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La poste, une histoire d’emprunts

Lundi 20 mai 2013

À propos de :

La Poste à relais en Eurasie

La diffusion d’une technique d’information et de pouvoir. Chine – Iran – Syrie – Italie

GAZAGNADOU Didier [1994, rééd. 2013], Paris, Éditions Kimé.

Gazagnadou COUV

Dans cet ouvrage récemment réédité mais rivalisant avec les meilleures publications d’histoire globale de ces dernières années, l’anthropologue Didier Gazagnadou montre comment la technique de la poste à relais s’est developpée en Chine, avant de se propager, via l’Empire mongol, à l’État mamelouk (1250-1517) et enfin à l’Europe – chacune de ces zones géographiques faisant l’objet d’un chapitre distinct et documenté.

Revenons au commencement : les États ont toujours eu besoin de s’informer des mouvements militaires de leurs voisins, de relayer les ordres aux armées, et de coordonner les impôts. Ces nécessités de pouvoir ont amené des entités aussi diverses que les États perse achéménide, maurya en Inde du Nord, égyptien ptolémaïque, romain d’Occident et enfin byzantin, sans compter le cas des Incas, à mettre en place des systèmes de relais d’informations à l’usage des décideurs – les empires eurasiens font ainsi l’objet d’une description dans l’annexe 1 du présent livre, dans laquelle l’auteur postule incidemment une transmission entre Perse, Égypte et Rome.

Mais le grand apport de Gazagnadou, structuré dans sa chronologie en quatre chapitres, est surtout de démontrer, documents et citations à l’appui, comment cette technique s’est développée à un point inégalé en Chine ; a été adoptée par les Mongols ; certainement copiée par les Mamelouks en guerre contre ces mêmes Mongols ; et enfin très probablement empruntée par le duché milanais avant de percoler progressivement dans les États européens des Temps modernes. Chemin faisant, cette innovation s’est à chaque fois enrichie d’ajouts améliorant son efficacité, avant de connaître une évolution décisive en Europe occidentale : l’acheminement du courrier non seulement du pouvoir, mais aussi des marchands et des particuliers. Ce qui aurait contribué, selon l’auteur, à l’émergence tant du capitalisme que d’une subjectivité propre à l’Europe.

Ce travail dans la longue durée, mêlant des références tant à Fernand Braudel ou Joseph Needham qu’à Michel Foucault ou Maurice Lombard, porte donc sur la poste. Elle « est depuis l’Antiquité une technique aux multiples facettes liée à toutes les pratiques et stratégies de l’appareil d’État : qu’il s’agisse de programmer la levée de l’impôt, de se tenir informé des questions politiques, militaires, diplomatiques et religieuses, de recenser les populations et d’enquêter sur l’état d’esprit de ces mêmes populations. Dans tous ces domaines, la poste, et cela jusqu’au 20e siècle, fut un instrument de pouvoir. Elle fut une technique de surveillance, de collecte, de transport et de diffusion de l’information voire d’anticipation politique […] au service des autres mécanismes de pouvoir. »

La poste ou le léviathan chinois

La poste à relais a été, par nécessité, un attribut d’État. Car seul un État pouvait se permettre d’élaborer un tel outil, pour des raisons de coût d’édification et d’entretien. Dès le 9e siècle avant notre ère, l’existence d’une bureaucratie pléthorique est attestée en Chine. Au 4e siècle, l’État de Qin, qui allait réunifier la Chine en – 221, voit la couche sociale des fonctionnaires-lettrés devenir dominante.

Avec la dynastie Han (- 202 / + 220), cet État bureaucratique se densifie, et le pouvoir impérial se trouve durablement théorisé comme étant au service de l’efficacité et non de la morale : il ne recherche pas la justice individuelle, mais l’imposition de « dispositifs de contrôle, irriguant l’espace et le corps social ». L’État chinois, qui a mis en place d’immenses réseaux de routes jalonnés par des relais de poste à cheval, est déjà métaphoriquement présenté comme maillage postal, vu comme un réseau de points vitaux entre lesquels circule l’information nécessaire à la bonne administration. Étienne Balazs, dans La Bureaucratie céleste [1968, Paris, Gallimard], estime que « la bureaucratie des fonctionnaires-lettrés constitua, tout au long de l’histoire de la Chine, environ 10 % de la population totale » – sous les Han, pas moins donc de 6 millions de personnes ! Et la survie de cet appareil d’État contrôlant d’immenses territoires dépend intimement de sa capacité à faire circuler l’information. Ce qui le pousse, des Han aux Qing (1644 / 1911), plus de deux millénaires durant, à toujours reconstruire et renforcer son réseau postal, vaste toile d’araignée quadrillant, depuis les capitales successives, le moindre point de son domaine.

« De jour comme de nuit » – caractéristique propre à ces postes eurasiennes, qui autorise entre autres indices Gazagnadou à défendre la voie des emprunts qu’il va tracer –, ces relais, classés par ordre d’importance, tiennent à la disposition des courriers impériaux, strictement hiérarchisés et aux mouvements contrôlés et enregistrés par des procédures bureaucratiques précises, des montures sélectionnées pour leur endurance ; ainsi que des animaux de moindre envergure (mulets, ânes…). Ces derniers peuvent éventuellement être loués ou mis à disposition de certains voyageurs, tel le moine japonais Ennin qui, en 845, rapporte avoir loué des ânes pour acheminer ses paquets de manuscrits. Les relais étant en général distants de 20 km, un courrier moyen pouvait couvrir 120 km par jour en fatigant 6 montures, ses collègues « express » (à la priorité la plus élevée) pouvant, en 24 h, galoper 320 km !

Sous les Tang (618 / 907), les chiffres donnent le vertige : plus de 30 000 km de routes, de 40 000 chevaux et 1384 bateaux tenus à disposition des coursiers, 20 000 employés. Pour les années 748-755, on apprend que l’État consacre près de 60 % de son budget à sa poste : 1 140 000 ligatures pour les postes, 260 000 pour le traitement des fonctionnaires, 600 000 pour l’entretien de l’armée et l’achat du grain.

Sous les Song (960 / 1270) se renforce une prospère bourgeoisie d’affaires, mais celle-ci n’a accès que de manière très restreinte aux services postaux, qui restent sous le contrôle sourcilleux de l’État, au service d’objectifs visant à stabiliser le contrôle des populations : surveiller la société, lever les impôts, mener des campagnes militaires. Mais à partir du 10e siècle émergent de nouvelles puissances, les Empires Liao et Jürchen, peuples de la steppe qui font rapidement leur le modèle bureaucratique chinois avant d’être absorbés par un dernier empire, celui que bâtit Gengis Khan [v. 1160-1227].

De la Chine aux Mongols

Les Turcs ouighours sont vaincus en 1209. Ils confèrent très vite à leurs conquérants mongols les « premiers éléments de leur appareil d’État en matière de scribes, de chancellerie, d’administration et [vont] donner à la langue mongole, une écriture ». La fulgurante expansion mongole, ce grand désenclavement qui connecte le monde eurasien, de la mer de Chine à la Baltique, pose d’emblée un problème militaire et politique inédit par son ampleur : comment assurer la cohérence d’un empire qui contrôlera jusqu’à 26 millions de km2 (50 fois la surface de l’actuelle France) ? « En assurant des communications constantes et efficaces entre toutes les armées des différentes régions et le pouvoir mongol. »

Dès 1218, Gengis Khan s’emploie à l’établissement de lignes postales permanentes. Il reprend le système chinois, l’étend jusqu’en Asie occidentale et réserve l’administration de cette institution, comme celle de l’armée, aux seuls Mongols. À la fin du 13e siècle, Marco Polo avance que 200 000 chevaux sont affectés aux seules postes – un chiffre plausible, car chaque coursier est assisté, à chaque étape, par un autre cavalier. Avec l’autorisation des plus hautes autorités, les marchands et les religieux peuvent utiliser les services postaux. Si les Mongols reprennent le système chinois, les sources perses montrent qu’ils lui apportent quelques innovations, l’étendant réactivement aux lignes de bataille, et permettant aux coursiers les plus performants de couvrir d’incroyables distances, jusqu’à, dit-on, 490 km par jour. L’ensemble Iran-Iraq est alors couvert d’un dense rhizome postal…

Des Mongols aux Mamelouks

… Qui très probablement inspire le nouveau maître de l’Égypte, le Mameluk Baybars (1223-1277), au lendemain de sa victoire d’Aïn Djalout (1260), lors de laquelle il a brisé l’avancée mongole vers ses terres. Examinant les diverses hypothèses permettant d’expliquer la création par Baybars d’un système de poste entre les principales villes qu’il contrôle, Gazagnadou écarte l’idée d’une invention attribuée ex nihilo à Baybars, ou d’une reprise des postes ayant existé dans les empires musulmans antérieurs – elles avaient disparu deux siècles plus tôt, lors de la conquête du Moyen-Orient par les Turcs seldjoukides.

Non, il s’agirait bien d’une copie des procédures mongoles, reprenant fidèlement jusqu’aux attributs permettant de distinguer les coursiers, tels ces laisser-passer sous forme d’une plaque ronde attachée au cou du messager par un cordon de soie jaune (couleur impériale chinoise). À ces Mongols qui ne livrent pas une bataille sans étendre au préalable leurs lignes de communications, Baybars semble aussi emprunter des techniques accroissant l’efficacité de son réseau postal : des pigeons voyageurs et des guetteurs-relais de signaux optiques, à base de fumée le jour et de feu la nuit – ce dernier système semble avoir été en mesure d’acheminer une information du Nord de la Syrie au Caire en moins de 24 h. Et l’ensemble des postes reste au service de l’État, même si des marchands sont parfois autorisés à y recourir. Et des marchands, il en vient de loin. Notamment des cités-États italiennes.

Du Caire à Milan

En Europe, la première poste a été romaine : le cursus publicus avait disparu lors de la dislocation de l’Empire romain d’Occident au 5e siècle. Pourtant, sous le règne de Giao Galeazzo Visconti (1351-1402), l’institution resurgit dans le duché de Milan entre 1387-1389. Elle fonctionne « jour et nuit ». Son mot d’ordre, « cito, cito, cito, ciitissime » (rapidement, rapidement, rapidement, le plus rapidement) évoque celui des postes mongoles « vole, vole, vole, comme l’oiseau ». Sa marque distinctive (couper ou nouer les queues des chevaux) est la même que celle utilisée par les postes mameloukes, mongoles et chinoises. Les procédures sont identiques… L’emprunt est plus que probable. Et il fait tâche d’huile.

Au siècle suivant, en sus des cités-États italiennes, l’Empire des Habsbourg l’adopte pour l’Autriche et l’Espagne, son rival français faisant de même sous Louis XI (1423-1483). Mais c’est à Milan que prend place l’innovation cruciale, reproduite ensuite ailleurs en Europe : contre paiement, l’État prend en charge la correspondance des particuliers. Changement radical : l’outil n’est plus au service exclusif du pouvoir, même si celui-ci en fait un instrument de diffusion de ses prérogatives dans les terres qu’il contrôle. Le capital jouit aussi de ses services, même si en France, ce ne sera que sous Henri IV (1553-1610) que les particuliers seront autorisés à utiliser la poste.

De la poste à l’individu

Dans sa conclusion, Gazagnadou souligne que, contre la tendance naturelle d’une société à se présenter comme le produit homogène d’une histoire qui ne devrait rien aux autres, il importe d’examiner les traces des éléments hétérogènes empruntés aux voisins. Rappelant combien sous-estimer le rôle des emprunts serait une perspective anthropologique dangereuse, il établit une distinction entre diffusion (processus aléatoire subi par une société, comme l’extension à l’Europe de la Peste noire venue d’Asie – il aurait dû au passage corriger son sous-titre) et emprunt (choix fait par une société d’adopter et d’adapter à son contexte des éléments, objets, techniques…, venus de l’extérieur). Invalidant la thèse de Karl Wittfogel sur le despotisme asiatique, il souligne qu’« il n’y a pas d’essence (ethnique ou culturelle) de tel ou tel État face au problème de l’information mais simplement des agencements différents entre l’État, les forces capitalistiques et la société ». Des rapports de force entre ces trois pôles surgissent de nouvelles configuration. Une bureaucratie d’État, forte en Chine, s’était arrogé le monopole de l’outil des postes. Lorsque les pouvoirs européens reprirent cette invention, ils furent amenés à en partager l’usage. La ville, ou plutôt le réseau de villes, devint un système nerveux irriguant l’ensemble du corps social. Et la poste progressivement achemina, et contribua à l’édification de, la subjectivité : lettres d’amoureux et pamphlet de dissidents se diffusèrent, se multiplièrent, et changèrent la face du monde.

