Manille, 1577 : Montaillou mondialisé

Recension avec un peu de retard…

RemordsRomain Bertrand, 2015, Le Long Remords de la conquête, Paris, Seuil.

Le dernier livre de Romain Bertrand n’est pas un livre d’histoire globale. Il l’affirme avec la plus grande netteté et se positionne pleinement dans le champ de l’histoire connectée. Ceci pourrait paraître une vaine querelle d’étiquettes, et je souscrirai volontiers à la remarque, ayant souvent dénoncé les cloisonnements interdisciplinaires, et donc, a fortiori, intra-. Mais l’histoire globale reste méprisée. De ce point de vue, le positionnement de Romain Bertrand a le mérite de l’honnêteté : l’histoire globale lui paraît fumeuse, et ce qu’il apprécie, c’est d’être au plus près des hommes. Il n’a pas l’intention « de prendre la parole à la place des acteurs, mais plutôt d’habiter avec la même intensité chacun des lieux de leur parole » (p. 25). Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase du géographe André Allix, citée par Lucien Febvre : « … quand il écrit : “Avant tout, c’est dans la vie qu’il faut vivre, et c’est la vie qu’il faut faire connaître”, – il me pardonnera bien de ne pas me sentir d’aise. Et même de le compromettre tout à fait en l’inscrivant, une fois de plus, sur notre livre – aux Annales »[1]. Nul doute que Romain Bertrand y a sa place. Par la posture historiographique comme par la qualité d’écriture.

Spadassin de l’histoire connectée, disciple d’Ockham, il entend bien faire le ménage parmi les artefacts qui encombreraient l’histoire globale et la « délester des entités monumentales – Empires, Cultures, Religions ». Je ne suis pas sûr que ces concepts soient particulièrement le propre de ce type d’histoire, et c’est donc plutôt une certaine historiographie, laissée dans l’ombre, qui serait visée ici. Sa définition de l’histoire connectée n’en est pas moins belle et précise : « Ses principes sont déjà connus : centrée sur l’ici et le maintenant de l’interaction, attentive à la contingence de son déroulement comme à la polysémie des identifications qui s’y donnent cours, ouverte à l’examen sans préjugé des sources extra-européennes, soucieuses d’inventorier aussi bien les discordances de coutumes que les analogies de pensée entre les mondes en présence, l’“histoire connectée” s’offre tel un remède à ces vastes fresques qui, sous couvert d’aller partout où l’Europe a cru aller, enjambant les siècles et les continents, réifient les Cultures et entonnent l’hymne guerrier de l’incommensurabilité. Le risque existe, pourtant, qu’à trop mettre l’accent sur les “circulations” sans en signaler les contraintes, à trop emboîter le pas à ces voyageurs qui ont goulûment fait le récit de leurs voyages, se trouve réhabilitée, en guise d’histoire critique des “expansions”, la glose facile des littératures du lointain. Ce serait alors, à nouveau, histoire de doctes et de diplomates, parcourant sans entraves un globe sans relief.

Pour parer à ce danger, il faut réduire la focale de l’analyse, tailler serré l’espace et les chronologies du récit, cheminer au rythme des acteurs sans chercher à en dire plus qu’ils n’en savaient. » (p. 25)

Romain Bertrand défend une forme d’atomisme qui ramène tout à l’échelle humaine. Cet humanisme est généreux ; faudrait-il pour autant considérer que les États, les cycles économiques, les classes sociales, les mouvements littéraires ne sont que chimères ? La critique, sur le plan ontologique, est importante et appelle une réponse qui dépasserait ce simple compte-rendu. Je m’en tiendrai plutôt ici à un objectif que semblerait se poser Romain Bertrand, même si ce n’est qu’esquissé entre deux phrases : « aider à presser le pas » du mariage entre l’histoire globale et la micro-histoire. C’est le projet de « microhistoire globale ».

Cette histoire connectée parvient-elle à mieux envisager l’articulation du micro- et du macro- ?

L’ouvrage est né de l’archive : l’enregistrement d’un procès d’un enfant, Diego de Ávila, accusé de sorcellerie, à Manille, en 1577. À partir de là, Romain Bertrand s’est attaché à identifier tous les acteurs d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, à en cerner le rôle et à comprendre les raisons de leurs actes : l’Enfant, qui aurait participé avec deux « sorcières » indiennes à l’empoisonnement et qui, surtout, aurait raconté avoir rêvé de démons et d’un gouverneur dévoré par les vices ; le Gouverneur, précisément, Francisco de Sande, qui n’a pas participé à la conquête, puisqu’il n’est arrivé aux Philippines qu’en 1575, et qui se lance dans une politique de remise au pas de ce territoire lointain ; les Frères, de l’ordre des Augustins, Alonso Jiménez et Alonso Gutiérrez, qui sont porteurs d’un discours critique de la conquête et du pouvoir temporal qui pourrait avoir influencé les « visions » de l’Enfant ; et les dites « Sorcières », Inés Sinapas et Beatriz, à qui Roman Bertrand tente de redonner une vision autonome, notamment dans les pratiques rituelles, par-delà le biais des traductions et des interprétations espagnoles de l’époque. Je n’en détaillerai pas davantage l’analyse, très fine, qui amène le lecteur au cœur du travail de l’enquête historique. Disons simplement que c’est un immense plaisir de lecture, et qui fait naître un regret, celui de ne pas avoir été là, aux côtés de l’auteur, dans le déchiffrement de toutes ces archives.

Attardons-nous davantage sur la conclusion. L’affaire est un lieu de contact, où plusieurs mondes s’entrecroisent, s’entrechoquent, comme l’écrit Romain Bertrand. Et l’enjeu historiographique est bien là : « L’essentiel du programme théorique et descriptif d’une ethnographie historique des situations de contact entre sociétés distantes […] consiste donc, dans le temps de l’écriture, non seulement à démultiplier en les dépliant les mondes que les archives de la Conquête unifient en trompe-l’œil, mais aussi à les repeupler d’une myriade d’êtres invisibles escamotés de ce récit tronqué du passé qui s’est paré – en toute immodestie – du nom de Modernité » (p. 311). Il en vient ainsi à plaider pour une histoire-mondes. La formule est plutôt heureuse, mais interpelle.

Outre le fait qu’elle semble contrevenir à la règle posée à l’initial, à savoir de ne pas s’encombrer d’objets trop grands, la notion de « monde » ne reçoit pas de définition précise, ou du moins reçoit-elle une de ses définitions familières, reprises par la sociologie. Les mondes seraient ici davantage à comprendre comme des groupes sociaux partageant une même Weltanschauung et les mêmes intérêts. Peut-être même faudrait-il inverser le propos en disant que c’est l’identification de ces différentes « perceptions mondaines » qui permettrait à l’historien de distinguer différents groupes à l’intérieur d’une société globale faussement unifiée. La démarche qui consiste à montrer que la divergence de vision met à nu la division sociale renvoie à Pierre Bourdieu ; mais on perçoit bien en quoi l’expression de « monde », sans être originale, peut semer la confusion dans le débat historiographique actuelle, par rapport à des définitions plus géohistoriques de monde, comme espace dont les différentes parties sont interconnectées, et de Monde, comme l’espace global unifié par la multiplication des interconnexions entre ses différentes parties. Cet usage n’est d’ailleurs pas totalement absent du livre de Romain Bertrand, comme dans ce passage : « Monde musulman, ensuite, car l’émergence de sociétés politiques centralisées dans les Sulu et à Mindanao prend place dans la chronologie au long cours de la diffusion d’est en ouest de l’islam dans les mondes archipélagiques sud-est asiatiques » (p. 233). L’« histoire-mondes » proposée par l’auteur, tout en étant très pertinente, entre ici en confusion, sinon en opposition, avec « l’histoire-monde » pour laquelle plaide par exemple Patrick Boucheron[2].

Au-delà, précisément, ce livre – malgré lui ? – participe à l’écriture d’une histoire globale.

Pour le dire simplement, sans mondialisation, ce procès n’aurait pas eu lieu et, de fait, on peut retrouver plusieurs structures d’une mondialisation en actes.

