Une histoire atlantique par le bas, ou une histoire mondiale tout court ? L’hydre aux mille têtes de Marcus Rediker et Peter Linebaugh

Sébastien Lecompte-Ducharme

Étudiant au doctorat en histoire, Université du Québec à Montréal

À propos de :

Marcus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2000, trad. fr. Christophe Jaquet et Hélène Quiniou, Amsterdam Éditions, 2008.

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Histoire atlantique et histoire globale, même combat ? Dans L’Hydre aux mille têtes, Marcus Rediker et Peter Linebaugh décrivent l’émergence du capitalisme à l’échelle atlantique, et sont amenés à ouvrir la porte de l’histoire mondiale. Dans cet ouvrage, ils veulent en effet montrer que les marins, les esclaves et les commoners (synthétisés par l’expression « équipage bigarré », motley crew), par leur résistance et par leur mobilité atlantique forcée, développent un projet social égalitaire et libertaire. Néanmoins, ils participent pleinement, mais malgré eux, à l’émergence du capitalisme entre le 17e et le 19e siècles (pp. 17 et 28). Surtout, ils mettent en place leurs propres réseaux atlantiques, à l’intérieur des réseaux capitalistes ultramarins. Les auteurs défendent également l’idée que la répression des mouvements libertaires et égalitaires naît de la peur de ces mêmes mouvements par l’élite (pp. 16-17). Enfin, ce qui donne une dimension résolument atlantique à l’ouvrage, outre la circulation des idées et des personnes, est la thèse du travail et des solidarités multiethniques et multiraciales.

L’Hydre aux mille têtes a d’abord paru en 2000 chez Beacon Press, un éditeur d’essais membre de l’Association of American University Presses et lié à l’unitarisme universel, un groupe spirituel syncrétique de tendance progressiste. Ce parcours illustre bien les aspects académiques et militants de L’Hydre aux mille têtes, qui a par ailleurs reçu le Labor History Book Prize, pour le meilleur livre en histoire du travail publié en l’an 2000. L’ouvrage a été traduit en espagnol, en allemand, en portugais, en coréen et en français (1). Linebaugh (2) et Rediker (3) sont tous deux des historiens états-uniens, marxistes et militants. Proches de la New Left, ils partagent leur écriture entre revues universitaires et périodiques activistes.

Les deux historiens ont également des bagages différents, mais complémentaires. Rediker, auteur de quelques livres, tous traduits en plusieurs langues, est l’artisan d’un documentaire sur la révolte servile du navire Amistad survenue en 1839. Surtout, ses intérêts de recherche tournent autour de l’époque coloniale états-unienne, du monde atlantique et de l’esclavage. Linebaugh, quant à lui, se spécialise en histoire britannique. Fait digne de mention, il a déjà enseigné à une clientèle carcérale. Posons l’hypothèse que cette expérience, manifestement liée à ses convictions sociales, a pu influencer sa perception de l’équipage bigarré. Soulignons enfin que la thèse de doctorat de Linebaugh a été dirigée par Edward P. Thompson à la Warwick University. La filiation intellectuelle est par ailleurs nettement apparente dans l’ouvrage à l’étude.

En effet, l’histoire par le bas, dont Thompson est l’un des auteurs marquants (4), se situe également dans une approche plus socioculturelle des classes laborieuses, comme elle l’était dans The Making of the English Working Class (5). Rediker et Linebaugh s’insurgent d’ailleurs de l’oubli de cette histoire du bas dans l’histoire du monde atlantique. Ils affirment que son aspect multiethnique a été occulté par la répression des mouvements populaires et par la primauté de l’histoire de l’État-nation (p. 17). Plus précisément, ils militent contre la perception des révoltes atlantiques comme phénomènes isolés (p. 291). Plus largement, ils veulent rendre compte d’un univers, multiethnique, maritime et fait de résistance et de solidarité. En ce sens, une seconde source d’inspiration est sans nul doute C.L.R. James, lui aussi marxiste et ouvert à une perspective atlantique (6). Il faut enfin souligner le renouveau, et la popularité, des études atlantiques depuis les années 1970 et surtout 1990 (7).

