Histoire écologique de la colonisation

Ce texte est une version raccourcie du chapitre « Géohistoire de la dette écologique » in : DE RUEST Eric, DUTERME Renaud, La dette cachée de l’économie, Les Liens qui libèrent, Paris, mars 2014.

La dette caché de l'économie

Il n’est guère surprenant qu’un des courants de l’histoire globale se focalise sur l’histoire de l’environnement. Cette question, notamment à travers la crise écologique que nous connaissons, ne peut en effet être comprise sans prendre en compte les interconnexions entre les différentes régions du monde, en particulier celles entre les grandes puissances et les pays dits du Sud [1]. De ce fait, comprendre cette crise nécessite de revenir aux débuts de l’intégration mondiale du processus qu’on nomme « mondialisation », à savoir la conquête de l’Amérique par les Européens.

Si l’année 1492 marque un tournant pour l’histoire des peuples du Nouveau Monde, les écosystèmes américains subiront également les effets importants de la colonisation.

L’« échange colombien »

Implicitement, l’idée même qui sous-tendait la colonisation était environnementale : l’objectif principal était l’exploitation de ressources naturelles inexistantes (ou difficilement exploitables) dans les contrées européennes. Fourrures, denrées alimentaires, minerais et ressources énergétiques constituèrent donc (et constituent toujours, dans une certaine mesure) la motivation première de la plupart des entreprises coloniales [2].

Bien évidemment, cette situation entraîna des bouleversements écologiques considérables dans de nombreuses régions de ce qui allait devenir plus tard le tiers-monde. C’est un sujet sur lequel portent depuis peu plusieurs études stimulantes, centrées sur ce que les chercheurs nomment l’« échange colombien ». Cette expression renvoie aux transferts (volontaires ou non) d’une multitude d’espèces bactériologiques, végétales et animales entre des zones géographiques jusque-là séparées, en particulier le Nouveau et le Vieux Monde (notamment l’Afrique par le biais de la traite négrière). Parmi les plus importants de ces transferts, on peut citer ceux d’une série de maladies européennes (grippe, variole, rougeole…) qui décimèrent des millions de gens et conférèrent un avantage déterminant à la domination coloniale, d’animaux tels que les vers de terre, les chevaux et le bétail, ou encore de denrées alimentaires qui devinrent vite des composantes à part entière de l’alimentation de millions de personnes (pomme de terre, tomate, maïs, cacao, haricot, manioc…).

Les effets de l’échange colombien restèrent sans doute largement méconnus des populations concernées à l’époque, mais quelques-uns perçurent rapidement les avantages qu’ils pouvaient en tirer : transmission volontaire de maladies, usage militaire d’espèces animales, et surtout exploitation de ressources nouvellement découvertes. Ce dernier point est fondamental : c’est cela qui va donner un avantage décisif à l’Europe dans son développement économique.

Vers un nouveau monde

Les atteintes à l’environnement se manifestèrent en réalité dès l’arrivée des Européens sur ce continent qui allait devenir l’Amérique [3]. Ainsi, la première terre foulée par les équipages européens, l’île d’Hispaniola, vit rapidement ses forêts disparaître (tout comme sa population) en raison de l’arrivée de chevaux, de bovins et de moutons, inconnus dans ces contrées [4]. Quelques années plus tard, sur la côte Est des futurs États-Unis, l’exploitation agricole par les premiers colons, faisant fi des techniques amérindiennes, contribua également à de profondes modifications des écosystèmes. La monoculture (notamment pour le tabac) et le déboisement au profit des pâturages bouleversèrent à jamais les paysages locaux. Les conséquences ne furent pas qu’esthétiques, puisque ces pratiques entraînèrent un épuisement des sols ainsi qu’une érosion importante.

Mais l’assaut le plus destructeur (à l’époque) contre la nature vint avec l’exploitation de type capitaliste qui accompagna bientôt la colonisation du reste de la planète. Cette exploitation se distinguait de la plupart des relations commerciales des périodes précédentes par le mode de production sur lequel elle reposait. Autrefois, les marchands et autres négociants se contentaient de revendre des marchandises à un prix plus élevé que celui auquel ils se les étaient procurées, souvent sur des marchés différents [5]. C’est donc « en qualité d’intermédiaires commerciaux bien plus que de producteurs de marchandises vendues que les grandes puissances commerciales acquirent des formidables fortunes [6] ». De ce fait, les possibilités de profit dépendaient essentiellement de relations et de réseaux d’approvisionnement, voire d’un contrôle des voies commerciales [7], ainsi que de l’asymétrie de l’information entre des marchés très éloignés les uns des autres [8]. Les bénéfices augmentèrent évidemment de manière drastique avec le pillage des ressources découvertes dans le Nouveau Monde. Mais le problème est que ces ressources s’épuisaient rapidement. Dès lors, c’est tout naturellement que le système des plantations s’imposa [9].

Plantations capitalistes

Une plantation était une exploitation agricole, souvent de grande taille, ayant pour spécificité que les récoltes étaient destinées à l’exportation. Elle appartenait le plus souvent à de riches négociants et bénéficiait ainsi de marges très élevées. Contrairement aux époques précédentes, il y avait bien là un processus de production intensive destinée au marché, ce qui permit une création de richesses importante. Les plantations furent d’autant plus rentables qu’elles employaient sur le continent américain une main-d’œuvre captive, principalement africaine. Si les conséquences humaines de ce système insatiable ont été décrites dans quantité d’ouvrages, ses effets écologiques méritent d’être soulignés et dénoncés.

Au XIXe siècle, Engels pointait déjà la destruction des forêts cubaines par les grands producteurs de café espagnols et la désertification qui résultait de l’exploitation des sols. Il dénonçait « l’attitude immédiate et prédatrice envers la nature de l’actuel mode de production et l’indifférence pour les effets naturels nuisibles de ses actions à plus long terme » [10].

Au sujet de la canne à sucre – l’une des premières monocultures tropicales destinées à l’exportation vers l’Europe –, Eduardo Galeano brosse le tableau suivant : « Le sucre a détruit le Nord-Est du Brésil. Cette région de forêt tropicale a été transformée en savane. Naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. Là où tout avait poussé avec exubérance, le latifundio destructeur et dominateur ne laissa que roc stérile, sol lessivé, terres érodées. […] Le feu utilisé afin de nettoyer le terrain pour les champs de canne dévasta la faune en même temps que la flore : le cerf, le sanglier, le tapir, le lapin, le paca et le tatou disparurent. Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture de la canne [11]»

Dans les siècles qui suivirent, ce schéma, agrémenté de l’imposition des principes capitalistes, se reproduisit dans la majeure partie de l’Amérique du Sud, mais aussi en Asie et en Afrique. La monopolisation des terres par le colonisateur, justifiée « légalement » par le concept de propriété privée, fournit aux Européens les surfaces nécessaires à leurs besoins (et à leur avidité). De la même manière, la mise en place de taxes devant impérativement être payées sous forme d’argent contraignit des populations à travailler leur terre prioritairement en fonction de leur rémunération pour s’acquitter de l’impôt. Dans l’Inde victorienne, des paysans se virent ainsi contraints de mettre en culture des terres marginales et de surexploiter leur lopin pour satisfaire aux demandes du fisc britannique [12]. Par ailleurs, bien souvent « l’introduction de l’impôt en monnaie était destinée à transformer les agriculteurs indépendants en salariés taillables et corvéables à merci dans les plantations [13] ». À cet égard, les colonies de plantation annonçaient les futures usines capitalistes, caractérisées par une production intensive et une main-d’œuvre surexploitée.

Mais, plus que capitaliste, l’expansion commerciale était avant tout fondée sur des monopoles, garantissant aux puissances coloniales la priorité d’approvisionnement et de débouchés. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre l’évolution de la colonisation de l’Inde, où les Britanniques sont passés d’un commerce de comptoirs à la destruction de l’artisanat indien et à l’imposition d’un modèle primo-exportateur de coton aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce type de procédé était d’ailleurs à l’œuvre chez la plupart des grandes puissances, et il a contribué à la désintégration de sociétés et d’écosystèmes entiers. En Indonésie, les marchands hollandais ont ainsi détruit des surfaces importantes d’arbres à cannelle pour faire face à la baisse des prix des épices sur le marché européen, sans considération du fait que les populations tiraient leur subsistance de cette culture [14]. Dans la plus grande partie de l’Amérique du Sud coloniale, on assista à la destruction de la polyculture préhispanique, qui poussa les Indiens vers une spécialisation agricole dictée par les besoins du marché [15].

L’intérêt des puissances coloniales primait donc sur tout le reste, et les conséquences sociales et environnementales pesaient peu face aux perspectives de profit d’une minorité. L’industrialisation européenne et américaine accentua cette tendance, notamment avec la découverte des propriétés du caoutchouc. Utilisé depuis des siècles par les Indiens d’Amazonie (notamment comme imperméabilisant), le caoutchouc fut un des piliers de la révolution industrielle, au même titre que le charbon et l’acier [16]. De nombreuses régions amazoniennes virent se multiplier les plantations d’hévéas, avec pour principal effet la destruction de la forêt tropicale. Ce commerce international contrôlé par une dizaine de firmes européennes [17] fut étendu par la suite à l’Asie et à l’Afrique (notamment au Congo par le roi Léopold II [18]).

L’influence de Ricardo

Dès les prémices de la colonisation, les métropoles capitalistes contraignirent donc les pays du Sud soit à se spécialiser dans des productions agricoles prisées par les consommateurs européens aisés et incultivables en climat tempéré (café, cacao, caoutchouc, coton, canne à sucre…) ; soit à exploiter massivement des sous-sols riches en or, diamant, cuivre, fer, etc., en fonction des besoins du capital. En plus de désintégrer l’économie locale en l’organisant uniquement en vue de l’exportation, l’exploitation massive des ressources naturelles engendra toujours plus de dégâts écologiques – épuisement des sols, vulnérabilité aux éléments nuisibles tels que les maladies ou les insectes, bouleversement des paysages… – qui constituent une partie de la dette écologique.

