Les outils peuvent-ils nous parler du passé ? Rencontre avec Éric Boëda

Eric BOEDA

Éric Boëda est professeur de préhistoire à l’université Paris-X–Nanterre, membre de l’Institut universitaire de France, auteur notamment de Techno-logique & Technologie. Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants, @rcheo-editions, 2013.

 

Vous êtes spécialiste des outils préhistoriques, un terme qui évoque souvent la pierre taillée. Mais qu’entend-on exactement par outil ?

Ce sont des objets que l’on interprète comme étant à l’interface entre nous et l’environnement. Le terme est donc extrêmement vague, puisque ces outils peuvent être des objets naturels sans modification, ou des objets que l’on a modifiés afin de pouvoir réaliser une action. Le statut d’outil est plus lié à la façon dont on le perçoit qu’à sa réalité même. Par exemple, on sait que les singes à l’état sauvage utilisent des objets naturels en pierre, sans les transformer, comme outils pour casser une noix. En revanche ils transforment la matière végétale, en la cassant avec les dents. C’est le cas des bâtons permettant de déloger un lézard ou d’attraper des termites. Quels que soient ces objets, quand on les retrouve hors contexte, on ne sait pas que ce sont des outils. Vus entre les mains des singes, ils deviennent les témoins de cultures.

Or, pour qualifier un objet préhistorique d’outil, il faut qu’il ait été transformé. Sans cela, rien n’atteste qu’il ait pu servir. Il faut aussi que cet objet ait été conservé. Des outils ou parties d’outils ont pu être en bois, en os, en fibres végétales, en tissus animaux… Mais tout ça est périssable. Seul reste le minéral, la pierre. Et plus on remonte dans le temps, plus cela devient flou.

 

Parce que les vestiges deviennent de plus en plus rares ?

Oui, mais pas seulement. C’est aussi lié à l’idée que l’on a de ce que doivent être les premiers outils. On va souvent dire que cet objet a été un outil parce qu’il a fait l’objet de transformations, et que ces transformations sont suffisamment complexes pour que nous soyons certains que ce n’est pas la nature qui les a faites. C’est toujours très subjectif. Mettez dix archéologues autour d’un objet, et vous pourrez avoir dix analyses différentes.

 

Mais jusqu’à quand peut-on remonter dans le temps avec les pierres taillées ?

En Afrique, on en est à peu près à 2,7 millions d’années (Ma). En Chine, entre 2,2 et 2,5 Ma. Le plus ancien reste en Afrique. Mais il faut savoir qu’en Afrique de l’Est, vous n’avez pas besoin de fouiller pour ramasser de très vieux outils, l’érosion des rivières et l’activité volcanique du Rift les déterrent pour vous. Cela explique pourquoi ce terrain est très documentée. Dans les sites asiatiques sur lesquels j’ai travaillé, on devait creuser des dizaines voire des centaines de mètres de sédiments, et c’est le hasard qui permet de découvrir un site, jamais la recherche systématique, qui en est rendue impossible.

 

Ce qui revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, si on se rappelle que la densité humaine devait être alors très faible. Peut-on au moins deviner qui a fabriqué les premiers outil ?

Non. Car il n’existe aucun site associant des objets dont on soit assuré qu’il s’agit d’outils avec des restes d’homininés. À 2,7 Ma, en Afrique, on sait qu’on a plusieurs candidats possibles : Australopithèques, Paranthropes, Homo… Et le jour où vous trouverez les restes d’un homininé associés à des outils, qui vous dira qu’il n’a pas été mangé par les détenteurs de ces objets ? Cela me décourage que l’on pose toujours la question, parce qu’en l’état actuel de nos connaissances il ne peut y avoir de réponse. Il faut comprendre que plus on recule dans le temps, moins il y a de choses à dire. Ce qui n’empêche pas certains de vouloir retracer l’histoire du début de l’humanité à la manière d’une épopée.

 

Mais ne peut-on rien savoir de certain sur ces outils ? Après tout, l’archéologie expérimentale nous montre aujourd’hui comment ils pouvaient être taillés, utilisés…

Je suis moi-même expérimentateur depuis longtemps. On a beaucoup expérimenté, mais trop souvent sans réflexion. Nous n’avons généralement reproduit que des formes, réduisant ce qui est par ce qui « doit-être ». Il faut procéder à de vraies expérimentations…

 

Comme chasser le mammouth au milieu de la steppe ?

Non, pas du tout ! Une vraie expérimentation, c’est comme un test de médicament : vous définissez une opération, et vous en faites varier tous les paramètres, les uns après les autres. Prenez un caillou, et essayez de faire un tranchant. Dans le caillou, vous avez la partie qui va être travaillée, un tranchant, et la partie qui sera prise en main. Comment vous l’utilisez, comment vous le manipulez, et pour faire quoi ? Face à ces objets là, nous sommes dans la position du chimpanzé auquel on a donné un crayon en lui demandant d’écrire. Pour vraiment appréhender ces outils dans leur contexte, il faut les repenser totalement. Il faut comprendre comment ces objets ont évolué dans le temps. Ce qui nous permettra d’imaginer à quoi a pu ressembler le premier outil, et de comprendre la place qu’occupe celui qu’on a sous les yeux.

 

Ce pourquoi vous recourez à la notion de lignée…

Oui, tout à fait. Un objet peut avoir des fonctions différentes, et une même fonction peut être réalisée par différents objets. Un objet ne se définit pas par ce qu’il donne à voir, mais dans son devenir. Toute la difficulté est là. La notion de lignée fixe une échelle d’évolution d’objets successifs répondant au même principe de fonctionnement et ayant le même objectif. Vous faites une différence entre une 2 CV, une 4L, une DS, etc. Vous êtes capable de dire que ce sont des voitures, de parler de leurs caractéristiques techniques, de savoir que l’une a précédé l’autre. Un Martien qui voit une DS ne sait pas ce que c’est. La clé de voûte, c’est la mémoire. Vous, vous avez la mémoire de la lignée des voitures, vous savez à quoi ressemblait la première, et vous pouvez restituer l’action qui consiste à s’en servir, et vous pouvez anticiper les modèles des voitures du futur.

De la même façon, si je vous dis hache, vous savez que ça sert à couper le bois, qu’elle ait 10 000 ans ou qu’elle soit neuve. En revanche si je vous dis biface, là rien ne va plus. On n’en fait plus depuis 300 000 ans dans le bassin méditerranéen et sa périphérie, on en a perdu la mémoire. Et l’expérimentation nous permet de savoir comment les fabriquer, mais pas comment ils ont été utilisés.

 

Vous avez écrit que « les préhistoriens cataloguent des objets de pierre taillée, mais ce savoir cumulatif ne peut générer un savoir explicatif. Comment expliquer en effet qu’un même objet réalisé et utilisé de façon identique, soit produit en des lieux différents, sans contacts possibles, comme l’expose l’ethnologie, et en des périodes différentes, comme le montre l’archéologie ? » L’approche en termes de lignée vous permet-elle d’expliquer le paradoxe que vous soulignez ?

André Leroi-Gourhan a posé une grande œuvre à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Un des volets de sa recherche, concernant la notion de tendance, a été abandonné en préhistoire. Il n’a intéressé que les philosophes et certains historiens. Nous faisons des recherches multiples, produisons du savoir ponctuel. Ethnologue, linguiste, préhistorien, lui était capable d’aborder un problème sous de multiples facettes, ce qui nous fait défaut aujourd’hui. Nous ne voyons un objet, spécialisation oblige, qu’à travers un seul aspect. Leroi-Gourhan avait une vision globale, intégrée. Il a travaillé sur l’aspect diachronique des objets, leur évolution sur le long terme. Et il a effectivement observé que des inventions apparaissaient d’un continent à l’autre, suivaient une trajectoire parallèle, sans communication possible entre ces lieux.

C’est un problème qu’il reste à élucider, on ne peut pas se permettre de dire que ça n’existe pas. Ainsi, quand on compare la Chine, l’Afrique et le bassin méditerranéen, le démarrage est toujours le même, c’est l’utilisation d’un tranchant. Mais la partie préhensive diffère. En Afrique, on va fracturer des blocs et récupérer des éclats. Le tranchant se donne systématiquement puisque vous fracturez une matière minérale, mais la partie que vous aurez en main est aléatoire. En Asie, surprise : les premiers objets qu’on a sous les yeux, à 2,2 Ma, sont déjà façonnés. Les galets ont été sélectionnés pour leur préhension, façonnés pour aménager un tranchant. On en retire l’impression qu’en Asie, la partie préhensive a été un élément extrêmement important dès le départ.

 

Et là-dessus arrivent les bifaces, des pierres à deux tranchants souvent symétriques ?

Oui, beaucoup plus tard. 1,7 Ma en Afrique, et 0,8 Ma en Chine. Mais il faut savoir que ce qu’on appelle biface apparaît en plusieurs endroits, très décalés dans le temps. Ensuite que les densités varient. Les bifaces en Afrique de l’Est sont très communs. Ce sont les premiers objets façonnés, ils se substituent à ces premiers tranchants à la partie préhensive aléatoire et représentent au maximum 20 % de la boîte à outils – tout le reste continue à être fait d’éclats. En Chine les bifaces restent rarissimes, 0,1 %, donc 99,9 % d’outils restants faits à partir de galets. Et entre les deux, au Proche-Orient, il y a des endroits où les bifaces représentent 100 % des pièces. Et on voudrait que ce soient partout et toujours les mêmes bifaces, en négligeant ces contextes ! Sans compter que les matières varient : silex bien sûr, basalte, quartztite…

 

Certains font de la diffusion des bifaces l’indice de schémas migratoires, élaborant une théorie de peuplement qui verrait Homo erectus sortir d’Afrique et conquérir le monde…

Si on introduit le degré d’évolution de ces pièces, on se rend compte que pour une même temporalité entre l’Afrique ou le Proche-Orient et l’Europe, il existe un décalage des plus importants. Alors qu’en Afrique ou au Proche-Orient les bifaces sont à un stade de lignée avancée, en Europe à la même période les bifaces en sont à un stade technique de début de lignée. Ces données sont en faveur de la notion de convergence d’une idée technique, et non le fait de populations migratrices conquérantes générées par un nouveau type humain. Une idée technique peut très bien être empruntée par un groupe par simple contact, et être alors transformée selon des traditions techniques propres. En réalité, en ne prenant qu’un type d’objet, qui plus est fantasmé, nous sommes dans la fabrication d’une épopée et non dans une démarche scientifique rigoureuse.

 

Ce ne serait en tout cas pas une raison esthétique, comme le défendent certains de vos collègues, qui a poussé à tailler des bifaces ?

Quand on n’a rien à dire, c’est ce qu’on avance. Quand on ne comprend pas un objet, on le juge en termes esthétiques : est-il digne ou non de figurer dans une vitrine ? Maintenant, tous les objets façonnés par des artisans ont une plus-value. Sur un biface, qui nécessite plus de travail qu’un éclat, ça se voit mieux.

 

 

biface

Ces deux bifaces ont été fabriqués il y a 300 000 ans, en des lieux sans contact possible. Celui de gauche, de couleur jaune, a été trouvé sur le site d’Umm el Tlel (Syrie) – photo Éric Boëda. Celui de droite, bleu, provient du site de Petit Bost en Aquitaine – photo Laurence Bourguignon.

