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La poste, une histoire d’emprunts

Lundi 20 mai 2013

À propos de :

La Poste à relais en Eurasie

La diffusion d’une technique d’information et de pouvoir. Chine – Iran – Syrie – Italie

GAZAGNADOU Didier [1994, rééd. 2013], Paris, Éditions Kimé.

Gazagnadou COUV

Dans cet ouvrage récemment réédité mais rivalisant avec les meilleures publications d’histoire globale de ces dernières années, l’anthropologue Didier Gazagnadou montre comment la technique de la poste à relais s’est developpée en Chine, avant de se propager, via l’Empire mongol, à l’État mamelouk (1250-1517) et enfin à l’Europe – chacune de ces zones géographiques faisant l’objet d’un chapitre distinct et documenté.

Revenons au commencement : les États ont toujours eu besoin de s’informer des mouvements militaires de leurs voisins, de relayer les ordres aux armées, et de coordonner les impôts. Ces nécessités de pouvoir ont amené des entités aussi diverses que les États perse achéménide, maurya en Inde du Nord, égyptien ptolémaïque, romain d’Occident et enfin byzantin, sans compter le cas des Incas, à mettre en place des systèmes de relais d’informations à l’usage des décideurs – les empires eurasiens font ainsi l’objet d’une description dans l’annexe 1 du présent livre, dans laquelle l’auteur postule incidemment une transmission entre Perse, Égypte et Rome.

Mais le grand apport de Gazagnadou, structuré dans sa chronologie en quatre chapitres, est surtout de démontrer, documents et citations à l’appui, comment cette technique s’est développée à un point inégalé en Chine ; a été adoptée par les Mongols ; certainement copiée par les Mamelouks en guerre contre ces mêmes Mongols ; et enfin très probablement empruntée par le duché milanais avant de percoler progressivement dans les États européens des Temps modernes. Chemin faisant, cette innovation s’est à chaque fois enrichie d’ajouts améliorant son efficacité, avant de connaître une évolution décisive en Europe occidentale : l’acheminement du courrier non seulement du pouvoir, mais aussi des marchands et des particuliers. Ce qui aurait contribué, selon l’auteur, à l’émergence tant du capitalisme que d’une subjectivité propre à l’Europe.

Ce travail dans la longue durée, mêlant des références tant à Fernand Braudel ou Joseph Needham qu’à Michel Foucault ou Maurice Lombard, porte donc sur la poste. Elle « est depuis l’Antiquité une technique aux multiples facettes liée à toutes les pratiques et stratégies de l’appareil d’État : qu’il s’agisse de programmer la levée de l’impôt, de se tenir informé des questions politiques, militaires, diplomatiques et religieuses, de recenser les populations et d’enquêter sur l’état d’esprit de ces mêmes populations. Dans tous ces domaines, la poste, et cela jusqu’au 20e siècle, fut un instrument de pouvoir. Elle fut une technique de surveillance, de collecte, de transport et de diffusion de l’information voire d’anticipation politique […] au service des autres mécanismes de pouvoir. »

La poste ou le léviathan chinois

La poste à relais a été, par nécessité, un attribut d’État. Car seul un État pouvait se permettre d’élaborer un tel outil, pour des raisons de coût d’édification et d’entretien. Dès le 9e siècle avant notre ère, l’existence d’une bureaucratie pléthorique est attestée en Chine. Au 4e siècle, l’État de Qin, qui allait réunifier la Chine en – 221, voit la couche sociale des fonctionnaires-lettrés devenir dominante.

Avec la dynastie Han (- 202 / + 220), cet État bureaucratique se densifie, et le pouvoir impérial se trouve durablement théorisé comme étant au service de l’efficacité et non de la morale : il ne recherche pas la justice individuelle, mais l’imposition de « dispositifs de contrôle, irriguant l’espace et le corps social ». L’État chinois, qui a mis en place d’immenses réseaux de routes jalonnés par des relais de poste à cheval, est déjà métaphoriquement présenté comme maillage postal, vu comme un réseau de points vitaux entre lesquels circule l’information nécessaire à la bonne administration. Étienne Balazs, dans La Bureaucratie céleste [1968, Paris, Gallimard], estime que « la bureaucratie des fonctionnaires-lettrés constitua, tout au long de l’histoire de la Chine, environ 10 % de la population totale » – sous les Han, pas moins donc de 6 millions de personnes ! Et la survie de cet appareil d’État contrôlant d’immenses territoires dépend intimement de sa capacité à faire circuler l’information. Ce qui le pousse, des Han aux Qing (1644 / 1911), plus de deux millénaires durant, à toujours reconstruire et renforcer son réseau postal, vaste toile d’araignée quadrillant, depuis les capitales successives, le moindre point de son domaine.

« De jour comme de nuit » – caractéristique propre à ces postes eurasiennes, qui autorise entre autres indices Gazagnadou à défendre la voie des emprunts qu’il va tracer –, ces relais, classés par ordre d’importance, tiennent à la disposition des courriers impériaux, strictement hiérarchisés et aux mouvements contrôlés et enregistrés par des procédures bureaucratiques précises, des montures sélectionnées pour leur endurance ; ainsi que des animaux de moindre envergure (mulets, ânes…). Ces derniers peuvent éventuellement être loués ou mis à disposition de certains voyageurs, tel le moine japonais Ennin qui, en 845, rapporte avoir loué des ânes pour acheminer ses paquets de manuscrits. Les relais étant en général distants de 20 km, un courrier moyen pouvait couvrir 120 km par jour en fatigant 6 montures, ses collègues « express » (à la priorité la plus élevée) pouvant, en 24 h, galoper 320 km !

Sous les Tang (618 / 907), les chiffres donnent le vertige : plus de 30 000 km de routes, de 40 000 chevaux et 1384 bateaux tenus à disposition des coursiers, 20 000 employés. Pour les années 748-755, on apprend que l’État consacre près de 60 % de son budget à sa poste : 1 140 000 ligatures pour les postes, 260 000 pour le traitement des fonctionnaires, 600 000 pour l’entretien de l’armée et l’achat du grain.

Sous les Song (960 / 1270) se renforce une prospère bourgeoisie d’affaires, mais celle-ci n’a accès que de manière très restreinte aux services postaux, qui restent sous le contrôle sourcilleux de l’État, au service d’objectifs visant à stabiliser le contrôle des populations : surveiller la société, lever les impôts, mener des campagnes militaires. Mais à partir du 10e siècle émergent de nouvelles puissances, les Empires Liao et Jürchen, peuples de la steppe qui font rapidement leur le modèle bureaucratique chinois avant d’être absorbés par un dernier empire, celui que bâtit Gengis Khan [v. 1160-1227].

De la Chine aux Mongols

Les Turcs ouighours sont vaincus en 1209. Ils confèrent très vite à leurs conquérants mongols les « premiers éléments de leur appareil d’État en matière de scribes, de chancellerie, d’administration et [vont] donner à la langue mongole, une écriture ». La fulgurante expansion mongole, ce grand désenclavement qui connecte le monde eurasien, de la mer de Chine à la Baltique, pose d’emblée un problème militaire et politique inédit par son ampleur : comment assurer la cohérence d’un empire qui contrôlera jusqu’à 26 millions de km2 (50 fois la surface de l’actuelle France) ? « En assurant des communications constantes et efficaces entre toutes les armées des différentes régions et le pouvoir mongol. »

Dès 1218, Gengis Khan s’emploie à l’établissement de lignes postales permanentes. Il reprend le système chinois, l’étend jusqu’en Asie occidentale et réserve l’administration de cette institution, comme celle de l’armée, aux seuls Mongols. À la fin du 13e siècle, Marco Polo avance que 200 000 chevaux sont affectés aux seules postes – un chiffre plausible, car chaque coursier est assisté, à chaque étape, par un autre cavalier. Avec l’autorisation des plus hautes autorités, les marchands et les religieux peuvent utiliser les services postaux. Si les Mongols reprennent le système chinois, les sources perses montrent qu’ils lui apportent quelques innovations, l’étendant réactivement aux lignes de bataille, et permettant aux coursiers les plus performants de couvrir d’incroyables distances, jusqu’à, dit-on, 490 km par jour. L’ensemble Iran-Iraq est alors couvert d’un dense rhizome postal…

Des Mongols aux Mamelouks

… Qui très probablement inspire le nouveau maître de l’Égypte, le Mameluk Baybars (1223-1277), au lendemain de sa victoire d’Aïn Djalout (1260), lors de laquelle il a brisé l’avancée mongole vers ses terres. Examinant les diverses hypothèses permettant d’expliquer la création par Baybars d’un système de poste entre les principales villes qu’il contrôle, Gazagnadou écarte l’idée d’une invention attribuée ex nihilo à Baybars, ou d’une reprise des postes ayant existé dans les empires musulmans antérieurs – elles avaient disparu deux siècles plus tôt, lors de la conquête du Moyen-Orient par les Turcs seldjoukides.

Non, il s’agirait bien d’une copie des procédures mongoles, reprenant fidèlement jusqu’aux attributs permettant de distinguer les coursiers, tels ces laisser-passer sous forme d’une plaque ronde attachée au cou du messager par un cordon de soie jaune (couleur impériale chinoise). À ces Mongols qui ne livrent pas une bataille sans étendre au préalable leurs lignes de communications, Baybars semble aussi emprunter des techniques accroissant l’efficacité de son réseau postal : des pigeons voyageurs et des guetteurs-relais de signaux optiques, à base de fumée le jour et de feu la nuit – ce dernier système semble avoir été en mesure d’acheminer une information du Nord de la Syrie au Caire en moins de 24 h. Et l’ensemble des postes reste au service de l’État, même si des marchands sont parfois autorisés à y recourir. Et des marchands, il en vient de loin. Notamment des cités-États italiennes.

Du Caire à Milan

En Europe, la première poste a été romaine : le cursus publicus avait disparu lors de la dislocation de l’Empire romain d’Occident au 5e siècle. Pourtant, sous le règne de Giao Galeazzo Visconti (1351-1402), l’institution resurgit dans le duché de Milan entre 1387-1389. Elle fonctionne « jour et nuit ». Son mot d’ordre, « cito, cito, cito, ciitissime » (rapidement, rapidement, rapidement, le plus rapidement) évoque celui des postes mongoles « vole, vole, vole, comme l’oiseau ». Sa marque distinctive (couper ou nouer les queues des chevaux) est la même que celle utilisée par les postes mameloukes, mongoles et chinoises. Les procédures sont identiques… L’emprunt est plus que probable. Et il fait tâche d’huile.

Au siècle suivant, en sus des cités-États italiennes, l’Empire des Habsbourg l’adopte pour l’Autriche et l’Espagne, son rival français faisant de même sous Louis XI (1423-1483). Mais c’est à Milan que prend place l’innovation cruciale, reproduite ensuite ailleurs en Europe : contre paiement, l’État prend en charge la correspondance des particuliers. Changement radical : l’outil n’est plus au service exclusif du pouvoir, même si celui-ci en fait un instrument de diffusion de ses prérogatives dans les terres qu’il contrôle. Le capital jouit aussi de ses services, même si en France, ce ne sera que sous Henri IV (1553-1610) que les particuliers seront autorisés à utiliser la poste.

De la poste à l’individu

Dans sa conclusion, Gazagnadou souligne que, contre la tendance naturelle d’une société à se présenter comme le produit homogène d’une histoire qui ne devrait rien aux autres, il importe d’examiner les traces des éléments hétérogènes empruntés aux voisins. Rappelant combien sous-estimer le rôle des emprunts serait une perspective anthropologique dangereuse, il établit une distinction entre diffusion (processus aléatoire subi par une société, comme l’extension à l’Europe de la Peste noire venue d’Asie – il aurait dû au passage corriger son sous-titre) et emprunt (choix fait par une société d’adopter et d’adapter à son contexte des éléments, objets, techniques…, venus de l’extérieur). Invalidant la thèse de Karl Wittfogel sur le despotisme asiatique, il souligne qu’« il n’y a pas d’essence (ethnique ou culturelle) de tel ou tel État face au problème de l’information mais simplement des agencements différents entre l’État, les forces capitalistiques et la société ». Des rapports de force entre ces trois pôles surgissent de nouvelles configuration. Une bureaucratie d’État, forte en Chine, s’était arrogé le monopole de l’outil des postes. Lorsque les pouvoirs européens reprirent cette invention, ils furent amenés à en partager l’usage. La ville, ou plutôt le réseau de villes, devint un système nerveux irriguant l’ensemble du corps social. Et la poste progressivement achemina, et contribua à l’édification de, la subjectivité : lettres d’amoureux et pamphlet de dissidents se diffusèrent, se multiplièrent, et changèrent la face du monde.

Nuançons pour finir : la poste ne fut certainement pas le seul facteur de l’émergence d’un sujet en Europe, si tant est que cet événement ait vraiment eu lieu. Mais reconnaissons à l’auteur, au-delà d’une conclusion que certains regretteront trop peu étayée pour être soumise à une critique serrée, la rédaction d’un livre innovant et hautement stimulant. Enfin, pour nourrir peut-être de futurs débats, mentionnons un distinguo introduit par Gazagnadou, dans son avant-propos : sa décision de renoncer à l’usage des notions d’Orient et d’Occident, « trop imprécises, idéologiquement suspectes et [n’ayant] finalement aucune pertinence anthropologique ».

 

L’histoire au prisme impérial

Mardi 9 avril 2013

À propos de :

Empires. De la Chine ancienne à nos jours, Jane Burbank et Frederick Cooper, Trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2011.

Titre original : Empire in World History. Power and the politics of difference, Princeton University Press, 2010.

 

De nombreux livres ont récemment réexaminé la question impériale, dévoilant progressivement les complexités des empires du passé. Empires, de Jane Burbank et Frederick Cooper, offre une synthèse précieuse de nombre de ces travaux qui ont changé notre regard sur ces formations politiques.

Une histoire eurocentrée, dont nous avons héritée, a longtemps estimé que les empires n’étaient que des formes archaïques et despotiques dans l’échelle d’une évolution se dirigeant vers la forme aboutie supposée être celle des États-nations. Dans la réalité, les empires étaient des entités politiques complexes, qui surent s’adapter aux changements. Seule leur réactivité explique leur durée (quatre siècles – ou dix, si on postule que la République fut aussi impérialiste que l’Empire – pour Rome, autant pour Byzance, six pour l’Empire ottoman, etc. – à comparer aux quelques décennies que durèrent les empires coloniaux européens). Et pour durer, en intégrant des multitudes de peuples et de religions, il fallait savoir gérer les différences, faire des compromis, déléguer le pouvoir parfois, ne recourir à la force qu’en dernière extrémité – les outils de contrôle social utilisés par les dictatures du 20e siècle n’avaient pas leur équivalent dans le passé.

Les auteurs nuancent néanmoins : « Bien entendu, les empires n’étaient pas spontanément ouverts à la diversité. La violence, la coercition quotidienne furent des éléments essentiels à leur construction et leur fonctionnement. Mais lorsqu’ils réussirent à tirer profit de leurs conquêtes, ils eurent à gérer des populations dissemblables et pour cela conçurent divers modes d’exploitation et de gouvernement. Chacun mobilisa et contrôla différemment ses ressources humaines, incluant ou excluant, récompensant ou exploitant, partageant ou concentrant le pouvoir. »

De Rome à la Chine contemporaine

Les deux auteurs sont professeurs d’histoire à l’Université de New York. Cooper est spécialiste de l’histoire coloniale de l’Afrique – plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français (liste en fin d’article) – ; Burbank des Empires russes et soviétiques. Le livre couvre deux mille ans d’histoire. Il commence par une étude d’histoire comparée des empires de Rome et de la Chine des Han (deux modèles de gestion des différences, qui s’enrichiront d’une troisième voie avec l’Empire mongol), et s’étend pour l’essentiel sur l’Eurasie de ces deux derniers millénaires. Il n’y a donc rien, par exemple, sur la naissance des empires antiques qui, en Mésopotamie, en Égypte et ailleurs, ont inauguré cette forme de gouvernement. Rien non plus sur les empires africains… Cette partialité, reconnue par les auteurs qui rappellent qu’ils n’avaient pas plusieurs vies à consacrer à un ouvrage exhaustif, confère une unité à un livre qui est déjà épais, couvre une multitude de sujets et ouvre de nombreuses réflexions.

Le terme empire s’applique à une multitude de choses : en mettant de côté son emploi dans des expressions comme « l’empire des médias », il qualifie néanmoins des structures politiques composites, aussi différentes que les empires antiques de Rome et de la dynastie Han, les empires coloniaux européens des 19e-20e siècles, voire l’empire américain (aujourd’hui en phase terminale ?) ou chinois (en ascension ?) – en bref, le terme englobe toutes ces « vastes unités politiques, expansionnistes ou conservant le souvenir d’un pouvoir étendu dans l’espace, qui maintiennent la distinction et la hiérarchie au fur et à mesure qu’elles incorporent de nouvelles populations ».  Tandis que l’État-nation homogénéise ses populations, l’empire incorpore des populations dont « la différence se voit explicitée sous sa domination ».

Une grammaire impériale

Les auteurs observent que « les empires – qui maintenaient délibérément la diversité des peuples qu’ils conquéraient et intégraient – ont longtemps joué un rôle crucial dans l’histoire de l’humanité ». Ils ont été la réalité politique du monde de ces deux derniers millénaires. Leurs politiques et leurs imaginaires, les connexions qu’ils établirent entre eux (telle la migration de ressortissants de pays autrefois colonisés vers l’ex-métropole) ont façonné notre univers. L’objectif du livre est de fournir une grammaire impériale, de discerner le répertoire des stratégies mises en œuvre pour intégrer des populations dans les sociétés d’empires, tout en maintenant ou en instaurant des distinctions entre elles. Cooper et Burbank discernent cinq thèmes transversaux qui parcourent l’ouvrage :

1) la politique de la différence, par exemple la distinction opérée entre colons et colonisés, qui pouvait connaître d’innombrables variations au sein d’une même entité ;

2) les intermédiaires impériaux (gouverneurs, percepteurs… ainsi que les populations de colons, les multiples intermédiaires locaux, voire les esclaves administrateurs de haut rang de l’Empire ottoman) gérant et exploitant les territoires conquis ;

3) les interactions impériales : imitation, conflit et transformation furent l’ordinaire des empires en contact avec d’autres ;

4) les imaginaires impériaux, telle la « mission civilisatrice » des empires coloniaux ;

5) les répertoires de pouvoir, rendant compte de la multiplicité des modes de gestion et souvent de leur coexistence au sein d’un même empire, certaines zones étant directement administrées par le centre impérial, d’autre conservant une souveraineté plus ou moins graduée.

Façonner un monde

À cette grille de lecture, exposée en introduction, succède une longue entreprise de description et d’analyse, respectant un plan chronologique visant à restituer la dynamique impériale dans l’histoire, les héritages transmis d’un empire à l’autre, enrichis et transformés. Retour au début de notre ère. La Chine des Han et Rome ont alors en commun d’intégrer « le commerce et la production dans des économies » d’échelle considérable, de façonner littéralement un monde, chinois ou méditerranéen, et pour stratégies respectives de « créer une classe de fonctionnaires loyaux et qualifiés » pour la première, d’instaurer « la responsabilisation – au moins théorique – de ses citoyens » pour la seconde.

