que ces transformations sont suffisamment complexes pour que nous soyons certains que ce n’est pas la nature qui les a faites. C’est toujours très subjectif. Mettez dix archéologues autour d’un objet, et vous pourrez avoir dix analyses différentes.

 

Mais jusqu’à quand peut-on remonter dans le temps avec les pierres taillées ?

En Afrique, on en est à peu près à 2,7 millions d’années (Ma). En Chine, entre 2,2 et 2,5 Ma. Le plus ancien reste en Afrique. Mais il faut savoir qu’en Afrique de l’Est, vous n’avez pas besoin de fouiller pour ramasser de très vieux outils, l’érosion des rivières et l’activité volcanique du Rift les déterrent pour vous. Cela explique pourquoi ce terrain est très documentée. Dans les sites asiatiques sur lesquels j’ai travaillé, on devait creuser des dizaines voire des centaines de mètres de sédiments, et c’est le hasard qui permet de découvrir un site, jamais la recherche systématique, qui en est rendue impossible.

 

Ce qui revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, si on se rappelle que la densité humaine devait être alors très faible. Peut-on au moins deviner qui a fabriqué les premiers outil ?

Non. Car il n’existe aucun site associant des objets dont on soit assuré qu’il s’agit d’outils avec des restes d’homininés. À 2,7 Ma, en Afrique, on sait qu’on a plusieurs candidats possibles : Australopithèques, Paranthropes, Homo… Et le jour où vous trouverez les restes d’un homininé associés à des outils, qui vous dira qu’il n’a pas été mangé par les détenteurs de ces objets ? Cela me décourage que l’on pose toujours la question, parce qu’en l’état actuel de nos connaissances il ne peut y avoir de réponse. Il faut comprendre que plus on recule dans le temps, moins il y a de choses à dire. Ce qui n’empêche pas certains de vouloir retracer l’histoire du début de l’humanité à la manière d’une épopée.

 

Mais ne peut-on rien savoir de certain sur ces outils ? Après tout, l’archéologie expérimentale nous montre aujourd’hui comment ils pouvaient être taillés, utilisés…

Je suis moi-même expérimentateur depuis longtemps. On a beaucoup expérimenté, mais trop souvent sans réflexion. Nous n’avons généralement reproduit que des formes, réduisant ce qui est par ce qui « doit-être ». Il faut procéder à de vraies expérimentations…

 

Comme chasser le mammouth au milieu de la steppe ?

Non, pas du tout ! Une vraie expérimentation, c’est comme un test de médicament : vous définissez une opération, et vous en faites varier tous les paramètres, les uns après les autres. Prenez un caillou, et essayez de faire un tranchant. Dans le caillou, vous avez la partie qui va être travaillée, un tranchant, et la partie qui sera prise en main. Comment vous l’utilisez, comment vous le manipulez, et pour faire quoi ? Face à ces objets là, nous sommes dans la position du chimpanzé auquel on a donné un crayon en lui demandant d’écrire. Pour vraiment appréhender ces outils dans leur contexte, il faut les repenser totalement. Il faut comprendre comment ces objets ont évolué dans le temps. Ce qui nous permettra d’imaginer à quoi a pu ressembler le premier outil, et de comprendre la place qu’occupe celui qu’on a sous les yeux.

 

Ce pourquoi vous recourez à la notion de lignée…

Oui, tout à fait. Un objet peut avoir des fonctions différentes, et une même fonction peut être réalisée par différents objets. Un objet ne se définit pas par ce qu’il donne à voir, mais dans son devenir. Toute la difficulté est là. La notion de lignée fixe une échelle d’évolution d’objets successifs répondant au même principe de fonctionnement et ayant le même objectif. Vous faites une différence entre une 2 CV, une 4L, une DS, etc. Vous êtes capable de dire que ce sont des voitures, de parler de leurs caractéristiques techniques, de savoir que l’une a précédé l’autre. Un Martien qui voit une DS ne sait pas ce que c’est. La clé de voûte, c’est la mémoire. Vous, vous avez la mémoire de la lignée des voitures, vous savez à quoi ressemblait la première, et vous pouvez restituer l’action qui consiste à s’en servir, et vous pouvez anticiper les modèles des voitures du futur.

De la même façon, si je vous dis hache, vous savez que ça sert à couper le bois, qu’elle ait 10 000 ans ou qu’elle soit neuve. En revanche si je vous dis biface, là rien ne va plus. On n’en fait plus depuis 300 000 ans dans le bassin méditerranéen et sa périphérie, on en a perdu la mémoire. Et l’expérimentation nous permet de savoir comment les fabriquer, mais pas comment ils ont été utilisés.