Selon vous, il n’est donc pas cohérent de reconstituer comme on le fait des mouvements migratoires de la lointaine préhistoire en suivant les schéma de diffusion de certains outils de pierre taillée ?

Le scénario des différentes sorties d’Afrique, de migrations d’Ouest en Est, est une histoire d’anthropologues et pas de préhistoriens. Il n’est pas innocent que les sorties d’Afrique sont toujours mises en parallèle avec l’apparition d’un nouveau bel objet, comme c’est le cas avec les bifaces et l’Homo erectus, et ainsi de suite. Les évolutions biologiques et technologiques sont supposées se confondre, et toute une évolution est alors ramenée à un seul objet.

Quand vous travaillez sur la matérialité des choses, vous voyez que c’est impossible. Dans chaque espace géographique, vous avez des identités complètement différentes. Encore plus étonnant : une même région va voir plusieurs identités se succéder, mais malgré tout, conserver un tronc commun, une identité géographique de base. Au niveau de la culture technique, nous voyons des innovations apparaître dans un groupe, puis parfois se diffuser vers un autre groupe, par contact. Mais là où des anthropologues verraient une population remplacer sa voisine en emmenant sa culture, je perçois plutôt qu’une idée technique a été captée et adaptée par la population voisine. Travailler sur la matérialité des vestiges ne confirme pas le grand récit anthropologique.

 

Votre discours n’est-il pas trop critique vis-à-vis des approches contemporaines de la préhistoire ?

J’ai participé longtemps à cette préhistoire là, mais j’en étais arrivé à m’ennuyer. Puis j’ai eu la chance de rencontrer des philosophes, des historiens, des ethnologues. Ils souhaitaient se confronter à la profondeur temporelle, à Néandertal. J’étais intéressé par leur façon de penser. Ça a été la découverte de Gilbert Simondon (1). Une voiture n’arrête pas de se transformer, tout en gardant le même principe de fonctionnement. À partir de là, je me devais d’analyser les objets différemment. Ma façon de travailler aujourd’hui est certainement mieux perçue à l’étranger qu’en France, là où il n’y a pas d’écoles constituées.

 

Comment procédez-vous ? En multipliant les points d’observations dans le monde, pour restituer les différentes lignées régionales, les mémoires oubliées d’objets dont nous supposons à tort qu’ils sont identiques ?

Il faut revenir à la sémiologie, essayer de retranscrire les intentions techniques qu’il y a derrière chaque objet. Et il faut avoir une analyse au niveau structural. Je suis comme un docteur devant un malade : je peux regarder les symptômes et les décrire ; je peux aussi les prendre en compte dans leur ensemble, et poser un diagnostic.

 

Si l’outil n’est pas, n’est plus le propre de l’homme, pourrait-on envisager néanmoins qu’il existe une coévolution de l’homme et de la technique ?

Oui, je le pense. Les chimpanzés transforment des bâtons, ils ont une certaine technicité, mais ils n’ont pas connu cette évolution. On n’a jamais vu de singe utiliser des tranchants. Ce qui est très surprenant chez l’homme, c’est la permanence des changements techniques : depuis 2,5 Ma, il n’a jamais arrêté d’innover, il a toujours cherché à modifier l’objet. C’est là à mon sens la grande spécificité humaine. L’homme a toujours cherché à modifier ses objets, les singes ne l’ont pas fait. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et quand on prend un cycle d’évolution, que j’appelle une lignée d’objets, ces lignées, dans la lointaine préhistoire, font jusqu’à 0,5 ou 0,6 Ma. Et au fur et à mesure que l’on se rapproche du présent, le temps de réalisation de ces lignées devient de plus en plus court. Aujourd’hui, on a des objets qui naissent, évoluent et disparaissent en une génération, voire moins. Sur le temps long, force est de constater que les cycles de transformation des objets deviennent de plus en plus brefs. En revanche, les hommes ne se sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont créés. D’où les lignées.

 

Propos recueillis par Laurent Testot

 

(1) Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) a traité des rapports de l’homme au vivant et de l’histoire de la technique.

 

NB : une version courte de cet entretien est simultanément publiée dans le dossier « Préhistoire : quinze questions sur nos origines », dirigé par Laurent Testot, Sciences Humaines, n° 262, août-septembre 2014.

 

L’histoire globale au Collège de France ?

Ce texte a été écrit il y a un mois dans le plaisir anticipé des échanges
qu’il susciterait entre nous et de la complicité qui anime ce blog.
La mort subite de Philippe Norel en rend la publication amère.

Origines de l'histoire globaleLe 28 novembre dernier, Sanjay Subrahmanyam inaugurait une nouvelle chaire au Collège de France (en ligne). Son intitulé, « Histoire globale de la première modernité », ne pouvait que plaire, a priori, aux auteurs de ce blog et à tous ceux, en France, qui appellent de leurs vœux le développement de l’histoire globale, dans la recherche et dans l’enseignement. Ce n’était, cependant, sans provoquer un léger étonnement devant une telle formulation. Jusqu’à présent, en effet, Subrahmanyam ne s’était guère affiché comme un historien du global, tandis qu’il passait, incontestablement, pour le maître de l’« histoire connectée » – notion qu’il a lui-même forgée en 1997.

Histoire connectée / histoire globale

L’histoire connectée, en opérant un pas de côté (« by moving laterally » [Sanjay Subrahmanyam, 2005, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, p. 11.]), est d’abord une histoire reconnectée de ce que les historiographies nationales ont disjoint. Elle désigne l’étude stéréoscopique des interconnexions entre sociétés différentes et distantes par l’analyse croisée des archives des deux bords, ce à quoi Subrahmanyam excelle grâce à son remarquable polyglottisme. Définie ainsi, l’histoire connectée serait donc une méthodologie applicable à des lieux et des temps très divers. En réalité, en prenant pour objet la mise en contact par l’abolition soudaine de la distance, l’histoire connectée découpe incidemment une période particulière de l’histoire de l’humanité marquée par l’importance de ces interconnexions : la « première modernité » évoquée dans l’intitulé de la chaire de Subrahmanyam ; le « grand désenclavement planétaire » de Pierre Chaunu. L’empan de cette période pourrait prêter à discussion, mais elle reste dans tous les cas circonscrite et ne dépasse pas la fin du 18e siècle. D’où la question de Romain Bertrand, que nous laisserons ici en suspens : peut-on faire de l’histoire connectée contemporaine ?

Pour ce qui est de l’histoire globale, si elle se délecte d’histoires connectées et peut donner lieu à d’innombrables histoires glocales (la leçon de Sanjay Subrahmanyam sur Saint-Malo, Dieppe et l’outre-mer en est un très bon exemple, 12 mai 2014), elle s’en distingue néanmoins par le projet de saisir la globalité comme dimension nouvelle de l’humanité, c’est-à-dire l’avènement du globe comme Monde, espace unique d’une humanité unifiée. Elle n’est cependant pas l’histoire totale des Annales, même si elle peut emprunter à cette dernière son approche « globalisante », les mots étant ici, malheureusement, source de confusions. En assumant l’idée qu’il existe à partir d’un certain moment une échelle globale, autrement dit planétaire, de l’histoire humaine, l’historien du global entend développer une macrohistoire qui n’est pas pour autant une histoire universelle de tous les hommes. Suite à une journée d’étude séminale tenue en mai 2000, « Penser le monde, XVe-XVIIIe siècle » à laquelle étaient présents, Sanjay Subrahmanyam, Serge Gruzinski et Roger Chartier, ce dernier soulignait bien qu’il y a des faits spécifiques à chaque niveau scalaire :

« [Paul] Ricoeur note : “À chaque échelle on voit des choses qu’on ne voit pas à une autre échelle et chaque vision a son bon droit.” II est donc tout à fait impossible de totaliser ces différentes manières de voir le monde et vain de chercher le “lieu de surplomb” d’où elles pourraient être tenues comme commensurables. La mise en garde est utile pour éviter de faux débats sur la supériorité épistémologique supposée de telle ou telle échelle d’observation : la référence accordée à l’une ou l’autre dépend de ce que l’historien veut voir. La remarque peut concerner, d’ailleurs, une même échelle d’analyse et éviter une définition univoque de l’approche micro-historique. » [1]

La dimension spatiale de l’histoire globale explique l’intérêt qu’ont pu y porter certains géographes, comme Christian Grataloup [2007, 2011]. Ce que saisit bien Joseph Confavreux lorsqu’il parle d’une « histoire sous-tendue par la géographie » dans un grand entretien réalisé avec Sanjay Subrahmanyam pour Médiapart [14 mai 2014]. Le global turn a donc sans doute un peu à voir avec le spatial turn et la remarque ironique de Subrahmanyam sur l’impossibilité d’adopter « une perspective “extraterrestre” » [p. 63], si elle est juste à propos de l’inévitable ancrage de tout historien, révèle néanmoins son rejet du regard apollinien [Cosgrove 2003] qu’illustre la gravure mise au frontispice du dernier ouvrage d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, paru en 1905.

 Reclus_L'homme et la terre_afficheFig. 1. Affiche de promotion de L’Homme et la Terre, ca. 1905

De fait, cette histoire globale n’a jamais vraiment été le champ de recherche de Sanjay Subrahmanyam. Au contraire, celui-ci ne cache pas sa réticence, voire son hostilité, à cette histoire qui ne prendrait pas appui dans un travail archivistique de première main, qui reste pour lui comme pour bien des historiens le criterium absolu de la scientificité de la recherche historique. Aussi l’intitulé de sa chaire résulte-t-il plutôt d’un compromis vis-à-vis des enseignants du Collège de France. L’« histoire connectée » aurait mal dit ce qu’était cette chaire tandis que l’« histoire globale » faisait immédiatement sens. L’histoire globale ne serait-elle donc qu’une étiquette un peu à la mode ? Ici comme ailleurs, la question est légitime et ne peut être esquivée. Il est évident qu’en France, ce courant historiographique reste encore trop maigre et trop contesté pour voir son champ bien délimité par un débat structuré.

Xénologie / cosmologie

Mais laissons ces quelques réflexions préliminaires et abordons de plain-pied cette leçon inaugurale intitulée « Aux origines de l’histoire globale ». D’emblée, Subrahmanyam l’a placée sous le signe de l’étrangeté par un parallèle entre le caractère quasi exceptionnel de nommer à une chaire d’histoire au Collège de France un étranger, et l’attention consubstantielle portée par l’histoire connectée/globale à l’étranger. Usant d’un concept peu commun, il a cherché à dégager les racines d’une histoire xénologique, qu’il entend comme ouverte à l’autre, sinon décentrée. Cette leçon, en quelque sorte, tenait donc de la quête d’ancêtres.