Ces deux axes vont exercer des effets durables dans les régions où se sont étendus ces empires. Par exemple, du côté occidental, les entités politiques qui prendront la relève de Rome s’instaurent sur des bases religieuses, du durable Empire byzantin à l’éphémère État carolingien, de même que les successifs califats islamiques. Le glaive de la foi se révèle alors à double tranchant. L’exclusivité monothéiste autorise à mobiliser les guerriers de l’islam ou du christianisme, mais introduit également le ferment d’explosions potentielles – lorsqu’un hétérodoxe s’avise de contester le pouvoir en place, il a l’opportunité de plonger l’empire dans un bain de sang en se présentant comme détenteur de la vraie foi. « Les régimes impériaux les moins exigeants en termes de conformité religieuse […], observent Burbank et Cooper, furent parmi les plus durables. »

Au 13e siècle, la tornade mongole entraîne la formation du plus vaste empire terrestre de l’histoire, rendu brièvement possible par une formule originale, une approche pragmatique des différences religieuses et culturelles. Les khans instaurent par exemple des débats entre religieux chrétiens, bouddhistes, taoïstes, musulmans, et les arbitrent. Cette conception ouverte de la société permet aux khans d’utiliser au mieux les compétences des populations conquises, et inspireront des Empires ultérieurs (russe, moghol, ottoman). La richesse de l’Asie devient visible aux yeux des Occidentaux lorsque les Mongols, pacifiant l’Eurasie, impulsent une ère de commerce transcontinental – les routes de la Soie, terrestres comme maritime.

Cette richesse sera l’aimant qui mènera l’Europe à exercer une hégémonie mondiale, louvoyant autour de trois axes : il convient d’accéder aux biens produits en Chine ; pour cela, il faudra contourner les obstacles, notamment cet Empire ottoman qui barre la route ; et trouver les ressources nécessaires au premier objectif, pour des États en compétition, aucun pays européen n’étant en mesure d’exercer une hégémonie durable sur ses voisins. L’enclave fortifiée devient alors une stratégie à part entière, qui permet d’asseoir un pouvoir maritime.

Les Amériques, on le sait, fournissent l’argent qui irrigue ce commerce en expansion en Europe occidentale, dans le Sud-Est asiatique et dans le monde chinois. Elles voient naître un autre répertoire de pouvoir, qui permet aux colons européens d’instaurer une société inégalitaire, reposant en grande partie sur le travail forcé dans les mines ou les plantations, mais offrant des opportunités variables d’intégration faisant office de soupape de sécurité. En France, par exemple, l’idée de conférer la citoyenneté aux populations des colonies est envisagée dans les années 1790, rejetée par Napoléon en 1802, ré-envisagée en 1848, limitée à la fin du 19e siècle, de nouveau débattue lorsque la métropole a besoin de soldats, et finalement brièvement appliquée en 1946.

Toujours s’adapter

Au 19e siècle, l’Europe acquiert un avantage technologique sur les autres régions du monde, jouissant d’une supériorité qui « ne fut jamais totale ni assurée » et connaissant des contestations internes, amenant par exemple à l’abrogation de l’esclavage et à l’imposition du libre-échange en lieu et place d’un commerce strictement encadré par les États. Partout sur la planète, alors que l’histoire s’accélère au rythme de l’accroissement des connexions, les empires subissent des convulsions politiques qui les obligent à toujours s’adapter.

« Empire de liberté » selon les mots de Thomas Jefferson, les États-Unis, nés d’une révolution menée par des colons britanniques, divergent du modèle colonial européen en acquérant des territoires qu’ils érigent au rang d’État, excluent Indiens et esclaves de leur société, survivent à une guerre civile liées à des conceptions différentes de ce que doit être le contrat social américain, avant de devenir, en annexant par exemple les Philippines au début du 20e siècle, une puissance coloniale qui refuse de se reconnaître comme telle. Face à elle, un autre empire. « L’Union soviétique opta pour une stratégie combinant reconnaissance des diverses “nationalités” et État à parti unique afin de tisser un réseau communiste englobant ses nombreux groupes nationaux et de susciter ailleurs des contestations de l’empire capitaliste. »

La permanence du concept d’empire – que celui-ci naisse d’une confédération tribale (cas des Mongols), d’une cité-État (Rome…), d’un royaume, etc. –, dans l’histoire mondiale amène, selon les auteurs, à postuler « l’existence d’une dynamique politique fondamentale, dynamique qui permet d’expliquer pourquoi les empires ne peuvent être confinés à une région ou une époque particulière et n’ont cessé d’émerger et réémerger au fil des millénaires ». L’État-nation, nous disent-ils, n’était pas une finalité historique en soi, juste un choix dans une gamme de possibilités. Et par son idéal homogénéisant, il pose un danger : comment ces entités gèrent-elles la différence quand elles sont fragilisées, sinon par la guerre ou le génocide, comme on l’a vu lors de l’éclatement de la Fédération yougoslave ? Ils soulignent que d’autres formes, fédératives notamment, portent en germe un avenir potentiellement plus pacifié qu’ils appellent de leurs vœux, posant en exemple l’Union européenne.

Reste qu’aujourd’hui la Chine, « au système administratif fort et intact, mobilise son immense population, contrôle étroitement ses élites, lutte contre l’agitation de ses populations tibétaines et musulmanes, envoie à l’étranger – sans faire de prosélytisme – ses entrepreneurs, ses spécialistes et ses travailleurs, et contrôle des ressources aux quatre coins du globe ». On peut se poser la question : sans se dévoiler comme empire, ne suivrait-elle pas un itinéraire impérial, en l’enrichissant d’un nouveau répertoire d’action, celui du capitalisme d’État ?

 

À lire aussi

Ann Laura Stoler et Frederick Cooper [1997], Repenser le colonialisme, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2013.

Frederick Cooper [2002], L’Afrique depuis 1940, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2008, rééd. 2012.

Frederick Cooper [2005], Le Colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2010.

Ann Laura Stoler [2002], La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, trad. fr. Sébastien Roux, La Découverte, 2013.

L’océan Indien de Philippe Beaujard (2)

Samedi 9 mars 2013

 

Après avoir recensé le premier tome du travail de Philippe Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, sur ce blog, le 7 janvier dernier, je viens de terminer son tome 2 qui porte sur la période 600-1500. À vrai dire on sort un peu « groggy » après les 580 pages d’une telle lecture, tant la richesse du matériau accumulé apparaît toujours aussi  invraisemblable, tant les problématiques sont abondamment documentées et discutées dans le moindre détail, tant également il paraît difficile de retenir les faits ou éléments d’analyse significatifs, à l’évidence trop nombreux. Mais le plaisir de la découverte reste entier… Et plus que tout, on quitte ces pages avec l’impression qu’on ne savait presque rien du sujet avant de se laisser emporter par l’auteur sur les chemins du renouveau islamique, les expéditions des Chola, les relations entre Chinois et Mongols, l’essor puis le déclin de Mojopahit, les stratégies des marchands karīmī ou encore la subtilité du grand commerce swahili.

Ce volume peut, de prime abord, être considéré comme plus accessible que le premier dans la mesure où il traite de périodes plus proches de nous et réputées mieux connues : nous allons voir que c’est en partie une illusion, tant l’auteur mobilise de faits et d’histoires familiers aux seuls spécialistes d’une part, tant la synthèse obtenue est manifestement innovante d’autre part. On pourrait aussi penser que son objet est mieux cerné. À la différence du premier volume qui nous présentait la lente création, puis la pluralité des systèmes-monde régionaux, entre le Néolithique et notre ère, enfin leur unification en un seul système afro-eurasien, ce second tome traite de l’évolution de cet unique système-monde, de ses cœurs successifs, de ses dynamiques et de ses retournements de hiérarchies, dans un cadre désormais établi. Il s’ouvre avec l’essor parallèle de l’Islam et de la Chine Tang (7e siècle) et se clôt au moment où les aventuriers européens vont considérablement élargir le monde connu et rendre moins significatif le seul espace afro-eurasien. Mais si le système est désormais unique, la problématique du livre éclate rapidement en une multitude de thématiques d’analyse tout à fait cruciales, lesquelles empêchent de se contenter d’une description chronologique linéaire.

Ce volume est divisé en trois livres principaux, correspondant rigoureusement aux pulsations enregistrées de ce système-monde afro-eurasien. Le premier livre traite du cycle d’expansion-contraction qui se met en place entre 6e et 10e siècles, avec comme cœurs, la Chine Tang, les califats omeyyade puis abbasside, sans doute aussi quelques royaumes indiens et l’Empire byzantin. Au cours de ce cycle, la contraction est relativement longue, environ 150 ans, de 850 à la fin du 10e siècle. Le deuxième cycle (11e -14e siècles) est engagé par le dynamisme de la dynastie Song avec comme cœurs annexes l’Inde chola puis du sultanat de Delhi, les empires seljukide puis ilkhanide, l’État égyptien enfin. Au sein de ce cycle, la contraction est nettement plus courte, 70 ans environ, à partir de 1330. Le troisième livre ne correspond qu’au premier essor du troisième cycle, au seul 15e siècle, mené par les Ming, quelques sultanats indiens (notamment du Gujarat), l’empire de Vijayanāgara, les empires ottoman, safavide, moghol et toujours l’Égypte. Dans chacun de ces livres, les différentes aires géographiques sont traitées successivement, bien sûr en marquant à chaque fois les relations entre les différents espaces. Mais la lecture peut aussi éviter la juxtaposition des chapitres géographiques et se faire selon trois cheminements distincts. Comme dans le premier tome, le lecteur peut pratiquer une lecture abrégée en étudiant les introductions des trois livres, puis le remarquable épilogue, soit au total 110 pages qui fourniront les jalons essentiels du volume. Il peut aussi pratiquer la lecture linéaire (complète) proposée par l’auteur qui a évidemment ses vertus. Il peut enfin lire d’abord avec profit les pages 537 à 580 de l’épilogue : il y trouvera l’essentiel des conclusions de Beaujard et surtout se familiarisera avec l’explication de la logique systémique (pp. 537-546), elle-même reprise dans le schéma (noté Ep.3, juste avant la page 577) particulièrement utile en cours de lecture. De même, il est conseillé de bien analyser les planches (notées Ep.1 et Ep.2) qui donnent une vision très synthétique des hypothèses analytiques de l’auteur. C’est seulement après que le lecteur pourra choisir entre lecture abrégée et lecture complète.

Comme dans le premier tome, la pertinence de l’idée de système ne se révèle que très progressivement, lors des innombrables avancées analytiques que recèle la lecture complète. C’est bien la chair du système-monde qui nous apparaît peu à peu, dans une démarche parfois très empirique et inductive, sans pour autant que l’on se noie dans la mesure où le fil directeur est assez souvent rappelé. À la différence d’approches plus théoriques et déductives, Beaujard construit la complexité des systèmes-monde sans nous épargner les détails ou les nuances, même lorsque l’hypothèse théorique peut en ressortir affaiblie. Par exemple il ne cède pas à la tentation de ne relever qu’un cœur ou centre, tout en reconnaissant que dans ces trois cycles, la Chine est véritablement motrice. Du reste, la démonstration de cette influence chinoise n’est pas véritablement faite. Il faudrait, pour en amener la preuve, montrer que la croissance chinoise précède toujours celle des autres cœurs, semi-périphéries et périphéries, de quelques années ou décennies. Il faudrait aussi montrer par quel biais l’essor en Chine engendre un essor général : est-ce par ses transferts de techniques ? Serait-ce par ses exportations de produits désirables qui pousseraient les élites d’autres régions à faire produire leurs « dépendants » afin d’obtenir ces biens en contrepartie ? Serait-ce encore par ses réformes institutionnelles bonnes à copier, son poids démographique (via les importations), ses velléités impériales (comme au début du 15e siècle) ? Sur tous ces points on pourra regretter que l’auteur reste plus allusif que conclusif, même s’il amène beaucoup d’éléments, notamment dans l’épilogue. Et ce n’est pas un mal que ce débat reste ouvert…

Un des apports de ce tome 2 réside dans l’analyse faite des liens entre marchands et pouvoirs politiques. Une certaine vulgate voudrait que l’océan Indien soit un espace dans lequel les pouvoirs politiques auraient laissé faire les marchands, par indifférence idéologique d’une part, parce que les ressources étatiques se trouvaient plutôt dans la taxation foncière d’autre part. Ainsi, on n’aurait que rarement cette imbrication entre politiques et marchands, cette institutionnalisation du pouvoir des marchands, voire cette instrumentalisation mercantiliste des commerçants « nationaux » qui caractérise l’Europe, dès le 13e siècle avec Venise et Gênes, puis les Pays-Bas au 17e. De fait, le concept de diasporas commerçantes semble là pour proposer un tout autre modèle, permettre un commerce affranchi des pouvoirs étatiques et une certaine liberté des individus assurant la circulation des biens. Sur ce point, le livre de Beaujard constitue une véritable mine dans la mesure où il montre que de multiples types de relations sont possibles et qu’aucune conclusion simple ne s’impose. Si le commerçant diasporique existe bien, on observe aussi le lien étroit du pouvoir avec des guildes marchandes (Empire mongol et différents États de l’Inde), l’existence de princes qui se font marchands (Inde et Asie du Sud-Est), voire même condottieres, des cas invraisemblables de taxation étatique (cas du Yémen rasūlide en 1422), des aventures personnelles de marchands qui deviennent souverains. Par ailleurs les expéditions militaires maritimes afin de protéger « ses » intérêts et ceux de ses marchands ne sont pas si rares (Égypte mamelouke au 15e siècle, pouvoir chola en 1025 contre Sriwijaya, soutien actif de la Chine ming au sultanat de Malacca en 1405, etc.). Cependant, de tels liens semblent ne pas s’avérer durables ni institutionnalisés. Par ailleurs et surtout ils n’amènent pas cette politique d’expansion et d’implantation commerciale par la force qui caractérisera l’Europe à partir du 16e siècle : peu de politiques de comptoirs, encore moins de conquêtes territoriales visant à former un empire indissolublement politique et commerçant. Autrement dit, si les idées mercantilistes ont pu pénétrer l’esprit de bien des souverains de l’océan Indien, elles n’ont que très rarement revêtu les formes que privilégiera l’Occident. Sur ce point Beaujard ne renie pas une partie de la vulgate, mais il la précise et la complexifie singulièrement.

Un second point peut retenir l’attention, la question de la logique systémique. Pour l’auteur, les choses semblent claires : une logique unique existe avant le 16e siècle tandis qu’ensuite, avec l’émergence du capitalisme européen, ce mode de production sera à même d’imposer au système-monde sa logique propre. Cependant, la complexité de la logique systémique générale proposée pour les périodes pré-modernes (voir ici les pages 537-546) suscite quelques interrogations quant aux formes précises qu’elle peut prendre dans chacune des phases d’expansion. En général et au départ, c’est bien un facteur exogène, le changement climatique avec réchauffement et humidification qui semble, dans la quasi-totalité des situations, engendrer croissance agricole, donc aussi démographique, puis croissances des échanges, de l’industrie et des villes, lesquelles à leur tour stimulent innovations techniques, idéologiques et institutionnelles. Ces dernières, en accroissant la division du travail et en stimulant la compétition permettent un remarquable progrès tant de l’État que du secteur privé. Mais elles déterminent aussi indirectement inégalités sociales (donc conflits, voire guerres) et diminution des ressources, baisse des rendements marginaux de l’investissement et parfois décentralisation du capital. La spirale négative menant à la contraction est alors enclenchée. Il est dommage que l’ouvrage ne nous fournisse pas, au sein de chaque cycle systémique, un tableau précis de ce qui se réalise de ce schéma général et de ce qui reste secondaire ou inexistant. En clair, il semble qu’un schéma de logique systémique aurait pu être spécifié pour chacun des trois cycles étudiés ici. À titre d’exemple, la phase d’expansion du 15e siècle semble moins résulter de progrès agricoles (dans le cadre d’un réchauffement caractérisé) que d’une réelle ouverture commerciale assez générale impliquant la Chine de Yongle, l’Empire de Vijayanāgara, les sultanats commerçants indiens (Gujarat et Bengale), leurs équivalents à Malacca, Pasai, Brunei, ou encore les réseaux égyptien et yéménite. Comment en rendre compte dans le cadre du schéma proposé de logique systémique ? Il y a sans doute là des travaux complémentaires à mener qui ne pourraient qu’enrichir les analyses déjà réalisées.

On pourrait sans doute faire des remarques similaires sur les types de hiérarchies que l’auteur propose : par exemple, alors que le statut de semi-périphérie est souvent très bien analysé (voire par exemple le cas de la côte swahili), on a parfois du mal à saisir, dans chaque cycle, qui sont les semi-périphéries par rapport aux périphéries. Des tableaux synthétiques s’imposeraient sans doute. De même la question de la monétarisation des économies, que l’auteur juge à juste titre fondamentale, fait plus l’objet de développements informatifs que véritablement analytiques : quelles régions parvenaient à internationaliser leurs monnaies et avec quels effets en retour ? Là aussi une synthèse manque peut-être afin de faciliter la mémorisation d’un lecteur qui se voit débordé par la masse d’informations… D’autres thèmes seraient à évoquer, par exemple celui de la création des systèmes de marchés et de leur effet économique en retour sur les pays qui les mettent en place, fût-ce de façon encore embryonnaire. De même quant à la structure des excédents et déficits commerciaux dans le système-monde, question cruciale dans le cadre de la détermination des hégémons éventuels successifs de ce système. Cependant sur ces différents points, la démarche plus déductive que j’aurais tendance à privilégier n’est pas nécessairement la meilleure. Il était important sans doute de réunir d’abord un riche matériau factuel avant de songer ensuite à l’exploiter à partir d’hypothèses théoriques renouvelées… En revanche on trouvera ici une analyse très originale et subtile de l’échange inégal et de sa construction sociale à partir d’une remarquable étude de la désirabilité des biens échangés dans le commerce de longue distance.

Au total, et il ne faudrait surtout pas l’oublier, c’est bien d’un prodigieux livre d’histoire qu’il s’agit ici, ouvrage d’érudition et de repérage, à l’échelle du monde de l’époque, de la diversité des liens économiques, politiques, culturels et religieux entre les sociétés. C’est aussi un livre de plaisir, celui de découvrir des faits inattendus, voire stupéfiants, de réaliser aussi combien les hommes ont pu réagir de façons différentes à des problèmes similaires. C’est enfin un livre qui génère une intense satisfaction, celle de sentir que notre connaissance progresse et que le « monde global » s’est construit dès ces temps anciens, en dehors d’une Europe qui, pour important qu’allait être son rôle ultérieur, n’en constitue pourtant que le « visiteur du soir ».

BEAUJARD P. [2012], Les Mondes de l’Océan Indien, tome 2 : L’océan Indien au cœur des globalisations de l’Ancien Monde (7e – 15e siècles), Paris, Armand Colin.

Vermeer, peintre connecté

Vendredi 25 janvier 2013

À propos de :

Le Chapeau de Vermeer. Le 17e siècle à l’aube de la mondialisation

Timothy Brook, 2008, trad. fr. Odile Demange, Payot, 2010, rééd. 2012.

Delft ? « Une ville des plus douces, avec des ponts et un cours d’eau dans toutes les rues », rapporta le chroniqueur londonien Samuel Pepys quand il la visita en 1660. Quatre siècles plus tard, un jeune étudiant canadien du nom de Timothy Brook, en voyage à travers l’Europe, y tomba de vélo… La ville n’avait guère changé depuis le 17e siècle, quand l’artiste Johannes Vermeer (1632-1675) y jouait du pinceau, et Brook céda au charme. L’eau a depuis coulé sous les ponts qui autrefois abritaient les nuits du jeune routard, et l’étudiant bohème est devenu un éminent historien de la Chine impériale. Dans cet ouvrage, il entreprend un pèlerinage dans la mondialisation balbutiante des années 1650, traquant dans les tableaux de Vermeer les indices des échanges qui se tissaient alors sur la planète, de la Hollande à la Chine.

En artiste du trompe-l’œil, Vermeer navigue dans l’univers de la bourgeoisie néerlandaise – nul besoin d’en sortir, le monde s’y donne en représentation. Cinq de ses toiles, retenues par Brook avec un autre tableau de son contemporain Hendrik Van der Burch, originaire de Delft lui aussi, une peinture réalisée sur un plat en faïence de même origine, une statuette chinoise, fournissent la matière de l’ouvrage. Disséquant ces huit illustrations, l’auteur dresse un jeu de piste, exploitant leurs détails pour nous livrer une magnifique évocation des forces historiques à l’œuvre. Car Delft « n’était pas isolée. Elle existait à l’intérieur d’un monde qui se prolongeait vers l’extérieur et couvrait la planète entière. »

1. La Vue de Delft

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Mauritshuis, La Haye.