 

Vous avez écrit que « les préhistoriens cataloguent des objets de pierre taillée, mais ce savoir cumulatif ne peut générer un savoir explicatif. Comment expliquer en effet qu’un même objet réalisé et utilisé de façon identique, soit produit en des lieux différents, sans contacts possibles, comme l’expose l’ethnologie, et en des périodes différentes, comme le montre l’archéologie ? » L’approche en termes de lignée vous permet-elle d’expliquer le paradoxe que vous soulignez ?

André Leroi-Gourhan a posé une grande œuvre à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Un des volets de sa recherche, concernant la notion de tendance, a été abandonné en préhistoire. Il n’a intéressé que les philosophes et certains historiens. Nous faisons des recherches multiples, produisons du savoir ponctuel. Ethnologue, linguiste, préhistorien, lui était capable d’aborder un problème sous de multiples facettes, ce qui nous fait défaut aujourd’hui. Nous ne voyons un objet, spécialisation oblige, qu’à travers un seul aspect. Leroi-Gourhan avait une vision globale, intégrée. Il a travaillé sur l’aspect diachronique des objets, leur évolution sur le long terme. Et il a effectivement observé que des inventions apparaissaient d’un continent à l’autre, suivaient une trajectoire parallèle, sans communication possible entre ces lieux.

C’est un problème qu’il reste à élucider, on ne peut pas se permettre de dire que ça n’existe pas. Ainsi, quand on compare la Chine, l’Afrique et le bassin méditerranéen, le démarrage est toujours le même, c’est l’utilisation d’un tranchant. Mais la partie préhensive diffère. En Afrique, on va fracturer des blocs et récupérer des éclats. Le tranchant se donne systématiquement puisque vous fracturez une matière minérale, mais la partie que vous aurez en main est aléatoire. En Asie, surprise : les premiers objets qu’on a sous les yeux, à 2,2 Ma, sont déjà façonnés. Les galets ont été sélectionnés pour leur préhension, façonnés pour aménager un tranchant. On en retire l’impression qu’en Asie, la partie préhensive a été un élément extrêmement important dès le départ.

 

Et là-dessus arrivent les bifaces, des pierres à deux tranchants souvent symétriques ?

Oui, beaucoup plus tard. 1,7 Ma en Afrique, et 0,8 Ma en Chine. Mais il faut savoir que ce qu’on appelle biface apparaît en plusieurs endroits, très décalés dans le temps. Ensuite que les densités varient. Les bifaces en Afrique de l’Est sont très communs. Ce sont les premiers objets façonnés, ils se substituent à ces premiers tranchants à la partie préhensive aléatoire et représentent au maximum 20 % de la boîte à outils – tout le reste continue à être fait d’éclats. En Chine les bifaces restent rarissimes, 0,1 %, donc 99,9 % d’outils restants faits à partir de galets. Et entre les deux, au Proche-Orient, il y a des endroits où les bifaces représentent 100 % des pièces. Et on voudrait que ce soient partout et toujours les mêmes bifaces, en négligeant ces contextes ! Sans compter que les matières varient : silex bien sûr, basalte, quartztite…

 

Certains font de la diffusion des bifaces l’indice de schémas migratoires, élaborant une théorie de peuplement qui verrait Homo erectus sortir d’Afrique et conquérir le monde…

Si on introduit le degré d’évolution de ces pièces, on se rend compte que pour une même temporalité entre l’Afrique ou le Proche-Orient et l’Europe, il existe un décalage des plus importants. Alors qu’en Afrique ou au Proche-Orient les bifaces sont à un stade de lignée avancée, en Europe à la même période les bifaces en sont à un stade technique de début de lignée. Ces données sont en faveur de la notion de convergence d’une idée technique, et non le fait de populations migratrices conquérantes générées par un nouveau type humain. Une idée technique peut très bien être empruntée par un groupe par simple contact, et être alors transformée selon des traditions techniques propres. En réalité, en ne prenant qu’un type d’objet, qui plus est fantasmé, nous sommes dans la fabrication d’une épopée et non dans une démarche scientifique rigoureuse.

 

Ce ne serait en tout cas pas une raison esthétique, comme le défendent certains de vos collègues, qui a poussé à tailler des bifaces ?

Quand on n’a rien à dire, c’est ce qu’on avance. Quand on ne comprend pas un objet, on le juge en termes esthétiques : est-il digne ou non de figurer dans une vitrine ? Maintenant, tous les objets façonnés par des artisans ont une plus-value. Sur un biface, qui nécessite plus de travail qu’un éclat, ça se voit mieux.

 

 

biface

Ces deux bifaces ont été fabriqués il y a 300 000 ans, en des lieux sans contact possible. Celui de gauche, de couleur jaune, a été trouvé sur le site d’Umm el Tlel (Syrie) – photo Éric Boëda. Celui de droite, bleu, provient du site de Petit Bost en Aquitaine – photo Laurence Bourguignon.

