Comprendre le monde d’après – esquisse de prospective globale

Depuis quinze ans, je m’emploie à populariser en France une méthode d’analyse de l’histoire à grande échelle, l’histoire globale. Et cette discipline, face au monde d’incertitudes dévoilé par la pandémie de covid-19, se révèle précieuse. Ne serait-ce que parce que, outillée pour déployer tous types d’outils transdisciplinaires, elle se retrouve moins démunie que des analyses exclusivistes face à l’irruption de cygnes noirs, ces événements imprévus qui bouleversent les meilleurs scénarios prospectifs – le Covid-19 étant aujourd’hui le cygne noir par excellence.

La Global History est une histoire élargie développée par les historiens nord-américains, au premier rang les regrettés William H. McNeill et Alfred Crosby Jr. Je la définis (1) comme une méthode permettant d’explorer le champ de l’histoire mondiale – l’histoire mondiale se définissant quant à elle comme l’ensemble des passés de l’humanité, de ses débuts balbutiants en Afrique voici trois millions d’années à la globalisation contemporaine (2). L’histoire globale est l’outil qui permet de produire cette histoire mondiale. C’est un outil vivant, animé par quatre brins d’ADN :

1) L’histoire globale est transdisciplinaire. Elle associe à parts égales les autres disciplines des sciences humaines, telles l’économie, la démographie, l’archéologie, la géographie, l’anthropologie, la philosophie, les sciences de la société, la biologie évolutionniste…

2) L’histoire globale analyse le passé sur la longue durée.

3) L’histoire globale porte ses regards sur un espace élargi.

4) L’histoire globale joue sur les échelles, temporelles comme spatiales. Elle restitue un récit qui ouvre grand des fenêtres sur les passés du genre humain, mettant par exemple la focale sur une anecdote biographique, avant de s’ouvrir aux implications globales de cet événement. La facilité narrative qui en découle n’est pas le moindre de ses atouts pédagogiques.

Comment appliquer cette méthode à notre avenir proche ? Commençons par cerner ce que nous savons d’à peu près certain de l’état physique du monde, avant de questionner ces acquis au regard des sciences humaines. D’innombrables articles ont été publiés dans les revues scientifiques ces dernières années (3), et convergent dans un diagnostic : le futur se présente sous de sombres auspices. Le climat, c’est inscrit dans nos émissions, passées et toujours présentes, de gaz à effet de serre, passera la limite des 1,5°C (en référence aux températures mesurées à la fin du 19e siècle) vers 2030, et celle des 2°C dans la décennie 2040. C’est cataclysmique, il faudra faire avec les conséquences, et ne pas aller au-delà – c’est-à-dire diminuer de moitié nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, des trois quarts d’ici 2050. Faute de quoi, nous aurons à gérer un monde dont l’habitabilité ira en se dégradant, et qui ne pourra en tout cas pas accueillir dans des conditions de vie décentes les 10 +/- 1 milliards de personnes supposées y vivre dans la seconde moitié du 21e siècle.

Le même constat vaut pour les écosystèmes, en voie d’effondrement planétaire, avec une défaunation colossale (en très gros, plus de la moitié des animaux sauvages, de l’éléphant au bousier en passant par le hareng, ont disparu en moins d’un demi-siècle de la surface de la Terre et des profondeurs des océans !), un recul massif des surfaces boisées et des zones humides… Ce sont des phénomènes sans précédent, qui mettent en danger les équilibres fondamentaux de la vie sur Terre.

S’y ajoutent les craintes sur les disponibilités en pétrole et terres rares, avec des pénuries prévisibles dans un avenir proche – or ces ressources conditionnent nos capacités présentes à faire face aux problèmes, et tout simplement à nourrir l’humanité (4). Faut-il rappeler qu’aujourd’hui, pour produire une calorie alimentaire en agriculture industrielle, nous dépensons en moyenne pour du pain 10 calories d’hydrocarbures (nécessaires à la fabrication d’engrais azotés et de produits de traitements sanitaires, aux transports, à la culture, etc.) ? Nous mangeons littéralement du pétrole, quand les réserves de celui-ci ne sont pas infinies.

À me confronter depuis quinze ans à l’histoire environnementale, à l’obsédante question de savoir comment l’humanité avait face à des crises de survie dans le passé, j’ai retenu un postulat fondamental : ce qu’il est possible de faire sera fait, à partir du moment où on le rend formulable. Un excès de technique, rendu possible par des croyances, des sociétés articulées autour de ces croyances, nous mène à la situation présente. Et les problèmes résultant de cette situation sont pour l’instant abordés avec la même boîte à outils : on va les « solutionner », s’activer à les dissoudre dans la technologie. Cela entraînera des programmes de géoingénierie (pour tenter de pallier les effets du réchauffement planétaire), et de forçage génétique (pour essayer, de façon dérisoire, de sauver les écosystèmes), tout en nous maintenant avec persistance dans des impasses telles la combustion massive de carburants fossiles (avec comme horizon un réchauffement climatique toujours plus destructeur), et la diffusion à terme suicidaire des pesticides et autres substances chimiques (ayant comme résultat d’aggraver encore l’effondrement des écosystèmes).

Et je formule une contre-hypothèse : si on change les priorités en modifiant les postulats des croyances, nous pourrions dévier cette trajectoire entropique.

 

Le Covid-19 mène à plusieurs enseignements :

1) ce virus témoigne d’abord des atteintes à la biodiversité : il est issu, comme l’essentiel des pandémies antérieures, d’un stress environnemental lié à l’expansion humaine dans des milieux naturels, résumé par une équation simple : urbanisation massive de l’Asie orientale + consommation carnée de plus en plus importante = effet boomerang. Et il montre l’adaptabilité du vivant (oui, je présume qu’un virus est vivant, même si ce n’est qu’un bout d’ADN) : pour survivre, il lui a fallu trouver un hôte qui ne soit pas en voie de disparition : d’un point de vue évolutif, les pathogènes encore planqués dans la nature ont tout à perdre à rester dans leurs milieux d’origine en voie d’effondrement, et tout à gagner à infester l’homme et ses dépendants, végétaux et animaux. Ce n’est pas leur attribuer une volition, simplement analyser les conséquences de cette science qu’est l’évolution : une infime partie des pathogènes mis en danger d’extinction par nos comportements s’adaptent efficacement à la nouvelle donne, la solution la plus efficiente consistant à nous infecter, ou à infecter nos dépendants. Nous leur facilitons la tâche, d’abord en laissant se multiplier les foyers d’antibiorésistance, et surtout en simplifiant le vivant, ne laissant se multiplier que des souches de bétail, de céréales et autres, sans aucune diversité génétique, hautement vulnérable à une infection.

2) Le Covid-19 montre la complexité infinie et la vulnérabilité de notre civilisation. Il a suffi de quelques échanges biologiques sur un marché chinois, dans une ville dont tout le monde ou presque ignorait alors le nom, pour obliger en six mois 4 milliards de personnes à vivre cloîtrées chez elles – quand elles le peuvent – et pour voir les indices boursiers perdre un tiers de leur volume en deux mois. Il montre aussi que les choix politiques peuvent influer sur ces vulnérabilité : en faisant tourner la planche à billets, les banques centrales ont réussi à regonfler les marchés financiers, quand l’incertitude où ils se trouvent aurait dû les amener à plonger.

3) Le Covid-19 montre la densité des connexions économiques : là où la peste au 14e siècle a mis une décennie à circuler de la Chine à la France, il y a fallu quelques mois. Et les frontières ont cruciales dans son extension.

4) Il exacerbe les inégalités entre pays, et à l’intérieur des pays (scolaires, accès aux soins, cadre de vie…) – un classique de l’histoire des épidémies : plus on est pauvre et plus on est vulnérable aux aléas.

5) Il pousse à abdiquer la liberté au nom de la sécurité collective.

En résumé, le Covid-19 procède à une radiographie express des faiblesses de notre civilisation mondialisée : la Chine continue à dissimuler des informations et à placer ses pions dans le jeu du soft power ; les États-Unis persistent dans leur effacement de la scène internationale, accélérant un basculement géopolitique en faveur de l’Asie ; les États-Unis, le Brésil, l’Inde et quelques autres sont toujours livrés aux incohérences de gouvernements populistes ; la censure règne plus que jamais en Iran, en Égypte, mais aussi en Chine et plus insidieusement ailleurs, toujours sous les formes culturellement acceptées ; la rigueur dogmatique du néolibéralisme montre ses limites, obligeant à un retour de l’État en matière sécuritaire, économique, sanitaire ; et les damnés de ce monde (en Afrique, en Asie du Sud, dans les pays en guerre…) restent les plus impactés, dans l’indifférence générale.

 

Entre le rouge et le vert

Une fois rappelé que nous sommes dans une incertitude absolue, car la situation est inédite, soulignons un autre élément fondamental, qui vaut pour les limites évoquées ci-dessus comme pour les prévisions sur la suite des événements. Les sciences exactes posent des limites, qui permettent de construire des modèles, des cadres simplificateurs et conceptuels permettant à la pensée de se structurer : par exemple, si on envoie tant de gaz à effet de serre dans l’atmosphère dans un laps de temps déterminé, on réchauffe la planète de tant de fractions de °C à tel horizon.

Hélas ! À peine formulée, l’équation perd son sens. Car les sciences humaines se sont déjà mises en mouvement et ont changé les cadres du futur. Celui-ci n’était pas désirable, et la science politique, comme l’économie, la sociologie, joue sur les paramètres, les altère, change les cadres d’exercice de cette prévision. En d’autres termes, le monde prévisionnel est celui d’un horizon physiquement établi, mais brouillé par nos décisions humaines. Pour en rendre compte, il faut poser le cadre avec les sciences exactes, puis faire tourner des modèles impliquant l’ensemble des sciences humaines pour modéliser nos réactions qui vont altérer les données de ce cadre. Cela vaut pour le climat comme pour le pétrole. Par exemple, en recourant massivement à du pétrole de schiste, les États-Unis ont déplacé dans le temps une limite physique, celle du peak oil, de la disponibilité en hydrocarbure bon marché, de ≈ 2006 à ≈ 2025. Ils ont d’ailleurs plutôt transformé un pic en plateau.

Il en est de même pour le coronavirus. D’un strict point de vue biologique, il aurait pu tuer davantage dans nos pays développés. Mais nos sociétés se sont organisées pour limiter son impact, et le pic épidémiologique est devenu plateau afin de permettre aux infrastructures de santé, souvent fragilisées par des années de rigueur budgétaires, de tenir le choc.

Résumons ce qui rend difficile toute prévision sur le coronavirus. En sciences exactes : la progression est non modélisable faute de données, car nous avons à faire à un nouveau pathogène ; et en sciences humaines, les mesures de confinement planétaires sont inédites et bouleversent au quotidien les projections épidémiologiques.

Une fois prises ces précautions liminaires, quelles sont les trajectoires plausibles ?

Deux scénarios se dégagent à l’échelle mondiale, à l’horizon de quelques années, avec toutes les incertitudes posées, du plus plausible au moins probable, le futur devant se situer quelque part entre ces deux pôles.