Ceux qui entendaient profiter de cette situation trouvèrent en David Ricardo (1772-1823) le moyen de se justifier. Selon le père de la théorie des avantages comparatifs (élément clé de la théorie libérale [19]), chaque pays avait intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il possédait l’avantage productif relatif le plus grand par rapport à ses concurrents. Cette spécialisation, qui dépendait du climat, des ressources naturelles ou encore du degré d’industrialisation, permettait alors un gain d’efficacité. En se focalisant sur un certain type de produit et en abandonnant les autres exploitations moins rentables, le pays améliorait sa productivité. Cette vision encouragea une production intensive ne tenant absolument pas compte des limites environnementales. Aux Philippines, à la fin du XIXe siècle, le démantèlement des formes traditionnelles de propriété collective de la terre au profit de monocultures de riz et de canne à sucre entraîna une déforestation rapide, une érosion grandissante, un envasement des cours d’eau, une intensification des inondations et une désertification des basses terres [20]. En Afrique de l’Ouest, à la fin des années 1950, la culture extensive de l’arachide sous la pression des colons français contribua à la dégradation des sols et à l’avancée du désert, notamment en raison de la suppression de la jachère et de la diversité des cultures [21]. Cela fut d’ailleurs dénoncé dès 1945 par l’inspecteur des eaux et forêts du Sénégal, qui affirma que « le poids structurel des cultures d’exportation [était] une des causes de la surexploitation des sols [22] ».

Ces monocultures de rente subsistèrent très souvent après la décolonisation. Au Guatemala, les terres communales consacrées aux cultures vivrières furent ainsi expropriées par le président Justo Rufino Barrios à partir de 1873 et remises gratuitement aux candidats immigrants européens à condition qu’ils s’engagent à planter des caféiers. Dans d’autres pays, comme le Mexique ou le Costa Rica, de grandes entreprises transnationales, telle la United Fruit, reçurent d’immenses concessions destinées à des monocultures. À noter que ces politiques mono-exportatrices concernaient également les ressources minières de nombreux pays du Sud, ressources qui contribuèrent au décollage économique de l’Occident.

Plusieurs décennies après les dernières indépendances, force est de constater que la structure de la plupart des économies du tiers-monde est toujours largement tributaire du secteur primaire et des cultures de rente développées pendant la période coloniale. L’Afrique est emblématique à cet égard : de nombreuses économies y sont dominées soit par l’exportation de cultures agricoles (coton au Bénin et au Mali, café au Rwanda et en Éthiopie, cacao au Ghana…), soit par l’extraction minière (uranium au Niger, bauxite en Guinée, cuivre en Zambie, pétrole en Angola et au Nigeria…), et ce malgré les impacts environnementaux considérables. C’est cela qui conduit certains mouvements sociaux à parler de « dette écologique ».

Renaud Duterme est enseignant en Belgique, actif au sein du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde. Il est notamment l’auteur de Rwanda, Une histoire volée, aux éditions Tribord et de La Dette cachée de l’économie, op. cit.



[1] Nous utilisons l’expression « pays du Sud » dans un souci de facilité, et ce malgré les limites géographiques et économiques de ce concept.

[2] D’aucuns feront remarquer avec raison qu’un objectif civilisationnel habitait également nombre de colons. Mais cet argument servait le plus souvent de prétexte pour cacher les motivations économiques.

[3] Bien entendu, les écosystèmes américains avaient subi l’influence de l’activité humaine bien avant l’arrivée des Européens, comme le montrent les catastrophes écologiques qu’ont connues plusieurs sociétés précolombiennes (voir notamment à ce sujet Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006). Cela dit, l’intégration du continent à l’économie européenne va avoir des impacts sans commune mesure avec ceux du passé.

[4] Notamment en raison de la tendance des animaux à piétiner les jeunes pousses et à s’en nourrir. Voir Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Paris, Albin Michel, 2013, p. 28.

[5] Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme [1985], Paris, Flammarion, 2010, p. 53-60.

[6] Ellen Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2009, p. 132-133.

[7] Les variations des prix de vente dépendaient quasi exclusivement des variations des prix d’achat.

[8] Kenneth Pomeranz, The Great Divergence, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 112.

[9] Christian Vandermotten, La Production des espaces économiques, Bruxelles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2010, p. 276.

[10] Cité par LÖWY Michael, Ecosocialisme, Mille et une Nuits, Paris, 2011.

[11] Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Plon, 1981.

[12] Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2006, p. 335.

[13] Ibid., p. 224.

[14] Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Paris, 10/18, 1962, t. 1, p. 133-134.

[15] Marc Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme, Paris, Hachette Littératures, 2003, p. 198.

[16] Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, op. cit., p. 286.

[17] Ibid., p. 292-293.

[18] Voir notamment Lucas Catherine, Promenade au Congo, Bruxelles, Aden, 2010.

[19] Voir notamment Éric Toussaint, Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Mons, Éditions du Cerisier, 2010.

[20] Mike Davis, Génocides tropicaux, op. cit., p. 217.

[21] René Dumont, Pour l’Afrique, j’accuse, Paris, Plon, 1986, p. 30-31.

[22] Christophe Bonneuil, Céline Pessis, Sezin Topçu (dir.), Une autre histoire des Trente Glorieuses, Paris, La Découverte, 2013, p. 143.

L’axe du monde

Je tiens à remercier vivement Hélène et Mathieu pour m’avoir permis de travailler aux antipodes, dans les archives de la Sarthe.

« L’Europe est atteinte d’un mal qu’elle soupçonne à peine ou plutôt qu’elle ne veut pas voir, de peur d’être trop effrayée […]. Qu’est ce mal ? N’est-ce pas la vieillesse tout simplement ? Non, ce n’est pas vieillesse seulement ; c’est la fatigue, le résultat du surmenage d’abord et de la concurrence ensuite. L’Europe a trop vécu depuis cinquante ans. Elle a développé sa production outre mesure, sacrifié son agriculture à son industrie, donné à son activité un tel essor qu’elle s’est mise sur le pied d’approvisionner de ses marchandises le monde entier. Elle a inventé la vapeur, supprimé les distances et s’est imaginé qu’elle serait seule à bénéficier de ces progrès qui l’ont grisée. » [1]

Le déclin de l’Europe, telle est l’inquiétude de Paul d’Estournelles dans un article paru dans La Revue des Deux mondes en 1896, et intitulé « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux ». Avant, donc, Albert Demangeon, auteur, en 1920, du Déclin de l’Europe. Et Jean-Baptiste Arrault, dans sa thèse, avait bien raison d’affirmer que « le premier XXe siècle, même avant 1914, peut être analysé, et nous avons commencé à le faire, comme une période de crise pour l’Europe » [2].

Paul d’Estournelles, qui occupa diverses fonctions diplomatiques entre 1876 et 1895, abandonna son poste au Quai d’Orsay pour s’engager dans la politique et en 1896, au moment où il publia cet article, il venait juste d’être élu député de la Sarthe. Il continua cependant de se préoccuper des relations internationales, notamment des tensions suscitées par les colonisations, et s’engagea en faveur de la paix mondiale, ce qui lui valut de recevoir le prix Nobel en 1909 avec Auguste Beenaert, autre membre de la Cour internationale d’arbitrage [Pavé 2007].

Une région, en particulier, retenait son attention : l’Extrême-Orient, où les puissances, européennes et non européennes, s’entrechoquaient. Il s’abonna à l’Argus de la presse, qui effectuait une veille éditoriale, et accumula ainsi de très nombreuses coupures de journaux concernant « le péril jaune », selon l’expression en vogue à l’époque (cf. par exemple l’ouvrage de Vambéry, 1904). Ces informations nourrissaient ses réflexions, qu’il exprimait dans ses discours à la Chambre, dans des articles, des conférences, ainsi que dans une riche correspondance. L’ensemble de cette masse documentaire se trouve aujourd’hui dans onze cartons étiquetés « le péril jaune », et conservés aux Archives départementales de la Sarthe. Le fond a constitué la base de la thèse de François Pavé, soutenue en 2011.

Parmi ces papiers, un a retenu mon attention. Court, le texte ne présente à vrai dire que peu d’originalité, mais il n’est pas sans intérêt, surtout dans un cadre scolaire, pour saisir une vision européenne du Monde au tournant des 19e et 20e siècles (cf. en annexe).

L’auteur, Anatole Leroy-Beaulieu, professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à l’École libre des sciences politiques, livre ici un article dans une revue nouvelle qui semble n’avoir que peu duré : 32 numéros répertoriés à la BnF, de novembre 1901 à mars 1903 (Notice). Il s’agit là du premier numéro, et on peut noter que l’auteur se réjouit d’une telle publication :

« Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe. » [3]

La connaissance doit servir la colonisation. L’antienne, connue, est aujourd’hui au cœur de la critique postcoloniale.

De ce point de vue, le découpage du Monde est très classique. Dès le titre, Anatole Leroy-Beaulieu adopte une vision par grandes entités spatiales : l’Asie, l’Europe, et plus loin dans l’article : l’Amérique, l’Afrique. On soulignera cependant l’usage ancien de la notion de « continent », car pour lui, l’Asie, l’Europe, l’Afrique sont bien des « parties du monde » et forment une seule masse terrestre, le « Vieux Continent » – ce qui ne correspond plus tout à fait à l’usage actuel. À l’intérieur de l’Asie, il distingue une région orientale, l’Extrême-Orient, nom qui a été forgé au début du 19e siècle, mais qui ne s’est alors imposé qu’assez récemment [Capdepuy 2008, Pelletier 2011]. À ce pavement se superpose un découpage racial lui aussi très banal pour l’époque : l’homme blanc, l’homme jaune, l’homme noir. Les disjonctions entre les deux structures sont évidentes, mais sont gommées. Contrairement à ce que suggère la dernière phrase par exemple, il n’y a pas coïncidence entre Europe et homme blanc, entre Asie et homme jaune. Quoi qu’il en soit, la combinaison aboutit à une géographie des civilisations où les différences sont essentialisées et naturalisées.

Pourtant, le propos est sans doute moins caricatural qu’il pourrait y paraître à première lecture. Il y a dans le texte d’Anatole Leroy-Beaulieu une mise en garde, l’hégémonie européenne, éclatante au terme du 19e siècle, n’est pas acquise définitivement :

« Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage. » [4]

L’auteur alerte. Le racisme ordinaire pourrait masquer aux yeux des Européens les évolutions mondiales, qu’on pourrait résumer par le terme de mondialisation. Certes, le mot n’existe pas encore, mais l’adjectif « mondial » commence à se répandre [Capdepuy, 2011] ; et c’est bien un globe mondialisé que décrit Anatole Leroy-Beaulieu en introduction à son article :

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés. » [5]

Trois caractéristiques majeures, évoquées par l’auteur, permettent de préciser sa conception du processus de mondialisation.

1) Il constate l’intégration de l’humanité globale dans un seul et même espace, que les géographes ont pris l’habitude depuis les années 1980 de désigner par le mot « Monde », avec une majuscule. On pourrait sans doute contester l’assertion d’Anatole Leroy-Beaulieu sous prétexte que les régions polaires restent des blancs de la carte à l’époque et qu’il existe encore des peuplades inconnues au cœur des forêts équatoriales, mais cela reste marginal.