Nuançons pour finir : la poste ne fut certainement pas le seul facteur de l’émergence d’un sujet en Europe, si tant est que cet événement ait vraiment eu lieu. Mais reconnaissons à l’auteur, au-delà d’une conclusion que certains regretteront trop peu étayée pour être soumise à une critique serrée, la rédaction d’un livre innovant et hautement stimulant. Enfin, pour nourrir peut-être de futurs débats, mentionnons un distinguo introduit par Gazagnadou, dans son avant-propos : sa décision de renoncer à l’usage des notions d’Orient et d’Occident, « trop imprécises, idéologiquement suspectes et [n’ayant] finalement aucune pertinence anthropologique ».

 

L’histoire au prisme impérial

Mardi 9 avril 2013

À propos de :

Empires. De la Chine ancienne à nos jours, Jane Burbank et Frederick Cooper, Trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2011.

Titre original : Empire in World History. Power and the politics of difference, Princeton University Press, 2010.

 

De nombreux livres ont récemment réexaminé la question impériale, dévoilant progressivement les complexités des empires du passé. Empires, de Jane Burbank et Frederick Cooper, offre une synthèse précieuse de nombre de ces travaux qui ont changé notre regard sur ces formations politiques.

Une histoire eurocentrée, dont nous avons héritée, a longtemps estimé que les empires n’étaient que des formes archaïques et despotiques dans l’échelle d’une évolution se dirigeant vers la forme aboutie supposée être celle des États-nations. Dans la réalité, les empires étaient des entités politiques complexes, qui surent s’adapter aux changements. Seule leur réactivité explique leur durée (quatre siècles – ou dix, si on postule que la République fut aussi impérialiste que l’Empire – pour Rome, autant pour Byzance, six pour l’Empire ottoman, etc. – à comparer aux quelques décennies que durèrent les empires coloniaux européens). Et pour durer, en intégrant des multitudes de peuples et de religions, il fallait savoir gérer les différences, faire des compromis, déléguer le pouvoir parfois, ne recourir à la force qu’en dernière extrémité – les outils de contrôle social utilisés par les dictatures du 20e siècle n’avaient pas leur équivalent dans le passé.

Les auteurs nuancent néanmoins : « Bien entendu, les empires n’étaient pas spontanément ouverts à la diversité. La violence, la coercition quotidienne furent des éléments essentiels à leur construction et leur fonctionnement. Mais lorsqu’ils réussirent à tirer profit de leurs conquêtes, ils eurent à gérer des populations dissemblables et pour cela conçurent divers modes d’exploitation et de gouvernement. Chacun mobilisa et contrôla différemment ses ressources humaines, incluant ou excluant, récompensant ou exploitant, partageant ou concentrant le pouvoir. »

De Rome à la Chine contemporaine

Les deux auteurs sont professeurs d’histoire à l’Université de New York. Cooper est spécialiste de l’histoire coloniale de l’Afrique – plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français (liste en fin d’article) – ; Burbank des Empires russes et soviétiques. Le livre couvre deux mille ans d’histoire. Il commence par une étude d’histoire comparée des empires de Rome et de la Chine des Han (deux modèles de gestion des différences, qui s’enrichiront d’une troisième voie avec l’Empire mongol), et s’étend pour l’essentiel sur l’Eurasie de ces deux derniers millénaires. Il n’y a donc rien, par exemple, sur la naissance des empires antiques qui, en Mésopotamie, en Égypte et ailleurs, ont inauguré cette forme de gouvernement. Rien non plus sur les empires africains… Cette partialité, reconnue par les auteurs qui rappellent qu’ils n’avaient pas plusieurs vies à consacrer à un ouvrage exhaustif, confère une unité à un livre qui est déjà épais, couvre une multitude de sujets et ouvre de nombreuses réflexions.

Le terme empire s’applique à une multitude de choses : en mettant de côté son emploi dans des expressions comme « l’empire des médias », il qualifie néanmoins des structures politiques composites, aussi différentes que les empires antiques de Rome et de la dynastie Han, les empires coloniaux européens des 19e-20e siècles, voire l’empire américain (aujourd’hui en phase terminale ?) ou chinois (en ascension ?) – en bref, le terme englobe toutes ces « vastes unités politiques, expansionnistes ou conservant le souvenir d’un pouvoir étendu dans l’espace, qui maintiennent la distinction et la hiérarchie au fur et à mesure qu’elles incorporent de nouvelles populations ».  Tandis que l’État-nation homogénéise ses populations, l’empire incorpore des populations dont « la différence se voit explicitée sous sa domination ».

Une grammaire impériale

Les auteurs observent que « les empires – qui maintenaient délibérément la diversité des peuples qu’ils conquéraient et intégraient – ont longtemps joué un rôle crucial dans l’histoire de l’humanité ». Ils ont été la réalité politique du monde de ces deux derniers millénaires. Leurs politiques et leurs imaginaires, les connexions qu’ils établirent entre eux (telle la migration de ressortissants de pays autrefois colonisés vers l’ex-métropole) ont façonné notre univers. L’objectif du livre est de fournir une grammaire impériale, de discerner le répertoire des stratégies mises en œuvre pour intégrer des populations dans les sociétés d’empires, tout en maintenant ou en instaurant des distinctions entre elles. Cooper et Burbank discernent cinq thèmes transversaux qui parcourent l’ouvrage :

1) la politique de la différence, par exemple la distinction opérée entre colons et colonisés, qui pouvait connaître d’innombrables variations au sein d’une même entité ;

2) les intermédiaires impériaux (gouverneurs, percepteurs… ainsi que les populations de colons, les multiples intermédiaires locaux, voire les esclaves administrateurs de haut rang de l’Empire ottoman) gérant et exploitant les territoires conquis ;

3) les interactions impériales : imitation, conflit et transformation furent l’ordinaire des empires en contact avec d’autres ;

4) les imaginaires impériaux, telle la « mission civilisatrice » des empires coloniaux ;

5) les répertoires de pouvoir, rendant compte de la multiplicité des modes de gestion et souvent de leur coexistence au sein d’un même empire, certaines zones étant directement administrées par le centre impérial, d’autre conservant une souveraineté plus ou moins graduée.

Façonner un monde

À cette grille de lecture, exposée en introduction, succède une longue entreprise de description et d’analyse, respectant un plan chronologique visant à restituer la dynamique impériale dans l’histoire, les héritages transmis d’un empire à l’autre, enrichis et transformés. Retour au début de notre ère. La Chine des Han et Rome ont alors en commun d’intégrer « le commerce et la production dans des économies » d’échelle considérable, de façonner littéralement un monde, chinois ou méditerranéen, et pour stratégies respectives de « créer une classe de fonctionnaires loyaux et qualifiés » pour la première, d’instaurer « la responsabilisation – au moins théorique – de ses citoyens » pour la seconde.

Ces deux axes vont exercer des effets durables dans les régions où se sont étendus ces empires. Par exemple, du côté occidental, les entités politiques qui prendront la relève de Rome s’instaurent sur des bases religieuses, du durable Empire byzantin à l’éphémère État carolingien, de même que les successifs califats islamiques. Le glaive de la foi se révèle alors à double tranchant. L’exclusivité monothéiste autorise à mobiliser les guerriers de l’islam ou du christianisme, mais introduit également le ferment d’explosions potentielles – lorsqu’un hétérodoxe s’avise de contester le pouvoir en place, il a l’opportunité de plonger l’empire dans un bain de sang en se présentant comme détenteur de la vraie foi. « Les régimes impériaux les moins exigeants en termes de conformité religieuse […], observent Burbank et Cooper, furent parmi les plus durables. »

Au 13e siècle, la tornade mongole entraîne la formation du plus vaste empire terrestre de l’histoire, rendu brièvement possible par une formule originale, une approche pragmatique des différences religieuses et culturelles. Les khans instaurent par exemple des débats entre religieux chrétiens, bouddhistes, taoïstes, musulmans, et les arbitrent. Cette conception ouverte de la société permet aux khans d’utiliser au mieux les compétences des populations conquises, et inspireront des Empires ultérieurs (russe, moghol, ottoman). La richesse de l’Asie devient visible aux yeux des Occidentaux lorsque les Mongols, pacifiant l’Eurasie, impulsent une ère de commerce transcontinental – les routes de la Soie, terrestres comme maritime.

Cette richesse sera l’aimant qui mènera l’Europe à exercer une hégémonie mondiale, louvoyant autour de trois axes : il convient d’accéder aux biens produits en Chine ; pour cela, il faudra contourner les obstacles, notamment cet Empire ottoman qui barre la route ; et trouver les ressources nécessaires au premier objectif, pour des États en compétition, aucun pays européen n’étant en mesure d’exercer une hégémonie durable sur ses voisins. L’enclave fortifiée devient alors une stratégie à part entière, qui permet d’asseoir un pouvoir maritime.

Les Amériques, on le sait, fournissent l’argent qui irrigue ce commerce en expansion en Europe occidentale, dans le Sud-Est asiatique et dans le monde chinois. Elles voient naître un autre répertoire de pouvoir, qui permet aux colons européens d’instaurer une société inégalitaire, reposant en grande partie sur le travail forcé dans les mines ou les plantations, mais offrant des opportunités variables d’intégration faisant office de soupape de sécurité. En France, par exemple, l’idée de conférer la citoyenneté aux populations des colonies est envisagée dans les années 1790, rejetée par Napoléon en 1802, ré-envisagée en 1848, limitée à la fin du 19e siècle, de nouveau débattue lorsque la métropole a besoin de soldats, et finalement brièvement appliquée en 1946.

Toujours s’adapter

Au 19e siècle, l’Europe acquiert un avantage technologique sur les autres régions du monde, jouissant d’une supériorité qui « ne fut jamais totale ni assurée » et connaissant des contestations internes, amenant par exemple à l’abrogation de l’esclavage et à l’imposition du libre-échange en lieu et place d’un commerce strictement encadré par les États. Partout sur la planète, alors que l’histoire s’accélère au rythme de l’accroissement des connexions, les empires subissent des convulsions politiques qui les obligent à toujours s’adapter.

« Empire de liberté » selon les mots de Thomas Jefferson, les États-Unis, nés d’une révolution menée par des colons britanniques, divergent du modèle colonial européen en acquérant des territoires qu’ils érigent au rang d’État, excluent Indiens et esclaves de leur société, survivent à une guerre civile liées à des conceptions différentes de ce que doit être le contrat social américain, avant de devenir, en annexant par exemple les Philippines au début du 20e siècle, une puissance coloniale qui refuse de se reconnaître comme telle. Face à elle, un autre empire. « L’Union soviétique opta pour une stratégie combinant reconnaissance des diverses “nationalités” et État à parti unique afin de tisser un réseau communiste englobant ses nombreux groupes nationaux et de susciter ailleurs des contestations de l’empire capitaliste. »

La permanence du concept d’empire – que celui-ci naisse d’une confédération tribale (cas des Mongols), d’une cité-État (Rome…), d’un royaume, etc. –, dans l’histoire mondiale amène, selon les auteurs, à postuler « l’existence d’une dynamique politique fondamentale, dynamique qui permet d’expliquer pourquoi les empires ne peuvent être confinés à une région ou une époque particulière et n’ont cessé d’émerger et réémerger au fil des millénaires ». L’État-nation, nous disent-ils, n’était pas une finalité historique en soi, juste un choix dans une gamme de possibilités. Et par son idéal homogénéisant, il pose un danger : comment ces entités gèrent-elles la différence quand elles sont fragilisées, sinon par la guerre ou le génocide, comme on l’a vu lors de l’éclatement de la Fédération yougoslave ? Ils soulignent que d’autres formes, fédératives notamment, portent en germe un avenir potentiellement plus pacifié qu’ils appellent de leurs vœux, posant en exemple l’Union européenne.

Reste qu’aujourd’hui la Chine, « au système administratif fort et intact, mobilise son immense population, contrôle étroitement ses élites, lutte contre l’agitation de ses populations tibétaines et musulmanes, envoie à l’étranger – sans faire de prosélytisme – ses entrepreneurs, ses spécialistes et ses travailleurs, et contrôle des ressources aux quatre coins du globe ». On peut se poser la question : sans se dévoiler comme empire, ne suivrait-elle pas un itinéraire impérial, en l’enrichissant d’un nouveau répertoire d’action, celui du capitalisme d’État ?

 

À lire aussi

Ann Laura Stoler et Frederick Cooper [1997], Repenser le colonialisme, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2013.

Frederick Cooper [2002], L’Afrique depuis 1940, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2008, rééd. 2012.

Frederick Cooper [2005], Le Colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2010.

Ann Laura Stoler [2002], La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, trad. fr. Sébastien Roux, La Découverte, 2013.