1) scénario rouge, Business as usual : d’ici quelque temps, le virus est traquable (tests permettant d’identifier rapidement si on a été affecté), bientôt « vaccinable », bref contrôlable, ce qui autorise au moins les pays développés à lever les restrictions de déplacement. L’économie en sort fortement affectée : les indices boursiers ont connu une forte rétraction, ils ont été perfusés à plusieurs reprises par des émissions généreuses des banques centrales. Le cours du pétrole est resté au plus bas, il faut le déstocker d’urgence, les énergies renouvelables ont vu leur prix croître.

Premier effet, celui de l’appel d’air : la relance à tout prix, quitte à carboner massivement. C’est l’option retenue par les dirigeants sur l’ensemble de la planète. La Chine, l’Inde, plus largement l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine ont encore un potentiel de croissance pour au moins une décennie. La classe moyenne mondiale devrait continuer à augmenter (je rappelle que nous étions 3 milliards à épargner en ce monde à la fin 2019, soit trois fois plus qu’il y a vingt ans, et que l’OCDE prévoyait 4 milliards à l’horizon 2030). Bref, le capitalisme se remet de cette fièvre passagère, et qui plus est avec une pêche d’enfer. Stratégie du choc exposée par Naomi Klein, il y a eu des victimes, le capitalisme spéculatif rebondit sur le désastre et continue à prospérer selon son être : le bonheur pour demain, si vous placez « correctement » votre argent dans un futur désirable – villes nouvelles, énergies vertes à foison, bientôt optimisation génétique de vos rejetons, qui sait ?

Quant au Monde ? Il repart vers la sinistre trajectoire que vous connaissez : on atteint les 1,5°C en 2030, après une décennie de dégradations objectives des conditions de vie sur Terre. Il est probable que c’est seulement alors que les États et les opinions publiques se mettront en tête pour de bon que ce serait suicidaire de continuer, et entre-temps ceux qui le pouvaient auront accru les moyens de contrôler leur population, merci l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux en auxiliaires des appareils de sécurité des États. Le temporaire de l’état d’urgence Covid-19 sera devenu la norme. De toute façon il sera alors bien trop tard pour éviter les 2°C vers 2040, ce qui justifiera des tentatives à grande échelle de tenir le climat sous contrôle : géoingénierie et forçage génétique pour permettre à une fraction plus ou moins importante de l’humanité de survivre. Inutile de détailler (sauf pour en faire un récit dystopique et répulsif), c’est ce dont ne voulons pas. Ce futur est malheureusement le plus probable, car il roule sur les rails de l’inertie collective. À cet horizon, tout le monde persiste dans son être, y compris vous, lecteur, vous retrouverez demain votre quotidien d’avant-crise, éventuellement un peu dégradé. Avec la perspective de futures et pires dégradations…

2) Scénario vert, les humains gardent le contrôle. Ça commence dès demain. Les épidémiologistes, qui ont coaché les États pour leur permettre de faire face aux conséquences de leur imprévoyance face à ce virus, sont rejoints par les climatologues et écologues. Ils conviennent de ce que le système actuel est mortifère pour la planète, et des équipes transdisciplinaires (faisant collaborer sans hiérarchie de savoir des chercheurs de diverses disciplines) parviennent à convaincre une majorité des États, organisations transnationales, ONG et opinions publiques du bien-fondé de certaines mesures : cela peut aller de l’application du principe pollueur-payeur pour rendre l’agriculture industrielle moins intéressante que l’agro-écologie, au surenchérissement des énergies carbonées, à la mise en place de revenu universel de base…

Tous les ingrédients ont été largement expérimentés et débattus, à l’échelle locale, et font l’objet d’une multitude de travaux. Reste que ces solutions sont trop souvent axées sur le local, et qu’elles peinent à faire système, surtout à l’échelle planétaire. Pour qu’un programme véritablement global soit appliqué, il faut changer les mentalités, convaincre une part cruciale de l’humanité que l’économie ultralibérale mène le monde dans le gouffre.

Les points de blocage immédiats : en droit international, cela implique que l’économie passe derrière l’écologie ; en croyance, que l’on admette que consommer n’est pas le bonheur (ce sera le plus dur) et que l’on réhabilite les vertus de l’empathie sur la compétition. En découleraient ou accompagneraient notamment ces mutations de la pensée le respect de l’animal, une bien moindre consommation de produits carnés permettant la réhabilitation de larges pans des écosystèmes sur Terre, une rémunération faite aux gouvernements pauvres pour les services écosystémiques rendus par des milieux qu’ils protègeraient désormais au lieu de les détruire (la forêt tropicale au Brésil, en Afrique, en Indonésie…, le pergélisol en Sibérie…) jusqu’à arriver à un point d’équilibre dynamique propre à préserver le peu qui n’a pas été détruit, et à l’amener à prospérer. 50 % pour le sauvage, 50 % densément civilisé, le projet half-Earth esquissé par Edward O. Wilson et d’autres (5). Ce serait déjà possible en terme de récit : 2030, 30 % de surfaces protégées (c’est déjà dans les cartons de l’Onu, sauf qu’il convient de donner de l’épaisseur à la notion de protection : vue par notre gouvernement, qualifie un endroit où on chasse des espèces protégées d’oiseaux, mais qui est heureusement sauvegardé des abus du touriste, contraint de ne pas quitter les sentiers balisés), 40 % en 2040, et pour 2050…

L’avenir tel que je peux l’imaginer avec ma cognition d’humain limité est un curseur posé entre ces deux pôles, le rouge du business as usual, le vert du garder-le-contrôle, avec énormément d’inconnues. Et je sais parfaitement que le scénario vert va à l’encontre de notre inconscient : aujourd’hui, en économie et par contamination dans toutes les projections programmatiques de notre futur, créer de la valeur, c’est prélever des ressources naturelles et donc accélérer l’entropie. C’est ce nœud gordien là qu’il faudra trancher si nous voulons qu’une humanité digne survive.

 

(1) Pour l’exposé des approches méthodologiques en histoire globale, je renvoie le lecteur intéressé à TESTOT Laurent (dir.), L’Histoire globale. Un nouveau regard sur le Monde, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, rééd. 2015.
(2) Pour l’exposé de cette histoire sous l’angle environnemental, voir TESTOT Laurent, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Paris, Payot, 2017, rééd. 2018.
(3) Pour un résumé de ces études, voir le très utile abstract compilé par WALLENHORST Nathanaël, La Vérité sur l’Anthropocène, Paris, Le Pommier/Humensis, 2020.
(4) Voir pour un panorama, voir AILLET Laurent et TESTOT Laurent (dir.), Collapsus. Changer ou disparaître ? Le vrai bilan sur notre planète, Paris, Albin Michel, 2020.
(5) WILSON O.E., Half-Earth. Our Planet’s Fight for Life, New York/Londres, Liveright Publishing Corporation, 2016 ; pour l’attractivité et la faisabilité en France, voir l’indispensable ouvrage de COCHET Gilbert et DURAND Stéphane, Réensauvageons la France, Arles, Actes Sud, 2018.

 

NB de début juillet 2020 : cet article a été rédigé début avril 2020 pour répondre à des sollicitations de groupes de réflexion… Je le publie ici car je le juge quelque peu intemporel, même s’il reste marqué dans certains passages par le moment de sa rédaction. L.T.

La nouvelle histoire globale selon Bruce Mazlish

Par Étienne Hudon, étudiant, Université du Québec à Montréal (UQÀM)

 

L’histoire globale, genre relativement nouveau dans l’historiographie académique, a fait couler beaucoup d’encre au tournant du siècle dernier. Si des courants précurseurs de cette conception de l’histoire pourraient être datés de la fin du 19e siècle avec la professionnalisation de la discipline historique, voire même avant cela (1), c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale qu’elle prend son envol. Durant cette période, c’est notamment l’histoire-monde, avec comme éminent représentant William H. McNeill, qui jouera un rôle de pilier fondateur de cette histoire vue d’un point de vue global. C’est du moins ce qu’en pense Bruce Mazlish. Dans un article écrit à la fin des années 1990 (2), cet historien américain cherche à promouvoir une nouvelle approche « mondialisante » de l’histoire, qu’il veut notamment distinguer de l’histoire-monde pensée, entre autres, par W.H. McNeill ou encore Immanuel Wallerstein. Pour B. Mazlich, ce nouveau genre historiographique, « l’histoire globale », mieux adaptée à la réalité hyperconnectée de la fin du 20e siècle, se veut un dépassement de cette histoire-monde. Cet article aurait donc eu à jouer un rôle fondateur dans la légitimation et la délimitation de ce qu’était cette nouvelle histoire globalisée.

Bruce Mazlish, décédé en 2016, eut une brillante et longue carrière académique, passant la quasi-totalité de celle-ci, soit plus de cinquante ans, au département d’histoire du MIT, d’où il fut d’ailleurs nommé professeur émérite. Fait intéressant, il travailla, durant la Seconde Guerre mondiale, dans les bureaux de renseignement américains, ancêtre de l’actuelle CIA. S’étant intéressé à de nombreux sujets au cours de son parcours ponctué d’un doctorat en études européennes, notamment à l’intellectualisme occidental et à la psychohistoire (3), B. Mazlish s’initia à l’histoire globale à partir de la fin des années 1980. Il devint même un pionnier incontournable dans ce domaine, fondant au tout début du siècle présent le New Global History Initiative, visant à repenser l’enseignement de l’histoire à notre ère pluraliste, voire multiculturelle. B. Mazlish fait donc partie de ces piliers fondateurs de la « nouvelle histoire globale », tel qu’il aimait la qualifier, durant la dernière décennie du siècle dernier. Il a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages historiques, ce qui lui valut d’être nommé membre de American Academy of Arts and Science (4). Grand historien américain, B. Mazlish est assurément quelqu’un qui a façonné la pratique historienne de l’histoire globale telle que nous la connaissons aujourd’hui, et son article « Comparing Global History to World History », publié dans la revue The Journal of Interdisciplinary History à l’hiver 1998, a assurément contribué à définir et établir ce qu’était l’objet et l’objectif de l’histoire globale nouveau genre.

L’objectif principal de l’article de Mazlish est de distinguer la pratique de l’histoire-monde (World History) de celle de l’histoire globale (Global History) et ce, afin de légitimer cette dernière. En effet, l’histoire globale serait, selon Mazlish, « ignorée » par les tenants de l’histoire-monde, ces derniers affirmant que les raisons d’être de la nouvelle « histoire globale » seraient déjà prises en compte dans leurs travaux (p. 385). Ainsi, B. Mazlish cherche à différencier ces deux approches en comparant et en opposant leur définition respective.