2) Il pose la question de l’uniformisation civilisationnelle. Le mot « civilisation » apparaît dans l’article dans sa double acception : d’une part, l’auteur considère qu’il existe plusieurs civilisations, au sens de cultures (« la civilisation progressive de l’Europe » et « la civilisation stationnaire de la Chine ») ; d’autre part, il sous-entend qu’il n’existe qu’une seule civilisation, qu’un seul progrès (« au point de vue de la civilisation générale »). Il semble assez évident par ailleurs qu’aux yeux de l’auteur, l’Europe ouvre la voie de la Civilisation, est « le monde civilisé ». Celle-ci se caractériserait avant tout par l’industrialisation.

3) Cependant, la civilisation industrielle, en se diffusant, échappe à l’Europe, se déseuropéanise :

« À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. » [6]

Trois foyers de puissance peuvent dores et déjà être distingués : l’Europe, l’Amérique, le Japon – ce qui préfigure ce qu’on a pris l’habitude de désigner depuis 1985 sous le nom de « Triade », quoique son inventeur y entendait autre chose [Ohmae, 1985].

On retrouve ainsi une dialectique aperçue par d’autres, notamment Élisée Reclus [cf. le billet sur « L’hégémonie de l’Europe »]. La mondialisation est un processus d’intégration et de diffusion à partir d’un centre qui débouche sur un monde polycentrique. À partir de ce constat, une question se pose pour Anatole Leroy-Beaulieu, c’est celle de la Chine. S’il advenait que la Chine connaisse le même processus de modernisation que le Japon, le Monde en serait profondément impacté :

« Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? » [7]

C’est ce que résume la phrase introductive : « L’axe du monde se déplace. » L’expression est porteuse d’un discours métahistorique qui trouve son origine dans le thème médiéval de la translation imperii, qu’on trouve développé par exemple sous la plume de C. de Varigny :

« L’axe du monde se déplace. Une force inconnue, un courant irrésistible l’entraîne vers l’ouest. Sortie des hauts plateaux de l’Asie centrale, la civilisation a, dans ses étapes successives, constamment progressé vers l’Occident. […] De Balbek et de Palmyre, de Ninive et de Babylone, d’Ecbatane et de Thèbes aux cent portes, il ne reste que des ruines abandonnées. La civilisation est passée là, elle s’y est arrêtée, puis a repris sa marche vers l’Occident. Athènes, Rome, ont ensuite été ses capitales comme le sont aujourd’hui Paris, Londres et New York, comme le sera demain peut-être San Francisco, la reine du Pacifique. » [8]

Mais certains anticipent, voient déjà, au-delà de l’Amérique, l’Asie orientale émerger. L’enjeu est donc l’hégémonie mondiale et le risque pour Anatole Leroy-Beaulieu que l’Europe perde son rang est lié au facteur travail. Les avancées, qu’il juge cependant nécessaires, en faveur de l’amélioration du sort de classe ouvrière pourraient à terme nuire à la position de l’Europe.

« C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence. » [9]

Mais pour Paul d’Estournelle, le risque est d’avantage dans la guerre qui pourrait ravager l’Europe :

« Mais si je n’exagère le danger, il mérite cependant qu’on y réfléchisse, et qu’on en parle, car il existe et il explique, oui, la concurrence qui menace 1’Europe explique tous ses embarras, son malaise, les maux dont elle souffre ; et c’est déjà beaucoup que de s’en rendre compte ; et cette conviction seule peut apaiser bien des colères, mettre fin à bien des conflits.

Et non pas des conflits seulement d’ordre intérieur ; j’ai montré le parti que nos rivaux lointains tiraient de nos divisions, de nos grèves, mais je n’ai pensé qu’à leur concurrence en temps de paix. Avec quels avantages bien autrement grands ne s’exercerait-elle pas en temps de guerre ! S’ils profitent de nos querelles de famille, s’il suffit d’une révolte de mineurs éclatant en Angleterre pour qu’aussitôt la production et la vente des charbons japonais prenne un essor nouveau et ravisse à l’Europe les marchés qu’elle avait créés à grands frais, que serait-ce le jour où nos ouvriers au lieu de se mettre par milliers en grève sur quelques points, cesseraient partout par millions de travailler pour aller rejoindre leurs régiments ; le jour où la production de l’Europe, arrêtée subitement, laisserait le champ libre, grand ouvert, à des concurrents attentifs et tout prêts à prendre la place ! La guerre finie, les ouvriers européens trouveraient plus difficilement que jamais de l’ouvrage ; l’industrie européenne se verrait fermer un grand nombre des débouchés qui lui restent à l’étranger. Le lendemain de la guerre serait pire peut-être que la guerre elle-même ; et c’est une raison de plus pour que ceux qui pourraient d’un mot la déchaîner et qui la préparent au prix des plus écrasants sacrifices s’attachent en même temps à la prévenir ; pour qu’ils comprennent peut-être ce qu’il y aurait de noble et de grand à vouloir la rendre impossible. Et c’est pourquoi l’Europe, toute l’Europe, malgré tant de difficultés, tant de complications qui la tourmentent, n’a jamais si ardemment et sincèrement désiré la paix ; parce que la guerre ne serait pas seulement la guerre, mais le commencement de temps nouveaux, impénétrables et dont l’obscurité nous fait reculer. C’est pourquoi aussi une responsabilité bien lourde devant l’histoire pèsera sur ceux qui n’auront pas craint d’attrister cette paix, de la rendre sombre et précaire pour satisfaire d’injustes et de malheureuses ambitions. » [10]

Bibliographie

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de Varigny C., 1886, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, pp. 168-192.

Notes

[1] Paul d’Estournelles de Constant, 1896, « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, p. 651]

[2] Jean-Baptiste Arrault, 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, p. 443.

[3] Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, p. 5.

[4] Ibid., p. 8

[5] Ibid., p. 3

[6] Ibid., p. 3 – à noter l’usage des guillemets pour un adjectif qui n’est pas encore totalement familier.

[7] Ibid., p. 6

[8] C. de Varigny, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, p. 168.

[9] Anatole LEroy-Beaulieu, art. cit., p. 7.

[10] Paul d’Estournelles, art. cit., p. 686.

Annexe

Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés.

À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. Les peuples qui veulent conserver leur rang dans le monde sont tous contraints de regarder au loin, par delà les vagues de 1’Océan et par dessus les dunes de sable du désert. Cette nécessité ne s’impose pas seulement aux quatre ou cinq grande puissances qui se disputent l’hégémonie politique ; elle s’impose, presque également, à tous les peuple, grands ou petits, anciens ou récents, qui aspirent à la fortune et qui veulent devenir ou demeurer de peuples riches. C’est, en effet, une question de bien-être ou de richesse, autant qu’une question de puissance. Pas plus à l’économiste qu’au politique, il n’est permis de s’enfermer dans les frontières d’un seul État, si étendues soient-elles. Industrie, finances, commerce, marine, les intérêts essentiels de l’Europe débordement de tous côtés l’Europe. L’avenir des nations européennes n’est plus dans notre étroite Europe. Il est au loin, sur les mers et sur les continents neufs ou en train de se renouveler, au contact de notre civilisation.

L’avenir de l’Europe et des peuples européens, il est surtout dans les deux parties du monde qui forment, avec l’Europe, notre ancien continent et qui sont, en quelque sorte, les dépendances naturelles de l’Europe civilisée, qui ouvrent, en tous cas, à l’activité européenne, depuis longtemps à l’étroit, un double et immense champ d’action.

L’Asie et l’Afrique, les efforts et les rivalités, peut-être les luttes et les conflits pour leur colonisation ou pour leur exploitation, seront, au siècle nouveau, les principaux soucis de la politique et de la diplomatie de l’Europe, que l’envahissante ambition de la grande République américaine menace déjà d’évincer du Nouveau Continent. Heureuse encore l’Europe si la grandissante concurrence du jeune colosse américain ne vient lui ravie ou lui disputer l’hégémonie politique ou économique de l’orient de notre Vieux Continent !

Asie et Afrique sont les deux mondes sur lesquels tous les esprits soucieux de l’avenir de l’Europe doivent sans cesse tenir les yeux fixés.

Aise et Afrique, disons-nous ; l’une ne doit pas faire oublier l’autre. Si grande que soit pour l’Europe, pour la France en particulier, l’importance du continent noir, l’Afrique ne saurait nous faire négliger la vieille Asie.

Si vaste qu’elle soit cette massive Afrique, si riche qu’elle semble en fécondes terres tropicales et en métaux de toutes espèces, quelques trésors cachés que puissent nous réserver ses déserts, elle est bornée et pauvre en regard de l’énorme continent asiatique.

Comparée à l’Asie et aux multitudes humaines qui se pressent dans l’Inde, en Chine, au Japon, l’Afrique semble vide. Et si l’on oppose les races et les peuples qui habitent les deux continents, la supériorité de l’Asie comme réservoir de forces matérielles ou intellectuelles ressort encore plus clairement.

Que l’on se place au point de vue économique, ou au point de vue de la civilisation générale, il faudra des générations, ou mieux, i1 faudra des sièc1es, pour que 1’homme noir puisse entrer en compétition avec l’homme jaune, et l’Afrique rivaliser de population ou de richesse avec 1’Asie.

Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe.

La rencontre, pour ne pas dire le choc de la civilisation progressive de l’Europe et de sa remuante démocratie avec la civilisation stationnaire de la Chine, figée dans ses coutumes trente ou quarante fois séculaires, sera peut-être regardée par nos arrière-neveux comme le plus grand événement de l’histoire de la planète. Qu’adviendra-t-il de cette rencontre de deux mondes si différents ? Quels en seront les résultats pour la Chine et pour l’Europe ? Dans quelle mesure le Chinois saura-t-il et voudra-t-il s’approprier les éléments essentiels de notre civilisation occidentale ? Et quels seront pour l’Europe et pour l’Amérique, pour nos sociétés modernes ct pour nos marchés occidentaux, les conséquences ou les contrecoups de l’ouverture de la Chine, c’est là, j’ose le dire, à l’heure actuelle la question capitale de l’évolution humaine.

La “Rénovation de l’Asie”, selon le titre du livre de mon neveu Pierre Leroy-Beaulieu, tel est le problème qui se dresse devant nous, problème dont personne, ni e savant, ni le politique, ni l’économiste, ni l’ouvrier dans son atelier, ni le moine lui-même dans sa cellule, peuvent se désintéresser, car la solution en importe également à la science, à la politique, à l’industrie, à la religion, et personne ne peut en mesurer d’avance les répercussions matérielles ou morales.