Toile inhabituelle dans l’œuvre de Vermeer, en ce qu’au lieu de représenter un intérieur, La Vue de Delft montre un panorama de bâtiments, les portes de la ville vues du sud, à proximité du port du Kolk. Vu l’état du clocher, nous sommes probablement dans les mois qui précèdent mai 1660. Sur la droite du tableau, « deux navires à large fond amarrés l’un à l’autre. […] Ce sont des haranguiers, des navires à trois mâts construits pour la pêche au hareng en mer du Nord. » La présence de ces deux bateaux est un indice du Petit Âge glaciaire qui a saisi l’hémisphère Nord. Hiver plus longs et étés raccourcis ont modifié l’économie de l’Eurasie, comme son écologie – la peste est revenue, sans pour autant freiner l’expansion démographique. Les Pays-Bas subissent un blé plus cher, ont dû diversifier leurs approvisionnements alimentaires ; les harengs ont migré au sud de la mer du Nord, chassés par le froid, et une économie du poisson s’est instaurée, dominée par les Néerlandais.

Occupant la moitié gauche de la toile, le bâtiment de la VOC, Compagnie hollandaise des Indes orientales. Poumon de la ville et première grande société par actions du monde, créée en 1602 pour négocier avec l’Asie, son monogramme s’est imposé comme le « premier logo global ». Les revenus de la pêche au hareng ont pour partie financé l’expansion du commerce maritime, déportant un million de Néerlandais en Asie au cours du 17e siècle. Et comme l’exposait déjà Francis Bacon, compas magnétique, papier et poudre à canon – trois inventions chinoises reprises par l’Europe – fournissent la base technologique de cette expansion mondiale.

La démarche de Brook, partant de la description iconographique à l’exposé des liens que l’on peut y deviner, se résume, selon la métaphore de l’auteur, par le « filet d’Indra » – une image bouddhiste symbolisant l’interconnexion de toutes choses. « Quand Indra a créé le monde, il l’a fabriqué sous la forme d’une toile. Une perle a été fixée à chaque nœud de cette toile. Tout ce qui existe ou a existé, chaque idée que l’on peut concevoir, chaque donnée exacte […] sont autant de perles du filet d’Indra. […] Tout ce qui existe sur la toile d’Indra suggère tout ce qui existe d’autre. » Du nœud de Delft, le livre vagabonde ainsi jusqu’aux lacs d’Amérique du Nord, passant par la mine du Potosí (actuelle Bolivie) et les fabriques de porcelaine de Jingdezhen (Chine)… Tout objet – pipe, jatte, chapeau, pièce de monnaie… – fournit à l’auteur matière pour dérouler le fil du long voyage planétaire qui l’a amené en Hollande.

2. L’Officier et la Jeune Fille riant

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Frick Collection, New York.

Jamais les Néerlandais ne seraient sorti sans chapeau, et si leurs finances le leur permettaient, ils s’offraient un « castor ». Ainsi de ce galant militaire, en transaction matrimoniale avec la demoiselle. Les castors d’Europe occidentale et Scandinavie ont été décimés. L’approvisionnement sibérien est difficile. Ardemment désiré, un bon castor, le seul qui résiste à la pluie, vaut une fortune. Le chapeau de l’officier entraîne Brook dans l’exploration de l’Amérique des Grands Lacs à laquelle se livre le Français Samuel Champlain dans la première moitié du 17e siècle. Il y évoque les rôles de l’arquebuse, qui bouleverse les rapports de force entre tribus amérindiennes ; de la variole, qui détruit ces sociétés ; des peaux de castor, qui financent cet effort de conquête. Les Amérindiens, échangeant une dépouille contre vingt couteaux, raillent l’appétit insatiable des Blancs. Les Français, qui revendent la fourrure jusqu’à 200 fois son prix d’origine, y trouvent leur compte.

En toile de fond, la Chine, alpha et oméga du commerce mondial. Le pays est dit abriter, selon les mots d’un Espagnol des années 1590, « tout ce à quoi l’esprit humain peut aspirer ou imaginer en fait de richesses et de gloire éternelle ». Ajoutons que nous croisons plus loin dans ce livre d’autres Espagnols, qui ont l’idée singulière d’obliger les Chinois de Manille, convertis au christianisme, d’arborer ledit couvre-chef en castor.

Les Espagnols contrôlent la route maritime menant à la Chine en contournant l’Amérique du Sud, les Portugais celle qui passe au bas de l’Afrique, Français et Britanniques s’acharnent donc à traverser l’Amérique du Nord. Pour preuve de cette fascination, l’auteur évoque un émissaire de Champlain trimbalant un trésor hors de prix, probablement acquis à Paris, une robe chinoise de cérémonie, au milieu des Hurons – au cas où il puisse être reçu à la cour de l’empire du Milieu, il faudrait qu’il y fasse bonne figure !

3. La Liseuse à la fenêtre

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Gemäldegalerie, Dresde.

Du million de Néerlandais partis en Asie au 17e siècle, les deux tiers n’en revinrent jamais. Il est suggéré que la dame lit une lettre de l’absent, parvenue du bout du monde. En sus du tapis turc, la jatte de fruits est un indice de la présence du lointain. En porcelaine blanche, décor bleu, style chinois… Au cours du 17e siècle, Brook estime que 3 millions de pièces de porcelaine parvinrent en Hollande. Et nous voici partis sur les routes de la porcelaine et de ses contrefaçons. On y apprend entre autres que le Prophète ayant proscrit l’usage de la vaisselle d’or ou d’argent, l’élite musulmane plébiscitait depuis le 8e siècle ce matériau hors de prix et inconnu de Mahomet pour manifester ostensiblement sa richesse. Et qu’en retour, les artisans chinois, au 13e siècle, importaient du cobalt de Perse pour son bleu intense, avant de nourrir le marché mondial à partir du 16e, à l’arrivée portugaise sur leurs côtes.

Avant de discourir sur les différentes règles d’usage des luxueux objets de porcelaine en Chine et en Europe, influençant leur fabrication (Chinois et Néerlandais ne boivent pas la même soupe, ce qui implique de modifier certains articles), Brook narre des épisodes de la piraterie que les alliés britanniques et néerlandais exerçaient à l’encontre des caraques portugaises et espagnoles, chargées de céramiques, d’épices, de soie. Il y évoque Grotius, éminent juriste mandaté en 1608-1609 par la VOC pour donner à ces actes une base légale, arguant que les monopoles ibériques constituaient une entrave au droit dont dispose chaque nation à commercer librement, un des fondements du droit international contemporain.

4. Le Géographe

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Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main.

Comprendre le monde pour mieux l’exploiter. On apercevait déjà une carte dans L’Officier et la Jeune Fille riant, on retrouve dans Le Géographe un tapis turc. Globe de Hendrik Hondius (1618) tourné de façon à exposer l’Orientalus Oceanus ou océan Indien, cartes, « les signes du monde extérieur sont omniprésents ». Brook saisit l’occasion pour exposer la nécessité du renseignement cartographique, dont les lacunes peuvent mener au naufrage. Puis de décrire le sort de naufragés cosmopolites (le vaisseau, portugais, transportait Européens, Indiens, Musulmans du Sud-Est asiatique, Japonais, esclaves africains… – les Européens étaient souvent en minorité numérique sur leurs navires en Asie) sur la côte chinoise, provoquant une rencontre riches de malentendus. Après une description des perceptions interculturelles d’un monde en interconnexion croissante, l’auteur conclut sur la perception de la carte, alors indispensable corpus de connaissances en Europe et curiosité en Chine.

5. Faïence de Delft

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Gemeentemusea, Delft.

La porcelaine resurgit ici, sous la forme d’une contrefaçon sortie des célèbres ateliers de Delft, les premières imitations passables de cette céramique chinoise réalisées en Europe. À l’époque de Vermeer, le quart de la population de la ville travaillait à fabriquer ou à commercer la porcelaine, vraie ou fausse. Le plat représente une scène « peuplée d’immortels, d’érudits, de domestiques et de créatures mythologiques ». Le matériau est loin d’avoir la qualité des articles de Jingdezhen, le style n’abuserait pas un connaisseur, les idéogrammes de la tablette tenue par le personnage central n’ont aucun sens. Mais l’objet montre ce que les Européens supposent être les occupations des Chinois, perçues par le biais des images qu’ils en reçoivent : « Flotter au milieu des nuages, traverser des ponts et capturer des grues ». L’un d’entre eux fume, une occupation qui n’apparaîtra dans l’iconographie chinoise qu’un siècle plus tard.

L’arrivée du tabac en Chine, au début du 17e siècle, offre pourtant à Brook une porte d’entrée pour évoquer le système des examens de lettrés, les signes avants-coureurs de l’invasion mandchoue qui mit fin à la dynastie Ming en 1644… La microhistoire d’un érudit chinois se brasse à l’histoire environnementale, et le filet d’Indra se tisse autour des échanges restitués par l’histoire culturelle de la propagation mondiale du tabac, depuis Christophe Colomb. Dès ses débuts, le produit, bien qu’on lui attribuât diverses vertus thérapeutique ou corporelles, fut aussi perçu comme dangereux, lié à la sorcellerie ou la dépravation. En 1643, le Vatican interdit aux prêtres de fumer dans les églises, les fidèles étant incommodés par l’odeur et les dépôts de cendres. L’errance se prolonge jusqu’aux plantations des Amériques, via les mines du Potosí : sucre et tabac fournissent le profit alimentant les traites négrières, l’argent sud-américain règle les marchandises acheminées depuis l’Asie. Dans la fumée du tabac – et aussi celle de l’opium, auquel il sera associé à la même époque – s’esquisse une mondialisation amorcée au profit de l’Europe.

6. La Femme à la balance

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National Gallery of Art, Washington D.C.

Pesée de l’argent, allégorie de jugement suggérée par l’image christique au mur… Brook rappelle que peser les pièces d’argent et d’or, faute de standard monétaire, était alors une nécessité mondiale. La femme, enceinte, nimbée de lumière, semble souligner que gagner de l’argent est une vertu. Le capitalisme du siècle de l’argent, extrait d’Amérique hispanique et du Japon, est désormais en marche. Retour au Potosí, longue escale aux Philippines (au cœur de l’interface), arrivée en Chine, qui siphonne le métal précieux. Après les routes du tabac, l’auteur arpente les voies de l’argent pour camper un panorama du commerce mondial.

7. Les Joueurs de cartes (Hendrik Van der Burch)

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Institut of Art, Detroit.

Maîtresse blanche et serviteur noir. Vermeer n’ayant pas laissé de toile portant ce motif, Brook se rabat sur un de ces collègues. Les Africains sont alors importés comme d’autres marchandises aux Pays-Bas – et exhibés avec fierté à l’instar des porcelaines chinoises –, employés comme marins, ouvriers, domestiques, « mais surtout comme esclaves ». Preuve d’aisance financière et de bon goût bourgeois, le garçon nous invite à explorer l’envers de ce monde de voyages, soit le monde de la servitude, où on déplace les gens tels des objets. En cinq itinéraires plus ou moins personnalisés mais axés, à l’exception d’un domestique chinois échoué au Mozambique, autour de marins européens naufragés sur les côtes d’Asie ou de Madagascar – les récits évidemment les mieux documentés –, Brook dépeint « ce mouvement qui dispersa des populations sur toute la surface du globe ». Il complète le tout par le métissage, une modalité parmi d’autres de l’interaction, mentionnant ainsi Champlain qui encourageait ses hommes à prendre femme amérindienne. Avant de s’attarder sur les allégoriques rois mages incarnés picturalement à partir du 15e siècle par un Oriental, un Européen, un Africain cheminant de concert vers l’espoir ténu d’un monde meilleur.

 

L’océan Indien de Philippe Beaujard

Lundi 7 janvier 2013

Il y a près de quarante ans, dans un magnifique texte qui cherchait à identifier les racines idéologiques du projet de développement occidental, Castoriadis écrivait que « pour se rendre compte que l’Himalaya existe, il faut s’arrêter de respirer toutes les petites fleurs qui parsèment le chemin ». Plaidant ainsi pour un tableau à grands traits des sens successifs du concept de développement,  un survol discriminant du phénomène pour n’en retenir que les grandes inflexions, Castoriadis critiquait du même coup une partie de l’approche historienne traditionnelle, éprise de précision factuelle et viscéralement attachée au détail. J’ai longtemps cru qu’il avait totalement raison… Et je viens de réaliser qu’il avait tort. Ou plutôt que l’on pouvait, avec une véritable efficacité, articuler les deux approches… À condition de s’en donner les moyens, ce qui est plutôt rare, voire exceptionnel.

Ces moyens sont clairement mobilisés dans le grand œuvre de Philippe Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, attendu depuis des années, enfin publié chez Armand Colin, et dont les lecteurs de ce blog ont pu déjà avoir plusieurs avant-goûts. Voilà d’abord un livre qui se situe dans la catégorie des « monstres » éditoriaux : deux tomes format 21 x 29,7, de respectivement 624 et 799 pages, écrits relativement petits, pourvus d’un appareil de notes frisant l’invraisemblable et surtout d’une iconographie d’une très grande richesse. Mais au-delà de l’aspect « beaux livres », au-delà de la parenté évidente avec l’œuvre en trois tomes de Fernand Braudel, en 1979, sur Civilisation matérielle, économie, capitalisme, également éditée par Armand Colin, la force du texte de Beaujard tient dans l’existence de deux niveaux de lecture d’une part, d’une construction pas à pas des systèmes-monde à travers découvertes factuelles et cartes géographiques d’autre part.

On ne parlera ici que du seul premier tome qui couvre une période allant du Néolithique jusqu’au 6e siècle de notre ère, réservant l’analyse du second tome pour… dans quelques semaines. Mais de fait, il s’agit ici d’un livre qui traite de tous les pays limitrophes de l’océan Indien, donc de l’essentiel de l’Afrique de l’Est et de l’Asie, y compris de l’Asie centrale très liée à ses côtes. C’est aussi un livre qui traite de la Méditerranée orientale et centrale, dans la mesure où elle a des relations avec des pays connectés au golfe Persique et à la mer Rouge, extrême-Ouest de l’océan Indien… Et qui parle aussi beaucoup de la Chine, la mer du même nom constituant un prolongement oriental naturel de cet océan Indien et l’empire du Milieu y exerçant de longue date une influence significative. C’est donc une partie très significative de l’Ancien Monde qui est concernée ici dans l’ensemble de ses échanges et, à ce titre, le livre de Beaujard est peut-être la première « histoire globale factuelle et encyclopédique » à être publiée, même si elle reste géographiquement incomplète et s’arrête au 15e siècle.

Deux lectures possibles donc. La première pourra s’appesantir sur le prologue et les données géographiques (pp. 13-40) puis n’attaquer de la première partie (période du 6e au 2e millénaire avant notre ère) que l’introduction (pp. 43-65) et la conclusion (pp. 250-269). Et faire de même avec la seconde partie (période du 1er millénaire avant notre ère jusqu’au 6e siècle ap. J.-C.) grâce à une introduction de 60 pages. En 128 pages donc, le lecteur pressé (ou effrayé par la richesse documentaire du cœur de l’ouvrage) aura une synthèse très claire des thèses de Beaujard sur la construction de plusieurs systèmes-monde régionaux successifs, parfois simultanés et concurrents, élaborés chacun sur des siècles et dégénérant en partie sous l’effet de refroidissements et aridifications cycliques, avant qu’un vaste système-monde afro-eurasien vienne les rassembler au tournant de notre ère. Au passage il consultera les cartes très précises de l’auteur qui visualisent ces systèmes-monde et permettent surtout d’en saisir les mouvements tectoniques.

Cette première lecture, à la Castoriadis en quelque sorte, nous permet déjà de comprendre l’originalité du concept de système-monde utilisé par Beaujard et de le voir au travail. L’auteur n’est pas du genre à se poser en disciple timide ou en zélateur militant d’une pensée préalablement constituée, éventuellement enfermée dans des présupposés intenables. S’inspirant librement de Morin, il retient du concept posé par Wallerstein l’idée que le système-monde moderne n’est pas une énième reproduction de systèmes anciens, mais bien une synergie profondément originale entre expansion des échanges et construction capitaliste ; il s’en écarte en montrant abondamment que des pratiques capitalistes ont préexisté à l’ascension de l’Occident au 15e siècle, que des produits pondéreux (et pas seulement de luxe) ont circulé dès l’Antiquité, que la circulation de produits de luxe est elle-même non négligeable et a profondément structuré les rapports entre centre, semi-périphéries et périphéries, que les systèmes-monde sont autant des lieux de co-évolution que d’exploitation figée. De Frank, il retient l’hypothèse de systèmes-monde très anciens, de cyclicité des hégémonies, de pratiques marchandes et tournées vers le profit depuis peut-être cinq mille ans, mais refuse une vision par trop « continuiste » et qui ne parvient plus à distinguer pratiques capitalistes et mode de production du même nom, qui définit mal ce qu’elle entend par transfert de surplus, ou encore qui va nier l’existence de seuils d’intégration pour faire système. Au final la vision beaujardienne des systèmes-monde apparaît originale et tient sa personnalité, non d’une prise de position abstraite a priori, mais d’une connaissance impressionnante des faits historiques dans le cadre d’une conceptualisation ouverte…

Cette première lecture nous initie alors à une fascinante galerie de réseaux commerciaux, peu ou très polarisés, déterminant parfois des systèmes-monde clairement identifiables, sans doute dès Uruk en Mésopotamie vers – 3600, mais de portée géographique encore limitée, même si une division précise du travail s’y fait jour. Elle nous montre aussi combien la révolution néolithique constitue, avec le temps,  une machine à créer de la différenciation sociale (un produit agricole accru permet de nourrir des populations exerçant des fonctions artisanales, religieuses, politiques). Cette différenciation à son tour appelle la constitution d’États, au minimum un pouvoir institutionnalisé d’élites capables d’organiser les flux économiques supports de leur puissance (importations de cuivre et d’étain pour faire le bronze nécessaire à la fabrication des armes – voire des outils agricoles – ou approvisionnement lointain en objets de prestige conjurant les événements négatifs comme le lapis-lazuli). Beaujard nous montre ainsi combien l’échange lointain devient une condition nécessaire (quoique non suffisante) de l’existence de l’État, plus généralement des transformations économiques et sociales lourdes qui commencent dès le 6e millénaire, notamment l’apparition de marchés.

Mais c’est à travers la seconde lecture que se révèle véritablement la richesse du travail de Beaujard. Il faut absolument entrer dans le dédale des quelques 500 pages restantes, se laisser porter par le souci du détail de l’auteur, la recension des débats d’experts sur des points qui paraîtraient mineurs. Il faut accepter de dévorer des pages entières sur les sources d’approvisionnement en or, argent, cuivre, étain, cornaline, de l’empire d’Akkad au milieu du 3e millénaire. Il faut suivre l’évolution de ces approvisionnements qui reflète parfois les basculements géographiques des systèmes-monde régionaux. Il faut prendre le temps de sentir combien les relations entre Asie occidentale et Asie orientale sont laborieuses, indirectes, irrégulières avant le 1er millénaire av. J.-C. pour réaliser la nouveauté radicale que constitue le système « global » afro-eurasien qui se construit ensuite. Autrement dit, c’est ici en respirant posément les « petites fleurs » que brutalement la pertinence des thèses de l’auteur fait son chemin dans l’esprit du lecteur… Ceci dit, il faut reconnaître que la fréquentation de ces innombrables « curiosités florales » est parfois techniquement exigeante et que l’ennui du détail guette tout lecteur qui perdrait le fil conducteur et ne saurait pas ce qu’il vient chercher dans des pages souvent arides. La connaissance et la compréhension ont un prix.