Sur le fond, le projet n’est pas vraiment original. Lui-même souligne que son texte s’inscrit dans le prolongement de deux articles [2005a, 2010]. Mais déjà en 1993, William McNeill avait fait remonter l’histoire globale à l’Antiquité. L’originalité de Subrahmanyam, sur ce point, a été d’introduire une comparaison de Sima Qian avec l’historien gréco-romain Polybe au lieu d’Hérodote (cf. l’article de Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China »). Les études portant sur les histoires consacrées aux peuples étrangers parlent plutôt d’ethnographie ou d’anthropologie ; alors pourquoi utiliser le concept de xénologie ? Celui-ci est emprunté aux études indiennes, où il a été introduit par Wilhelm Halbfass à propos de l’hindouisme [1981 pour l’édition allemande], puis repris, notamment, par Tapan Raychaudhuri [1992]. La xénologie désigne l’attitude adoptée face aux étrangers et le cadre conceptuel dans lequel ils sont pensés. Dans les propres travaux de Subrahmanyam, la notion de xénologie apparaît dans l’ouvrage rédigé avec Muzaffar Alam sur les récits indo-persans de l’« époque des découvertes » [2007]. En France, mentionnons les travaux de Corinne Lefèvre sur l’Inde moghole du 16e siècle, que cite Subrahmanyam [Lefèvre 2012], et l’atelier qu’elle coordonne au CEIAS avec Ines G. Županov sur « Histoires de soi, histoires des autres : questions de traduction et d’historiographie ». La mise en question du regard de l’historien et de son positionnement dans le Monde est fondamentale. De ce point de vue, l’histoire connectée mais aussi les études postcoloniales et subalternes ont beaucoup à apporter à l’histoire globale. Mais la critique n’est pas si nouvelle. Subrahmanyam évoque l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, paru en 1971 ; on pourrait aussi rappeler l’article d’Ignacy Sachs publié dans la revue des Annales en 1966 : « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde ».

« Après avoir, par son expansion, ruiné les vues ethnocentriques de certains des peuples soumis à sa domination coloniale, l’Occident s’est enfermé dans une vision de l’histoire centrée sur lui-même alors que d’autres peuples sont maintenant conduits […] à remettre en question cet européo-centrisme. » [2]

On ne reviendra pas en détail sur les auteurs convoqués par Subrahmanyam. Après Polybe et Sima Qian, on trouve, pêle-mêle, Antonio Galvão, qui a écrit un récit des découvertes du globe depuis le Déluge (Tratado dos diuersos & desvayrados caminhos, por onde nos tempos passados a pimenta & especearia veyo da India ás nossas partes, & assi de todos os descobrimentos antigos & modernos, 1555, cf. mon billet du 2 juin 2014) et Guillaume Postel, autre professeur au Collège de France et figure reconnue de l’orientalisme naissant, Giovanni Ramusio, auteur d’une synthèse novatrice sur les périples réalisés par des Européens (Delle Navigationi et Viaggi, 1550), et Johannes Löwenklau, connu pour sa traduction de sources turques (Annales Sultanorum Othmanidarum, 1580), Tabarî, auteur au 9e siècle d’une histoire universelle (Târîkh al-Rusul wa al-Mulûk, « Histoire des prophètes et des rois »), et Rachîd al-Dîn, lui aussi auteur, au 13e siècle, d’une histoire universelle (Jâmi‘ al-tawârîkh, « Somme des histoires »)… Les uns sont des penseurs de l’étranger, les autres sont des penseurs du monde/Monde. Cependant, malgré une proximité évidente, la xénologie n’est pas la cosmologie.

En retraçant la généalogie de l’histoire globale/connectée, Subrahmanyam suggère également l’idée, pour la reformuler ainsi, d’une métahistoire de la mondialisation : quelle conscience ont eu les contemporains d’un processus ancien et multiple ? C’est la question posée par Roger Chartier en 2001, reprise par Subrahmanyam :

« “Penser le monde”. Mais qui le pense ? Les hommes du passé ou les historiens du présent ? » [3]

Le sociologue britannique Roland Robertson la posait déjà au début des années 1990 [1992]. Mais Subrahmanyam n’y répond pas vraiment et s’en tient aux « historiens xénologues » dans la lignée desquels il s’inscrit, alors qu’une métahistoire de la mondialisation ne peut se limiter à l’étude des histoires passées et doit intégrer une très grande variété de documents, qui sont, au demeurant, des archives d’histoire globale – catégorie que semble complètement nier Subrahmanyam.

Pour rester dans l’Inde moghole qu’il affectionne tant, on pourrait citer l’utilisation du globe comme symbole impérial, bien étudiée par Sumathi Ramaswamy [2007] et par Ebba Koch [2012]. Ainsi sur ce portrait de l’empereur Jahângîr (*1605-1627), « le conquérant du monde », où on voit l’empereur debout sur un globe reposant sur un poisson et sur un bœuf. Le globe est de facture européenne, mais il est désaxé et centré sur l’Inde, tandis que l’ensemble évoque un mythe cosmographique musulman.

 Abu l-Hasan_1620_JahangirFig. 2. Jahângîr transperçant d’une flèche la tête de son ennemi, Malik ʿAnbar (peinture d’Abû l-Ḥasan, ca. 1620, Chester Beatty Library, Dublin)

Mais cette idéologie impériale « globale » n’est qu’une reprise de diverses traditions antiques à se considérer le centre du monde et qui est bien établie dans la géographie abbasside étudiée par André Miquel, que cite Subrahmanyam, et dont les tâwarîkh sont le pendant historique. De façon plus générale, cette région centrale de l’Eufrasie a été une concentration considérable de connexions, de circulations et d’empires qui en ont fait un foyer majeur de mondialisation qui mériterait autant d’attention que l’Europe et la Chine. C’était la conclusion de ma thèse, placée entièrement alors sous l’influence de Marshall Hodgson (sur ce dernier, cf. le récent billet de Philippe Norel, 22 mai 2014).

Mondialisation_3 scénariosFig. 3. Trois scénarios de mondialisation à partir de différents foyers de l’Eufrasie

Quoi qu’il en soit, la métahistoire de la mondialisation n’est qu’une contribution particulière à l’histoire de la mondialisation. Et la généalogie xénologique développée par Sanjay Subrahmanyam masque la nouveauté de l’histoire globale contemporaine qui consiste précisément à essayer de développer des concepts adaptés pour saisir l’espace, la société, l’économie, la culture en ce qu’ils ont de Monde. La notion d’économie-monde, utilisée par Fernand Braudel (cf. mon billet, « Un Monde d’économies-mondes », 12 mars 2013), puis celle de système-monde, sans doute plus pertinente, reprise par Immanuel Wallerstein, Janet Abu-Lughod, Philippe Beaujard (entre autres), ont aidé à penser l’histoire-Monde, même si aujourd’hui elles paraissent insuffisantes. C’est bien en cela que l’histoire globale est un chantier d’avenir.

Téléologisme, impérialisme, présentisme : la mondialisation en maux

Reste une question : pourquoi une telle réticence de la part de Subrahmanyam à l’égard de l’histoire globale ? Peut-être parce que le concept central est celui de mondialisation. Or Subrahmanyam le dit : « Je reste agnostique sur l’utilité du concept de “globalisation” » [p. 53]. Deux raisons principales sont avancées.

1) L’histoire de la mondialisation serait téléologique. L’argument revient régulièrement, on en a déjà discuté ici (cf. entre autres le billet de Philippe Norel, « Pour une histoire de la mondialisation non téléologique », 28 février 2011). Peut-on s’offusquer que les historiens cherchent à comprendre comment s’est mise en place la situation actuelle d’interconnexion des différentes parties du globe ? Non ; c’est somme toute assez banal en histoire. Il y a une dépendance téléologique qui aboutit à un récit fortement rétrodictif. Ce qui doit être distinguée d’une interprétation téléologique, qui nierait la contingence de l’histoire et une interprétation possibiliste. Si, donc, la critique porte sur la dimension unilinéaire d’un récit, alors, oui, effectivement, méfions-nous d’une histoire téléologique ; mais il semble que le polycentrisme est bien établie parmi les tenants de l’histoire globale et que nombreux sont les auteurs à avoir parlé d’« histoire des mondialisations » (cf. p.e. le billet d’Olivier Grenouilleau, « Les historiens français et les mondialisations », 11 octobre 2010), Que nous n’y soyons pas encore parvenus, en revanche, ne peut qu’être un appel à poursuivre ces travaux de recherche, et non à les saboter. Il y a une écriture de l’histoire globale à inventer.

2) L’histoire de la mondialisation serait impérialiste. Le propos, là aussi, est assez convenu. On pourrait rappeler l’article qu’avait commis Chloé Maurel en 2009 dans la revue Vingtième Siècle. L’histoire de la mondialisation serait un vecteur de l’impérialisme états-unien. Subrahmanyam s’en prend directement aux chercheurs qui travailleraient au National Bureau of Economic Research – sans les nommer. Ce centre de recherche, installé à Cambridge, est des plus importants en ce domaine aux États-Unis. Faut-il le soupçonner d’être un foyer d’un impérialisme idéologique ? En réalité, il est assez difficile de dénombrer les historiens du global qui y seraient rattachés. On pourrait penser à Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson qui en 2000 ont publié un ouvrage, When Did Globalization Begin ?, étiqueté National Bureau of Economic Research Working Paper. Leur analyse néoclassique est fondamentalement discutable, et discutée ! Il aurait sans doute été plus judicieux d’évoquer le Global Economic History Network (GEHN), basé à Londres, qui regroupe la London School of Economics, les universités de Californie, Leyde et d’Osaka, mais qu’il est difficile de taxer d’impérialisme. Toutefois, cette peur que suscite la notion de mondialisation/globalization n’est pas propre à Subrahmanyam et l’erreur commise sur l’origine même de ces notions, trop souvent liée à la libéralisation des marchés financiers à partir des années 1970, perdure trop souvent. Cependant, que le mot français « mondialisation » soit antérieur au mot anglais et qu’il date de 1904, que celui de « globalization » remonte à 1944, que ces mots aient d’abord permis d’exprimer une prise de conscience d’une mondialité nouvelle, qu’ils aient été le support d’idéologies contraires, ne suffit pas à modifier la perception commune, simplificatrice et négative, d’un processus long, complexe, multiforme [Capdepuy, 2011]. Parler, comme le fait Sanjay Subrahmanyam, de « potion magique à fort contenu idéologique » est bien l’expression d’un point de vue politique qui, aussi respectable soit-il, révèle les fragilités de son positionnement. Ce qu’on pourrait peut-être beaucoup plus redouter à propos de l’histoire globale, c’est qu’elle ne débouche sur la production d’un récit mondialiste complètement formaté pour servir de base à l’enseignement du « parfait petit citoyen du Monde ». De fait, le lien entre histoire globale et enseignement est très fort dès les années 1940 au moment de reconstruire le Monde d’après-guerre. Le premier ouvrage de « global history » a été publié en 1945 avant même la fin de la guerre [Close & Burke 1945].

3) L’histoire de la mondialisation serait présentiste. On trouverait ailleurs ce troisième argument. Dans un article publié en 2005, Subrahmanyam dénonçait également le présentisme de la New Global History, défendu en particulier par Bruce Mazlich. Là encore, la question est importante, mais ne suffit pas à discriminer l’histoire globale. La périodisation du processus de mondialisation est extrêmement débattue. Suzanne Berger a parlé d’une « première mondialisation » pour la période comprise entre 1870 et 1914. Dennis O. Flynn et Arturo Giráldez d’un côté, Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson de l’autre, se sont disputés pour savoir si la mondialisation économique commençait avec la mise en place de la connexion transpacifique en 1571 ou bien avec la convergence des prix vers 1830, John Darwin considère que la mort de Tamerlan en 1405 constitue un tournant majeur, beaucoup, très classiquement, s’en tiennent à la fin du 15e siècle avec la mise en place d’une double connexion, entre l’Europe et l’Amérique d’un côté, l’Europe et l’Asie du Sud et du Sud-Est de l’autre. Beaucoup de ces analyses font sens ; pourtant, elles n’oblitèrent pas totalement la question posée par la New Global History : quand passe-t-on d’un processus de proto-mondialisation à la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui ? On pourrait penser que la contraction de l’espace-temps n’a jamais été aussi importante que depuis Internet, mais la métahistoire de la mondialisation nous apprend précisément qu’il faut se méfier du sentiment de rupture éprouvé par les contemporains et du narcissisme à surévaluer la modernité du présent [Assayag 1998].