Selon vous, il n’est donc pas cohérent de reconstituer comme on le fait des mouvements migratoires de la lointaine préhistoire en suivant les schéma de diffusion de certains outils de pierre taillée ?

Le scénario des différentes sorties d’Afrique, de migrations d’Ouest en Est, est une histoire d’anthropologues et pas de préhistoriens. Il n’est pas innocent que les sorties d’Afrique sont toujours mises en parallèle avec l’apparition d’un nouveau bel objet, comme c’est le cas avec les bifaces et l’Homo erectus, et ainsi de suite. Les évolutions biologiques et technologiques sont supposées se confondre, et toute une évolution est alors ramenée à un seul objet.

Quand vous travaillez sur la matérialité des choses, vous voyez que c’est impossible. Dans chaque espace géographique, vous avez des identités complètement différentes. Encore plus étonnant : une même région va voir plusieurs identités se succéder, mais malgré tout, conserver un tronc commun, une identité géographique de base. Au niveau de la culture technique, nous voyons des innovations apparaître dans un groupe, puis parfois se diffuser vers un autre groupe, par contact. Mais là où des anthropologues verraient une population remplacer sa voisine en emmenant sa culture, je perçois plutôt qu’une idée technique a été captée et adaptée par la population voisine. Travailler sur la matérialité des vestiges ne confirme pas le grand récit anthropologique.

 

Votre discours n’est-il pas trop critique vis-à-vis des approches contemporaines de la préhistoire ?

J’ai participé longtemps à cette préhistoire là, mais j’en étais arrivé à m’ennuyer. Puis j’ai eu la chance de rencontrer des philosophes, des historiens, des ethnologues. Ils souhaitaient se confronter à la profondeur temporelle, à Néandertal. J’étais intéressé par leur façon de penser. Ça a été la découverte de Gilbert Simondon (1). Une voiture n’arrête pas de se transformer, tout en gardant le même principe de fonctionnement. À partir de là, je me devais d’analyser les objets différemment. Ma façon de travailler aujourd’hui est certainement mieux perçue à l’étranger qu’en France, là où il n’y a pas d’écoles constituées.

 

Comment procédez-vous ? En multipliant les points d’observations dans le monde, pour restituer les différentes lignées régionales, les mémoires oubliées d’objets dont nous supposons à tort qu’ils sont identiques ?

Il faut revenir à la sémiologie, essayer de retranscrire les intentions techniques qu’il y a derrière chaque objet. Et il faut avoir une analyse au niveau structural. Je suis comme un docteur devant un malade : je peux regarder les symptômes et les décrire ; je peux aussi les prendre en compte dans leur ensemble, et poser un diagnostic.

 

Si l’outil n’est pas, n’est plus le propre de l’homme, pourrait-on envisager néanmoins qu’il existe une coévolution de l’homme et de la technique ?

Oui, je le pense. Les chimpanzés transforment des bâtons, ils ont une certaine technicité, mais ils n’ont pas connu cette évolution. On n’a jamais vu de singe utiliser des tranchants. Ce qui est très surprenant chez l’homme, c’est la permanence des changements techniques : depuis 2,5 Ma, il n’a jamais arrêté d’innover, il a toujours cherché à modifier l’objet. C’est là à mon sens la grande spécificité humaine. L’homme a toujours cherché à modifier ses objets, les singes ne l’ont pas fait. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et quand on prend un cycle d’évolution, que j’appelle une lignée d’objets, ces lignées, dans la lointaine préhistoire, font jusqu’à 0,5 ou 0,6 Ma. Et au fur et à mesure que l’on se rapproche du présent, le temps de réalisation de ces lignées devient de plus en plus court. Aujourd’hui, on a des objets qui naissent, évoluent et disparaissent en une génération, voire moins. Sur le temps long, force est de constater que les cycles de transformation des objets deviennent de plus en plus brefs. En revanche, les hommes ne se sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont créés. D’où les lignées.

 

Propos recueillis par Laurent Testot

 

(1) Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) a traité des rapports de l’homme au vivant et de l’histoire de la technique.

 

NB : une version courte de cet entretien est simultanément publiée dans le dossier « Préhistoire : quinze questions sur nos origines », dirigé par Laurent Testot, Sciences Humaines, n° 262, août-septembre 2014.

 

L’histoire globale au Collège de France ?

Ce texte a été écrit il y a un mois dans le plaisir anticipé des échanges
qu’il susciterait entre nous et de la complicité qui anime ce blog.
La mort subite de Philippe Norel en rend la publication amère.