Mais plus fondamentalement encore, cette seconde lecture est d’un apport décisif sur des problématiques qui restent débattues mais très indécises dans la littérature. Par exemple celle d’un système-monde unique, au moins en tendance,  dès les origines. À la différence des travaux de Frank et Gills qui postulaient d’entrée un même système-monde dès le 4e millénaire et cherchaient ensuite quelques arguments forts et résumables en quelques pages pour étayer cette « position », Beaujard semble sans préjugé et construit avec nous des systèmes-monde de plus en plus élaborés mais qui restent d’abord régionaux. Dans un second temps, ils en viennent à relier deux « cœurs », comme par exemple Sumer et l’Indus, entre 2500 et 1700. Puis, avec la chute de cette civilisation harappéenne, l’ensemble bascule brutalement vers la Méditerranée orientale, jusqu’alors marginale… Ici donc, la complexité du réel reprend ses droits et ce n’est que peu à peu, après cinquante pages de description détaillée des réseaux commerciaux, au détour d’une carte, par l’amoncellement de témoignages archéologiques, que la conviction se forge. Chez Beaujard, les systèmes-monde  se forment peut-être tendanciellement, peut-être inexorablement (vaste débat) mais ne sont jamais donnés d’emblée, par hypothèse et dans leur stade achevé, puis voués à être étayés ou illustrés… Ainsi il nous fait vivre une construction, une véritable histoire.

Il en va de même du débat modernistes-primitivistes qui apparaît, à la lecture de Beaujard, largement  dépassé et finalement surtout « ringardisé ». Car l’auteur nous montre combien il serait vain aujourd’hui de vouloir, pour l’Antiquité, figer les structures économiques, soit dans un « tout marché déjà prêt à l’emploi », soit dans une logique polanyienne pure et dure de redistribution  généralisée. Beaujard nous décrit avec une certaine gourmandise la complexité des situations, la co-existence et souvent l’imbrication de structures publiques et privées de production/distribution, surtout leur évolution et plus particulièrement les retours en arrière inattendus. Rompant totalement ici avec une démarche « essentialiste » qui voudrait que durant trois millénaires la Mésopotamie ou l’égypte soient « dans un camp ou dans un autre », Beaujard nous apprend l’humilité devant les faits. Cependant on pourra regretter dans son travail une théorisation limitée des économies de Marché. Une prise en compte plus complète des caractéristiques structurelles d’une telle économie (synergies effectives entre marchés de biens et de facteurs, dans le cadre d’une monnaie fiable et avec primat de l’effet prix sur l’effet revenu, autorisant in fine une allocation supposée rationnelle des ressources) lui permettrait sans doute d’aller plus loin dans la caractérisation de plusieurs périodes étudiées… Et de faire vraiment parler beaucoup de faits pertinents (comme l’existence de sacs de métaux précieux scellés) qui sont déjà recensés…

Bien d’autres éléments seraient à citer, rien que pour la première partie de ce premier tome. Beaujard est par exemple très habile à nous démontrer la densité et surtout l’ancienneté des échanges lointains. Sous sa plume, les couches archéologiques de tout l’espace afro-eurasien prennent soudainement vie et nous parlent, nous disent le sens du commerce depuis le 6e millénaire. En particulier, la fameuse division du travail entre centres vendant des artefacts (voire des produits manufacturés) et périphéries exportant surtout des produits primaires, prend tout son sens ici à travers les développements littéraires et la succession des cartes. Et ce qui pouvait apparaître comme un dogme abstrait devient une réalité factuelle structurante.

La seconde partie (- 1000 ; +600) est sans doute plus linéaire, plus facile d’approche, avec des systèmes-monde moins enchevêtrés. Après avoir montré qu’un système-monde occidental se forme, entre Asie occidentale, Égypte et Méditerranée orientale, entre 1600 et 1200, parallèlement avec un premier système-monde centré sur la Chine, il nous entraîne vers l’étonnante dynamique du 1er millénaire av. J.-C. Durant cet « âge de Fer », Beaujard distingue d’abord, entre 8e et 5e siècles, trois systèmes largement autonomes centrés sur l’Asie occidentale – la Méditerranée (animé notamment par les Phéniciens puis les Grecs) d’une part, l’espace indien d’autre part, l’espace chinois  de la période des Printemps et Automnes enfin. Après la période charnière des 6e-5e siècles qui voit l’essor de la Perse, de l’inde, de la Chine et de Carthage, un réel changement d’échelle dans les interconnexions et surtout les innovations philosophiques de la période axiale, on débouche au 5e sur une relation beaucoup plus forte entre Occident et Inde, l’espace chinois gardant une relative autonomie. Mais de toutes parts, de nouvelles routes surgissent : proto-route de la Soie dominée par les Scythes en Asie centrale, liaisons de l’Inde avec Babylone et l’ensemble du golfe du Bengale, influence de la Perse achéménide sur le continent indien, routes maritimes et terrestres entre Chine et Asie du Sud-Est. L’unification des trois systèmes-monde en un seul se fera progressivement, d’abord avec les conquêtes d’Alexandre, puis la naissance des empires Maurya (en Inde) et Qin, enfin l’apparition du pouvoir parthe en Iran. Au début de notre ère, c’est l’expansion simultanée des Han orientaux (25-220) en Chine et de l’Empire romain qui fait adhérer les deux blocs systémiques parallèles. La Chine s’étend tout autant sur la route de la Soie (à travers les dons réciproques) que vers l’Asie du Sud-Est. Rome commerce directement jusqu’en Inde et sur la côte Est de l’Afrique. Entre ces deux empires, le royaume kushan qui occupe une partie de l’Asie centrale et le Nord de l’Inde favorise les échanges vers l’Occident mais aussi entre l’Inde et la Chine : « Son appui au bouddhisme exprime l’insertion de l’empire dans un vaste espace d’échanges asiatique ». Dans le même esprit, l’État du Funan dans le delta du Mékong fonctionne comme interface entre mer de Chine et océan Indien, articulant rapidement les commerces indien, chinois et indonésien. Et dans ce premier système-monde afro-eurasien, les flux de métaux précieux sont au détriment de Rome, la Chine et l’Inde engrangeant or et argent : si l’on excepte ces métaux, aucune demande asiatique de produits européens ne vient contrebalancer la demande romaine de soie, de jade, d’aromates et de parfums…

On l’aura compris, lire Les Mondes de l’océan Indien est une expérience à la fois rude et profondément gratifiante. On a parfois l’impression de se retrouver enfermé dans une pièce pleine d’archives qui s’amoncelleraient à l’infini, sans recours possible contre l’envahissement… À ce détail près que l’auteur ne nous lâche jamais et nous fournit un fil directeur qui nous permet de tout ordonner, de structurer un réel foisonnant qui semblait devoir nous étouffer. Pourtant on est loin ici des « grands récits» un peu faciles et téléologiques que, précisément, l’histoire globale se doit de réfuter : l’analyse précise des systèmes-monde successifs que mène l’auteur montre à l’envi toutes les bifurcations qui restaient possibles et ce n’est pas là son moindre mérite… Une fois ce premier tome refermé, on a peine à croire que cet immense travail, tout à la fois profondément érudit et résolument synthétique, puisse exister à l’époque des messages en moins de 140 signes et de l’obsolescence programmée des choses. Une grande partie du matériau de base de l’histoire globale est désormais entre nos mains et le travail de bénédictin de Philippe Beaujard constitue un véritable encouragement à poursuivre l’effort d’analyse.

NB. Philippe Beaujard est un contributeur régulier de ce blog. Il a co-dirigé, avec Laurent Berger et Philippe Norel, l’ouvrage « Histoire globale, mondialisations et capitalisme » [La découverte, 2009].

La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?

Mardi 13 novembre 2012

Lors de la table-ronde organisée par Sciences Humaines lors des Journées de l’histoire à Blois ‒ rare occasion de rencontrer nos lecteurs ‒, une question fut posée sur l’européocentrisme, sur le décentrement et sur le piège d’un éventuel enfermement dialectique Europe(Occident)/Chine. Le temps manquait pour une réponse précise et j’évoquai rapidement l’historien Joseph Ferrari, qui, en 1867, publia un ouvrage sur La Chine et l’Europe. Ce billet lui est donc consacré [1].

La Chine n’a pas été une découverte du 19e siècle. Loin s’en faut ; les interactions entre extrême Occident et extrême Orient de l’Eufrasie remontent au moins au début du Ier millénaire. Mais la Chine est l’Empire inconquis [Gruzinski, 2011] et le regard européen demeure jusqu’au 18e siècle très ambivalent, oscillant entre admiration (Voltaire) et rejet (Montesquieu). Au siècle suivant, les choses semblent basculer ‒ ce qui permet au passage de donner un sens métahistorique à la « grande divergence » analysée par Kenneth Pomeranz. La Chine vacille et finit par s’ouvrir aux puissances européennes ; dès lors, l’Europe ne se connaît plus de rivale. La date fatidique de ce basculement est le traité de Nankin, signé le 29 août 1842 au terme de ce qu’on appellera ensuite la première guerre de l’opium. Une décennie plus tard, la brèche britannique est agrandie par le traité de Tianjin, signé le 26 juin 1858 à la fin de la deuxième guerre de l’opium, qui ouvre onze ports chinois aux puissances étrangères (Royaume-Uni, France, Russie, États-Unis). C’est ce traité que célèbre le marquis de Courcy dans un livre consacré à L’Empire du Milieu, paru en 1867 [Texte 1] :

« La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant. »[2]

Ce à quoi s’oppose fermement Joseph Ferrari dans un ouvrage exactement contemporain [Texte 2] : « la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire ».[3]

Et Ferrari de s’interroger :

« si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? »[4]

Joseph Ferrari (1811-1876) était un historien franco-italien, professeur de philosophie dans son exil français, parlementaire à son retour dans l’Italie unifiée. Marqué par la lecture de Vico, dont il assura la publication des œuvres complètes, il développa une réflexion philosophique de l’histoire, étendue progressivement de l’Italie au Monde, et dont le principe fondamental est la synergie qui anime l’ensemble des peuples : Ferrari ne peut en fait penser la Chine isolée du reste du Monde. Notons au passage que Ferrari est l’un des premiers, sans doute sous l’influence de l’italien, à utiliser l’adjectif « mondial » [Capdepuy, 2011].

C’est dans l’Histoire de la raison d’État, parue en 1860, que Ferrari dévoile pour la première fois les synchronismes planétaires dont la mécanique serait essentiellement fondée sur la guerre entre les peuples :

« Pas de distance, pas de désert, pas de montagne qui interrompe ce funèbre entrelacement de combats ; la guerre coule partout comme l’eau qui cherche son niveau. Aucun vide, aucun intervalle, nulle paix sur la terre ; ce bois abandonné, cet îlot négligé, reçoivent leurs battues périodiques, leurs buissons ne peuvent abriter aucun fugitif. […] Dans les temps calmes, les nations se tiennent par le travail sourd des unités et des fédérations ; mais aux jours des révolutions, celle qui s’agite la première transmet un choc qui fait le tour du monde. Le surcroît de force que lui donne son progrès l’engage à faire des conquêtes ; et ses invasions explosives continuent jusqu’à ce que les nations les plus arriérées aient découvert le moyen de l’arrêter en l’imitant ; en d’autres termes jusqu’à ce que l’équilibre se soit partout rétabli. C’est ainsi que lorsqu’une roue dentée tourne, son mouvement se communique à tout l’engrenage ; chaque roue tourne de droite à gauche ou de gauche à droite, en sens inverse de sa voisine, et toutes les pièces crient tant que l’impulsion ne s’épuise pas complètement. Ne vous étonnez donc pas si une secousse d’Athènes ébranlait Crotone, si une catastrophe de Babylone retentissait au loin jusque sur la plage d’Espagne, si l’Europe, que les évêques mettaient en révolution vers l’an 1000, refoulait les musulmans sur tous les points, si le reflux contre les croisades portait Saladin à Jérusalem et les Tartares à Moscou, à Varsovie et à Bude. Rome, à son apogée, donnait aux Chinois l’idée de la combattre, et, quelques siècles plus tard, les invasions partaient des plateaux de l’Asie pour envahir les provinces de l’Allemagne, de la Gaule, de l’Ibérie et de l’Afrique. »[5]

Toujours en exil, il développa pleinement sa théorie dans La Chine et l’Europe, où il affronte ce que la vanité européenne refuserait de voir, à savoir l’ampleur de la civilisation chinoise. Pourtant, lui aussi, reprend à son compte le double récit de la Chine qui se replie et de l’Europe qui conquiert le Monde, de cette divergence du 19e siècle :

« Ce retard de la Chine, cette accélération de l’Europe sont dus au génie de notre race, qui travaille enfin sur les données de l’expérience et se dérobe à la domination de la mythologie chrétienne. Le bon sens chinois nous surpassait tant que nos religions gaspillaient nos forces et nous jetaient à la conquête tantôt de la toison d’or, tantôt de Jérusalem ; alors Confucius battait les Évangélistes, les mandarins étaient supérieurs aux évêques, et notre plus grand soin était d’enchaîner et de persécuter nos inventeurs et nos hommes de génie. Mais les données de la renaissance, de la réformation et de la Révolution française rendent le bon sens à nos rois, à nos tribuns, à nos chefs ; ils ne sont plus aliénés dans l’Église ou du moins ils sont en voie de guérison. Dès lors ils deviennent à peu près des mandarins; dès lors la supériorité de notre race nous rend plus rapides que les lettrés de la Chine. De là l’artillerie, qui nous donne le nouveau monde et reste stérile entre les mains des Chinois ; de là notre exploration du globe et notre domination sur toutes les côtes, tandis que les Chinois n’arrivent pas en Europe, voyagent sur nos navires, et s’étendent en esclaves, en travailleurs, en ouvriers, sans aspirer à aucune conquête. »[6]

Mais Ferrari minimise « les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe [qui] ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations » et conclut de façon quasi prophétique d’une part sur la montée en puissance des États-Unis et de la Russie, et d’autre part sur le rattrapage de la Chine :

« Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789 la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pé-king et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »[7]

Cependant, la pensée peut-être trop systématique, trop mécanique, pas assez européocentrée de l’histoire du monde a pu ne pas convaincre et l’ouvrage de Ferrai sombra dans l’oubli, jusqu’à ce que Robert Bonnaud [8] l’en sorte au début des années 1990 et se l’approprie dans une réflexion personnelle sur « les tournants historiques mondiaux » [Bonnaud, 1992]. De fait, certains synchronismes que distingue Ferrari et que reprend Bonnaud, non sans les corriger, ou du moins non sans en souligner les limites et les erreurs, ne peuvent qu’interpeler les tenants de l’histoire globale et reposer la question même de la globalité. L’hypothèse de fond qui est posée par ceux-ci est celle de l’interconnexion croissante des hommes et des sociétés et l’histoire des mondialisations, dont la globalisation est le dernier terme, est précisément celle du tissage de la toile humaine [McNeil R. & McNeil W.H., 2003]. Or, pour Ferrari, l’unification sociale qui résulte d’interactions croissantes est le fait notamment de la guerre.

C’est ce qu’a bien rappelé Laurent Testot dans son précédent billet sur la guerre, sur la place de celle-ci dans les diffusions et les interactions à l’intérieur d’un espace eufrasien dont l’Europe et la Chine constitueraient les deux pôles, et dont l’histoire pourrait presque se résumer à une sorte de ping-pong mondial, selon le modèle élaboré par Christian Grataloup dans les Lieux d’histoire [Grataloup, 1996].

Pourtant, Bonnaud reproche à Ferrari d’être « contactualiste » :

« Faut-il que les peuples fassent la chaîne, que les hommes se touchent, pour que leur histoire soit commune, pour que leur devenir soit collectif ? Pour que la recherche des moyennes planétaires soit légitime, faut-il d’abord démontrer que les hommes sont parents, et que la noosphère existe ? »[9]

Il établit ainsi un parallèle entre la mécanique newtonienne qui nécessitait l’existence d’un éther comme médiateur de la force gravitationnelle et la pensée ferrarienne qui exigerait, pour reprendre une notion moderne, un « méta-espace » :

« Nouveaux Ferraris, partirons-nous à la recherche d’autres éthers ? Appellerons-nous au secours des synchronismes d’hypothétiques marchands, de mystérieux missionnaires, compterons-nous sur de providentiels marchands nomades, sur de prodigieux migrants ? Remplacerons-nous la chaîne des guerres par la chaîne des complots et des consignes, avec ses chefs d’orchestre clandestins et ses émissaires internationaux, ou par la chaîne de l’or et des circuits monétaires, ou par la chaîne des nuées, des fluctuations climatiques, ou par celle des virus ? »[10]

On pourrait presque s’étonner de ces remarques tant le diffusionnisme est un modèle prégnant dans l’explication historique, notamment en histoire globale, dont l’approche est notoirement sécante avec celle de l’histoire connectée.

Car il est une autre hypothèse qui permet d’expliquer certaines synchronies : l’évolutionnisme structuraliste ; et Bonnaud regrette que Ferrari en soit resté « au seuil de la notion de structure planétaire ». De fait, sans forcément suivre Robert Bonnaud dans ses réflexions, on peut simplement rappeler que les Européens débarquant en Amérique ont trouvé un autre monde, pas une autre humanité.

Au final, c’est là une autre manière d’appréhender l’histoire globale. L’unité de l’humanité résulte-t-elle de la mondialisation ? Ou bien lui est-elle antérieure ? Le lecteur prendra garde d’éviter le piège rhétorique d’une question en réalité mal formulée en distinguant l’unité essentielle, originelle, de l’humanité, diffusée à l’occasion d’une pré-mondialisation, et l’uniformité acquise par l’humanité, qui résulte bien, elle, de la mondialisation comme entremise croissante des hommes entre eux. Ce n’est donc pas tant la Chine qui doit interpeler que l’Amérique « pré-colombienne » et son histoire parallèle. Mais on quitte ici l’histoire globale pour l’histoire universelle.

Bibliographie

Bonnaud R., 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo : European Journal of Geography, article 576, : http://cybergeo.revues.org/24903

Courcy R., marquis de, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie.

Ferrari J., 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie,

Grataloup C., 1996, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Montpellier, GIP Reclus.

Gruzinski S., L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard

McNeil R. & McNeil W.H., 2003, The Human Web: a Bird’s View of Word History, New York, W.W. Norton & Company.

Pomeranz K., 2010, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité ».


Notes

[1] J’en profite ainsi pour ouvrir le blog à une certaine interactivité. Dans la mesure de nos compétences, ces billets peuvent être des réponses à d’éventuelles questions de nos lecteurs.

[2] Réné de Courcy (marquis), 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, p. viii.

[3] Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, p. v.

[4] Ibidem

[5] Joseph Ferrari, 1860, Histoire de la raison d’État, Paris, Michel Lévy frères, p. 117.

[6] Ibidem, p. 595.

[7] Ibidem, p. 596.

[8] Robert Bonnaud (né en 1929) n’est pas à proprement parler un historien de la globalité, mais davantage de l’universalité. Hors-normes, il s’inscrit dans un courant de pensée peu estimé par l’historiographie traditionnelle, celle de la synchronie et du comparatisme. Et lorsqu’il parle de Joseph Ferrari, de la marginalité de celui-ci, de son rejet par l’Université, on peut penser qu’il parle aussi un peu de lui-même. Sa vision de l’histoire est fondamentalement un engagement. Ami d’enfance de Vidal-Naquet, il dénonça les massacres perpétrés par l’armée française dans un article paru dans la revue Esprit en 1957, puis soutint le FLN, ce qui lui valut d’être emprisonné en 1961. Son universalisme est un anti-nationalisme et son ouvrage sur Ferrari, publié en 1992, est une forme de manifeste.