L’océan Indien de Philippe Beaujard (2)

Samedi 9 mars 2013

 

Après avoir recensé le premier tome du travail de Philippe Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien, sur ce blog, le 7 janvier dernier, je viens de terminer son tome 2 qui porte sur la période 600-1500. À vrai dire on sort un peu « groggy » après les 580 pages d’une telle lecture, tant la richesse du matériau accumulé apparaît toujours aussi  invraisemblable, tant les problématiques sont abondamment documentées et discutées dans le moindre détail, tant également il paraît difficile de retenir les faits ou éléments d’analyse significatifs, à l’évidence trop nombreux. Mais le plaisir de la découverte reste entier… Et plus que tout, on quitte ces pages avec l’impression qu’on ne savait presque rien du sujet avant de se laisser emporter par l’auteur sur les chemins du renouveau islamique, les expéditions des Chola, les relations entre Chinois et Mongols, l’essor puis le déclin de Mojopahit, les stratégies des marchands karīmī ou encore la subtilité du grand commerce swahili.

Ce volume peut, de prime abord, être considéré comme plus accessible que le premier dans la mesure où il traite de périodes plus proches de nous et réputées mieux connues : nous allons voir que c’est en partie une illusion, tant l’auteur mobilise de faits et d’histoires familiers aux seuls spécialistes d’une part, tant la synthèse obtenue est manifestement innovante d’autre part. On pourrait aussi penser que son objet est mieux cerné. À la différence du premier volume qui nous présentait la lente création, puis la pluralité des systèmes-monde régionaux, entre le Néolithique et notre ère, enfin leur unification en un seul système afro-eurasien, ce second tome traite de l’évolution de cet unique système-monde, de ses cœurs successifs, de ses dynamiques et de ses retournements de hiérarchies, dans un cadre désormais établi. Il s’ouvre avec l’essor parallèle de l’Islam et de la Chine Tang (7e siècle) et se clôt au moment où les aventuriers européens vont considérablement élargir le monde connu et rendre moins significatif le seul espace afro-eurasien. Mais si le système est désormais unique, la problématique du livre éclate rapidement en une multitude de thématiques d’analyse tout à fait cruciales, lesquelles empêchent de se contenter d’une description chronologique linéaire.

Ce volume est divisé en trois livres principaux, correspondant rigoureusement aux pulsations enregistrées de ce système-monde afro-eurasien. Le premier livre traite du cycle d’expansion-contraction qui se met en place entre 6e et 10e siècles, avec comme cœurs, la Chine Tang, les califats omeyyade puis abbasside, sans doute aussi quelques royaumes indiens et l’Empire byzantin. Au cours de ce cycle, la contraction est relativement longue, environ 150 ans, de 850 à la fin du 10e siècle. Le deuxième cycle (11e -14e siècles) est engagé par le dynamisme de la dynastie Song avec comme cœurs annexes l’Inde chola puis du sultanat de Delhi, les empires seljukide puis ilkhanide, l’État égyptien enfin. Au sein de ce cycle, la contraction est nettement plus courte, 70 ans environ, à partir de 1330. Le troisième livre ne correspond qu’au premier essor du troisième cycle, au seul 15e siècle, mené par les Ming, quelques sultanats indiens (notamment du Gujarat), l’empire de Vijayanāgara, les empires ottoman, safavide, moghol et toujours l’Égypte. Dans chacun de ces livres, les différentes aires géographiques sont traitées successivement, bien sûr en marquant à chaque fois les relations entre les différents espaces. Mais la lecture peut aussi éviter la juxtaposition des chapitres géographiques et se faire selon trois cheminements distincts. Comme dans le premier tome, le lecteur peut pratiquer une lecture abrégée en étudiant les introductions des trois livres, puis le remarquable épilogue, soit au total 110 pages qui fourniront les jalons essentiels du volume. Il peut aussi pratiquer la lecture linéaire (complète) proposée par l’auteur qui a évidemment ses vertus. Il peut enfin lire d’abord avec profit les pages 537 à 580 de l’épilogue : il y trouvera l’essentiel des conclusions de Beaujard et surtout se familiarisera avec l’explication de la logique systémique (pp. 537-546), elle-même reprise dans le schéma (noté Ep.3, juste avant la page 577) particulièrement utile en cours de lecture. De même, il est conseillé de bien analyser les planches (notées Ep.1 et Ep.2) qui donnent une vision très synthétique des hypothèses analytiques de l’auteur. C’est seulement après que le lecteur pourra choisir entre lecture abrégée et lecture complète.

Comme dans le premier tome, la pertinence de l’idée de système ne se révèle que très progressivement, lors des innombrables avancées analytiques que recèle la lecture complète. C’est bien la chair du système-monde qui nous apparaît peu à peu, dans une démarche parfois très empirique et inductive, sans pour autant que l’on se noie dans la mesure où le fil directeur est assez souvent rappelé. À la différence d’approches plus théoriques et déductives, Beaujard construit la complexité des systèmes-monde sans nous épargner les détails ou les nuances, même lorsque l’hypothèse théorique peut en ressortir affaiblie. Par exemple il ne cède pas à la tentation de ne relever qu’un cœur ou centre, tout en reconnaissant que dans ces trois cycles, la Chine est véritablement motrice. Du reste, la démonstration de cette influence chinoise n’est pas véritablement faite. Il faudrait, pour en amener la preuve, montrer que la croissance chinoise précède toujours celle des autres cœurs, semi-périphéries et périphéries, de quelques années ou décennies. Il faudrait aussi montrer par quel biais l’essor en Chine engendre un essor général : est-ce par ses transferts de techniques ? Serait-ce par ses exportations de produits désirables qui pousseraient les élites d’autres régions à faire produire leurs « dépendants » afin d’obtenir ces biens en contrepartie ? Serait-ce encore par ses réformes institutionnelles bonnes à copier, son poids démographique (via les importations), ses velléités impériales (comme au début du 15e siècle) ? Sur tous ces points on pourra regretter que l’auteur reste plus allusif que conclusif, même s’il amène beaucoup d’éléments, notamment dans l’épilogue. Et ce n’est pas un mal que ce débat reste ouvert…

Un des apports de ce tome 2 réside dans l’analyse faite des liens entre marchands et pouvoirs politiques. Une certaine vulgate voudrait que l’océan Indien soit un espace dans lequel les pouvoirs politiques auraient laissé faire les marchands, par indifférence idéologique d’une part, parce que les ressources étatiques se trouvaient plutôt dans la taxation foncière d’autre part. Ainsi, on n’aurait que rarement cette imbrication entre politiques et marchands, cette institutionnalisation du pouvoir des marchands, voire cette instrumentalisation mercantiliste des commerçants « nationaux » qui caractérise l’Europe, dès le 13e siècle avec Venise et Gênes, puis les Pays-Bas au 17e. De fait, le concept de diasporas commerçantes semble là pour proposer un tout autre modèle, permettre un commerce affranchi des pouvoirs étatiques et une certaine liberté des individus assurant la circulation des biens. Sur ce point, le livre de Beaujard constitue une véritable mine dans la mesure où il montre que de multiples types de relations sont possibles et qu’aucune conclusion simple ne s’impose. Si le commerçant diasporique existe bien, on observe aussi le lien étroit du pouvoir avec des guildes marchandes (Empire mongol et différents États de l’Inde), l’existence de princes qui se font marchands (Inde et Asie du Sud-Est), voire même condottieres, des cas invraisemblables de taxation étatique (cas du Yémen rasūlide en 1422), des aventures personnelles de marchands qui deviennent souverains. Par ailleurs les expéditions militaires maritimes afin de protéger « ses » intérêts et ceux de ses marchands ne sont pas si rares (Égypte mamelouke au 15e siècle, pouvoir chola en 1025 contre Sriwijaya, soutien actif de la Chine ming au sultanat de Malacca en 1405, etc.). Cependant, de tels liens semblent ne pas s’avérer durables ni institutionnalisés. Par ailleurs et surtout ils n’amènent pas cette politique d’expansion et d’implantation commerciale par la force qui caractérisera l’Europe à partir du 16e siècle : peu de politiques de comptoirs, encore moins de conquêtes territoriales visant à former un empire indissolublement politique et commerçant. Autrement dit, si les idées mercantilistes ont pu pénétrer l’esprit de bien des souverains de l’océan Indien, elles n’ont que très rarement revêtu les formes que privilégiera l’Occident. Sur ce point Beaujard ne renie pas une partie de la vulgate, mais il la précise et la complexifie singulièrement.

Un second point peut retenir l’attention, la question de la logique systémique. Pour l’auteur, les choses semblent claires : une logique unique existe avant le 16e siècle tandis qu’ensuite, avec l’émergence du capitalisme européen, ce mode de production sera à même d’imposer au système-monde sa logique propre. Cependant, la complexité de la logique systémique générale proposée pour les périodes pré-modernes (voir ici les pages 537-546) suscite quelques interrogations quant aux formes précises qu’elle peut prendre dans chacune des phases d’expansion. En général et au départ, c’est bien un facteur exogène, le changement climatique avec réchauffement et humidification qui semble, dans la quasi-totalité des situations, engendrer croissance agricole, donc aussi démographique, puis croissances des échanges, de l’industrie et des villes, lesquelles à leur tour stimulent innovations techniques, idéologiques et institutionnelles. Ces dernières, en accroissant la division du travail et en stimulant la compétition permettent un remarquable progrès tant de l’État que du secteur privé. Mais elles déterminent aussi indirectement inégalités sociales (donc conflits, voire guerres) et diminution des ressources, baisse des rendements marginaux de l’investissement et parfois décentralisation du capital. La spirale négative menant à la contraction est alors enclenchée. Il est dommage que l’ouvrage ne nous fournisse pas, au sein de chaque cycle systémique, un tableau précis de ce qui se réalise de ce schéma général et de ce qui reste secondaire ou inexistant. En clair, il semble qu’un schéma de logique systémique aurait pu être spécifié pour chacun des trois cycles étudiés ici. À titre d’exemple, la phase d’expansion du 15e siècle semble moins résulter de progrès agricoles (dans le cadre d’un réchauffement caractérisé) que d’une réelle ouverture commerciale assez générale impliquant la Chine de Yongle, l’Empire de Vijayanāgara, les sultanats commerçants indiens (Gujarat et Bengale), leurs équivalents à Malacca, Pasai, Brunei, ou encore les réseaux égyptien et yéménite. Comment en rendre compte dans le cadre du schéma proposé de logique systémique ? Il y a sans doute là des travaux complémentaires à mener qui ne pourraient qu’enrichir les analyses déjà réalisées.

On pourrait sans doute faire des remarques similaires sur les types de hiérarchies que l’auteur propose : par exemple, alors que le statut de semi-périphérie est souvent très bien analysé (voire par exemple le cas de la côte swahili), on a parfois du mal à saisir, dans chaque cycle, qui sont les semi-périphéries par rapport aux périphéries. Des tableaux synthétiques s’imposeraient sans doute. De même la question de la monétarisation des économies, que l’auteur juge à juste titre fondamentale, fait plus l’objet de développements informatifs que véritablement analytiques : quelles régions parvenaient à internationaliser leurs monnaies et avec quels effets en retour ? Là aussi une synthèse manque peut-être afin de faciliter la mémorisation d’un lecteur qui se voit débordé par la masse d’informations… D’autres thèmes seraient à évoquer, par exemple celui de la création des systèmes de marchés et de leur effet économique en retour sur les pays qui les mettent en place, fût-ce de façon encore embryonnaire. De même quant à la structure des excédents et déficits commerciaux dans le système-monde, question cruciale dans le cadre de la détermination des hégémons éventuels successifs de ce système. Cependant sur ces différents points, la démarche plus déductive que j’aurais tendance à privilégier n’est pas nécessairement la meilleure. Il était important sans doute de réunir d’abord un riche matériau factuel avant de songer ensuite à l’exploiter à partir d’hypothèses théoriques renouvelées… En revanche on trouvera ici une analyse très originale et subtile de l’échange inégal et de sa construction sociale à partir d’une remarquable étude de la désirabilité des biens échangés dans le commerce de longue distance.

Au total, et il ne faudrait surtout pas l’oublier, c’est bien d’un prodigieux livre d’histoire qu’il s’agit ici, ouvrage d’érudition et de repérage, à l’échelle du monde de l’époque, de la diversité des liens économiques, politiques, culturels et religieux entre les sociétés. C’est aussi un livre de plaisir, celui de découvrir des faits inattendus, voire stupéfiants, de réaliser aussi combien les hommes ont pu réagir de façons différentes à des problèmes similaires. C’est enfin un livre qui génère une intense satisfaction, celle de sentir que notre connaissance progresse et que le « monde global » s’est construit dès ces temps anciens, en dehors d’une Europe qui, pour important qu’allait être son rôle ultérieur, n’en constitue pourtant que le « visiteur du soir ».

BEAUJARD P. [2012], Les Mondes de l’Océan Indien, tome 2 : L’océan Indien au cœur des globalisations de l’Ancien Monde (7e – 15e siècles), Paris, Armand Colin.