Je citerai à nouveau ce texte de Fernand Braudel écrit pendant qu’il était en captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Une des victoires de l’homme sur la distance et sur la nature, c’est bien le rétrécissement du monde et, par conséquence naturelle, son unité. On faisait en quinze jours hier le chemin de Caracas à Bogota, trois heures suffisent aujourd’hui avec l’avion. […]

L’humanité aura vécu pendant des millénaires cantonnée, parquée dans ses continents comme en autant d’espaces clos, dispersée en autant de planètes, a-t-on dit. Mais de planète en planète, d’aire de civilisation à aire de civilisation voisine, on a jeté des amarres (avec les siècles), établi des ponts, multiplié les liaisons utiles, échangé des biens, tout d’abord goutte à goutte : une balle de soie, des pièces d’argent à l’effigie de Néron… Peu à peu, les humanités se sont découvertes les unes les autres. Vieille histoire. Le monde ayant vécu si vite depuis lors, aujourd’hui elles se télescopent, elles échangent leurs habits et leurs civilisations. » [4]

Ou encore cet extrait d’une lettre de Nerhu à sa fille, en mars 1933, repris ensuite dans Glimpses of Word History (cf. le billet du 13 juin 2013) :

« Peut-être que le trait le plus frappant de ce siècle a été le progrès dans les moyens de transport et de communication. Le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe électrique et l’automobile ont complètement changé le monde, et ont en fait, pour toutes les fins humaines, un endroit très différent de ce qu’il avait toujours été. Le monde a rétréci, ses habitants se sont rapprochés, et ont pu se  voir beaucoup plus les uns des autres, et, avec la connaissance mutuelle, de nombreux obstacles, née de l’ignorance, sont tombés. Les idées communes ont commencé à se propager, ce qui a produit une certaine uniformité dans le monde entier. Juste à la fin de la période dont nous parlons sont apparus la télégraphie sans fil et l’aviation. Ils sont assez commun maintenant, tu as été en avion à plusieurs reprises, et a voyagé ainsi, sans beaucoup y penser. Le développement de la télégraphie sans fil et de l’aviation appartient au vingtième siècle et à notre temps. » [5]

 Au final, cette généalogie d’histoire xénophile, même s’il n’y est guère question de globalité, est une bonne leçon car par cet enseignement intégrant les autres, Sanjay Subrahmanyam ouvre une fenêtre en cette France rassie. Et puis disons-le, qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’histoire globale comme nous l’entendons, car en réalité, même sur ce blog, malgré son nom, nous ne faisons pas toujours de l’histoire globale, nous ne la faisons pas de la même manière, et on sait bien que ces distinctions entre courants historiographiques, voire même entre disciplines, ne sont que de frêles cloisons à l’intérieur d’une même maison qu’est celle des sciences humaines. Foin d’inutiles querelles de chapelles ! L’histoire globale est avant tout l’expression d’un questionnement porté par des sociétés qui s’interrogent face à leur coprésence sur un globe qui risque d’être notre cage pour longtemps encore. La problématique est cruciale, elle n’est pas unique et je me retrouve complètement dans le propos conclusif de Subrahmanyam :

« Il s’avère que dans le monde actuel, il y a un intérêt et une curiosité croissants pour ce type d’histoire, qui n’est pas voué pourtant – c’est ma profonde conviction – à remplacer l’histoire faite à une échelle régionale, nationale ou continentale, mais à la compléter. » [6]

On peut d’ailleurs penser que l’intérêt général porterait davantage sur l’histoire glocale qui fait le lien entre l’ici et le Monde, autrement dit sur les hybridations d’histoires.

PS. Un entretien réalisé par Laurent Testot est à lire dans le dernier numéro de Sciences Humaines, n° 261, juillet 2014, pp. 22-25.

Bibliographie

Muzaffar Alam & Sanjay Subrahmanyam, 2007, Indo-Persian Travels in the Age of Discoveries, 1400-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

Jackie Assayag, 1998, « La culture comme fait social global ? Anthropologie et (post)modernité », L’Homme, Vol. 38, N° 148, pp. 201-223.

Vincent Capdepuy, 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document n° 576.

Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, pp. 119-123.

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Denis Cosgrove, 2003, Apollo’s Eye. A Cartographic Genealogy of the Earth in the Western Imagination, Baltimore/Londres, The John Hopkins University Press.

Christian Grataloup, 2007, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde, Paris, Armand Colin.

–––––, 2011, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, Paris, Armand Colin.

Wilhelm Halbfass, 1988 [1981 pour l’éd. orig.], India and Europe : An essay in understanding, trad. de l’allemand, New York, SUNY Press.

Ebba Koch, 2012, «The Symbolic Possession of the World: European Cartography in Mughal Allegory and History Painting», Journal of the Economic and Social History of the Orient, Vol. 55, pp. 547-580.

Corinne Lefèvre, 2012, «The Majālis-i Jahāngīrī (1608-11): Dialogue and Asiatic Otherness at the Mughal Court», Journal of the Economic and Social History of the Orient, N° 55, pp.  255-286.

William H. McNeill, 1995, « The Changing Shape of World », History and Theory, Vol. 34, N° 2, pp. 8-26.

Bruce Mazlich, 2006, The New Global History, New York, Routledge.

Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1ère éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939).

Sumathi Ramaswamy, 2007, «Conceit of the Globe in Mughal Visual Practice», Comparative Studies in Society and History, Vol. 49, N° 4, pp. 751-782.

Tapan Raychaudhuri, 1992, « Europe in India’s Xenology: The Nineteenth-Century Record», Past & Present, N° 137, pp. 156-182.

Roland Robertson, 1992, « Globality, Global Culture, and Images of World Order », in: Hans Haferkamp & Neil J. Smelser (dir.), Social Change and Modernity, Berkeley, University of California Press, pp. 395-411.

Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, pp. 465-487.

Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China », Journal of World History, Vol. 19, N° 1, pp. 1-40.

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–––––, 2005a, «On World Historians in the Sixteenth Century», Representations, Vol. 91, N° 1, pp. 26-57.

–––––, 2005b, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press.

–––––, 2010, « Intertwined Histories: Crónica and Tārīkh in the Sixteenth-Century Indian Ocean World », History and Theory, Vol. 49, pp. 118-145.

–––––, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard.


Notes

[1] Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, p.120.

[2] Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, p. 467.

[3] Roger Chartier, art. cit., p. 122.

[4] Fernand Braudel, 1997, « L’histoire, mesure du monde », Les Ambitions de l’Histoire, Paris, Éditions de Fallois, p. 109.

[5] Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1re éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939), p. 608.

[6] Sanjay Subrahamanyam, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard, p. 63.

Enseignement et histoire globale (CAPES)

À l’approche des oraux du CAPES d’histoire-géographie, des collègues ont publié sur le Carnet du réseau historiographique et épistémologique de l’histoire (CRHEH) un exemple de dossier sur l’enseignement d’une partie du programme de seconde en proposant un questionnement axé sur l’histoire globale : « Enseigner “l’élargissement du monde (XVe-XVIe siècle)” au lycée : quels apports de l’histoire globale ? ». On ne peut que se réjouir de voir ce courant historiographique être ainsi progressivement reconnu dans la formation des futurs enseignants. L’auteur anonyme du corrigé ne cache cependant pas un certain scepticisme, notant que l’« “histoire globale” reste plus une étiquette qu’un projet historiographique ayant une unité véritable, la diversité des travaux pas toujours compatibles entre eux que cette étiquette recouvre reste la règle ». Nous ne le contredirons d’ailleurs pas sur ce constat que nous pouvons partager. Le choix récent d’intituler la chaire de Sanjay Subrahmanyam au Collège de France « histoire globale » et non « histoire connectée » en est une illustration – nous aurons l’occasion d’y revenir très prochainement. Dans le dossier, le seul document d’historien cité est extrait de l’introduction de L’Histoire à parts égales, écrite par Romain Bertrand, qui, précisément, se présente comme un partisan de l’histoire connectée, et non de l’histoire globale, à l’égard de laquelle il se montre ouvertement distant. Il s’agit évidemment ici d’une incitation bienveillante du jury pour que le candidat n’oublie pas d’adopter un regard critique sur son sujet.

Reprenant la question proposée aux candidats, je ferai deux propositions distinctes, l’une qui s’inscrirait dans le champ de l’histoire connectée, l’autre qui prétendrait davantage être de l’histoire globale.

Un regard symétrique

Depuis longtemps déjà, il n’est que trop nécessaire de sortir du cloisonnement infligé par le « roman national » et au-delà par le « roman occidental ». L’auteur du corrigé rappelle justement que ceci n’est pas une nouveauté, et de citer l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570 [1971]. On pourrait ajouter à cette référence, deux livres parus au début des années 1980 : La Conquête de l’Amérique : La Question de l’autre, par Tzvetan Todorov [1982], et Récits aztèques de la conquête, qui rassemblent des textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov [1983], ainsi qu’un troisième, de Serge Gruzinski, L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique [1991]. Dans un contexte historiographique différent, les réflexions de l’anthropologue Marshall Sahlins constituent également un jalon majeur dans cette inversion du regard [Des Îles dans l’histoire, 1989 pour l’édition française].

Quel a été l’impact de ces travaux de recherche dans les manuels du secondaire ? Faible. Si on s’en tient aux derniers parus, on trouve de-ci de-là un ou deux documents amérindiens, toujours iconographiques, et parfois mal interprétés (comme c’est le cas dans le Belin, 2006, où la collaboration tlaxcaltèque n’est pas comprise). La vision reste profondément européocentrée, conformément aux injonctions du programme. Une exception notable est un exercice proposé dans le manuel Nathan, qui met en vis-à-vis un texte indien et un texte extrait des Essais.  Montaigne y développe une réflexion critique sur la conquête européenne, qu’on retrouvera au 18e siècle [cf. billet du 10 mai 2012].

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Fig.1 – Exercice proposé dans le manuel Nathan, coll. Sébastien cote, 2010.

Ceci reste cependant très limité et on pourrait regretter qu’il ne soit pas accordé davantage de place au regard des vaincus. Les textes existent, et de nombreux extraits pourraient être mis à profit.

Comme ce récit de la rencontre entre la première ambassade envoyée par Moctezuma et les Espagnols, tiré du Codex de Florence, mis en forme vers 1550-1555 :

« Et Motecuhzoma, aussitôt, alors, a envoyé, a confié une mission aux seigneurs, que Tziuacpopocatzin, et encore à d’autres, à une foule parmi ses gouverneurs, pour aller à la rencontre des Espagnols, entre le Popocatepetl et l’Iztactepetl, là-bas, à Quauhtechac, à la Pierre-de-Sacrifice-de-l’Aigle.

Ils leur ont donné des étendards garnis d’or, des étendards garnis de plumes de quetzal, et des colliers en or.