«Sans doute, parce que les années 1980, nationales et nationalistes, néo-impériales même, pleines de ferveurs et de nostalgies patriotiques et occidentalistes, les années Rambo, Malouines, les années Reagan, Thatcher, Craxi, Hernu, etc., les années de la revanche des histoires nationales et du “quadripartisme” (les quatre périodes canoniques, une vision très occidentale de l’histoire), n’avantagent guère le théoricien des parallélismes planétaires. »

Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 10.

[9] Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 105.

[10] Ibidem


Texte 1

Réné de Courcy, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, préface, pp. v-xi.

« Les traités de Tien-Tsin et les conventions qui leur servirent de corollaires ont réalisé une des plus grandes et des plus nobles conquêtes de la civilisation moderne, en ouvrant aux entreprises du négoce étranger, à la libre propagande des missionnaires chrétiens, aux investigations du voyageur et du savant, la plus riche, la plus industrieuse, la plus féconde, la plus populeuse, la plus curieuse contrée de l’univers. Désormais il n’est plus un port important des côtes chinoises qui n’admette les navires de toutes les nations du globe, il n’est pas un lieu de l’empire chinois qui ne puisse être visité par les Européens ; il ne s’y rencontre pas une ville, pas un village où le prêtre chrétien ne puisse enseigner ouvertement sa doctrine. Nos ambassadeurs résident à Péking. Aucune humiliation ne leur est imposée. Ils interprètent directement les griefs de leur pays et de leurs nationaux, et traitent d’égal à égal avec les conseillers intimes de l’empereur. Que de belles et brillantes promesses dans ces conquêtes ! Déjà nos marchands se sont établis, sous la protection de nos consuls, dans les grandes villes que baigne le Yang-tze-Kiang, la principale artère de la Chine. Les intelligentes populations du vaste et fertile bassin qu’arrosent le fleuve Bleu et ses tributaires, profitent, avec empressement, des avantages de notre industrie. Sa supériorité éclate à leurs regards. Elles en partagent avec nous les bénéfices. Éclairées par l’intérêt, le guide irrésistible de leur race, elles ouvrent les yeux à la lumière. Le vieux préjugé chinois est frappé au cœur. Quels magnifiques triomphes attendent notre civilisation, quels gains immenses sont réservés à notre commerce si ce préjugé vient à disparaître entièrement, si, mettant à profit la science de nos ingénieurs aussi bien que l’expérience de nos industriels, et nous abandonnant la part de bénéfice et d’influence qui serait due légitimement à notre concours, la nation chinoise vient à multiplier la puissance de ses ressources nationales, par la construction de chemins de fer et de télégraphes qui relient entre elles ses grandes cités, par l’établissement d’un service régulier de steamers sur les innombrables rivières qui sont les routes commerciales de l’empire, avant tout, par l’exploitation des richesses inouïes que recèlent ses mines d’argent, de cuivre, de fer et de houille.

Une transformation si magnifique et si féconde n’est point improbable. Nous avons vu la valeur approximative du négoce étranger que représentait en Chine, pour l’année 1855, la somme de 300 millions de francs y atteindre, neuf ans plus tard, sans tenir compte du trafic de l’opium, le chiffre énorme de 4 milliard 200 millions de francs bien que les districts producteurs du thé et de la soie eussent été, en partie, dévastés par les rebelles, bien que la terreur qui régnait autour de Shang-haï, au temps où l’insurrection cernait, de toutes parts, ce grand] emporium des échanges maritimes, en eût banni, pendant plusieurs années le crédit et la confiance. Que de si rapides progrès, accomplis dans des conditions défavorables, nous servent de leçons et d’encouragements ! La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant.

Ce prodigieux triomphe est-il assuré, est-il prochain ? Nul doute pour moi, que les destinées sociales, industrielles et mercantiles du peuple chinois n’appartiennent désormais à l’Europe. »


Texte 2

Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, préface, pp. i-vi.

« Les premières études relatives à la Chine causèrent une vive impression sur le monde savant de l’Europe par la révélation de faits qui blessent profondément l’orgueil de la tradition chrétienne. On a eu tout à coup une autre tradition, avec des dates aussi anciennes que les nôtres, avec la prétention non moins exclusive de remonter seule aux origines de l’humanité, avec des fondateurs, des inventeurs, des réformateurs bien supérieurs aux patriarches et aux héros de la Bible, enfin avec une religion reproduisant tellement nos dogmes et nos cérémonies que nos missionnaires en ont été réduits à imaginer que le démon avait parodié notre religion dans l’intérêt de l’enfer. Le spectacle de trois cent millions d’hommes régis depuis 4000 ans par des philosophes qui laissent passer chez eux les rédempteurs et les papes comme les accidents éphémères de l’ignorance ou les maladies incurables de l’esprit achevait d’humilier notre vanité.

Pour s’en délivrer, on a inventé trois mots ; et en disant que le Céleste Empires est barbare, stationnaire et isolé, on l’a livré à la stérile curiosité des antiquaires.

Mais la Chine est-elle barbare ? Il n’y pas un éventail, pas une boîte à thé arrivée de Nan-king qui ne démente cette extravagante accusation. Demandons plutôt si l’Europe est civilisée en Angleterre, où l’aristocratie règne sur le sol ; en Russie, où le peuple est esclave ; à Constantinople, où il n’y a ni arts, ni philosophie, ni littérature ; en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, où l’on adore un pontife inutilement combattu par tous les hommes éclairés. Demandons plutôt si toutes les places mises au concours dans toute l’Europe, abstraction faite de tout rang nobiliaire, et si les hommes supérieurs mis à la tête des États de par la loi ne nous donneraient pas un progrès qu’on doit encore considérer comme une utopie.

La Chine est-elle stationnaire ? Elle nous dit au jour le jour la date précise de ses inventions ; elle nous apprend quand elle a inventé l’écriture, quand elle l’a perfectionnée, à quelle époque elle a fondé son académie, comme elle l’a depuis étendue, quelles ont été les vicissitudes de ses lois, les modifications qu’elle a imposées à la propriété, à la pénalité, à l’administration ; elle nous dit combien de fois elle a réformé sa géographie, déplacé ses capitales, renouvelé son calendrier. L’idée qu’elle soit stationnaire vient de ce que nos habits, nos modes, nos gouvernements beaucoup plus mobiles qu’ils ne le sont ; nos moindre variations nous absorbent ; nous y jouons la vie et les biens, tandis que les Chinois, vus à distance et engagés à leur tour dans des variations et des vicissitudes qui nous échappent, nous semblent immobiles comme les astres. Mais eux aussi, en nous observant de loin, en voyant les Grecs, les Romains toujours habillés de la même manière, les Français toujours sous la monarchie, les catholiques constamment attachés à la Bible, pourraient nous croire sinon barbares, du moins stationnaires.

L’accusation d’isolement serait moins injuste, car nous n’avons connu la Chine que sous Louis XIV ; elle a eu tort de ne pas se présenter plus tôt à notre curiosité, à ne pas recevoir plus tôt la visite de Cabral, de n’avoir vu dans nos premiers navigateurs portugais ou espagnols que des pirates incapables de l’étudier, dans nos missionnaires français ou italiens que des bonzes disposés à la tromper, dans nos voyageurs les plus ingénieux que des individus dédaignés par leurs compatriotes, comme Marco Polo chez les Vénitiens. C’est un tort ; mais la distance de Pé-king à Paris étant la même que celle de Paris à Pé-king, on pourrait avec autant de raison dire à la Chine que nous avons vécu isolés, dans un coin du monde, que notre politique et notre religion n’ont pas eu la force de dépasser Madras et Bombays, de se faire connaître à Canton, que dis-je ? de rester à Constantinople ou à Jérusalem. Si nous avons bouleversé plusieurs fois notre continent, si les Grecs, les Romains, les chevaliers, les croisés ont fait un effroyable fracas, il faut aussi user d’indulgence envers les Chinois qui ont plusieurs fois rasé leurs villes, incendié leurs capitales, envahi ou absorbé les barbares, subi ou imposé d’affreux désastres pendant des siècles, en un mot mis aux prises des armées de quinze cent mille combattants sans que l’Europe s’en soit aperçue. Ne faut-il pas leur pardonner s’ils ne sont venus chez nous ni pour inventer le papier-monnaie, qu’ils ont connu deux siècles avant nous, ni pour imiter l’imprimerie, qu’ils ont fait fonctionner cinq siècles avant nous, ni même pour dérober la boussole, qu’ils possédaient une vingtaine de siècles avant que les Romains eussent des barques ? Ils n’ont pas été plus isolés que nous, puisque la Perse, le Japon, l’Inde et la Tartarie recevaient leurs nouvelles.

Mais si la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire, si elle mérite toute notre attention, si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? Je crois avoir résolu ce problème dans mon Histoire des Révolutions d’Italie, où j’ai montré comment à chaque période les républiques de la Toscane, le royaume de Naples, le duché de Milan, les États les plus variés, la papauté elle-même et par l’entremise de la papauté victorieuse ou vaincue, tous les États de l’Europe marchaient sur la même route, sans le savoir, sous l’unique pression de la guerre qui les condamnait à se maintenir de niveau pour rester indépendants. Dans mon Histoire de la raison d’État, j’ai généralisé cette loi et maintenant je m’adresse encore une fois au lecteur dans l’espérance de confirmer ces généralisations en expliquant le monde par la Chine. Puisque toutes les histoires se ressemblent, l’histoire la plus ancienne, la plus continue, la plus explicite servira de guide, et en voyant toutes ses révolutions reproduites en Europe l’une après l’autre, on comprendra comment le jour om Salomon disait mélancoliquement : “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”, on lisait sur la statue mystérieuse du temple de Lo-yang : “Le ciel n’a point de parenté ; il traite également tous les hommes.” »

Le retour de la Chine au centre

Lundi 13 août 2012

Surpassant le Japon en 2011, la Chine est devenue la deuxième économie mondiale. Son objectif : dépasser les États-Unis, se hisser au rang de première puissance mondiale. Son ascension dans les hautes technologies et la finance se confirme…

Relevons toutefois deux paradoxes, liés à la récente actualité économique. La Chine dispose de la moitié du réseau ferré à grande vitesse au monde, elle projette d’exporter sa technologie aux États-Unis…, et ne peut empêcher l’accumulation de pannes et un accident majeur à Wenzhou qui a fait plusieurs dizaines de victimes le 23 juillet 2011. Second paradoxe : la tournée du Premier Ministre Wen Jiabao en Europe, en juin 2011, s’est accompagnée d’un soutien appuyé au plan de sauvetage de l’euro, qui conforte la montée en puissance de la monnaie chinoise ; et pourtant, les banques d’État chinoises ne sont pas capables de financer le développement d’un très dynamique secteur privé.

La Chine se réapproprie-t-elle la place qui était la sienne au 18e siècle, alors qu’elle pesait aussi lourd dans l’économie mondiale que l’Europe ? Après la « grande divergence » qui s’est opérée après le 18e siècle, assiste-t-on aujourd’hui à une « grande convergence » des économies chinoise et occidentales, avec un spectaculaire retour de la Chine au centre ?

Revenons sur quelques-uns des débats qui ont marqué l’interprétation de la dynamique de l’économie chinoise sur la longue durée. Le premier concernait les « germes du capitalisme ». Il fut posé par les historiens chinois. Ceux-ci souhaitaient inscrire la Chine dans la trame marxiste déterminant l’histoire des sociétés, marquée par la succession d’étapes historiquement nécessaires, du féodalisme au socialisme en passant par le capitalisme. Ils exploraient donc l’histoire économique chinoise des 16e-18e siècles à la recherche d’indices la rendant « précapitaliste », tels que l’établissement de relations salariales à grande échelle dans l’artisanat, et de façon moins visible, dans le commerce maritime. Pénétré de la vision téléologique du marxisme, ce débat supposait une caractérisation dogmatique de l’économie de la Chine prémoderne. Il a obligé les historiens chinois à d’aberrantes contorsions intellectuelles, dictées par l’idéologie marxiste alors omniprésente dans leur pays.

Ce cadre d’interprétation a été considérablement renouvelée par l’analyse de la grande divergence qui s’est produite entre la Chine et l’Europe au cours du 18e siècle. La question de la divergence posée par les historiens Kenneth Pomeranz et Li Bozhong sortait du cadre eurocentrique et de la vulgate marxiste pour s’attacher à discerner les éléments endogènes de la croissance chinoise. Elle s’appuyait sur des données quantitatives pour fonder une comparaison, très avantageuse pour la Chine, entre le bassin du Bas-Yangzi et l’Europe du Nord-Ouest. L’Occident, selon Pomeranz, ne marque alors sa différence que grâce à des facteurs contingents, en l’occurrence un accès à des ressources spécifiques : la présence de gisements de charbon en Europe occidentale, et des transferts massifs de produits agricoles du Nouveau Monde évitant à l’Europe une érosion de ses sols.

Cette analyse a été récemment soumise à la critique. L’économiste Ma Debin montre par exemple, à partir d’une étude sur les rémunérations dans le bassin du Bas-Yangzi au 18e siècle, que les salaires réels n’y sont pas sensiblement plus élevés que ceux de Pékin ou de Canton, et que les villes chinoises à cette époque ressemblent à celles de l’Italie, très loin derrière Londres ou Amsterdam.

Il apparaît clairement que la question de la divergence – et par extension celle du retour de la Chine au centre, aujourd’hui – ne peut se réduire à la mesure de différences dans les niveaux de revenus ou de productivité per capita. Elle doit prendre en compte la différente trajectoire des institutions économiques apparues dans des environnements politico-juridiques très contrastés. Par institutions économiques, entendons ici des instruments qui ont donné forme entre autres au développement du commerce international, et qui en retour ont facilité l’essor de l’économie intérieure. Les investissements conjoints dans des opérations commerciales, les procédures de vente aux enchères, les instruments de crédit, l’assurance maritime, etc., sont autant d’institutions qui ont façonné le paysage économique, juridique et comptable.

Mais ne nous arrêtons pas à la description d’instruments – souvent semblables – qui apparaissent à une période donnée en Europe et en Chine. Insistons plutôt sur la comparaison des trajectoires respectives de la Chine et de l’Europe, autour de trois thématiques : les conditions d’émergence du capitalisme ; les conceptions de la richesse ; les institutions économiques.


1 - Les conditions d’émergence du capitalisme

À étudier la seule genèse du capitalisme, il semble que la divergence entre l’Europe et la Chine s’est produite beaucoup plus tôt qu’au 18e siècle. Déjà très prononcée à l’époque médiévale, elle se déploie dans deux domaines au moins : les premières formes d’organisation des entreprises, et la formalisation du droit privé. La dissociation de l’économique et du politique s’est opérée très tôt en Europe. Sans nul doute, parce que le pouvoir y est hétérogène. Le pluralisme institutionnel du Moyen Âge européen fragmente le pouvoir politique, au plus haut niveau avec les deux grands rivaux que sont le Saint-Empire romain germanique et la papauté, mais aussi à tous les degrés inférieurs, de par sa kyrielle d’institutions de taille plus réduite, principautés, comtés, duchés, baronnies, monastères, évêchés… Aucun de ces pouvoirs ne peut prétendre à une autorité absolue sur un territoire donné.

L’hétéronomie de l’autorité est au cœur de l’époque médiévale en Europe. Elle empêche la concentration des pouvoirs et permet une concurrence entre juridictions qui est source d’innovation. D’où les innovations économico-juridiques qui se produisent dans les villes du Nord de l’Italie à la fin de l’époque médiévale, à l’origine par exemple de nos sociétés par action. La confiance entre l’investisseur (le détenteur de capitaux) et l’entrepreneur est au cœur du processus de création et d’accumulation du capital. Cette alchimie subtile qui permet à l’épargne de se transformer en capitaux longs repose sur la mise au point d’instruments financiers négociables.

Mais il faut aussi au capitalisme une classe d’entrepreneurs. Des acteurs économiques autrement dit, dont la richesse ne repose pas seulement sur le foncier. C’est en somme ce qui se produit en Angleterre durant la seconde moitié du 17e siècle, et qui culmine avec la Glorieuse Révolution de 1688. La fusion de la bourgeoisie de négoce et de la noblesse whig, opposée à l’absolutisme royal, crée une nouvelle classe qui évincera, sans effusions de sang, la noblesse terrienne antérieure. Une classe d’investisseurs – dont le philosophe John Locke sera l’un des principaux hérauts – qui joue sur le « crédit public » émerge alors. Cette mutation n’a jamais pu se produire en Chine, restée probablement trop centralisée pour cela.

Le capitalisme ne peut donc être réduit à la révolution industrielle. Il prend racine beaucoup plus tôt, dans des micro-innovations juridiques et comptables qui vont placer l’entrepreneur au centre du processus de développement économique. Dans un système instable, parce qu’il repose sur l’innovation et que le risque y est inhérent, les instruments progressivement mis au point pour la gestion du risque joueront ici un rôle essentiel. Le système qui fonde la grande divergence entre Europe et Chine à la fin du 18e siècle ne repose pas sur l’addition de la machine à vapeur et du chemin de fer, mais sur la conjonction, unique et très ancienne, entre la fragmentation du système politique et le développement du droit privé.


2 - Les conceptions de la richesse

Les doctrines économiques chinoises, loin d’être monolithiques, légitiment cependant des pratiques très différenciées. De grandes pulsations traversent l’histoire économique chinoise. Elles nous sont restituées par la Controverse sur le sel et le fer, qui porte sur la rivalité entre l’exercice de monopoles comme instrument économique renflouant le Trésor public, et l’économie de marché, en 81 av. J.-C. Ou encore au milieu du 16e siècle, sur le commerce et la guerre, dans la relation tendue que la dynastie Ming entretient avec les nomades de la steppe, au nord, et avec les pirates japonais sur les côtes du Sud-Est. Elles refont surface, sous une forme différente, lors de l’ouverture chinoise à la fin des années 1970 et la remise en cause de la stratégie maoïste, et au début des années 2000 lors de l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

La prospérité est en Chine pensée comme un empilement de richesses, sans que l’on se soucie d’en assurer les fondations. Le processus d’enrichissement est en lui-même prospérité. Mais qui s’enrichit sous les Ming ? Les marchands de sel, les fournisseurs des armées, bref les négociants à qui l’administration impériale a conféré un monopole. Aujourd’hui ce sont les dirigeants des grandes entreprises d’État et les promoteurs immobiliers. Sans relations avec l’administration, il n’est pas d’affaires possibles. En Chine, ce n’est pas le marché, en tant que processus, qui rend possible l’accès aux ressources, mais les connivences et la corruption.

Le marchand dans la Chine impériale tardive a toutefois besoin de protection, car il opère dans un univers où règne la défiance et le risque politique. Il peut facilement être accusé par l’administration de se livrer à des activités illégales, tant la frontière entre ce qui est licite et la contrebande est floue et ténue. Il lui faut donc s’assurer de solides protections, qu’il recherchera auprès de l’administration locale (en la corrompant) ou auprès de puissantes bandes de pirates. La recherche du patronage de grands marchands, ou de pirates, fait partie, tout comme celle de la corruption des fonctionnaires locaux, du répertoire des stratégies rationnelles du petit marchand pour que ses affaires puissent se poursuivre.

Pourquoi de telles associations ne parviennent-elles pas à imposer leur dynamique propre, et donner lieu à des arrangements institutionnels qui s’inscriraient dans la durée ? Peu de chercheurs se sont posé la question. La pérennité des dispositifs facilitant les affaires semblent pourtant être une des clés, en Europe, de l’influence des marchands et de leur constitution en une couche sociale autonome.

Dans ce contexte, la question de l’influence politique des grandes familles marchandes auprès de la cour de Pékin mérite une attention particulière. Les récentes études menées sur les communautés de négociants de Huizhou insistent sur la capacité d’influence des grandes familles de marchands de l’Anhui sur l’administration impériale, dans la mesure où, grâce à l’entrée de leurs fils dans la carrière mandarinale, ils étaient capables de peser sur l’administration ou du moins de la sensibiliser à la culture marchande, et de contrecarrer par conséquent ainsi l’idéologie confucianiste.