Gengis Khan, forgeron du monde moderne

Jeudi 26 janvier 2012

À propos de :

WEATHERFORD Jack [2005], Gengis Khan and the Making of the Modern World, New York, Broadway Books, 2005.

Notre monde ne serait pas tel qu’il est sans Gengis Khan. Telle est la thèse, brutalement résumée, exposée par un certain nombre de chercheurs états-uniens, à la tête desquels chevauche Jack Weatherford avec un livre publié en 2005, Gengis Khan and the Making of the Modern World.

La geste mongole a de longue date fasciné les historiens. Nombreux sont les ouvrages relatant la saga d’un homme des steppes, dépossédé de son héritage par son clan et relégué aux marges de sa société, qui parvint à unifier sa tribu, à soumettre et intégrer les confédérations voisines, enfin à poser les bases de l’État le plus expansionniste de l’histoire. « Conquête après conquête, l’armée mongole transforma la guerre en une entreprise internationale menée sur des fronts distants de milliers de kilomètres. » Un demi-siècle après la mort de Gengis Khan, ses héritiers dominaient une étendue démesurée, de la Corée à la Hongrie, de Canton à Moscou… « En vingt-cinq années, l’armée mongole subjugua plus de terres et de peuples que l’Empire romain en quatre siècles. »

L’histoire secrète

L’œuvre mongole fut favorablement perçue dans un premier temps. L’écrivain anglais Geoffrey Chaucer (1343-1400) consacre par exemple de longs passages de ses Contes de Canterbury à un éloge des réussites de Gengis Khan. Mais progressivement, le regard change jusqu’à faire des conquérants une « armée de sauvages assoiffés d’or, de femmes et de sang ». Nouveau changement de cap dans les années 1990, avec la traduction intégrale de L’Histoire secrète des Mongols, une biographie de Gengis Khan rédigée au 13e siècle depuis l’intérieur de l’empire [1]. S’appuyant sur ce document qui porte, contrairement aux chroniques perses ou chinoises, un regard favorable sur l’épopée mongole, et en le complétant du résultat de ses campagnes de fouilles menées avec des archéologues mongols, Weatherford (initialement spécialiste des sociétés tribales d’Amérique du Nord) revisite l’histoire. Sa volonté ? Exhumer d’un oubli sélectif les influences qu’exercèrent les gengiskhanides sur le façonnement du monde moderne.

Les secrets de la conquête

S’agissant de Gengis Khan et de ses successeurs, le premier trait qui surgit à l’esprit est évidemment la guerre. Sultanat perse, empires des Kara-Khitan, des Jin, du Khorassan, puis des Song du Sud, califat abbasside, alliance des cités russes et chevaliers teutoniques… Les Mongols terrassèrent un nombre phénoménal de puissances adverses. Weatherford adopte un artifice pédagogique intéressant, quelque peu lassant à terme : il explique comment procédaient les armées d’en face, puis analyse par contraste les stratégies mises en œuvre par les Mongols, les origines de leurs idées, et en quoi leurs innovations déroutèrent complètement leurs adversaires.

Les victoires mongoles sont dues, selon Weatherford, à la combinaison de plusieurs facteurs : une discipline hors du commun, un génie tactique exceptionnel – « La prise par surprise de Boukhara fut la conclusion de ce qui est peut-être l’opération militaire la plus audacieuse de l’histoire : alors qu’une de ses armées faisait diversion par la route la plus directe pour attaquer les terres du sultan du Khorassan, il [Gengis Khan] achemina en secret une autre armée [… par les montagnes du Tian-Shan], lui faisant franchir plus de 3 000 km de désert glacé afin de surgir derrière les lignes ennemies » –, un refus systématique du choc frontal – qu’il lie à l’obsession mongole de la pureté : ne pas avoir les vêtements tâchés de sang… – auquel ils substituèrent les tactiques habituelles des peuples des steppes, à savoir le harcèlement, les embuscades et les volées de flèches décochées du dos des chevaux. Une des batailles les plus connues, celle de la rivière Kalka (aujourd’hui en Ukraine), illustre ce scénario : les généraux Djebe et Subotai, envoyés en explorateurs de futurs territoires à conquérir, se heurtent à une coalition largement supérieure à leurs forces. Volte-face. Plusieurs jours durant, ils esquivent les attaques des divers princes rus et coumans et les conduisent à éparpiller leurs forces. Une fois isolée, la chevalerie lourde à l’européenne est décimée par des volées de projectiles sans jamais obtenir le choc frontal pour lequel elle est conçue. Vient le tour des fantassins, des piquiers équipés pour affronter des charges de cavalerie lourde, qui demeurent un temps stoïques sous les pluies de flèches, puis se débandent et se font massacrer.

Dévastation…

Retenons surtout l’importance d’autres facteurs : la logistique, dont l’absence valut aux Mongols les quelques défaites qui ponctuèrent leur expansion, au Japon, en Indonésie, en Palestine ou en Inde ; la propagande, un art dans lequel ils passèrent maître et qui leur valu la réputation de monstres qu’ils traînent encore aujourd’hui ; et la terreur. Celle-ci reposait en partie sur leur stratégie consistant à rafler toutes les populations rurales qu’ils pouvaient capturer, les traitant selon les méthodes qu’ils employaient pour rassembler leur bétail, et à les envoyer se faire massacrer à l’assaut de leurs compatriotes retranchés derrière les remparts des cités.

Au final, les Mongols remportèrent la quasi-totalité des batailles majeures qu’ils livrèrent au 13e siècle, et leur impact fut terrible en termes environnementaux. Car Gengis Khan ne réalisa que sur le tard qu’un paysan est un producteur de richesse. Sa politique consistait à dévaster irrémédiablement les terres cultivées, leurs travaux d’irrigation, les villes… Pour métamorphoser les pays conquis en pâturages qui permettraient, à la prochaine incursion, de revigorer les chevaux et de pousser plus loin. La première phase des conquêtes mongoles – les héritiers du terrible conquérant se montrèrent plus civilisés – transforma irrémédiablement les étendues fertiles du nord de la Chine et d’une bonne partie de l’Asie centrale en steppes.

Le plus important… Weatherford souligne un facteur déterminant entre tous : la capacité des Mongols à intégrer systématiquement les innovations militaires des peuples conquis, amenant un brassage sans précédent de savoir-faire léthaux. L’artillerie, à l’en croire, en offre le meilleur exemple : « Quand ils eurent rassemblés des ingénieurs hautement qualifiés venus de Chine, de Perse et d’Europe, qu’ils les amenèrent à combiner les lance-flammes musulmans, la poudre chinoise et la technologie de fonte des cloches européennes, ils produisirent… le canon. »

… et postérité

Passeurs de civilisation ; c’est là le maître-mot de l’ouvrage. En termes lyriques, Weatherford rappelle que les Mongols « ne savaient pas tisser, ni forger, ni produire de poterie ou même de pain. […] Et pourtant, alors que leurs armées soumettaient une civilisation après l’autre, ils collectèrent tous ces éléments et les diffusèrent. Les seules structures permanentes que Gengis Khan érigea furent des ponts. […] Il fit construire plus de ponts que peut-être aucun autre dirigeant de l’histoire […] afin de faciliter le mouvement de ses troupes et des marchandises. […] Son empire amalgama de multiples civilisations en un nouvel ordre mondial. […] À sa mort en 1227, il avait connecté Orient et Occident avec des liens diplomatiques et commerciaux qui demeurent encore présents aujourd’hui. Il transforma les villes disjointes et endormies de la route de la Soie pour en faire la plus vaste zone de libre-échange qu’ait connue l’humanité. Il abaissa les impôts de chacun, en dispensa les médecins, les enseignants, les prêtres […]. Il établit un recensement des populations et créa le premier système de poste internationale. Son empire n’était pas de ceux qui accumulaient richesse et trésors ; il redistribua les biens pillés afin qu’ils puissent alimenter le commerce. Il créa un droit international […] et ouvrit de façon délibéré le monde à un nouvel espace où circulaient marchandises, idées et savoirs. Les Mongols amenèrent des mineurs allemands en Chine et des médecins chinois en Perse […] Ils répandirent l’usage des tapis partout où ils s’établirent, transplantèrent citronniers et carottes de Perse en Chine, diffusèrent les nouilles, les cartes à jouer et le thé de l’Est vers l’Ouest. Ils financèrent la construction d’églises chrétiennes en Chine, de temples bouddhiques en Perse et d’écoles coraniques en Russie. Les Mongols envahirent le monde en conquérants, mais furent surtout des passeurs de civilisation inégalés. »

La « création » de la Renaissance

On en retiendra, d’un autre passage, le portait de Gengis Khan comme porteur de valeurs très modernes, bâtissant un empire sécularisé avant la lettre, défendant la liberté religieuse, imposant un nouveau calendrier, faisant élaborer un alphabet inspiré du syriaque en usage chez les Ouighours, mais s’écrivant verticalement à la chinoise, afin de codifier, inlassablement, l’appareil d’État requis pour administrer les immenses étendues conquises. À lire Weatherford, on aurait pu titrer cette recension « Gengis Khan, le premier citoyen du monde ». Même l’énigme du « miracle européen » trouve ici sa solution : « Les nouvelles technologies, connaissances et richesses commerciales créèrent la Renaissance, qui permit à l’Europe de redécouvrir quelques pans de sa culture antérieure, mais plus important, d’absorber les technologies de l’imprimerie, des armes à feu, de la boussole, et de l’abaque. Comme l’observait le savant Roger Bacon au 13e siècle, les Mongols ne l’emportèrent pas simplement parce qu’ils se battaient mieux que les autres ; ils durent leur réussite à “leur maîtrise de la science”. […] Il semble que tous les aspects de la vie européenne – technologie, guerre, vêtements, commerce, nourriture, art, littérature, et musique – changèrent durant la Renaissance sous l’influence mongole.. »

On ne fera finalement qu’un seul reproche à Weatherford : obnubilé par son sujet, il force parfois le trait et tend à présenter les Mongols comme ayant exercé une influence quelque peu démesurée. À l’en croire, il aurait fallu attendre les Mongols pour comprendre l’usage possible du papier-monnaie, alors qu’il était d’usage en Chine depuis près de deux siècles. De nombreuses autres remarques, sur nombre de détails, pourraient être faites. L’ouvrage aurait gagné à être plus nuancé… Reste qu’une fois ce livre refermé, on regarde son environnement d’un œil interrogatif, tant Weatherford origine d’objets de notre quotidien, du pantalon à la guitare, dans le brassage cosmopolite auquel se sont livrés les Mongols. Il se fait ainsi le héraut d’une nouvelle étymologie pour le cri de hourra, du mongol huree, huree, huree qui concluait, tel l’amen judéo-chrétien-musulman, les prières.

[1] Pour une traduction en français, voir EVEN Marie-Dominique et POP Rodica [1994], Histoire secrète des Mongols. Chronique mongole du 13e siècle, Paris, Gallimard.

La Chine, matrice du monde moderne

Lundi 29 août 2011

Quelque peu tardivement, nous sommes aujourd’hui en train de prendre conscience de l’importance de la Chine dans le monde. De façon peut-être contre-intuitive, la répression du Mouvement pour la démocratie chinoise sur la place Tian’anmen en 1989 a marqué la fin de la fermeture communiste au reste du monde. Les biens chinois, les Chinois eux-mêmes, et jusqu’aux idées chinoises en matière d’ordre public et de bonne gouvernance ont aujourd’hui acquis une envergure mondiale. L’histoire académique, jusqu’ici monopole de l’Occident, est obligée de reconnaître que la Chine a sa place dans le grand récit mondial.

Mais la simple inclusion de la Chine dans ce récit ne se limite pas à esquisser après coup quelques scènes orientales décorant un plus grand tableau. Elle implique de reconsidérer entièrement ce que nous savons du monde moderne et de sa genèse. La Chine n’est pas juste un morceau d’histoire. Elle est l’histoire. Et pour vous en convaincre, je vais raconter cette histoire, en revenant à l’époque de deux dynasties, les Yuan et les Ming. De 1271 à 1368, puis de 1368 à 1644, leurs règnes furent contemporains de cette période que l’Occident connaît comme la Renaissance. Et il importe de prendre ici conscience que tous les événements de cette longue période ne font sens qu’en envisageant la connexion de la Chine au reste du monde.

La Chine dans le petit âge glaciaire

Ces dynasties nous racontent-elles la même histoire ? Au premier regard, on ne saurait trouver plus dissemblables que les Yuan et les Ming.

La dynastie Yuan fut la création de Kûbilaï Khan (1215-1294). Cet héritier rassembla les portions léguées par son « conquérant du monde » de grand-père, Gengis Khan, dans ce qui reste le plus grand empire qui ait jamais existé : la Chine mongole, exerçant une autorité au moins nominale sur 26 millions de km2, de la Corée à la Russie, de l’Inde à la Mongolie.