Origines de l'histoire globaleLe 28 novembre dernier, Sanjay Subrahmanyam inaugurait une nouvelle chaire au Collège de France (en ligne). Son intitulé, « Histoire globale de la première modernité », ne pouvait que plaire, a priori, aux auteurs de ce blog et à tous ceux, en France, qui appellent de leurs vœux le développement de l’histoire globale, dans la recherche et dans l’enseignement. Ce n’était, cependant, sans provoquer un léger étonnement devant une telle formulation. Jusqu’à présent, en effet, Subrahmanyam ne s’était guère affiché comme un historien du global, tandis qu’il passait, incontestablement, pour le maître de l’« histoire connectée » – notion qu’il a lui-même forgée en 1997.

Histoire connectée / histoire globale

L’histoire connectée, en opérant un pas de côté (« by moving laterally » [Sanjay Subrahmanyam, 2005, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, p. 11.]), est d’abord une histoire reconnectée de ce que les historiographies nationales ont disjoint. Elle désigne l’étude stéréoscopique des interconnexions entre sociétés différentes et distantes par l’analyse croisée des archives des deux bords, ce à quoi Subrahmanyam excelle grâce à son remarquable polyglottisme. Définie ainsi, l’histoire connectée serait donc une méthodologie applicable à des lieux et des temps très divers. En réalité, en prenant pour objet la mise en contact par l’abolition soudaine de la distance, l’histoire connectée découpe incidemment une période particulière de l’histoire de l’humanité marquée par l’importance de ces interconnexions : la « première modernité » évoquée dans l’intitulé de la chaire de Subrahmanyam ; le « grand désenclavement planétaire » de Pierre Chaunu. L’empan de cette période pourrait prêter à discussion, mais elle reste dans tous les cas circonscrite et ne dépasse pas la fin du 18e siècle. D’où la question de Romain Bertrand, que nous laisserons ici en suspens : peut-on faire de l’histoire connectée contemporaine ?

Pour ce qui est de l’histoire globale, si elle se délecte d’histoires connectées et peut donner lieu à d’innombrables histoires glocales (la leçon de Sanjay Subrahmanyam sur Saint-Malo, Dieppe et l’outre-mer en est un très bon exemple, 12 mai 2014), elle s’en distingue néanmoins par le projet de saisir la globalité comme dimension nouvelle de l’humanité, c’est-à-dire l’avènement du globe comme Monde, espace unique d’une humanité unifiée. Elle n’est cependant pas l’histoire totale des Annales, même si elle peut emprunter à cette dernière son approche « globalisante », les mots étant ici, malheureusement, source de confusions. En assumant l’idée qu’il existe à partir d’un certain moment une échelle globale, autrement dit planétaire, de l’histoire humaine, l’historien du global entend développer une macrohistoire qui n’est pas pour autant une histoire universelle de tous les hommes. Suite à une journée d’étude séminale tenue en mai 2000, « Penser le monde, XVe-XVIIIe siècle » à laquelle étaient présents, Sanjay Subrahmanyam, Serge Gruzinski et Roger Chartier, ce dernier soulignait bien qu’il y a des faits spécifiques à chaque niveau scalaire :

« [Paul] Ricoeur note : “À chaque échelle on voit des choses qu’on ne voit pas à une autre échelle et chaque vision a son bon droit.” II est donc tout à fait impossible de totaliser ces différentes manières de voir le monde et vain de chercher le “lieu de surplomb” d’où elles pourraient être tenues comme commensurables. La mise en garde est utile pour éviter de faux débats sur la supériorité épistémologique supposée de telle ou telle échelle d’observation : la référence accordée à l’une ou l’autre dépend de ce que l’historien veut voir. La remarque peut concerner, d’ailleurs, une même échelle d’analyse et éviter une définition univoque de l’approche micro-historique. » [1]

La dimension spatiale de l’histoire globale explique l’intérêt qu’ont pu y porter certains géographes, comme Christian Grataloup [2007, 2011]. Ce que saisit bien Joseph Confavreux lorsqu’il parle d’une « histoire sous-tendue par la géographie » dans un grand entretien réalisé avec Sanjay Subrahmanyam pour Médiapart [14 mai 2014]. Le global turn a donc sans doute un peu à voir avec le spatial turn et la remarque ironique de Subrahmanyam sur l’impossibilité d’adopter « une perspective “extraterrestre” » [p. 63], si elle est juste à propos de l’inévitable ancrage de tout historien, révèle néanmoins son rejet du regard apollinien [Cosgrove 2003] qu’illustre la gravure mise au frontispice du dernier ouvrage d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, paru en 1905.