La première, qui participe du titre même de l’ouvrage, est la conquête. L’expansion de quelques puissances européennes à partir du XVe siècle est un fait massif. Romain Bertrand en retrace ainsi les étapes et les modalités. Cette avancée espagnole, qui bafoue le traité de Saragosse de 1529, n’est pas sans provoquer de tensions avec les Portugais. Dès 1565, les troupes de Legazpi sont confrontées à l’hostilité de ces derniers, implantés aux Moluques. En 1568, la flotte portugaise de Gonzalo Pereira entame un blocus du camp espagnol et la guerre n’est évitée que de justesse. En 1574, c’est à l’attaque du corsaire chinois Limahong que les Espagnols durent faire face. Mais la conquête se poursuit, progressivement, jusqu’en 1582 (cf. carte p. 162) et s’accompagne d’une prise de possession garantie par le système de l’encomedia qui « forme la véritable pierre d’angle du prestige et de la puissance du conquistador » (p. 77). Ce lotissement des conquérants leur assure une source de revenus par le prélèvement de tributs sur un nombre plus ou moins important de villages, au risque d’en pressurer les habitants – au risque que ceux-ci se révoltent, comme cet encomendero de l’île de Marinduque, assassiné, car exerçant un pouvoir « tyrannique », d’après le récit qu’en fit le frère Alonso de Castro, dans une lettre de juillet 1578. Cette violence nourrit-elle des remords ? On pourrait le croire, selon le titre du livre, mais Romain Bertrand le dit bien : ce remord fait partie du rôle, rien n’indique qu’il ne soit réel. À la veille de mourir, les conquérants lèguent une partie de leurs terres à des œuvres pieuses. En 1603, le capitaine Pedro Sarmiento donna un terrain au couvent de Cebu ; quatre ans plus tard, il lui accorda une somme pour la fondation d’une chapellenie. Cependant, la critique, elle, est réelle. Élaborée à l’université de Salamanque autour de Francisco de Vitoria, elle se diffuse jusqu’aux Philippines. « Du fait du désastreux exemple que les Espagnols leur montrent, il n’y a pas parmi les Indiens autant de chrétiens qu’il pourrait en avoir, car lorsque nous leur enseignons la loi de Dieu ils nous renvoient aussitôt à la figure la manière dont ceux-ci mènent leur existence, et lorsqu’on leur dit que la loi de Dieu dispose que le chrétien ne peut ni voler ni tuer, et qu’il doit être propre de corps et d’âme, ils répondent : eh bien alors, pourquoi les Castillans ne la suivent-ils pas ? » déplore un anonyme.

La deuxième structure, évoquée par Romain Bertrand, et quelque peu moquée dans son prélude, est la circulation. On pourrait multiplier les exemples. Des livres : le premier témoignage sur l’arrivée de livres aux Philippines date de 1583, il s’agit d’une bibliothèque privée de 54 volumes, en provenance de Mexico (p. 202). Des objets liturgiques : plusieurs lienzos (des petites images religieuses) en 1569, six retables en 1571, une cloche fabriquée à Acapulco. De marchandises chinoises vers la Nouvelle-Espagne : bijoux, or, épices, tissus, porcelaines (p. 189). Des matières premières et des objets divers : en 1576, le gouverneur dresse la liste de ce qu’il faut faire venir le plus rapidement possible de Nouvelle-Espagne, voire de Castille : fer, poudre, salpêtre, étoupe, voiles, gréements, graisse à canon, pointes de lances, pierres de meules, marteaux, tenailles, herminettes… (p. 56). Des personnes : l’enfant, Diego, qui, en 1579, est envoyé à Mexico où il est à nouveau entendu, et acquitté ; Diego Jiménez, qui, une fois fortune faite, écrit à sa femme, restée à Séville, pour qu’elle le rejoigne à Mexico, à mi-chemin (p. 190) ; Francisco de Sande, le gouverneur, originaire de Caceres, vers 1530, et qui meurt en 1602, à Santafé de Bogotá, après avoir occupé diverses fonctions à Mexico, à Manille, au Guatemala (cf. carte p. 88-89.) ; esclaves anonymes, dont font commerce les Portugais (p. 198). Des lettres : des milliers de demandes d’intercession sont envoyées au roi, à Madrid (p. 213). De l’argent : à la fin des années 1570, Sande envoie à son frère 1 100 ducats pour que celui-ci achète un charge d’échevinage à Cáceres (p. 126). Des croyances et des pratiques religieuses : Roman Bertrand discute ainsi de la pénétration de l’islam aux Philippes au XVIe siècle (cf. la carte pp. 236-237) et entrouvre la question d’un choc des mondialisations, notamment aux Visayas, qui « se situent donc, dans la seconde moitié du XVIe siècle, au sein de la zone de confluence houleuse entre deux flux exogènes et antagoniques, à savoir l’islam, qui vient de l’ouest, et l’Espagne, qui vient de l’est » (p. 239). Manille est bien un espace connecté, et ce dans un espace global mis en mouvement par les Européens. De ce point de vue, l’ouvrage fait écho aux travaux de Serge Gruzinski.

La troisième est l’uniformisation. La politique menée par le gouverneur, Sande, s’inscrit dans une volonté plus large de remise en ordre des « affaires des Indes ». Juan de Ovando, à la tête du Conseil des Indes de 1571 à 1575, a présidé à la publication en 1573 des Ordonnances concernant la découverte, les nouveaux peuplements et les pacifications, qui constituent le nouveau cadre légal de ce qu’il ne convient plus d’appeler conquista : « Puisqu’elles se doivent d’être accomplies avec autant de paix et de charité que possible, les découvertes ne doivent porter ni le titre, ni le nom de conquêtes. » Le temps des capitaines est terminé. L’heure est à la vérification des comptes (p. 71). Cependant, cette autorité du gouverneur Sande s’exerce dans une structure récente et incomplète : en 1577, il n’y a encore aucun commissaire de l’Inquisition, ni même un évêque (p. 41). Le procès contre l’Enfant et les Sorcières s’inscrit donc dans une faille. Car le recadrage est aussi moral, dans la lutte contre le vice, comme la pratique des jeux de cartes. Ce qui concerne tout le monde, les soldats (p. 93) autant que les religieux eux-mêmes, rappelés à la règle (p. 95).

Ceci n’est pas un inventaire à la Prévert ni le simple constat d’une circulation. Pour revenir à la question ontologique, on peut s’interroger sur ce qui fait un monde, au sens géohistorique du terme. Or, si on relit La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel, on constatera que la réponse n’est pas tellement à chercher du côté du milieu, mais bien du côté des hommes : « La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, par les liaisons qu’il implique, par les routes qui le conduisent. »[3] Il le notait dans son cahier, pendant qu’il était prisonnier en Allemagne : « Nous ne comprendrons la Méditerranée du point de la vie collective et de son histoire que comme un espace-mouvement. Elle est toute en actes répercutées […] tout en écho retransmis d’un bout à l’autre de son étendue. »[4] C’est la mise en mouvement qui crée le Monde. Et comme l’écrit Denis Retaillé, « pour saisir les lieux de la mondialisation dans leur mondialité, il faut capter leur mouvement ou plus exactement la manière dont la mobilité (l’état général de mouvement) est captée et par quoi »[5]. Or, précisément, Manille fait « saillance », elle est un point de condensation de la mondialisation, un lieu où les mondes se nouent.

Ce qu’il manquerait pour faire de ce livre une véritable histoire globale est la question de la perception du Monde. Rien, dans les éléments cités par Romain Bertrand, ne permet d’y suppléer : absence réelle ou choix de l’historien ? Il y a bien cette trace d’une conscience cosmopolite dans la description de Luzon par le dominicain Juan Cobo, en 1590, mais il faudrait lire le texte dans son ensemble pour ne pas risquer la surinterprétation : « Il y a en cette île tant d’étrangers que l’on pourrait disserter sans fin sur les différences entre les pays et les peuples. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties de la Castille, de nombreux Portugais, des Flamands, des Grecs de l’intérieur de la Grèce, des Insulaires de la Crète et des Canaries, des Indiens du Mexique, des Nègres de Guinée, certains venus via la Castille, d’autres amenés ici par les Portugais. On trouve même [à Manille] un Maure africain avec son turban. Il y a aussi une quantité prodigieuse de Chinois de toutes sortes, car ils diffèrent entre eux autant que les Italiens des Espagnols. Il y a encore des Japonais et des Javanais de l’île de Java, des Bengalis du Bengale et un nombre infini de gens de toutes les îles voisines. Il n’est pas même possible de décrire tous les types de métis que l’on trouve ici, car il s’y opère un nombre incalculable de mélanges de populations. » (pp. 256-257).