La dynastie Ming fut, elle, accouchée aux forceps par un homme issu des plus basses couches de la société, un orphelin de milieu paysan : Zhu Yuanzhang (1328-1398). Expulsé du monastère qui l’avait pris en charge mais ne pouvait plus se permettre d’héberger cette bouche inutile, ce gamin de 16 ans rejoignit une bande de rebelles en 1344 – une époque que la chronique officielle de la dynastie Ming résume comme faite « de sécheresse, de sauterelles, de terrible famine et d’épidémies ». Vingt-quatre ans plus tard, il avait bouté les Mongols hors de Chine et s’était autoproclamé empereur. Il légua le trône à son petit-fils en 1398, et l’auguste siège demeura dans le giron familial pour les vingt-cinq décennies qui suivirent.

Les historiens ont coutume de traiter séparément les dynasties Yuan et Ming. Pour ma part, je ne vois en elles qu’une seule et même longue phase. Elles sont soudées par une identité institutionnelle plus ou moins cohérente, les Yuan ayant établi un style de pouvoir impérial que les Ming préservèrent, garantissant que l’autocratie serait désormais la norme du gouvernement de la Chine.

Tout aussi marquant à mon avis est le fait que Yuan et Ming font partie d’une seule phase environnementale, qui affecta, au-delà de la Chine, le monde entier. Ce moment que l’histoire européenne appelle le petit âge glaciaire s’amorça dans les années 1270, mettant un terme au réchauffement mondial qui durait alors depuis un quart de millénaire. Le premier siècle de ce refroidissement planétaire atteignit son nadir vers 1370. Il fut suivi d’une période de températures médianes qui dura approximativement un siècle. Le refroidissement global reprit alors son essor. La neige recouvrit des endroits où elle n’était plus tombée depuis des millénaires. Florence, par exemple. L’hiver 1494 amena un tel volume de neige dans cette cité italienne que ses dirigeants, les Médicis, commandèrent à l’artiste Michel-Ange l’érection d’un bonhomme de neige géant. Les températures restèrent froides pour l’essentiel au 16e siècle, rechutèrent vers 1630, atteignant leur point le plus glacial en 1645.

Cette expérience du froid ne fut pas confinée aux frontières européennes. La Chine est sur la même planète et subit les mêmes tendances environnementales – bien que les Chinois expérimentassent cette contrainte selon des voies propres à leur écologie. Les saisons de croissance des plantes étant abrégées, les agriculteurs furent forcés, comme ailleurs, de réviser leurs techniques et de sélectionner des graines qui germaient plus vite. Le froid poussa les gens du nord vers le sud, et de toute la planète, c’est la Mongolie qui connut l’exode le plus spectaculaire. Kûbilaï aurait été heureux de gouverner son empire depuis les rives du lac Baïkal, pour peu que la période de réchauffement amorcée vers l’an mil se fût prolongée. Mais il n’en eut pas l’opportunité. L’été était devenu trop bref pour que les pâtures verdissent pour nourrir les chevaux, indispensables à la société mongole. Et le froid entraîna la sécheresse.

Leurs prairies stérilisées par le climat, les Mongols n’eurent d’autre choix que de se presser vers le sud. Le premier mouvement de Kûbilaï en cette direction fut amorcé en 1256, lorsqu’il ordonna à son conseiller en chef de commencer à bâtir une nouvelle capitale impériale dans la pointe nord-est de la Chine. Le froid se déchaîna en 1261, la sécheresse s’y ajouta l’année suivante. Kûbilaï comprit très vite que sa nouvelle capitale de Shangdu, ou Xanadu, était trop septentrionale. En 1265, après cinq années d’hivers intenses et quatre d’étés brûlants, Kûbilaï convoqua ce même conseiller en chef pour lui ordonner d’abandonner Xanadu et de déplacer la capitale dans la plaine de Chine du Nord, fondant la grande cité impériale que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Pékin.

Les neuf bourbiers

Les tours et détours de l’histoire politique chinoise des quatre siècles qui suivirent ne furent pas entièrement dictés par les températures et les précipitations, mais ne prennent sens que si on les étudie dans ce contexte environnemental. Car ce n’est qu’une fois le milieu posé comme théâtre de l’histoire qu’un scénario d’ensemble peut émerger. Kûbilaï prit le titre mongol suprême, celui de grand khan, en 1260, suite à la défaite de son frère. Mais sans la chute des températures qui commença l’année suivante, eût-il considéré comme nécessaire de migrer vers le sud ? Pour peu que la steppe eût continué à offrir les pâtures qui faisaient la prospérité des sociétés nomades depuis des siècles, aurait-il fondé une dynastie sur le modèle chinois à Pékin ? Voici certes des questions qui ne peuvent connaître de réponses, dans la mesure où l’histoire n’a jamais eu à les poser. Le passé est ce qui est advenu, pas ce qui aurait pu arriver. Malgré cela, la coïncidence temporelle entre le refroidissement global et la conquête de la Chine par les Mongols est trop manifeste pour être laissée de côté, et ce type de considération se prolonge lors des quatre siècles qui suivirent.

Lors de mes recherches sur les flux environnementaux qui affectèrent cette époque, j’ai compilé des données historiques qui suggèrent que la Chine connut neuf phases climatiques critiques durant les dynasties Yuan et Ming. J’ai ressuscité pour qualifier ces crises un terme archaïque, celui de bourbier (ndlr : slough en anglais), pour mieux suggérer que ces longues périodes de désastres climatiques ont constitué le terrain d’un effondrement des structures sociales, économiques et politiques. Je les ai identifiées en nommant chacune selon le titre honorifique du règne impérial durant lequel elles ont pris place, de la crise Yuanzhen (1295-1297) à la crise Chongzen (1637-1643). Gardons pour autant à l’esprit que l’histoire ne saurait se réduire à une pantomime dictée par la météorologie, les relations entre l’homme et son environnement étant beaucoup plus complexes que cela. Mais ayant identifié ces neuf épisodes, je trouve difficile de penser l’histoire des dynasties Yuan et Ming sans garder à l’esprit la toile de fond que constitue l’environnement.

Le premier revers climatique sérieux, le bourbier Yuanzhen, frappa immédiatement après la mort de Kûbilaï. Le régime était encore jeune, suffisamment résilient pour tenir bon dans la tempête. La crise suivante, le bourbier Taiding (1324-1330), commença au lendemain de l’assassinat du cinquième empereur Yuan. Elle plongea l’élite politique mongole dans un chaos dont elle ne devait jamais s’extraire. Douze ans plus tard, la crise Zhizhang (1342-1345) offrit le cadre d’une vague massive de rébellions, qui détruisirent à terme la dynastie et jetèrent en 1368 le dernier des Yuan, Zhu Yuanzhang, à bas de son trône. La longue sécheresse qui commença en 1352 accéléra le phénomène. C’est ainsi que s’écrivit, de façon moins mécanique que ce résumé le suggère, l’histoire des Yuan, clairement marquée par l’influence environnementale.

De ces neuf crises, dont trois affectèrent les Yuan et six les Ming, aucune ne fut plus dévastatrice que la dernière, le bourbier Chongzhen (1637-1643). Des températures de plus en plus glaciales et des sécheresses toujours plus sévères entraînèrent une série spectaculaire d’épidémies, de famines, de tempêtes de sables et d’essaims de sauterelles. La mémoire de la Chine, conservée dans les annales impériales, ne contient pas trace d’autres événements climatiques de cette ampleur. Aucun régime politique ne pouvait survivre à pareille apocalypse, et les Ming s’effondrèrent. Ironie de l’histoire, les froids et les sécheresses s’amoindrirent dès le printemps 1644, mais le chaos avait alors atteint un point de non-retour. Pékin tomba aux mains des armées rebelles en avril. Elles l’abandonnèrent six semaines plus tard devant l’avancée conquérante des Mandchous. La dynastie Ming disparaissait de la scène, et la Chine se réveillait sous occupation mandchoue, dont la dynastie Qing dura jusqu’en 1911.

La Chine dans le commerce mondial

Les riches annales des dynasties Yuan et Ming nous montrent à quel point, d’évidence, la Chine était affectée par les fluctuations climatiques mondiales. Mais ces dynasties étaient aussi parties prenantes de l’histoire globale, dans une seconde dimension, celle du commerce. Les Mongols furent poussés en Chine par le froid et modifièrent ce pays à un point de non-retour. Mais, ce faisant, ils aspirèrent aussi la Chine dans l’économie-monde de l’Eurasie.

Durant le règne de Kûbilaï, un flot continu de marchands perses et européens traversa l’Eurasie jusqu’à la cour des Yuan, Marco Polo n’étant que le plus connu de cette foule d’affairistes. Ce lien ténu que nous appelons la route de la Soie, qui depuis l’Antiquité reliait par moments et très indirectement la Chine à l’Europe – s’interrompant le plus souvent quelque part dans les steppes d’Asie centrale –, connut son apogée au temps des Mongols. Ceux-ci fortifièrent cette artère commerciale et militaire, la dotèrent d’une infrastructure de relais de poste et de gardes en armes, afin de faciliter le transit des biens de luxe qui se distribuaient parmi les multiples civilisations émaillant le cœur de l’Asie continentale. Aussi longtemps que les Mongols furent capables de faire respecter leur contrôle sur ce cœur, prospéra une économie-monde d’une envergure inédite. Elle intégra la Chine, l’Europe et tout ce qui les séparait dans un régime commercial commun.

Maîtres du commerce terrestre, les Mongols manifestaient moins de confiance en matière de trafic maritime. Mais ils en admettaient les bénéfices, et le taxaient avec enthousiasme quand les occasions s’en présentaient. Ce désir de contrôler les revenus amena l’État Yuan à imposer le premier de ses monopoles sur les voyages océaniques en 1284. Cet interdit connut des hauts et des bas, au gré, d’une part, de la détermination manifestée par le régime pour prélever l’argent généré par les communautés côtières contrôlant le commerce maritime, et, d’autre part, de sa capacité réelle à se faire respecter. Une prohibition absolue de la navigation hauturière en 1303 étrangla sérieusement l’économie côtière. Mais en 1322, toute tentative d’interdit fut abandonnée, et le négoce maritime connut alors une prospérité sans entrave.

Ce flux commercial fut dramatiquement interrompu en 1380, quand la cour impériale succomba à une grande purge, consécutive en grande partie à la réception illégale d’une délégation de visiteurs vietnamiens à la capitale. À partir de cet événement, la première des anxiétés de quelques-uns des empereurs Ming ne fut plus la peur de perdre des revenus, mais de favoriser la subversion. La côte était une frontière et, comme les autres, devait faire écran à toute menace susceptible de saper la légitimité du régime. De toute façon, les marchands partaient à l’étranger et commerçaient, que ce soit légal quand le commerce était autorisé, ou illégal, par contrebande, quand il ne l’était pas.

Sans les Ming, pas de mondialisation

Le troisième empereur Ming, un usurpateur, envoya une série de flottes colossales dans les mers de Chine australe et l’océan Indien pour proclamer diplomatiquement la légitimité de sa succession. L’eunuque en charge de ces expéditions ostentatoires, Zheng He, s’impliqua davantage dans des actions diplomatiques que dans le commerce. Néanmoins, il se trouva des membres de ses équipages pour faire désertion. De sorte que ses voyages, qui le menèrent jusqu’à La Mecque, semèrent les graines de communautés marchandes chinoises sur les côtes d’Asie du Sud-Est. Cette diaspora tissa bientôt un réseau privé d’échanges maritimes. Et celui-ci évolua vers une économie-monde thalassocratique qui, au 16e siècle, régissait le littoral de la Chine à l’Inde, au bénéfice de maisons marchandes du Guangdong et du Fujian.

Sans ce réseau commercial qui préexistait à leur arrivée, les Européens qui s’aventurèrent en ces eaux au 16e siècle n’auraient eu aucune infrastructure sur laquelle greffer leurs activités. Ils n’y auraient pas trouvé de marchands pour commercer, de ports pour mouiller, de marchés pour vendre, d’interprètes pour les aider à surmonter les multiples barrières linguistiques ni de biens manufacturés chinois à acheter. Cette économie-monde globale qui prit forme au cours du 17e siècle semble, sous une certaine perspective, le prolongement au loin de l’économie européenne. D’un point de vue chinois, cela s’apparente davantage à une convergence globale plaçant l’économie nationale au centre du monde.