L’historien américain débute donc par expliquer ce qu’est, pour lui, l’histoire-monde et pourquoi elle nécessite d’être dépassée, surtout à notre ère de monde globalisé et instantanément connecté. B. Mazlish semble voir dans l’histoire-monde une volonté de faire « l’histoire entière du monde entier », bien que cela soit couramment nié par les membres de la World History Association (WHA) (p. 385). La définition de Jerry Bentley, qui parle d’étudier les interactions entre personnes qui participeraient à des processus historiques sur une large échelle, ne satisfait pas davantage B. Mazlish, parce qu’il la juge trop vague. Il se sert de la figure de W.H. McNeill, précurseur de l’histoire-monde moderne selon lui, pour tenter de cerner ce qu’est réellement cette histoire se voulant mondiale. Bien que reprenant à son compte le cadre civilisationnel développé, entre autres, par Arnold Toynbee, W.H. McNeill s’est intéressé aux civilisations comme étant des entités perméables et donc interagissant avec des réalités lui étant extérieures. W.H. McNeill, aussi influencé par les anthropologues Ralph Linton et Robert Redfield, aurait donc centré ses études sur les « rencontres intercivilisationnelles », et il voyait dans l’appréhension des « interactions entre personnes provenant de diverses cultures » l’objet réel de l’histoire-monde (p. 386). D’autres approches propres à l’histoire-monde ont aussi été développées, elles différaient sensiblement de celle de W. H. McNeill, mais elles avaient toujours la même préoccupation centrale, celle d’étudier des phénomènes qui ont eu une influence à une échelle mondiale et affectant des populations très diverses. Ces phénomènes doivent être sous-tendus par un système-monde qui permet leur propagation sur de très larges espaces. Ainsi, que ce soit la diffusion des épidémies par les échanges commerciaux et religieux (W.H. McNeill), le rôle de la Méditerranée comme médium d’interaction entre différentes populations (Fernand Braudel), l’accroissement des connexions mondiales par le développement du système capitaliste (I. Wallerstein) ou encore l’Empire romain comme système-monde embryonnaire (Janet Abu-Lughod), ces tentatives ont toutes en commun de comprendre des phénomènes ayant eu des conséquences observables sur une large échelle et de déceler les systèmes qui les ont rendus possibles. Bref, l’histoire-monde, selon B. Mazlish, tenterait de comprendre comment des phénomènes, anciens ou modernes, ont pu, à divers moments, avoir des répercussions au niveau « mondial ». Pour lui, c’est par la définition critique de ce qu’est ce « monde » qu’est envisageable une transition vers l’« histoire globale » (p. 388).

Bruce Mazlish cherche tout d’abord à différencier les concepts de « monde » et de « globe », ce qui permettra, selon lui, de faire le saut vers une histoire globale, plus appropriée dans notre ère de globalisation. Le terme « monde » (5) se référerait davantage à une réalité humaine, plusieurs mondes pouvant cohabiter (ainsi la « découverte » en 1492 du « Nouveau Monde » par Colomb), tandis que celui de « globe » rappellerait plutôt une entité spatiale indivisible, totale (la découverte des Amériques n’est pas celle d’un nouveau globe). L’utilisation du concept de « globalité » permettrait donc aux historiens d’apporter une perspective nouvelle à la connaissance historique, similaire à la position d’un astronaute observant la Terre à partir de l’espace. Cette nouvelle perspective serait une des clés fondamentales pour la compréhension de ce que veut être la nouvelle « histoire globale ».

Bruce Mazlish dénote aussi deux façons assez distinctes de faire de l’histoire globale. Une première, plutôt proche de la conception de W.H. McNeill, cherche à comprendre les processus historiques à un niveau global, donc plus élargi que celui du local, régional ou national. La seconde, qui est pour B. Mazlish à la fois le cœur même et la nouveauté fondamentale de cette histoire globale, est d’étudier l’histoire des globalisations. Cette dernière a donc comme objectif de comprendre la réalité contemporaine en cherchant les processus, à une échelle spatio-temporelle grandement étendue, qui l’ont façonnée et l’ont rendue possible. Ainsi donc, contrairement à l’approche de l’histoire-monde qui s’intéressait aux systèmes qui ont fait interagir différentes parties habitées de la planète, l’histoire globale, du moins celle s’intéressant à l’histoire de la globalisation, cherche plutôt à comprendre les facteurs de globalisation qui ont joué un rôle sur une entité ayant une réalité plus « locale ». Bien que la globalité du monde tel que nous le connaissons ne soit pas si ancienne – 1970 selon B. Mazlish (p. 391) –, les racines de cette globalisation « totale » peuvent être remontées à assez loin dans le temps. Ainsi, le développement de la technologie maritime, des moyens de communication (télégraphe, téléphone, radio) ou de la représentation humaine du monde (calendriers, cartes géographiques) sont des facteurs qui doivent être pris en compte quand on cherche à expliquer une réalité qui semble a priori plus « locale ». Cette nouvelle histoire globale à la Mazlish chercherait ainsi à comprendre ce qui peut avoir de global dans le local. Les historiens du global ne rejettent ainsi pas le cadre analytique de l’État-nation, mais ils tentent d’abord et avant tout de comprendre les effets de la globalisation sur celui-ci, et vice-versa. Les États-nations ne sont donc pas compris comme des entités imperméables et compréhensibles de manière uniquement endogène, mais comme des réalités dont les processus de formation et de développement transcendent le seul cadre national.

L’objectif que cherchait à atteindre B. Mazlish avec cet article, écrit en période d’effervescence théorique sur la façon de concevoir l’histoire tentant de prendre en compte la réalité nouvelle de la globalisation du monde, était de clairement différencier l’approche de l’histoire-monde de celle de l’histoire globale. Cette différenciation, loin d’être anodine, est en réalité un plaidoyer en faveur de l’histoire globale, plus apte, selon B. Mazlish, à rendre compte d’une réalité contemporaine où la connexion entre différentes parties du monde se fait de manière quasi instantanée. L’histoire globale, entendue chez lui comme « histoire de la globalisation » (p. 385), serait ainsi guidée par une nouvelle forme de conscience et de perspective, voyant le monde non pas comme étant fait de compartiments pouvant parfois interagir, mais comme une entité unique, indivisible et compréhensible uniquement dans sa totalité. B. Mazlish militerait ainsi pour un perfectionnement de l’histoire-monde, pour son adaptation aux réalités nouvelles émergentes depuis les années 1970. Cet article semble très important pour la définition d’une histoire globale se voulant distincte de l’histoire-monde, voire même la dépassant. B. Mazlish propose donc une nouvelle façon de faire de l’histoire globale, soit par l’histoire des connexions et donc de la globalisation.

Cette approche, manquant d’esprit critique quant à l’évolution de la quantité et de la qualité des connexions globales, sera d’ailleurs critiquée par Sebastian Conrad dans son récent livre sur l’histoire globale (6). Pour l’historien allemand, la vision de Mazlish manque d’historicisation; les échanges et connexions sont pensées comme étant importantes en-soi, tandis que S. Conrad favorise une approche qui s’intéresse au contexte, au système entourant ces échanges et connexions, déterminant leur signification. Ainsi, « la qualité et l’impact des connexions dépendent du degré auquel les mondes sont intégrés dans un tout plus ou moins systématique » (7).

L’article de Bruce Mazlish pourrait assurément être considéré comme un des principaux actes fondateurs d’une nouvelle sous-discipline historique voulant rendre compte de l’aspect indivisible et total de l’histoire humaine. Bien entendu, cette approche a des ancrages dans le temps et ne se développa pas à partir de rien, ce que semble reconnaître B. Mazlish. C’est d’ailleurs là que repose l’intérêt fondamental de ce court, mais efficace article ; il s’agissait, pour son auteur, de distinguer clairement la nouvelle « histoire globale » de ses prédécesseurs, et plus particulièrement de l’histoire-monde, de l’ancrer dans un contexte mondial précis afin de la légitimer et de la rendre audible. Bien que ne rejetant pas l’histoire-monde, l’historien du MIT semble vouloir la peaufiner, voire la dépasser, afin de la rendre plus conforme aux nouvelles réalités sociales du tournant du 21e siècle. Sa définition de la nouvelle histoire globale, vue comme l’étude des globalisations dans une perspective historique, participa grandement au façonnement de cette approche historiographique. B. Mazlish serait, aux yeux de S. Conrad, un des instigateurs d’une des trois façons d’appréhender l’histoire selon une perspective globale – en notant toutefois que l’historien allemand cherche à peaufiner et à dépasser cette approche trop absolue.

 

(1) Sebastian Conrad, What is Global History?, Princeton University Press, 2016, chapitre 2.

(2) Bruce Mazlish, « Comparing Global History to World History », The Journal of Interdisciplinary History, vol. 28, n° 3, hiver 1998, pp. 385-395.

(3) La psychohistoire étant « l’application de la psychologie dans son sens le plus large ou de la psychanalyse, dans un sens spécifique, à l’étude du passé, de l’histoire » (Jacques Szaluta, La Psychohistoire, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1987, p. 3). Ou encore, l’étude de « la détermination psychique inconsciente de toute l’action et de toute l’inaction humaines dont se constitue l’histoire » (Rudolph Binion, Introduction à la psychohistoire, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Essais et Conférences du Collège de France », 1982, p. 12). À ne pas confondre avec la psychohistoire développée par Isaac Asimov, visant à prédire le futur.

(4) School of Humanities, Arts, and Social Sciences, « Professor Emeritus Bruce Mazlish, pioneer in the field of global history, dies at 93 », MIT News, http://news.mit.edu/2016/professor-emeritus-bruce-mazlish-dies-1206, consulté le 5 octobre 2019.

(5) B. Mazlish utilise la minuscule lorsqu’il oppose monde et globe.

(6) S. Conrad, What is Global History?, op. cit., chapitre 1.

(7) Ibid., p. 91.

L’histoire doit se donner les moyens d’analyser la complexité

Tribune libre

Sur une Terre désormais interconnectée et interdépendante, l’histoire à la française est trop souvent assimilée au micro-, à l’analyse détaillée d’archives nationales et à la biographie des grands hommes… Des méthodologies inappropriées à l’échelle du monde. Ignorant la longue durée chère à Fernand Braudel, elles n’autorisent pas à travailler sur des phénomènes aussi complexes, massifs et transfrontaliers que le présent réchauffement planétaire. Pour cela, il faudra des histoires fondamentalement transdisciplinaires : globales, mondiales, environnementales…

 

NB : le présent article a été rédigé en décembre 2016, et non publié. Je le reproduis ici en version légèrement actualisée, en introduction à la publication de mon dernier ouvrage : La Nouvelle Histoire du Monde, Sciences Humaines Éditions, 2019.

La planète se réchauffe. L’humanité altère profondément les écosystèmes. Et il ne se passe pas de jour sans qu’une angoissante nouvelle de plus se fraie un chemin dans notre cerveau. On pourrait croire que l’histoire de manifestations antérieures de ces phénomènes est bien explorée, et que nous pouvons en tirer des conclusions. Que des historiens ont depuis longtemps analysé les impacts des variations climatiques, éruptions volcaniques, famines et épidémies sur les civilisations du passé, que tout est dit à ce sujet, et que les décideurs peuvent s’appuyer sur ce savoir pour prendre des décisions correctement informées sur la façon dont les sociétés et les individus ont pu réagir face à des imprévus de cette sorte.

Et il n’en est rien (ou presque).