Pour conclure, ce livre, à mes yeux, n’en est pas sans rappeler celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, paru en 1975, sauf qu’il ne s’agit plus ici d’un village perdu du Midi de la France, mais d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, d’un monde en train de se globaliser. Dans les deux, c’est bien l’histoire d’une mise au pas, par le pouvoir politique et religieux ; c’est l’échelle qui est différente. Et ce n’est pas un détail. Mais ce qui est sincèrement passionnant pour un historien du global, c’est le potentiel de recherches que révèle l’ouvrage de Romain Bertrand. Celui-ci choisit, presque au hasard, une histoire, au milieu des archives, et en en démêlant les fils, c’est le Monde qui vient à lui, un Monde composé de mondes, au sens sociologique et au sens géographique. Romain Bertrand évoque le sociologue Erving Goffman, membre de l’école de Chicago. Pourtant, son travail fait davantage penser à l’école de Manchester et notamment à la méthode de l’« étude de cas élargie/étendue » (extended case method), développée par les anthropologues Max Gluckman et Jaap Van Velsen, reprise, entre autres, par Michael Burawoy ou Mar Abélès. L’immersion dans la Manille de la fin des années 1570 à laquelle nous convie avec merveille Romain Bertrand n’a rien d’une introversion, car que de mondes y a-t-il en ce lieu !

Resterait peut-être à écrire un livre à quatre mains, pour penser à parts égales le local et le global.

[1] Lucien Febvre, 1950, « Sisyphe et les géographes », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 1, p. 90. La phrase d’André Allix est elle-même tirée de « L’esprit et les méthodes de la géographie », Les Études rhodaniennes, 1948, vol. 23, n° 4, p. 309.

[2] Patrick Boucheron & Nicolas Delalande, 2013, Pour une histoire-monde, Paris, Puf.

[3] Fernand Braudel, 1948, p. 238.

[4] Fernand Braudel, « Notes et remarques additives à “La Méditerranée” et au “Monde méditerranée” », Cahiers de l’Oflag, f°201, cité par Giulania Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, p. 95.

[5] Denis Retaillé, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, pp. 194-195.

Comment Piketty permet de réinsérer l’économie dans le récit historique

À propos de : Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty
Par Cory Verbauwhede,
chercheur-associé à l’IRIS
doctorant en histoire (UQAM)

L’œuvre de Thomas Piketty est riche d’innovations. Mais le principal exploit de ce livre, Le Capital au XXIe siècle (1), en tout cas du point de vue de l’historien, consiste en sa réinsertion de l’économie dans le récit historique. Grâce au temps long qu’il dépeint à l’aide de bases de données monumentales – celle de la France remonte à la Révolution française –, on saisit mieux que jamais l’évolution et les « ordres de grandeur » (p. 389) de phénomènes dont les contours sont trop souvent laissés flous par les sciences sociales. Les inégalités, mais aussi la monnaie, l’étalon-or, la dette, l’inflation, la richesse, le profit, la valeur boursière et même les impôts sont autant de concepts dont l’historien fait trop souvent l’économie, aux dépens d’une bonne compréhension des enjeux étudiés. Il y aura un avant et un après-Piketty : il a montré le chemin à suivre pour réincorporer l’économie dans les sciences sociales. Outre son appel à plus de transparence concernant les inégalités des patrimoines et des revenus, on peut être moins enthousiaste à propos de ses suggestions d’ordre normatif, mais cela ne devrait pas le déranger, puisqu’il est le premier à se réjouir du fait que « la démocratie ne sera jamais remplacée par la république des experts » (p. 17).

De sources, de transparence et de démocratie

Le livre de Piketty s’insère dans un mouvement de renouveau de l’histoire sérielle (2), et plus particulièrement celle portant sur les inégalités, dont la figure de proue reste Anthony B. Atkinson. Il reprend en quelque sorte là où François Furet a arrêté – prématurément selon Piketty – dans les années 1960, lorsqu’est publié le seul ouvrage consacré aux « revenus des classes de la société contemporaine » auquel Furet participera (p. 948). Robert C. Allen, historien de la Révolution industrielle dont Piketty utilise les données (p. 355), s’inscrit dans cette même tendance plus large, sans pour autant s’intéresser spécifiquement aux inégalités.
La première force du texte de Piketty est sa grande lisibilité. L’accessibilité du travail vient du fait que le portrait général que dessine l’auteur, contrairement à quasiment tous les travaux académiques qui traitent de l’économie, peut être compris de façon très concrète par quiconque a déjà envisagé de détenir une propriété ou de cotiser à un fonds commun de placement. Cet aspect « charnel » (p. 425) des observations est exactement l’effet voulu par l’auteur, qui se désole notamment des indicateurs « pudiques » (p. 420) et pacificateurs tels que le coefficient de Gini et les tableaux en déciles. Le tableau 1, reproduit du livre, illustre la différence entre ces façons de représenter les inégalités. Le renvoi au registre des fortunes mis en place après la Révolution française, son modèle d’inspiration, n’a rien d’anodin. Grâce à ce registre, les données françaises sur les inégalités sont infiniment meilleures que celles portant sur les autres pays : Piketty nous rappelle qu’il faudra par exemple attendre le début du 20e siècle avant de disposer d’un outil semblable au Royaume-Uni (p. 539). Mis en place en conjonction avec le premier impôt sur les successions, il permet à Piketty de démontrer que l’une des grandes vertus de l’impôt sur la richesse est l’information ainsi rendue disponible.
Étrangement, certains accusent Piketty de n’étudier « que » les données existantes, faisant ainsi fi par exemple de l’économie non marchande ou de l’économie « informelle » (3), mais il s’agit là en fait d’un appui involontaire à son appel à plus de transparence. En effet, le chercheur ne demanderait certainement pas mieux qu’une contribution qui bonifierait ses séries avec une estimation de l’étendue – et de la répartition – des fruits de l’économie informelle, ou d’une meilleure appréciation de la valeur des activités économiques non marchandes (il reconnaît que la valeur des services publics est sous-estimée dans les calculs du PIB [p. 155]). Selon Piketty, l’espoir de la démocratie repose sur la création d’un cadastre financier mondial, face à la concurrence fiscale généralisée et plus particulièrement à l’ascendance des paradis fiscaux de tous genres (4), car actuellement « la Terre semble en moyenne détenue par la planète Mars » (p. 842-843). Vu la grande transparence dont il fait preuve concernant ses sources et leurs faiblesses, ce que les historiens ne manqueront pas d’apprécier, son traitement des données est peut-être la partie inattaquable du livre, ce que le Financial Times semble avoir compris sur le tard (5). Ses années de recherche et de publications en la matière et ses équipes de collaborateurs étudiant, complétant et harmonisant les déclarations de revenus, de successions et de patrimoines individuelles, ainsi que les comptes et les bilans patrimoniaux nationaux, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada, au Japon, en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Suisse, en Inde et en Chine, et ce sur de nombreuses décennies, voire dans certains cas des siècles, lui auront au moins valu cette reconnaissance (pp. 39-46).