Cette rénovation de l’Asie, qu’a spontanément inaugurée le merveilleux développement du Japon, par qui et pour qui se fera-t-elle ? Par quelles mains ? Sera-ce par des mains européennes, des mains américaines, des mains asiatiques ? La tâche sera-t-elle partagée entre plusieurs puissances, et la France saura-t-elle en prendre sa part ? Comme l’œuvre est énorme et qu’elle sera de longue haleine, avec quels concours matériels ou intellectuels, avec quel maîtres ou quels précepteurs, grâce à quelles règles et à quelles méthodes pourra-t-elle s’effectuer ? Quels bénéfices en pourront retirer la France, l’Europe, le Monde ? Quelles appréhensions en peuvent concevoir notre race blanche et notre humanité occidentale ? Autant de questions d’une importance considérable, qui ne peuvent être tranchées a priori, qui ne sauraient être résolues que petit à petit, par l’étude patiente et scrupuleuse des faits.

L’Extrême-Orient, la Chine en particulier est le grand sphinx dressé en face du XXe siècle. Penseurs et politiques, voyageurs et missionnaires scruteront longtemps sa face jaune et muette avant de lui dérober son secret. Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? Nous l’ignorons, comme l’ignorent les Chinois eux-mêmes.

L’Extrême-Orient sera-t-il pour l’Europe, une élève docile et un client fidèle, ou bien se montrera-t-il pour nous un hardi rival et un dangereux concurrent ? Les esprits les plus sagaces ne peuvent en décider ; nos yeux ne sauraient percer le mystère chinois, ni s’en détourner.

Une seule chose est hors de doute ; qu’il s’ouvre ou non à notre influence, à nos idées, à nos doctrines, à nos sciences occidentales ; qu’il sache maintenir son indépendance, renouveler ses ressources et concentrer ses forces, qu’il parvienne à acquérir une puissance en proportion de sa masse ; ou, au contraire, qu’il s’en aille peu à peu en morceaux, qu’il tombe sous la domination directe ou indirecte de l’Europe, de l’Amérique ou du Japon, les destinées de l’Empire Chinois importent à tout le monde civilisé, ou mieux à l’humanité entière.

Que nous le voulions ou non, notre sort, à nous occidentaux, dépendra pour beaucoup du sort de l’Extrême-Orient. L’homme blanc et l’homme jaune, définitivement mis en contact, se tiendront de plus en plus dans une dépendance mutuelle.

Ce n’est pas seulement la puissance et la richesse des nations européennes qui sont intéressés à révolution de la vieille mère Asie ; ce n’est pas seulement ce qui préoccupe le politique, le philanthrope ou le patriote ; c’est l’ensemble même des conditions d’existence des peuples civilisés.

Notre Europe est aujourd’hui dominée par 1e noble souci du relèvement des classes ouvrières. Philosophes et politiques, industriels et ouvriers sont d’accord pour mettre les questions sociales au premier rang de leurs préoccupations. Les syndicats, qui revendiquent bruyamment la journée de huit heures, le salaire minimum et les retraites ouvrières croient n’avoir à compter qu’avec les naturelles résistances des patrons et les habituelles indécisions des gouvernements.

Ils n’imaginent pas que le jour approche où l’Europe et 1’Amérique industrielles auront à compter avec un facteur nouveau, avec l’Extrême-Orient et avec l’homme jaune. Ce n’est pas là une des moindres questions que soulèvent l’ouverture de la Chine et l’incorporation de l’Extrême-Orient à la sphère d’activité du monde civilisé. Jusqu’ici l’Européen, l’homme blanc n’a nulle part rencontré de peuples ou de races qui puissent lui disputer le sceptre de l’industrie et l’hégémonie du travail. En sera-t-il longtemps de même ? Cette suprématie de la race blanche, qu’elle doit en grande partie à son énergie et à son labeur, l’Europe moderne et l’ouvrier contemporain sauront-ils la conserver ? Il nous faut l’espérer ; mais peut-être ne sera-ce pas sans luttes.

C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence.

Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage.

L’Asie ne sera pas seulement pour notre industrie et pour notre commerce un vase champ d’expansion ; elle sera, tôt ou tard, une concurrente. Aussi pouvons-nous affirmer, que politiques ou économistes, sociologues ou socialistes, tous les hommes que préoccupent les transformations sociales du monde contemporain doivent tenir les yeux ouverts sur l’évolution de l’Extrême-Orient. Ce qui est en question, sur les plages des mers de la Chine et du Japon, ce n’est pas seulement l’avenir de l’Asie et de l’homme jaune, c’est, à bien des égards, l’avenir même de l’Europe et de l’homme blanc. »

De l’européocentrisme dans la nomenclature des océans, et de la Révolution française

Il a beaucoup été question de l’invention des continents, un peu moins des océans. Un article coécrit avec Christian Grataloup, à paraître cette semaine dans le dernier numéro de Monde(s), entend corriger cela. Toutefois, un point évoqué à l’intérieur de celui-ci m’a semblé mériter un petit éclairage complémentaire dans la perspective de l’histoire globale.

Monde(s)

Figure 1. Monde(s), n°3, « Invention des continents », sous la direction d’Isabelle Surun et de Hugues Tertrais

Pour faire droit, rappelons simplement que le découpage de l’espace maritime qui fait de la Terre une « planète bleue » repose essentiellement sur une convention, même si on pourra contester que celle-ci n’est pas purement nominaliste et prend appui sur des éléments bien réels. Cette convention tient aujourd’hui en un livre, publié par l’Organisation hydrographique internationale, dont la troisième et dernière édition remonte à 1953, et dont la nouvelle mouture en préparation ne devrait guère changer le système global. On compte actuellement cinq océans : l’océan Atlantique, l’océan Indien, l’océan Pacifique, l’océan Arctique et l’océan Austral – sept pour être précis, l’océan Atlantique et l’océan Pacifique étant divisés en deux par l’équateur. Or ce Pentateuque aquatique trouve sa constitution à la fin du 18e siècle, lors de la Révolution française.

Ce siècle fut celui des grandes explorations dans les mers du Sud : Bougainville, Cook, La Pérouse… Moins connue est la circumnavigation réalisée par Étienne Marchand à bord du navire « La Solide » entre 1790 et 1792. Cet oubli s’explique sans doute par les motifs de cette entreprise. Initialement, il ne s’agissait nullement d’une de ces grandes expéditions scientifiques comme celles menées par les marins susnommés. Son but était beaucoup plus mercantile. Le projet était de s’approvisionner en fourrures de loutres de mer et autres animaux, auprès des Indiens de la baie de Nootka (Nord-Est de l’Amérique), de revendre celles-ci en Chine et de revenir en France avec un chargement de thé, de soie et de porcelaine. Ce qui rappelle, si nécessaire, la place de la Chine dans le commerce mondial au 18e siècle (cf. le billet de la semaine dernière sur La Chine et le Monde), et le problème de la balance des paiements auquel étaient confrontés les Européens. Les commerçants marseillais voulaient imiter les marchands anglais qui commençaient tout juste à s’implanter dans la région au détriment des Espagnols (affaire de Nootka, 1790).

Le Solide

Figure 2. Expédition du Solide (Cliquez pour agrandir)

Sur le plan commercial, l’expédition française fut un échec. La concurrence des marchands anglais, l’accord signé entre Catherine II et l’empereur de Chine accordant l’exclusivité de l’importation de fourrures aux Russes, la Révolution française rendaient le contexte trop difficile. En revanche, le voyage aboutit à l’écriture de quatre volumes au contenu scientifique non négligeable, ce qui peut justifier de classer finalement ce voyage avec les précédents. C’est un passage du quatrième volume qui a retenu mon attention.

On connaît l’œuvre de la Révolution française en matière de redéfinition des cadres spatio-temporels, on sait moins que celle-ci s’étendit aux étendues océaniques et à la question de leur dénomination. Charles Pierre Claret, comte de Fleurieu, ancien ministre de Louis XVI, participa à l’expédition menée par Étienne Marchand. Devenu simple citoyen, il fut membre du Bureau des longitudes créé en 1795. Or, en 1799, Fleurieu proposa une nouvelle nomenclature hydrographique du globe, qui, après examen, fut acceptée et proposée comme nouveau référentiel :

« Le citoyen Fleurieu, membre du bureau des longitudes, ayant accompagné d’une Carte générale, la relation qu’il publie du Voyage de Marchand, navigateur marseillais, autour du Monde, a changé, dans cette carte, la division hydrographique du globe, et la nomenclature générale et particulière de l’hydrographie.

Un mémoire détaillé accompagne la relation : le citoyen Fleurieu y expose les motifs qui ont décidé les changements qu’il s’est permis.

Le bureau des longitudes, après avoir entendu la lecture du mémoire, a cru devoir nommer les citoyens Méchain, Bougainville et Buache, commissaires pour l’examiner et lui en rendre compte : et, d’après le rapport des commissaires, le bureau des longitudes approuve les changements proposés par le citoyen Fleurieu.

Il est de toute évidence que l’ancienne division hydrographique est inexacte, incomplète, et induit en erreur par son expression même. La nouvelle donne une vision juste, claire, et présente à tous les peuples, quelque position qu’ils occupent sur le globe, des dénominations également exactes.

A l’égard des changements qui regardent les terres inconnues aux anciens, et donc la découverte est due à la navigation moderne ; ces changement ont le mérite de rendre à chacun des découvreurs ce qui lui est dû. […]

En conséquence, le bureau des longitudes invite les géographes et les professeurs d’hydrographie à prendre en considération et la nouvelle division hydrographique et les autres changements qui enrichissent la carte du citoyen Fleurieu. »[1]

En quoi consiste cette révolution de la toponymie océanique ? Au 18e siècle, l’usage était encore fréquent de parler d’« océan Occidental », d’« océan Oriental » ou d’« océan Septentrional », conformément à la vision antique d’un Océan unique découpé en fonction des points cardinaux. Mais ceci n’avait évidemment de sens que par rapport à l’Europe. Certes, d’autres noms existaient : « mer Atlantique », « mer Éthiopique » (pour l’Atlantique Sud ou bien l’océan Indien), « mer des Indes », tous trois issus de la géographie grecque, et « mer Pacifique » ou « mer du Sud », inventés au début du 16e siècle, mais l’usage restait confus. Néanmoins, parler d’« océan Occidental » pour désigner l’Atlantique alors que cet océan se trouvait à l’est de l’Amérique pouvait apparaître absurde et c’est bien ce qu’écrivait déjà Edward Wells en 1706 :

 « Le globe terraqué est composé de deux grandes parties, la terre et la mer. Je dois commencer par la description de cette dernière, car elle englobe et délimite la première.