 Reclus_L'homme et la terre_afficheFig. 1. Affiche de promotion de L’Homme et la Terre, ca. 1905

De fait, cette histoire globale n’a jamais vraiment été le champ de recherche de Sanjay Subrahmanyam. Au contraire, celui-ci ne cache pas sa réticence, voire son hostilité, à cette histoire qui ne prendrait pas appui dans un travail archivistique de première main, qui reste pour lui comme pour bien des historiens le criterium absolu de la scientificité de la recherche historique. Aussi l’intitulé de sa chaire résulte-t-il plutôt d’un compromis vis-à-vis des enseignants du Collège de France. L’« histoire connectée » aurait mal dit ce qu’était cette chaire tandis que l’« histoire globale » faisait immédiatement sens. L’histoire globale ne serait-elle donc qu’une étiquette un peu à la mode ? Ici comme ailleurs, la question est légitime et ne peut être esquivée. Il est évident qu’en France, ce courant historiographique reste encore trop maigre et trop contesté pour voir son champ bien délimité par un débat structuré.

Xénologie / cosmologie

Mais laissons ces quelques réflexions préliminaires et abordons de plain-pied cette leçon inaugurale intitulée « Aux origines de l’histoire globale ». D’emblée, Subrahmanyam l’a placée sous le signe de l’étrangeté par un parallèle entre le caractère quasi exceptionnel de nommer à une chaire d’histoire au Collège de France un étranger, et l’attention consubstantielle portée par l’histoire connectée/globale à l’étranger. Usant d’un concept peu commun, il a cherché à dégager les racines d’une histoire xénologique, qu’il entend comme ouverte à l’autre, sinon décentrée. Cette leçon, en quelque sorte, tenait donc de la quête d’ancêtres.

Sur le fond, le projet n’est pas vraiment original. Lui-même souligne que son texte s’inscrit dans le prolongement de deux articles [2005a, 2010]. Mais déjà en 1993, William McNeill avait fait remonter l’histoire globale à l’Antiquité. L’originalité de Subrahmanyam, sur ce point, a été d’introduire une comparaison de Sima Qian avec l’historien gréco-romain Polybe au lieu d’Hérodote (cf. l’article de Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China »). Les études portant sur les histoires consacrées aux peuples étrangers parlent plutôt d’ethnographie ou d’anthropologie ; alors pourquoi utiliser le concept de xénologie ? Celui-ci est emprunté aux études indiennes, où il a été introduit par Wilhelm Halbfass à propos de l’hindouisme [1981 pour l’édition allemande], puis repris, notamment, par Tapan Raychaudhuri [1992]. La xénologie désigne l’attitude adoptée face aux étrangers et le cadre conceptuel dans lequel ils sont pensés. Dans les propres travaux de Subrahmanyam, la notion de xénologie apparaît dans l’ouvrage rédigé avec Muzaffar Alam sur les récits indo-persans de l’« époque des découvertes » [2007]. En France, mentionnons les travaux de Corinne Lefèvre sur l’Inde moghole du 16e siècle, que cite Subrahmanyam [Lefèvre 2012], et l’atelier qu’elle coordonne au CEIAS avec Ines G. Županov sur « Histoires de soi, histoires des autres : questions de traduction et d’historiographie ». La mise en question du regard de l’historien et de son positionnement dans le Monde est fondamentale. De ce point de vue, l’histoire connectée mais aussi les études postcoloniales et subalternes ont beaucoup à apporter à l’histoire globale. Mais la critique n’est pas si nouvelle. Subrahmanyam évoque l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, paru en 1971 ; on pourrait aussi rappeler l’article d’Ignacy Sachs publié dans la revue des Annales en 1966 : « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde ».

« Après avoir, par son expansion, ruiné les vues ethnocentriques de certains des peuples soumis à sa domination coloniale, l’Occident s’est enfermé dans une vision de l’histoire centrée sur lui-même alors que d’autres peuples sont maintenant conduits […] à remettre en question cet européo-centrisme. » [2]

On ne reviendra pas en détail sur les auteurs convoqués par Subrahmanyam. Après Polybe et Sima Qian, on trouve, pêle-mêle, Antonio Galvão, qui a écrit un récit des découvertes du globe depuis le Déluge (Tratado dos diuersos & desvayrados caminhos, por onde nos tempos passados a pimenta & especearia veyo da India ás nossas partes, & assi de todos os descobrimentos antigos & modernos, 1555, cf. mon billet du 2 juin 2014) et Guillaume Postel, autre professeur au Collège de France et figure reconnue de l’orientalisme naissant, Giovanni Ramusio, auteur d’une synthèse novatrice sur les périples réalisés par des Européens (Delle Navigationi et Viaggi, 1550), et Johannes Löwenklau, connu pour sa traduction de sources turques (Annales Sultanorum Othmanidarum, 1580), Tabarî, auteur au 9e siècle d’une histoire universelle (Târîkh al-Rusul wa al-Mulûk, « Histoire des prophètes et des rois »), et Rachîd al-Dîn, lui aussi auteur, au 13e siècle, d’une histoire universelle (Jâmi‘ al-tawârîkh, « Somme des histoires »)… Les uns sont des penseurs de l’étranger, les autres sont des penseurs du monde/Monde. Cependant, malgré une proximité évidente, la xénologie n’est pas la cosmologie.