Oui, bien sûr, Emmanuel Le Roy Ladurie a eu l’immense mérite de défricher certains pans de l’histoire du climat. Quelques historiens[1], souvent jeunes, explorent depuis quelques années ce champ environnemental à nouveaux frais. Mais la vérité, c’est que le monde francophone a un demi-siècle de retard sur la production de ce type de savoir, par rapport à l’anglo-saxon. Et que jusqu’il y a peu, nous n’avions pas même de méthode structurée pour appréhender historiquement le global, le mondial, la complexité.

La Global History est une discipline développée aux États-Unis depuis une cinquantaine d’années, visant à élargir les horizons de l’histoire. Je m’emploie depuis 2005 à populariser ses acquis dans la francophonie, de concert avec quelques universitaires, au premier rang desquels figurent le regretté économiste Philippe Norel, le géohistorien Vincent Capdepuy et l’historien Alessandro Stanziani. Je vais me hasarder à définir l’histoire globale en termes opérationnels[2] : l’histoire globale est une méthode, qui explore le champ de l’histoire mondiale. Cette histoire mondiale est composée de l’ensemble des passés de l’humanité, de ses débuts balbutiants en Afrique voici trois millions d’années à la globalisation contemporaine. L’histoire globale est l’outil qui permet de produire cette histoire mondiale. C’est un outil vivant, dont je dis souvent qu’il est animé par quatre brins d’ADN :

1) L’histoire globale est une approche transdisciplinaire : elle associe à parts égales les autres disciplines des sciences humaines, telles l’économie, la démographie, l’archéologie, la géographie, l’anthropologie, la philosophie, les sciences de la société, ainsi que la biologie dans sa dimension évolutionniste, et les sciences de l’environnement.

2) L’histoire globale analyse le passé sur la longue durée.

3) L’histoire globale porte ses regards sur les grandes distances.

4) L’histoire globale joue sur les échelles, temporelles comme spatiales. Elle restitue un récit qui ouvre grand des fenêtres sur l’histoire du genre humain, mettant par exemple la focale sur une anecdote biographique, avant de s’ouvrir aux dimensions globales de cet événement : un paysan perd sa récolte en 1307 ? Serait-ce parce que la planète subit un coup de froid ? Quelle en est la cause ? Et que nous enseigne ce trouble météorologique quant aux conséquences possibles du présent réchauffement climatique ?

Respecter ces quatre règles permet aussi de satisfaire un objectif annexe : éviter le péché mignon de l’histoire, sa tendance à l’eurocentrisme. L’histoire en tant que discipline académique s’est constituée au 19e siècle, un moment où l’Europe dominait le Monde. Il allait alors de soi que des nations d’hommes blancs dictaient leur loi à tous les autres, les femmes comme les peuples de couleur. Cet impensé de l’histoire a marqué jusqu’à notre langue, notre vision du passé. Et il imprègne profondément nombre de débats actuels, qu’ils tournent autour du féminisme, de l’héritage colonial, des postulats économiques ou énergétiques.

La conséquence immédiate, c’est que nous restons aveugles à ces influences, que nous considérons implicitement comme allant de soi. En premier lieu parce que nous envisageons l’histoire à trop petite échelle. Si le recours intensif à l’archive est indispensable pour ciseler les briques qui permettent de construire une grande histoire, il ne fait pas sens à grande échelle. Oui, bien sûr, il est loisible de citer des exceptions. Quelques historiens polyglottes, capables d’interroger les documents en de multiples langues, tels Sanjay Subrahmanyam ou Romain Bertrand[3], peuvent ponctuellement produire de très instructives « histoires connectées » sur la longue distance, mais ils se voient contraints d’abandonner la longue durée. Leurs fresques décrivent un monde en connexion saisi dans un moment précis, celui de sa genèse moderne aux 16e-17e siècles[4]. D’autres, comme Patrick Boucheron, Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre, ou Georges Jehel autrefois, Romain Bertrand dernièrement, peuvent coordonner de grandes productions collectives d’histoire comparée, mettant en perspective une histoire sur la longue durée[5] ou sur la grande distance[6], élargissant considérablement les échelles auxquelles il est possible de penser le passé[7]. Mais cela ne suffira pas. Car ces entreprises polyphoniques, pour pertinentes et séminales qu’elles soient, ne sauraient permettre de dresser aisément la synthèse des savoirs qu’elles brassent.

Faute d’accepter une véritable histoire transdisciplinaire, associant à « parts égales » (selon la belle formule de Romain Bertrand) toutes les disciplines pertinentes des sciences humaines, l’histoire globale/mondiale se condamne à végéter en France. Quand d’aventure quelques best-sellers de la Global History du monde anglo-saxon sont traduits en français, leurs ventes démontrent un engouement latent du public pour ce type d’histoire – il suffit de penser au succès de Sapiens, de Yuval N. Harari[8], livre qui se serait écoulé à plus de 600 000 exemplaires sur le seul marché hexagonal. Reste que les historiens authentiquement « globaux » qui travaillent depuis la France, faute de trouver éditeur, sont parfois contraints de publier directement en anglais. L’histoire globale, francophone, à la française, est très souvent produite, paradoxalement, par des non-historiens : géographes, économistes, anthropologues, politistes, démographes, archéologues, journalistes… Pour l’essentiel, les historiens français, faute d’accepter les nouvelles méthodes, restent aujourd’hui démunis pour produire ce type de réflexion, à quelques rares exceptions près[9]. Parce que l’histoire académique se fait quasi exclusivement par l’étude directe des sources, des archives. Un prérequis qui n’autorise guère les historiens à s’éloigner de leur champ de compétence, borné par des limites linguistiques, géographiques, culturelles et temporelles. L’histoire globale, sur la longue durée, leur reste inaccessible tant qu’ils restent enchaînés aux archives, sauf formes narratives spécifiques[10].

Les historiens anglo-saxons ont défini deux méthodes pour éviter de drosser le navire de l’histoire globale sur l’écueil des archives, et livrer leur cargaison d’histoires mondiales cohérentes : la compilation de seconde main, par un auteur isolé, des ouvrages relatifs à son objet d’intérêt[11] ; la contribution de grandes équipes de spécialistes, autour d’œuvres similaires[12]. En une démarche de journaliste désireux de relayer cette approche globale, j’ai testé les deux méthodes. Après avoir travaillé l’approche collective[13], je me suis essayé à la seconde depuis 2014, date à laquelle j’ai produit, pour le compte du magazine Sciences Humaines, une histoire mondiale, sous forme d’un épais hors-série exposant les travaux anglo-saxons de World/Global History[14]. Cette synthèse, la première du genre à être publiée en français, a accru ma prise de conscience de l’importance jouée par le milieu naturel dans l’histoire humaine et débouché sur la rédaction de Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité.

Faisons d’emblée un sort aux accusations de déterminisme souvent portées à l’encontre de ce type d’histoire large, accusations d’autant plus injustes que la méthodologie globale permet de bien mieux appréhender l’importance des choix sociétaux et individuels dans les bifurcations de l’histoire. Mais posons aussi une évidence ; si l’humanité est bien actrice de son histoire, le théâtre en reste l’environnement. Le milieu dicte les possibles, ne serait-ce qu’en conditionnant les possibilités de production de nourriture.

Il s’ensuit de ce qui précède que seules des histoires environnementales globales permettront à l’humanité de déconstruire les grands récits qui la mènent aujourd’hui au désastre, que ce soit le conte d’une croissance économique sans fin qui apporterait le confort à tous, ou le mythe d’un réchauffement climatique que des accords internationaux et des pratiques de greenwashing suffiraient à contenir dans des limites acceptables. À compiler les œuvres d’histoires environnementales disponibles, émerge à mon sens un pénible constat : l’humanité livre depuis longtemps, pour sa survie puis pour son confort, une guerre à la nature. Cette guerre a commencé avec les premiers outils lithiques, lorsque des hominidés ont dépecé des bovidés dans la savane africaine voici 3,3 millions d’années. Elle était alors de basse intensité, pouvant ponctuellement mener à l’extinction de certaines espèces animales. De fil en aiguille, nous en sommes venus à livrer aujourd’hui une guerre de haute intensité à la nature. Et nous en risquons d’en payer le prix avant la fin du 21e siècle, avec l’épuisement des ressources, l’intensification des frustrations géopolitiques et des inégalités économiques, et le coût croissant des pollutions, tous phénomènes induisant une forte probabilité d’effondrement civilisationnel. Cette trajectoire dangereuse a une histoire longue et complexe, qu’il importe d’étudier d’urgence avec une méthodologie appropriée, pour en déconstruire minutieusement les mécanismes afin de s’efforcer d’en prévenir les effets. Concluons sur une évidence : une telle analyse ne se fera qu’en pensant global.

 

 

Laurent Testot

Journaliste et conférencier indépendant spécialisé en histoire mondiale/globale, il a dirigé de nombreux ouvrages, notamment Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde (Sciences Humaines Édition, 2008, rééd. 2015). Il est l’auteur de Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité (Payot, 2017, rééd. « Poche » 2018, prix Léon de Rose 2018 de l’Académie française) ; Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité (Payot, 2019) ; La Nouvelle Histoire du Monde (Sciences Humaines Éditions, 2019).

 

Notes

[1]Notamment QUENET Gregory, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, Seyssel, Champ Vallon, 2014 ; MATHIS Charles-François, MOUHOT Jean-François, Une protection de l’environnement à la française ? (XIXe-XXe siècle), Seyssel, Champ Vallon, 2013 ; JARRIGE François, LE ROUX Thomas, La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Seuil, 2017 ; BONNEUIL Christophe, FRESSOZ Jean-Baptiste, L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, 2013 ; MOUTHON Fabrice, Le Sourire de Prométhée. L’Homme et la nature, Paris, La Découverte, 2017…

[2]Pour l’exposé des approches méthodologiques, je renvoie le lecteur intéressé à TESTOT Laurent (dir.), L’Histoire globale. Un nouveau regard sur le Monde, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, rééd. 2015, ainsi qu’à STANZIANI Alessandro, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), Paris, CNRS Éditions, 2018.

[3]BERTRAND Romain, L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident, Paris, Seuil, 2011 ; SUBRAHMANYAM Sanjay, L’Éléphant, le Canon et le Pinceau. Histoires connectées des cours d’Europe et d’Asie, 1500-1750, traduit de l’anglais par Béatrice Commengé, Paris, Alma Éditeur, 2016.

[4]Noter aussi, pour le 19e siècle, la traduction de OSTERHAMMEL Jürgen, La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, traduit de l’allemand par Hugues Van Besien, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2017.

[5]BOUCHERON Patrick et al. (dir.), Histoire mondiale de la France, Seuil, 2017.

[6]SINGARAVÉLOU Pierre, VENAYRE Sylvain et al. (dir.), Histoire du monde du XIXe siècle, Seuil, 2017 ; BOUCHERON Patrick (dir.), Une histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009.

[7]JEHEL Georges (dir.), Histoire du monde. 500, 1000, 1500, Nantes, Éditions du Temps, 2007 ; un livre précurseur qui réussit quant à lui à allier les deux dimensions d’analyse, dans le temps long et l’espace mondial ; une démarche également entreprise avec bonheur par BERTRAND Romain (dir.) et ses cocoordinateurs, L’Exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes, Paris, Seuil, 2019.