PikeTab1

Les ordres de grandeur des inégalités

Si plusieurs critiques reprochent à Piketty de confondre les concepts de « capital » (propriété des moyens de production) et de « richesse » (tout ce qui peut être échangé sur un marché) (6), outre peut-être l’opportunisme du titre et d’autres parallèles plus ou moins explicites avec l’ouvrage de Marx, l’accusation est injuste. Il en va de même pour les « lois » de Piketty, qui n’ont aucune intention d’en être véritablement et dont la critique technique manque sa cible : il s’agit plutôt de décrire des tendances empiriques observées (p. 942) et d’en dessiner les implications. L’auteur est en effet le premier à affirmer qu’il n’y a rien d’inéluctable aux tendances qu’il documente, puisqu’il appelle de ses vœux une intervention politique pour y mettre fin. Par ailleurs, s’il admet en principe la possibilité de l’« équilibre » des économistes classiques, il s’inquiète des décennies au cours desquelles les propriétaires des immeubles et du pétrole peuvent accumuler des créances tellement importantes vis-à-vis du reste de la population qu’ils se retrouveront à posséder durablement tout ce qu’il y a à posséder (p. 23).
Quoi qu’il en soit, le « capital » de Piketty vaut entre quatre et six fois le revenu national (p. 204 ; 225) et est composé pour environ une moitié d’actifs immobiliers et pour l’autre d’actifs financiers (« actions, obligations et placements, plans d’épargne et contrats financiers à long terme […] par exemple de type assurance vie ou fonds de pension »), après soustraction des dettes (p. 330). En France en 2013, jusqu’à 70 % de ce capital est hérité (p. 638). Au niveau public, en Europe à tout le moins, les avoirs et les dettes se valent environ, si bien que le patrimoine net public est « quasi nul » (p. 886). Le capital privé est par ailleurs détenu pour 60 % par le décile supérieur (dont 25 % par le centile le plus haut), pour environ 35 % par les 40 % suivants – que Piketty nomme « la classe moyenne patrimoniale » (p. 410) – et pour moins de 5 % par la moitié la plus pauvre de la population (p. 543-546) (7).
Quant aux revenus, près de 30 % proviennent du rendement sur le capital (p. 359), qui est la source de la majorité des revenus des 1 % qui en reçoivent le plus (et les plus riches parmi ceux-ci reçoivent au surplus un rendement bien supérieur, ayant les moyens de prendre des risques plus payants [p. 720]), alors que cette proportion tombe à environ 20 % pour les revenus des 9 % suivants (p. 443). Les autres doivent s’appuyer sur les fruits de leur travail, qui sont eux aussi de moins en moins équitablement distribués, avec la montée d’une classe de « super-cadres » qui peuvent choisir leur rémunération eux-mêmes (p. 529). Ce phénomène est plus accentué au Royaume-Uni et aux États-Unis, où le décile supérieur accapare respectivement 43 % et 48 % des revenus totaux, contre en moyenne 35 % en Europe (p. 512 ; 514). Du côté public, outre les environ 10 % du revenu national pour assurer les fonctions régaliennes (p. 285 ; 757), et selon l’étendue de l’État social (quasi inexistant dans les pays non développés), les dépenses sociales se divisent approximativement en deux parts égales : l’éducation et la santé d’un côté (de 5 % à 6 % et de 8 % à 9 % respectivement [p. 762]) et les transferts sociaux de l’autre (de 10 % à 20 %, avec à peine 1 % pour les minimas sociaux et de 1 % à 2 % pour les allocations chômage, alors même que ce sont ces programmes qui sont les plus vicieusement attaqués [pp. 763-764]).

 

L’évolution tendancielle des inégalités

Ce portrait statique est fascinant en soi, mais la partie la plus intéressante de l’ouvrage est son aspect dynamique : on y voit les évolutions des inégalités à travers le temps. La grande préoccupation de Piketty est en effet le retour [d’]un monde où Vautrin pouvait benoîtement expliquer à Rastignac que la réussite par les études et le travail était une voie sans issue, et que la seule bonne stratégie d’ascension sociale consistait à mettre la main sur un patrimoine (8).
Ainsi, si en 1819, au temps de Rastignac, les 1 % des héritages les plus élevés apportaient à leurs détenteurs environ 2,5 fois plus de revenus que les 1 % des emplois les mieux payés, la courbe s’est inversée à partir de 1890, pour atteindre un ratio de moins de 0,5 en 1920. Depuis 1970, cependant, les héritages prennent à nouveau le dessus (p. 646.). La « contradiction fondamentale du capitalisme », selon Piketty, tient du fait que dans un monde sans grand accroissement de productivité ou de population – ce qui est la norme historique – les inégalités tendent à s’accumuler, pour la simple raison que les revenus du capital sont durablement plus élevés que la croissance (p. 562). C’est sa fameuse loi (tendancielle) du « r > g » (return > growth) : « le passé dévore l’avenir » (p. 942). Celle-ci est illustrée au graphique 1. Dans les pays riches, le « r » tournerait actuellement autour de 3 % à 4 % (p. 325), alors que la « g » semble stagner à environ 1 % (pp. 156-159). Piketty assimile tant les périodes de forte croissance d’après-guerre dans les pays développés que celles qu’on observe actuellement dans certains pays moins développés comme la Chine à un « rattrapage » voué à se stabiliser à terme à des taux bas (p. 166). Or, puisque seul le taux de croissance élevé au 20e siècle nous aurait permis « d’éviter l’apocalypse marxiste » de l’accumulation infinie du capital (p. 24 ; 371), sa tendance baissière n’augure rien de bon pour la structure des inégalités.

 

Piketty Graph 1

 

Des jalons historiques revus à travers les lunettes des inégalités

Si l’on commence le récit des inégalités au crépuscule de l’Ancien Régime, on notera que plus de 97 % de la population appartenait au « tiers état », environ 1 % au clergé, et de 1 % à 2 % à l’aristocratie (p. 394). Il n’est alors nullement surprenant d’observer que 90 % du patrimoine appartenait au décile supérieur et plus de 60 % au centile le plus haut (p. 544-545). Selon Piketty, il s’agit là d’un ordre de grandeur qui peut être observé pour les sociétés traditionnelles depuis l’Antiquité, pourvu que ses sources lui permettent des généralisations aussi larges (p. 550). L’auteur rappelle que l’abolition de la primogéniture et de la substitution héréditaire, d’un côté, et la mise en place d’une égalité des droits dans le Code civil « suscitent un optimisme considérable [… parmi les] partisans de la Révolution [qui] sont convaincus qu’ils tiennent la clé de l’égalité future », mais que ces réformes ont été loin de mener aux résultats escomptés (pp. 575-576).
Si la Révolution américaine a mis la table en abolissant les entails, le système archaïque d’héritage dénoncé par Jane Austen dans Orgueil et préjugés, il faudra attendre l’entre-deux-guerres pour que la même chose puisse être affirmée pour le Royaume-Uni et l’Allemagne (ibid.). Or, nous le rappelle Piketty, la France postrévolutionnaire n’échappe pas à la loi de « r > g » – et ce ne sont pas les « 1 % à 2 % d’imposition sur les patrimoines transmis en ligne directe » qui y changeront quoi que ce soit (p. 579). Ainsi, « aucune tendance à la réduction de l’inégalité de la propriété du capital n’est perceptible avant les chocs des années 1914-1945 [; o]n constate au contraire une légère tendance à la hausse », et en 1910 le centile supérieur à Paris détient 70 % du patrimoine national (pp. 541-543), ce qui force la conclusion contre-intuitive que lors de la Belle Époque, la France républicaine n’était pas moins inégalitaire que le Royaume-Uni monarchique (p. 579).
Bien que l’imposition progressive ait été débattue pendant la Révolution française, elle a été rejetée, et la logique derrière celle mise en place lors des révolutions des 17e et 18e siècles s’apparente plus à une garantie du droit de propriété par la création de registres publics que d’un outil de réduction des inégalités patrimoniales (p. 868). La grande stabilité monétaire au 19e siècle sous-tend la tout aussi grande volatilité de la politique, alors que la « pause d’Engels » – la longue période de stagnation salariale d’environ 1810 à 1860, perceptible notamment au Royaume-Uni et en France – mène à une nouvelle sorte de souffrance dans les villes qui s’industrialisent (pp. 355-357). C’est la pauvreté de l’État due aux niveaux très bas d’imposition qui garantit l’explosion des patrimoines privés à cette époque de forte croissance. Ainsi, la rente découlant de la dette publique est alors une valeur sûre : avec un taux de 4 % à 5 % et une inflation quasi nulle, il a fallu un siècle au Royaume-Uni pour rembourser les dettes découlant de la guerre d’Indépendance américaine et des confrontations subséquentes avec la France (p. 207). Pendant tout ce temps, l’excédent budgétaire de 2 % à 3 % du PIB – ce qui correspondait à la croissance annuelle de l’économie – a presque entièrement servi à payer les intérêts de la dette publique, et donc à enrichir les grands patrimoines, alors même que les budgets publics de l’éducation et de la santé n’ont guère augmenté, tournant chacun autour de 1 % à 2 % (p. 209 ; 758).
On apprendra peut-être avec surprise qu’au tournant du 20e siècle les inégalités patrimoniales étaient aussi fortes en Suède qu’en France (p. 410 ; 549), mais qu’aux États-Unis elles étaient moindres, et que leur forte augmentation inquiétait au plus haut point les économistes américains, qui ont aidé à mettre en œuvre « une fiscalité lourdement progressive » dans les années 1910-1920 (p. 554). Les États-Unis sont ainsi moins inégalitaires que la France dans les années 1950 et 1960 – « tout du moins pour ceux qui avaient la peau blanche » (p. 464) – et il faudra attendre 1960 pour que les inégalités patrimoniales américaines commencent à dépasser celles de l’Europe (p. 556).
Dans le récit que nous présente Piketty, ce sont vraiment les chocs [accidentels] du « premier 20e siècle » (1914-1945) – à savoir la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique de 1917, la crise de 1929, la Seconde Guerre mondiale, et les nouvelles politiques de régulation, de taxation et de contrôle public du capital issues de ces bouleversements – qui ont mis fin aux inégalités extrêmes qui ont toujours été la norme (p. 76 ; 598). Plus particulièrement, « la concentration des patrimoines ne semble s’être jamais remis de ces chocs », mais « le processus de remontée historique du capital/revenu dans les pays riches est […] selon toute vraisemblance toujours en cours » (p. 590-591) et « le dumping fiscal généralisé […] menace de conduire à la suppression pure et simple de toute forme d’imposition du capital et de ses revenus (9) ». Or, « [s]i ces institutions devaient être définitivement mises à mal, il existe un fort risque pour que resurgissent [les mêmes] inégalités » (p. 598).
Ainsi, si l’impôt sur le revenu était bloqué en France depuis les années 1890, c’est finalement la Première Guerre mondiale qui l’a débloqué en 1914 (p. 433). Le New Deal américain a quant à lui imposé des taux confiscatoires au-delà d’un certain revenu, mais la révolution conservatrice des années 1980 les a sensiblement réduits et ils n’ont pas été restitués depuis (p. 754 ; 805). Au niveau de l’importance des patrimoines vis-à-vis du revenu national, bien que les expériences nationales varient, avec une courbe en U plus ou moins raide, la baisse notable d’après-guerre et la hausse tout aussi importante depuis les années 1980 se confirme dans tous les pays étudiés (p. 261). On peut voir cette tendance au graphique 2. Il existe bien des exceptions pendant cette période (par exemple la hausse constante du salaire minimum en France de 1968 à 1983 [p. 456]) et les niveaux des prélèvements obligatoires varient de façon substantielle (de 30 % aux États-Unis à 55 % en Suède [p. 757]), mais la tendance lourde est la même partout.

