Mutations du récit historique

NB : ce texte a été produit à l’occasion du colloque « Enseigner autrement », qui a eu lieu du 12 au 14 avril 2017 au lycée polyvalent François-Mansart, à Thizy-les-Bourgs, à l’aimable invitation de Joël Mak dit Mack et de ses collègues.

 

Wagahai wa neko de aru. Ceux parmi vous qui se sont intéressé à la littérature japonaise ont peut-être déjà entendu cette phrase. C’est ainsi que commence le roman Je suis un chat, de Sôseki Natsume, publié à partir de 1905. Enfant terrible de la littérature japonaise, Sôseki vit dans un Japon en proie à la modernisation, dans lequel les valeurs évoluent vite, où l’on arbore le sabre d’hier avec le smoking à la mode du jour. Sôseki est le porte-voie des modestes, des ouvriers réduits à la misère, des prostituées qui vendent leur corps dans les tripots. Et sa formule « Je suis un chat » est un coup de génie narratif, propre à soulever l’intérêt.

Il existe une multitude de procédés permettant de ranimer une attention à visée pédagogique pour l’histoire. Je vais me limiter aux procédés purement narratifs, sans me pencher sur l’exploitation des supports tels la BD historique, ou l’utilisation des dispositifs technologiques comme le jeu vidéo, ce que les autres intervenants font infiniment mieux que moi. En vingt minutes, je me propose de dresser un panorama contemporain de ces essais de réanimation narrative, en quatre épisodes :

1) Des chats et des sesterces, se mettre à la place d’un narrateur autre

2) Histoire(s) connectée(s) : reconstruire la dramaturgie

3) Boucher les trous pour réveiller l’attention : la fiction littéraire

4) Et si… on plongeait dans l’uchronie ?

 

Je vous remercie par avance de votre indulgence. Je ne suis pas enseignant, mais journaliste, conférencier et formateur pour adultes. Je n’entends pas livrer des procédés clé-en-main. Juste dresser un panorama de ce qui existe dans l’écriture des livres d’histoire, exemples de parutions récentes à l’appui, bibliographie en fin d’exposé, texte mis en ligne sur le blog « Histoire globale » dans le courant de la semaine prochaine. J’avance ce faisant l’hypothèse d’une transdisciplinarité entre enseignants, dans le droit fil de l’histoire globale, dont je préconise le développement en France.

L’histoire globale est une méthode, pratiquée aux États-Unis depuis un demi-siècle, que je caractérise par quatre éléments :

1) travailler sur la longue durée,

2) travailler sur les grandes distances,

3) pratiquer les jeux d’échelle (du micro au macro, du biographique au mondial),

4) privilégier la transdisciplinarité.

 

Il s’agit d’écrire une histoire large, aujourd’hui popularisée par Yuval Harari, l’auteur du livre Sapiens, ou Patrick Boucheron et son équipe, avec l’Histoire mondiale de la France.

La transdisciplinarité est un des quatre facteurs permettant d’analyser l’histoire à grande échelle. Quand vous travaillez l’histoire depuis l’apparition des humains, vous remontez au moins trois millions d’années en arrière. Il y a trois millions d’années, l’Afrique entrait dans l’histoire. Elle est même de loin le premier continent à le faire, mais elle n’avait pas d’archives écrites. Pour explorer cette histoire-là, il faut questionner le paléoanthropologue, l’archéologue, le physicien pour dater et bâtir des chronologies, le biologiste pour séquencer tout ça.

Plus tard, il faut intégrer d’autres événements. Les humains contrôlent le feu, inventent le langage, domestiquent plantes et animaux. Puis ils se multiplient – il va falloir solliciter le démographe. Ils inventent la ville – surgit l’urbaniste ; l’écriture – l’historien peut enfin prendre la parole ; la monnaie – on va avoir besoin de l’économiste ; les religions ? On va solliciter un curé… Euh non, plutôt un ethnologue.

Bref, vous m’avez compris. Les modes de narration que je vais proposer ne sont que relativement nouveaux, mais ils répondent à une injonction contemporaine : pour appréhender la complexité, Penser global dixit Edgar Morin (après d’autres), il faut travailler en équipes trans-disciplinaires. Un terme que je préfère à pluri-disciplinaire. Pluri-, plusieurs, il peut y avoir un chef. Dans l’esprit de l’historien, le chef est, en matière d’histoire, évidemment, l’historien. Transdisciplinaire, c’est l’équipe qui joue ensemble pour gagner le match. C’est ce que je préconise : une histoire globale, faite par des historiens, archéologues, économistes, démographes, philosophes… Travaillant à parts égales, pour détourner la belle formule de Romain Bertrand.

 

1) Des chats et des sesterces, se mettre à la place d’un narrateur autre

 

Je suis un chat… Wagahai wa neko de aru se traduirait plutôt par un Moi seigneur chat je m’impose comme tel. Le félin jauge son propriétaire avec un savoir encyclopédique, il dissèque l’éthologie des humains avec l’indifférence des intelligences supérieures et omniscientes. Son récit, à la fois distancié et d’une ironie mordante, nous plonge dans le quotidien des petites gens d’Edo, la Tokyô d’alors. Si loin dans l’espace et dans le temps. Si près dans l’expression des sentiments, dans les qualités et les petites lâchetés qui rendent universelle notre humaine condition.

Aujourd’hui, après les romanciers, les historiens explorent ce nouveau monde narratif. Alors que Corinne Pelluchon, Frans de Waal et d’autres éthologues nous appellent à prendre en compte les intelligences animales, Éric Baratay nous invite à des Biographies animales. Baratay montre deux récits, une face claire, une obscure. Un exemple :

 

Manolete face à Islero

 

28 août 1947, Linares, Espagne. Un dieu vivant se campe au centre de l’arène. Manolete est en habits de lumière. Il a révolutionné la corrida, l’a transformée en spectacle absolu. Il est à l’apogée de sa gloire. Il mourra le lendemain, après une nuit d’agonie, fauché par Islero, un taureau « sournois » qui l’a encorné à la dernière seconde. Nombre de ses aficionados, incrédules, soupçonneront qu’il a voulu se suicider dans le plein éclat de sa gloire.

Ce récit est connu. Exploitant les acquis de l’éthologie, Éric Baratay restitue le Point de vue animal. S’appuyant sur 12 photos, seul témoignage visuel subsistant de ce duel de 1947, il se fait l’écho de la douleur d’Islero, utilisant des procédés narratifs spécifiques. Le point de vue du taureau est reporté en courtes phrases « suggérant la précipitation obligée des perceptions, des émotions, des représentations face au danger, mais sans affirmer un mental rudimentaire ». En typographie de corps et justification différents, les réactions des humains, qui se montrent incapables d’interpréter correctement le comportement de l’animal, traduisant par exemple en termes de lâcheté un stress spécifique qui le plonge par moment dans un état d’apathie. Enfin des explications brèves, distillées entre crochets. De quoi associer trois ou quatre voire cinq disciplines autour d’une construction pédagogique : biologie, histoire, philosophie et français, voire espagnol… Le livre entier, à cet égard, est une mine, notamment avec la reconstitution du calvaire de Modestine, l’ânesse qui servit de portefaix à Stevenson lors de sa célèbre randonnée dans les Cévennes. Ou sa narration de la carrière de Warrior, cheval de guerre d’un haut-gradé britannique, monture qui eut le privilège, contrairement à nombre de ses congénères, de survivre à la boucherie de 14-18.

Dans ce droit fil d’une histoire « subalterne », rien n’empêche d’imaginer en géographie une histoire par les minerais qui ont fait la France, à la suite de Charles Frankel. Une histoire de l’alcool ou de la drogue qui fait le soldat qui fait la guerre, avec Charles Ridel pour le coup de rouge du poilu, avec Norman Ohler pour la Wehrmacht dopée aux amphétamines – l’occasion de souligner les dégâts opérés sur le psychisme par les psychotropes autant que par la guerre. Un exercice pédagogique qui consiste à s’imaginer à la place de l’autre, un autre enfant vivant certains épisodes. On pense forcément au Journal d’Anne Frank, mais bien d’autres expériences peuvent être mobilisées. Jusqu’à un objet qui voyage. Je conseille à cet égard, avec conflit d’intérêt puisque je partage avec l’auteur Alberto Angela un même éditeur, l’histoire de ce sesterce vagabondant dans l’Empire romain du 1er siècle de notre ère, des Gaules à la Mésopotamie, dans Empire. On peut enfin imaginer, avec une contribution de collègues en SVT, se réduire à la taille d’un insecte avec Erik Orsenna, Géopolitique du moustique, ou d’un micro-organisme, qu’il soit pathogène responsable d’une pandémie ou en charge de notre équilibre corporel, avec Ed Yong dans Moi, Microbiote, maître du monde.

Adopter le point de vue autre peut donc ouvrir de nouveaux horizons. On peut aller jusqu’à envisager de se glisser dans la peau d’autres… humains.

 

2) Histoire(s) connectée(s) : reconstruire la dramaturgie

 

L’histoire est née en tant que discipline académique au 19e siècle. Au moment où l’Europe exerçait une hégémonie sans rivale sur le globe. Au moment où les États-nations européens s’affirmait. Il lui en reste quelque chose qui tient de la maladie juvénile, le désir identitaire de faire récit national, enfermé dans ses frontières. Vous savez aussi mieux que moi à quels débats interminables nous accule cette dichotomie entre une histoire internationale et une histoire traditionnelle. L’histoire globale, par son travail sur la longue durée, est un des sous-champs disciplinaires qui questionnent ce repli dans des frontières récentes. Ici à Thizy, étions-nous inclus dans le royaume franc de l’époque d’Hugues Capet ?

L’histoire connectée est un autre de ces sous-champs disciplinaires. L’expression renvoie à une histoire qui transcende les frontières, parce qu’à un moment, ces frontières n’avaient pas de sens. Sanjay Subrahmanyam, en étudiant les Indes du temps des Moghols, se retrouve confronté à des archives en perse… Dès lors, comment comprendre les circulations, les humains et les idées du 16e siècle indien si on s’obstine à borner la réflexion en termes d’Inde et de Pakistan contemporains ? J’ai évoqué à demi-mots les travaux de Sanjay Subramanyam et de Romain Bertrand, mais je vais développer ceux d’un troisième nom de l’histoire connectée : Serge Gruzinski. Pour lui, l’histoire connectée rebranche « les câbles que les histoires nationales ont arraché », leur insuffle une énergie nouvelle.

 

Cortes et la Malinche, Lienzo de Tlaxcala

 

La première fois que j’ai lu son livre L’Aigle et le Dragon, j’ai choisi d’en rendre compte par une dramaturgie, dans un article que j’ai titré « Histoires parallèles : la guerre de Chine n’a pas eu lieu ». Cet ouvrage met en scène un drame planétaire qui a embrasé le 16e siècle. Dans les années 1515-1525, au moment décisif où l’Espagnol Hernán Cortès s’empare du Mexique aztèque, le Portugais Tomé Pires lance une opération en tous points synchrone et similaire, une annexion de la Chine. 1520, année déterminante, mais au moment où prend place l’action, année indéterminée. On sait que Cortès l’a emporté, parce que le Mexique parle espagnol et a presque oublié le nahualt, et que Pires a échoué, parce que la Chine ne parle pas portugais. Euh non, en fait, la plupart d’entre nous ignorions jusqu’à ce livre que les Portugais avaient échoué à conquérir la Chine. Les vainqueurs chinois n’ont même pas compris qu’ils avaient repoussé une tentative d’invasion. Les vaincus lusitaniens ont omis d’archiver beaucoup de documents sur cet épisode peu glorieux de leur histoire. Gruzinski, dans son récit opérant des aller-retour entre les face-à-face, Cortès vs Montezuma, Pires vs l’empereur Zhengde, nous immerge dans les regards des contemporains, alors que rien n’est joué.