[8]En sus de HARARI Yuval Noah, Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, 2011, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2015, se sont aussi distingués les travaux de DIAMOND Jared, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, 1997, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, 2000, rééd. 2007 ; et de MORRIS Ian, Pourquoi l’Occident domine le monde… Pour l’instant. Les modèles du passé et ce qu’ils révèlent sur l’avenir, 2010, traduit de l’anglais par Jean Pouvelle, Paris, L’Arche, 2011.

[9]On songe ici à GRUZINSKI Serge, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard, 2012 ; BEAUJARD Philippe, Les Mondes de l’océan Indien, 2 tomes, Armand Colin, 2012 ; PÉTRÉ-GRENOUILLEAU Olivier, Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004 ; GRATALOUP Christian, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Paris, Armand Colin, 2007 ; STANZIANI Alessandro, Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe-XIXe siècle, Paris, Raisons d’agir, 2012. De ce dernier auteur, en sus de son ouvrage (op. cit.), on lira avec profit son article « Pour une approche véritablement globale de l’histoire ».

[10]On pense ici à la micro-histoire globale, expérimentée avec bonheur par CAPDEPUY Vincent dans 50 histoires de mondialisation. De Neandertal à Wikipédia, Paris, Alma, 2018.

[11]Ce qu’a fait HARARI Yuval N., op. cit., et de manière tout aussi convaincante, McNEILL William H., McNEILL John R., The Human Web. A Bird’s-Eye View of World History, New York/Londres, W.W. Norton & Company, 2003.

[12]TIGNOR Robert et al. (dir.), Worlds Together, Worlds Apart, New York, W.W. Norton & Company, 4e éd. 2014.

[13]Pour les démarches collectives, voir notamment NOREL Philippe, TESTOT Laurent (dir.), Une histoire du monde global, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2012 ; HOLEINDRE Jean-Vincent, TESTOT Laurent (dir.), La Guerre. Des origines à nos jours, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2014 ; DORTIER Jean-François, TESTOT Laurent (dir.), Les Religions. Des origines au IIIe millénaire, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2017.

[14]TESTOT Laurent, « La nouvelle histoire du Monde », Sciences Humaines Histoire, n° 3, décembre 2014-janvier 2015, rééditée en octobre-novembre 2017.

Histoire globale, pensée globale (4/4)

Quatrième et dernière partie de « Histoire globale, pensée globale », texte constituant l’introduction du dernier livre d’Alessandro Stanziani, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), CNRS Éditions, 2018.

 

Histoire globale à la française ?

Les différents courants discutés jusqu’ici sont essentiellement portés par des auteurs américains, britanniques et par d’autres, allemands, indiens, gravitant dans leur orbite. En revanche, les historiens français manquent souvent à l’appel – tout comme les auteurs espagnols, portugais ou italiens, ainsi que les historiens africains, russes et japonais. Pour quelles raisons ?

Les raisons tiennent à la fois à l’héritage historiographique français et au contexte institutionnel et politique dans l’hexagone. Ainsi, dans les universités françaises, on distingue encore les départements d’histoire, essentiellement histoire française, des laboratoires d’études des aires culturelles. Dans les formations en histoire, il est rarissime qu’un étudiant soit confronté à l’histoire des mondes non européens. C’est déjà bien assez si un cours en histoire européenne s’ajoute aux formations en histoire française. On constate la même fragmentation dans ces lieux particuliers que sont les grandes écoles qui, en principe, n’ont pourtant pas à se plier au dogme universitaire dominant. La seule transgression qu ‘on puisse observer concerne l’enseignement des périodisations – pas de découpage en histoire ancienne, médiévale, moderne et contemporaine à l’EHESS. pour le reste, comme partout ailleurs, un étudiant en histoire de la Chine est obligé de connaître au moins les fondamentaux de l’histoire européenne, tandis que l’inverse n’est pas forcément assuré. Dans les projets de futurs cursus, une seule autre « aire » sera obligatoire pour les historiens de la France ou de l’Europe. Comment expliquer ces limitations ?

Les Annales, en collaboration avec les éditions de l’EHESS, ont récemment publié une anthologie faite uniquement d’article publiés dans la revue : de Braudel à Chaunu jusqu’à Wong, ces travaux sont qualifiés d’histoire globale. Le problème est qu’il s’agit d’auteurs profondément différents dans leurs approches, souvent en conflit entre eux, et pour la plupart n’ayant jamais imaginé se faire qualifier d’historiens globaux (44). La question, qui demeure ouverte et à laquelle nous essaierons de répondre dans les chapitres suivants, est de comprendre les analogies et les différences entre ces démarches et celles qui sont aujourd’hui qualifiées d’histoire globale.

Il faut néanmoins rendre mérite aux initiatives de vulgarisateurs et journalistes comme Laurent Testot (45), très souvent décriés, eux aussi, à tort, par certains historiens professionnels. Testot et ses collègues, d’abord au sein de la revue Sciences Humaines, puis en coordonnant un site web et un blog (46), ont largement contribué au débat en France. Ses associés Philippe Beaujard, Laurent Berger et Philippe Norel ont pour leur part publié une collection des principaux articles parus en anglais dans ce domaine (47). De même, la revue Mondes a permis une diffusion de l’histoire globale en France. Le travail de Pomeranz a trouvé des soutiens importants auprès de modernistes comme Philippe Minard et de médiévistes comme Mathieu Arnoux. Ils ont non seulement soutenu la traduction de l’œuvre de Pomeranz en français (48), mais également publié des travaux inédits (49). S’inspirant de Pomeranz, Arnoux a avancé une analyse comparée de l’écologie et des sources d’énergie en Chine et en Europe continentale de l’Antiquité au 18e siècle (50). Cependant, il s’agit là de cas isolés, et dans l’ensemble le débat sur la grande divergence n’a pas suscité en France des échos comparables à ceux qu’il a connu dans d’autres pays (51). Ce désintérêt s’explique en partie par le fait que la plupart des historiens de l’économie en France s’intéressent à l’histoire nationale, en partie par les critiques des sinologues, fortement ancrés dans une tradition érudite et ne cherchant guère le dialogue avec les sciences sociales à l’exception, remarquable, de Pierre-Etienne Will et de son élève Claude Chevaleyre.

Une autre approche consiste à inscrire l’histoire de France dans des dynamiques globales, démarche tentée par Braudel dans L’Identité de la France, reprise plusieurs fois depuis et revisitée tout récemment dans les travaux de Pierre Singaravélou (52) et surtout de Patrick Boucheron (53). Travail ayant reçu une attention médiatique et publique hors pair en France, non seulement en histoire globale, mais en histoire tout court. Cette approche trouve de plus en plus d’échos dans d’autres pays : ainsi des histoires globales de l’Inde, de la Chine et même de l’Italie voient le jour, tout comme des entreprises éditoriales qui consistent à mettre un pays, par exemple les États-Unis, au cœur des dynamiques mondiales (c’est le cas de l’ouvrage de Sven Beckert et, d’une certaine manière de Pomeranz, l’un et l’autre faisant des marchés américains et de leurs ressources un élément crucial de l’essor du capitalisme). Ces orientations sont bienvenues dans la mesure où elles cassent le nationalisme traditionnel de l’historiographie. Mais ne risquent-elles pas aussi de conforter une nouvelle forme de retour au national en soulignant le rayonnement de tel et tel pays à l’échelle globale ? Ce n’est pas un hasard si ce type d’approche rencontre la faveur des lecteurs et des médias : barrage face au nationalisme montant, la globalisation de l’histoire de France ne place pourtant pas cette dernière à l’arrière-plan des dynamiques globales, loin de là. La France est au contraire placée sur le devant de la scène. La véritable difficulté consiste moins à étudier des mondes non européens qu’à analyser ces derniers, tout en relativisant leur rôle moteur dans l’histoire. C’est tout l’enjeu de l’ouvrage dirigé par Boucheron et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a suscité des réactions politiques. Certains historiens ont par ailleurs reproché aux auteurs de ne pas avoir explicité le global dans l’introduction, alors que les coutes notices – parfois produites par des historiens qui auraient bien du mal à se définir comme des tenants de l’histoire globale ! – sont intéressantes moins pour ce qu’elles avancent que par ce qu’elles ne disent pas. La quasi-totalité d’entre elles proposent des informations souvent connues depuis longtemps par les historiens ; il s’agit d’événements, en général présentés hors contexte. La nouveauté principale de l’ouvrage réside moins dans sa capacité à connecter l’histoire de France à celle d’autres parties du monde qu’à mettre en avant des dates et à casser les chronologies nationales et nationalistes. Mais, si tel est le cas, alors nous sommes à l’opposé de la démarche braudélienne qui, elle, déverrouillait l’histoire nationale en passant par la durée plutôt que par l’événement, comme c’est le cas ici. Cette attitude ne va pas sans rappeler le Cadmus de Lévi-Strauss : « Cadmus, le civilisateur, avait semé les dents du dragon. Sur une terre écorchée et brûlée par le souffle du monstre, on attendait de voir pousser les hommes (54). » Nous reviendrons longuement sur ce point dans la seconde partie de l’ouvrage.

En réalité, c’est l’histoire connectée, dans ses multiples variantes, qui a rencontré en France le plus franc succès. Dans une première variante, cette histoire s’est constituée en opposition ouverte au comparatisme et a misé sur les transferts culturels (55). Président de l’ENIUGH (European Network in Universal and Global History) de 2011 à 2014, Michel Espagne, dans son allocution en ouverture du congrès à Paris de cette association en 2014, a étonnement pris à parti l’histoire globale et comparée en y opposant son approche des transferts et circulations. Cette approche a le mérite de mettre en évidence des connexions souvent méconnues entre régions ; son problème principal est qu’elle étudie des milieux restreints (savants) et n’explique pas les raisons pour lesquelles des transferts ont lieu. Tout lien avec les conditions structurelles sous-jacentes – économiques, sociales et politiques – demeure à l’arrière-plan si bien que la circulation des idées semble s’opérer dans le vide. Pour sa part, l’histoire croisée (56) introduit une dimension réflexive forte et invite au dialogue avec les sciences sociales, malheureusement absentes de la démarche d’Espagne. L’histoire croisée accepte le métissage et le décentrement des notions et pratiques occidentales et cherche à conjuguer les subaltern studies avec l’histoire connectée. Les croisements sont toujours bilatéraux. Se font-ils pour autant d’égal à égal ?