 

Piketty Graph 2

 

Conclusion : les inégalités et la démocratie

Piketty documente la croissance des inégalités et retrace les mécanismes qui y contribuent, car il est très inquiet que l’inégalité extrême « se conjugue […] mal avec le suffrage universel » (p. 414). Dans le processus, on apprend que la croissance économique et la progression démographique ont joué un rôle primordial dans la réduction des inégalités au milieu du 20e siècle, mais que nous ne pourrons plus compter sur ces mécanismes autorégulateurs, puisque nous entrons dans un monde de faible croissance. Piketty nous expose les inégalités montantes des patrimoines, d’une part, et des revenus, de l’autre. Il illustre la montée des héritiers par une courbe qui continue inexorablement son tracé ascendant et il rend le tout très concret en la reliant aux centiles et aux milliles qui en bénéficient le plus. Il trace enfin les contours, plus clairement que jamais, de la raison d’être de l’État-providence et des implications de sa relative disparition. Avec toutes ces données et ces nouvelles façons d’appréhender les multiples facettes des inégalités, il apporte en somme de puissants outils à quiconque voudrait renouveler la recherche sur la démocratie. Il revient maintenant aux sciences sociales – et au premier plan à la discipline historique – d’en faire bon usage.

Notes de fin de document
(1) Thomas PIKETTY, Le Capital au XXIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2013, 969 p., Coll. « Les livres du nouveau monde ».
(2) Piketty décrit cette histoire comme « l’histoire des prix, des salaires, des revenus et des fortunes aux 18e et 19e siècles [, … qui malheureusement] est morte avant même d’avoir atteint le 20e siècle » (Thomas Piketty, « Les métamorphoses du capital. Réflexions autour du Capital au XXIe siècle », Revue de l’OFCE, n° 137, p. 11).
(3) Erin Ade (intervieweuse) et James K. Galbraith (interviewé), « Boom Bust », Russia Today America, 26 avril 2014, accessible en ligne sur le site de RT : http://rt.com/shows/boom-bust/155040-james-galbraith-piketty-capital ; Hernando De Soto, « Les pauvres contre Piketty », Le Point, 16 avril 2014, accessible en ligne : http://lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/les-pauvres-contre-piketty-16-04-2015-1922011_1913.php
(4) Appelés plus correctement « législations de complaisance » par un analyste : Alain Deneault, Paradis fiscaux : la filière canadienne. Barbade, Caïmans, Bahamas, Nouvelle-Écosse, Ontario…, Montréal, Écosociété, 2014.
(5) Andrew Hill, « Thomas Piketty’s “Capital” Wins Business Book of the Year », Financial Times, 11 novembre 2014, accessible en ligne : http://ft.com/intl/cms/s/0/b9e03c5c-6996-11e4-9f65-00144feabdc0.html
(6) Par exemple : James K. Galbraith, « Kapital for the Twenty-First Century? », Dissent, printemps 2014 ; Yanis Varoufakis, « Egalitarianism’s Latest Foe: A Critical Review of Thomas Piketty’s Capital in the Twenty-First Century », Thoughts for the Post-2008 World, 8 octobre 2014, blogue personnel de l’auteur, accessible en ligne : http://yanisvaroufakis.eu/2014/10/08/6006/
(7) Ces données décrivent la France, mais il s’agit d’une répartition qui selon Piketty est assez typique.
(8) Thomas Piketty, « Dompter le capitalisme du XXIe siècle », dans Martin Aubry et al., éd., Pour changer de civilisation, Paris, Odile Jacob, p. 183-84.
(9) Ibid., p. 183.

 

 

REMERCIEMENTS
L’auteur tient à remercier Martin Petitclerc, Danielle Maire, l’équipe de l’IRIS et celle du blogue « Histoire globale ». Toutes les erreurs se trouvant encore dans ce texte relèvent de l’entière responsabilité de l’auteur.  À la suite d’un partenariat, cet article fait l’objet d’une publication simultanée de l’IRIS et du blogue « Histoire globale ».

L’IRIS
L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), un institut de recherche indépendant et progressiste, a été fondé à l’automne 2000. Son équipe de chercheur·e·s se positionne sur les grands enjeux socioéconomiques de l’heure et offre ses services aux groupes communautaires et aux syndicats pour des projets de recherche spécifiques. 1710, rue Beaudry, bureau 3.4, Montréal (Québec)  H2L 3E7
514.789.2409  • iris-recherche.qc.ca

 

Islam + démocratie = (in)compatibles ? (2/2)

Quand on parle d’instrumentalisation politique de la religion, on évoque généralement les mouvements islamistes contemporains – notamment les Frères musulmans qui, il est vrai, ont très largement contribué à politiser l’islam, en le transformant en levier d’opposition et de contestation des pouvoirs en place. Mais l’on oublie souvent que le premier vecteur de politisation de l’islam a été les régimes eux-mêmes qui, dès leur indépendance, ont utilisé le substrat religieux comme mode de légitimation populaire. Ainsi, l’islamité officielle brandie par les pouvoirs étatiques a participé à imposer le lexique islamique comme figure dominante du politique dans les pays musulmans, y compris dans ceux comme la Tunisie ou la Turquie qui apparaissent pourtant comme les plus « laïques » et « sécularistes ».

Islam d’État, islam contre l’État : la démocratie prise en otage

Jouant en permanence sur l’ambivalence idéologique, se référant simultanément à la démocratie et à l’islam comme valeurs constitutionnelles de l’État (avec des nuances importantes selon les pays), les régimes dits « musulmans », du Maroc au Koweït, en passant par l’Algérie, l’Égypte ou même la Turquie « laïque », n’ont cessé d’utiliser le référentiel islamique comme mode de contrôle social et surtout sécuritaire, allant même jusqu’à créer des formes de « clergés nationaux » (imams et muftis nommés et rétribués par l’administration centrale), placés sous la tutelle de conseils islamiques supérieurs et/ou de ministères de la religion. C’est ici que l’on perçoit la portée très actuelle de la critique des penseurs de la Nahda : en terres d’Islam, la religion administrée, contrôlée et gérée par le politique a renforcé, sur le temps long, les modes de gouvernance autoritaires de la société. Elle a en revanche totalement négligé de consolider les espaces de libertés et les droits fondamentaux des citoyens, au point qu’il n’est pas exagéré de qualifier ces expériences de « fondamentalismes d’État ». Cette religion administrée et étatisée a réduit le politique à une concurrence larvée entre scène islamique officielle et scènes islamiques dissidentes. Dès lors, la question démocratique s’est trouvée « enkystée » dans une lutte symbolique autour de la définition du « bon islam » et du droit légitime à le représenter, à l’incarner et à le défendre aux yeux de « citoyens croyants », condamnés à la passivité ou, au contraire, à la rébellion.

Démocrates musulmans sans démocratie musulmane ?