Quatre équipes donc pour une pièce de théâtre planétaire : Espagnols contre Aztèques, Portugais contre Chinois. Laurent Guitton est un professeur d’histoire qui a exploité ce potentiel dramatique. En 2015, Serge Gruzinski publiait L’Histoire, pour quoi faire ?, je cite Vincent Capdepuy, avec lequel je gère le blog Histoire globale : livre « dans lequel il s’interroge sur les raisons d’être de l’enseignement de l’histoire aujourd’hui. Il plaide sur la nécessité, dans un monde global, d’une histoire globalisée, plus complexe, ouverte au Monde et moins linéaire. Dans sa réflexion, il revient sur une expérience qu’il lui a été donnée de voir, à Roubaix, en sa terre natale : une pièce de théâtre écrite et jouée par les élèves de Laurent Guitton, enseignant au lycée Jean-Rostand. » Laurent Guitton, dans un texte qu’il nous a fait l’amitié de publier sur le blog Histoire globale, analyse cette expérience et l’illustre des documents pédagogiques utilisés lors de l’expérience. il s’agissait alors de répondre au Bulletin officiel spécial n°4 du 29 avril 2010, qui amène, au lycée, en classe de seconde, pour la période des 15e-16e siècles, d’explorer le thème 4 : « Nouveaux horizons géographiques et culturels des Européens à l’époque moderne ». Je vais citer des passages de l’article de Laurent Guitton. Il écrit :

« Transmettre des innovations historiographiques de l’histoire globale à une classe composée d’adolescents de 15-16 ans, a priori peu concernés par les expériences lointaines des Espagnols au Mexique et des Portugais en Chine au début du 16e siècle, peut apparaître comme un défi risqué, une véritable gageure. [Après qu’il a expliqué sa démarche et détaillé les exercices employés, il reprend…] Quels sont les enjeux de cette expérience d’histoire globale centrée sur les logiques impériales ? [il expose les enjeux scientifiques – pour des raison de concision temporelle, je vous invite à consulter son texte pour en prendre connaissance, et je saute à sa conclusion sur…] :

Les enjeux ontologiques

Transposer un ouvrage savant ou universitaire en une expérience pédagogique pour une classe de jeunes lycéens permet de manipuler différents leviers de nature psychologique, sociologique et civique.

 

              Dimension psychologique : une histoire appropriée

– Par un processus d’appropriation : les élèves n’ont pas été dans une situation classique d’apprentissage scolaire, mais se sont mués en historiens en herbe capables par eux-mêmes d’accéder à une forme d’écriture de l’histoire, avant de voir s’incarner un illustre historien… de leur quartier !

– Par un processus d’identification personnelle aux acteurs de la grande histoire, aux héros = valorisation.

– Par un processus de déplacement : endosser l’identité d’un autre, éloigné dans le temps historique (au-delà des effets de génération) et l’espace civilisationnel : donc se mettre à la place de et en situation d’expérimenter = jeu sur l’altérité.

 

              Dimension sociologique : pour une histoire globale et croisée

– Mise en perspective d’une histoire familiale, d’un parcours d’immigration complexe, parfois/souvent lié à la colonisation-décolonisation, voire d’une situation de domination socioculturelle dans la France actuelle.

– Élèves issus de l’immigration de confession musulmane : offrir un regard distancié sur l’identité religieuse et les relations variables entre les religions (cf les Portugais catholiques considérés comme musulmans par les Chinois, des Portugais aidés par des Malais musulmans).

 

              Dimension politique et civique

– Dépasser le roman national, insuffisant à lui seul à donner du sens à leur parcours familial et social, pour une histoire globale.

– une histoire globale au 16e siècle, à comprendre comme les prémisses de notre mondialisation, comme un moment fondateur incontournable, la première modernité expliquant les dynamiques de notre mondialisation.

= offrir à un public scolaire aux origines culturelles variées une vision critique et distanciée d’une mondialisation toujours plus complexe, afin de mieux les préparer à leur futur rôle de citoyen… du monde. »

 

3) Boucher les trous pour réveiller l’attention : la fiction littéraire

 

Ossements de bisons, © Detroit public Library/Wikimedia

 

Les relations « dangereuses » entre histoire et fiction ne datent pas d’hier. Je renvoie à ce sujet au livre de Brigitte Krulic, Fascination du roman historique, où elle s’interroge sur l’usage possible du roman historique, qui est un genre aux possibilités très étendues exploité depuis deux siècles. Elle pose trois invariants pour définir le roman historique : « Il s’agit d’un récit reposant sur la liaison organique entre trois éléments : les événements historiques ; l’évocation des « mœurs » ; les aventures romanesques d’un ou plusieurs héros… Le dosage de ces trois ingrédients variant selon les auteurs. » Mais ce genre hybride est soumis à une tension. Il oscille entre fiction, donc invention, et histoire, démarche imposant des critères de véridicité. Se déploient dès lors des jeux entre une intrigue, avec ou sans personnages imaginaires, et une recherche documentaire destinée à étayer le sérieux du romancier historique. Finalement, ne retrouve-t-on pas une porosité similaire, entre une fiction probable et un passé qui se veut scientifiquement restitué dans les biographies historiques, genre plébiscité en France ? Même quand vous retracez la vie d’un illustre personnage, il y a des trous à combler, des moments où manquent les documents. Il faut tisser des déductions probables, des hypothèses pour boucher les trous. Porosité des genres : la fiction crédible est d’ailleurs le moteur du livre sur le sesterce que j’ai antérieurement évoqué. Aucun sesterce n’ayant jamais écrit ses mémoires, l’archéologue qu’est Alberto Angela ne fait évidemment qu’imaginer, reconstituer les possibles transactions que cette pièce de monnaie pouvait « vivre ». Et le roman historique est né au 19e siècle, au moment où il fallait incarner le peuple acteur de son histoire. Ses héros ont souvent été des anonymes de fiction côtoyant les grands de l’histoire, comme en attestent les livres d’Alexandre Dumas. Or la biographie historique s’essaye aussi, aujourd’hui, à restituer la vie des petites gens, des anonymes. Je citerai Ivan Jablonka,  Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, où il explore la trajectoire tragique de ses grands-parents, juifs polonais pris au piège de l’Europe dominée par les nazis.

En terme de travail pédagogique, pourquoi pas une autobiographie fictive de Catherine de Médicis, ou d’une de ses dames de cour ?, amenant à comprendre les choix opérés par cette femme de pouvoir confrontées aux guerres de Religion naissantes. Le théâtre, le jeu de rôle lui aussi peut nous plonger dans ce type de phénomène. JDR (RPG) Quand j’étais étudiant, je me souviens de parties d’un jeu de rôle sur table. Il simulait le quotidien de soldats américains envoyés sur la ligne de front au Viêtnam, de manière assez réaliste. On s’immergeait, avec notre vécu d’étudiants vivant en société policée, dans un récit très vite inhumain. Nos premiers personnages mouraient ? Les suivants apprenaient de l’expérience. Dans le contexte de ce jeu, la première fois qu’un joueur, mis dans la peau d’un soldat conduisant un camion, voit un gamin se jeter sous les roues du véhicule, il tente de l’éviter. Et toute l’escouade meurt, l’enfant étant une bombe humaine. La fois suivante, situation identique, réponse spontanée du joueur : « Je l’écrase ! » Peut-être cette fiction narrative, roman historique ou jeu de rôle, permet-elle de mieux comprendre ce qui se joue dans ce type de situation. J’en suis en tout cas convaincu depuis que j’ai appris qu’au Viêtnam, confrontés effectivement à la situation que je viens d’évoquer, les Américains avaient mis en place une « école du risque ». Une école de conduite, à l’usage des soldats, pour leur apprendre à écraser délibérément toute personne, enfant, vielle dame…, cherchant à percuter leur véhicule. Ce qui n’allait pas de soi, car tous, ou presque manifestaient des réflexes évidents d’évitement.

Il est aussi possible de prendre un animal métaphorique de notre condition humaine, tel le chimpanzé. Le procédé entier structure le livre d’Eyal Jonas, Et les chimpanzés prirent l’ascenseur. Mais je voudrais insister sur un autre procédé : celui de l’exploitation de la science-fiction.

Nous sommes confrontés à un ensemble de phénomènes sociaux et technologiques complexes et imprévisibles, leur apposons des étiquettes : posthumain, réalité virtuelle, humain augmenté, intelligences artificielles, cyborgs… Nombre de livres sont publiés sur ce thème. Pour envisager aujourd’hui les potentiels impacts de ces technologies sur notre vie, la plupart, et à mon sens les plus efficaces, exploitent les textes produits par la science-fiction, depuis le Frankestein de Mary Shelley à l’intégralité de l’œuvre de Philip K. Dick, John Brunner, Norman Spinrad et quelques autres. Je donnerai l’exemple du Pense-Bête de Fritz Leiber, nouvelle qui se situe dans un futur proche, où est inventé une boîte à communiquer. Un appareil qui s’attache à l’épaule et rappelle aux gens leur emploi du temps afin de libérer leur esprit de tâches triviales. En un rien de temps, ces machines se retrouvent greffées aux humains, collées à leur oreille, leur dictant ce qu’ils doivent faire, puis ce qu’ils doivent penser, jusqu’à constituer par leurs interactions un réseau neural intelligent qui asservit la ville. Comment ne pas retrouver dans cette fable décrivant ce qui était en 1962 un futur improbablement pessimiste le reflet prémonitoire de gated communities où régneraient des réseaux du type des Gafa ? Je vais mentionner deux livres qui, confrontés à la dificulté de penser les nouvelles technologies, recourent à un degré ou un autre à des procédés narratifs fictionnels. Laurence Devillers, dans Des robots et des hommes, développe des récits de fiction potentielle se situant dans un avenir proche, pour montrer l’impact sociétal que les machines sont susceptibles d’exercer – et on pense alors forcément au cycle des Robots d’Isaac Asimov. Charles-Édouard Bouée et François Roche campent, dans La Chute de l’empire humain, la biographie imaginaire d’une machine, de sa naissance assistée par les humains à son triomphe sur ses créateurs – et là c’est Terminator qui surgit, à l’heure où certains des promoteurs d’une intelligence artificielle « forte », c’est-à-dire consciente et autonome, recommandent d’implanter des coupe-circuits sur les entités que nous commençons à concevoir.

 

4) Et si… on plongeait dans l’uchronie ?

Un des classiques de l’histoire globale est le livre de Kenneth Pomeranz, La Grande Divergence, où il explique pourquoi l’Angleterre a opéré la Révolution industrielle, alors que la Chine échouait. En gros, l’Angleterre avait des terres dans ses colonies pour sa production agricole, et du charbon à domicile, et ces deux atouts environnementaux auraient été décisifs. Mais, ce que souligne Florian Besson dans Écrire l’histoire avec des si, la question du non-déterminisme, « Pourquoi l’Angleterre a-t-elle accompli la Révolution industrielle, et pas la Chine ? », est déjà une porte ouverte sur l’uchronie. Lorsqu’on est à un moment donné de l’histoire, jamais le futur n’est écrit. À la veille de Waterloo, Napoléon ne pouvait pas savoir que sa carrière allait s’achever, elle aurait pu continuer et l’histoire bifurquer. C’est là le principal mérite de l’uchronie – rappeler l’incertitude propre à l’histoire.