La réponse serait négative pour Romain Bertrand (57) dont le but affiché est de produire une « histoire à parts égales ». Cette expression heureuse souligne la nécessité d’accorder une égale importance aux sources de toutes les parties en cause, et pas seulement aux textes occidentaux. C’est une démarche proche de celle des subaltern studies indiennes et qui présente le même intérêt mais aussi les mêmes limites. Les subaltern studies revendiquent le recours à des sources et catégories locales afin de sortir de l’européocentrisme. Le problème est que, comme nous le montrerons, les attitudes des élites coloniales étaient bien plus complexes que ce qu’on pourrait penser : une bonne partie de ces savants et administrateurs ont adopté une posture tout à fait proche de celle qui sera avancée des décennies plus tard par les subaltern studies. En effet, de nombreux textes et rapports des compagnies coloniales soulignent la nécessité d’étudier les langues et les civilisations locales ; ces écrits contestent les récits universalistes et européocentristes. Ces attitudes critiques étaient largement répandues au sein des Empires portugais, néerlandais, britannique, espagnol et français lorsque les colons étaient confrontés aux mondes non européens, surtout en Asie. Ces rapports et études de l’époque sont connus et utilisés par les historiens de nos jours ; il serait important de rendre justice à ces sources, sans les occulter, afin de fournir une image pertinente du savoir colonial et de son fonctionnement.

À partir de là, que peut bien signifier « histoire à parts égales » ? La restitution des textes indigènes et vernaculaires est difficile car la plupart de ces sources ont été collectionnées, éditées et souvent traduites par les colonisateurs mêmes. Qualifier ces éditions de sources à « parts égales » peut donc s’avérer problématique. Le problème n’est pas seulement que ces sources sont, elles aussi, le produit des élites coloniales, mais aussi que les acteurs locaux ont contribué à ces constructions, par exemple en aidant les administrations coloniales à recueillir les textes, documents et les traduisant. Plutôt que d’histoire à parts égales, la démarche de Bertrand et des subaltern studies relève plutôt d’Empires à parts égales, c’est-à-dire de constructions impériales produisent des approches différentes en leur sein même, avec à la fois des études européocentrique et universalistes et des approches orientalistes.

C’est probablement Serge Gruzinski qui, dans une série d’ouvrages au fort retentissement international, intègre avec le plus de pertinence comparaison et connexion (58) et produit une histoire globale à l’avant-garde mondiale. Dans ses travaux, nous trouvons à la fois la démarche connectée et circulatoire comme les orientations globales et subalternes. Dans un sillage en partie semblable, conciliant comparaison et circulation, Yves Cohen a montré que les formes d’autorité en Europe entre la fin du 19e et le milieu du 20e siècle relèvet aussi bien de circulatione entre les pays que d’essors nationaux, dans des cadres aussi différents que la France, l’Allemagne nazie et l’URSS (59). Suivant cette perspective, le totalitarisme ne constitue pas un modèle opposé à celui de l’Occident démocratique, mais une version extrême de l’essor des chefs dans les perceptions et dans les pratiques occidentales. L’histoire de l’autorité et de la hiérarchie communistes doit être faite dans le même mouvement que celle du libéralisme. Voici une manière intelligente de mettre un terme à la guerre froide encore si prégnante dans l’analyse historienne ; au lieu d’opposer deux mondes, leurs connexions et similitudes sont mises en avant. La globalité est moins un projet intellectuel qu’un phénomène historique réel. Penser le monde équivaut à réfléchir à la fois sur des connexions entre valeurs, et sur leurs inégalités ; cela signifie aussi produire une réflexion comparée sur des contacts ratés, des parcours parallèles. Ces dimensions plurielles exigent la mobilisation de théories du social et de corpus en des langues différentes. Démarche sans soute redevable du pragmatisme à la Dewey, mais revisitée dans un cadre foucauldien. L’immersion dans le monde s’accompagne d’une posture réflexive qui échappe malheureusement bien souvent aux travaux anglo-saxons de ce domaine.

Il faut en revanche reconnaître le mérite d’une certaine histoire connectée polyglotte, centrée sur les mondes non européens. L’Indonésie et le carrefour javanais se prêtent par exemple à ce genre d’exercice, du fait de la multiplication à la fois des pouvoirs coloniaux, des institutions locales et de leurs métissages. Encore fallait-il éviter de lire ce monde composite dans une optique impérialiste ou postcoloniale. Denys Lombard en particulier, avait publié dès la fin des années 1980 un ouvrage précurseur dans lequel il avait recours aux multiples langues du carrefour javanais et dépassait la tension conventionnelle entre l’empire et ses colonies. Influences mutuelles, circulations, dynamiques structurelles intervenaient toutes dans cet ouvrage magistral souvent rapproché de La Méditerranée de Braudel (60). Comme pour ce dernier, c’est l’ordre du temps historique qui est cassé avec, à sa place, des fragments de récit, des temporalités propres à chaque île et pourtant inscrites dans des dynamiques globales. Reste à savoir si cette démarche peut s’élargir aux sciences ou si elle se limite à l’étude des textes littéraires. Autant, en ce cas, le recours à des langues et catégories différentes mais connectées paraît une évidence, autant dans le domaine scientifique, par exemple, il parait difficile de prêcher un tel relativisme. Au fond, n’est-ce pas la science occidentale qui s’est affirmée ?

Plusieurs réponses sont possibles : suivant une première lecture, il est important d’inscrire les connaissances scientifiques dans la circulation globale des savoirs. La différence entre « science » et « non-science » est une construction historique qu’il convient d’expliciter au lieu de l’accepter telle quelle (61). Dans ce cadre, il est important de comprendre la manière dont cette limite entre science et non-science se met en place en Europe et se modifie suivant les auteurs, le lieu et la période et surtout en interaction avec les mondes non européens. L’inégalité de l’échange passe en ce cas par des mécanismes complexes de traduction dans lesquels l’appropriation de savoirs non européens accompagne l’ambition de proposer comme universelle une synthèse européocentrique. La production française se distingue nettement de celle des autres pays occidentaux. Bien qu’ils suivent des interprétations en partie différentes, la plupart des travaux d’auteurs installés en France évitent même de se poser cette question : pourquoi est-ce la science occidentale qui a triomphé ? À juste titre, Kapil Raj, Antonella Romano ou encore Liliane Hilaire-Perez estiment que cette question essentialise la « science » et empêche de comprendre les bifurcations fondamentales dans les savoirs et dans les mondes connectés. Il est dès lors possible d’esquiver les dangers d’une approche en termes de « modernités multiples » tout en mettant en évidence le rôle des savoirs locaux dans la transformation de la science occidentale 62).

S’il fallait donc résumer les orientations principales en France en histoire globale, on évoquerait l’hostilité envers l’histoire mondiale, l’histoire de la globalisation et l’histoire économique comparée ; tandis que l’histoire connectée, des savoirs en particulier, rencontre une large diffusion. C’est une attitude radicalement différente de celle des pays anglo-saxons et, en partie, des chercheurs allemands. En caricaturant, on pourrait conclure que dans les mondes anglo-saxons, c’est l’histoire globale empruntant à la sociologie et à l’économie qui s’impose, tandis qu’en France ce sont la philologie et l’érudition qui dominent et guident l’étude des circulations. Dans le premier cas, des schémas souvent simplificateurs et eurocentriquent s’imposent, tandis que dans le second c’est le recours à une scientificité présumée de l’histoire – en ignorant l’histoire montrée ici de la construction connectée des savoirs historiques et des méthodes historiographiques – qui domine. Il est bien sûr possible de défendre une approche œcuménique et de soutenir la nécessité d’avoir recours à tous ces instruments à la fois. Cependant, ce n’est pas le cas actuellement dans la plupart des universités et académies, en France comme à l’étranger. Les économistes surtout, mais en partie les sociologues et les politistes, ont une formation très rudimentaire en histoire et en langues (hormis l’anglais). Inversement, les historiens connaissent parfaitement leur domaine restreint, les nuances de la langue, mais ils se limitent à une ou deux langues (et ne consultent souvent que des bibliographies secondaires pour les autres parties de la planète). En outre, ces historiens cultivent de fortes préventions à l’égard des sciences sociales et se limitent ainsi le plus souvent à un effort de description. Lors des débats entre historiens et tenants des sciences sociales, malgré un appel à l’interdisciplinarité, les premiers ne cessent de répéter deux refrains vides : « cela a déjà eu lieu auparavant » ; « c’est bien plus complexe que cela ». Antécédents et complexité sont pris pour des explications, alors qu’ils ne font qu’ajouter des cas, des figures, sans que l’on sache exactement pourquoi on les mobilise. Si c’est pour conclure que le monde est complexe, nous le savions avant toute enquête historique.

Inversement, en économie et dans les sciences sociales on questionne beaucoup, mais le plus souvent les matériaux sont assujetis aux exigences du modèle. Il suffit de penser à la manière dont nous discutons du capitalisme et des marchés : y a-t-il des mécanismes proches de la nature et valables partout dans le monde, ou bien les comportements économiques relèvent-ils aussi d’éléments « culturels » ? Et, dans ce cas, comment identifier ces derniers sans tomber dans un raisonnement circulaire (les mentalités expliquent les mentalités) ? Par exemple : les difficultés économiques de certains pays d’Afrique sont-elles liées à des « mentalités » économiques (l’indifférence au profit, l’attraction pour la consommation), aux institutions (absence de propriété privée, corruption), ou encore à des dotations insuffisantes en ressources ?

Ces débats trouvent leur raison d’être dans la normativité de l’économie : il faut décider quelles politiques adopter. En revanche, leur usage en histoire prête le flanc à deux critiques principales : d’une part, celle d’un déterminisme historique et la possibilité de justifier, après coup, toute solution historique par de simples considérations économiques ; d’autre part, la comparaison abstraite entre des idéaux-types – la Chine, l’Occident – qui ne correspondent guère aux réalités historiques. Y aurait-il d’autres possibilités de faire interagir histoire et sciences sociales, le tout dans un cadre véritablement global ?

Afin de répondre à cette question, il faudra regarder de près les questions épistémologiques sous-jacentes à ce débat, et en particulier les dynamiques globales : peuvent-elles se concilier avec les analyses des sources et de quelle manière, puisque le problème de l’accès aux langues se pose bel et bien ?

Ensuite, le comparatisme : entre celui de Bloch et celui de Weber, y a-t-il des analogies, et quelles sont leurs différences ?

La question est bien entendu celle de savoir si le comparatisme est incompatible avec la démarche philologique et historienne, ce que Bloch lui même n’aurait pas admis, ou si, au contraire, il peut bien se pratiquer et de quelle manière.

Finalement, il convient d’interroger la relation entre langue, philologie et construction historiographique : à partir de quand cette modalité s’est-elle imposée, et pourquoi apparaît-elle de nos jours comme étant en difficulté avec l’histoire globale ?

L’ambition est moins de fournir une théorie abstraite des pratiques historiennes qu’une histoire connectée et globale de ces dernières. En bref, nous proposons une épistémologie critique et historique de l’histoire en tant que discipline connectée et globale, matière du fil rouge de cet ouvrage.

Alessandro Stanziani

(44) « Parcours historiographiques. Histoire globale. Les Annales et l’histoire à l’échelle mondiale », sélection d’articles par Étienne Anheim, Romain Bertrand, Antoine Lilti, Stephen Sawyer, http://annales.ehess.fr/index.php?247

(45) Laurent Testot (dir.), Histoire Globale, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, nouvelle édition, 2015.

(46) www.histoireglobale.com/

(47) Philippe Beaujard, Laurent Berger, Philippe Norel (dir.), Histoire globale, mondialisation et capitalisme, Paris, La Découverte, 2009.