Pourtant, que les marchands de Huizhou (Anhui) produisent aux 17e et 18e siècles un nombre très élevé de lettrés n’est que le signe d’un comportement éminemment rationnel : protéger leur statut, assurer la continuité de leurs affaires. Mais les grandes familles de marchands se battent-elles pour obtenir une concurrence libérée des interférences de la bureaucratie ? Autrement dit, souhaitent-elles un environnement des affaires caractérisé par des règles claires – si l’expression n’était pas anachronique, nous serions tenté de dire par un cadre juridique stable et transparent ? Cela ne semble pas être le cas. Les marchands préfèrent toujours contrôler l’administration locale grâce à une corruption ciblée et donc s’impliquer dans le pouvoir régional.

Cet « entrepreneuriat politique » dont il faudrait cerner les modalités et l’efficacité, fait partie, hier comme aujourd’hui, de la panoplie des stratégies rationnelles des grands négociants. Qu’il puisse faciliter à long terme l’accumulation du capital est douteux. Si l’élargissement de l’influence familiale va toujours de pair avec la recherche du profit, il est plus facile d’accéder à la richesse en manipulant les institutions gouvernementales au niveau local qu’en améliorant la compétitivité de son entreprise.

Fu Yiling, le grand historien de l’économie chinoise, reconnaît le haut degré de sophistication de l’économie marchande sous les Ming, mais ne discerne pas de forces susceptibles de transformer le mode de production agraire en Chine.

C’est ce paradoxe qui mobilise les historiens japonais dans les années 1950. Terada Takanobu suggère que le capital marchand sous les Ming et au début de la dynastie suivante, celle des Qing, reste confiné dans la sphère de la circulation et n’a pas d’impact sur la production. En fait ce sont les modalités d’extraction du profit qui sont révélatrices de l’économie Ming. Le profit est en effet réalisé en jouant sur les différentiels de prix dus à la distance ou aux variations saisonnières. Le capital ne s’accroît pas parce qu’il investit la sphère de la production, mais plutôt en raison de mesures préférentielles (la concession de monopoles, obtenue en cultivant des relations très étroites avec l’administration, et la corruption de la bureaucratie locale), ou encore de la fraude.

L’extraordinaire efflorescence de l’économie marchande en Chine à la fin de la dynastie Ming, et au début de la dynastie Qing, ne signifie pas que la logique de l’accumulation puisse s’enclencher. L’existence de très riches marchands a engendré une illusion d’optique qui a fait confondre richesse et capital, et fait oublier l’effet stérilisant de l’obsession de l’argent rapide – conséquence de l’incertitude majeure qui règne au niveau politique.

Et si les marchés ont atteint dans certaines régions un haut degré d’intégration, la question centrale reste celle du rôle de l’entrepreneur, la façon dont il peut opérer, les garanties juridiques dont il peut bénéficier, l’ampleur des capitaux auxquels il peut avoir accès. Les mécanismes du marché fonctionnent avec une grande efficacité au niveau local. Mais dès qu’une entreprise prospère et veut se développer, elle se heurte à un plafond de verre. Des pans entiers des secteurs les plus dynamiques de l’économie chinoise ne peuvent aujourd’hui prospérer qu’à l’ombre de puissantes tutelles bureaucratiques. Du jour au lendemain, des secteurs « gris » sont qualifiés de zones interdites, leurs dirigeants jetés en prison ou contraints à l’exil. Reste que l’insécurité de la propriété ne dérive pas tant, dans la Chine prémoderne, des empiètements de l’administration que de l’accusation contre les détenteurs d’un bien, de la violation d’une loi ou d’un règlement. Le déclin de la prépondérance des marchands de Huizhou est étroitement liée à la fin des privilèges conférés par la vente et la distribution du sel résultant de la réforme du sel des années 1830.

De manière générale, le rôle des institutions est peu étudié dans les écrits de l’école californienne, dont Pomeranz et Li Bozhong sont les plus éminents représentants. Elle fait l’hypothèse que les institutions et le cadre juridique fonctionnent en Chine prémoderne de façon différente, mais tout aussi efficace que celles de l’Europe occidentale. Cette interprétation optimiste laisse plusieurs questions sans réponse : comment les contrats sont-ils exécutés ? Quelles sont les garanties dont bénéficient les investisseurs ? Comment sont distinguées les responsabilités juridiques du détenteur de capitaux et de l’opérateur commercial ?

En matière de production de droit privé, la profusion de règles informelles (règlements des familles et des clans, des guildes) a été perçue comme un substitut tout aussi efficace au droit commercial formel. Il existe certes un droit privé en Chine, et l’importance des contrats a été maintes fois soulignée. Alors que le rôle du système juridique relève plutôt de l’intermédiation – on préfère la pétition au recours juridique – la « conciliation didactique » joue plus que la décision judiciaire.

La loi est codifiée avec un degré de flou qui donne aux échelons locaux une marge de manœuvre importante. C’est l’administration qui règle les problèmes juridiques, ou la coutume, mais un droit privé formalisé, écrit, n’apparaît pas comme un facilitateur du développement économique.


3 - Les institutions économiques

En Chine, la formalisation de l’entreprise, en tant qu’institution-clé du développement économique, se déploie selon une trajectoire singulière. Elle va des premiers partenariats commerciaux répertoriés sous les Song (au 12e siècle) jusqu’à la fondation de la China Merchants’ Steamship Navigation Company en 1872. La dynastie des Qing, proche de sa fin, entérine alors le partage des responsabilités entre les fonctionnaires et les marchands. Elle se prolonge ensuite, par la formalisation de la première Loi sur les entreprises en 1904, accordant une reconnaissance juridique à la constitution des sociétés commerciales et à la responsabilité limitée. Elle est profondément différente de celle que connaît l’Europe. Comment expliquer une telle divergence ?

Des associations de détenteurs de capitaux sont attestées, nous l’avons vu, sous les dynasties Song et Yuan, du 10e au 14e siècle, puis du 16e au 19e siècle. Marchands, mais aussi fonctionnaires locaux s’associent pour acheter une jonque et se lancer dans une expédition commerciale outre-mer. Les partenariats se forment entre frères, oncles, neveux, bref, à l’intérieur du cercle de famille ou du clan. On peut trouver des mentions de partenariats de commerce ultramarin parmi les marchands de l’Anhui, une province pourtant dépourvue de façade maritime. Là encore, la mobilisation des capitaux repose exclusivement sur les liens familiaux et claniques. La plupart du temps, les marchands font partie du voyage. Parents et amis des membres de l’équipage avancent également une partie des fonds et en attendent un profit.

Comment ont évolué ces formes d’associations ? À Xiamen, au 18e siècle, le capital assemblé pour une expédition porte tout simplement le nom du navire affrété, auquel on ajoute souvent le caractère hao. À l’inverse de la commenda de la Méditerranée médiévale, dotée d’un statut juridique particulier, et en quelque sorte autonome, les partenariats commerciaux ne renvoient jamais, en Chine, à une entité dotée d’une personnalité juridique. Ils sont toujours liée aux personnes, ou au navire. Loin d’être inefficaces, ces différentes formes d’associations ne débouchent pas sur des formes d’organisations stables ni élaborées.

Le Chinese repository, un périodique publié à Canton entre 1832 et 1851, fournit de précieuses informations sur les formes d’organisation du commerce maritime chinois durant la première moitié du 19e siècle. Construites au Siam, les jonques chinoises qui commercent entre le Siam et la Chine sont appelées « navires à proue blanche » (bai tou chuan). Leurs propriétaires sont des Chinois établis à Bangkok, ou des nobles siamois. Ces derniers s’assurent des parents de la personne qu’ils nomment subrécargue, représentant à bord du navire du propriétaire de la cargaison, de l’armateur ou de l’affréteur. Les subrécargues des armateurs chinois sont généralement un de leurs parents, un homme jeune qui a épousé une de leurs filles. Si la jonque fait naufrage, ou qu’elle est capturée par des pirates, les garants, tenus pour responsables, sont jetés en prison.

À la date à laquelle a été rédigé ce document (1832), et alors que le commerce ultramarin bénéficie d’une expérience de près d’un millénaire, il n’existe pas de mécanismes qui permettent le transfert du risque. Il n’y a pas davantage de distinction entre la responsabilité juridique de l’armateur et celle du chargeur. Là encore, les mécanismes juridiques mis au point dans l’Europe médiévale avec la commenda sont très évocateurs des avancées dans la conduite des affaires permises par un environnement juridique spécifique.


Carences institutionnelles et monolithisme du pouvoir

L’économie chinoise se présente aujourd’hui comme une formation hybride, mêlant des éléments traditionnels aux influences étrangères héritées du 19e siècle, que viennent encore transformer en profondeur trois décennies de réforme et d’ouverture avec l’irruption massive du capital étranger. On peut estimer que les institutions économiques de la Chine prémoderne n’étaient pas favorables à un développement de type capitaliste, mais après tout, ce n’était pas leur objectif. La finalité du système chinois n’était pas l’accumulation du capital ni la production de richesses sur une échelle illimitée, bien au-delà de la satisfaction des besoins. Si la valeur suprême que se donne la société chinoise traditionnelle est la stabilité, l’harmonie, il est inutile de la juger à l’aune de notre conception du développement économique. Un droit commercial privé formalisé peut être considéré comme plus efficace que les relations personnelles (guanxi) lorsqu’il s’agit de développer un marché national.

Reste que les institutions développées par la Chine au cours de son histoire sont loin d’être inefficaces. Et que les formes d’organisation économique inventées par les marchands dans le contexte d’une haute instabilité des affaires témoignent d’une remarquable cohérence avec leurs objectifs économiques.

Les sinologues japonais de l’école de Kyôto avançaient que la Chine avait échoué à se moderniser et à parcourir les phases du développement économique comparables à celles de l’Occident en raison de la structure monolithique du pouvoir politique. Cette intuition forte nous renvoie à la philosophie politique européenne. Chez John Locke, la critique de l’absolutisme ne portait pas seulement sur les dommages que ce dernier faisait subir à la liberté. Elle englobait aussi la menace qu’il faisait peser sur la propriété. Ce double caractère du despotisme nous invite à replacer la question de l’origine de la divergence économique entre Europe et en Chine dans l’ordre politique et juridique.

Article repris des Grands Dossiers des sciences humaines, « L’histoire des autres mondes », n° 24, sept.-oct.-nov. 2011.

Hommage à Jerry Bentley

Mardi 24 juillet 2012

Jerry H. Bentley, fondateur du Journal of World History, nous a quittés le 15 juillet dernier. C’est avec lui un acteur institutionnel central de l’histoire globale au sens large qui disparaît. Il restera dans le souvenir de ceux qui l’ont connu comme un infatigable développeur de cette discipline, dans un esprit totalement dépourvu de sectarisme. Il demeurera également comme un chercheur dont les ouvrages sont devenus des classiques mais aussi un pédagogue au succès mondial.

Né à Birmingham (Alabama) en 1949, il fait ses études à l’Université du Tennessee puis à celle du Minnesota. Il commence une carrière d’enseignant-chercheur à l’Université d’Hawaii en 1976 dont il devient professeur onze ans plus tard. C’est en 1990 qu’il lance le Journal of World History et voit peu à peu cette publication occuper une position centrale dans la littérature académique consacrée à  cette discipline. Éminent chercheur lui-même, il est notamment connu pour son ouvrage Old World Encounters (1993), remarquable d’érudition et référence de l’histoire connectée. À côté d’une recherche foisonnante, il se consacre très tôt à la rédaction de manuels pour le premier cycle des universités. On citera son Traditions and Encounters (5e édition en 2010) qui aura formé de nombreux étudiants dans le monde entier, et récemment traduit en chinois. Il avait dernièrement dirigé le Oxford Handbook of World History (2011).

La meilleure façon de lui rendre hommage est sans doute de lui laisser la parole. Nous publions donc ci-dessous un texte représentatif de ses thèses et paru dans le magazine Sciences Humaines (Grands Dossiers, n°24, automne 2011).

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Une si précoce globalisation

Jerry H. Bentley

À partir du 16e siècle, l’âge moderne a été le témoin du développement de technologies remarquables, en transports et en télécommunications. Ces innovations ont fait du monde moderne le lieu d’engagements transculturels tellement intenses qu’il en semble qualitativement distinct de ce qui l’a précédé. Depuis les années 1990, le terme « globalisation » est devenu d’usage courant pour résumer ce qui est perçu comme une nouvelle étape de l’histoire.

Pourtant, nous aurions tort de nous laisser aveugler par l’apparente nouveauté. Les interactions transculturelles ont été des faits dominants de l’histoire mondiale bien avant l’avènement de la modernité. Depuis l’époque des empires romain et chinois de la dynastie Han jusqu’aux années 1500, soit pendant dix-sept siècles, les peuples d’Asie, d’Europe et d’Afrique se sont engagés dans des processus d’échanges systématiques à grande échelle. Si les historiens des générations antérieures ont longtemps affirmé que les contacts entre sociétés et cultures diverses étaient l’exception et non la règle avant 1492, date qui voit Christophe Colomb donner le coup d’envoi des Grandes Découvertes européennes, nous savons aujourd’hui que cela est faux. Car ce que j’appellerai l’hémisphère oriental – l’ensemble formé par l’Eurasie et l’Afrique, appelé par ailleurs Ancien Monde – fut dès l’âge prémoderne le foyer d’échanges transculturels intenses.

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Trois ères distinctes

Nous pouvons distinguer trois phases distinctes dans la succession des interactions afro-eurasiatiques à l’époque prémoderne.

• D’abord l’ère des anciennes routes de la Soie, qui fleurirent entre 200 avant l’ère commune et 300 après. Ce fut le temps des empires classiques, au premier rang desquels l’Empire romain et celui des Han, qui établirent de lointains liens commerciaux alors que les biens échangés traversaient l’Asie depuis les rivages de la mer de Chine jusqu’à ceux de la Méditerranée. Les routes de la Soie connurent une forte baisse d’activité après le IV e siècle, due à l’irruption d’épidémies, l’invasion de peuples nomades et l’effondrement final des empires classiques qui avaient stabilisé les deux pôles de l’Eurasie.

• De nouveaux grands ensembles étatiques émergèrent ensuite, au terme d’une longue période de troubles. Les dynasties Tang puis Song en Chine, l’Empire abbasside en Perse, et l’Empire byzantin dans la moitié orientale de la Méditerranée pacifièrent de larges étendues de l’Eurasie et organisèrent des économies hautement productrices. Ces empires dominèrent une deuxième ère d’interactions culturelles qui aboutirent à des contacts et des échanges à travers l’océan Indien comme les routes continentales de la Soie.

• Durant la période qui suivit l’an mil, des peuples nomades, les Turcs et les Mongols, bâtirent d’immenses empires transrégionaux qui intégraient l’essentiel du continent eurasiatique, inaugurant une troisième ère d’interactions et d’échanges transculturels. Comme leurs sociétés dépendaient largement du commerce, et parce que leurs équilibres politiques reposaient sur la communication avec des partenaires distants, ces peuples accordaient une grande valeur aux réseaux routiers, ainsi qu’aux marchands et ambassadeurs qui les parcouraient.

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Trois types d’échanges

Les trois ères (encadré ci-dessus) ont en commun d’avoir généré des réseaux étendus de transports et de communications, grâce auxquels les peuples purent s’engager de façon systématique dans l’échange. Vers 1400, la zone d’interaction incluait la quasi-totalité de l’hémisphère oriental, du Japon au Portugal jusqu’à l’extrême-ouest et la côte orientale de l’Afrique subsaharienne. Elle fut le théâtre de trois types d’échanges – commerciaux, biologiques et culturels – qui allaient profondément influencer le développement de l’ensemble de l’hémisphère oriental.

1 – Soie, épices et porcelaines : les échanges commerciaux

Le commerce est l’une des activités les plus fondamentales que pratique l’être humain. Les archéologues ont montré que des groupes du Paléolithique troquaient des objets sur de longues distances. Pour les périodes du Néolithique et de l’âge du Bronze, les preuves historiques de vastes réseaux d’échanges connectant les sociétés complexes de Mésopotamie à celles d’Égypte et de la vallée de l’Indus sont nombreuses.

Le potentiel du commerce à influencer le développement des sociétés devient manifeste à l’ère des anciennes routes de la Soie, de – 200 à + 300. Après que des États impériaux aient émergé aux deux extrémités de l’Eurasie, leurs dirigeants établissent des réseaux routiers étendus afin de faciliter les déplacements de leurs armées, administrateurs, ambassadeurs et collecteurs d’impôts. Des exemples de ces routes incluent la route royale perse mentionnée par Hérodote, les axes créés par l’empereur Ashoka afin de renforcer l’unité territoriale de l’Empire maurya en Asie australe, et les voies de l’Empire romain, qui connectaient l’Europe, l’Afrique du Nord et le bassin méditerranéen. Bien qu’ils fussent destinés au transport des armées impériales et des hauts fonctionnaires, ces réseaux servaient aussi les intérêts des marchands, qui les parcouraient en grand nombre.

La première mention des anciennes routes de la Soie nous vient de l’ambassadeur chinois Zhang Qian, qui voyagea de – 139 à – 126 depuis la Chine jusqu’à la Bactriane (actuel Afghanistan). L’empereur Wudi de la dynastie Han l’avait missionné dans l’espoir de nouer des alliances pour l’assister dans la guerre qui l’opposait aux Xiongnu, un peuple nomade de culture turque qui razziait régulièrement les régions nord et ouest de son empire. Zhang Qian ne trouva pas d’alliés. Mais durant son séjour, il nota que des textiles et produits de bambou chinois étaient en vente sur les étals de Bactriane. Après enquête, il apprit que ces marchandises venaient du Sud-Est de la Chine via le Bengale – contournant donc la barrière de l’Himalaya par le sud. De cette information, il déduisit qu’il était possible d’établir des relations commerciales entre Chine et Bactriane en passant au nord de l’Himalaya, et évoqua cette possibilité dans le rapport qu’il fit à l’empereur. Wudi, identifiant le profit que pouvait en tirer son empire, livra une campagne militaire d’ampleur entre – 102 et – 98 afin de briser le pouvoir xiongnu et pacifier les steppes d’Asie centrale, posant ainsi les fondations du réseau qui allait permettre à des générations de marchands de prospérer.

La soie chinoise s’imposa d’emblée comme le premier grand produit de luxe international. Alors que nombre de peuples étaient en mesure de créer des tissus de soie grossiers, les artisans chinois avaient perfectionné les techniques à un point inégalé, produisant des textiles haut de gamme. Au lieu de laisser les vers à soie grignoter leur chemin hors du cocon, déchiquetant les fibres et obligeant à tisser des fils courts, les fabricants chinois plongeaient les cocons dans l’eau bouillante, tuant les vers avant qu’ils détériorent le produit. Il ne leur restait plus qu’à défiler les cocons, obtenant des fibres extrêmement longues qu’ils pouvaient tisser pour produire un textile on ne peut plus léger, soyeux, lumineux et robuste.

Comme cette technique ne devait pas être diffusée hors des frontières chinoises avant le début du 7e siècle de notre ère, les artisans chinois jouirent d’un monopole multiséculaire sur la production et la vente des soieries. Celles-ci devinrent un objet hautement prisé par les élites de tous les pays d’Eurasie et d’Afrique du Nord. Dans l’Empire romain, les vêtements de soie connurent une telle demande que les marchands multiplièrent leurs stocks en détricotant les textiles denses qui leur arrivaient de l’autre bout du monde, afin de les retisser en de plus nombreux vêtements, tellement fins qu’ils en devenaient transparents. Certains Romains se désolèrent que ces voiles impudiques poussent l’Empire vers sa décadence, mais leurs vitupérations n’affectèrent en rien la demande.