Et, quand ils leur ont donné ceci, c’est comme s’ils avaient souri, comme s’ils s’étaient beaucoup réjoui, comme s’ils avaient pris du plaisir. C’est comme des singes à longue queue qui ont saisi de tous côtés l’or. C’est comme si, là, il s’asseyait, comme s’il s’éclairait en blanc, comme s’il se rafraîchissait, leur cœur. Car il est bien vrai qu’ils avaient grandement soif, qu’ils s’en goinfraient, qu’ils en mourraient de faim, qu’ils en voulaient comme des porcs, de l’or.

Et l’étendard garni d’or, ils viennent en le dressant en l’air, ils viennent en l’agitant de tous côtés, ils viennent en le saisissant pour eux. C’était comme s’ils grommelaient, et ce qu’ils disaient, c’était du baragouin. » [1]

Ou encore ce chant, extrait des Annales historiques de Tlatelolco, rédigé par un auteur anonyme mais sans aucun doute témoin direct de la défaite du dernier empereur Quauhtemoc en 1521 [sur Tlatelolco, je renvoie aux travaux d’Arnaud Exbalin sur le site Canopé].

« Et tout est arrivé.
Nous l’avons vu,
nous l’avons admiré.
Avec ce lamentable, ce pitoyable sort
nous avons enduré l’angoisse.

Sur les chemins gisent les flèches brisées,
les cheveux sont épars.
Les maisons ont perdu leurs toits,
Les maisons sont devenues rouges.

La vermine grouille dans les rues et les places,
et contre les maisons les cervelles ont fait des éclaboussures.
Les eaux sont comme rouges, elles sont comme teintes,
et, quand nous les avons bues,
on buvait de l’eau de salpêtre.
Et nous avons bu, alors, cette eau de salpêtre.

Nous avons frappé, alors, les murs de brique,
et notre héritage n’était plus qu’un trou.
Les boucliers ont pu nous protéger,
mais on a voulu en vain peupler la solitude
avec des boucliers.

Nous avons mangé le bois coloré du tzompantli,
nous avons mâché le chiendent du natron,
l’argile des briques, de la poussière de crépi,
et de la vermine.

Nous avons dévoré ensemble la viande,
quand elle venait d’être posée sur le feu.
Quand la viande était cuite,
ils l’arrachaient de là,
dans le feu même, ils la mangeaient.

On fixa notre prix.
On fixa le prix du jeune homme, du prêtre,
de la jeune fille et de l’enfant.

Assez ! Le prix d’un homme du peuple
atteignait à peine deux poignées de maïs,
il n’était que de dix galettes de mouche ;
notre prix n’était que de
vingt galettes de chiendent du natron.

L’or, le jade, les mantes en coton,
les plumes du quetzal,
tout ce qui est précieux
ne fut compté pour rien. » [2]

Inversement, les illustrations du Lienzo de Tlaxcala, un des rares codex conservés, permettent de montrer la participation de guerriers aztèques à la conquête espagnole du Mexique.

Siège de Tenochtitlan

Fig. 2 – Siège de Tenochtitlan, 1521 (Lienzo de Tlaxcala)

Une possibilité parmi d’autres serait de constituer un dossier autour d’une figure importante, à la fois historique et légendaire, de la conquête : la Malinche. Dans un autre billet [6 février 2013], j’avais évoqué le rôle de Pocahontas comme exemple de ces « femmes de l’entre-deux » qu’on retrouve dans ce rôle d’intermédiaire entre conquérants et conquis. La Malinche, Malintzin en nahuatl, Doña Marina selon son nom de baptême, en serait un autre exemple. Donnée aux Espagnols en 1519 par des Mayas, parmi un lot d’esclaves, elle fut d’abord attribuée à Alonso Hernández Puertocarrero, avant de devenir la maîtresse d’Hernán Cortés. Elle servit rapidement d’interprète aux conquérants espagnols, mais joua semble-t-il un rôle plus important comme conseillère de Cortés. Après la mort de ce dernier, elle fut l’épouse d’un autre conquistador, Juan Jaramillo, puis disparut aux alentours de 1529. Un manuel (Belin, 2010) lui consacre explicitement un document, tiré de l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne écrite par Bernal Díaz del Castillo, et indique sa présence sur une illustration extraite du Lienzo de Tlaxcala.

Voici, sans les coupes, le portrait dressé par Bernal Díaz del Castillo, avec les attestations de la véracité de son témoignage, qu’on prendra garde cependant de prendre avec une certaine distance critique :

« Avant de nous occuper plus intimement du grand Moctezuma, et des Mexicains, et de Mexico la grande, je veux vous dire ce qui concerne doña Marina ; elle gouverna des pays et commanda à des vassaux dès son enfance. Son père et sa mère étaient en effet seigneurs d’une ville nommée Painala, à laquelle d’autres villages étaient assujettis, environ huit lieues du bourg de Guazacualco. La mort du père l’ayant laissée encore enfant, la mère se remaria avec un autre cacique, fort jeune, et en eut un garçon, sur lequel se porta toute leur affection. Ils convinrent de faire retomber sur lui, après leur mort, les titres de la fille, et, pour qu’il n’y eût point d’obstacle, ils donnèrent la jeune fille, pendant la nuit, à des Indiens de Xicalango, afin qu’on ne la vit plus, et ils répandirent le bruit qu’elle était morte, mettant à profit la mort de la fille d’une de leurs esclaves, qu’on fit passer pour l’héritière. Il résulta que les gens de Xicalango la cédèrent à des habitants de Tabasco, et ceux-ci la donnèrent à Cortès. J’ai connu sa mère et son demi-frère, lorsqu’il était déjà homme et qu’il gouvernait son village conjointement avec sa mère, le second mari étant mort. En se faisant chrétiens, la vieille prit le nom de Marthe et le fils celui de Lazare. Je sais fort bien tout cela, parce que, en l’an quinze cent vingt-trois, après la conquête de Mexico et d’autres provinces, lorsque Christoval de Oli se souleva dans les Higueras, Cortès s’y rendit, en passant par Guazacualco. Presque tous les résidents de ce bourg partirent avec lui (ainsi que je le dirai en son lieu). Comme doña Marina, en toutes les guerres de la Nouvelle-Espagne, fut une excellente femme et une interprète utile, – ce que l’on verra dans la suite –, Cortès la tenait toujours avec lui. Ce fut dans ce voyage qu’elle se maria avec un hidalgo nommé Xaramillo, dans un bourg qu’on appelait Orizaba, en présence de quelques témoins, dont l’un, nommé Aranda, devint résident de Tabasco. Il racontait le mariage d’une façon bien différente du récit de Gomara. Doña Marina était femme de grande valeur ; elle avait un extrême ascendant sur tous les Indiens de la Nouvelle-Espagne. » [3]

Cette présence de la Malinche est bien attestée par les textes aztèques, ainsi dans l’Histoire de Tlaxcala :

« Et, lorsque les messagers et espions de Moctezuma arrivèrent, ils purent vérifier qu’il s’agissait d’hommes, parce qu’ils mangeaient, buvaient et aspiraient à des satisfactions humaines. Ils ramenèrent une épée, une arbalète et une nouvelle encore plus étonnante, qui était la présence d’une femme, belle comme une déesse, car elle parlait la langue mexicaine et celle des dieux, ce qui permettait de savoir ce que voulaient ces gens ; son nom était Malintzin puis, après son baptême, on l’appela Marina. » [4]

La Maninche

Fig. 3 – Ensemble de quatre illustrations montrant l’omniprésence de La Malinche auprès d’Hernán Cortés (Lienzo de Tlaxcala, fin 16e siècle)

De façon nettement plus anecdotique, pour les élèves qui connaissent, signalons que La Malinche a inspiré un personnage des Mystérieuses Cités d’or (Taiyō no ko esteban, « Esteban, enfant du Soleil »), l’un des premiers mangas à avoir connu un succès important,. Ce feuilleton télévisé franco-japonais diffusé pour la première fois en 1982-1983 au Japon et en France, est une réécriture du roman de Scott O’Dell, La Route de l’or (The King’s Fifth, 1966) et retrace l’histoire d’un orphelin parti dans le Nouveau Monde à la recherche de légendaires cités d’or, suivi par des conquistadores avides de richesses. Deux personnages sont inspirés, librement, de l’histoire : le gouverneur Pizarro et Marinché, femme amérindienne peu scrupuleuse, prête à s’associer aux Espagnols et à trahir son peuple pour s’enrichir.

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Fig. 4 – Marinche, dans Les Cités d’or

À travers la Maninche, occasion, au passage, de réintroduire les femmes dans l’histoire, il serait possible d’esquisser la complexité d’une conquête qui ne se réduit pas au simple choc de deux mondes.

Un regard global

Si le cœur de l’histoire globale est l’étude de la mondialisation comme processus de mise en interconnexion des différentes parties du globe, il est effectivement difficile d’échapper à un certain européocentrisme dans la mesure où ce sont bien les Européens qui à partir du 15e désenclavent une humanité jusqu’alors parcellisée, même si des dynamiques d’intégration, qu’on pourra qualifier de pré-mondialisations, sont à l’œuvre avant et portées par d’autres sociétés. La nouveauté ici est l’émergence d’un espace global qui n’est plus seulement spéculatif, mais bien une réalité tangible sur laquelle les puissances européennes peuvent dès lors projeter leurs ambitions impérialistes.

Dans les manuels scolaires, cet aspect est abordé par l’intermédiaire de la cartographie. En effet, les cartes produites à partir du 16e siècle révèlent à elles seules l’essor considérable des connaissances géographiques européennes du globe terrestre. Pour compléter, et en accord avec les programmes qui appellent à se focaliser sur « un navigateur européen et ses voyages de découverte », les manuels consacrent souvent une double page à la circumnavigation initiée par Magellan et achevée par El Cano.

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Fig. 5 – Le planisphère d’Agnese Battista (1543) permet à la fois de montrer l’étendue nouvelle des connaissances géographiques européennes et la première circumnavigation (BnF)

Mais on pourrait regretter que le partage du Monde opéré par le traité de Tordesillas en 1494 et complété par celui de Saragosse en 1529 soit limité à deux lignes sur un planisphère sans autre forme d’explication. Il est vrai que les textes eux-mêmes sont assez arides et ne fournissent pas vraiment matière à un document accessible aux élèves…

Voici le premier paragraphe du traité de Tordesillas :

« 1. Et aussitôt lesdits procureurs desdits seigneurs roi et reine de Castille, de Léon, d’Aragon, de Sicile, de Grenade, etc., et dudit seigneur roi de Portugal et des Algarves, etc., ont dit qu’autant qu’il existe entre lesdits seigneurs, leurs constituants, un différend sur ce qui appartient à chacune des deux parties de l’espace qui reste à découvrir jusqu’à cejourd’hui, jour de la présente capitulation, dans la mer Océane ; attendu que, pour le bien de la paix et de la concorde, et pour la conservation de l’amitié qui lie ledit seigneur roi de Portugal aux seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, il plaît à LL. AA., et que lesdits procureurs, en leur nom et en vertu de leurs pouvoirs, ont accordé et consenti qu’il se fasse et se tire par ladite mer Océane une ligne droite de pôle à pôle, c’est-à-dire du pôle arctique au pôle antarctique, ce qui est du nord au sud, laquelle ligne devant se tirer et se tirant droite, comme il a été dit, à 370 lieues des îles du Cap-Vert, vers le couchant, par degrés ou d’autre manière, comme on pourra le faire pour le mieux et le plus promptement, de façon qu’il n’y ait pas plus de lieues, et que tout ce qui a été découvert jusqu’à présent et se découvrirait à l’avenir par ledit seigneur roi de Portugal et ses vaisseaux, soit îles ou terre ferme, depuis ladite ligne tirée dans la forme susdite, allant par ladite partie du levant, en dedans de ladite ligne du côté du levant, du nord ou du sud, pourvu qu’on ne passe pas ladite ligne, que tout cela soit et appartienne audit seigneur roi de Portugal et à ses successeurs pour à tout jamais, et que tout le reste, tant îles que terre ferme, trouvés ou à trouver, découverts et à découvrir par lesdits seigneurs roi et reine de Castille et d’Aragon, etc., et par leurs vaisseaux, depuis ladite ligne tirée en la forme susdite, allant par ladite partie du couchant et après avoir passé ladite ligne vers le couchant, le nord et le sud, soit et appartienne auxdits seigneurs roi et reine de Castille et de Léon et à leurs successeurs à tout jamais. » [5]

Ce texte, pourtant, est très important en dessinant ce que Carl Schmitt considère comme la première « ligne globale ».