La mer a été distinguée par les Anciens en fonction des quatre coins du monde, en océans septentrional, méridional, oriental et occidental. Et bien que cette même distinction pourrait encore servir, un autre continent, entre-temps, a été découvert à côté de celui-ci connu depuis longtemps, et situé de telle façon que le vieil océan Occidental est son océan Oriental, et vice versa ; aussi, pour éviter toute ambiguïté, semble-t-il plus commode d’appeler la mer située entre la côte Ouest du Vieux Continent et la côte Est du Nouveau Continent, océan Atlantique, nom tiré du célèbre Mont Atlas sur la côte la plus occidentale de Afrique, et donné par les Anciens eux-mêmes pour autant qu’ils connaissaient l’océan Occidental. »[2]

Cette critique ne semble guère avoir été entendue, et il fallut donc attendre la fin du siècle et le mémoire de Fleurieu pour qu’elle trouve de l’écho.

 « Mon premier objet a été de ramener la division hydrographique, la division des mers, à des principes pris dans la nature, et de réformer les qualifications, les désignations, les dénominations vicieuses, que le hasard des circonstances, une prédilection de territoire, et le plus souvent l’ignorance, ont fait imposer aux différentes portions de la grande masse des eaux. »[3]

 « Les Européens qui ont tout fait à cet égard, ont rapporté tout à l’Europe ; et, selon eux, le Monde entier doit aboutir à ce centre : ainsi, ils ont appelé Océan Occidental, la partie de l’Océan qui est situé à l’occident par rapport à l’Europe. Mais depuis qu’à l’occident de cet Océan, il existe à notre connaissance une autre terre ; depuis que l’Europe et l’Afrique y ont successivement versé une partie de leur population ; exigerons-nous des hommes qui l’habitent, qu’ils donnent le nom d’Océan Occidental, d’Océan où le soleil se couche [Sol occidens], à la Mer où ils voient le soleil se lever [Sol oriens] ? »[4]

Fleurieu balaie vigoureusement cet européocentrisme entaché d’erreurs pour adopter un point de vue qu’il souhaite global :

 « Le géographe ne doit appartenir ni à un continent ni à l’autre ; il doit, pour ainsi dire, planer sur le globe, et, en le voyant tourner au-dessous de lui, attacher à chaque partie de l’Océan qui environne de ses eaux les deux masses terrestres, des dénominations qui puissent convenir également aux situations de toutes les contrées, et à tous les peuples de la Terre. Effaçons donc sans ménagement, des noms que l’ignorance, le hasard, les circonstances, le préjugé territorial, ont introduits ; des noms que le temps et l’habitude semblaient autoriser, mais que ni l’habitude ni le temps, qui ne justifient pas ce qui est absurde et incongru, ne peuvent avoir consacrés de manière à les rendre indélébiles. »[5]

La posture apparaît si radicale qu’il serait presque tentant de la qualifier anachroniquement de « post-moderne ». Cependant, sur la table rase d’une géographie hypercritique, quelle carte dessiner ? Fleurieu opère avec méthode et en revient aux concepts scientifiquement définis. Il constate ainsi qu’il n’y a qu’un seul océan et que deux continents :

 « Quand on considère le globe terrestre sous un point de vue général, on voit que la portion de sa surface qui fut destinée à être l’habitation des hommes, est partagée en deux continents, en deux grandes îles, dont l’une comprend dans ses limites, l’Europe, l’Asie et l’Afrique, et l’autre présente les deux Amériques liées par un isthme étroit qui résiste à l’action continue des eaux : je ne parle pas des îles formées en groupes ou éparses, qui se trouvent jetées dans les intervalles ; ce ne sont pas des limites de l’Océan […]. »

« L’Océan est un, universel ; ses eaux, d’un pôle à l’autre, et sur toute la circonférence du globe, se communiquent et se maintiennent en équilibre. »

« Le globe terrestre ne présente proprement que deux îles et un océan »[6]

Fleurieu finit donc par considérer que ces deux grands continents constituent un cloisonnement de l’océan mondial et qu’il y a donc deux océans. L’un est l’océan Atlantique. L’autre, Fleurieu refuse les termes de « mer du Sud » et de « mer Pacifique », jugés impropres, et propose de l’appeler Grand Océan. Il englobait dans ce dernier l’océan Indien, qu’il préférer désigner comme le grand golfe de l’Inde. Enfin, au Nord et au Sud, il adopta les cercles polaires pour distinguer un océan glacial Arctique et un océan glacial Antarctique.

Fleurieu_1798_Carte hydrogaphique

 Figure 3. Carte hydrographique réalisée par Beautemps-Beaupré, An v, d’après la nomenclature de Fleurieu (BnF)

Fleurieu concluait son mémoire avec une certaine note de scepticisme, doutant que sa nomenclature soit reprise.

 « La défaveur que porte avec soi l’idée d’une innovation, surtout quand elle attaque des dénominations que le temps semble, en quelque sorte, avoir consacrées, s’est si souvent offerte à ma pensée dans le cours du long examen auquel je me suis livré, que j’aurais hésité à proposer mes idées, si la nécessité d’une réforme ne se faisait péniblement sentir à celui qui, occupé de l’histoire des navigations, promène sans cesse ses regards sur la surface de ces plaines liquides dont l’homme, ambitieux d’accroître son domaine, osa tenter de franchir et franchit l’immense étendue. Il est si rare de combattre avec succès un usage enraciné ! Si cependant on veut considérer que je n’ai fait , pour ainsi dire , que remettre chaque chose à sa place; peut-être ne sera-t-on point arrêté par l’idée d’une innovation qui n’est qu’en apparence ; peut-être n’y verra-t-on qu’une réforme naturelle, nécessaire pour se mieux entendre en géographie, pour s’entendre partout et toujours. J’ose croire que, si la force de l’habitude peut céder à la raison, les géographes des différentes nations seront amenés, du moins insensiblement, à adopter une division et une nomenclature hydrographiques qui, n’étant celles d’aucun temps, d’aucun pays, d’aucun peuple, en particulier, conviennent également à tous les peuples, à tous les pays, à tous les temps, et doivent être invariables, comme les principes qui leur servent de fondements. »[7]

L’œuvre de Fleurieu fut le point de départ de nombreux débats au cours du 19e siècle, mais surtout, au regard de cet horizon d’une géographique universelle qui serait de nulle part, on ne peut constater que la remise en question par Fleurieu de l’européocentrisme ne lui permet pas réellement de s’en échapper. La nature comme référence absolue et débarrassée de tout prisme culturel est une utopie. Reste donc la convention, ce qui fut l’objet des discussions de la commission réunie à Londres en 1845, de la conférence hydrographique internationale de 1919, puis du Bureau hydrographique international fondé en 1921, et devenu par la suite l’Organisation hydrographique internationale.

Au-delà, l’absence de solution sub speciae eternitatis ne doit pas étouffer la radicalité de la critique qui doit sous-tendre l’écriture de toute histoire globale et qui donne toute sa légitimité à une entreprise de métahistoire et de métagéographie comme mise à nu des implicites, narratifs ou naturalistes.

 

Bibliographie

Voyage autour du Monde, pendant les années 1790, 1791, et 1792, par Étienne Marchand, Paris, Imprimerie de la République, 1800, 4 vol.

Christian Grataloup, 2009, L’invention des continents. Comment l’Europe a découpé le Monde, Paris, Larousse.

Christian Grataloup et Vincent Capdepuy, 2013, « Continents et océans : le pavage européen du globe », Monde(s), n° 3, pp. 29-52.

Martin W. Lewis et Kären E. Wigen, 1997, The Myth of Continents. A Critique of Metageography, Berkeley, University of California Press.

Olivier Serret, « L’océan mondial de la planète bleue », M@ppemonde, n° 97, 2010.

Edward Wells, 1706, A Treatrise of Antient and Present Geography, Londres, A. & J. Churchill.

 


Notes

[1] « Extrait du procès-verbal des séances du bureau des longitudes du 14 ventôse, an VIII de la République » in : Voyage autour du Monde, pendant les années 1790, 1791, et 1792, par Étienne Marchand, Paris, Imprimerie de la République, 1800, Vol. 4, n.p.

[2] Edward Wells, 1706, A Treatrise of Antient and Present Geography, Londres, A. & J. Churchill, p. 13.

[3] Charles Fleurieu, « Observations sur la division hydrographique du globe et changements proposés dans la nomenclature générale et particulière de l’hydrographie », in : Voyage autour du Monde, op. cit., Vol. 4, p. 2.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 8.

[6] Ibid., pp. 8-9

[7] Ibid., p. 73

La grammaire des civilisations

À l’occasion de récents débats radiophoniques, sur France Culture et sur Radio Goliard[s], une référence est revenue : la Grammaire des civilisation de Fernand Braudel, modèle d’un enseignement géohistorique et d’histoire globale.

On le sait, l’ouvrage aujourd’hui connu sous ce titre, est la réédition, après la mort de Braudel, d’un manuel scolaire paru en 1963 ; ou plus exactement, d’une partie de ce manuel. Celui-ci, destiné aux classes terminales, aux propédeutiques et aux classes préparatoires aux Grandes Écoles, était l’œuvre de Suzanne Baille, de Fernand Braudel et de Robert Philippe. Or il s’avère que le titre choisi pour la réédition de 1987 est assez discutable puisqu’il ne s’applique à l’origine qu’aux trois premiers chapitres de la partie rédigée par Braudel, sur les 24 qui la composent. « Une grammaire des civilisations » ne constituait initialement qu’une sorte d’introduction théorique et c’est par synecdoque que ce titre est devenu celui du tout. Le livre aurait dû en réalité s’intituler : Jadis, hier et aujourd’hui, les grandes civilisations du monde actuel.

Le monde actuel

Figure 1. Le monde actuel, 1963

 

1) Une histoire au long cours

D’emblée, le titre originel mettait le point sur une des originalités de ce manuel. Il ne s’agissait pas d’un manuel d’histoire, ou pas d’une histoire comme on continue d’imaginer celle-ci. Ce que souligne l’introduction : « Histoire et temps présent ». L’aujourd’hui est le point de départ et le point d’aboutissement de cette analyse historique. Or le temps présent occupe une place majeure dans la pensée de Braudel, et il ne pouvait qu’être sensible à cette nouvelle temporalité des programmes. Certes, en 1950, il avait exprimé une certaine méfiance à propos de la capacité de l’historien à penser le présent :

« Privilège immense ! Qui saurait, dans les faits mêlés de la vie actuelle, distinguer aussi sûrement le durable et l’éphémère ? Pour les contemporains, les faits se présentent trop souvent, hélas, sur un même plan d’importance, et les très grands événements, constructeurs de l’avenir, font si peu de bruit – ils arrivent sur des pattes de tourterelles, disait Nietzsche – qu’on en devine rarement la présence. » [1]

Mais dès 1955, il précisait sa réflexion :

« vous savez bien que la limite entre le monde des morts et le monde des vivants se déplace à chaque instant, qu’il n’y a pas de limite entre passé et présent, si bien que l’histoire et la sociologie devraient toujours collaborer, alors qu’elles se heurtent quelquefois comme des visions différentes du monde.