Cela engendre parfois une tension. Je pense à l’ouvrage de Joël Schmidt, La Saint Barthélémy n’aura pas lieu. Il imagine que Catherine de Médicis a réussi à empêcher les guerres de religion, en imposant sa médiation aux fanatiques des deux camps lors du colloque de Poissy. S’ensuivent quatre siècles et demi d’histoire de France, où les protestants jouent un autre rôle, religieusement prépondérant, avec l’esprit entrepreneurial qu’on leur prête. C’est d’une autre France dont on parle ? En même temps c’est la même, elle fait sa Révolution, sa IIIe République et sa Première Guerre mondiale. D’où ma question : si Catherine avait réussi sa médiation, si les huguenots n’avaient pas fui les dragonnades, aurait-on aujourd’hui le transhumanisme ? C’est là le problème de l’uchronie. Elle bouleverse tellement nos conceptions que nous avons tendance à remettre nos pensées sur les rails confortables du déterminisme sitôt passé l’aiguillage du Et si… Ce pourquoi Quentin Deluermoz, dans Pour une histoire des possibles, recommande aux historiens de se cantonner à l’étude des sources, du moment de bascule, que vous pouvez documenter, par une démarche restituant l’imprésivibilité totale des évenements au moment où ils sont vécus. Il s’agit alors de restituer les possibles futurs dans l’incertitude du présent. L’uchronie est une histoire des divergences qui auraient pu avoir lieu. La Chine aurait pu accomplir sa Révolution industrielle dès le 11e siècle, hauts-fourneaux, charbon, acier, imprimerie, papier-monnaie, elle avait tout pour cela. Des catastrophes environnementales, crue meurtrières du Fleuve Jaune, invasions des peuples des steppes, l’en ont empêchée. Aujourd’hui on sait que la Chine renaît. Se pose dès lors la question contrefactuelle : est-elle mieux armée que nous face au réchauffement climatique ?

C’est ce que postulent Naomi Oreskes et Erik M. Conway. Ils utilisent le procédé de la fiction d’anticipation pour évoquer les conséquences politiques du réchauffement. Ils imaginent qu’à la fin du 23e siècle, les sociétés occidentales se sont effondrées. Les savants chinois en font l’archéologie, reconstituent les séquences qui ont mené à leur destruction. Pour Oreskes et Conway, la force de la Chine aura été d’être unie sous un régime autoritaire, conscient des conséquences du réchauffement, qui aura pu imposer ses décisions à son peuple. A contrario, les sociétés libérales et mercantiles se sont montrées incapables d’anticiper le risque et de changer la trajectoire qui les faisait courir vers l’abîme. Il n’est évidemment pas question de se faire l’apologiste de tel ou tel type de régime politique, simplement d’avertir des travers de nos sociétés démocratiques, dans lesquelles des décisions propres à sauvegarder l’environnement sont repoussées au nom d’intérêts industriels soutenus par les lobbies. Des tests de la nocivité du Diesel aux pulvérisations de pesticides à proximité des écoles, les exemples sont nombreux. En guise de conclusion, une suggestion parmi d’autres : Et si… on faisait travailler les enfants à la rédaction d’une œuvre d’anticipation collective, sur la thématique d’une histoire de leur futur ? Histoire non seulement de renouveler le genre du « que feras-tu quand tu seras grand ? », mais surtout histoire qu’ils s’approprient les outils qui permettent de faire l’histoire, pour qu’ils en soient les acteurs.

 

Bibliographie (par ordre d’apparition)

 

Sôseki Natsume, Je suis un chat (traduit par Jean Cholley (Gallimard/Unesco, 1978)

Yuval Noah Harari, Sapiens. une brève histoire de l’humanité (traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, 2015)

Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017)

Edgar Morin, Penser global. L’humain et son univers (Robert Laffont, 2015)

Romain Bertrand, L’histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (Seuil, 2011)

Charles Frankel, Terre de France. Une histoire de 500 millions d’années (Points, 2010)

Charles Ridel, L’Ivresse du soldat (Vendémiaire, 2016)

Norman Ohler,
 L’Extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (La Découverte, 2016)

Alberto Angela, Empire. Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche (traduit par Nathalie Bouysès et Mario Pasa, Payot, 2016)

Erik Orsenna et Isabelle de Saint Aubin, Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV (Fayard, 2017)

Ed Yong, Moi, Microbiote, maître du monde (traduit de l’anglais par Christian Jeanmargin, Dunod, 2017)

Serge Gruzinski, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle (Fayard, 2012)

Laurent Testot, « Histoires parallèles : la guerre de Chine n’a pas eu lieu », Blog Histoire globale, 19 janvier 2012.

Laurent Guitton, « Enseigner la première mondialisation du 16e siècle à partir de L’Aigle et le Dragon de Serge Gruzinski », Blog Histoire globale, 2 novembre 2015.

Serge Gruzinski, L’Histoire, pour quoi faire ? (Fayard, 2015)

Brigitte Krulic, Fascination du roman historique. Intrigues, héros et femmes fatales (Autrement, 2007)

Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eu (Seuil, 2012)

Eyal Jonas, Et les chimpanzés prirent l’ascenseur (Le Pommier, 2016)

Fritz Leiber, Le Pense-Bête (première partie de Demain les loups, traduit de l’anglais par Bernadette Jouenne, Pocket, 1978).

Florian Besson et Jan Synowiecki (dir.), Écrire l’histoire avec des si (Rue d’Ulm, 2015)

Joël Schmidt, La Saint Barthélémy n’aura pas lieu (Albin Michel, 2011)

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravelou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus (Seuil, 2016)

Naomi Oreskes et Erik M. Conway, L’Effondrement de la civilisation occidentale. Un texte venu du futur (traduit de l’anglais par Françoise et Paul Chemla, Les liens qui libèrent, 2014)

Et évidemment, tout juste paru : Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 2017, dans lequel je me suis efforcé d’exploiter cette réflexion sur la narrativité.

 

Une histoire atlantique par le bas, ou une histoire mondiale tout court ? L’hydre aux mille têtes de Marcus Rediker et Peter Linebaugh

Sébastien Lecompte-Ducharme

Étudiant au doctorat en histoire, Université du Québec à Montréal

À propos de :

Marcus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2000, trad. fr. Christophe Jaquet et Hélène Quiniou, Amsterdam Éditions, 2008.

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Histoire atlantique et histoire globale, même combat ? Dans L’Hydre aux mille têtes, Marcus Rediker et Peter Linebaugh décrivent l’émergence du capitalisme à l’échelle atlantique, et sont amenés à ouvrir la porte de l’histoire mondiale. Dans cet ouvrage, ils veulent en effet montrer que les marins, les esclaves et les commoners (synthétisés par l’expression « équipage bigarré », motley crew), par leur résistance et par leur mobilité atlantique forcée, développent un projet social égalitaire et libertaire. Néanmoins, ils participent pleinement, mais malgré eux, à l’émergence du capitalisme entre le 17e et le 19e siècles (pp. 17 et 28). Surtout, ils mettent en place leurs propres réseaux atlantiques, à l’intérieur des réseaux capitalistes ultramarins. Les auteurs défendent également l’idée que la répression des mouvements libertaires et égalitaires naît de la peur de ces mêmes mouvements par l’élite (pp. 16-17). Enfin, ce qui donne une dimension résolument atlantique à l’ouvrage, outre la circulation des idées et des personnes, est la thèse du travail et des solidarités multiethniques et multiraciales.

L’Hydre aux mille têtes a d’abord paru en 2000 chez Beacon Press, un éditeur d’essais membre de l’Association of American University Presses et lié à l’unitarisme universel, un groupe spirituel syncrétique de tendance progressiste. Ce parcours illustre bien les aspects académiques et militants de L’Hydre aux mille têtes, qui a par ailleurs reçu le Labor History Book Prize, pour le meilleur livre en histoire du travail publié en l’an 2000. L’ouvrage a été traduit en espagnol, en allemand, en portugais, en coréen et en français (1). Linebaugh (2) et Rediker (3) sont tous deux des historiens états-uniens, marxistes et militants. Proches de la New Left, ils partagent leur écriture entre revues universitaires et périodiques activistes.

Les deux historiens ont également des bagages différents, mais complémentaires. Rediker, auteur de quelques livres, tous traduits en plusieurs langues, est l’artisan d’un documentaire sur la révolte servile du navire Amistad survenue en 1839. Surtout, ses intérêts de recherche tournent autour de l’époque coloniale états-unienne, du monde atlantique et de l’esclavage. Linebaugh, quant à lui, se spécialise en histoire britannique. Fait digne de mention, il a déjà enseigné à une clientèle carcérale. Posons l’hypothèse que cette expérience, manifestement liée à ses convictions sociales, a pu influencer sa perception de l’équipage bigarré. Soulignons enfin que la thèse de doctorat de Linebaugh a été dirigée par Edward P. Thompson à la Warwick University. La filiation intellectuelle est par ailleurs nettement apparente dans l’ouvrage à l’étude.

En effet, l’histoire par le bas, dont Thompson est l’un des auteurs marquants (4), se situe également dans une approche plus socioculturelle des classes laborieuses, comme elle l’était dans The Making of the English Working Class (5). Rediker et Linebaugh s’insurgent d’ailleurs de l’oubli de cette histoire du bas dans l’histoire du monde atlantique. Ils affirment que son aspect multiethnique a été occulté par la répression des mouvements populaires et par la primauté de l’histoire de l’État-nation (p. 17). Plus précisément, ils militent contre la perception des révoltes atlantiques comme phénomènes isolés (p. 291). Plus largement, ils veulent rendre compte d’un univers, multiethnique, maritime et fait de résistance et de solidarité. En ce sens, une seconde source d’inspiration est sans nul doute C.L.R. James, lui aussi marxiste et ouvert à une perspective atlantique (6). Il faut enfin souligner le renouveau, et la popularité, des études atlantiques depuis les années 1970 et surtout 1990 (7).

Le contexte de la fin du 20e siècle est certainement riche en pistes pour comprendre l’étude offerte par Rediker et Linebaugh. En cette ère post-Guerre froide, l’élite pilote plusieurs processus socioéconomiques et politiques : construction de nouveaux nationalismes en Europe de l’Est et Union européenne, dans lesquels les peuples ont peu de place. Dans la même veine, les auteurs peuvent avoir été influencés par les guerres « fratricides », notamment au sein de l’ex-Yougoslavie. En effet, la violence et le mépris à l’intérieur des classes laborieuses sont pour Rediker et Linebaugh un produit de l’élite capitaliste destiné à asseoir son pouvoir (pp. 423 426). Plus important est le statut hégémonique du capitalisme avec la chute de l’URSS. Contrairement à l’équipage bigarré de l’époque moderne qui pouvait trouver refuge ailleurs, les critiques du système au tournant du 20e siècle n’ont plus de territoire libre. Ce phénomène est certainement à lire en parallèle avec l’émergence de l’altermondialisme, critique d’une nouvelle vague de mondialisation. Ainsi, les auteurs terminent l’ouvrage sur cette réflexion contemporaine : « Pourtant les vagabonds de la planète n’oublient pas, et ils se tiennent toujours prêts, d’Afrique aux Caraïbes et à Seattle, pour organiser la résistance à l’esclavage et restaurer les communs » (p. 520). Assurément, Rediker et Linebaugh voient dans les mouvements de protestation anti-impériaux et anticapitalistes contemporains les héritiers de l’équipage bigarré. Voilà un bel exemple de dialogue entre le présent et le passé.

La démonstration des auteurs, on l’a vu, est construite autour du point de vue populaire. Comment alors donner la parole à des paysans, des marins et des esclaves, qui peut-on croire, sont pour beaucoup analphabètes ? Cette question soulève une critique importante : il n’y a ni chapitre ni section approfondissant les postures historiographiques, méthodologiques et théoriques des auteurs. Si David Armitage, lui aussi spécialiste des révoltes atlantiques, critique l’utilisation de sources provenant de l’élite (8), le problème réside davantage dans l’absence d’analyse de ces documents. En effet, dans la perspective d’une histoire des gens sans histoire, on ne peut pas honnêtement juger négativement le peu de sources provenant de groupes qui n’ont pu s’exprimer. Néanmoins, Rediker et Linebaugh se sont surtout concentrés sur des sources publiées, notamment des récits de voyage rédigés par l’élite. Les sources manuscrites, qui pourraient éventuellement être issues de l’équipage bigarré (correspondance, journaux de bord), si elles existent, sont-elles riches en information ? Disent-elles la même chose que les documents publiés ? Le chapitre sur l’abolitionniste Robert Wedderburn, notamment basé sur sa correspondance, semble répondre par l’affirmative, mais cela n’est pas si clair pour le reste de l’ouvrage. De plus, la plupart des textes publiés à partir du 17e siècle ont été réédités au cours du 20e siècle. Ce choix témoigne d’une volonté d’aller vers des documents plus accessibles, mais donne l’impression que les deux auteurs ont cherché des témoignages qui concordaient bien avec leurs thèses. Armitage n’a pas tort sur ce point (9).