Les épices disputaient à la soie la première place en matière de biens désirables transitant par les anciennes routes commerciales d’Eurasie. Noix de muscade et macis, clous de girofle et cardamome…, les épices fines provenaient des îles des Moluques, aujourd’hui en Indonésie. Le gingembre était produit en Chine et en Asie du Sud-Est, de même que la cannelle. Le poivre noir arrivait d’Inde du Sud, qui livrait aussi des perles, du corail et des cotonnades fines. Les terres d’Asie centrale nourrissaient ce commerce de leurs chevaux et du jade, alors que l’huile de sésame, les dattes et les aromates autorisaient l’Arabie et l’Asie occidentale à se greffer à ces réseaux. Depuis la Méditerranée, le brassage de biens se complétait de verroteries, de bijoux, d’objets décoratifs, de laine et de lin, d’huile d’olive et de vin, de lingots d’or et d’argent.

Après le 7e siècle, l’invention chinoise de la vraie porcelaine ajouta un autre produit à la longue liste des produits commercialisés, et le tiercé gagnant des marchandises de luxe circulant dans l’Ancien Monde s’établit comme suit : soie, épices et porcelaines.

Plusieurs événements contribuèrent à une augmentation forte du trafic après le 7e siècle. Les empires des dynasties Tang en Chine et Abbassides en Iran, byzantin à l’est de la Méditerranée, firent office de moteurs économiques en promouvant production et commerce. Au même moment, les chameaux s’imposaient comme les indispensables outils du commerce international, transportant des charges toujours plus volumineuses, alors que l’augmentation du trafic maritime dans l’océan Indien autorisait les marchands à prospecter des régions d’accès difficile par voie terrestre.

L’expansion du commerce amena à l’intégration d’une partie de l’Afrique subsaharienne – la zone du Sahel s’étendant de l’Éthiopie au Mali, et la côte orientale du continent, de la Somalie au Zimbabwe – dans l’économie hémisphérique. Les Africains de l’Est participèrent par une série de ports maritimes le long de la zone swahilie au commerce de l’océan Indien, alors que les Africains de l’Ouest se connectaient à la vigoureuse économie méditerranéenne par le biais de routes intensivement fréquentées à travers le désert saharien. Les deux régions exportaient de l’or et des produits exotiques – ivoire et peaux d’animaux – autant que des esclaves, échangeant leurs biens contre des textiles, des épices et des produits manufacturés issus du Nord.

Au 10e siècle, ces grands volumes d’échange avaient déjà influencé les développements sociaux et économiques des pays de l’hémisphère oriental. D’importantes régions de Chine du Sud, vouées à la production de soie ou de porcelaine, ne cultivaient plus grand-chose pour nourrir leurs populations et importaient le riz et les autres denrées alimentaires des zones voisines. Une bonne partie de l’Inde du Sud se dédiait à la culture du poivre et du coton, ainsi qu’à la production de tissus de coton. De telles spécialisations économiques ne sont compréhensibles qu’à la lumière des gigantesques réseaux d’échanges irriguant alors l’hémisphère oriental. À la fin du 13e siècle, loin d’être une exception, Marco Polo n’était qu’un de ces milliers d’Européens qui s’étaient aventurés en des terres aussi lointaines que l’Inde et la Chine durant l’ère des empires mongols.

2 – Blé, mozzarella et peste : les échanges biologiques

Le commerce ne se crée jamais ex nihilo. Nous parlons couramment de lui comme d’un sujet propre pour les besoins de l’analyse, mais il est impossible de le réduire à une pure activité économique déconnectée de toute implication globale. Historiquement, le commerce a toujours marché main dans la main avec des échanges biologiques et culturels.

Les échanges biologiques réfèrent à ces processus par lesquels des agents biologiques – plantes, animaux et organismes pathogènes – voyagent vers de nouvelles terres et s’y établissent. Et ces processus ont une longue histoire. Les origines du blé, par exemple, nous ramènent dans le Croissant fertile d’il y a presque 13 000 ans. Mais en sa qualité de récolte hautement nourricière, ce n’est que vers – 6500 qu’il fit son chemin vers la Grèce et l’Inde du Nord, atteignant l’Égypte vers – 6000, l’Allemagne et l’Espagne vers – 5000, l’Angleterre vers – 3000, et la Chine du Nord vers – 2000.

De même, le riz se diffusa largement en des temps éloignés, et l’on pourrait rallonger la liste avec le sorgho, les ignames et les autres plantes nutritives. En sus de ces végétaux alimentaires, des récoltes industrielles comme le coton, l’indigo et le henné ont connu une extension très au-delà de leurs foyers d’origine. Quant aux animaux domestiques, bœufs, moutons, chèvres, porcs, poulets, chevaux, buffles d’eau et chameaux ont tous trouvé de nouveaux pâturages à travers nombre de lieux de l’hémisphère oriental. Enfin, les micro-organismes pathogènes aussi ont accompagné les voyageurs humains sur les routes et les mers, pour prospérer bien loin des terres où ils avaient vu le jour.

Les diffusions biologiques écrivaient des chapitres entiers de l’histoire humaine bien avant que les anciennes routes de la Soie en viennent à être tracées. Et ce même réseau, qui facilita les échanges commerciaux de l’époque prémoderne, se fit le support de nouvelles pages de la saga des échanges biologiques. Deux de ces épisodes sont dignes du plus vif intérêt : la révolution verte islamique, et la diffusion de la peste bubonique, qui fit trembler l’Eurasie et l’Afrique du Nord entre les 14e et 17e siècles.

J’appelle révolution verte islamique la transplantation massive de nourriture et de plantes industrielles durant la période allant de 700 à 1100. Elle se basa sur de nombreux végétaux issus des contrées tropicales, spécifiquement d’Asie du Sud-Est et d’Inde, qui furent diffusés essentiellement en un mouvement vers l’ouest, vers les régions chaudes et arides d’Asie du Sud-Ouest et d’Afrique du Nord. Le citron, la banane, la noix de coco, le riz et la canne à sucre vinrent d’Asie du Sud-Est, l’épinard, l’aubergine et le coton d’Asie du Sud. Quelques plantes accomplirent le trajet inverse : le sorgho d’Afrique occidentale, l’artichaut d’Afrique du Nord firent leur chemin jusqu’aux potagers des régions orientales de l’Eurasie.

Quant à la connexion de ces transferts de végétaux avec l’islam, elle est à double détente : pour commencer, la plupart sinon la totalité de ces plantes accomplirent leur chemin vers de nouvelles terres en transitant par des régions qui abritaient des populations musulmanes substantielles, même si toutes ces zones n’étaient pas forcément sous la férule d’États spécifiquement islamiques ; ensuite, les autorités musulmanes s’impliquèrent intensivement dans la diffusion de ces végétaux. Alors que des soldats, des ambassadeurs et des marchands de l’Islam d’Asie orientale traversaient l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Afrique subsaharienne, ils prenaient note des plantes qui leur étaient inconnues tout en étant cultivées en ces lieux. Sachant que leurs patries étaient chaudes et sèches, ils déduisirent que des transplantations pourraient accroître le potentiel nourricier des terres d’Islam. En sus des plantes elles-mêmes, ils récoltèrent des connaissances sur les pratiques agricoles de leurs hôtes, dans l’espoir de multiplier les récoltes dans leurs patries.

Ces pratiques eurent un effet spectaculaire. Avant cette révolution verte islamique, les champs de la plus grande partie d’Asie orientale et d’Afrique du Nord n’étaient pas cultivés durant les mois d’été. L’introduction de ces plantes tropicales autorisa les agriculteurs à travailler toute l’année. Le résultat fut qu’ils produisirent plus de calories pour la consommation de leurs concitoyens et accrurent considérablement la diversité des produits consommables. Nombre des ingrédients qui sont aujourd’hui considérés comme typiques de la cuisine méditerranéenne – citron, aubergine, épinard… – ne firent leur chemin jusqu’à nos papilles que grâce à cet événement. Si l’on prend en considération que le buffle d’eau parcourut à peu près au même moment l’itinéraire qui l’amena de l’Asie du Sud-Est à l’Italie du Sud, il devient clair que ce que nous appelons mozzarella di bufala figure parmi les multiples héritages de la révolution verte islamique.

Alors que de nouvelles plantes alimentaires enrichissaient les régimes culinaires de leurs variétés et calories, une autre sorte d’échange biologique prélevait un tribut féroce sur les populations humaines. La deuxième pandémie de peste bubonique n’était pas une nouveauté lorsqu’elle fit irruption au 14e siècle. Sa première flambée, que l’on appelle parfois la peste de Justinien, avait ravagé l’essentiel de l’Eurasie et de l’Afrique du Nord au 6e siècle. Il est probable que la deuxième pandémie débuta au Yunnan, au sud-ouest de la Chine, au tout début du 14e siècle. Il s’écoula peu de temps avant qu’elle atteigne le centre de la Chine, où elle ravagea de nombreuses villes dans les années 1330. De là, elle se diffusa vers les steppes d’Asie centrale, progressant toujours plus loin vers l’ouest. Des marchands génois furent contaminés dans leur avant-poste commercial de Caffa sur la mer Noire, et aidèrent le fléau à gagner la Méditerranée. Dès 1348, il achevait sa trajectoire hémisphérique, étendant son empire à l’Afrique du Nord et à l’essentiel de l’Europe.

Les effets de la peste bubonique variaient de territoire en territoire, de cité en cité. Quel que fût l’endroit frappé, une constante s’imposa : les pertes étaient colossales. La première irruption de fièvre prélevait de la moitié aux deux tiers de la population. Alors que la démographie s’acharnait à compenser les déficits, de nouvelles poussées se succédaient. Même si elles furent moins virulentes que la première, elles persistèrent jusqu’au 17e siècle. Cette deuxième pandémie eut au final pour conséquence de faire décliner la population de l’hémisphère oriental peut-être aux trois quarts ou aux deux tiers de ses effectifs initiaux.

Les échanges biologiques, qu’ils aient encouragé la croissance démographique en accroissant la disponibilité alimentaire, ou qu’ils aient décimé les populations via les effets morbides de pandémies destructrices, affectèrent massivement la vie des gens à travers tout l’hémisphère oriental des temps prémodernes.

3 – Missionnaires, manichéens et soufis : les échanges culturels

Pendant que les flux commerciaux et les diffusions biologiques reformulaient le cadre de vie matérielle des populations de l’hémisphère oriental, des échanges culturels influençaient de la même façon leurs croyances, leurs valeurs et leurs coutumes. Ce réseau de transports qu’exploitaient si efficacement les marchands et les agents des pouvoirs étatiques fut aussi au service des missionnaires, pèlerins et étudiants en quête de sagesse. Le résultat est que l’hémisphère oriental fut une zone dans laquelle les traditions religieuses et culturelles purent se diffuser à très vaste échelle à l’époque prémoderne.

En sus des religions, les échanges culturels impliquaient la diffusion d’idées philosophiques et scientifiques. Tant en Inde qu’en Grèce, pour ne retenir que ces exemples, les enseignants développèrent des traditions élaborées de science, de médecine et de mathématiques qui connurent une large postérité bien au-delà de leurs terres d’origine. Le potentiel des transports et des communications à faciliter les échanges culturels ne fut pourtant jamais aussi apparent que dans la diffusion des grandes religions mondiales. Bouddhisme, christianisme et islam avaient en commun d’être des religions missionnaires. Qui plus est, elles encourageaient toutes trois les pèlerins à visiter les sites saints et les écoles. Le résultat fut que les routes terrestres et maritimes virent défiler des foules de dévots, à la recherche d’âmes à convertir, d’enseignement salvateur à acquérir ou de sagesse à partager.

L’histoire du bouddhisme nous montre à quel point la diffusion d’une religion est affaire de communication et on pourrait en dire autant de l’expérience chrétienne. De ses débuts en Palestine comme religion populaire de salut, le christianisme se diffusa rapidement dans le bassin méditerranéen. Dès le 3e siècle de notre ère, la majeure partie de la population égyptienne avait embrassé la foi nouvelle. En dépit de persécutions sporadiquement organisées par des autorités politiques suspicieuses, elle devint au 4e siècle la foi officielle de l’Empire romain dans son ensemble. Des communautés d’artisans et de marchands convertis finançaient de manière cruciale le zèle des prêcheurs, qui parcouraient inlassablement les routes de la chrétienté pour aider autrui à accéder au salut. Des sites de pèlerinage s’imposèrent rapidement : Jérusalem et la Terre sainte ; Rome, siège de la papauté ; et bien d’autres, souvent associés à des personnages prédominants, tel Santiago de Compostela au nord-ouest de l’Espagne, dont on disait qu’il abritait le corps de l’apôtre Jacques le Majeur. À l’instar du bouddhisme en Asie, missionnaires, pèlerins et autres voyageurs tissèrent un dense réseau communautaire qui recouvrait l’Europe et le bassin méditerranéen.

Dans les premiers siècles, le christianisme attira des convertis aussi en Afrique du Nord, en Mésopotamie, en Perse, jusqu’en Inde du Sud. Des marchands perses fondèrent des communautés jusqu’en Chine, qui devint sous la dynastie Tang une terre cosmopolite où coexistaient des temples zoroastriens, des stupas bouddhistes, des mosquées musulmanes et des églises chrétiennes. Après le 7e siècle, le christianisme déclina en Orient, sans disparaître pour autant. De nos jours subsistent encore de multiples groupes chrétiens, tant en Asie orientale qu’en Inde. Mais pour l’essentiel, les effectifs du christianisme refluèrent quand l’islam entra en scène.

Car dans le siècle qui suivit la mort du prophète Mahomet, la foi musulmane connut une expansion foudroyante dans l’hémisphère oriental, soumettant un territoire qui s’étendait de l’Espagne à l’Inde du Nord. Ses prêcheurs le diffusèrent bientôt encore plus loin, vers les sociétés subsahariennes de l’Est et de l’Ouest africain, l’Asie centrale et l’Indonésie, jusqu’au sud des Philippines. Ce n’est pas une surprise si missionnaires, pèlerins, marchands et autres voyageurs s’en firent les propagateurs à travers l’hémisphère oriental.

Soufis et cadis jouèrent un rôle particulièrement important dans ce processus. Les soufis étaient des missionnaires qui popularisèrent leur foi en l’adaptant aux besoins et aux intérêts des populations locales, respectant les divinités traditionnelles et les figures de saints qui leur préexistaient, tout en se présentant comme des épigones de pureté et de simplicité. Arrivés à leur suite, les cadis étaient des experts ès loi islamique, des juges représentant les intérêts de l’islam dans les communautés locales. L’un des plus célèbres de ces cadis s’appelle Ibn Battûta. Ce voyageur marocain visita une grande partie de l’hémisphère oriental, de l’empire du Mali à la Chine entre 1325 et 1354. Il servit en chemin de cadi au sultan de Delhi et à celui des îles Maldives, deux régions où l’islam n’était que récemment implanté. En qualité de dépositaire d’un savoir approfondi en matière de loi islamique, Ibn Battûta fut en mesure d’instruire des convertis récents aux standards moraux et aux aspirations culturelles de l’islam.

Aux sources de la modernité

Les interactions transculturelles et les échanges de l’époque prémoderne ne sauraient égaler en intensité ceux de la globalisation contemporaine. Les volumes d’échanges commerciaux d’aujourd’hui réduisent à peu de chose ceux de l’époque, quand les agents biologiques et les maladies mortelles tels le sida et la grippe se répandent à une vitesse inconnue de leurs prédécesseurs. De même, les idées (la démocratie, pour ne citer qu’elle), les religions (tel le pentecôtisme) et les éléments de culture populaire (du blue-jeans à la musique hip-hop, en passant par le sushi) trouvent un chemin rapide au-delà de leurs frontières d’origine. Mais même si elle semble bien pâle à la lumière de notre globalisation, la mondialisation prémoderne, faite d’échanges commerciaux, biologiques et culturels, n’en demeure pas moins une étape cruciale du développement de ce qui allait devenir le monde moderne.

Nouveaux regards sur l’impérialisme écologique

Lundi 16 juillet 2012

Il y a quarante ans, un historien américain publiait un livre pour lequel il avait eu bien du mal à trouver un éditeur. La réception ne fut guère encourageante : comptes-rendus mitigés ou hostiles, indifférence… Pourtant, petit à petit, le livre a profondément modifié les perspectives sur les conséquences de la découverte de l’Amérique. Le terme d’« échange colombien » (The Columbian Exchange), titre de l’ouvrage – non traduit en français –, est maintenant reconnu par la grande majorité des historiens américains et au-delà. Il est devenu l’un des ouvrages fondateurs et un classique de l’histoire environnementale [1].

Dans ce livre et dans un exposé ultérieur, Ecological Imperialism publié en 1986 [2], l’auteur, Alfred W. Crosby, démontrait le rôle crucial, si souvent négligé jusqu’alors, joué par les plantes, les animaux et les microbes ayant traversé l’Atlantique dans les deux sens après la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb. L’extraordinaire conquête du Mexique et du Pérou par Hernán Cortés et Francisco Pizarro s’expliquait par le fait que ces vastes empires avaient été dramatiquement affaiblis et désorganisés par des épidémies de variole, de grippe, de rougeole… Isolés depuis plusieurs millénaires à l’écart du reste du monde, les Indiens n’avaient développé aucune immunité contre ces maladies [3]. Ce faisant, Crosby ébranlait l’idée d’Européens s’étant imposés facilement parce que culturellement bien supérieurs. L’avantage des Européens n’était pas tant technologique que biologique.

Les conséquences de l’échange colombien

L’ouvrage mettait aussi en relief d’autres aspects méconnus de cet « échange colombien » : les Indiens, qui ne possédaient que très peu d’animaux domestiqués [4], adoptèrent avec enthousiasme chevaux, vaches et cochons, ce qui ne me manqua pas d’avoir des conséquences écologiques (entre autres) importantes en Amérique. Les habitants de l’Ancien Monde quant à eux, prirent conscience, quoique plus lentement, du potentiel des plantes américaines à hauts rendements (maïs, pomme de terre, patate douce et manioc), qui pouvaient de surcroît être cultivées sur des terres peu propices à d’autres cultures. L’extraordinaire croissance démographique de l’Eurasie à partir du XVIIe siècle peut s’expliquer au moins en partie par l’arrivée de ces plantes américaines.

De nombreuses recherches sont venues compléter ou nuancer les conclusions de Crosby. L’ouvrage le plus connu en France dans cette veine est sans doute celui de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire [5]. Mais deux ouvrages récents, publiés aux États-Unis, offrent des éclairages nouveaux et tout à fait captivants sur cet échange colombien.

Le premier, Mosquito Empires, écrit par l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire environnementale, John R. McNeill [6], démontre de manière convaincante le rôle complexe joué par les humbles moustiques dans la géopolitique américaine. Dans l’Amérique des XVe-XVIe siècles, l’environnement était comparativement sain pour les Européens. Deux maladies, en particulier, étaient remarquables par leur absence : la fièvre jaune et le paludisme. Mais alors que se développaient dans les Caraïbes les plantations (canne à sucre…), les colons – cherchant à suppléer à la main d’œuvre amérindienne décimée par les microbes et les mauvais traitements européens – eurent bientôt recours à des esclaves africains. Or les navires négriers apportèrent également, à leur insu, les moustiques vecteurs de la fièvre jaune et d’une forme aiguë de paludisme, Plasmodium falciparum (à l’exception des côtes méditerranéennes, P. vivax, moins dangereux, était la forme la plus répandue en Europe). Dans le même temps, les plantations créaient par inadvertance un environnement particulièrement propice pour Aedes aegypti, le moustique transmettant la fièvre jaune, qui trouvait par exemple dans les récipients en terre cuite utilisés pour stocker le sucre, un milieu idéal. Les conséquences géopolitiques furent considérables.