[…] Il faut donner sa pleine signification à la très forte remarque de Lucien Febvre : l’histoire n’est pas seulement l’étude du passé, mais aussi l’étude du temps présent. » [2]

Si Fernand Braudel n’est pas l’instigateur des nouveaux programmes adoptés en 1957, contrairement à une affirmation souvent répétée, Lucien Febvre a de toute évidence influencé le mouvement de réforme dont ils sont l’aboutissement (Legris, 2011), et Braudel s’en est littéralement emparé.

À croire les auteurs, ce manuel se découperait en trois explications successives : un premier livre consacré à l’histoire récente, « Le monde de 1914 à nos jours », un deuxième portant sur l’histoire lointaine, « Jadis, hier et aujourd’hui, les grandes civilisations du monde actuel », et un troisième sur les grands problèmes du monde actuel, « Demain. Le monde en devenir ». En réalité, le livre deuxième, plus de 330 pages sur les quelques 530 du livre, occupe une place de poids et brouille cette tripartition. Le titre lui-même le dit, l’analyse de Fernand Braudel porte à la fois sur le présent, sur hier, sur le passé lointain, et sur le futur. C’est une « télé-histoire », comme il l’écrit à plusieurs reprises, et celle-ci transcende le temps, s’enfonçant dans le passé le plus reculé et se tournant, certes avec quelques hésitations, vers l’avenir. Les quelques livres indiqués en fin d’introduction portent tous sur cette dimension :

– Daniel Halévy, Essai sur l’accélération de l’histoire, Paris, Self, 1948 ;

– Émile Callot, Ambiguïtés et antinomies de l’histoire, Paris, Rivière, 1962 (avec un accent mis sur le chapitre vi, « L’histoire anticipée ») ;

– Jean Fourastié, La civilisation de 1975, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1953 ;

– Jean Fourastié et Claude Vimont, Histoire de demain, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1956.

Pour Braudel, « la civilisation est ainsi la plus longue des histoires » [3]. Toutefois, elle n’est pas toute l’histoire ; et on retrouverait là une mise en garde bien connue des historiens de la globalité :

« Dans ces conditions, n’acceptons pas trop vite que l’histoire des civilisations soit “toute l’histoire”, comme disait le grand historien espagnol Rafaël Altamira (1951) et, bien avant lui, François Guizot (1855). C’est toute l’histoire, sans doute, mais vue dans une certaine perspective, saisie dans ce maximum d’espace chronologique possible, compatible avec une certaine cohésion historique et humaine. » [4]

 

2. Les sciences de l’homme

En introduction, les auteurs de ce manuel avertissent :

« Le nouveau programme d’histoire des Classes Terminales pose des problèmes difficiles. Il se présente comme une explication du monde actuel tel qu’il se révèle, en termes souvent obscurs, tel qu’on ne peut le comprendre aux lumières multiples d’une histoire qui ne fait fi d’aucune des sciences sociales voisines : géographie, démographie, économie, sociologie, anthropologie, psychologie… » [5]

Plus loin, Fernand Braudel le répète :

« On ne peut définir la notion de civilisation qu’aux lumières jointes de toutes les sciences de l’homme, y compris l’histoire. Mais il ne sera pas encore franchement question de celle-ci au cours du présent chapitre.

C’est par rapport aux autres sciences de l’homme que l’on essaiera cette fois de définir le concept de civilisation, en faisant appel tour à tour à la géographie, à la sociologie, à l’économie, à la psychologie collective. » [6]

Là encore, ceci n’est pas le seul fait de Fernand Braudel, mais le résultat d’une réforme discuté depuis une dizaine d’années. En 1952, l’UNESCO crée un comité international d’experts en charge de promouvoir l’enseignement des sciences sociales en France. Parmi eux, Louis François est un acteur actif de cette ouverture de l’histoire-géographie :

« Il est évident qu’aujourd’hui notre enseignement doit donner à l’élève tout ce qui lui permettra de comprendre les conditions de l’existence de l’homme, ce qui nécessitait évidemment des notions de sciences humaines […]. Il ne s’agit pas d’introduire une nouvelle matière de type social studies, mais bien d’intégrer à l’enseignement littéraire, historique, géographique, des notions de sciences sociales qui donneront aux élèves des ouvertures sur le monde contemporain qui les aideront à la comprendre, et qui leur permettront de mieux se situer. » [7]

Ce programme intellectuel est aussi celui qui est défendu par la VIe section de l’EPHE, créée en 1947, et dirigée par Fernand Braudel à partir de 1956. Comme il l’écrivait en 1951 :

« Pour nous, il n’y a pas de sciences humaines limitées. Chacune d’elles est une porte ouverte sur l’ensemble du social et qui conduit dans toutes les pièces et à tous les étages de la maison.

[…]

Tout cloisonnement des sciences sociales est une régression. Il n’y a pas d’histoire une, de géographie une, d’économie politique une ; il y a un groupe de recherches liées et dont il ne faut pas desserrer le faisceau. » [8]

Aux yeux de Braudel, il n’y a pas plus d’homo geographicus que d’homo economicus. La différence entre les sciences sociales n’est qu’une question de point de vue et de méthode. Ce qui aboutit à la « maison des sciences de l’homme », fondation créée en 1963 et dirigée par Fernand Braudel jusqu’à sa mort en 1985.

On comprend ainsi pourquoi une méprise a pu s’insinuer dans les esprits à propos de la paternité de ce nouveau programme de terminale. Il aurait pu être l’œuvre de Braudel.

 

3. Un Monde pavé de civilisations

L’approche des civilisations doit donc être multidimensionnelle. Dans le cadre de ce billet, on s’en tiendra cependant à la seule dimension géographique.

« Les civilisations sont des espaces » [9]

« Les civilisations (quelle que soit leur taille, les grandes comme les médiocres) peuvent toujours se localiser sur une carte. Une part essentielle de leur réalité dépend des contraintes ou des avantages de leur logement géographique. » [10]

Pourtant, si on trouve de nombreuses cartes à l’intérieur de ce manuel, il n’y en a aucune donnant une vision d’ensemble, globale, de ces civilisations. On est obligé de l’imaginer à partir de la classification qui est donnée de chapitre en chapitre.

Liste des civilisations :

1. Les civilisations non-européennes

1.1. L’Islam et le monde musulman

1.2. Le continent noir « l’Afrique Noire, ou mieux les Afrique Noire »

1.3. L’Extrême-Orient

1.3.1. La Chine

1.3.2. L’Inde

1.3.3. Indochine, Indonésie, Philippines, Corée : « un Extrême-Orient maritime »

1.3.4. Japon

2. Les civilisations européennes

2.1. L’Europe

2.2. L’Amérique

2.2.1. L’Amérique latine

2.2.2. Les Etats-Unis

2.2.3. L’univers anglais (Canada, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande)

2.3. L’autre Europe (U.R.S.S.)

Aires de civilisation (Braudel)

Figure 2. « Les civilisations du monde actuel » (d’après Braudel, 1963)

Le choix de ne pas donner de limites à ces civilisations est une manière ici de respecter l’absence de carte, qui est peut-être due à cette difficulté, voire à l’impossibilité, à délimiter les espaces civilisationnels. Il y aurait peut-être un refus braudélien de donner à voir un pavage de civilisations, au contraire de la fameuse carte réalisée dans les années 1990 par Samuel Huntington. Néanmoins, il ne faudrait pas considérer que ces espaces sont flous dans la pensée de Braudel :

« chaque civilisation est liée à un espace aux limites à peu près stables ; d’où, pour chacune d’elles, une géographie particulière, la sienne, qui implique un lot de possibilités, de contraintes données, certaines quasi permanentes, jamais les mêmes d’une civilisation à l’autre. »[11]

La grammaire des relations entre civilisations est assez simple. Soit l’échange et la composition :

« La fixité des espaces solidement occupés et des frontières qui les bornent n’exclut pas la perméabilité de ces mêmes frontières devant les multiples voyages des biens culturels qui ne cessent de les franchir. »[12]

Soit la confrontation, « les chocs de civilisations » :

« Le raisonnement, jusqu’ici, suppose des civilisations en rapport pacifique les unes avec les autres, libres de leurs choix. Or les rapports violents ont souvent été la règle. Toujours tragiques, ils ont été assez souvent inutiles à long terme. »[13]

Le meilleur exemple qu’il donne est celui-ci de la colonisation :

« Le colonialisme, c’est par excellence la submersion d’une civilisation par une autre. Les vaincus cèdent toujours au plus fort, mais leur soumission reste provisoire, dès qu’il y a conflit de civilisations. »[14]

 

4. Civilisations et mondialisation

Le terme de « mondialisation » est encore rare au début des années 1960 et Fernand Braudel ne l’a semble-t-il jamais employé. Pourtant l’idée est là et elle constitue sans doute la problématique centrale de sa réflexion sur le « monde actuel ».

« Au singulier, civilisation ne serait-ce pas aujourd’hui, avant tout, le bien commun que se partagent, inégalement d’ailleurs, toutes les civilisations, “ce que l’homme n’oublie plus” ? Le feu, l’écriture, le calcul, la domestication des plantes et des animaux ne se rattachent plus à aucune origine particulière ; ils sont devenus les biens collectifs de la civilisation.

Or ce phénomène de diffusion de biens culturels communs à l’humanité entière prend dans le monde actuel une ampleur singulière. Une technique industrielle que l’Occident a créée, s’exporte à travers le monde entier qui l’accueille avec frénésie. Va-t-elle, en imposant partout un même visage : buildings de béton, de verre et d’acier, aérodromes, voies ferrées avec leurs gares et leurs haut-parleurs, villes énormes, qui, peu à peu, s’emparent de la majeure partie des hommes, va-t-elle unifier le monde ? “Nous sommes à une phase, écrit Raymond Aron, où nous découvrons à la fois la vérité relative du concept de civilisation et le dépassement nécessaire de ce concept… La phase de civilisation s’achève et… l’humanité est en train, pour son bien ou pour son mal, d’accéder à une phase nouvelle”, celle, en somme, d’une civilisation capable de s’étendre à l’univers entier.

Cependant la “civilisation industrielle” exportée par l’Occident n’est qu’un des traits de la civilisation occidentale. En l’accueillant, le monde n’accepte pas, du même coup, l’ensemble de cette civilisation, au contraire. Le passé des civilisations n’est d’ailleurs que l’histoire d’emprunts continuels qu’elles se sont faits les unes aux autres, au cours des siècles, sans perdre pour autant leurs particularismes, ni leurs originalités. Admettons pourtant que ce soit la première fois qu’un aspect décisif d’une civilisation particulière paraisse un emprunt désirable à toutes les civilisations du monde et que la vitesse des communications modernes en favorise la diffusion rapide et efficace. C’est dire seulement, croyons-nous, que ce que nous appelons civilisation industrielle s’apprête à rejoindre cette civilisation collective de l’univers dont il était question, il y a un instant. Chaque civilisation en a été, en est, ou en sera bouleversé dans ses structures.