En retraçant la généalogie de l’histoire globale/connectée, Subrahmanyam suggère également l’idée, pour la reformuler ainsi, d’une métahistoire de la mondialisation : quelle conscience ont eu les contemporains d’un processus ancien et multiple ? C’est la question posée par Roger Chartier en 2001, reprise par Subrahmanyam :

« “Penser le monde”. Mais qui le pense ? Les hommes du passé ou les historiens du présent ? » [3]

Le sociologue britannique Roland Robertson la posait déjà au début des années 1990 [1992]. Mais Subrahmanyam n’y répond pas vraiment et s’en tient aux « historiens xénologues » dans la lignée desquels il s’inscrit, alors qu’une métahistoire de la mondialisation ne peut se limiter à l’étude des histoires passées et doit intégrer une très grande variété de documents, qui sont, au demeurant, des archives d’histoire globale – catégorie que semble complètement nier Subrahmanyam.

Pour rester dans l’Inde moghole qu’il affectionne tant, on pourrait citer l’utilisation du globe comme symbole impérial, bien étudiée par Sumathi Ramaswamy [2007] et par Ebba Koch [2012]. Ainsi sur ce portrait de l’empereur Jahângîr (*1605-1627), « le conquérant du monde », où on voit l’empereur debout sur un globe reposant sur un poisson et sur un bœuf. Le globe est de facture européenne, mais il est désaxé et centré sur l’Inde, tandis que l’ensemble évoque un mythe cosmographique musulman.

 Abu l-Hasan_1620_JahangirFig. 2. Jahângîr transperçant d’une flèche la tête de son ennemi, Malik ʿAnbar (peinture d’Abû l-Ḥasan, ca. 1620, Chester Beatty Library, Dublin)

Mais cette idéologie impériale « globale » n’est qu’une reprise de diverses traditions antiques à se considérer le centre du monde et qui est bien établie dans la géographie abbasside étudiée par André Miquel, que cite Subrahmanyam, et dont les tâwarîkh sont le pendant historique. De façon plus générale, cette région centrale de l’Eufrasie a été une concentration considérable de connexions, de circulations et d’empires qui en ont fait un foyer majeur de mondialisation qui mériterait autant d’attention que l’Europe et la Chine. C’était la conclusion de ma thèse, placée entièrement alors sous l’influence de Marshall Hodgson (sur ce dernier, cf. le récent billet de Philippe Norel, 22 mai 2014).

Mondialisation_3 scénariosFig. 3. Trois scénarios de mondialisation à partir de différents foyers de l’Eufrasie

Quoi qu’il en soit, la métahistoire de la mondialisation n’est qu’une contribution particulière à l’histoire de la mondialisation. Et la généalogie xénologique développée par Sanjay Subrahmanyam masque la nouveauté de l’histoire globale contemporaine qui consiste précisément à essayer de développer des concepts adaptés pour saisir l’espace, la société, l’économie, la culture en ce qu’ils ont de Monde. La notion d’économie-monde, utilisée par Fernand Braudel (cf. mon billet, « Un Monde d’économies-mondes », 12 mars 2013), puis celle de système-monde, sans doute plus pertinente, reprise par Immanuel Wallerstein, Janet Abu-Lughod, Philippe Beaujard (entre autres), ont aidé à penser l’histoire-Monde, même si aujourd’hui elles paraissent insuffisantes. C’est bien en cela que l’histoire globale est un chantier d’avenir.

Téléologisme, impérialisme, présentisme : la mondialisation en maux

Reste une question : pourquoi une telle réticence de la part de Subrahmanyam à l’égard de l’histoire globale ? Peut-être parce que le concept central est celui de mondialisation. Or Subrahmanyam le dit : « Je reste agnostique sur l’utilité du concept de “globalisation” » [p. 53]. Deux raisons principales sont avancées.