(48) Pomeranz, Une grande divergence, op. cit.

(49) Kenneth Pomeranz, La Force de l’Empire. Révolution industrielle et écologie, Paris, ERE, 2009. Caroline Douki, Philippe Minard,, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 54/4-bis, 2007, pp. 7-22.

(50) « European Steel vs Chinese Cast-Iron: From Technological Change to Social and Political Choices (Fourth Century BC to Eighteenth Century AD) », History of Technology, n° 3, 2014, pp. 297-312.

(51) Olivier Christin, Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines, Paris, Métailié, 2010.

(52) Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Histoire du monde au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2017.

(53) Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2016.

(54) Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1995, pp. 140-141.

(55) Michel Espagne, « Sur les limites du comparatisme en histoire culturelle », Genèse, n° 17/1, 1994, pp. 112-121. François Dosse, La Marche des idées. Histoire des intellectuels, histoire intellectuelle, Paris, La Découverte, 2003.

(56) Werner, Zimmermann (dir.), De la comparaison, op. cit.

(57) Romain Bertrand, L’histoire à parts égales, Paris, Seuil, 2011.

(58) Serge Gruzinski, La Pensée métisse, Paris, Fayard, 1999 ; Les Quatre Parties du monde, Paris, Seuil, 2004 ; Quelle heure est-il là-bas, Paris, Seuil, 2008 ; L’histoire, pour quoi faire ?, Paris, Fayard, 2015.

(59) Yves Cohen, Le Siècle des chefs, Paris, Amsterdam, 2013.

(60) Denys Lombard, Le Carrefour javanais, 3 vol., Paris, EHESS, 1990.

(61) Antonella Romano, Impressions de Chine. L’Europe et l’englobement du monde (16e-17e siècles), Paris, Fayard, 2016.

(62) Raj, Relocating Modern Science, op. cit.

Histoire globale, pensée globale (3/4)

Troisième partie de « Histoire globale, pensée globale », texte constituant l’introduction du dernier livre d’Alessandro Stanziani, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), CNRS Éditions, 2018.

Comparaison vs connexions

La globalisation des dernières décennies est en grande partie à l’origine de l’émergence de l’histoire globale ; inversement, cette dernière prend pour objet d’étude la globalisation. Si tous les observateurs s’accordent sur le caractère nouveau et massif de cette mondialisation, les avis divergent sur ses temporalités : quand tout cela a-t-il commencé (15) ?

Plusieurs auteurs soulignent la rupture majeure de la fin de la guerre froide, avec la mise en place d’une économie unique et dérégulée. Selon eux, la globalisation serait un produit des trente dernières années (16). D’autres, cependant, font remarquer que cette dynamique avait commencé plus tôt, pendant les années 1970, avec la fin de la décolonisation, les chocs pétroliers et la crise de l’État social, mais aussi avec le succès du néolibéralisme (17). D’autres encore ajoutent que la crise de 1929 était déjà un phénomène mondial ; ils en trouvent les origines dans les mouvements financiers d’après 1918, voire dans la période courant entre 1870 et 1914. À cette époque, les bourses, l’essor des communications et des moyens de transport avaient déjà initié un mouvement planétaire, touchant les personnes (migrations mondiales), les biens et les informations elles-mêmes (bourse des valeurs et bourse commerciale (18)).

Poursuivons cette quête des origines de la mondialisation et remontons encore plus loin dans le temps. Certains historiens repèrent en effet une première globalisation et donc une unification des échelles temporelles dès la naissance du capitalisme industriel, au tournant des 18e et 19e siècles. Cette démarche est même poussée plus avant par les partisans de la « longue durée », qui identifient une première globalisation au 17e siècle, à la suite des Grandes Découvertes, de la colonisation, mais aussi des progrès scientifiques, dans le domaine de la navigation en particulier (19).

Bien entendu, plusieurs médiévistes se sont empressés de montrer que des connexions tout aussi importantes étaient à l’œuvre dès le 12e siècle, en Europe et ailleurs (20). Les spécialistes de l’Antiquité ont répliqué en soulignant l’importance des échanges et transferts globaux durant l’Antiquité, tandis que les spécialistes du Néolithique et même du Paléolithique sont arrivés à la même conclusion au sujet de leur période de prédilection (21).

De nos jours, tout est globalisation. La globalisation en tant que catégorie prend de nos jours le rôle que la modernisation jouait à l’époque de la décolonisation (22). Tout était modernisation alors et tout est globalisation de nos jours, sans qu’on sache véritablement expliquer en quoi ce phénomène consiste. En réalité, l’histoire de la globalisation recoupe souvent une histoire européocentrique qui fait de l’essor de l’Occident son objet et argument principal, voire unique. Faire l’histoire à rebours attire davantage de lecteurs en accordant au temps présent et à ses préoccupations une valeur atemporelle, valable pour l’ensemble de la planète à toute époque. C’est oublier l’importance des choix et des bifurcations en histoire : sommes-nous certains que le monde était destiné à être globalisé ?

C’est précisément cette préoccupation qui est au cœur du débat sur la « grande divergence ». Le succès de l’ouvrage de Pomeranz est un sujet d’étude en soi. Au fond, d’autres ouvrages précédents avaient avancé des arguments similaires, celui de Wong et surtout celui de Bozhong Li, publié en Chine dès les années 1980, puis traduit en anglais (23). Mais Pomeranz a bénéficié d’un titre accrocheur et du succès rencontré auprès des économistes (24). Ce sont ces derniers qui font connaître cet ouvrage aux historiens et à un public généraliste, mais ce succès est aussi conjoncturel : au tournant du dernier millénaire, la Chine revient avec force sur la scène mondiale. Le temps n’est plus à une confrontation entre capitalisme et communisme, mais entre des formes différentes de capitalisme. C’est surtout la confrontation entre Occident et Asie, bien plus tendue qu’à l’époque de l’émergence du Japon et des « tigres asiatiques », dans la mesure où la Chine se pose d’emblée comme un concurrent redoutable des puissances occidentales et, qui plus est, hors de leur influence géopolitique. C’est dans ce cadre que les historiens, au même titre que les politologues et les économistes, commencent à s’intéresser à la Chine. Comment expliquer son retour rapide au rang de puissance mondiale ?

Depuis Max Weber, l’image conventionnelle de la Chine en Occident mettait l’accent sur les « insuffisances » en termes de protection de la propriété privée et de la concurrence et, au contraire, sur le rôle omniprésent et prédateur de l’État. Weber reliait ces caractéristiques au confucianisme, sans toutefois que ni lui ni d’autres après lui n’eussent jamais pu prouver ce lien. De manière tout aussi superficielle, de nombreux politistes et observateurs se sont également mis à expliquer le grand bond de la Chine au cours des dernières décennies à partir précisément du confucianisme qui, selon eux, inciterait à travailler sans se plaindre et à accumuler. Ce genre d’observations aurait sa place dans une brasserie ; dans une salle d’université ou une revue spécialisée, c’est différent. Voici alors que, face au paradoxe chinois, vers la fin des années 1990, des ouvrages d’histoire économique et sociale proposent une image tout à fait différente de la Chine et de son histoire : leurs auteurs montrent que la Chine d’avant le 19e siècle n’était pas hostile au marché, mais que, tout au contraire, elle était encore plus « capitaliste » et concurrentielle que la Grande-Bretagne. Ces éléments auraient donné vie à une croissance économique qui, contre les arguments conventionnels, n’aurait pas « divergé » de la croissance européenne au 16e siècle, mais bien plus tard, à partir du 19e. Cet écart ne s’explique pas par les mentalités ou les institutions (l’État en particulier) chinoises, mais tout simplement par une dotation différente en ressources. L’Angleterre bénéficiait de bassins de charbon et de fer à côté de rivières facilement navigables, alors que les mines chinoises, se trouvant loin des cours d’eau, étaient très difficiles à exploiter. De plus, la Grande-Bretagne aurait profité des marchés et des ressources américaines, donc de son empire puis post-empire colonial, alors que la Chine n’avait pas d’équivalent en Asie (25).

Ce n’est pas un hasard si les débats très vifs autour de l’ouvrage de Pomeranz ont focalisé l’attention sur les données quantitatives et les estimations des revenus par tête en Chine et en Angleterre, puis, progressivement, en Inde, au Japon et dans d’autres pays européens que l’Angleterre. Des légions d’économistes et leurs étudiants se sont évertués à trouver et analyser des données, à multiplier les estimations sans toutefois jamais se poser la question de leurs sources (26). Outre les problèmes sérieux que posent ces données prises telles quelles, cette attention obsessionnelle accordée à la croissance économique a conduit à ignorer les problèmes de distribution et d’inégalités à l’intérieur de chaque pays et entre les pays. L’enthousiasme pour la globalisation, vue pendant les années 1990 comme un facteur de bien-être pour l’ensemble de l’humanité, était bien à l’origine de cette posture. Les années suivantes ont balayé cette confiance. Le problème est que, malgré ses prémisses, la « grande divergence » renverse les thèses de Weber mais en garde les postulats principaux et donc, son européocentrisme. Pomeranz explique la dynamique chinoise à partir des mêmes critères que ceux utilisés par les autres historiens pour expliquer la suprématie européenne, à savoir l’essor démographique, la protection de la propriété privée, la dynamique commerciale et proto-industrielle (27). Autrement dit, il reste tributaire du modèle idéal anglais, fait de privatisations des terres communes, prolétarisation, industrialisation, esprit bourgeois et individualiste, etc., et il l’élargit ensuite à la Chine. Le débat sur la grande divergence est donc le résultat de la pensée unique et de la chute du Mur : il existe un seul modèle du développement, celui du capitalisme idéal. Ce débat reflète parfaitement l’enthousiasme pour le capitalisme comme seule voie vers la modernité des années 1990. Les différences entre les pays renvoient à leurs dotations respectives en ressources, tandis que des institutions partout uniformes (protection de la propriété privée, de la concurrence) garantissent le bien-être universel.

C’est une des raisons pour lesquelles de nombreux sinologues ont critiqué cette approche et accusé Pomeranz de gommer les spécificités de la Chine (28). Nous trouvons là un « mur contre mur » tout à fait emblématique : d’un côté, l’accent mis sur la connaissance des langues et du savoir local, qui finit par mettre en avant la « spécificité » d’une aire, jamais réellement définie (29). D’un autre côté, l’ambition d’imposer une seule et même méthode, qualifiée de scientifique, sans trop de sources solides à l’appui. Singularité et spécificité des langues et des civilisations contre « scientificité » d’un modèle (30). Voilà un des enjeux méthodologiques fondamentaux de l’histoire globale : afin de comprendre le monde, faut-il s’appuyer sur la connaissance des langues et des « cultures », ou bien sur un schéma interprétatif général ?