« Elles découlaient d’un certain mode de pensée que je qualifierais de pensée par lignes globales. C’est là un mode de pensée qui représente une étape bien définie dans le développement historique de la conscience humaine de l’espace et qui apparaît immédiatement avec la découverte d’un “Nouveau Monde” et avec le début des “Temps modernes”. Il continua de progresser au rythme des cartes géographiques et des globes terrestres. Le qualificatif global désigne à la fois le caractère planétaire de ce mode de pensée qui embrasse toute la terre, et son caractère plan et superficiel qui repose sur l’équivalence entre surface terrestre et surface maritime. » [6]

La difficulté à calculer les longitudes a retardé le tracé de ces lignes sur les planisphères. C’est chose faite en 1573 sur la carte de Domingos Teixeira. À noter, la projection n’est pas centrée sur l’Europe mais sur la ligne issue du traité de Tordesillas, celle du traité de Saragosse étant dédoublée, à gauche et à droite de la carte. Ceci a pour effet de bien montrer le découpage du Monde à parts égales entre Espagnols et Portugais, dont les blasons respectifs ornent les terres conquises.

Teixeira_1573_Monde (bis)

Fig. 6 – Planisphère de Domingos Teixeira, 1573 (BnF)

Si on quitte l’espace pour le temps, l’auteur du corrigé proposé rappelle que le chrononyme de « Grandes découvertes » a été inventé au 19e par Alexandre de Humboldt – ou du moins fixé par celui-ci –, en insistant cependant sur le fait que la notion de « découvertes » est déjà présente dans la littérature de l’époque. Sur ce point, un des ouvrages les plus intéressants, car précurseur dans la mise en place d’un récit européen, est celui d’Antonio Galvão, publié en 1563 à Lisbonne. Sanjay Subrahmanyam [2007] a déjà attiré l’attention sur l’originalité de cet auteur, qui, contrairement à Fernão Lopes de Castanheda, João de Barros, Francisco López de Gómara, Gonzalo Fernández de Oviedo y Valdés, a proposé une synthèse des découvertes réalisées par les Portugais et les Espagnols au lieu de ne traiter qu’un seul de ces empires ; mais deux autres points, à mon sens, mériteraient d’être mis en valeur.

Tout d’abord, la construction même de l’ouvrage est intéressante car Galvão distingue deux temps dans l’histoire des découvertes. La première partie de l’ouvrage se termine sur l’expédition de Gonçalo de Soussa au Kongo, en 1490, qui aboutit à la conversion du roi et à son ralliement à la couronne portugaise ; et la deuxième partie commence immédiatement en 1492 avec le départ de Christophe Colomb. On voit ainsi que dès cette époque, la « découverte de l’Amérique » constitue un moment axial. En cela, Galvão n’est pas unique et participe au grand récit de la modernité qui se construit progressivement à partir du 16e siècle.

Ensuite, Galvão construit sur une problématique qu’on retrouve jusqu’au 20e siècle et qui occupe une place majeure dans la conscience qui accompagne le processus de mondialisation. Le Monde est un espace fini, avons-nous fini de le découvrir ? Deux passages résument la réflexion de Galvão et sont accessibles aux élèves.

En introduction, il rappelle l’interrogation de son temps, marquée par les deux mythes bibliques de la dispersion des fils de Noé et de la confusion des langues consécutive à l’érection de la tour de Babel. La découverte d’humanités distantes et jusque-là inconnues pose la question de la diffusion de ces hommes et donc d’une pré-découverte du Monde :

« Certains disent que le monde a déjà été découvert & pourraient alléguer, pour cette raison, qu’il a donc été colonisé ainsi, qu’il peut être fréquenté & navigué ; et que la plupart des hommes d’autrefois avaient des vies plus longues, des lois et des langues presque toutes unes. D’autres diraient le contraire, affirmant que la Terre ne peut pas être toute connue & que les gens ne peuvent pas communiquer les uns avec les autres parce que cela aurait été perdu autrefois à cause de la malice & l’absence de justice des habitants de la Terre. » [7]

Après avoir retracé l’histoire des découvertes depuis le Déluge, dont il reconnaît que les différents auteurs ne s’entendent pas sur sa datation, Galvão conclut ainsi :

« Ce que j’ai obtenu de ceci, c’est la rotondité de trois cent soixante degrés, selon sa géométrie. Pour un degré, les anciens ont donné dix-sept lieues et demie, ce qui fait six mille trois cents lieues. Les modernes font le degré en 16 et deux tiers, ce qui les amène à six mille lieues. Toutefois, je tiens qu’il est large de dix-sept, ce qui fait le circuit de la terre à six mille deux cents lieues. Quoi qu’il en soit, elle a toute été découverte & naviguée d’Est en Ouest, presque par où le Soleil marche, mais du Sud au Nord il y a une grande différence, parce que vers le Nord il n’a pas été découvert plus de soixante-dix-sept ou soixante-dix-huit degrés, ce qui fait treize cents & quelques lieues. Et du Sud jusqu’à neuf cents lieues, au détroit par où Magellan est passé, ont été découverts cinquante-deux ou cinquante-trois degrés. Tout ensemble, cela fait la somme de deux mille deux cents lieues. Celles-ci soustraites des six mille deux cents, il reste à découvrir quatre mille lieues. » [8]

On pourrait s’en tenir là. Quid alors du décentrement promis dans l’histoire globale ? Trois ouvrages de Serge Gruzinski apportent matière à enseignement

1) Dans Les Quatre parties du monde [2004, cf. la relecture de Philippe Norel, 20 mars 2014], nombre de lecteurs ont pu être séduits par les magnifiques illustrations constituées par les paravents japonais. Je renverrai ici à un précédent billet consacré à Matteo Ricci et à la diffusion d’une géographie globale [billet du 27 juin 2012]. Mais cela ne rentre pas dans le cadre du programme de seconde.

2) Dans Quelle heure est-il là-bas ? [2008], Gruzinski attirait l’attention sur les préoccupations ottomanes face à ces nouvelles découvertes réalisées par les Espagnols, comme l’avait déjà fait avant lui Thomas Goodrich en 1990 dans son étude du Tarih-i Hind-i Gharbi, The Ottoman Turks and the New World. Je m’en suis inspiré pour proposer cette année à mes élèves un document-mystère afin d’entamer précisément ce chapitre du programme de seconde. J’ai distribué à chacun le document suivant, à eux ensuite, en une petite demi-heure, d’essayer de comprendre de quoi il s’agit.

Jorge Reinel_1519

Fig. 7 – Carte attribuée à Jorge Reinel, ca. 1519 (Bibliothèque du Palais de Topkapi, Istanbul)

Cette carte, récemment étudiée par Dejanirah Couto [2013], ne constitue en réalité que la moitié du document originel, puisqu’il s’agit ici d’une représentation de l’hémisphère Sud. Il faudrait donc imaginer son pendant à gauche. L’auteur de cette carte est probablement Jorge Reinel et aurait été réalisée aux alentours de 1519. Comment expliquer sa présence dans la bibliothèque du Palais de Topkapi ? Il semblerait que cette carte, embarquée sur l’un des bateaux de la flotte de Magellan, aurait fait le tour du globe avant d’être donnée/vendue aux Ottomans. Le petit nombre de survivants réduit d’autant celui des suspects possibles. À suivre Dejanirah Couto, il s’agirait du navigateur italien Antonio Piegafetta, par ailleurs auteur du récit de cette première circumnavigation. Qu’importe, au final, qu’un halo de mystère demeure, l’important pour les élèves est de les confronter à l’enquête avec cette carte qui non seulement représente parfaitement la rotondité de la Terre, avec une double projection polaire, mais qui en outre a fait le tour du Monde avant d’être vendue à une puissance concurrente et en l’occurrence menacée par les nouveaux circuits commerciaux que ces découvertes vont pouvoir mettre en place.

3) Dans L’Aigle et le Dragon, Gruzinski compare, de façon originale [cf. le CR de Laurent Testot, 19 janvier 2012], l’entreprise portugaise en Chine à la conquête espagnole du Mexique. Cette « synchronie planétaire » pourrait donner lieu à activité pédagogique, mais ceci est une autre histoire, sur laquelle je reviendrai ultérieurement…

Bibliographie

Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983.

Dejanirah Couto, 2013, « Autour du globe ? La carte Hazine n° 1825 de la bibliothèque du Palais de Tokapi, Istanbul », CFC, N° 216, pp. 119-134 [en ligne].

Antonio Galvano, 1862 (1ère éd. 1601), The Discoveries of the World, from their first original unto the year of our Lord 1555, trad. par Richard Hakluyt, rééd. avec le texte portugais par le vice-amiral C.B. Bethune, Londres, The Hakluyt Society.

Thomas D. Goodrich, 1990, The Ottoman Turks and the New World: A Study of Tarih-i Hind-i Ḡarbi and Sixteenth-century Ottoman Americana, Wiesbaden, O. Harrassowitz.

Serge Gruzinski, L’Amérique de la Conquête peinte par les Indiens du Mexique, Paris, Unesco/Flammarion,‎ 1991

Serge Gruzinski, 2004, Les Quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière.

Serge Gruzinski, 2008, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des temps modernes, Paris, Seuil.

Serge Gruzinski, 2012, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard.

Marshall Sahlins, 1989 [1985, éd. orig.], Des Îles dans l’histoire, trad. de l’anglais, Paris, EHESS/Gallimard/Le Seuil.

Sanjay Subrahmanyam, 2007, « Holding the World in Balance: The Connected Histories of the Iberian Overseas Empires, 1500-1640 », The American Historical Review, Vol. 112, N° 5, pp. 1359-1385.

Tzvetan Todorov, 1982, La Conquête de l’Amérique : La Question de l’autre, Paris, Le Seuil.


Notes

[1] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 71.

[2] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 160.

[3] Bernal Díaz del Castillo, Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne, trad. de l’espagnol par D. Jourdanet, Paris, 1877, pp. 82-83.

[4] Récits aztèques de la conquête, textes choisis et présentés par Georges Baudot et Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1983, p. 200.