Quelle que soit la perspective que vous prenez, il n’en reste pas moins que le système capitaliste dans lequel nous vivons aujourd’hui n’aurait pas émergé sans la dynastie Ming. La Chine fut alors le centre manufacturier du monde, produisant les biens de la meilleure qualité possible et les vendant au plus bas prix. Elle était l’économie-phare, la seule en mesure d’absorber efficacement les tonnages immenses d’argent extraits des mines péruviennes et japonaises, sans pour autant succomber à l’inflation. Elle était la base domestique des maisons marchandes qui utilisaient leurs capitaux pour lier la production au transport, et se tenaient à l’affût de toute demande susceptible de déboucher sur une exportation : des lignes entières de production pouvaient changer du jour au lendemain afin de répondre à de soudains mouvements de mode. L’exemple classique est celui des tulipes. Quand le marché néerlandais de cette célèbre fleur exotique s’effondra au printemps 1637 par suite d’une désaffection de la demande, les exportateurs de porcelaine chinoise jetèrent au rebut des stocks colossaux de vaisselles décorées de cette fleur. Ils furent en mesure de livrer leur nouvelle gamme, ornée d’autres motifs, aux acheteurs néerlandais de Taïwan et de Jakarta dès l’automne suivant.

L’économie, bien sûr, n’opère pas dans un vide. Elle exerce des effets sur la façon dont les gens s’organisent, pensent et vivent. Et cela n’a jamais été aussi vrai que dans la Chine de la fin de règne des Ming. Alors que la demande extérieure déplaçait l’économie chinoise vers le large, réorganisant ses prix en fonction de l’offre et de la demande des marchés d’Amérique du Sud, d’Asie du Sud et d’Europe, de nouvelles idées se faisaient jour et les certitudes étaient remises en question. L’accumulation commerciale, la compétition à outrance et la consommation ostentatoire défiaient ouvertement les anciennes normes sociales et les traditions, menaçant de les anéantir – en cela la Chine des Ming rejoint l’Europe de la Renaissance. De cette lutte cruciale a émergé ce que les historiens appellent aujourd’hui le premier monde moderne, un moment charnière de l’histoire globale.

S’il n’y avait pas eu le soudain réalignement des empires mondiaux après que les Mandchous se soient substitués aux Ming, ce monde en émergence aurait pu propulser la Chine et l’ensemble du globe sur une autre trajectoire historique. Reste que nous sommes toujours en train d’essayer d’en démêler les conséquences. Que nous en ayons fini avec le tumulte du colonialisme, ou que nous cherchions toujours plus profondément un ordre susceptible de régir de façon durable un monde capitaliste, il nous manque le recul nécessaire pour appréhender une histoire qui aurait pu être autre. Puisse l’expérience globale du petit âge glaciaire au moins nous rappeler, alors que nous chancelons au bord du gouffre d’une autre convulsion environnementale majeure, que le temps joue contre nous.

Propos traduits par Laurent Testot

Timothy Brook est titulaire de la chaire d’histoire de la Chine à l’université d’Oxford et directeur du St. John’s College à l’université de Colombie britannique. Il a notamment publié The Troubled Empire. China in the Yuan and Ming dynasties, Harvard University Press, 2010. L’un de ses livres, Le Chapeau de Vermeer. Le 17e siècle à l’aube de la mondialisation (2008), a fait l’objet d’une traduction par Odile Demange chez Payot (2010).

Cet article inédit est un des 20 textes de la revue Les Grands Dossiers de Sciences Humaines, n° 24, « L’histoire des autres mondes », en kiosque le 1er septembre 2011.

Chronique d’un monde en connexion, 1200-1600

Lundi 30 mai 2011

L’histoire s’accélère à partir du début du 13e siècle. Des zones civilisationnelles jusqu’ici restées largement autonomes entrent en interaction, produisant une ébullition militaire certes, mais aussi économique et sociale, qui va aller croissant jusqu’à aujourd’hui et est aux racines du monde global que nous connaissons. Ainsi peut-on résumer la thèse de Jean-Michel Sallmann, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris-X–Nanterre. Dans son dernier ouvrage, Le Grand Désenclavement du monde, il synthétise un moment-clé de l’histoire humaine : la rencontre entre les « quatre parties du monde ».

Pour l’auteur, le monde multipolaire qui s’est constitué sous nos yeux au terme de la guerre froide n’est pas une nouveauté. L’humanité a, hormis la brève parenthèse post-Seconde Guerre mondiale, toujours vécu dans un monde fractionné entre civilisations – concept qu’il reprend dans son acception huntingtonnienne et plus largement braudelienne, estimant qu’il est plus pertinent que celui d’État-nation autour duquel s’est construit notre appréhension des relations internationales.

Sallmann retient comme grands foyers du 2e millénaire quatre civilisations : chinoise, européenne, musulmane et hindoue, qui de par « leur poids démographique et leur dynamisme, (…) ont joué un rôle majeur sur le plan stratégique, culturel et économique ». De façon convaincante, il soutient que les bouleversements que nous connaissons aujourd’hui s’enracinent dans l’histoire, en ce moment pivot qui court du 13e au 17e siècle. Nous sommes donc revenus au monde multipolaire mais connecté d’avant 1945. Et ce monde-là a été essentiellement cloisonné, jusqu’au cap des années 1200, entre plusieurs civilisations qui échangeaient peu voire vivaient, pour les Amérindiens, coupés du reste du monde. D’où le choix auquel procède Sallmann : faire l’histoire de la mise en relation de l’ensemble du monde à ce moment-charnière, procédant par ensembles géographiques et par étapes chronologiques.

De l’irruption mongole…

Cette histoire de connexion commence dans la steppe mongole, turbulente voisine de la Chine, de laquelle elle est séparée par des empires sinisés, fondés par des nomades sédentarisés qui ont adopté le mode de vie chinois et tout ce qu’il implique en matière d’administration. Exploitant les connaissances et talents des peuples conquis, les cavaliers de Gengis Khan et de ses descendants annexent en quelques décennies l’essentiel de l’Eurasie.

Cette conquête va se révéler décisive. Les routes commerciales intensifient les anciens réseaux d’échanges d’un bout à l’autre de l’Eurasie, et seront aussi le vecteur de la grande épidémie de peste du 14e siècle. Plusieurs autres conséquences découlent de la parenthèse mongole :

• La Chine, ouverte sur le monde à l’apogée de l’Empire mongol, va voir renforcé son rôle d’aimant économique pour les siècles à venir. Elle accentue son homogénéité interne, la civilisation han s’étendant vers le sud et assimilant les populations indigènes, repoussant vers le Tibet et la Birmanie celles qui résistent. Le tout s’accompagne d’un retrait progressif de sa sphère de contrôle maritime : alors que les marchands chinois des 13e-14e siècles sillonnaient l’océan Indien, ils sont cantonnés à la mer de Chine au 17e. L’Empire du Milieu se continentalise, élargissant son espace vital terrestre et s’imposant comme le plus important marché de production et de consommation mondial… Un marché auquel les puissances européennes n’auront de cesse d’accéder.

• L’Islam, « pivot de l’Ancien Monde », au carrefour entre les civilisations chinoises, indiennes et européennes, va subir de plein fouet les invasions mongoles, de la peste noire et de l’équipée de Tamerlan. Il frôle la désintégration avant de se ressaisir, assimilant les nouveaux venus et se structurant en trois blocs impériaux « suffisamment puissants et structurés pour se neutraliser mutuellement » : ottoman sunnite, successeur du califat abbasside brisé par Hulagu Khan ; safavide perse chiite ; moghol en Inde du Nord.

• Le monde hindou, même s’il n’est représenté par aucun État-phare sur le plan international dans la période considérée, n’en manifeste pas moins une capacité d’adaptation exceptionnelle. Sa capacité à résister aux invasions s’illustre lors de l’arrivée des Portugais. Ces derniers se retrouvent « enkystés » dans des forteresses littorales et doivent composer avec les acteurs locaux pour se greffer dans les réseaux commerciaux dont ils convoitent le contrôle.

… À l’expansion européenne

• L’Europe chrétienne, restée à l’écart des invasions même si elle subit les effets de la peste, est pour l’auteur un cas à part – il rejoint là le camp de l’« exception européenne ». Constituée d’États en rivalité exacerbée, elle met fin au 16e siècle à la fois « au messianisme de la reconquête des lieux saints » et aux idéologies impériales pour esquisser des États structurés et des sociétés politiques. Son dynamisme lui permet de repousser l’Islam hors des Balkans et de l’Espagne, de partir à la découverte des mers. Le résultat est plus mitigé, souligne Sallmann, que celui que défend l’historiographie européenne traditionnelle : le continent africain n’est contourné qu’avec difficulté, l’Extrême-Orient reste fermé.

« La vraie réussite de l’Europe chrétienne » est la conquête décisive des Amériques, résultant de la catastrophe épidémiologique qui emporte les extraordinaires civilisations amérindiennes. Autorisons-nous une parenthèse : l’auteur, contre l’opinion des archéologues, qualifie de « néolithiques » ces empires précolombiens, défendant que bien que dotés d’une administration élaborée, ils n’utilisaient pas de métallurgie pour leur outils et armes. D’autres spécialistes que les archéologues devraient renâcler à la lecture de certains passages, mais le prix à payer lorsque l’on se lance dans la synthèse magistrale à partir d’une compilation d’ouvrages est celui de la critique ponctuelle – Sallmann s’en montre conscient, et réussit en tout cas un ouvrage aussi érudit que d’accès aisé, qui ouvrira de nouvelles portes aux néophytes en histoire globale et enrichira la réflexion des autres.

Après avoir mentionné la maturation de deux nouvelles civilisations, le Japon fermé aux influences étrangères et s’extrayant donc de la sphère culturelle chinoise, et la Russie orthodoxe affranchie de la présence de la Horde d’or et de l’influence de l’Empire byzantin, Sallmann s’achemine vers une conclusion attendue : si l’Europe du 17e siècle n’est pas la seule à conquérir de nouveaux territoires, elle est est unique en ce qu’elle met en place les conditions économiques de sa projection dans le monde entier.

L’idée selon laquelle l’Europe aurait développé des institutions ou valeurs morales susceptible de la hisser au-dessus des autres civilisations ne semble pas pertinente à Sallmann, qui souligne également à l’instar d’un nombre croissant d’historiens que l’Occident n’a pas inventé grand-chose en matière de technologies, mais qu’il s’est approprié et qu’il a amélioré des techniques empruntées aux Chinois, Indiens et Arabes. Mais il existe bien un miracle européen, auquel l’auteur attribue un vecteur décisif : une révolution mentale, liée à un essor intellectuel et universitaire particulier, a poussé l’Occident à ouvrir le monde sur le long terme – ce qui manquait à la Chine pour poursuivre les entreprises maritimes de Zheng He au 15e siècle, ou à l’islam dont le modèle social englobant aurait empêché une adaptation en monde non musulman.

L’auteur fournit plusieurs exemples, tel celui d’Ibn Battûta qui, s’il voyageât énormément, s’efforçait en permanence de conserver son mode de vie de notable musulman en évitant autant que faire se pouvait de s’exposer à la souillure des autres communautés. « L’obligation de respecter les préceptes alimentaires et les pratiques rituelles du culte constitue une frontière de civilisation infranchissable pour le musulman du Moyen Âge. »

Au final, l’auteur estime que le grand récit européen a fait son temps, sapé par les recherches menées ces dernières décennies. Et que l’Occident doit accepter que le monde, multipolaire par nécessité, ne sera jamais à son image.

À propos de

SALLMANN Jean-Michel [2011], Le Grand Désenclavement du monde, 1200-1600, Paris, Payot.

Du capitalisme diffus au capitalisme concentré : l’originalité de l’Europe dans l’histoire globale selon Arrighi et Mielants.

Mardi 17 mai 2011

Une problématique récurrente en histoire globale tend à identifier les ressorts du dynamisme occidental à une certaine relation, apparue sans doute dès la fin du Moyen Âge, entre le pouvoir politique et les marchands. Développé dans le cadre des politiques mercantilistes des 17e et 18e siècles, mais déjà connu dans les Cités-États italiennes au 13e siècle, ce lien particulier aurait rendu l’Europe capable de tirer profit de sa relation commerciale ancienne avec l’Asie, puis de ses « grandes découvertes » territoriales.