Les textes d’époque ne constituent toutefois pas la principale source d’information. En effet, les études, essentiellement publiées entre les années 1950 et 1990 inclusivement, sont largement sollicitées. Elles servent à la fois à situer l’histoire du bas et l’histoire du monde atlantique, à contextualiser ou à brosser un portrait des événements. Même si les auteurs ne se positionnent pas dans cette historiographie, elle est relativement bien développée à propos de l’histoire de l’équipage bigarré. À cet égard, la critique des « oublis » mentionnée plus tôt semble adressée aux historiens de l’État-nation (p. 17). Ainsi, il faudrait voir L’Hydre aux mille têtes comme une synthèse articulée autour d’arguments revendicateurs.

Sur une note plus théorique et épistémologique, les auteurs pourraient bien s’intégrer au courant de l’histoire mondiale. En effet, la perspective atlantique sert bien une histoire des connexions et des réseaux, capitalistes ou libertaires. Ainsi, l’histoire par « en bas » apporte un élément original à l’histoire mondiale où l’agentivité prend généralement une place nettement moindre. L’analyse se situe aussi entre la prise en compte des grandes vagues, c’est-à-dire la montée du capitalisme, et les détails d’individus de l’équipage bigarré. De même, si la trame chronologique suit essentiellement les moments-clés de l’histoire traditionnelle par le haut (révolution anglaise, colonisation, révolution américaine, abolitionnisme), la perspective demeure celle du bas, notamment par la relation des événements liés à la contestation populaire. Par exemple, on étudie les mouvements de l’équipage bigarré en 1647 plutôt que la mise en place de la République anglaise en 1649. Dans la même veine, les « grands » personnages historiques, de Shakespeare à Thomas Paine, ne sont pas occultés, mais deviennent des figures du capitalisme et de la répression et des personnages secondaires du récit (10). Cela n’empêche pourtant pas Armitage de critiquer l’absence de l’élite, « menacingly nameless and faceless » selon lui. La place des femmes constitue un avantage de l’histoire du bas et les deux historiens ne les négligent pas : elles participent activement aux révoltes, tant en geste qu’en idées, et elles ont une identité propre, quoiqu’elles sont souvent les épouses d’autres révoltés ou des servantes. Enfin, l’analyse par le bas est, tout comme le maître Thompson, teintée du marxisme des auteurs (pp. 36-37). Ainsi, la montée du capitalisme est considérée sous l’angle de l’expropriation (p. 29). Cela conduit également Linebaugh et Rediker à voir le projet libertaire et égalitaire de l’équipage bigarré comme une lutte de classe plutôt qu’un combat pour le maintien de leur mode de vie. En outre, l’équipage bigarré est présenté comme étant en quelque sorte précurseur du communisme : « La rencontre de Winstanley et de Blackhouse aida le premier à formuler une réponse nouvelle et différente à la crise : il prôna la mise en commun des terres et des biens et devint un théoricien des communs » (pp. 211-212).

Construit autour des révoltes et des projets égalitaires et libertaires des commoners, des marins et des esclaves, l’ouvrage suit une trame chronologique qui part de la colonisation de la Virginie au début du 17e siècle jusqu’au mouvement abolitionniste britannique au 19e siècle. Commençant sur les côtes américaines, le récit s’attarde ensuite sur les mouvements anglais, tout en analysant les univers ultramarins que constituent l’esclavage et le travail maritime. Le monde atlantique est ainsi cerné.

Le chapitre 5, intitulé « L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’État maritime » tient un rôle charnière. D’abord, le territoire abordé, l’océan, est résolument atlantique et donc propice à une histoire mondiale. Ensuite, il permet le passage à l’étude de la côte américaine de l’Atlantique, tant chez les esclaves des Caraïbes que chez les colons du continent. Ce mouvement aboutit à la Révolution américaine, d’abord menée par le bas et vue comme lançant les révolutions atlantiques. Enfin, retour dans l’Angleterre du 19e siècle où on constate la victoire des partisans de l’abolition de la traite des esclaves, quoique sous une forme plus capitaliste, et la fin de la solidarité multiethnique qui a caractérisé l’équipage bigarré.

Si le livre suit une trame assez linéaire, quoiqu’avec des bonds dans le temps, la structure interne des chapitres permet des allées et venues dans le passé. Rediker et Linebaugh commencent généralement en évoquant une histoire individuelle, puis présentent la trame événementielle liée à un moment précis et le projet égalitaire et libertaire défendu par les protagonistes de l’équipage bigarré. Le contexte historique est parfois assez précis, alors qu’à d’autres moments, il semble plus général, comme pour les enclosures. Cela est peut-être la trace d’une volonté de s’adresser à un public moins académique. La répression est souvent abordée dès le début du chapitre, ce qui permet d’amoindrir la teinte romantique de l’ouvrage. Néanmoins, cela conduit à voir l’échec des projets du bas comme étant inéluctable. Voilà certainement un effet de la posture marxiste des auteurs, mais aussi des sources provenant de l’élite. Est-ce à ce point une défaite complète des idées égalitaires et libertaires du « peuple », malgré leur survie ? La forme moins linéaire des chapitres permet également d’insister sur la dimension transatlantique de l’équipage bigarré. En effet, on mentionne occasionnellement l’inspiration directe ou symbolique d’un personnage abordé dans un chapitre précédent pour l’événement analysé. Sinon, il est souvent question de l’héritage des révoltes et des idées qui ont habité les acteurs historiques. Cela est évoqué par exemple pour la Révolution américaine (pp. 354-355).

Par ailleurs, certains chapitres sont résolument atlantiques (chapitres 5 et 8), alors que d’autres se concentrent davantage sur un pôle (chapitres 2 et 4). Cela étant dit, les contours de l’Atlantique proposés sont essentiellement britanniques. Si ce choix est méthodologiquement et historiquement défendable, il n’est aucunement justifié. Il s’agit peut-être de rendre compte de la multiethnicité atlantique par le bas. Ce faisant, il est moins question des rencontres entre empires coloniaux et, en filigrane, d’État-nations. Cela dénote une attitude plus critique avec l’histoire des États-nations. Paradoxalement, l’étude reste toutefois centrée sur un seul État-empire. Dans ce contexte, il aurait été fort à propos de voir si des Espagnols, des Français ou des Portugais faisaient aussi, en quelque sorte, partie de cet équipage bigarré « anglais » ou encore s’ils avaient le « leur ». Plus simplement, la facette britannique demeure la spécialité des auteurs, en plus d’être au cœur de l’historiographie du monde atlantique (11). Enfin, soulignons les références occasionnelles à la métaphore de l’hydre dans les discours de l’élite, puis du peuple au 19e siècle. Cet usage permet de rappeler élégamment une partie de la thèse des auteurs, soit la peur qu’ont les élites capitalistes des mouvements égalitaires et libertaires.

L’autre versant de cette thèse est que les paysans, les marins et les esclaves ont développé dans la sphère atlantique une alternative libertaire et égalitaire au capitalisme. Selon Rediker et Linebaugh, la résistance de l’équipage bigarré n’est pas utopique, mais basée sur leur expérience (pp. 166 et 434). Le protestantisme, particulièrement l’anabaptisme, serait un terreau idéologique fertile pour fomenter la contestation populaire (les empires catholiques seraient-ils exclus de facto de cet atlantique révolutionnaire ?). En outre, la survie des idées libertaires et égalitaires au sein du peuple, malgré la répression et la montée du capitalisme qui suit ces échecs du bas, s’explique par le mouvement des idées le long des côtes atlantiques (pp. 180, 256, 259 et 520).

Cette idée est intéressante, mais constitue une limite à la prise en compte de l’agentivité. En effet, selon cette perspective, c’est le capitalisme atlantique qui permet au mouvement contestataire de se déplacer et non la volonté de l’équipage bigarré. Une dernière conclusion, qui apparaît plus clairement à mesure que le récit avance, porte sur les conséquences des échecs d’un mouvement populaire multiethnique : le racisme et le nationalisme (pp. 150, 310-311, 423). En effet, selon les deux historiens, l’avènement du nationalisme, né du capitalisme, met fin à l’universalisme promu par l’équipage bigarré et surtout, la rupture de la solidarité de classe à l’échelle mondiale (pp. 426 et 490). En ce sens, Linebaugh et Rediker semblent postuler implicitement qu’il existe deux formes de contrôle des idées subversives : la répression violente, largement abordée, mais aussi la recomposition sociale, qui a presque sonné le cas aux idées de l’équipage bigarré (aurait-elle survécu sous le slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?). Cette idée très stimulante mérite certainement un approfondissement ultérieur.

Comme l’affirme David Armitage, Rediker et Linebaugh se portent à la défense de l’équipage bigarré (12), notamment en montrant que la résistance au projet capitaliste est la norme (pp. 56-58). Armitage est-il trop dur envers les auteurs ? Il serait peut-être plus juste et nuancé d’affirmer qu’il y a une alternance de moments d’effervescence et d’apaisement. Les deux historiens nient également toute forme de hiérarchie ou de « proto - » classes sociales, par exemple chez les Amérindiens (p. 58), qui sont étonnamment peu présents dans l’ouvrage. Dans la même optique, le traitement de la piraterie comme société égalitaire et démocratique est peu appuyé par des sources. L’idée est intéressante, mais peu convaincante. De plus, le cadre d’analyse marxiste semble mener les auteurs à voir où le communisme aurait pu naître, bien avant le 19e siècle. Cela dit, comme Marx, l’Angleterre demeure le point névralgique de ce projet alternatif. Cela explique aussi le choix d’analyser l’Atlantique britannique, ce que Armitage souligne sans toutefois commenter (13). La décision d’aborder seulement la facette anglaise de l’Atlantique révolutionnaire donne finalement l’impression d’un univers plus maritime que réellement atlantique. Si les révolutions haïtiennes et françaises sont mentionnées, qu’en est-il des possibles inspirations en provenance des autres empires coloniaux ? Ne se révoltent-ils pas ?

En ce sens, Rediker et Linebaugh se situent dans une histoire partiellement globale : une histoire des connexions dans un cadre supranational, mais centré sur un seul État-empire. Il s’agit peut-être là d’un problème d’accès aux sources d’autres langues pour des historiens qui ne sont peut-être pas polyglottes, un frein majeur à l’histoire mondiale. De plus, soulignons que le versant africain de l’Atlantique occupe la part congrue : les esclaves sont bien présents, mais leur continent d’origine l’est beaucoup moins. Néanmoins, la maîtrise de plusieurs historiographies et de l’histoire de nombreux territoires constitue une limite importante à l’histoire mondiale (14).

En définitive, l’histoire atlantique et l’histoire mondiale s’écrivent de multiples façons. Malgré certaines lacunes, L’Hydre aux mille têtes fait certainement partie de ces mouvements historiographiques, même si Rediker et Linebaugh ne se revendiquent pas du second.

 

Notes

(1) Beacon Press. History and Mission ; Unitarian Universalist Association.

(2) Peter Linebaugh, Departement of History ; PM Press, Peter Linebaugh.

(3) Marcus Rediker: Historian, Writer, Teacher, Activist (9 mars 2016).