[5] Christophe Koch et Friedrich Schoell, 1837, Histoire abrégée des traités de paix entre les puissances de l’Europe depuis la paix de Westphalie, Ouvrage entièrement refondu, augm. et continué jusqu’au Congrès de Vienne et aux traités de Paris de 1815, Bruxelles, Meline, Cans et Cie, p. 409.

[6] Carl Schmitt, 2001 (éd. orig. 1950), Le Nomos de la terre dans le droit des gens du jus publicum europaeum, trad. de l’allemand par L. Deroche-Gurcel, révisé, présenté et annoté par Peter Haggenmacher, Paris, Puf, p. 89.

[7] Antonio Galvano, 1862 (1ère éd. 1601), The Discoveries of the World, from their first original unto the year of our Lord 1555, trad. par Richard Hakluyt, rééd. avec le texte portugais par le vice-amiral C.B. Bethune, Londres, The Hakluyt Society, p. 18.

[8] Ibid., p. 241.

Comment et à quelle échelle périodiser l’histoire ?

A propos du livre de Jacques Le Goff : Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? Paris, Seuil, 2014.

9782021106053Que vaut le découpage traditionnel de l’histoire en périodes comme le Moyen Âge ou la Renaissance ? La mondialisation actuelle et ses précédents ne remettent-ils pas en cause l’importance de ces phases par trop enracinées dans l’histoire européenne ? Est-il raisonnable enfin, et plus généralement, de trancher dans le fil de l’histoire pour construire des intervalles précis, supposés porteurs d’identité et de sens ? Telles sont quelques unes des questions que pose Jacques Le Goff au seuil de son dernier ouvrage. S’il y montre avec brio combien la Renaissance est une période largement arbitraire, il n’esquive pas pour autant la question méthodologique de l’intérêt du travail de « découpage de l’histoire en tranches ». Il aborde enfin, trop rapidement peut-être, la possibilité de construction de périodes dans une histoire devenue « globale ».

L’ouvrage s’ouvre sur le constat qu’il « importe à l’humanité de maîtriser son long passé », que ce dernier a été organisé en âges, époques, cycles ou périodes, et ce dans le cadre de « raisons plus ou moins affichées, plus ou moins avouées ». Ce découpage exprimerait surtout « l’idée de passage, de tournant, voire de désaveu vis-à-vis de la société et des valeurs de la période précédente ». Mais dans la mesure où ces périodes sont identifiées beaucoup plus tard, avec des « valeurs » propres à l’époque qui les construit, il importe de repérer quand les périodes sont effectivement posées et quel sens elles prennent alors. Ce qui sous-entend implicitement que le sens qu’a pu prendre le concept de Renaissance, pour Michelet en son 19e siècle, n’est pas nécessairement aussi le nôtre. Et que, de ce fait, la période correspondante elle-même pourrait être reconsidérée aujourd’hui…

L’auteur nous entraîne alors sur les grands principes de périodisation utilisés bien avant que l’histoire ne devienne une discipline reconnue et enseignée. C’est d’abord le prophète Daniel qui utilise une classification en quatre phases, rappelant explicitement les quatre saisons, principe repris par Melanchton, puis Sleidan, au 16e siècle. C’est ensuite saint Augustin qui calque sa construction du passé sur les six jours de la création, mais aussi les six phases de la vie humaine. Dans les deux cas, il s’agit d’une représentation de la chronologie fondée sur une idée de déclin ou encore de décrépitude. Cette représentation n’est pas neutre : chez Augustin elle accréditera un certain pessimisme, étaiera indirectement l’idée que l’Antiquité gréco-latine constituait un âge d’or, empêchera enfin la naissance de toute idée de progrès (mais pas celle de rénovation ou de « renaissances » en tant que retour aux valeurs anciennes). On retrouvera une division en quatre « siècles » encore chez Voltaire, en 1751, lequel fait par ailleurs l’impasse totale sur le Moyen Âge.

C’est pourtant aux 14e et 15e siècles que ce dernier surgit explicitement, d’abord dans les écrits de Pétrarque, puis dans ceux de Giovanni Andrea pour distinguer « les Anciens du Moyen Âge [media tempestas] des modernes de notre temps ». Le concept sert donc à marquer une période intermédiaire entre l’Antiquité (âge d’or) et le temps de quelques auteurs aspirant à créer un certain renouveau. Un peu plus tard, au 17e siècle, ce Moyen Âge sera associé à une certaine « obscurité » puis chronologiquement identifié comme allant de la conversion de Constantin, au début du 4ème siècle, jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. Son image redeviendra positive au 19e siècle (par exemple avec Victor Hugo) avant que Michelet ne le renvoie aux ténèbres autour de 1840 pour donner tout son lustre à la Renaissance. Autrement dit, périodisation et affectation de valeurs ne sont jamais neutres, totalement imbriquées qu’elles sont dans les préoccupations d’un moment, voire dans la vie intime de certains auteurs. On ne saurait mieux montrer l’arbitraire de l’opération intellectuelle sous-jacente.

Par ailleurs, Jacques Le Goff nous introduit à une dimension fondamentale de toute périodisation : elle est ce qui permet d’enseigner et d’expliquer le déroulement temporel. Il n’est donc pas fortuit que la périodisation historique prenne son essor parallèlement à l’enseignement et à la création d’une discipline autonome. C’est au 17e siècle que « l’amour de la vérité qu’éprouve l’historien passe désormais par l’administration de la preuve » et que l’histoire fait une première entrée dans les collèges, les lycées et les universités (pour ne devenir matière d’enseignement au sens propre qu’à la fin du 18e). La progression de cet enseignement sera continue jusqu’à la fin du 19e siècle, avec une France plutôt en retard sur ses voisins. Mais « la naissance de l’histoire comme matière d’enseignement relève encore, alors, de la domination intellectuelle de l’Europe » et passe nécessairement par sa division en périodes. Il semble donc que l’auteur associe ici pratiques de périodisation et domination intellectuelle européenne, suggérant donc le caractère non universel de quelque périodisation que ce soit…

L’essentiel du livre se déploie alors autour de la façon dont la Renaissance a été historiquement construite et surtout opposée aux temps obscurs du Moyen Âge. C’est Michelet qui, après avoir fait l’éloge de ce dernier, en inverse complètement la valeur, mêlant étrangement dans ses écrits histoire et vie personnelle. Après la mort de son épouse, il récuse toute appréciation laudative de cette époque et innove en estimant que le renouveau qui commence au milieu du 14ème siècle n’est pas une simple renaissance au sein du Moyen Âge (c’est-à-dire un retour partiel aux valeurs de l’Antiquité) mais bien une Renaissance avec un grand « R », la fin de « cet état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel » que représente le Moyen Âge. Ainsi, pour Jacques Le Goff, « le pessimisme de Michelet a englouti son Moyen Âge ». Mais dans un contexte différent, Jacob Burckhardt va lui aussi donner ses lettres de noblesse à cette Renaissance, l’opposant de fait à la période obscure qui l’a précédée, au plan de la politique, du développement de l’individu et de la culture. Sur ces bases, Jacques Le Goff procède à une remise en cause impressionnante, montrant notamment combien le Moyen Âge avait entamé des « réformes » que l’on attribue plus volontiers à la Renaissance : retour au système antique des arts libéraux, extension de l’usage « du latin comme langue des clercs et de l’élite laïque », référence déjà forte à la rationalité, invention de la beauté et de l’artiste. A l’inverse, il montre à loisir combien la Renaissance a aggravé les pratiques du Moyen Âge en matière de lutte contre la sorcellerie et en quoi l’inquisition est tout sauf un progrès des droits humains individuels. On ne peut retracer ici tous les arguments utilisés dans le chapitre principal du livre, long de cinquante pages et intitulé « un long Moyen Âge » (reprenant du reste des travaux antérieurs de l’auteur – 2004). Mais la démonstration est très riche et des plus convaincantes.

Reste pour finir la question méthodologique : faut-il périodiser et le peut-on à partir du moment où la mondialisation a fait prendre conscience d’une nécessaire globalisation de l’histoire en tant que discipline ? Si Jacques Le Goff répond positivement à la première question, sa position reste nuancée sur la seconde. De fait, il semble privilégier la juxtaposition des périodisations traditionnelles des grandes civilisations, la mise en synchronie de ces temporalités irréductibles, sans vouloir les réduire à une seule et unique « périodisation globale ». Cette solution, la plus sage sans doute, fait cependant l’impasse sur les périodisations en termes de cycles systémiques qui ont été développées ces dernières années. Il est donc dommage qu’il ne donne pas son sentiment sur les analyses faites, par exemple en France par Philippe Beaujard (2009, 2012), et qui concluent à des expansions longues (sur plusieurs siècles et liées à des temps de réchauffement et de moindre sécheresse) dans l’ensemble du système-monde afro-eurasien depuis le tournant de l’ère chrétienne environ, avec à chaque fois, depuis le 7e siècle, une impulsion démographique et économique donnée par la Chine, puis diffusée à l’ensemble du système par les échanges de biens tout comme la circulation des hommes, des techniques et des idées. Même si elle est encore à préciser, cette intuition de périodes beaucoup plus globales aurait mérité sa place dans cet ouvrage. Il n’en demeure pas moins que, sur le reste, le travail de Jacques Le Goff est des plus utiles pour lutter contre des compartimentages de l’histoire beaucoup trop rigides, contraignants pour la pensée et à vrai dire largement européocentriques…

BEAUJARD P. [2009], « Un seul système-monde avant le 16ème siècle ? L’océan Indien au coeur de l’intégration de l’hémisphère afro-eurasien », in Beaujard, Berger, Norel (ed.) Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La découverte.

BEAUJARD P. [2012], Les mondes de l’océan Indien, 2 tomes, Paris, Armand Colin.

LE GOFF J. [2004], Un long Moyen Âge, Paris, Tallandier; réédition Hachette, « Pluriel », 2010.

L’histoire globale peut-elle aider à penser comme l’autre ?

A propos de François Jullien, Entrer dans une pensée, Paris, Gallimard, 2012.

L’histoire globale est par définition critique à l’égard de l’histoire traditionnelle, jugée eurocentrée, privilégiant les dynamiques européennes sur toutes les autres, également trop imprégnée des catégories occidentales d’analyse. De fait, une composante centrale de cette histoire globale vise à repérer l’eurocentrisme dans toutes ses dimensions, ce dont ce blog s’est souvent fait l’écho. Elle n’en est pas moins elle-même l’objet d’une critique forte : en élaborant la complexité des flux de marchandises, de techniques, d’idées, d’abord sur le continent afro-eurasien, puis à l’échelle planétaire, en définissant les acteurs de ces mouvements, elle continuerait à le faire dans les termes mêmes de la pensée européenne, identifiant des Etats, des marchés, un possible capitalisme, etc. Disons le d’emblée : cette critique paraît largement justifiée et, jusqu’à un certain point, salutaire. Il est ainsi possible que l’histoire globale des flux soit finalement plus utile en tant que pédagogie d’un décentrement très progressif, permettant à ses lecteurs de se débarrasser « en douceur » de leurs préjugés, qu’en tant que discours scientifique, supposé universalisable (qualificatif auquel, à l’évidence, elle ne peut prétendre).