Bref, en supposant que toutes les civilisations du monde parviennent, dans un délai plus ou moins court, à uniformiser leurs techniques usuelles et, par ces techniques, certaines de leurs façons de vivre, il n’en reste pas moins que, pour longtemps encore, nous nous retrouverons, en fin de compte, devant des civilisations très différenciées. Pour longtemps encore, le mot de civilisation gardera un singulier et un pluriel. Sur ce point, l’historien n’hésitera pas à être catégorique. »[15]

On ne peut s’empêcher de penser ici à l’œuvre de Paul Vidal de la Blache, dont on sait par ailleurs qu’elle a tant influencé l’école des Annales, et Fernand Braudel en particulier. Vidal de la Blache, dans le Tableau de la géographie de la France, décrit « la France d’autrefois ». L’ouvrage sert d’introduction à L’histoire de la France depuis les origines jusqu’à la Révolution, collection dirigée par Ernest Lavisse. Or les temps ont changé, en ce début du XXe siècle, la France est prise dans deux mouvements majeurs, l’industrialisation et la mondialisation, qui ne peuvent qu’en affecter la physionomie et que Vidal de la Blache n’ignore pas :

« Lorsque se produisent de grandes révolutions économiques, comme celles que les découvertes du XIXe ont amenées dans les moyens de transport, quels habitants du globe pourraient se flatter d’échapper à leurs conséquences ? »[16]

Cependant, cette problématique géographique des permanences et des mutations, posée à l’orée du XXe siècle, Vidal de La Blache tend quelque-peu à l’esquiver en privilégiant les structures du temps long, sans en faire la démonstration puisque son ouvrage ne traite pas de la France contemporaine. Il s’agit seulement d’une sorte de confiance placée dans le territoire national et affirmée avec force dans la conclusion du livre. Les fondements géographiques de la France demeurent les mêmes et garantissent en quelque sorte son adaptation :

« Nous croyons fermement que notre pays tient en réserve assez de ressources pour que de nouvelles forces entrent en jeu et lui permettent de jouer sa partie sur un échiquier indéfiniment agrandi, dans une concurrence de plus en plus nombreuse. Nous pensons aussi que les grands changements dont nous sommes témoins n’atteindront pas foncièrement ce qu’il y a d’essentiel dans notre tempérament national. La robuste constitution rurale que donnent à notre pays le climat et le sol est un fait cimentée par la nature et le temps. »[17]

Si le temps long de la nation est déterminé par les structures fondamentales de son espace, le temps court de l’histoire se réduit alors à n’être qu’un épiphénomène :

« Lorsqu’un coup de vent a violemment agité la surface d’une eau claire, tout vacille et se mêle ; mais, au bout d’un moment, l’image du fond se dessine de nouveau. »[18]

Et Vidal de La Blache de conclure :

« L’étude attentive de ce qui est fixe et permanent dans les conditions géographiques de la France doit être ou devenir plus que jamais notre guide. »[19]

Le temps de la géographie ne serait donc pas celui du présent, mais celui par excellence de l’immobilité, le temps de ce qui échappe au temps. « La mondialisation n’est-elle qu’un coup de vent qui agite la surface du globe ? » Telle serait finalement la question que pose Fernand Braudel à une histoire globale qui s’ignore encore, et à laquelle il apporte une réponse très proche de celle de Paul Vidal de la Blache :

« Le machinisme, avec ses innombrables conséquences, est à coup sûr capable de tordre, détruire et reconstruire mainte structure d’une civilisation. Non pas toutes. Il n’est pas, à lui seul, une civilisation. L’affirmer serait prétendre que l’Europe d’aujourd’hui est née tout à neuf, au temps de sa Révolution Industrielle qui n’a pas manqué, pour elle aussi, d’être un choc brutal. Alors qu’elle plonge bien au delà, par toutes ses racines. C’est en songeant aux nations d’Europe, que l’on peut se permettre de douter fortement du pouvoir du machinisme à unifier ou à uniformiser l’univers. Participant déjà à une civilisation d’ensemble, celle de l’Occident chrétien et humaniste, entraînées presque au même moment, il y a déjà plus d’un siècle, dans la même aventure de l’industrialisation, dotées des mêmes techniques, de la même science, d’institutions analogues, de toutes les formes sociales du machinisme, ces nations auraient dû perdre, il y a belle lurette, ces formes particularités qui permettent de parler d’une civilisation française, allemande, anglaise, méditerranéenne… Or il suffit à un Français de traverser la Manche, à un Anglais d’aborder le continent, à un Allemand de gagner l’Italie, pour qu’ils se persuadent, sans mal, qu’industrialisation n’est pas uniformisation. Incapable de détruire les particularismes régionaux, comment la technique annihilerait-elle les puissantes personnalités que sont les grandes civilisations, fondées sur des religions, des philosophies, des valeurs humaines et morales foncièrement différentes ? »[20]

On comprend mieux ainsi en quoi le dernier livre de Fernand Braudel, dont Christian Grataloup écrivait qu’il avait « le charme d’un grenier ancien », n’est pas en contradiction avec tout le reste de son œuvre. L’attachement à la longue durée de l’identité nationale et de l’identité civilisationnelle n’était pas pour lui contradictoire avec la nécessité épistémologique et historiographique d’« ouvrir les fenêtres ». Sans forcément partager toutes les analyses de Braudel, on peut s’entendre sur cette leçon que l’histoire nationale et l’histoire globale ne sont pas antithétiques. Ce que certains « historiens de garde » n’ont malheureusement pas compris.

 

Bibliographie

Braudel F., 1950, « Pour une économie historique », Revue économique, Vol. 1, n° 1, p. 37-44.

‑‑‑, 1951, «  a géographie face aux sciences humaines », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 6, n° 4, p. 485-492.

‑‑‑, 1958, « Histoire et Sciences sociales. La longue durée », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 13, n° 4, p. 725-753.

‑‑‑, 1963, « Une grammaire des civilisations », in Baille S., Braudel F. & Philippe R., Le monde actuel. Histoire et civilisations, Paris : Belin, pp. 143-475 ; 1987, Grammaire des civilisations, Paris : Arthaud/Flammarion.

‑‑‑, 1997, Les ambitions de l’Histoire, Paris : Éditions de Fallois.

Legris P., 2010, L’écriture des programmes d’histoire en France (1944-2010), thèse de doctorat, Paris Panthéon-Sorbonne : http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00579269/

Vidal de La Blache Paul, 1994 (1903), Tableau géographique de la France, Paris : La Table Ronde.

 

Notes

[1] Fernand Braudel, « Pour une économie historique », Revue économique, Vol. 1, n° 1, p. 38.

[2] Fernand Braudel, 1997, Les ambitions de l’Histoire, Paris : Éditions de Fallois, p. 167.

[3] Fernand Braudel, 1963, « Jadis, hier et aujourd’hui, les grandes civilisations du monde actuel », in Baille S., Braudel F. & Philippe R., Le monde actuel. Histoire et civilisations, Paris : Belin,p. 166

[4] Ibid., p. 167.

[5] Ibid., p. 3.

[6] Ibid., p. 153.

[7] Louis François, Comité « Éducation », Compte-rendu sommaire de la réunion du 12 janvier 1954, 19 janvier 1954, AN, F1717809, f° 4, cité par Patricia Legris, 2010, p. 109.

[8] Fernand Braudel, 1951, « La géographie face aux sciences humaines », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 6, n° 4, p. 491, 492

[9] Fernand Braudel, « Jadis… », p. 153.

[10] Ibid., p. 153.

[11] Ibid., p. 154.

[12] Ibid., p. 154.

[13] Ibid., p. 166.

[14] Ibid., p. 166.

[15] Ibid., p. 148.

[16] Paul Vidal de La Blache, 1994, Tableau de la géographie française, Paris : La Table Ronde (éd. originale 1903), p. 546.

[17] Ibid., p. 547.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Fernand Braudel, « Jadis… », p. 211.

Un Monde d’économies-mondes, le tournant raté de la mondialisation nazie

Faut-il parler d’ « économies-monde » ? À lire certains auteurs, et des meilleurs, il semblerait bien que oui. Le monde serait singulier. Mais sans -s n’impliquerait-il pas avec un M- à l’initiale ? Le géographe nourri des travaux d’Olivier Dollfus insisterait : le Monde n’est pas un simple monde, mais LE monde, global, unique, de l’espace terrestre fait un par une humanité interconnectée. Pourtant, le Monde n’est pas l’horizon nécessaire de ces « économies-monde », qu’il serait plus juste d’écrire « économies-mondes ». On pourra trouver la remarque tatillonne, mais ce -s a du sens. Le monde, en mode minuscule, n’est qu’une partie du Monde ; il lui est même antérieur, car ce n’est qu’après la circumnavigation magellanesque que le globe est devenu le Monde, enclos de l’humanité. Un monde, donc, est un ensemble ; et comme tels, les mondes peuvent s’emboîter, se juxtaposer, s’intersecter.

Lorsqu’on parle d’« économie-monde », que faut-il alors entendre ? Au départ, en allemand Welwirtschaft, sans doute « économie mondiale », soit « économie-Monde ». C’est le sens du mot au 19e siècle. Mais son utilisation à rebours pour des périodes anciennes en a changé le sens : die Weltwirtschaften des Altertums ; le piège est là. Ni singulier ni pluriel à Welt, antéposé, ou du moins sans nombre visible.

C’est à Fernand Braudel, qui rédigea pour partie sa thèse dans les geôles allemandes durant la Seconde Guerre mondiale, que nous devons l’introduction de la notion en France et surtout cette traduction particulière : « économie-monde ».