La rareté des régimes démocratiques ne signifie pas pour autant que la référence démocratique soit totalement absente des scènes politiques contemporaines des mondes musulmans. Une telle vision serait caricaturale, reproduisant en cela le préjugé orientaliste d’une indifférence culturelle des musulmans aux idéaux démocratiques, par priorité donnée aux valeurs de l’unité de la communauté et de la justice sociale. Au contraire, la question démocratique a été constamment présente, ne serait-ce que dans la rhétorique des élites dirigeantes qui s’en sont souvent réclamées, en lui donnant toutefois une tournure autoritaire et tutélaire (faire le bonheur du peuple à sa place). Elle a été aussi récurrente dans le discours des courants intellectuels, sociaux et politiques, d’obédience séculariste ou islamiste, qui en ont fait la revendication principale dans leur lutte contre les pouvoirs en place.
Pour preuve, les leaders et les mouvements des gauches radicales, longtemps acquis aux idéaux tiers-mondistes et marxistes dans leurs multiples versions (soviétique, maoïste, yougoslave, trotskyste, etc.) ou aux nationalismes locaux (arabisme, baasisme, nassérisme, etc.) se sont majoritairement convertis à l’horizon des années 1980 aux bienfaits de la démocratie « occidentale et bourgeoisie », inspirant la création de la plupart des organisations des droits de l’homme et des plates-formes de « société civile », dénonçant les exactions des régimes autoritaires. Plus surprenant, on pu assister à un mouvement de « conversion » comparable chez de nombreuses élites islamistes réformistes (le plus emblématique de ce courant étant le Tunisien Rached Ghannouchi, leader du parti islamo-conservateur Ennahda) qui, à partir des années 1980-1990, se sont mises à délaisser leur critique radicale de la démocratie occidentale, considérée longtemps comme étrangère, voire hostile, à la culture islamique, pour prôner des « formules mixtes », où la reconnaissance du multipartisme, du parlementarisme et la protection des droits individuels et des libertés fondamentales sont désormais considérées comme des valeurs centrales de l’action politique et de l’État. Certes, ce type de ralliement peut être interprété comme purement tactique et instrumental, mais il n’en est pas moins porteur d’une tension centrale au sein de l’islam politique, où les « nouveaux convertis » à la démocratie rivalisent désormais avec des courants littéralistes et salafistes pour lesquels la démocratie reste synonyme d’associationnisme (chirk), d’innovation pernicieuse (bid’a) ou de mécréance (koufar).
Au final, on serait donc tenté d’inverser la formule du politologue Ghassan Salamé, « Démocraties sans démocrates », au profit de celle de « Démocrates sans démocraties », tant elle nous paraît plus apte à décrire les réalités politiques des sociétés musulmanes présentes.

Islam et démocratie, l’exception tunisienne ?

Au regard de la tendance lourde à l’instrumentalisation politique de la religion dans les mondes musulmans, la Tunisie post-révolutionnaire ferait-elle figure d’exception démocratique – avec la Turquie, acquise à la démocratie depuis 1924 ? Il est vrai que la Constitution du 27 janvier 2014, élaborée et votée par des représentants élus au suffrage universel direct (Assemblée nationale constituante qui a siégé durant trois ans), pose les bases d’un régime républicain, démocratique et participatif dans le cadre d’un État civil. Par ailleurs, si les références à l’islam sont présentes dans plusieurs articles du Préambule (« l’attachement du peuple tunisien à l’islam… »), la charî‘a (loi islamique) n’est pas mentionnée comme source de droit et la liberté de conscience et de croyance est pleinement reconnue. Plus encore, les citoyens tunisiens sont protégés constitutionnellement de l’accusation d’apostasie qui, comme on le sait, constitue dans de nombreux pays musulmans, un procédé pour stigmatiser et criminaliser les individus et les groupes considérés comme « hors normes » (opposants, dissidents, minorités religieuses et sexuelles).
Si l’expérience constitutionnelle tunisienne, conciliant la forme civile et démocratique de l’État à l’attachement à l’islam comme référence spirituelle et éthique, représente sans aucun doute une source d’inspiration pour une réforme globale des institutions politiques dans les mondes musulmans, il n’en reste pas moins que la « question démocratique » ne se joue pas exclusivement dans l’arène étatique, mais aussi très largement au cœur même des sociétés, dans une lutte de sens entre des courants politico-philosophiques qui sont loin de partager la démocratie comme horizon d’avenir. D’où la nécessité de dépasser les lectures culturalistes et binaires (islam/démocratie), afin de privilégier une analyse dynamique des mouvements sociaux, des luttes politiques, des courants intellectuels et des débats éthiques qui contribuent à remettre en cause la vision de sociétés « musulmanes » monolithiques et statiques, prisonnières ad vitam aeternam du cercle de fer de la religion.

À propos de l’auteur
Vincent Geisser est chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient (Ifpo, Beyrouth), auteur notamment de Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, avec Michaël Béchir Ayari, L’Atelier, 2011.

Pour aller plus loin…

• Mohammed Arkoun, Humanisme et Islam. Combats et propositions, Vrin, 2005.
• Fatima Mernissi, Islam et Démocratie, Albin Michel, 2010.
• Abdou Filali-Ansari, Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, La Découverte, 2003, rééd. 2005.
N.B. : Ce texte (publié en deux parties) est une version longue de l’article « Islam, démocratie… Je t’aime, moins non plus ? » publié dans Laurent Testot (coord.), « La grande histoire de l’islam », Sciences Humaines Histoire, n° 4, novembre-décembre 1015, en kiosques jusqu’à fin janvier 2016.

Islam + démocratie = (in)compatibles ? (1/2)

C’est un stéréotype qui a la vie dure : islam et démocratie seraient inconciliables par essence. En 2011, les processus démocratiques des révolutions tunisienne et égyptienne avaient temporairement délégitimé cette interprétation. Hélas, l’essoufflement de la libéralisation politique, la montée en puissance des partis islamistes, la reprise en main autoritaire des régimes observée ici et là (Égypte, Irak, Syrie, voire Turquie), et surtout le spectre effrayant de la menace jihadiste leur ont donné une nouvelle crédibilité. L’orientalisme d’antan, que l’on croyait relégué définitivement au musée des horreurs de la pensée occidentale, retrouve un certain écho intellectuel et idéologique, au point que certains experts et observateurs des mondes musulmans, pourtant peu soupçonnables de sympathie avec les théories orientalistes, en viennent à douter. Et si Samuel Huntington avait raison ? Son constat abrupt et sans appel, « islam has not been hospitable to democracy », dressé au début des années 1980, ne doit-il pas être pris au sérieux ?
Au nom d’une volonté irénique de rapprochement entre l’Occident et l’Orient, n’a-t-on pas trop sous-estimé le facteur religieux dans sa capacité à structurer le développement politique et sociétal des pays dits « musulmans », privilégiant par là une vision angélique d’un triomphe inéluctable et universel des idéaux démocratiques ? Dans la foulée des analyses de l’islamologue Bernard Lewis, dont les thèses sont largement relayées dans les milieux politiques et intellectuels occidentaux, l’orientalisme s’est fait toutefois plus subtil et moins agressif. Il n’a plus grand-chose à voir avec la vision ethnocentrique et culturaliste d’un Ernest Renan qui, dans sa célèbre conférence en Sorbonne du 29 mars 1883, « L’islam(isme) et la science », déclarait qu’« émanciper le musulman de sa religion est le meilleur service qu’on puisse lui rendre ».
Aujourd’hui, c’est moins l’islam qui est accusé d’être « incompatible » avec la démocratie, que la combinaison explosive « religion musulmane et modernité politique », qui contribuerait à consolider des dictatures encore plus liberticides que les régimes musulmans classiques (émirats, royaumes, califats). La technologie politique démocratique servirait ainsi les desseins obscurs des radicaux et des fondamentalistes, qui l’utiliseraient à leur profit pour mieux l’abattre. En ce sens, la démocratie libérale et pluraliste ne serait pas faite pour les pays à majorité musulmane, car elle favorisait inévitablement la prise de pouvoir par des fanatiques religieux (on dirait aujourd’hui « les islamistes ») qui chercheraient à instrumentaliser la liberté d’expression et les élections pluralistes pour y installer des régimes autoritaires à référent islamique. Partant de ce constat pessimiste, d’aucuns en viennent à conclure que les pays musulmans devraient inventer leur propre démocratie qui ne reposerait pas forcément (et systématiquement) sur le principe majoritaire.
Cependant, on commettrait une erreur si l’on réduisait cette quête d’une « démocratie islamique authentique » aux cercles orientalistes et à leurs héritiers : elle produit aussi un large écho dans les milieux musulmans, notamment chez certains penseurs réformistes qui tentent désormais de réconcilier religion et démocratie, allant jusqu’à prétendre que l’islam serait la religion naturelle de la démocratie.