Les multiples impacts des moustiques

Tout d’abord, l’installation de ces maladies dans la Grande Caraïbe (la zone allant des côtes du Venezuela jusqu’à la baie de Chesapeake sur la côte Est des États-Unis) eut pour effet de renforcer l’incitation à importer toujours plus d’esclaves. La plupart des Africains possédaient en effet diverses formes d’immunités (héréditaires ou acquises) à la fièvre jaune et au paludisme qui les rendaient moins susceptibles de succomber dès leur arrivée dans les colonies. Les « engagés », des Européens s’engageant à travailler quelques années en échange du voyage et de la promesse d’une terre, n’étaient plus du tout compétitifs face aux esclaves africains. C’est l’une des raisons pour lesquelles quatre personnes sur cinq passées en Amérique avant 1820 étaient africaines. L’impérialisme écologique, qui avait d’abord favorisé les Espagnols au détriment des Amérindiens, s’est retourné, dans les Antilles, contre les Européens, en avantageant les organismes originaires d’Afrique – y compris les êtres humains.

Mais le rôle des moustiques ne s’arrête pas là. La fièvre jaune est une maladie relativement bénigne pour les enfants en bas âge, et ceux qui survivent sont immunisés à vie. Le paludisme confère également à ceux qui le contractent une forme de résistance. Autrement dit, les personnes ayant grandi dans des régions où ces maladies sont endémiques avaient un avantage considérable sur les étrangers, à une époque où les maladies tuaient bien davantage de soldats que les combats. Or l’Empire espagnol, qui avait établi des colonies américaines dès la fin du XVe siècle, pouvait s’appuyer sur les milices locales et quelques garnisons permanentes constituées de soldats ayant survécu à la fièvre jaune. Par le biais de cette « immunité différentielle », les Espagnols purent maintenir leur empire jusqu’au XIXe siècle, alors même qu’Anglais, Français et Néerlandais tentaient de manière répétée de les déloger, avec des moyens considérables. Il suffisait aux Espagnols d’être capables de tenir un siège pendant quelques mois, le temps de laisser la fièvre jaune décimer les rangs ennemis.

McNeill donne de nombreux exemples de ce processus ; il évoque aussi la tentative de colonisation de la Guyane en 1763 ou l’expédition envoyée par Napoléon pour reprendre Saint-Domingue (Haïti), en 1802-1803, qui échouèrent à cause de la fièvre jaune. La victoire de George Washington à Yorktown en 1781, bataille décisive de la guerre d’indépendance américaine, fut grandement facilitée par les moustiques (les rangers étant en grande partie immunisés contre le paludisme, à l’inverse des troupes britanniques, trop malades pour combattre), tout comme le succès des troupes de Simón Bolívar face aux soldats fraîchement débarqués d’Espagne dans la guerre d’indépendance du Venezuela et de la Colombie.

L’homogénocène

1493: Uncovering the New World Columbus Created [7] de Charles C. Mann propose une actualisation de The Columbian Exchange en incorporant les recherches les plus récentes. L’auteur synthétise des recherches provenant de champs très divers (histoire, sciences naturelles, etc.). Certains des thèmes recoupent d’ailleurs étroitement ceux de Mosquito Empires, l’auteur s’étant abondamment servi de l’ouvrage de McNeill. Le livre documente l’entrée du monde, à la suite de la découverte de l’Amérique par Colomb, dans une nouvelle ère de globalisation économique et écologique, l’« homogénocène ». L’intérêt du livre est de montrer les aspects pour le moins ambigus de cette mondialisation des échanges, source de bénéfices matériels considérables pour un grand nombre, mais aussi de dégradations environnementales à grande échelle.

L’auteur nous emmène dans un passionnant tour du monde des effets de l’échange colombien, là où Crosby s’était principalement attaché à en décrire les effets en Europe et en Amérique. Mann, à la suite de Kenneth Pomeranz et Robert Marks, recentre le récit sur la Chine, et met en lumière l’énorme impact de l’argent et des plantes apportées d’Amérique. Une partie importante, quoique difficile à évaluer avec précision, de l’argent produit dans les mines du Potosí (actuelle Bolivie), n’alla pas, comme on le croit souvent, dans les coffres du trésor espagnol, mais fut acheminé, via les Philippines, jusqu’en Chine. Il y était échangé contre des soieries et autres produits que les Chinois fabriquaient déjà à bien moindre coût qu’en Europe. Dans l’empire du Milieu, l’argent du Potosí permit de résoudre un problème épineux et récurrent : le manque crucial de numéraire. Par ailleurs, l’arrivée dans le pays du tabac, du maïs et des patates douces, notamment, eut des conséquences écologiques colossales et souvent calamiteuses (déforestation, érosion…) ; les deux dernières plantes permirent cependant une augmentation prodigieuse de la population. Ce vigoureux commerce transpacifique contribua à des fréquents et importants échanges de populations et de produits entre les Philippines, la Chine et le Mexique. Et c’est à Mexico, justement, que la première métropole vraiment multiraciale et multiethnique, se forma peu après le début de la colonisation espagnole, hybridation curieuse d’Indiens, d’Espagnols, d’Africains (pas toujours esclaves : un Africain, compagnon de Cortès, fut le premier à faire pousser du blé dans le Nouveau Monde) ou encore de Chinois venus via le galion de Manille et Acapulco.

Mann évoque également les transformations écologiques majeures découlant de l’arrivée des colons européens en Amérique, et des organismes vivants qu’ils apportèrent avec eux, comme les vers de terre, introduits dans le Nord-Est des États-Unis actuels par les Anglais [8]. Il décrit les transformations engendrées par l’adoption en Europe des plantes originaires d’Amérique, en particulier la pomme de terre. Il dresse un panorama de l’expansion de la culture de la canne à sucre, des croisés qui découvrirent avec fascination cette plante en Terre sainte, jusqu’à l’expansion de cette culture dans les îles de l’Atlantique (Açores, Madère, Cap-Vert…), puis dans les Antilles. Il montre encore le rôle historique crucial du caoutchouc naturel, élément clé de la Révolution industrielle*. Tiré de l’hévéa, originaire d’Amazonie, et dont les plantations recouvrent maintenant de très larges superficies de l’Asie du Sud-Est, son importance reste cruciale aujourd’hui alors que le caoutchouc synthétique ne peut toujours pas remplacer adéquatement le latex naturel ; mais les plantations d’hévéa sont menacées par un champignon brésilien qui pourrait faire des ravages.

Mann revisite donc dans ce livre des aspects souvent déjà évoqués par Crosby il y a quarante ans, mais en les approfondissant et en les actualisant à l’aide des découvertes les plus récentes en sciences et dans d’autres disciplines. Ceux-là même qui ont déjà lu Crosby apprendront donc beaucoup à la lecture de ces deux ouvrages passionnants et qui se lisent très facilement. Ceci est vrai, a fortiori, pour ceux qui ne sont pas encore familiers avec la notion d’échange colombien.

Notes

[1] Crosby Alfred W. [1972], The Columbian Exchange: Biological and cultural consequences of 1492, Greenwood, rééd. Praeger Publishers, 2003. Les circonstances de la publication de l’ouvrage sont évoquées notamment par John R. McNeill dans la préface à l’édition du 30e anniversaire du livre, en 2003, et dans Mark Cioc et Char Miller, « Interview with Alfred Crosby », Environmental History, Vol. XIV, n° 3, 2009, pp. 559-568.

[2] Crosby A.W. [1986], Ecological Imperialism: The biological expansion of Europe, 900-1900, Cambridge University Press, rééd. 2004.

[3] Les Indiens pour leur part auraient rendu la monnaie de leur pièce aux Européens en leur transmettant la syphilis, qui fit ses premières apparitions dûment documentées en Europe juste après le retour de C. Colomb.

[4] Les Indiens n’avaient domestiqué que quelques rares animaux de taille moyenne ou réduite (lamas, dindes…), parce qu’il n’y avait pas, en Amérique, d’animaux plus gros susceptibles d’être domestiqués, comme l’explique Jared Diamond dans Guns, Germs and Steel, 1997, trad. fr. Pierre-Emmanuel Dauzat, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio », 2007. Pour une fiche de lecture

[5] Ibid.

[6] McNeill John R. [2010], Mosquito Empires: Ecology and war in the Greater Caribbean, 1640-1914, Cambridge University Press. L’auteur est professeur à l’Université de Georgetown, actuel président de l’American Society for Environmental History et vice-président de l’American Historical Association. Son ouvrage le plus connu, Du Nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, 2000, a été traduit en français par Philippe Beaugrand chez Champ Vallon en 2010.

[7] Charles C. Mann, 1493: Uncovering the New World Columbus Created, Knopf, 2011, rééd. Vintage, 2012. L’auteur, journaliste scientifique, a déjà publié une remarquable étude avec 1491. Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, 2006, trad. fr. Marina Boraso, Albin Michel, 2007. Pour une fiche de lecture…

[8] « Avant l’arrivée des Européens, la Nouvelle-Angleterre et le Haut-Midwest (ndlr : la région s’étendant au sud des Grands Lacs) n’avaient pas de vers de terre – ils avaient disparu lors de la dernière glaciation », dit Mann, s’appuyant en particulier sur Lee E. Frelich et al., « Earthworm invasion into previously earthworm-free temperate and boreal forests », Biological Invasions, vol. VIII, n° 6, 2006, pp. 1235-1245. Accessible ici

Les marchands sogdiens de la première route de la Soie

Mercredi 11 juillet 2012

La légende veut que la route de la Soie commence à Xi’an, capitale de l’empire chinois des Han, en 139 avant l’ère conventionnelle… Cette année là, l’empereur Wudi aurait demandé à son officier, Zhang Qian, d’ouvrir une route vers l’ouest. Sa mission, contourner les barbares Xiongnu qui, aux marches septentrionales et occidentales de l’empire chinois, le menacent en permanence, et s’allier au peuple des Yuezhi résidant en Bactriane (actuel Afghanistan). Zhang Qian mènera sa mission à son terme et, à défaut d’alliance avec les Yuezhi, permettra l’établissement, dès 114, d’ambassades avec les peuples occupant le Ferghana, la Sogdiane, la Bactriane, soit le cœur de l’Asie centrale. Des liens diplomatiques sont aussi établis avec l’empire Parthe qui, au niveau de l’Irak et de l’Iran actuels, sépare l’Asie de l’Empire romain. Mais surtout la Chine crée des postes militarisés sur cette route de l’Ouest et colonise  l’actuel Xinjiang, jusqu’au désert de Taklamakan.

Les peuples d’Asie centrale paient alors un tribut à l’empereur Han, permettant ainsi une reconnaissance de vassalité aux yeux des Chinois, mais ce dernier leur donne en échange des cadeaux d’une valeur au moins égale… Dans cette réciprocité à grande échelle se joue sans doute le destin de l’empire : se reconnaissant vassaux, les populations concernées ont un intérêt matériel à le rester et à ne pas risquer d’attaquer les Han. Mais s’y joue aussi l’avenir des courants commerciaux ultérieurs et de la production chinoise: une partie du tribut est en effet vendu par l’administration impériale à des marchands qui le diffusent auprès de leur clientèle, modifiant donc les goûts et habitudes d’achat. Réciproquement, les cadeaux chinois ont dû être produits, représentant par exemple le paiement d’un impôt : certaines productions sont alors stimulées par cette demande étatique indirecte [Boulnois, 2001, p. 57]. Ayant en particulier besoin des solides chevaux du Ferghana pour son armée, l’empereur Wudi donne en échange les premiers vêtements tissés de cette soie vouée à fasciner pour longtemps les Occidentaux et servant alors de numéraire : la route de la Soie est née.

Elle se développe rapidement. On sait qu’en 54 avant l’ère commune, les armées Parthes qui arrêtent le proconsul romain Crassus dans son expansion orientale arboraient « des étendards d’or et de soie » [ibid., 17]. L’Inde, qui recevait déjà semble-t-il de la soie par le Yunnan et la Birmanie, devient une destination privilégiée au tout début de l’ère commune. La soie se répand à Rome à la même époque et le marché devient tel que des marchands occidentaux rejoignent les diasporas locales au cœur de l’Asie centrale et s’installent, par exemple, dans les villes de Kachgar et Samarkand. En continuant cette route vers l’Europe, une fois passé l’Amou Darya, le chemin se sépare en deux au niveau de la ville de Balkh : l’Ouest mène à travers le territoire des Parthes vers Merv et la Perse tandis que le Sud conduit, via Kaboul et la passe de Khyber, jusqu’en Inde du nord. Au 1er siècle de notre ère, l’ensemble de ces parcours fait l’objet d’un trafic régulier animé par des marchands de toutes communautés, notamment chinois qui revendent avec profit en Chine les objets d’Asie centrale payés avec de la soie. Plus généralement l’économie chinoise trouve dans ce commerce le moyen d’affirmer à l’extérieur le prestige que lui donne son économie régénérée (progrès agricoles, développement de la production métallurgique). Ce commerce contribue enfin à la création d’une classe de riches marchands chinois que l’empire des Han contrôle [Gernet, 1972, p.131]. Mais il concourt aussi à la prospérité des populations nomades, à leur accès à des techniques et des armes nouvelles, précipitant ainsi les invasions turques et mongoles qui commenceront au début du 3e siècle.

Durant les cinq siècles qui suivent sa « création », la route de la Soie est animée, entre autres, par une diaspora particulièrement dynamique, les Sogdiens, remarquablement étudiés par Étienne de la Vaissière [2004]. Ceux-ci sont issus de la région de Boukhara et Samarkand en Asie centrale. Longtemps sous domination perse achéménide, la Sogdiane est conquise par Alexandre (- 329) puis passe sous la férule des souverains gréco-bactriens qui y maintiennent une culture grecque en Asie centrale. Peu après ce sont des nomades Saka, puis précisément les Yuezhi qui la conquièrent vers -130. À ce moment là, la Sogdiane est sans doute à l’écart des contacts diplomatiques chinois, ce qui n’empêche pas des échanges, sans doute encore modestes. Mais un siècle plus tard, juste avant l’ère conventionnelle, on sait que des marchands sogdiens ont pris à titre privé la route de la Chine, prétextant faire partie d’une délégation diplomatique de leur pays. Qui sont donc ces commerçants ?

Ils seraient à l’origine liés aux marchands indiens et à la pénétration du bouddhisme en Chine, au tournant de l’ère conventionnelle, à travers ce que Bentley [1993] appelle un processus de conversion par association volontaire. Suivant leurs mentors religieux, les premiers marchands sogdiens avanceraient alors vers l’est, parfois donc sous prétexte d’ambassade voire en se mêlant à des ambassades bien réelles. Ils vont en fait chercher à s’approvisionner en soie chinoise qui est désormais très demandée en Asie centrale, suite aux échanges de tributs avec la Chine. Au début du 3e siècle de notre ère, ce sont eux qui auraient créé les oasis du Sud du désert du Taklamakan au Xinjiang. En ces lieux indispensables à l’établissement d’une vraie route commerciale contournant l’effroyable désert, ils implantent « un réseau de communautés avec femmes, enfants et structure communautaire » [de la Vaissière, 2004, p. 58], sur l’ensemble de la route entre Khotan et Dunhuang. Mais cette implantation stable vers l’ouest a aussi des raisons politiques : l’empire chinois ne contrôlant plus militairement le Xinjiang, les soldats han qui sont payés en soie, n’y apportent plus la soie en abondance, obligeant les marchands à venir se la procurer plus près de la source…

Ce réseau commercial n’est pas véritablement déstabilisé par la fin de l’empire Han et la dispersion de pouvoir qui s’ensuit en Chine, notamment au 4e siècle. Mieux même, les invasions des Huns (approximativement entre 350 et 450) aboutissent à consolider l’économie en Sogdiane même qui devient le centre principal de la richesse agricole et du peuplement en Asie centrale. Pour l’histoire du commerce sogdien, ce changement est crucial : « Les marchands de la vallée du Zérafshan, que les sources chinoises commencent à nommer la rivière des caravaniers, disposent désormais à demeure, sous leur contrôle, du principal centre de consommation d’Asie centrale, dans des villes qui se multiplient et qui comptent des élites nombreuses » [ibid., p. 102]. Lorsque la Sogdiane passe, en 509, sous la domination des Hephtalites, le commerce sogdien ne s’arrête pas et s’étend même vers le nord.

Peu affectés par les invasions turques du 6e siècle, les Sogdiens continuent à être des marchands incontournables mais aussi et surtout des diplomates qui aideront la Chine dans ses relations avec la Perse sassanide et Byzance. Puis, quand la dynastie des Tang s’établit fermement au Xinjiang au 7e siècle, les Sogdiens établis en Chine rachètent aux soldats chinois en garnison la soie qui rémunère leur fonction militaire et contrôlent ainsi le trafic de celle-ci vers l’Ouest. Ils sont connus, à la même époque, pour leur fourniture de chevaux aux écuries impériales chinoises. Cependant, en 755, suite à la rébellion d’An Lushan, soldat sogdien de l’empire, leur crédit se trouve entamé et ils ne se relèveront pas des invasions ultérieures, notamment tibétaine.

Pour ce qui est des structures de leur commerce, il semble qu’ils aient combiné des « petits marchands accomplissant une tournée entre trois ou quatre villes, sur quelques centaines de kilomètres » [ibid., 2004, p. 149] et des grandes compagnies commerciales, sans doute familiales. Il est possible aussi que les familles de l’aristocratie aient été très liées à ce commerce car, s’il n’existe pas de caravansérail sogdien proprement dit, ce type d’institution, en tant que halte commerciale pour les caravanes, se serait réalisé autour des grandes demeures des nobles. Le commerce sogdien s’est par ailleurs surtout pratiqué sous forme de troc : obtention de la soie chinoise contre des parfums de l’Ouest, des plantes médicinales, des métaux précieux (or, argent, laiton de Perse), des épices venues de l’Inde, accessoirement des monnaies sassanides. Mais il faut aussi considérer que la soie était, sur cette route, une véritable monnaie, à la fois étalon de mesure, moyen de paiement et réserve de valeur…

Après 751 et la bataille sino-arabe du Talas (aujourd’hui Taraz, près du point de jonction entre Ouzbékistan, Kazakhstan et Kirghizistan), la route de la Soie passe, sous le contrôle du pouvoir des Abbassides de Bagdad pour sa partie occidentale et sous celui de la dynastie chinoise des Tang pour sa partie orientale. Corollaire de cette double domination, la route de la Soie voit les échanges s’intensifier. Vers l’Ouest circulent les soieries, la laque, les armes (en contrebande), bientôt la céramique. Vers l’Est sont acheminés le cuir, les chevaux, les esclaves (turcs et slaves notamment), les encens et parfums venus d’Arabie ou de Perse, les lainages et tapis (également persans), les épices et teintures (indigo) venues de l’Inde. Excédentaires pour l’Est, ces échanges sont soldés par des entrées de métaux précieux, or, argent ou cuivre, sous forme monétaire ou pas. Mais les « spécialisations » s’estompent avec la fabrication de soieries arabes ou persanes, le ver à soie et le mûrier s’étant largement diffusés. A partir du 11e siècle, les entreprises guerrières turques et mongoles viennent perturber les trafics qui ne retrouveront leur intensité et leur sécurité qu’entre 1250 et 1350, durant la domination mongole sur la totalité du continent. Au-delà de cette date, les guerres récurrentes entre khanats rivaux minent un commerce eurasien qui va ensuite se régionaliser davantage avec la création de la Perse safavide et de l’Inde des Moghols au 16e siècle [Dale, 1994].

BENTLEY J. [1993], Old World Encounters: Cross-Cultural Contacts and Exchanges in Pre-Modern Times, Oxford, Oxford University Press.

BOULNOIS L. [2001], La Route de la Soie. Dieux, guerriers et marchands, Genève, Olizane.

DALE S.-F. [1994], Indian Merchants and Eurasian Trade, 1600-1750, Cambridge, Cambridge University Press.

GERNET J. [1972], Le Monde chinois, Paris, Armand Colin.

VAISSIERE de la É. [2004], Histoire des marchands sogdiens, Paris, Ihec. Inst. Hautes Études.