1) L’histoire de la mondialisation serait téléologique. L’argument revient régulièrement, on en a déjà discuté ici (cf. entre autres le billet de Philippe Norel, « Pour une histoire de la mondialisation non téléologique », 28 février 2011). Peut-on s’offusquer que les historiens cherchent à comprendre comment s’est mise en place la situation actuelle d’interconnexion des différentes parties du globe ? Non ; c’est somme toute assez banal en histoire. Il y a une dépendance téléologique qui aboutit à un récit fortement rétrodictif. Ce qui doit être distinguée d’une interprétation téléologique, qui nierait la contingence de l’histoire et une interprétation possibiliste. Si, donc, la critique porte sur la dimension unilinéaire d’un récit, alors, oui, effectivement, méfions-nous d’une histoire téléologique ; mais il semble que le polycentrisme est bien établie parmi les tenants de l’histoire globale et que nombreux sont les auteurs à avoir parlé d’« histoire des mondialisations » (cf. p.e. le billet d’Olivier Grenouilleau, « Les historiens français et les mondialisations », 11 octobre 2010), Que nous n’y soyons pas encore parvenus, en revanche, ne peut qu’être un appel à poursuivre ces travaux de recherche, et non à les saboter. Il y a une écriture de l’histoire globale à inventer.

2) L’histoire de la mondialisation serait impérialiste. Le propos, là aussi, est assez convenu. On pourrait rappeler l’article qu’avait commis Chloé Maurel en 2009 dans la revue Vingtième Siècle. L’histoire de la mondialisation serait un vecteur de l’impérialisme états-unien. Subrahmanyam s’en prend directement aux chercheurs qui travailleraient au National Bureau of Economic Research – sans les nommer. Ce centre de recherche, installé à Cambridge, est des plus importants en ce domaine aux États-Unis. Faut-il le soupçonner d’être un foyer d’un impérialisme idéologique ? En réalité, il est assez difficile de dénombrer les historiens du global qui y seraient rattachés. On pourrait penser à Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson qui en 2000 ont publié un ouvrage, When Did Globalization Begin ?, étiqueté National Bureau of Economic Research Working Paper. Leur analyse néoclassique est fondamentalement discutable, et discutée ! Il aurait sans doute été plus judicieux d’évoquer le Global Economic History Network (GEHN), basé à Londres, qui regroupe la London School of Economics, les universités de Californie, Leyde et d’Osaka, mais qu’il est difficile de taxer d’impérialisme. Toutefois, cette peur que suscite la notion de mondialisation/globalization n’est pas propre à Subrahmanyam et l’erreur commise sur l’origine même de ces notions, trop souvent liée à la libéralisation des marchés financiers à partir des années 1970, perdure trop souvent. Cependant, que le mot français « mondialisation » soit antérieur au mot anglais et qu’il date de 1904, que celui de « globalization » remonte à 1944, que ces mots aient d’abord permis d’exprimer une prise de conscience d’une mondialité nouvelle, qu’ils aient été le support d’idéologies contraires, ne suffit pas à modifier la perception commune, simplificatrice et négative, d’un processus long, complexe, multiforme [Capdepuy, 2011]. Parler, comme le fait Sanjay Subrahmanyam, de « potion magique à fort contenu idéologique » est bien l’expression d’un point de vue politique qui, aussi respectable soit-il, révèle les fragilités de son positionnement. Ce qu’on pourrait peut-être beaucoup plus redouter à propos de l’histoire globale, c’est qu’elle ne débouche sur la production d’un récit mondialiste complètement formaté pour servir de base à l’enseignement du « parfait petit citoyen du Monde ». De fait, le lien entre histoire globale et enseignement est très fort dès les années 1940 au moment de reconstruire le Monde d’après-guerre. Le premier ouvrage de « global history » a été publié en 1945 avant même la fin de la guerre [Close & Burke 1945].

3) L’histoire de la mondialisation serait présentiste. On trouverait ailleurs ce troisième argument. Dans un article publié en 2005, Subrahmanyam dénonçait également le présentisme de la New Global History, défendu en particulier par Bruce Mazlich. Là encore, la question est importante, mais ne suffit pas à discriminer l’histoire globale. La périodisation du processus de mondialisation est extrêmement débattue. Suzanne Berger a parlé d’une « première mondialisation » pour la période comprise entre 1870 et 1914. Dennis O. Flynn et Arturo Giráldez d’un côté, Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson de l’autre, se sont disputés pour savoir si la mondialisation économique commençait avec la mise en place de la connexion transpacifique en 1571 ou bien avec la convergence des prix vers 1830, John Darwin considère que la mort de Tamerlan en 1405 constitue un tournant majeur, beaucoup, très classiquement, s’en tiennent à la fin du 15e siècle avec la mise en place d’une double connexion, entre l’Europe et l’Amérique d’un côté, l’Europe et l’Asie du Sud et du Sud-Est de l’autre. Beaucoup de ces analyses font sens ; pourtant, elles n’oblitèrent pas totalement la question posée par la New Global History : quand passe-t-on d’un processus de proto-mondialisation à la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui ? On pourrait penser que la contraction de l’espace-temps n’a jamais été aussi importante que depuis Internet, mais la métahistoire de la mondialisation nous apprend précisément qu’il faut se méfier du sentiment de rupture éprouvé par les contemporains et du narcissisme à surévaluer la modernité du présent [Assayag 1998].