(4) Christian Delacroix, « Acteur », in Christian Delacroix et al., Historiographies II. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 657.

(5) Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988, 791 p. ; Stéphane Van Damme, « Cultural Studies » dans Christian Delacroix et al., Historiographies I. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, pp. 92-93 ; David Armitage, « The Red Atlantic », Reviews in American History, vol. 29, n° 4, 2001, p. 480.

(6) CLR James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, 402 p.

(7) Allison Games, « Atlantic History; Definitions, Challenges, and Opportunities », American Historical Review, vol. 111, n° 3, 2006, p. 744; Cécile Vidal, « Pour une histoire globale du monde atlantique ou des histoires connectées dans et au-delà du monde atlantique ? », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 2, 2012, p. 392.

(8) Armitage, op. cit., p. 482.

(9) Armitage souligne aussi cette idée, quoique dans un contexte plus large, ibid., p. 483.

(10) Ibid., p. 482.

(11) Games, op. cit., p. 744.

(12) Armitage, op. cit., p. 482.

(13) Armitage soulève également cette idée, ibid., p. 480.

(14) Games, op. cit., p. 751.

 

In memoriam : William H. McNeill (1917-2016), pionnier de l’histoire globale

Il était un géant parmi les historiens. William H. McNeill est décédé vendredi 8 juillet 2016 à Torrington (Connecticut, États-Unis), à l’âge de 98 ans. Père fondateur de la World/Global History, ce pionnier laisse lui derrière une œuvre immense.

William H McNeill

En 1963, William H. McNeill publie The Rise of the West. A History of the Human Community aux Presses de l’Université de Chicago, fruit d’une décennie de travail. Il y étudie l’histoire humaine, à l’échelle du Monde, sur cinq millénaires. Dès sa sortie, l’ouvrage est acclamé par la critique. Il est couronné par le prix National Book Award, catégorie histoire. Dans l’influent New York Times, l’historien Hugh Trevor-Roper ne tarit pas d’éloges, y voyant « le livre le plus savant, le plus intelligent, le plus stimulant, le plus fascinant jamais rédigé. » Cet imposant pavé de plus de 800 pages se vendra à 75 000 exemplaires dans la décennie qui suit.

William H. McNeill n’est pourtant pas le premier à se colleter à une histoire d’ampleur planétaire. Arnold J. Toynbee (A Study of History, 14 tomes, publiés entre 1934 et 1961), Oswald Spengler (Le Déclin de l’Occident, 2 tomes, 1918 et 1922) ou Herbert G. Wells (The Outline of History, 1920), pour ne citer que les plus connus, se sont déjà livrés à cet exercice. La différence est que les travaux de William H. McNeill feront école, amenant des générations d’étudiants à porter un nouveau regard sur l’histoire des autres. Ils encourageront d’autres historiens, d’abord anglo-saxons, puis espagnols, allemands, japonais, indiens, chinois, africains, arabes, et même aujourd’hui français…, à explorer la nouvelle voie d’une histoire mondiale « à parts égales ».

 

L’histoire globale comme un antidote

Comme l’essentiel des sciences humaines, l’histoire académique a été conçue au 19e siècle, une époque où l’Europe dominait le monde, par ses empires coloniaux et ses politiques d’influence sur les rares États qui échappaient à sa mainmise directe. Les minorités raciales étaient priées de se tenir au service du Blanc, les femmes n’avaient nulle voix au chapitre. Cette histoire académique était souvent raciste. Elle bâtissait notamment des récits nationaux fondant la légitimité des conquêtes – le mythe de Charles Martel écrasant les troupes « arabes » à la bataille de Poitiers en fournit un exemple… Comme toute histoire en train de s’écrire, elle était subjective : elle entendait expliquer le présent à la lumière du passé. Le présent manifestait une supériorité militaire et géopolitique écrasante de l’Occident. D’où une histoire téléologique, s’efforçant de déterminer le ou les facteurs qui avaient amené à cet état de choses – dont on ne pouvait deviner à l’époque qu’il serait transitoire.

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William H. McNeill, comme il le souligne dans sa préface à l’édition révisée de The Rise of the West, sous-titrée With a Retrospective Essay (publiée en 1991, University of Chicago Press), voyait ce livre comme un antidote aux vision d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee (pour lequel il conserva toute sa vie un très grand respect). Dans leurs ouvrages respectifs, ces deux auteurs concevaient les civilisations comme des entités autonomes voire figées dans leur essence – même si, dans la vision organiciste d’Oswald Spengler, une civilisation était tel un être vivant, croissant vigoureusement avant de décliner et de s’éteindre. Dès cet ouvrage de 1963, William H. McNeill ambitionnait de revoir à nouveaux frais l’histoire, de la libérer du déterminisme eurocentré. Il confesse que la première édition était entachée de défauts – ne serait-ce que parce que les sources disponibles à cette époque surévaluaient systématiquement le rôle des Européens dans l’histoire mondiale.

En 1991, les travaux de William McNeill et de ceux qui l’avaient rejoint avaient entraîné la fusion de nombre de département d’area studies (des laboratoires d’enseignement supérieur spécialisé dans l’étude d’aires culturelles données) autour de cursus généraux en World History. Des chercheurs influents avaient produit des études séminales… L’histoire mondiale n’était désormais plus documentée ni enseignée de la même façon. Il y avait eu un avant et un après The Rise of the West – même si cet ouvrage, relu après le nettoyage historiographique qu’il avait contribué à engendrer, semble désormais souffrir, à son tour, d’eurocentrisme, car rédigé à la lumière de sources qui étaient alors, à l’époque, forcément eurocentrées.

 

Aux sources des histoires connectée et environnementale

Le grand apport de The Rise of the West a été de s’attarder sur les données démographiques (élaborant une démarche réellement transdisciplinaire), de prendre en compte le temps long et les grands espaces (cinq millénaires d’histoire, le Monde pour terrain), de procédéer par jeux d’échelles et de souligner ainsi que la dynamique de l’Occident était au plus vieille de cinq siècles. Que cette dynamique s’était nourrie des apports orientaux. Et que les civilisations, comme les gens, ne vivaient qu’en échangeant, que ce soient des biens, des coups, des gènes ou des germes. « Le moteur des changements sociaux, insistait William H. McNeill, est le contact avec des étrangers dépositaires de techniques nouvelles et non familières. (…) On ne peut concevoir d’histoire mondiale qui ne prenne pas en compte la circulation des idées et des techniques. » Ce faisant, William H. McNeill ne faisait pas que rédiger le premier ouvrage, à proprement parler, d’histoire globale. Il semait aussi les graines à venir d’une histoire connectée magnifiquement relayée par Jerry H. Bentley, et aussi celles d’une histoire environnementale, incarnée aujourd’hui, entre autres, par son fils John R. McNeill, avec lequel il a cosigné, en 2003, le superbe et synthétique essai d’histoire mondiale environnementale The Human Web: A Bird’s View of World History (W.W. Norton & Company).

COUV Le temps de la Peste_WH McNeill_Histoire_mondiale

COUV La Recherche de la puissance_WH McNeill_Histoire_mondiale

 

 

 

Né à Vancouver (Canada), William H. McNeill a passé les quarante ans de sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Université de Chicago (1947-1987), signant une vingtaine de livres. Mentionnons juste deux d’entre eux, qui ont eu la chance insigne (à l’inverse de The Rise of the West) d’avoir été traduits en français – même si ils sont épuisés). Plagues and Peoples (Anchor Press Book, 1977), a été traduit par Claude Yelnick sous le titre Le Temps de la peste. Essai sur les épidémies dans l’histoire (Hachette, 1978). Et The Pursuit of Power: Technology, Armed Force, and Society since A.D. 1000 (The University of Chicago Press, 1982), est devenu, traduit par Bernadette et Jean Pagès, La Recherche de la puissance. Technique, force armée et société depuis l’an Mil (Économica, 1992). Ces deux ouvrages développent un regard complémentaire, quasi biologique, des évolutions des sociétés, que ce soit à travers le prisme des épidémies ou celui de la technologie guerrière. Ils n’ont pas pris une ride et s’imposent comme des classiques fondateurs d’une histoire environnementale innovante, prise au sens large. Respect.

 

 

Manille, 1577 : Montaillou mondialisé

Recension avec un peu de retard…

RemordsRomain Bertrand, 2015, Le Long Remords de la conquête, Paris, Seuil.

Le dernier livre de Romain Bertrand n’est pas un livre d’histoire globale. Il l’affirme avec la plus grande netteté et se positionne pleinement dans le champ de l’histoire connectée. Ceci pourrait paraître une vaine querelle d’étiquettes, et je souscrirai volontiers à la remarque, ayant souvent dénoncé les cloisonnements interdisciplinaires, et donc, a fortiori, intra-. Mais l’histoire globale reste méprisée. De ce point de vue, le positionnement de Romain Bertrand a le mérite de l’honnêteté : l’histoire globale lui paraît fumeuse, et ce qu’il apprécie, c’est d’être au plus près des hommes. Il n’a pas l’intention « de prendre la parole à la place des acteurs, mais plutôt d’habiter avec la même intensité chacun des lieux de leur parole » (p. 25). Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase du géographe André Allix, citée par Lucien Febvre : « … quand il écrit : “Avant tout, c’est dans la vie qu’il faut vivre, et c’est la vie qu’il faut faire connaître”, – il me pardonnera bien de ne pas me sentir d’aise. Et même de le compromettre tout à fait en l’inscrivant, une fois de plus, sur notre livre – aux Annales »[1]. Nul doute que Romain Bertrand y a sa place. Par la posture historiographique comme par la qualité d’écriture.

Spadassin de l’histoire connectée, disciple d’Ockham, il entend bien faire le ménage parmi les artefacts qui encombreraient l’histoire globale et la « délester des entités monumentales – Empires, Cultures, Religions ». Je ne suis pas sûr que ces concepts soient particulièrement le propre de ce type d’histoire, et c’est donc plutôt une certaine historiographie, laissée dans l’ombre, qui serait visée ici. Sa définition de l’histoire connectée n’en est pas moins belle et précise : « Ses principes sont déjà connus : centrée sur l’ici et le maintenant de l’interaction, attentive à la contingence de son déroulement comme à la polysémie des identifications qui s’y donnent cours, ouverte à l’examen sans préjugé des sources extra-européennes, soucieuses d’inventorier aussi bien les discordances de coutumes que les analogies de pensée entre les mondes en présence, l’“histoire connectée” s’offre tel un remède à ces vastes fresques qui, sous couvert d’aller partout où l’Europe a cru aller, enjambant les siècles et les continents, réifient les Cultures et entonnent l’hymne guerrier de l’incommensurabilité. Le risque existe, pourtant, qu’à trop mettre l’accent sur les “circulations” sans en signaler les contraintes, à trop emboîter le pas à ces voyageurs qui ont goulûment fait le récit de leurs voyages, se trouve réhabilitée, en guise d’histoire critique des “expansions”, la glose facile des littératures du lointain. Ce serait alors, à nouveau, histoire de doctes et de diplomates, parcourant sans entraves un globe sans relief.

Pour parer à ce danger, il faut réduire la focale de l’analyse, tailler serré l’espace et les chronologies du récit, cheminer au rythme des acteurs sans chercher à en dire plus qu’ils n’en savaient. » (p. 25)

Romain Bertrand défend une forme d’atomisme qui ramène tout à l’échelle humaine. Cet humanisme est généreux ; faudrait-il pour autant considérer que les États, les cycles économiques, les classes sociales, les mouvements littéraires ne sont que chimères ? La critique, sur le plan ontologique, est importante et appelle une réponse qui dépasserait ce simple compte-rendu. Je m’en tiendrai plutôt ici à un objectif que semblerait se poser Romain Bertrand, même si ce n’est qu’esquissé entre deux phrases : « aider à presser le pas » du mariage entre l’histoire globale et la micro-histoire. C’est le projet de « microhistoire globale ».