« Il ne suffit point de répéter les expression des historiens économistes allemands : Welttheater ou Weltwirtschaft, qu’ils emploient volontiers à propos de l’ensemble historique et vivant de la Méditerranée, pour marquer que, univers en soi, économie-monde, il vécut longtemps sur lui-même, sur son circuit de soixante jours, n’entrant en contact avec le reste du monde et spécialement l’Extrême-Orient, que pour le superflu. Le drame du XVIe siècle, et de la Méditerranée en particulier, c’est qu’autour de cet univers de soixante jours, le vaste, l’immense monde vient de se révéler… »[1]

Notion qu’il reprend quelques pages plus loin :

« Cet espace économique organisé à la façon du monde d’aujourd’hui, c’est ce que les Allemands appellent une Weltwirtschaft, pour conclure que la Méditerranée, au XVIe siècle, en est une à elle seule. À quoi on répondrait : oui et non, si la réponse ne paraissait trop normande. Non, car elle est assez démantelée sur ses pourtours : la fortune turque à l’Est, c’est le développement avec Constantinople d’une ville-pieuvre et, par elle, la mise hors du circuit méditerranéen (ou peu s’en faut) de la mer Noire. À l’Ouest, les grandes découvertes l’ont brusquement, largement ouverte sur l’économie de l’Atlantique. Non encore, dirons-nous, car les spécialisations n’y sont jamais impérieuses, contraignantes et surtout stables… Et cependant, oui, car pour l’essentiel elle vit encore sur elle-même ; oui, car elle a ses zones particulières adaptées à la vie générale et une vie générale qui circule à côté, au-dessus, au travers de ces petits univers économiques, jamais complètement fermés sur eux-mêmes, entre quoi se partage, quand on l’examine d’un peu près, le vaste espace de la mer. »[2]

Et qu’il décline au pluriel dans une note de bas de page, évoquant « l’effondrement d’économies-mondes (Antiquité, Moyen Âge, le monde de 1939) »[3].

Trente ans plus tard, Fernand Braudel y revint, et consacra quelques paragraphes du Temps du monde, troisième volume de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, aux « économies-mondes » :

« Pour engager le débat, il faut s’expliquer sur deux expressions qui prêtent à confusion : économe-mondiale, économie-monde.

L’économie-mondiale s’étend à la terre entière ; elle représente, comme disait Sismondi, le “marché de tout l’univers”, “le genre humain ou toute cette partie du genre humain qui commerce ensemble et ne forme plus aujourd’hui, en quelque sorte, qu’un seul marché”.

L’économie-monde (expression inattendue et mal venue dans notre langue, que j’ai forgée autrefois, faute de mieux et sans trop de logique, pour traduire un emploi particulier du mot allemand de Weltwirtschaft) ne met en cause qu’un fragment de l’univers, un morceau de la planète économiquement autonome, capable pour l’essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique. »[4]

Ce qui m’amène au livre du jour, ouvrage non négligeable pour l’historiographie de l’histoire globale et plus encore comme source de celle-ci, un livre passé de mode, écrit par un économiste nazi, tare sans doute, mais dûment cité par Fernand Braudel. Il s’agit du Tournant de l’économie mondiale, de Ferdinand Fried, de son vrai nom Ferdinand Friedrich Zimmerman (1898-1967). Le livre, Die Wende der Weltwirtschaft, est paru en 1937, avant d’être traduit en français en 1942. Notons que le traducteur a opté pour la solution la plus simple, et peut-être la plus logique : l’adjectif plutôt que l’apposition, « économie mondiale » plutôt que « économie-monde ».

Ferdinand Fried part d’un constat, lieu commun de son temps : l’espace mondial est désormais clos.

 « L’humanité se voit pour la première fois placée devant ses frontières : c’est de cette constatation que se dégage la mission de notre époque. La tâche consistant à s’organiser dans ces frontières est si nouvelle et si exceptionnelle que c’est seulement au prix des combats et des convulsions les plus terribles qu’il a été possible aux hommes de la concevoir et qu’il leur sera possible de la mener à bonne fin. »[5]

Ferdinand Fried, qui entend réfléchir sur la situation de l’économie mondiale fortement ébranlée par la crise des années 1930, introduit alors une digression historique au cours de laquelle il explique l’application de la notion de Weltwirtschaft à des espaces restreints, par l’usage de la notion de Weltreich, d’« empire mondial » :

 « Si l’on veut emprunter à l’histoire une comparaison qui, d’ailleurs, révèle en même temps de grandes différences par rapport à la situation présente, on peut se référer à l’ancien empire mondial des Romains et à son “économie mondiale romaine”. Cette expression recèle, à vrai dire, une contradictio in adjecto qui, au surplus, caractérise les contradictions particulières auxquelles on se heurte dès que l’on aborde toutes ces catégories de problèmes. L’économie de l’Empire romain constituait une économie mondiale dans la mesure même où l’imperium était un empire mondial. Nous sommes habitués à parler d’empires mondiaux lorsque nous considérons tous les grands États constitués dans l’Antiquité ; nous connaissons des empires mondiaux, sinon égyptien, du moins babylonien, assyrien, perse, hellénique et romain. Aucun de ces empires n’embrassait la totalité du monde alors connu ; l’Empire romain lui-même fut constitué par la jonction et la fusion progressives de presque tous les empires mondiaux antérieurs et devint un organisme de domination et d’hégémonie qui n’englobait pas de loin tout le monde connu d’alors, mais qui se maintenait, soit sur le pied de guerre, soit sur le pied de relations commerciales pacifiques avec les autres organismes analogues de l’univers antique. Depuis qu’Alexandre le Grand avait forcé avec ses armées les portes du monde connu de son temps et dépassé ses frontières, et que les regards des anciens avaient pu plonger dans des horizons naguère insoupçonnés ou incertains, la physionomie du monde antique bordé par la Méditerranée, avait été bouleversée et défigurée, les anciens acquirent alors une notion, d’ailleurs imprécise, de la civilisation indienne et une appréhension tout à fait vague du vaste milieu lointain de la grande civilisation chinoise ; les relations entre ces différentes zones oscillaient entre l’impression d’un éloignement planétaire, de distances inaccessibles et d’isolement réciproque, d’une part, et de prétentions naïvement instinctives à faire valoir les unes à l’égard des autres des attributs de puissances et de souveraineté, d’autre part.

Le contact entre les deux grands milieux civilisés de l’Occident et de l’Orient, entre l’empire mondial des Romains et celui des Chinois, nous apparaît comme mystérieux et passionnant : ce fut là une des rares minutes où l’histoire semble retenir son souffle pour continuer à progresser tranquillement et sans hâte. […]

Après ce premier contact passager, les différents grands empires mondiaux, les économies mondiales et les civilisations continuèrent à coexister avec une indépendance complète, chacun vivant à sa mode, satisfait de lui-même et autonome. […]

C’était donc, pour ainsi dire, avec de délicats fils de soie que s’était noué alors tout le commerce mondial d’alors, pour autant qu’il dépassait les bornes du milieu d’influence proprement dit de chacune des grandes civilisations. »[6]

Les routes commerciales mondiales

Figure 1. Des mondes distants, mais inter-reliés (Ferdinand Fried, 1942, p. 17)

Le tableau qu’il dresse d’une juxtaposition d’économies-mondes aux frêles interactions au début du Ier millénaire de notre ère serait tout à fait recevable aujourd’hui. Mais par cette comparaison, où Ferdinand Fried veut-il en venir ?

 « Ici se pose la question de l’économie mondiale en général. Si l’on désigne par ce terme l’économie mondiale capitaliste, libre de ses mouvements, du XIXe et du XXe siècle, qui était fondée sur l’hypothèse trompeuse d’une civilisation mondiale unifiée, on doit reconnaître qu’elle a constitué dans l’histoire de l’humanité un phénomène tout à fait unique et exceptionnel, causé par différentes circonstances spécifiques, et qui devait disparaître après que celles-ci auraient cessé d’agir. Mais si l’on entend par économie mondiale la coopération de peuples, de civilisations et de groupements économiques différents, se complétant réciproquement à beaucoup de points de vue, sans pour autant être placés dans la dépendance les uns des autres, une économie mondiale a toujours existé et elle existera de nouveau lorsqu’aura pris fin la crise actuelle de l’économie mondiale capitaliste. L’indépendance des civilisations, celles-ci étant fondées, par conséquent, sur une base raciale, constitue la condition nécessaire de l’indépendance économique des différents groupes civilisés et, par voie de conséquence, la condition d’une coopération solide sur le plan économique mondial. Cette collaboration économique mondiale, c’est-à-dire le commerce mondial, ne doit jamais, si elle doit être vraiment durable, constituer pour un peuple une nécessité impérieuse et pressante. En effet, un peuple ne peut supporter de dépendre du commerce mondial que s’il existe une civilisation mondiale unifiée – ou que ce peuple domine lui-même le commerce mondial. Comme la première solution doit, de nos jours, être considérée comme éliminée, seule la seconde vient en ligne de compte et il s’agit là déjà d’une solution raciale : économie mondiale doit, dans ce cas, se traduire par domination mondiale d’un peuple. Cependant cette formule (qui, comme nous le verrons, correspond à la solution spécifiquement anglaise du problème) devient elle-même inopérante lorsqu’elle peut être contestée avec succès par d’autres peuples. C’est précisément ce qui se passe au cours de la crise actuelle et ce qui contribue à accélérer l’évolution orientée dans le sens d’une véritable coopération économique mondiale entre tous les peuples qualifiés. »[7]

Autrement dit, la situation antique devrait être le modèle d’une mondialisation équilibrée, juxtaposant des économies-mondes, et donc des Empires-mondes.

 « Cette mission ne peut s’accomplir que par la communauté et la collaboration, par une communauté politique et sociale des grands peuples pris en eux-mêmes, par une communauté nationale des peuples dans les grands espaces qui leur sont dévolus, et enfin par une collaboration, pacifique et respectueuse des droits de tous, de tous les grands espaces économiques et des Empires mondiaux. Il n’en naîtra, certes, aucune culture, ni aucune civilisation mondiale unifiée, mais seulement une vie en commun féconde des différentes grandes cultures originales, vivant ensemble dans une communauté mondiale. »[8]

Loin de tout globalisme libéral, il ne pouvait, il ne devait y avoir, pour Ferdinand Fried, aucun espace économique mondial unique, mais un partage du Monde en grands espaces, en économies-mondes, dont, on l’aura compris, le Lebensraum du IIIe Reich. L’idéologie nazie peut ainsi se comprendre comme un anti-mondialisme.

Bibliographie

Fernand Braudel, 1949, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin.

Fernand Braudel, 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Paris, Armand Colin.

Olivier Dollfus, 1984, « Le système Monde. Proposition pour une étude de géographie », Actes du Géopoint 1984. Systèmes et localisations, Groupe Dupont, Université d’Avignon, p. 231-240.

Ferdinand Fried, 1942, Le Tournant de l’économie mondiale, trad. de l’allemand par G. Fain, Paris, Payot (Die Wende der Weltwirtschaft, 1937).

 


Notes

[1] Fernand Braudel, 1949, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, p. 320.

[2] Ibidem, p. 325.

[3] Ibidem, p. 333, note 1.

[4] Fernand Braudel, 1979, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, vol. 3, Le Temps du monde, Armand Colin, Paris, p. 12.

[5] Ferdinand Fried, 1942, Le Tournant de l’économie mondiale, Paris, Payot, p. 9.

[6] Ibidem, pp. 15-16, 17, 18.

[7] Ibidem, pp. 14-15.

[8] Ibidem, p. 406.