C’est sans doute Arrighi [1994] qui a le premier précisé la nécessaire connivence entre pouvoir politique et capital marchand dans la genèse d’une véritable originalité de l’Occident. Il retient d’abord l’approche de Braudel [1985] qui fait des capitalistes des individus non spécialisés et donc capables d’investir n’importe où afin d’augmenter significativement leur capital-argent disponible, mais aussi des acteurs soucieux de disposer d’une souplesse permanente dans l’affectation de leurs fonds. Il trouve le modèle de ces capitalistes dans les marchands des Cités-États italiennes de la fin du Moyen Âge mais, et c’est là une originalité profonde par rapport à l’héritage braudélien, Arrighi considère qu’ils n’ont fait que reproduire des comportements anciens, observés de longue date dans le système afro-eurasien, et propres à ce qu’on pourrait appeler un « capitalisme diffus ». Dans ces conditions, « la transition vraiment importante qu’il s’agit d’élucider n’est pas celle du féodalisme au capitalisme, mais le passage d’un pouvoir capitaliste diffus à un pouvoir capitaliste concentré » [Arrighi, 1994, p. 11]. En ce sens, les capitaux diffus seraient une constante de l’histoire, leur concentration sur un territoire et entre quelques mains serait une originalité ouest-européenne particulièrement féconde…

Rejoignant Wallerstein [1974], Arrighi considère que ce passage est intrinsèquement lié à l’émergence du système-monde moderne et du système interétatique tout comme à la nature des hégémonies successives. Il étudie alors les différences de logique entre ce qu’il nomme le « territorialisme » (attitude identifiant le pouvoir à l’extension du territoire et de la population soumise, mais ne considérant la recherche de richesse que comme un moyen éventuel ou un effet collatéral) et le « capitalisme » (qui recherche cette richesse comme finalité et ne cherchera l’acquisition de territoires qu’au titre de moyen). Si les deux logiques sont considérées comme alternatives dans la formation de l’État, Arrighi n’en marque pas moins l’existence de synergies importantes entre les deux. Si Venise connaît tant de réussite, par exemple, c’est qu’elle développe les deux simultanément tout en assurant qu’elles n’entrent jamais en contradiction. Elle assurerait ainsi un premier « pouvoir capitaliste concentré » dans l’histoire de l’Occident, tirant parti par ailleurs du système mis en place entre les Cités-États italiennes. Ce pouvoir capitaliste concentré serait considérablement renforcé au 17e siècle dans le cas des Provinces-Unies. Unissant les deux logiques, comme à Venise, les Pays-Bas bénéficieraient, dans le cadre de la formation des États modernes, de leur opposition frontale historique aux grands empires, d’une plus grande capacité militaire à contrer durablement ces derniers, d’un accès direct aux ressources économiques (produits asiatiques) que Venise mobilisait à travers les intermédiaires mongols ou égyptiens, d’une technique de formation étatique supérieure [1994, pp. 44-47]. Autrement dit, les progrès dans la connivence entre marchands et appareil d’État seraient au cœur de la construction d’un capitalisme européen qui, de fait, a toujours été associé à l’État.

Mielants [2008] reprend à son compte l’importance accordée par Arrighi aux Cités-États tout en l’étendant à ce qu’il nomme le « système inter-Cités-États », c’est-à-dire l’ensemble des relations entre ces cités. Pour lui, au-delà d’un capital marchand bien en place, des pratiques capitalistes émergeraient clairement en Europe de l’Ouest entre le 12e et le 14e siècle. Mais c’est évidemment dans les Cités-États que ces pratiques sont de loin les plus significatives, notamment parce que les marchands y détiennent clairement le pouvoir et mettent la puissance publique au service de l’accumulation commerciale privée. Comme Arrighi, il montre le caractère crucial du commerce extérieur pour ces cités et leur capacité à construire, non seulement un capital marchand fort, mais un « pouvoir capitaliste concentré » à travers des pratiques de monopole qui relèvent du territorialisme comme du capitalisme.

Mais ce sont les systèmes politiques communs à ces Cités-États qui apparaissent finalement déterminants dans la mesure où « les mêmes politiques et techniques de domination et d’exploitation expérimentées par les élites du système des Cités-États furent ensuite reprises par les élites des États-Nations, aux 16e et 17e siècles, pour renforcer leur accumulation illimitée du capital » [Mielants, 2008, p.43]. Institutionnellement c’est le droit de regard des marchands dans les instances de décision des Cités-États qui serait décalqué plus tard au sein des grandes nations mercantilistes, Provinces-Unies et Angleterre notamment : les intérêts privés y instrumentaliseraient le pouvoir politique afin de servir leur propre accumulation.

Là se situerait pour Mielants une différence fondamentale entre les « économies politiques » ouest-européennes et leurs homologues chinoises, indiennes ou d’Afrique du Nord. Vis-à-vis de la Chine, la comparaison est cependant plus nuancée. Sous les Song en effet, aux 11e et 12e siècles, l’État réhabilite les marchands, encourage le commerce en général, extérieur en particulier, construit des navires, sécurise les voies de transport. Mais ce ne serait pas en raison d’une influence des marchands sur le pouvoir central, ni même sur les pouvoirs urbains (très contrôlés par les fonctionnaires), comme ce le devenait en Europe, mais d’une pure décision du pouvoir impérial afin de contrer les menaces venues du Nord. Il s’agissait concrètement de remédier à l’impossibilité d’utiliser la route de la Soie, du fait de la mainmise des Mongols sur cette dernière, par un contournement maritime. Il s’agissait aussi de développer l’économie pour obtenir les ressources nécessaires à l’effort de défense contre la menace de ces nomades du Nord (la production de fonte, à usage militaire, progresse sensiblement à cette époque). Autrement dit, même dans ce cas apparemment similaire de progrès soutenu par le pouvoir politique, les ressorts de la décision en matière économique diffèreraient considérablement.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Tant redoutée au 12e siècle, la conquête effective de la Chine par les Mongols, au milieu du 13e siècle, sera particulièrement destructrice. Elle ruinera l’avance économique des Chinois, tandis que la percée des fils de Gengis Khan jusqu’en Europe fournira au contraire aux marchands des Cités-États italiennes l’ouverture sur le système-monde afro-eurasien dont ils pouvaient rêver [Abu-Lughod, 1989]. Et viendra ainsi conforter le pouvoir des marchands dans les instances de pouvoir de Gênes ou de Venise, sans compter le transfert à l’Europe de plusieurs innovations militaires. Autrement dit le « moment mongol » à la fois ruine la seule véritable politique mercantiliste chinoise de son histoire tout en renforçant le pouvoir des marchands sur les puissances publiques de quelques villes, ultérieurement de quelques États européens, permettant de surcroît l’armement rationnel de ces derniers… Là se situerait finalement une des raisons profondes de l’essor de l’Occident, associant une conjoncture favorable, pour les Européens, au sein de l’économie eurasienne globale, et des tendances lourdes à l’œuvre dans les cités-États italiennes, flamandes et hanséatiques de l’époque… Mielants combine ainsi remarquablement facteurs internes et externes dans l’explication de ce qui constitue les débuts d’une grande divergence entre Europe et Asie orientale.

ABU-LUGHOD J.L. [1989], Before European Hegemony: The World System 1250-1350, Oxford, Oxford University Press.

ARRIGHI G. [1994], The Long Twentieth Century: Money, Power and the Origins of our Times, London, Verso.

BRAUDEL F. [1985], La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.

MIELANTS E. [2008], The Origins of Capitalism and the Rise of the West, Philadelphia, Temple University Press.

WALLERSTEIN I. [1974], The Modern World System, tome I, New York, Academic Press.

Poudre et armes à feu : une histoire d’innovation collective

Lundi 8 novembre 2010

L’histoire globale s’intéresse tout particulièrement aux techniques, qu’elles concernent la production, les transports, l’armement, le commerce ou la finance. Il s’agit d’abord évidemment de savoir où ces techniques ont été inventées et, le cas échéant, se sont mues en innovations en donnant lieu à un usage massif et standardisé. Il s’agit aussi d’analyser leur diffusion ultérieure ou, alternativement, leur mise au point indépendante en différents lieux de la planète et à des époques semblables. Il s’agit enfin de comprendre leurs améliorations et modifications successives par d’autres sociétés que celles qui leur ont donné le jour. Ce point est peut-être le plus important : beaucoup de techniques en effet sont radicalement transformées dès lors qu’elles circulent, prennent alors une importance toute nouvelle, voire sont retournées contre leur sociétés d’origine. Les défis et contre-défis ainsi instaurés déterminent une véritable dynamique de l’innovation collective globale… Nulles n’illustrent plus clairement ce processus que les techniques relatives à  la poudre et aux armes à feu.

La poudre semble avoir été connue en Chine, au moins dès le 9ème siècle de l’ère conventionnelle, comme un sous-produit des recherches menées initialement par les alchimistes. Dès le 11ème siècle, les formules de la poudre sont codifiées mais celle-ci n’est utilisée que dans des projectiles incendiaires ou à explosion feutrée, par ailleurs mécaniquement catapultés. Ce n’est qu’au début du 12ème siècle que la proportion minimale de salpêtre pour obtenir une détonation brutale est acquise, permettant d’abord de catapulter des bombes réellement explosives, mais aussi d’envisager de tirer plus efficacement n’importe quel projectile. Les bombes explosives sont transmises aux Mongols vers 1241, puis développées par les Arabes et utilisées contre les croisés en 1249. Parallèlement les armées musulmanes développent l’usage du lance-flammes, lui aussi d’origine chinoise, et consistant à incendier une poudre située à la sortie d’un fût métallique monté sur un axe en bois. C’est en 1288 que les Mongols apparaissent pour la première fois sur le champ de bataille avec une véritable arme à feu, sorte de lance flammes mais avec ignition de la poudre à la base du fût et projection de flèches ou d’autres projectiles. Les conquêtes mongoles ne sont donc pas seulement dues à la légendaire habileté de leurs cavaliers mais à la possession de ces tout premiers « fusils »… Et l’on comprend alors que ce type d’arme soit passé en Europe via la Russie et la Scandinavie, sur les traces des Mongols. Dès 1326 à Florence, il se transforme en véritable canon à tirer des projectiles métalliques. L’histoire ne finit pas là : ce canon se retrouve dans le monde musulman (années 1330), puis de nouveau en Chine (1356), avant d’atteindre la Corée (années 1370).

Mais parallèlement à ces transferts spectaculaires, aller et retour, entre l’Est et l’Ouest, c’est dans la Turquie ottomane que le développement des armes à feu sera le plus significatif. Se basant aussi sur des expérimentations anciennes dans le monde musulman, les Turcs deviennent producteurs et exportateurs d’armement à poudre dès les années 1360. Lors de la prise de Constantinople par ces derniers (1453) il apparaît évident que « le canon est devenu une arme de siège des plus efficaces » [Pacey, 1996, p.74]. Parallèlement le mousquet à mèche, arme manuelle, progresse de façon similaire en Turquie et en Europe, avec semble-t-il un avantage à la première pour ce qui est des techniques de mise à feu [ibid., p.75]. A l’époque, les dignitaires Ottomans n’abandonnent pas pour autant la cavalerie, symbole de leur noblesse, mais assignent au corps des janissaires (chrétiens réduits en esclavage) le maniement de ces redoutables armes à feu.

Au 16ème siècle, la diffusion des mêmes armes performantes dans l’empire Moghol en Inde (1526-1756), l’empire Ottoman (1299-1922) et la Perse Safavide (1501-1722) crée une certaine homogénéité de puissance entre ces trois pouvoirs. Hodgson [1975] considère que ces « empires de la poudre à canon » ont en conséquence été incités à centraliser le pouvoir afin de trouver les ressources en cuivre et en étain, contrôler leurs arsenaux, financer leurs unités d’artillerie. Autrement dit, la technologie militaire exercerait un certain déterminisme sur les structures du pouvoir et la modernisation de l’Etat. Au-delà de cette thèse discutable, force est de reconnaître l’avance prise par ces trois puissances à l’époque : ainsi l’Inde est-elle la première à réaliser des fûts en laiton, matériau idéal pour les petits canons ; ce même pays produit le wootz, acier de grande qualité, tandis que la Turquie développe la fabrication de tubes de mousquets dans ce matériau. Mais en raison de la qualité des matériaux indiens, comme de l’habileté des techniciens turcs, il faudra attendre la toute fin du 18ème siècle pour que les Européens, pourtant capables de prouesses dans la partie mécanique des armes à feu, parviennent à un résultat similaire en matière d’acier, avec l’expérience de Nicholson, lequel n’aurait fait du reste que retrouver un procédé déjà pratiqué en Islam au 11ème siècle [Hill, 1998, VII-22]…

Au total, pour ce qui concerne les techniques destructives, l’Europe constitue pour les orientaux, et notamment les « empires de la poudre à canon », un partenaire utile certes, un lieu évident de perfectionnement d’innovations (cas de Florence au début du 14ème siècle), mais surtout un pâle concurrent qui reste longtemps à la traîne et ne se hissera que lentement aux standards requis. C’est bien l’Europe, en revanche, qui retournera, finalement et avec une efficacité durable, ces armes contre les sociétés qui l’avaient un temps devancée…

HILL D. [1998], studies in Medieval Islamic Technology, Aldershot, Ashgate.

HODGSON M. [1975], The Venture of Islam, 3, The Gunpowder Empires and Modern Times, Chicago, Chicago University Press.

PACEY A. [1996], Technology in World Civilization, Cambridge Mass., MIT Press.

Kamikaze… Histoire d’un mot

Lundi 5 juillet 2010

Né dans le Japon du 13e siècle pour nommer les vents qui auraient sauvé l’archipel des invasions mongoles, le terme kamikaze s’est globalisé. Après avoir qualifié les pilotes militaires japonais entraînés à se sacrifier pour détruire leur cible, il sert aujourd’hui à désigner les auteurs d’attentats suicide. Retracer l’histoire de ce mot permet de tordre le cou à quelques stéréotypes…

Les vents divins ont-ils sauvé le Japon des Mongols ?