Cette histoire connectée parvient-elle à mieux envisager l’articulation du micro- et du macro- ?

L’ouvrage est né de l’archive : l’enregistrement d’un procès d’un enfant, Diego de Ávila, accusé de sorcellerie, à Manille, en 1577. À partir de là, Romain Bertrand s’est attaché à identifier tous les acteurs d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, à en cerner le rôle et à comprendre les raisons de leurs actes : l’Enfant, qui aurait participé avec deux « sorcières » indiennes à l’empoisonnement et qui, surtout, aurait raconté avoir rêvé de démons et d’un gouverneur dévoré par les vices ; le Gouverneur, précisément, Francisco de Sande, qui n’a pas participé à la conquête, puisqu’il n’est arrivé aux Philippines qu’en 1575, et qui se lance dans une politique de remise au pas de ce territoire lointain ; les Frères, de l’ordre des Augustins, Alonso Jiménez et Alonso Gutiérrez, qui sont porteurs d’un discours critique de la conquête et du pouvoir temporal qui pourrait avoir influencé les « visions » de l’Enfant ; et les dites « Sorcières », Inés Sinapas et Beatriz, à qui Roman Bertrand tente de redonner une vision autonome, notamment dans les pratiques rituelles, par-delà le biais des traductions et des interprétations espagnoles de l’époque. Je n’en détaillerai pas davantage l’analyse, très fine, qui amène le lecteur au cœur du travail de l’enquête historique. Disons simplement que c’est un immense plaisir de lecture, et qui fait naître un regret, celui de ne pas avoir été là, aux côtés de l’auteur, dans le déchiffrement de toutes ces archives.

Attardons-nous davantage sur la conclusion. L’affaire est un lieu de contact, où plusieurs mondes s’entrecroisent, s’entrechoquent, comme l’écrit Romain Bertrand. Et l’enjeu historiographique est bien là : « L’essentiel du programme théorique et descriptif d’une ethnographie historique des situations de contact entre sociétés distantes […] consiste donc, dans le temps de l’écriture, non seulement à démultiplier en les dépliant les mondes que les archives de la Conquête unifient en trompe-l’œil, mais aussi à les repeupler d’une myriade d’êtres invisibles escamotés de ce récit tronqué du passé qui s’est paré – en toute immodestie – du nom de Modernité » (p. 311). Il en vient ainsi à plaider pour une histoire-mondes. La formule est plutôt heureuse, mais interpelle.

Outre le fait qu’elle semble contrevenir à la règle posée à l’initial, à savoir de ne pas s’encombrer d’objets trop grands, la notion de « monde » ne reçoit pas de définition précise, ou du moins reçoit-elle une de ses définitions familières, reprises par la sociologie. Les mondes seraient ici davantage à comprendre comme des groupes sociaux partageant une même Weltanschauung et les mêmes intérêts. Peut-être même faudrait-il inverser le propos en disant que c’est l’identification de ces différentes « perceptions mondaines » qui permettrait à l’historien de distinguer différents groupes à l’intérieur d’une société globale faussement unifiée. La démarche qui consiste à montrer que la divergence de vision met à nu la division sociale renvoie à Pierre Bourdieu ; mais on perçoit bien en quoi l’expression de « monde », sans être originale, peut semer la confusion dans le débat historiographique actuelle, par rapport à des définitions plus géohistoriques de monde, comme espace dont les différentes parties sont interconnectées, et de Monde, comme l’espace global unifié par la multiplication des interconnexions entre ses différentes parties. Cet usage n’est d’ailleurs pas totalement absent du livre de Romain Bertrand, comme dans ce passage : « Monde musulman, ensuite, car l’émergence de sociétés politiques centralisées dans les Sulu et à Mindanao prend place dans la chronologie au long cours de la diffusion d’est en ouest de l’islam dans les mondes archipélagiques sud-est asiatiques » (p. 233). L’« histoire-mondes » proposée par l’auteur, tout en étant très pertinente, entre ici en confusion, sinon en opposition, avec « l’histoire-monde » pour laquelle plaide par exemple Patrick Boucheron[2].

Au-delà, précisément, ce livre – malgré lui ? – participe à l’écriture d’une histoire globale.

Pour le dire simplement, sans mondialisation, ce procès n’aurait pas eu lieu et, de fait, on peut retrouver plusieurs structures d’une mondialisation en actes.

La première, qui participe du titre même de l’ouvrage, est la conquête. L’expansion de quelques puissances européennes à partir du XVe siècle est un fait massif. Romain Bertrand en retrace ainsi les étapes et les modalités. Cette avancée espagnole, qui bafoue le traité de Saragosse de 1529, n’est pas sans provoquer de tensions avec les Portugais. Dès 1565, les troupes de Legazpi sont confrontées à l’hostilité de ces derniers, implantés aux Moluques. En 1568, la flotte portugaise de Gonzalo Pereira entame un blocus du camp espagnol et la guerre n’est évitée que de justesse. En 1574, c’est à l’attaque du corsaire chinois Limahong que les Espagnols durent faire face. Mais la conquête se poursuit, progressivement, jusqu’en 1582 (cf. carte p. 162) et s’accompagne d’une prise de possession garantie par le système de l’encomedia qui « forme la véritable pierre d’angle du prestige et de la puissance du conquistador » (p. 77). Ce lotissement des conquérants leur assure une source de revenus par le prélèvement de tributs sur un nombre plus ou moins important de villages, au risque d’en pressurer les habitants – au risque que ceux-ci se révoltent, comme cet encomendero de l’île de Marinduque, assassiné, car exerçant un pouvoir « tyrannique », d’après le récit qu’en fit le frère Alonso de Castro, dans une lettre de juillet 1578. Cette violence nourrit-elle des remords ? On pourrait le croire, selon le titre du livre, mais Romain Bertrand le dit bien : ce remord fait partie du rôle, rien n’indique qu’il ne soit réel. À la veille de mourir, les conquérants lèguent une partie de leurs terres à des œuvres pieuses. En 1603, le capitaine Pedro Sarmiento donna un terrain au couvent de Cebu ; quatre ans plus tard, il lui accorda une somme pour la fondation d’une chapellenie. Cependant, la critique, elle, est réelle. Élaborée à l’université de Salamanque autour de Francisco de Vitoria, elle se diffuse jusqu’aux Philippines. « Du fait du désastreux exemple que les Espagnols leur montrent, il n’y a pas parmi les Indiens autant de chrétiens qu’il pourrait en avoir, car lorsque nous leur enseignons la loi de Dieu ils nous renvoient aussitôt à la figure la manière dont ceux-ci mènent leur existence, et lorsqu’on leur dit que la loi de Dieu dispose que le chrétien ne peut ni voler ni tuer, et qu’il doit être propre de corps et d’âme, ils répondent : eh bien alors, pourquoi les Castillans ne la suivent-ils pas ? » déplore un anonyme.

La deuxième structure, évoquée par Romain Bertrand, et quelque peu moquée dans son prélude, est la circulation. On pourrait multiplier les exemples. Des livres : le premier témoignage sur l’arrivée de livres aux Philippines date de 1583, il s’agit d’une bibliothèque privée de 54 volumes, en provenance de Mexico (p. 202). Des objets liturgiques : plusieurs lienzos (des petites images religieuses) en 1569, six retables en 1571, une cloche fabriquée à Acapulco. De marchandises chinoises vers la Nouvelle-Espagne : bijoux, or, épices, tissus, porcelaines (p. 189). Des matières premières et des objets divers : en 1576, le gouverneur dresse la liste de ce qu’il faut faire venir le plus rapidement possible de Nouvelle-Espagne, voire de Castille : fer, poudre, salpêtre, étoupe, voiles, gréements, graisse à canon, pointes de lances, pierres de meules, marteaux, tenailles, herminettes… (p. 56). Des personnes : l’enfant, Diego, qui, en 1579, est envoyé à Mexico où il est à nouveau entendu, et acquitté ; Diego Jiménez, qui, une fois fortune faite, écrit à sa femme, restée à Séville, pour qu’elle le rejoigne à Mexico, à mi-chemin (p. 190) ; Francisco de Sande, le gouverneur, originaire de Caceres, vers 1530, et qui meurt en 1602, à Santafé de Bogotá, après avoir occupé diverses fonctions à Mexico, à Manille, au Guatemala (cf. carte p. 88-89.) ; esclaves anonymes, dont font commerce les Portugais (p. 198). Des lettres : des milliers de demandes d’intercession sont envoyées au roi, à Madrid (p. 213). De l’argent : à la fin des années 1570, Sande envoie à son frère 1 100 ducats pour que celui-ci achète un charge d’échevinage à Cáceres (p. 126). Des croyances et des pratiques religieuses : Roman Bertrand discute ainsi de la pénétration de l’islam aux Philippes au XVIe siècle (cf. la carte pp. 236-237) et entrouvre la question d’un choc des mondialisations, notamment aux Visayas, qui « se situent donc, dans la seconde moitié du XVIe siècle, au sein de la zone de confluence houleuse entre deux flux exogènes et antagoniques, à savoir l’islam, qui vient de l’ouest, et l’Espagne, qui vient de l’est » (p. 239). Manille est bien un espace connecté, et ce dans un espace global mis en mouvement par les Européens. De ce point de vue, l’ouvrage fait écho aux travaux de Serge Gruzinski.

La troisième est l’uniformisation. La politique menée par le gouverneur, Sande, s’inscrit dans une volonté plus large de remise en ordre des « affaires des Indes ». Juan de Ovando, à la tête du Conseil des Indes de 1571 à 1575, a présidé à la publication en 1573 des Ordonnances concernant la découverte, les nouveaux peuplements et les pacifications, qui constituent le nouveau cadre légal de ce qu’il ne convient plus d’appeler conquista : « Puisqu’elles se doivent d’être accomplies avec autant de paix et de charité que possible, les découvertes ne doivent porter ni le titre, ni le nom de conquêtes. » Le temps des capitaines est terminé. L’heure est à la vérification des comptes (p. 71). Cependant, cette autorité du gouverneur Sande s’exerce dans une structure récente et incomplète : en 1577, il n’y a encore aucun commissaire de l’Inquisition, ni même un évêque (p. 41). Le procès contre l’Enfant et les Sorcières s’inscrit donc dans une faille. Car le recadrage est aussi moral, dans la lutte contre le vice, comme la pratique des jeux de cartes. Ce qui concerne tout le monde, les soldats (p. 93) autant que les religieux eux-mêmes, rappelés à la règle (p. 95).

Ceci n’est pas un inventaire à la Prévert ni le simple constat d’une circulation. Pour revenir à la question ontologique, on peut s’interroger sur ce qui fait un monde, au sens géohistorique du terme. Or, si on relit La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel, on constatera que la réponse n’est pas tellement à chercher du côté du milieu, mais bien du côté des hommes : « La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, par les liaisons qu’il implique, par les routes qui le conduisent. »[3] Il le notait dans son cahier, pendant qu’il était prisonnier en Allemagne : « Nous ne comprendrons la Méditerranée du point de la vie collective et de son histoire que comme un espace-mouvement. Elle est toute en actes répercutées […] tout en écho retransmis d’un bout à l’autre de son étendue. »[4] C’est la mise en mouvement qui crée le Monde. Et comme l’écrit Denis Retaillé, « pour saisir les lieux de la mondialisation dans leur mondialité, il faut capter leur mouvement ou plus exactement la manière dont la mobilité (l’état général de mouvement) est captée et par quoi »[5]. Or, précisément, Manille fait « saillance », elle est un point de condensation de la mondialisation, un lieu où les mondes se nouent.