On pourra cependant objecter que l’histoire globale n’est pas seulement élaboration d’interconnexions, à l’échelle de continents ou de la planète. Elle passe aussi par la méthode de la comparaison entre des sociétés supposées différentes, comme l’a brillamment illustré Kenneth Pomeranz dans « Une grande divergence », entre Chine et Grande-Bretagne. Là encore cependant, cette pratique peut facilement laisser l’analyste, surtout s’il  prend une situation européenne comme un des termes de la comparaison, en dehors des significations et représentations propres à la société « comparée ». La tentation sera grande de chercher dans cette dernière, au pire ce qui lui manque en regard de la « référence », au mieux ce qu’elle a de plus, mais sans vraiment décentrer le regard, sans nécessairement cerner les logiques implicites de l’autre société… Et c’est évidemment en ce sens qu’une certaine « histoire connectée » prétend constituer une alternative à l’histoire globale, en se penchant résolument sur les significations vécues par chacune des parties dans la rencontre ou en tentant de cerner comment les structures économiques, politiques, sociales, peuvent être vécues de part et d’autre. Pour ce faire, elle attache à juste titre une grande importance à l’analyse des textes ou témoignages oraux dans la langue même des parties prenantes. Peut-on pour autant penser qu’engager une telle démarche suffise pour en assurer la réussite ? A l’évidence non et c’est toute la difficulté de l’entreprise qui est indirectement démontrée par François Jullien dans cet ouvrage essentiel que constitue « Entrer dans une pensée ». Raison pour laquelle nous allons aujourd’hui nous permettre une exceptionnelle incursion dans la philosophie, ce qu’elle a à dire aux histoires globale, comparée, connectée, étant définitivement incontournable.

Jullien veut nous faire « entrer » dans la « pensée » chinoise… « Pensée » prise, semble-t-il,  à la fois dans son contenu philosophique et dans ses modalités concrètes ou quotidiennes, deux signifiés vraisemblablement non séparables. Et au titre de l’expérimentation il va choisir une phrase clé du corpus littéraire chinois, assertion supposée illustrer correctement un mode de pensée encore prégnant aujourd’hui.  « Entrer », c’est-à-dire en percevoir, sinon en adopter, les « plis », l’implicite, autrement dit ce dont un locuteur a un mal infini à se déprendre, même quand il tente de procéder à l’exercice du doute, tel que la philosophie occidentale l’a pratiqué à partir de Descartes. Tentative à priori impossible pour nous, notamment parce que la pensée chinoise est solidaire d’une écriture très particulière, donc dans un rapport de « dépendance non dénouée avec le pouvoir figurateur du tracé », solidaire aussi d’une langue qui, dans sa variante  classique, est « sans morphologie et quasiment sans syntaxe ». Tentative que ne permet pas non plus la démarche qui consisterait à cerner les écoles de pensée, leurs oppositions et successions, approche trop calquée sur l’histoire conflictuelle de la pensée européenne et peu crédible dans le cas chinois du fait des « connivences sourdement nouées, des évidences inlassablement réchauffées ». Tentative qui est peut-être enfin fondamentalement bloquée par le présupposé que toute pensée procède à partir de « questions », ce qui est de fait le cas dans la pensée grecque, puis européenne, mais peut-être pas dans la pensée chinoise. Bref le risque est immense que, même en pratiquant cette langue, on passe à côté de cette pensée, ce que démontre a plaisir l’auteur dans ses trois premiers chapitres.

Dès lors comment faire ? Jullien nous propose (chapitres 4 à 6) d’étudier, retourner, malaxer, appréhender de plusieurs points de vue différents, une seule phrase chinoise, une phrase qui, comme dans toute autre langue  « secrète un ordre qu’on ne défera plus », obligera à penser dans son sillage et même « pliera du pensable ». Il prend comme exemple d’une telle « pliure » la façon dont la première phrase de Proust, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », engage tout le déploiement de « A la recherche du temps perdu ». Et c’est dans le Yi Jing ou « Classique du Changement » que Jullien trouve sa phrase initiale, voire initiatique, celle qui va nous permettre une furtive incursion dans la pensée chinoise. Mais peut-on parler de phrase ? Il s’agit plutôt d’une succession de caractères que l’on peut considérer comme des « termes » et qu’il traduit par : « commencement – essor – profit – rectitude ». Bousculé par une telle différence, le lecteur occidental peut aisément considérer qu’il s’agit là d’une pensée prélogique, peut-être ésotérique, en tout cas non-structurée. Et déclarer alors qu’elle ne peut lui parler, le laisse indifférent et sans prise. Il peut aussi en être d’autant plus stimulé à suivre les développements que Jullien déploie ensuite et qui nous font commencer à « entrer »…

Cette « phrase » exprimerait d’emblée moins un sens qu’une cohérence. Ce serait « la formule-clé de ce qui fait indéfiniment réalité, dans son incessant procès, et que rien ne peut remettre en question – ne peut ni réduire, ni contredire ». Qu’on l’interprète en termes de succession des saisons à partir du printemps, de germination ou de reproduction, d’histoire des sociétés, il s’agit d’un mouvement englobant toute chose et tout être, ne marquant nulle tension ou opposition (par exemple avec un créateur ou une origine), ne laissant présager ni ailleurs, ni extérieur. L’angle de vue ici posé, pour parler en Européen, est « celui de tout processus déclenché et qui se propage, saisi dans son avènement et son déploiement ». Et si le profit consécutif à l’essor suggère une idée de moisson, pour que le bénéfice obtenu soit durable, encore faut-il « qu’il ne favorise rien de particulier, respecte un juste équilibre, ne dévie ni ne déborde. Aussi maintient-il par sa « rectitude », dernier terme de la phrase, son immanente capacité ; et cette fécondité à l’œuvre ne tarit-elle pas ». L’auteur se plaît ensuite à citer les commentaires faits en Chine sur cette phrase, notamment pour montrer combien elle n’interroge, ni n’explique, et même ôte toute prise au questionnement. En revanche, se présentant comme une évidence, tenant tout lié, cette phrase peut éveiller le soupçon du regard européen : « cet ordre si bien régulé ne servirait-il pas de machine à obéissance ? », de support idéologique à une conformité sociale sans cesse ressassée en Chine.

Arrivé à ce point, l’auteur nous a déjà fait « entrer » en dévoilant plusieurs intérêts d’une formulation aussi énigmatique au premier abord. Il a commencé à nous procurer un point de vue quelque peu chinois. Mais le franchissement du seuil va être réellement consommé en nous faisant confronter ce récit chinois de tout processus à ses équivalents occidentaux, celui de la Bible et celui des Grecs (chapitres 7 et 8). Dans le récit biblique, nulle continuité, mais au contraire un évènement fondateur et un dieu créateur extérieur ; chez Hésiode, un fondement éternel en partie en contradiction du reste avec la dimension temporelle. D’un côté une théologie, de l’autre une mythologie. Mais pour nous l’essentiel n’est pas dans le contenu : il est au contraire dans ce résultat « technique » étonnant qu’obtient François Jullien, à savoir nous permettre de relativiser chacune des trois traditions par les deux autres et même de lire les deux interprétations occidentales des origines avec un regard extérieur… On arrive peu à peu à moins de complaisance vis-à-vis des séparations et conceptualisations qui nous sont familières, on aperçoit plus facilement en quoi l’idée d’un créateur extérieur, par exemple, tout à la fois oriente définitivement et limite drastiquement la pensée européenne ultérieure. Et on en vient finalement à trouver bien des vertus au récit du Yi Jing tout en relevant son ambiguïté politique.

Il est certes impossible de résumer ici le corps d’un texte dense et érudit, dans lequel le simple amateur de réflexion philosophique peut aisément se perdre. Mais la trajectoire suivie par l’auteur ensuite est clairement exposée. Il commence par montrer (chapitres 9 et 10) combien les traditions hébraïque et hellénique sont de fait déjà interdépendantes car métissées en amont, sans doute à Babylone, certainement aussi en relation avec la foisonnante mythologie propre à la pensée indienne des origines. Ne seraient-elles donc qu’une ultime variation dans une infinité de récits des origines, tous soumis à des contradictions internes comme à des incompatibilités mutuelles ? Du coup, le retour à la phrase chinoise (chapitre 11) montre cette dernière comme incroyablement décantée : « on mesure alors à côté de quoi, sans s’en rendre compte, celle-ci est passée ; on la lit (du dehors) dans ce (qu’elle ne sait pas) qu’elle ne dit pas ». Et on réalise qu’elle ne se prête pas « à contestation, à autre chose que de la glose et de l’explicitation ». Se pourrait-il alors qu’elle n’ait rien à nous dire ? Renversant la question au chapitre 12, Jullien montre que c’est tout autant la Chine qui est restée indifférente aux mythes ou théologies, et jusque tard rétive à nos catégories de pensée par trop clivantes. Et de fait, si des vestiges de mythologie subsistent dans la culture chinoise, ils ne se déploient pas, « enfouis ou travestis par une cohérence qui prévaut sur eux et les étiole ». La Chine aurait ainsi privilégié un parti-pris ritualiste « qui n’est pas explicatif, mais tend à déceler la ligne d’évolution des choses pour y lire une propension à laquelle se conformer ». Elle a de ce fait choisi un des « possibles de l’esprit ». Ce qui l’amène à être fort peu concernée par d’autres partis-pris, les nôtres en particulier, de la même façon que son discours propre n’aurait rien à nous dire.

Cette variété des « possibles de l’esprit » est alors étudiée par Jullien dans l’exemple grec (chap. 13). Il voit dans la langue un outil clé de construction dans/de la pensée et montre remarquablement combien le grec « construit un sens » à partir d’une grammaire qui induit le concept de cause, lequel hypothèquerait définitivement la suite de la réflexion (y compris la notion de Dieu). A l’inverse le chinois (classique) « condense des cohérences », sans doute en grande partie du fait de son absence de grammaire, de temps, de distinction entre passif et actif, etc. et se traduirait en « formules » plus qu’en énoncés logiques. Penser selon les Grecs sera alors « trancher successivement dans une série organisée d’alternatives s’impliquant les unes à partir des autres, optant pour une solution et refusant l’autre », ce sera « problématiser ».  Chez les Chinois, ce ne sera pas cette déduction des raisons mais plutôt un dévidement ou enfilement, la phrase étant aussi processive que ce qu’elle cherche à faire entendre, et la problématisation étant superbement ignorée. Sur ces bases, l’auteur consacre le chapitre 14 à réhabiliter le sens de la traduction, à condition que celle-ci fasse précisément entendre ces écarts et permette de faire « entrer », non pas tire tout de suite vers les catégories européennes des textes qui leur sont profondément étrangers, phénomène dont il donne des incarnations certes grotesques mais qui ont malheureusement longtemps fait autorité. Au final il considère que la révélation de ces multiples « possibles de l’esprit » est sans doute le moyen d’un dialogue fructueux entre l’Europe et la Chine, de façon notamment à caractériser ce substrat commun dont les « possibles » auraient dérivé, mais cette conclusion paraît moins étayée et brillante que le reste de sa démonstration.

On ne cherchera pas à construire ici, en conclusion, ce que pourrait être pratiquement l’apport du livre de Jullien à l’histoire globale (ou connectée ou comparée). Cela se fera peut-être, ici ou là, par le travail effectif et l’étude attentive des « écarts ». Il me semble clair néanmoins que cet ouvrage devrait être, pour nous, véritablement fondateur.