Je citerai à nouveau ce texte de Fernand Braudel écrit pendant qu’il était en captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Une des victoires de l’homme sur la distance et sur la nature, c’est bien le rétrécissement du monde et, par conséquence naturelle, son unité. On faisait en quinze jours hier le chemin de Caracas à Bogota, trois heures suffisent aujourd’hui avec l’avion. […]

L’humanité aura vécu pendant des millénaires cantonnée, parquée dans ses continents comme en autant d’espaces clos, dispersée en autant de planètes, a-t-on dit. Mais de planète en planète, d’aire de civilisation à aire de civilisation voisine, on a jeté des amarres (avec les siècles), établi des ponts, multiplié les liaisons utiles, échangé des biens, tout d’abord goutte à goutte : une balle de soie, des pièces d’argent à l’effigie de Néron… Peu à peu, les humanités se sont découvertes les unes les autres. Vieille histoire. Le monde ayant vécu si vite depuis lors, aujourd’hui elles se télescopent, elles échangent leurs habits et leurs civilisations. » [4]

Ou encore cet extrait d’une lettre de Nerhu à sa fille, en mars 1933, repris ensuite dans Glimpses of Word History (cf. le billet du 13 juin 2013) :

« Peut-être que le trait le plus frappant de ce siècle a été le progrès dans les moyens de transport et de communication. Le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe électrique et l’automobile ont complètement changé le monde, et ont en fait, pour toutes les fins humaines, un endroit très différent de ce qu’il avait toujours été. Le monde a rétréci, ses habitants se sont rapprochés, et ont pu se  voir beaucoup plus les uns des autres, et, avec la connaissance mutuelle, de nombreux obstacles, née de l’ignorance, sont tombés. Les idées communes ont commencé à se propager, ce qui a produit une certaine uniformité dans le monde entier. Juste à la fin de la période dont nous parlons sont apparus la télégraphie sans fil et l’aviation. Ils sont assez commun maintenant, tu as été en avion à plusieurs reprises, et a voyagé ainsi, sans beaucoup y penser. Le développement de la télégraphie sans fil et de l’aviation appartient au vingtième siècle et à notre temps. » [5]

 Au final, cette généalogie d’histoire xénophile, même s’il n’y est guère question de globalité, est une bonne leçon car par cet enseignement intégrant les autres, Sanjay Subrahmanyam ouvre une fenêtre en cette France rassie. Et puis disons-le, qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’histoire globale comme nous l’entendons, car en réalité, même sur ce blog, malgré son nom, nous ne faisons pas toujours de l’histoire globale, nous ne la faisons pas de la même manière, et on sait bien que ces distinctions entre courants historiographiques, voire même entre disciplines, ne sont que de frêles cloisons à l’intérieur d’une même maison qu’est celle des sciences humaines. Foin d’inutiles querelles de chapelles ! L’histoire globale est avant tout l’expression d’un questionnement porté par des sociétés qui s’interrogent face à leur coprésence sur un globe qui risque d’être notre cage pour longtemps encore. La problématique est cruciale, elle n’est pas unique et je me retrouve complètement dans le propos conclusif de Subrahmanyam :

« Il s’avère que dans le monde actuel, il y a un intérêt et une curiosité croissants pour ce type d’histoire, qui n’est pas voué pourtant – c’est ma profonde conviction – à remplacer l’histoire faite à une échelle régionale, nationale ou continentale, mais à la compléter. » [6]

On peut d’ailleurs penser que l’intérêt général porterait davantage sur l’histoire glocale qui fait le lien entre l’ici et le Monde, autrement dit sur les hybridations d’histoires.

PS. Un entretien réalisé par Laurent Testot est à lire dans le dernier numéro de Sciences Humaines, n° 261, juillet 2014, pp. 22-25.

Bibliographie

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Jackie Assayag, 1998, « La culture comme fait social global ? Anthropologie et (post)modernité », L’Homme, Vol. 38, N° 148, pp. 201-223.

Vincent Capdepuy, 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document n° 576.

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–––––, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard.


Notes

[1] Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, p.120.

[2] Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, p. 467.

[3] Roger Chartier, art. cit., p. 122.

[4] Fernand Braudel, 1997, « L’histoire, mesure du monde », Les Ambitions de l’Histoire, Paris, Éditions de Fallois, p. 109.

[5] Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1re éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939), p. 608.

[6] Sanjay Subrahamanyam, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard, p. 63.