Ce qu’il manquerait pour faire de ce livre une véritable histoire globale est la question de la perception du Monde. Rien, dans les éléments cités par Romain Bertrand, ne permet d’y suppléer : absence réelle ou choix de l’historien ? Il y a bien cette trace d’une conscience cosmopolite dans la description de Luzon par le dominicain Juan Cobo, en 1590, mais il faudrait lire le texte dans son ensemble pour ne pas risquer la surinterprétation : « Il y a en cette île tant d’étrangers que l’on pourrait disserter sans fin sur les différences entre les pays et les peuples. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties de la Castille, de nombreux Portugais, des Flamands, des Grecs de l’intérieur de la Grèce, des Insulaires de la Crète et des Canaries, des Indiens du Mexique, des Nègres de Guinée, certains venus via la Castille, d’autres amenés ici par les Portugais. On trouve même [à Manille] un Maure africain avec son turban. Il y a aussi une quantité prodigieuse de Chinois de toutes sortes, car ils diffèrent entre eux autant que les Italiens des Espagnols. Il y a encore des Japonais et des Javanais de l’île de Java, des Bengalis du Bengale et un nombre infini de gens de toutes les îles voisines. Il n’est pas même possible de décrire tous les types de métis que l’on trouve ici, car il s’y opère un nombre incalculable de mélanges de populations. » (pp. 256-257).

Pour conclure, ce livre, à mes yeux, n’en est pas sans rappeler celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, paru en 1975, sauf qu’il ne s’agit plus ici d’un village perdu du Midi de la France, mais d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, d’un monde en train de se globaliser. Dans les deux, c’est bien l’histoire d’une mise au pas, par le pouvoir politique et religieux ; c’est l’échelle qui est différente. Et ce n’est pas un détail. Mais ce qui est sincèrement passionnant pour un historien du global, c’est le potentiel de recherches que révèle l’ouvrage de Romain Bertrand. Celui-ci choisit, presque au hasard, une histoire, au milieu des archives, et en en démêlant les fils, c’est le Monde qui vient à lui, un Monde composé de mondes, au sens sociologique et au sens géographique. Romain Bertrand évoque le sociologue Erving Goffman, membre de l’école de Chicago. Pourtant, son travail fait davantage penser à l’école de Manchester et notamment à la méthode de l’« étude de cas élargie/étendue » (extended case method), développée par les anthropologues Max Gluckman et Jaap Van Velsen, reprise, entre autres, par Michael Burawoy ou Mar Abélès. L’immersion dans la Manille de la fin des années 1570 à laquelle nous convie avec merveille Romain Bertrand n’a rien d’une introversion, car que de mondes y a-t-il en ce lieu !

Resterait peut-être à écrire un livre à quatre mains, pour penser à parts égales le local et le global.

[1] Lucien Febvre, 1950, « Sisyphe et les géographes », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 1, p. 90. La phrase d’André Allix est elle-même tirée de « L’esprit et les méthodes de la géographie », Les Études rhodaniennes, 1948, vol. 23, n° 4, p. 309.

[2] Patrick Boucheron & Nicolas Delalande, 2013, Pour une histoire-monde, Paris, Puf.

[3] Fernand Braudel, 1948, p. 238.

[4] Fernand Braudel, « Notes et remarques additives à “La Méditerranée” et au “Monde méditerranée” », Cahiers de l’Oflag, f°201, cité par Giulania Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, p. 95.

[5] Denis Retaillé, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, pp. 194-195.

Comment Piketty permet de réinsérer l’économie dans le récit historique

À propos de : Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty
Par Cory Verbauwhede,
chercheur-associé à l’IRIS
doctorant en histoire (UQAM)

L’œuvre de Thomas Piketty est riche d’innovations. Mais le principal exploit de ce livre, Le Capital au XXIe siècle (1), en tout cas du point de vue de l’historien, consiste en sa réinsertion de l’économie dans le récit historique. Grâce au temps long qu’il dépeint à l’aide de bases de données monumentales – celle de la France remonte à la Révolution française –, on saisit mieux que jamais l’évolution et les « ordres de grandeur » (p. 389) de phénomènes dont les contours sont trop souvent laissés flous par les sciences sociales. Les inégalités, mais aussi la monnaie, l’étalon-or, la dette, l’inflation, la richesse, le profit, la valeur boursière et même les impôts sont autant de concepts dont l’historien fait trop souvent l’économie, aux dépens d’une bonne compréhension des enjeux étudiés. Il y aura un avant et un après-Piketty : il a montré le chemin à suivre pour réincorporer l’économie dans les sciences sociales. Outre son appel à plus de transparence concernant les inégalités des patrimoines et des revenus, on peut être moins enthousiaste à propos de ses suggestions d’ordre normatif, mais cela ne devrait pas le déranger, puisqu’il est le premier à se réjouir du fait que « la démocratie ne sera jamais remplacée par la république des experts » (p. 17).

De sources, de transparence et de démocratie

Le livre de Piketty s’insère dans un mouvement de renouveau de l’histoire sérielle (2), et plus particulièrement celle portant sur les inégalités, dont la figure de proue reste Anthony B. Atkinson. Il reprend en quelque sorte là où François Furet a arrêté – prématurément selon Piketty – dans les années 1960, lorsqu’est publié le seul ouvrage consacré aux « revenus des classes de la société contemporaine » auquel Furet participera (p. 948). Robert C. Allen, historien de la Révolution industrielle dont Piketty utilise les données (p. 355), s’inscrit dans cette même tendance plus large, sans pour autant s’intéresser spécifiquement aux inégalités.
La première force du texte de Piketty est sa grande lisibilité. L’accessibilité du travail vient du fait que le portrait général que dessine l’auteur, contrairement à quasiment tous les travaux académiques qui traitent de l’économie, peut être compris de façon très concrète par quiconque a déjà envisagé de détenir une propriété ou de cotiser à un fonds commun de placement. Cet aspect « charnel » (p. 425) des observations est exactement l’effet voulu par l’auteur, qui se désole notamment des indicateurs « pudiques » (p. 420) et pacificateurs tels que le coefficient de Gini et les tableaux en déciles. Le tableau 1, reproduit du livre, illustre la différence entre ces façons de représenter les inégalités. Le renvoi au registre des fortunes mis en place après la Révolution française, son modèle d’inspiration, n’a rien d’anodin. Grâce à ce registre, les données françaises sur les inégalités sont infiniment meilleures que celles portant sur les autres pays : Piketty nous rappelle qu’il faudra par exemple attendre le début du 20e siècle avant de disposer d’un outil semblable au Royaume-Uni (p. 539). Mis en place en conjonction avec le premier impôt sur les successions, il permet à Piketty de démontrer que l’une des grandes vertus de l’impôt sur la richesse est l’information ainsi rendue disponible.
Étrangement, certains accusent Piketty de n’étudier « que » les données existantes, faisant ainsi fi par exemple de l’économie non marchande ou de l’économie « informelle » (3), mais il s’agit là en fait d’un appui involontaire à son appel à plus de transparence. En effet, le chercheur ne demanderait certainement pas mieux qu’une contribution qui bonifierait ses séries avec une estimation de l’étendue – et de la répartition – des fruits de l’économie informelle, ou d’une meilleure appréciation de la valeur des activités économiques non marchandes (il reconnaît que la valeur des services publics est sous-estimée dans les calculs du PIB [p. 155]). Selon Piketty, l’espoir de la démocratie repose sur la création d’un cadastre financier mondial, face à la concurrence fiscale généralisée et plus particulièrement à l’ascendance des paradis fiscaux de tous genres (4), car actuellement « la Terre semble en moyenne détenue par la planète Mars » (p. 842-843). Vu la grande transparence dont il fait preuve concernant ses sources et leurs faiblesses, ce que les historiens ne manqueront pas d’apprécier, son traitement des données est peut-être la partie inattaquable du livre, ce que le Financial Times semble avoir compris sur le tard (5). Ses années de recherche et de publications en la matière et ses équipes de collaborateurs étudiant, complétant et harmonisant les déclarations de revenus, de successions et de patrimoines individuelles, ainsi que les comptes et les bilans patrimoniaux nationaux, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada, au Japon, en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Suisse, en Inde et en Chine, et ce sur de nombreuses décennies, voire dans certains cas des siècles, lui auront au moins valu cette reconnaissance (pp. 39-46).

PikeTab1

Les ordres de grandeur des inégalités

Si plusieurs critiques reprochent à Piketty de confondre les concepts de « capital » (propriété des moyens de production) et de « richesse » (tout ce qui peut être échangé sur un marché) (6), outre peut-être l’opportunisme du titre et d’autres parallèles plus ou moins explicites avec l’ouvrage de Marx, l’accusation est injuste. Il en va de même pour les « lois » de Piketty, qui n’ont aucune intention d’en être véritablement et dont la critique technique manque sa cible : il s’agit plutôt de décrire des tendances empiriques observées (p. 942) et d’en dessiner les implications. L’auteur est en effet le premier à affirmer qu’il n’y a rien d’inéluctable aux tendances qu’il documente, puisqu’il appelle de ses vœux une intervention politique pour y mettre fin. Par ailleurs, s’il admet en principe la possibilité de l’« équilibre » des économistes classiques, il s’inquiète des décennies au cours desquelles les propriétaires des immeubles et du pétrole peuvent accumuler des créances tellement importantes vis-à-vis du reste de la population qu’ils se retrouveront à posséder durablement tout ce qu’il y a à posséder (p. 23).
Quoi qu’il en soit, le « capital » de Piketty vaut entre quatre et six fois le revenu national (p. 204 ; 225) et est composé pour environ une moitié d’actifs immobiliers et pour l’autre d’actifs financiers (« actions, obligations et placements, plans d’épargne et contrats financiers à long terme […] par exemple de type assurance vie ou fonds de pension »), après soustraction des dettes (p. 330). En France en 2013, jusqu’à 70 % de ce capital est hérité (p. 638). Au niveau public, en Europe à tout le moins, les avoirs et les dettes se valent environ, si bien que le patrimoine net public est « quasi nul » (p. 886). Le capital privé est par ailleurs détenu pour 60 % par le décile supérieur (dont 25 % par le centile le plus haut), pour environ 35 % par les 40 % suivants – que Piketty nomme « la classe moyenne patrimoniale » (p. 410) – et pour moins de 5 % par la moitié la plus pauvre de la population (p. 543-546) (7).
Quant aux revenus, près de 30 % proviennent du rendement sur le capital (p. 359), qui est la source de la majorité des revenus des 1 % qui en reçoivent le plus (et les plus riches parmi ceux-ci reçoivent au surplus un rendement bien supérieur, ayant les moyens de prendre des risques plus payants [p. 720]), alors que cette proportion tombe à environ 20 % pour les revenus des 9 % suivants (p. 443). Les autres doivent s’appuyer sur les fruits de leur travail, qui sont eux aussi de moins en moins équitablement distribués, avec la montée d’une classe de « super-cadres » qui peuvent choisir leur rémunération eux-mêmes (p. 529). Ce phénomène est plus accentué au Royaume-Uni et aux États-Unis, où le décile supérieur accapare respectivement 43 % et 48 % des revenus totaux, contre en moyenne 35 % en Europe (p. 512 ; 514). Du côté public, outre les environ 10 % du revenu national pour assurer les fonctions régaliennes (p. 285 ; 757), et selon l’étendue de l’État social (quasi inexistant dans les pays non développés), les dépenses sociales se divisent approximativement en deux parts égales : l’éducation et la santé d’un côté (de 5 % à 6 % et de 8 % à 9 % respectivement [p. 762]) et les transferts sociaux de l’autre (de 10 % à 20 %, avec à peine 1 % pour les minimas sociaux et de 1 % à 2 % pour les allocations chômage, alors même que ce sont ces programmes qui sont les plus vicieusement attaqués [pp. 763-764]).