La shûra ou le mythe de la démocratie islamique

Lorsqu’on évoque la relation entre islam et démocratie, la tentation est grande d’aller rechercher à la fois dans les textes (le Coran et les hadîth) et l’histoire politique musulmane ancienne et contemporaine des expériences de gouvernance présentant des analogies évidentes avec les systèmes pluralistes modernes. D’où des courants de pensée islamiques réformistes, voire sécularistes, qui entendent promouvoir le principe de la shûra, que l’on peut traduire approximativement par « délibération collective ». Sur le plan théologique, elle se réfère directement au texte coranique, notamment à la sourate 42, intitulé précisément « La Consultation ». Sur le plan mythico-politique, elle renvoie à l’âge d’or prophétique de la cité de Médine, dans lequel Muhammad était censé prendre ses décisions après avoir consulté ses compagnons (sahaaba), voire les membres de la communauté islamique naissante (umma).
Sur le plan historique, elle a connu des formes d’institutionnalisation à l’échelle des empires islamiques, des États musulmans mais aussi des mouvances sociopolitiques. Par exemple, nombre de partis ou de mouvements se réclamant aujourd’hui de l’islam politique s’organisent selon le principe de la shûra, créant des majlis al-shûra (conseil) qui jouent, tantôt le rôle d’organes de consultation auprès des dirigeants, tantôt celui de Parlement interne avec application stricte du principe majoritaire. Mais, plus encore, le principe de la shûra est devenu le mot d’ordre et le mythe mobilisateur des « démocrates musulmans » ou des « musulmans démocrates », qui recherchent dans les textes islamiques des références justifiant la supériorité du système démocratique sur toutes les autres formes de régimes qu’ont pu expérimenter les pays musulmans. En ce sens, plus qu’une adaptation ou une imitation, ils veulent prouver au monde que la démocratie était déjà présente dans le message originel de l’islam. Ceci afin de contredire à la fois leurs détracteurs fondamentalistes musulmans, pour qui la démocratie serait une hérésie occidentale ; et les courants ethnocentriques européens et américains, pour qui l’islam serait intrinsèquement étranger à la culture démocratique judéo-chrétienne.
Toutefois, certains islamologues, notamment issus des mondes musulmans, estiment que considérer la shûra comme un modèle politique islamique équivalent à la démocratie pluraliste constituerait une forme d’extrapolation. Des spécialistes renommés, comme Mohammed Arkoun ou Abdou Filali-Ansary, en filiation avec des penseurs plus anciens comme l’Égyptien ‘Ali Aberraziq (1888-1966) montrent ainsi que la shûra ne renvoie en rien en un principe extrapolable au domaine politique, dans la mesure où elle concerne exclusivement l’organisation d’une communauté de croyants et non un État tout entier. Le principe de consultation, s’il se rapproche des procédés participatifs caractéristiques des démocraties modernes, reste cantonné à la « gestion » des relations humaines au sein d’une communauté de croyants et de pratiquants. En ce sens, si la revendication de la shûra participe bien d’une utopie islamique qui prétend se réconcilier avec la démocratie, elle ne peut servir de modèle d’État ou de régime, à moins de retomber dans les lectures à la fois littéralistes et orientalistes de l’influence totalisante de la religion sur le politique. C’est d’ailleurs tout le paradoxe des courants dits réformistes en islam qui restent prisonniers du prisme littéraliste, un peu comme si un chrétien ou un juif allait chercher dans la Bible ou la Torah l’argument de la supériorité de la démocratie au 21e siècle. Ce n’est donc pas dans les textes fondateurs de l’islam, notamment le Coran ou les hadîth, qu’il convient forcément de puiser les justifications islamiques d’un régime pluraliste (lesdits textes peuvent aussi servir à légitimer un régime dictatorial et tyrannique), que dans l’histoire de la pensée musulmane critique, et en particulier dans celle de la Nahda qui, par sa dénonciation sans concession des régimes despotiques, a posé les jalons d’une réforme démocratique des institutions politiques dans les mondes musulmans.

L’héritage politique de la Nahda

On ne peut prétendre retracer en quelques lignes les apports culturels, intellectuels et théologiques majeurs des penseurs de la Nahda (Renaissance en arabe), courant qui s’est déployé au sein des mondes musulmans de la fin du 18e au début du 20e siècle. Nous nous contenterons d’en souligner ici les tendances et les résonances politiques. Disons, pour faire simple, que si les auteurs de la Nahda (Mohammed Abduh, 1849-1905 ; Jamâl al-Dîn al-Afghâni, 1838-1897 ; Rifa al-Tahtawi 1801-1873 ; Rachid Rida, 1865-1935…) ont très peu traité de la question démocratique – il faut tenir compte du contexte sociohistorique de l’époque, y compris en Europe, où la démocratie était loin de faire l’unanimité chez les penseurs – ils ont très largement contribué à jeter les bases d’une critique radicale des régimes autocratiques et à insuffler, au sein des sociétés musulmanes, les idées de pluralisme, de libertés politiques et de séparation des pouvoirs. Toutefois, la dénonciation du despotisme et l’appel à la réforme de l’État se sont faits, le plus souvent, au nom d’un retour à l’islam des origines qui aurait été dévoyé par les pratiques tyranniques des pouvoirs temporels, notamment des souverains ottomans. Au-delà de la multiplicité des points de vue et des trajectoires intellectuelles des auteurs, les penseurs de la Nahda ont convergé dans leur refus d’une imitation mécanique des systèmes politiques européens (France et Grande-Bretagne), prônant une inspiration raisonnable, respectueuse de l’héritage culturel et religieux des sociétés musulmanes. En somme, ils ont plaidé pour une modernisation endogène des institutions musulmanes qui prenne le meilleur des expériences politiques occidentales (mais pas seulement, car ils avaient aussi une ouverture intellectuelle sur la Russie, le Japon, l’Inde, etc.), tout en préservant le devenir de la « personnalité islamique », dans un contexte de lutte contre le colonialisme occidental.
Dans ce courant de la Nahda, il faut accorder sans doute une place particulière à deux penseurs encore méconnus aujourd’hui par le public occidental : le Syrien Abderrahmane al-Kawakibi (1855-1902) et l’Égyptien ‘Ali Abderraziq (1888-1966). Auteur de l’ouvrage critique et novateur, Tabâ‘i‘ al-istibdâd wa masâri‘ al-isti‘bâd (« Les caractéristiques du despotisme et les luttes contre l’assujettissement »), publié dans les années 1900, al-Kawakibi se prononce clairement pour une forme de séparation entre la Religion et le Politique, constatant que la dépendance des clercs religieux à l’égard du pouvoir ne peut que renforcer le despotisme. Jouant sur la soumission naturelle du peuple à égard de la religion, les tyrans utilisent l’islam pour légitimer l’absolutisme de leur régime. Par ses critiques de l’instrumentalisation politique de la religion, al-Kawakibi se fait ainsi le premier théoricien d’un courant séculariste en terre d’Islam. Poussant plus loin la critique, ‘Ali Abderraziq cherche à démontrer que la prophétie de Muhammad n’avait aucune portée politique (elle avait exclusivement une dimension spirituelle) et que toutes les tentatives ultérieures de légitimation des régimes par la religion ne sont que pures manipulations, concluant que le gouvernement civil doit être restitué à la raison humaine. S’inscrivant dans la filiation des penseurs de la Nahda, l’œuvre de ‘Ali Abderrazak (L’Islam et les Fondements du pouvoir, paru et censuré en 1925), n’en marque pas moins une rupture majeure, en rendant possible une autonomie du Politique par rapport au Religieux. Il se fait ainsi le pionnier de la critique très actuelle de l’islam d’État et de toutes les formes d’instrumentalisation religieuses du politique.

À propos de l’auteur
Vincent Geisser est chercheur à l’Institut Français du Proche-Orient (Ifpo, Beyrouth), auteur notamment de Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, avec Michaël Béchir Ayari, L’Atelier, 2011.

 

 

N.B. : Ce texte est la première moitié d’une version longue de l’article « Islam, démocratie… Je t’aime, moins non plus ? » publié dans Laurent Testot (coord.), « La grande histoire de l’islam », Sciences Humaines Histoire, n° 4, novembre-décembre 1015, en kiosques jusqu’à fin janvier 2016. Prochaine publication le 7 décembre.