Kamikaze est un terme japonais, forgé sur 神 kami, divinité, et 風 kaze, vent : « Vents divins ». On le voit émerger au 13e siècle. Ouvrez un classique manuel d’histoire du Japon : vous y trouverez le récit des invasions que tenta, en 1274 et 1281, le grand khân mongol Kubilaï, empereur de Chine. Pour envahir l’archipel nippon, raconte-t-on, il envoya successivement deux armadas, qui auraient été « providentiellement » détruites par des typhons, ces fameux kamikaze.

Les effectifs supposés des deux flottes mongoles ont longtemps impressionné : 45 000 marins et soldats pour la première ; 150 000 pour la seconde ! À titre de comparaison, le débarquement en Normandie de 1944 mobilisa 166 000 hommes sur une traversée maritime dix fois moindre, et avec des moyens technologiques incomparablement supérieurs. Quant à l’Invincible Armada espagnole, au 17e siècle, elle comptait 27 800 soldats et marins !

Cette vulgate d’une flotte colossale providentiellement détruite par les éléments déchaînés a longtemps fait office d’histoire officielle, jusqu’à ce que certains chercheurs américains et japonais l’examinent de plus près. Et surprise : selon l’historien américain Thomas D. Conlan [2001], par exemple, les chiffres des armées engagées auraient été démesurément amplifiés. Mais il y a pire ! Il semble qu’il n’y ait même pas eu de typhon. Surpris par le savoir-faire militaire des samurai, les généraux mongols auraient simplement prétexté avoir essuyé de formidables tempêtes pour justifier leurs retraites.

Du côté japonais, deux facteurs auraient joué pour expliquer les distorsions de l’histoire :

• Les prêtres des différentes écoles bouddhistes, rétribués par le pouvoir, avaient entrepris de somptueuses prières pour demander aux dieux leur intercession. Il leur fallait prouver que leur magie était efficace. Ils annexèrent alors le thème des typhons pour s’attribuer le mérite de victoires « miraculeuses ».

• Il était coutumier de multiplier par 10 les effectifs d’une armée, pour des raisons de prestige. C’est ainsi qu’un chroniqueur de l’époque, voyant défiler devant lui une armée censée comprendre 10 000 cavaliers, les fit dénombrer un à un par ses serviteurs. Ils comptèrent exactement 1 080 combattants.

Les samurai, efficacement mobilisés par le régime shogunal, décrivirent leurs faits d’armes par le menu afin d’être rémunérés par leurs supérieurs ou pour remercier les dieux. En analysant les comptes rendus rédigés par ces guerriers qui eurent à combattre les Mongols, Conlan estime que les armées japonaise et mongole alignaient au mieux de 5 à 10 000 hommes chacune. Il signale en sus qu’aucun de ces parchemins ne mentionne de typhon.

Dans la seconde moitié du 19e siècle, lors de la restauration du pouvoir impérial de l’ère Meiji, le Japon se dota d’une histoire à visées nationalistes inspirées des récits étatiques élaborés en Europe. Le mythe des vents divins kamikaze reprit force à ce moment-là.

Pilotes suicidaires ou élite sacrifiée ?

Le Japon, entré à partir de 1854 dans la modernité sous la menace des canons états-uniens, devait chercher à prouver qu’il pouvait égaler l’Occident sur tous les plans, notamment en matière militaire et coloniale. La suite est connue. Après la Corée en 1910, la Mandchourie en 1931, la Chine en 1937, les débuts de la Seconde Guerre mondiale lui permirent de s’emparer des Philippines, de l’Indonésie, de la Malaisie, de l’Indochine française, de la Birmanie, de la Thaïlande et d’une partie de l’Océanie…

Après cette expansion foudroyante, les revers militaires essuyés dans le Pacifique face aux flottes américaines contraignirent les forces japonaises au repli. C’est sur la fin du conflit, alors que l’archipel nippon se retrouvait à portée des porte-avions américains, que furent formées les unités kamikaze. Après un premier succès dû à l’effet de surprise, la supériorité des avions états-uniens sur la chasse japonaise les autorisa rapidement à contenir les assauts des pilotes suicide. L’efficacité militaire de cette tactique resta très limitée, comme le démontre notamment Maurice Pinguet [1991].

Alors qu’en Occident les kamikaze sont présentés comme l’archétype du fanatisme, ils incarnent toujours un idéal patriotique au Japon. « Nous étions des soldats, pas des terroristes. » C’est en ces termes que le gouvernement japonais s’est ému d’entendre qualifier massivement de kamikaze les acteurs du 11-septembre. De simples soldats ? L’anthropologue japonaise Emiko Ohnuki-Tierney [2006] s’est penchée sur les écrits des tokkôtai (terme officiel employé par l’historiographie japonaise). Citant et commentant des passages des journaux intimes et correspondances de ces militaires particuliers, elle révèle qu’ils étaient, pour les trois quarts d’entre eux, des étudiants âgés de 16 à 20 ans, issus des meilleures universités. Le gouvernement militaire les força à passer leurs diplômes avant le terme de leurs études afin de les enrôler. Beaucoup avaient vécu au contact intime des pensées occidentales ! L’entrée aux grandes écoles, qu’ils avaient réussie, impliquait la maîtrise du latin et de deux langues étrangères vivantes. L’étude de leurs écrits montre que ce n’est pas l’idéologie gouvernementale du néoconfucianisme qui structurait leurs pensées. Ils citaient en détail des milliers d’ouvrages de penseurs occidentaux ! Philosophie, littérature, histoire… Ils avaient tout lu, de Platon à Rousseau, de Romain Rolland à Thomas Mann, de Friedriech Nietzsche à Sören Kierkegaard…

Familiers de ces auteurs, ils connaissaient donc des concepts comme le libre arbitre, le choix individuel. Pourquoi ces jeunes gens acceptèrent-ils leur mort programmée ? « Ils vivaient dans une période où les opposants politiques étaient emprisonnés et torturés à mort, répond Ohnuki-Tierney [entretien avec l’auteur]. Il est déjà stupéfiant de lire ces carnets emplis de doutes sur la légitimité du gouvernement. Ces adolescents spéculaient sur les droits de l’homme, la liberté, etc. Le plus impressionnant reste qu’ils se sont tous confrontés à la question du sens à donner à leur existence. Ils savaient la défaite certaine, mais ils étaient idéalistes. Ils estimaient que le Japon comme l’Occident étaient corrompus par le matérialisme, l’égoïsme, le capitalisme, la modernité. Ils étaient en quête d’un nouveau Japon, qui devait renaître des cendres de sa destruction, et ils acceptèrent leur mort comme pouvant permettre cette renaissance. L’un d’entre eux, Hayashi Tadao, écrivit ainsi que “mourir aujourd’hui est une obligation imposée par l’Histoire”. »

Et Ohnuki-Tierney de conclure : « De son côté, l’État les sacrifia dans une dernière bouffée d’irrationalité. Il envoya sa future élite à une mort insensée, en inventant les opérations kamikaze au moment même où la défaite était devenue inéluctable. »

Les tokkôtai étaient fondamentalement différents des kamikaze contemporains : « Membres des forces armées d’un État-nation en guerre, leur engagement n’était pas de l’ordre de la démarche volontaire. Leurs cibles étaient exclusivement militaires. » Si analogie on peut faire, estime-t-elle, « elle est avec ces soldats de la Première Guerre mondiale que l’on obligea à charger l’ennemi dans ses tranchées sous un déluge de feu, vers une mort quasi certaine. »

Par une curieuse ironie de l’histoire, ce terme de kamikaze a subi un processus similaire à celui de harakiri (« couper ventre », méthode de suicide traditionnelle des samurai). Dans les deux cas, ayant le choix entre deux façons distinctes de prononcer une combinaison d’idéogrammes, un Japonais choisirait de dire shinpû plutôt que kamikaze, et harakiri serait seppuku. Le nom officiel des kamikaze au sein de la Marine impériale japonaise était d’ailleurs shinpû tokubetsu kôgeki tai, « unités d’attaques spéciales vent divin » (dont tokkôtai est une abréviation). Issus de prononciations erronées de traducteurs occidentaux, les termes kamikaze et harakiri se généralisèrent dans le monde entier…

Les bombes humaines, une spécialité islamiste ?

« Entre 1947 et 1954, le corps expéditionnaire français en Extrême-Orient se trouva en présence d’unités de l’armée régulière du Viêt-minh qui préparaient l’attaque principale en se jetant délibérément sur les obstacles construits pour la défense. Pour dégager la voie à travers les réseaux de barbelés, ils faisaient sauter des explosifs (…) qu’ils portaient sur eux-mêmes. On les nomma “volontaires de la mort” », rapporte François Géré [2003]. L’historien souligne que le thème du combattant suicide n’est pas une nouveauté : des Assassins ismaélites aux 12e-13e siècles aux indépendantistes Tchétchènes d’aujourd’hui, en passant par les brigades iraniennes Bassidje d’adolescents martyrs utilisés pour déminer le terrain face aux armées irakiennes ou les nihilistes russes du 19e siècle… La liste du recours au suicide comme arme est sans fin, et elle ne connaît pas de frontières, qu’elles soient culturelles, religieuses ou sociales.

Le terme kamikaze a connu sa véritable mondialisation à partir des attentats du 11-septembre, comme le rappelle la revue Cultures & Conflits dans l’éditorial de son numéro 63 consacré à la « Mort volontaire combattante » [http://conflits.revues.org/index2086.html]. Ce texte souligne que l’usage contemporain du terme kamikaze en fait un synonyme de « fou fanatique », annonce que l’intention du dossier est justement de lui substituer des appellations moins ambiguës… Et paradoxalement recourt au néologisme « kamikazat », alors que ce terme de kamikaze resurgit dans tous les articles de ce dossier. Ces occurrences multiples montrent bien que le mot est devenu incontournable. Fort intéressant, ce numéro permet de faire l’archéologie « religieuse » des « islamokamikaze » à travers plusieurs articles, et étend son analyse à d’autres exemples, notamment les Sikhs.

Pour qu’il y ait des kamikaze, estime le sociologue Farhad Khosrokhavar [2002], il faut une organisation qui va superviser des gens prêts à se sacrifier pour tenter d’inverser un rapport de force très largement défavorable, le tout en sacralisant une cause qui peut être nationale, comme chez les Tigres tamouls, ou religieuse… « Si l’islam joue aujourd’hui ce rôle, la raison est à chercher dans ce que vivent les sociétés musulmanes. Les problèmes du Cachemire, de la Palestine, de l’Irak, hier de la Bosnie…, ce cumul d’événements explique que l’attentat suicide soit devenu principalement musulman, estime-t-il [entretien avec l’auteur]. Le sentiment d’être soumis à une répression sans fin, une situation sans issue, est souvent primordial. Dans une société réduite au désespoir, l’exercice de la mort sacrée peut contribuer à remettre en cause le statut de dominé, particulièrement dans un monde soumis au règne des médias globalisés. La personne qui tente un attentat suicide dans le cadre d’Al-Qaida va faire la une des journaux, et acquérir une dimension héroïque. Cette promotion de soi se nourrit de la perception qu’il n’y a pas d’autre issue digne, que l’on ne résoudra pas ces problèmes par des moyens classiques, politiques, sociaux ou non violents. »

Nous voici arrivés au dernier ingrédient propre à attiser l’incendie terroriste : la théâtralisation. L’attentat suicide, explique ainsi Mark Juergensmeyer [2003], n’a généralement pas d’efficacité matérielle. Il reflète une lutte qui se joue dans l’imaginaire. La mort en direct frappe aujourd’hui d’inquiétude des gens qui n’auraient aucune raison de s’angoisser sans ces messages relayés par la télévision ou Internet. De là à conclure que l’hyperdéveloppement médiatique à l’échelle mondiale aurait pour corollaire une contagion, dont l’extension nouvelle du domaine sémantique du terme kamikaze témoignerait à sa façon…

CONLAN Thomas D. [2001], In Little Need of Divine Intervention: Takezaki Suenaga’s scrolls of the Mongol invasions of Japan, Cornell University.

PINGUET Maurice [1991], La Mort volontaire au Japon, Gallimard.

OHNUKI-TIERNEY Emiko [2006], Kamikaze Diaries: Reflections of Japanese student soldiers, University of Chicago Press.

GÉRÉ François [2003], Les Volontaires de la mort. L’arme du suicide, Bayard.

KHOSROKHAVAR Farhad [2002], Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Flammarion.

JUERGENSMEYER Mark [2003], Au nom de Dieu, ils tuent ! Chrétiens, juifs et musulmans, ils revendiquent la violence, traduit de l’anglais par Nedad Savic, Autrement.