Afin de dépasser ces interprétations concurrentes, deux possibilités se présentent à nous. La première invite à regarder de près les valeurs et catégories des pensées non occidentales, par exemple le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam… Une seconde option consiste à mettre l’accent sur les connexions entre ces cultures. Dans le premier cas, suivant Gramsci, des auteurs, surtout indiens, se réclamant des subaltern studies ont montré que la langue constitue un élément de pouvoir et un facteur de hiérarchie. C’est le cas en particulier de l’anglais, qui s’est imposé dans l’Inde coloniale, puis partout dans le monde. Chakrabarty a insisté avec force sur ce point : des catégories telles que le salarié, le capital, le sujet, la société civile ont été élaborées en Europe et exportées dans d’autres contextes, dont l’Inde (31). Il suggère d’avoir recours à d’autres notions et catégories issues des traditions indiennes (32).

Ce processus serait facile à généraliser à d’autres contextes ; les traductions, les médias, la circulation des normes juridiques et le langage des organisations internationales ont été désignés comme autant d’instruments du pouvoir et de la domination du « Nord » sur les « Sud ». Cette asymétrie entre les valeurs occidentales et les autres se poursuit jusqu’à nos jours au sein même des universités : les historiens et étudiants des mondes non-occidentaux sont censés connaître aussi l’histoire, l’économie, la philosophie occidentales, alors que l’inverse n’est pas vrai. Dans les cursus d’histoire en Occident, l’histoire nationale domine tandis que celle des autres mondes est soit absente, soit marginalisée. Alors qu’un futur historien de la Chine doit étudier l’histoire européenne, un historien de la France peut tranquillement ignorer l’histoire africaine ou chinoise.

La démarche de Chakrabarty a le mérite de poser la question des catégories avec lesquelles nous pensons notre monde par rapport aux autres et la nécessité de prendre aussi en considération les valeurs d’autres cultures. Il est ainsi tout à fait légitime de se demander si des notions telles que les droits de l’homme (33), la société civile, le cosmopolitisme (34), voire le religion et la laïcité (35) ne connaissent pas d’équivalents dans d’autres cultures. Ces questions sont de taille à l’heure où ce sont précisément les rencontres entre mondes et valeurs qui semblent poser le plus problème, non seulement en Europe et aux États-Unis – vis-à-vis de l’Islam – mais également dans d’autres contextes (conflits entre l’Inde et le Pakistan, oppositions de valeurs à l’intérieur même de l’Afrique). Cette attention envers les valeurs « autres » est nécessaire et bienvenue ; mais elle présente aussi un risque. L’insistance sur les « véritables » valeurs hindoues, chinoises ou musulmanes fait partie des projets nationalistes (36) ; de manière générale, l’accent mis sur des entités plus ou moins monolithiques appelées « cultures » ou « civilisations » ignore la question de leur rencontre, dans le passé comme de nos jours (37), de leur métissage et de leurs influences réciproques. C’est une des critiques principales que l’histoire connectée a soulevées envers les subaltern studies. Dans ses meilleures contributions, l’histoire connectée montre l’influence mutuelle entre plusieurs mondes. Qu’il s’agisse des formes de gestion impériale, des religions et savoirs techniques, des notions et pratiques du droit et de la souveraineté, l’histoire connectée montre que les valeurs et pratiques européennes ont été profondément affectées par les interactions et dynamiques avec les mondes non européens (38). C’est un pas en avant fondamental dans la tentative de percevoir la globalité non comme une confrontation, mais comme un dialogue entre mondes.

Cette posture est néanmoins souvent contredite dans les faits. Il faut détailler les conditions dans lesquelles des personnes, des ouvrages, des idées circulent ou ne circulent pas  transports, relations, influences, marchés, lien religieux. L’absence de transferts et de circulation est tout aussi importante à étudier que les connexions. La circulation des savoirs mérite d’être inscrite dans les dynamiques structurelles – économiques et sociales –, et ces dernières ne peuvent pas se limiter à quelques passages en début de chapitre (39). L’histoire connectée a tendance à délaisser les hiérarchies sociales telles qu’elles sont mises en avant dans les approches marxiste et wébérienne, mais aussi par les subaltern studies. L’accent mis sur les circulations conduit souvent à négliger le fait que ces circulations ne se font jamais d’égal à égal, mais ont tendance à créer des hiérarchies, certes réversibles sur la longue durée (comme le montre de nos jours le retour de l’Asie), mais néanmoins importantes. Ces inégalités ne relèvent pas tellement d’une supériorité intrinsèque de telle ou telle valeur et pensée, mais plutôt de l’interrelation forte entre valeurs, idées, d’un côté, et dynamiques structurelles – économiques, politiques et sociales – de l’autre. Ce sont ces tensions entre circulations et hiérarchies, métissages et exclusions qui méritent d’être analysées dans une perspective de longue durée (40). Ce n’est pas un hasard si l’histoire connectée se concentre souvent sur les passeurs de savoirs et néglige ceux qui se déplacent moins et produisent peu de sources, entre autres et notamment les paysans (41).

C’est aussi la raison pour laquelle il paraît inutile d’opposer l’histoire croisée et connectée à l’histoire comparée (42). Cette opposition entre comparaison et connexion, l’une supposée être subjective, l’autre objective et découlant de source, affaiblit en réalité l’une et l’autre. Les connexions exhumées dans les archives ne sont pas moins subjectives que les comparaisons faites par l’historien. Les archives et les documents ne sont jamais là tout prêts, ils constituent le produit de l’effort des administrations, des entreprises, des acteurs qui en sont à l’origine, puis des archivistes et de leurs classifications, et finalement des historiens qui sélectionnent tel et tel document et le présentent d’une manière tout aussi particulière (43).

Alessandro Stanziani

Prochain article (à venir) : « Histoire globale à la française ? »

(15) Jürgen Osterhammel, Niels Peterson, Globalization: A Short History, Princeton, Princeton University Press, 2009.

(16) Peter Steerns, Globalization in World History, New York, Routledge, 2010.

(17) Frederick Cooper, Colonialism in Question, Berkeley, University of California Press, 2005, trad. fr. Le Colonialisme en question, Paris, Payot, 2010, en particulier le chapitre 4.

(18) Philippe Aghion, Geoffrey Williamson, Growth, Inequality and Globalization: Theory, History and Policy, Cambridge: Cambridge University Press, 2000 ; Kevin O’Rourke, Geoffrey Williamson, Globalization and History: The Evolution of a 19th Century Atlantic Economy, Cambridge, MIT Press, 1999.

(19) Anthony G. Hopkins (dir.), Globalization in World History, Londres, Pimlico, 2002.

(20) Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, 2014 ; Benjamin Kedar, Merry Wiesner-Hanks, Expanding Webs of Exchange and Conflict: The Cambridge World History, vol. 5, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

(21) Pour une synthèse, voir David Christian, Maps of Time: An introduction to Big History, Berkeley, University of California Press, 2004.

(22) Frederick Cooper, Colonialism in Question, op. cit.

(23) Bozhong Li, Agricultural Development in Jiangnan, New York, St Martin’s Press, 1998.

(24) Voir sur ce point les discussions, présentation et commentaires, in Annales HSS, 2001/4 ; Patrick O’Brien, « Ten Years of Debate on the Origin of the Great Divergence », Review in History, nov. 2010, consultable sur https://www.history.ac.uk/reviews/review/1008

(25) Robert Allen, Jean-Pascal Bassino, Debin Ma, Christine Moll-Murata, Jan Luiten Van Zanden, « Wages, Prices, and Living Standards in China, 1738-1825: in Comparison with Europe, Japan and India », Economic History Review, n° 64/1, 2011, pp. 8-38, consultable sur http://personal.lse.ac.uk/mad1/ma_pdf_files/allen%20et%20all%20ehr.pdf ; Kenneth Pomeranz, The Great Divergence, Princeton, Princeton University Press, 2000, trad. fr. Une grande divergence, Paris, Albin Michel, 2010.

(26) Stephan Broadberry, Bishnupriya Gupta, The Early Modern Great Divergence: Wages, Prices, and Economic Development in Europe and Asia, 1500-1800, Warwick University, 2003, consultable sur https://eml.berkeley.edu/~webfac/olney/e211_fa03/e211-gupta.pdf ; Robert Allen, The British Industrial Revolution in Global Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 2009 ; Prisanan Parthasarathai, Why Europe Grew rich and Asia did not. Global Economic Divergence, 1600-1850, Cambridge: Cambridge University Press, 2011.

(27) Kenneth Pomeranz, The Great Divergence, op. cit.

(28) comptes rendus in Annales HSS, n° 61/6, 2006 ; débat in The Journal of Asian Studies, n° 61/2, 2002, articles de Philip Huang, Robert Brenner, Christopher Lee et al.

(29) Robert H. Bates, « Area Studies and the Discipline: A Useful Controversy? », Political Science & Politics, n° 30, 1997, pp. 166-169.

(30) Fred Eidlin, Reconciling the Unique and the General: Area Studies, Case Studies, and History vs. Theoretical Social Science, Working Paper 8, mai 2006, C&M Committee on Concepts and Methods, 2008. Michel Cartier, « Asian Studies in Europe: From Orientalism to Area Studies », in Tai-Hwan Kwon, Oh Myungk-Seok (dir.), Asian Studies in the Age of Globalization, Seoul: Seoul National University Press, 1998, pp. 19-33.

(31) Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe, Princeton: Princeton University Press, 2000, trad. fr. Provincialiser l’Europe. La pensée coloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2009.

(32) Nous reviendrons plusieurs fois sur cet aspect tout au long des chapitres suivants.

(33) José Manuel Barreto (dir.), Human Rights from a Thirld World Perspective, Cambridge, Cambridge Scholars, 2013.

(34) Corinne Lefèvre, Ines Zupanov, Jorge Flores (dir.), Cosmopolitismes en Asie du Sud. Sources, itinéraires, langues, XVIe-XVIIIe siècles, Paris, EHESS, 2015.

(35) Nilufer Göle, « La laïcité républicaine et l’islam public », Pouvoirs, n° 115/4, 200, pp. 73-86.

(36) Sebastian Conrad, What is Global History, op. cit.

(37) Sanjay Subrahmanyam, « Du Tage au Gange au XVIe siècle. Une conjoncture millénariste à l’échelle eurasiatique », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001, pp. 51-84 ; « Connected Histories. Notes Towards a Reconfiguration of Early Modern Eurasia », Modern Asian Studies, n° 31/3, 1997, pp. 735-762.

(38) Sanjay Subrahmanyam, Is Indian Civilization a Myth?, Delhi, Permament Black, 2013.

(39) Conrad, What is global history, op. cit.

(40) Roger Chartier, « La conscience de la globalité », Annales HSS, n° 56/1, 2001, pp. 119-123.

(41) Des exceptions importantes : Nancy Green avec l’histoire de l’émigration et Bénédicte Zimmermann avec une sociologie historique du monde du travail en Allemagne et en France. Voir aussi mon chapitre « Les paysans et la terre », in Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre (dir.), Histoire du monde au XIXe siècle, Fayard, 2017, pp. 35-49.

(42) Michael Werner et Bénédicte Zimmermann (dir.), De la comparaison à l’histoire croisée, Paris, Seuil, 2004.

(43) Heinz-Gerhard Haupt, Jurgen Kocka, Comparative and Trans-national History, New York, Berghahn, 2009.