 

L’évolution tendancielle des inégalités

Ce portrait statique est fascinant en soi, mais la partie la plus intéressante de l’ouvrage est son aspect dynamique : on y voit les évolutions des inégalités à travers le temps. La grande préoccupation de Piketty est en effet le retour [d’]un monde où Vautrin pouvait benoîtement expliquer à Rastignac que la réussite par les études et le travail était une voie sans issue, et que la seule bonne stratégie d’ascension sociale consistait à mettre la main sur un patrimoine (8).
Ainsi, si en 1819, au temps de Rastignac, les 1 % des héritages les plus élevés apportaient à leurs détenteurs environ 2,5 fois plus de revenus que les 1 % des emplois les mieux payés, la courbe s’est inversée à partir de 1890, pour atteindre un ratio de moins de 0,5 en 1920. Depuis 1970, cependant, les héritages prennent à nouveau le dessus (p. 646.). La « contradiction fondamentale du capitalisme », selon Piketty, tient du fait que dans un monde sans grand accroissement de productivité ou de population – ce qui est la norme historique – les inégalités tendent à s’accumuler, pour la simple raison que les revenus du capital sont durablement plus élevés que la croissance (p. 562). C’est sa fameuse loi (tendancielle) du « r > g » (return > growth) : « le passé dévore l’avenir » (p. 942). Celle-ci est illustrée au graphique 1. Dans les pays riches, le « r » tournerait actuellement autour de 3 % à 4 % (p. 325), alors que la « g » semble stagner à environ 1 % (pp. 156-159). Piketty assimile tant les périodes de forte croissance d’après-guerre dans les pays développés que celles qu’on observe actuellement dans certains pays moins développés comme la Chine à un « rattrapage » voué à se stabiliser à terme à des taux bas (p. 166). Or, puisque seul le taux de croissance élevé au 20e siècle nous aurait permis « d’éviter l’apocalypse marxiste » de l’accumulation infinie du capital (p. 24 ; 371), sa tendance baissière n’augure rien de bon pour la structure des inégalités.

 

Piketty Graph 1

 

Des jalons historiques revus à travers les lunettes des inégalités

Si l’on commence le récit des inégalités au crépuscule de l’Ancien Régime, on notera que plus de 97 % de la population appartenait au « tiers état », environ 1 % au clergé, et de 1 % à 2 % à l’aristocratie (p. 394). Il n’est alors nullement surprenant d’observer que 90 % du patrimoine appartenait au décile supérieur et plus de 60 % au centile le plus haut (p. 544-545). Selon Piketty, il s’agit là d’un ordre de grandeur qui peut être observé pour les sociétés traditionnelles depuis l’Antiquité, pourvu que ses sources lui permettent des généralisations aussi larges (p. 550). L’auteur rappelle que l’abolition de la primogéniture et de la substitution héréditaire, d’un côté, et la mise en place d’une égalité des droits dans le Code civil « suscitent un optimisme considérable [… parmi les] partisans de la Révolution [qui] sont convaincus qu’ils tiennent la clé de l’égalité future », mais que ces réformes ont été loin de mener aux résultats escomptés (pp. 575-576).
Si la Révolution américaine a mis la table en abolissant les entails, le système archaïque d’héritage dénoncé par Jane Austen dans Orgueil et préjugés, il faudra attendre l’entre-deux-guerres pour que la même chose puisse être affirmée pour le Royaume-Uni et l’Allemagne (ibid.). Or, nous le rappelle Piketty, la France postrévolutionnaire n’échappe pas à la loi de « r > g » – et ce ne sont pas les « 1 % à 2 % d’imposition sur les patrimoines transmis en ligne directe » qui y changeront quoi que ce soit (p. 579). Ainsi, « aucune tendance à la réduction de l’inégalité de la propriété du capital n’est perceptible avant les chocs des années 1914-1945 [; o]n constate au contraire une légère tendance à la hausse », et en 1910 le centile supérieur à Paris détient 70 % du patrimoine national (pp. 541-543), ce qui force la conclusion contre-intuitive que lors de la Belle Époque, la France républicaine n’était pas moins inégalitaire que le Royaume-Uni monarchique (p. 579).
Bien que l’imposition progressive ait été débattue pendant la Révolution française, elle a été rejetée, et la logique derrière celle mise en place lors des révolutions des 17e et 18e siècles s’apparente plus à une garantie du droit de propriété par la création de registres publics que d’un outil de réduction des inégalités patrimoniales (p. 868). La grande stabilité monétaire au 19e siècle sous-tend la tout aussi grande volatilité de la politique, alors que la « pause d’Engels » – la longue période de stagnation salariale d’environ 1810 à 1860, perceptible notamment au Royaume-Uni et en France – mène à une nouvelle sorte de souffrance dans les villes qui s’industrialisent (pp. 355-357). C’est la pauvreté de l’État due aux niveaux très bas d’imposition qui garantit l’explosion des patrimoines privés à cette époque de forte croissance. Ainsi, la rente découlant de la dette publique est alors une valeur sûre : avec un taux de 4 % à 5 % et une inflation quasi nulle, il a fallu un siècle au Royaume-Uni pour rembourser les dettes découlant de la guerre d’Indépendance américaine et des confrontations subséquentes avec la France (p. 207). Pendant tout ce temps, l’excédent budgétaire de 2 % à 3 % du PIB – ce qui correspondait à la croissance annuelle de l’économie – a presque entièrement servi à payer les intérêts de la dette publique, et donc à enrichir les grands patrimoines, alors même que les budgets publics de l’éducation et de la santé n’ont guère augmenté, tournant chacun autour de 1 % à 2 % (p. 209 ; 758).
On apprendra peut-être avec surprise qu’au tournant du 20e siècle les inégalités patrimoniales étaient aussi fortes en Suède qu’en France (p. 410 ; 549), mais qu’aux États-Unis elles étaient moindres, et que leur forte augmentation inquiétait au plus haut point les économistes américains, qui ont aidé à mettre en œuvre « une fiscalité lourdement progressive » dans les années 1910-1920 (p. 554). Les États-Unis sont ainsi moins inégalitaires que la France dans les années 1950 et 1960 – « tout du moins pour ceux qui avaient la peau blanche » (p. 464) – et il faudra attendre 1960 pour que les inégalités patrimoniales américaines commencent à dépasser celles de l’Europe (p. 556).
Dans le récit que nous présente Piketty, ce sont vraiment les chocs [accidentels] du « premier 20e siècle » (1914-1945) – à savoir la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique de 1917, la crise de 1929, la Seconde Guerre mondiale, et les nouvelles politiques de régulation, de taxation et de contrôle public du capital issues de ces bouleversements – qui ont mis fin aux inégalités extrêmes qui ont toujours été la norme (p. 76 ; 598). Plus particulièrement, « la concentration des patrimoines ne semble s’être jamais remis de ces chocs », mais « le processus de remontée historique du capital/revenu dans les pays riches est […] selon toute vraisemblance toujours en cours » (p. 590-591) et « le dumping fiscal généralisé […] menace de conduire à la suppression pure et simple de toute forme d’imposition du capital et de ses revenus (9) ». Or, « [s]i ces institutions devaient être définitivement mises à mal, il existe un fort risque pour que resurgissent [les mêmes] inégalités » (p. 598).
Ainsi, si l’impôt sur le revenu était bloqué en France depuis les années 1890, c’est finalement la Première Guerre mondiale qui l’a débloqué en 1914 (p. 433). Le New Deal américain a quant à lui imposé des taux confiscatoires au-delà d’un certain revenu, mais la révolution conservatrice des années 1980 les a sensiblement réduits et ils n’ont pas été restitués depuis (p. 754 ; 805). Au niveau de l’importance des patrimoines vis-à-vis du revenu national, bien que les expériences nationales varient, avec une courbe en U plus ou moins raide, la baisse notable d’après-guerre et la hausse tout aussi importante depuis les années 1980 se confirme dans tous les pays étudiés (p. 261). On peut voir cette tendance au graphique 2. Il existe bien des exceptions pendant cette période (par exemple la hausse constante du salaire minimum en France de 1968 à 1983 [p. 456]) et les niveaux des prélèvements obligatoires varient de façon substantielle (de 30 % aux États-Unis à 55 % en Suède [p. 757]), mais la tendance lourde est la même partout.

 

Piketty Graph 2

 

Conclusion : les inégalités et la démocratie

Piketty documente la croissance des inégalités et retrace les mécanismes qui y contribuent, car il est très inquiet que l’inégalité extrême « se conjugue […] mal avec le suffrage universel » (p. 414). Dans le processus, on apprend que la croissance économique et la progression démographique ont joué un rôle primordial dans la réduction des inégalités au milieu du 20e siècle, mais que nous ne pourrons plus compter sur ces mécanismes autorégulateurs, puisque nous entrons dans un monde de faible croissance. Piketty nous expose les inégalités montantes des patrimoines, d’une part, et des revenus, de l’autre. Il illustre la montée des héritiers par une courbe qui continue inexorablement son tracé ascendant et il rend le tout très concret en la reliant aux centiles et aux milliles qui en bénéficient le plus. Il trace enfin les contours, plus clairement que jamais, de la raison d’être de l’État-providence et des implications de sa relative disparition. Avec toutes ces données et ces nouvelles façons d’appréhender les multiples facettes des inégalités, il apporte en somme de puissants outils à quiconque voudrait renouveler la recherche sur la démocratie. Il revient maintenant aux sciences sociales – et au premier plan à la discipline historique – d’en faire bon usage.

Notes de fin de document
(1) Thomas PIKETTY, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2013, 969 p., Coll. « Les livres du nouveau monde ».
(2) Piketty décrit cette histoire comme « l’histoire des prix, des salaires, des revenus et des fortunes aux 18e et 19e siècles [, … qui malheureusement] est morte avant même d’avoir atteint le 20e siècle » (Thomas Piketty, « Les métamorphoses du capital. Réflexions autour du Capital au XXIe siècle », Revue de l’OFCE, n° 137, p. 11).
(3) Erin Ade (intervieweuse) et James K. Galbraith (interviewé), « Boom Bust », Russia Today America, 26 avril 2014, accessible en ligne sur le site de RT : http://rt.com/shows/boom-bust/155040-james-galbraith-piketty-capital ; Hernando De Soto, « Les pauvres contre Piketty », Le Point, 16 avril 2014, accessible en ligne : http://lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/les-pauvres-contre-piketty-16-04-2015-1922011_1913.php
(4) Appelés plus correctement « législations de complaisance » par un analyste : Alain Deneault, Paradis fiscaux : la filière canadienne. Barbade, Caïmans, Bahamas, Nouvelle-Écosse, Ontario…, Montréal, Écosociété, 2014.
(5) Andrew Hill, « Thomas Piketty’s “Capital” Wins Business Book of the Year », Financial Times, 11 novembre 2014, accessible en ligne : http://ft.com/intl/cms/s/0/b9e03c5c-6996-11e4-9f65-00144feabdc0.html
(6) Par exemple : James K. Galbraith, « Kapital for the Twenty-First Century? », Dissent, printemps 2014 ; Yanis Varoufakis, « Egalitarianism’s Latest Foe: A Critical Review of Thomas Piketty’s Capital in the Twenty-First Century », Thoughts for the Post-2008 World, 8 octobre 2014, blogue personnel de l’auteur, accessible en ligne : http://yanisvaroufakis.eu/2014/10/08/6006/
(7) Ces données décrivent la France, mais il s’agit d’une répartition qui selon Piketty est assez typique.
(8) Thomas Piketty, « Dompter le capitalisme du XXIe siècle », dans Martin Aubry et al., éd., Pour changer de civilisation, Paris, Odile Jacob, p. 183-84.
(9) Ibid., p. 183.

 

 

REMERCIEMENTS
L’auteur tient à remercier Martin Petitclerc, Danielle Maire, l’équipe de l’IRIS et celle du blogue « Histoire globale ». Toutes les erreurs se trouvant encore dans ce texte relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur.  À la suite d’un partenariat, cet article fait l’objet d’une publication simultanée de l’IRIS et du blogue « Histoire globale ».

L’IRIS
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