Enseigner une histoire « globale », connectée en classes de secondes générales et professionnelles (3/3)

Première partie de l’article

Deuxième partie de l’article

5) De Valladolid au commerce triangulaire

La controverse de Valladolid ne figure pas dans le programme d’histoire de seconde générale, même si dans de rares cas, elle peut apparaître dans certains manuels scolaires récents (16). Par contre, cette question est l’une des trois situations au choix du premier objet d’étude proposé par le référentiel d’Histoire en seconde professionnelle « Humanisme et Renaissance ». Les objectifs de la séquence, tels qu’ils sont définis par le référentiel et proposés par l’ensemble des manuels scolaires de seconde professionnelle, insistent sur la dimension de « Premier grand débat sur les droits de l’homme ».
Il s’agit d’une rhétorique très contemporaine et sans doute presque anachronique. Peu ou prou, quelles que soient les maisons d’édition, les manuels scolaires présentent ce sujet pratiquement de la même manière. En premier est évoquée, avec plus ou moins d’insistance, la situation du Mexique après la conquête espagnole et les massacres perpétrés envers les Amérindiens. En général, les documents utilisés sont la plupart du temps des gravures de Théodore de Bry, tirées entre autres de son ouvrage Tyrannies et cruautés espagnoles (1538) (Fig. 11 et 12).
Ces images dénoncent les exactions commises par les Espagnols durant la période de la conquête de l’Empire aztèque. Elles sont des témoignages à charge qui présentent une accumulation de détails plus abominables les uns que les autres. Puis c’est au tour de la controverse proprement dite que se concentrent les manuels, en présentant la plupart du temps des extraits des analyses  de Sépulvéda, pour la colonisation et l’exploitation des Indiens, tandis que Las Casas, lui, condamne ces pratiques. Le téléfilm réalisé en 1993 en s’appuyant sur le roman éponyme montre les débats passionnés entre les deux orateurs et la décision qui est prise, libérant les Amérindiens de l’esclavage tandis que la traite des Noirs s’en voit brutalement augmentée pour pallier le manque de main-d’œuvre occasionné. Plusieurs sites académiques relayent la proposition d’utilisation du roman comme œuvre complète.
Une telle présentation, à la fois linéaire et particulièrement claire dans son traitement, permet tous les débats possibles autour de l’égalité des hommes quelles que soient leurs origines. C’est un plaidoyer éloquent contre le racisme et les discriminations que permet une telle étude. Cependant, dans le cadre qui nous occupe et d’un point de vue historique, une telle présentation, même efficace, n’en demeure pas moins, à de nombreux égards, très éloignée de la réalité historique, et par trop manichéenne.
Dans un premier temps, il est important de reprendre les faits et de présenter d’autres informations expliquant la destruction massive des populations indiennes. Si la violence et les horreurs commises par les Espagnols et les Portugais (et par d’autres puissances européennes par la suite) sont indéniables et atteignent souvent des sommets, il ne faut pas négliger le rôle très important des « agents pathogènes » apportés par les Européens et qui ont décimé des populations entières sans aucune défense immunitaire. C’est également l’une des conséquences du grand échange qu’il est nécessaire de signaler et d’expliquer.
D’autre part, les illustrations de Théodore de Bry, proposées par les manuels scolaires, ne sont pas étudiées en tant que telles et rarement dans leur contexte, au risque de l’erreur d’interprétation. Ainsi lorsqu’on effectue avec les élèves une première approche de ces œuvres picturales, qui consiste à décrire très précisément ce qu’ils voient et ce qu’ils en déduisent, on obtient des résultats surprenants et particulièrement complexes. La gravure intitulée « La boucherie de chair humaine », d’après Bartholomé de Las Casas : La Destruction des Indes (1552), est pour eux une véritable énigme (Fig. 12). Ils ne comprennent pas dans un premier temps si l’image dénonce un cannibalisme supposé des Amérindiens ou si certains éléments ne critiquent pas l’attitude des conquérants espagnols. D’autres envisagent que les deux interprétations sont possibles.
Évidemment, sans l’information sur les conflits entre nations en Europe au 16e siècle et les guerres de Religion entre catholiques et protestants, qui sont le contexte dans lequel furent fabriquées ces gravures, l’interprétation reste parcellaire voire erronée. En fait, la réception des écrits de Las Casas en Europe va nourrir une « légende noire » (17) de la colonisation de l’Amérique centrale au 16e siècle, qui sera reprise par plusieurs auteurs et artistes protestants et diffusées dans de nombreux pays hostiles et en concurrence avec le Portugal et l’Espagne. De fait, même si un graveur comme Théodore de Bry s’appuie sur d’importants témoignages, son travail paraît finalement particulièrement ambigu et recèle sans doute d’autres enjeux.

Fig 10 Aztèques capturés par les Espagnols

Fig 10 : Aztèques capturés par les Espagnols et leurs alliés. Gravure de Théodore de Bry (1528-1598). British Museum, Londres.

Fig 11 La boucherie de chair humaine

Fig 11 : La boucherie de chair humaine, d’après Bartholomé de Las Casas : La Destruction des Indes (1552).

(Gravure et sous-titres tirés du manuel Magnard, p. 14, 2009).

En effet, si le cannibalisme décrit sur cette gravure semble incriminer les Indiens, la présence des Espagnols s’avère particulièrement étrange, puisqu’ils paraissent guider voire contrôler ces pratiques « indiennes ». De plus, plusieurs « anecdotes » indiquées sur la gravure montrent les sévices infligés par les soldats espagnols aux Indiens, et la représentation d’un Amérindien ployant sous une ancre pourrait faire référence au Christ portant sa croix, associant ainsi les Espagnols aux Romains et leur cruauté, à celle de l’Empire persécutant les premiers chrétiens (18).
De même, autant le film La Controverse de Valladolid que le roman présentent de nombreuses libertés avec l’histoire. Plus que le débat sur l’humanité des Indiens et l’interdiction de leur esclavage, déjà tranchée par le pape Paul III quelques années auparavant, il s’agit davantage de régler la question de l’évangélisation de ces peuples et la manière de s’y prendre. Si les deux célèbres théologiens ont bien participé aux débats, ils ne sont pas les seuls, et leurs échanges sont davantage épistolaires que de véritables face-à-face. Loin d’une première prise de conscience des droits de l’homme, ces échanges vont s’accommoder par ailleurs de la traite des Noirs, qui palliera la raréfaction de la main-d’œuvre indigène, du fait de ces débats multiples et de l’interdiction progressive d’utiliser les populations autochtones d’Amérique comme des esclaves.

 

En conclusion

L’Histoire, pour quoi faire ?, titre du dernier ouvrage de Serge Gruzinski, me semble particulièrement pertinent pour une conclusion à cette présentation d’une tentative d’enseigner une histoire globale ou connectée à partir des référentiels des programmes en secondes générale, technologique et professionnelle. Ce que j’ai réalisé en tant qu’enseignant depuis plusieurs années n’est que le fruit de « bricolages », de réflexions épistémologiques et didactiques, d’essais empiriques à partir de théorisations qui la plupart du temps ne m’appartiennent pas mais m’ont servi de fil conducteur et « d’effet dynamique ». Les seules certitudes qui sont les miennes résident en grande partie dans la conviction qu’à l’heure actuelle, le récit national ne suffit plus à cimenter un peuple, une nation, des groupes humains multiples dans un monde globalisé et hyperconnecté. Et si « l’avenir est un miroir où se reflète le passé », la compréhension du présent, de cette mondialisation étudiée jusqu’à présent exclusivement par le biais de la géographie en classe, nécessite d’être regardée désormais dans sa multiplicité, ses réussites et ses échecs, ainsi que ses interprétations rarement neutres, à travers un regard historique « polyphonique » et un enseignement secondaire capable de vulgariser les recherches universitaires les plus récentes sur ces questions, afin de les offrir à la compréhension de nos élèves.

 

(16) Histoire Seconde Hachette éducation, pp. 182-183 (Étude la controverse de Valladolid), chapitre 6, « L’élargissement du Monde (XVe-XVIe siècles) », avril 2014.

(17) Que Serge Gruzinski considère comme des clichés. Voir S. Gruzinski, L’Histoire, pour quoi faire ?, Fayard, Paris, 2015, p.121.

(18) Voir Grégory Wallerick, « La guerre par l’image dans l’Europe du XVIe siècle. Comment un protestant défie les pouvoirs catholiques », Archives des sciences sociales des religions, n° 149, pp. 33-53.