Le contexte de la fin du 20e siècle est certainement riche en pistes pour comprendre l’étude offerte par Rediker et Linebaugh. En cette ère post-Guerre froide, l’élite pilote plusieurs processus socioéconomiques et politiques : construction de nouveaux nationalismes en Europe de l’Est et Union européenne, dans lesquels les peuples ont peu de place. Dans la même veine, les auteurs peuvent avoir été influencés par les guerres « fratricides », notamment au sein de l’ex-Yougoslavie. En effet, la violence et le mépris à l’intérieur des classes laborieuses sont pour Rediker et Linebaugh un produit de l’élite capitaliste destiné à asseoir son pouvoir (pp. 423 426). Plus important est le statut hégémonique du capitalisme avec la chute de l’URSS. Contrairement à l’équipage bigarré de l’époque moderne qui pouvait trouver refuge ailleurs, les critiques du système au tournant du 20e siècle n’ont plus de territoire libre. Ce phénomène est certainement à lire en parallèle avec l’émergence de l’altermondialisme, critique d’une nouvelle vague de mondialisation. Ainsi, les auteurs terminent l’ouvrage sur cette réflexion contemporaine : « Pourtant les vagabonds de la planète n’oublient pas, et ils se tiennent toujours prêts, d’Afrique aux Caraïbes et à Seattle, pour organiser la résistance à l’esclavage et restaurer les communs » (p. 520). Assurément, Rediker et Linebaugh voient dans les mouvements de protestation anti-impériaux et anticapitalistes contemporains les héritiers de l’équipage bigarré. Voilà un bel exemple de dialogue entre le présent et le passé.

La démonstration des auteurs, on l’a vu, est construite autour du point de vue populaire. Comment alors donner la parole à des paysans, des marins et des esclaves, qui peut-on croire, sont pour beaucoup analphabètes ? Cette question soulève une critique importante : il n’y a ni chapitre ni section approfondissant les postures historiographiques, méthodologiques et théoriques des auteurs. Si David Armitage, lui aussi spécialiste des révoltes atlantiques, critique l’utilisation de sources provenant de l’élite (8), le problème réside davantage dans l’absence d’analyse de ces documents. En effet, dans la perspective d’une histoire des gens sans histoire, on ne peut pas honnêtement juger négativement le peu de sources provenant de groupes qui n’ont pu s’exprimer. Néanmoins, Rediker et Linebaugh se sont surtout concentrés sur des sources publiées, notamment des récits de voyage rédigés par l’élite. Les sources manuscrites, qui pourraient éventuellement être issues de l’équipage bigarré (correspondance, journaux de bord), si elles existent, sont-elles riches en information ? Disent-elles la même chose que les documents publiés ? Le chapitre sur l’abolitionniste Robert Wedderburn, notamment basé sur sa correspondance, semble répondre par l’affirmative, mais cela n’est pas si clair pour le reste de l’ouvrage. De plus, la plupart des textes publiés à partir du 17e siècle ont été réédités au cours du 20e siècle. Ce choix témoigne d’une volonté d’aller vers des documents plus accessibles, mais donne l’impression que les deux auteurs ont cherché des témoignages qui concordaient bien avec leurs thèses. Armitage n’a pas tort sur ce point (9).

Les textes d’époque ne constituent toutefois pas la principale source d’information. En effet, les études, essentiellement publiées entre les années 1950 et 1990 inclusivement, sont largement sollicitées. Elles servent à la fois à situer l’histoire du bas et l’histoire du monde atlantique, à contextualiser ou à brosser un portrait des événements. Même si les auteurs ne se positionnent pas dans cette historiographie, elle est relativement bien développée à propos de l’histoire de l’équipage bigarré. À cet égard, la critique des « oublis » mentionnée plus tôt semble adressée aux historiens de l’État-nation (p. 17). Ainsi, il faudrait voir L’Hydre aux mille têtes comme une synthèse articulée autour d’arguments revendicateurs.

Sur une note plus théorique et épistémologique, les auteurs pourraient bien s’intégrer au courant de l’histoire mondiale. En effet, la perspective atlantique sert bien une histoire des connexions et des réseaux, capitalistes ou libertaires. Ainsi, l’histoire par « en bas » apporte un élément original à l’histoire mondiale où l’agentivité prend généralement une place nettement moindre. L’analyse se situe aussi entre la prise en compte des grandes vagues, c’est-à-dire la montée du capitalisme, et les détails d’individus de l’équipage bigarré. De même, si la trame chronologique suit essentiellement les moments-clés de l’histoire traditionnelle par le haut (révolution anglaise, colonisation, révolution américaine, abolitionnisme), la perspective demeure celle du bas, notamment par la relation des événements liés à la contestation populaire. Par exemple, on étudie les mouvements de l’équipage bigarré en 1647 plutôt que la mise en place de la République anglaise en 1649. Dans la même veine, les « grands » personnages historiques, de Shakespeare à Thomas Paine, ne sont pas occultés, mais deviennent des figures du capitalisme et de la répression et des personnages secondaires du récit (10). Cela n’empêche pourtant pas Armitage de critiquer l’absence de l’élite, « menacingly nameless and faceless » selon lui. La place des femmes constitue un avantage de l’histoire du bas et les deux historiens ne les négligent pas : elles participent activement aux révoltes, tant en geste qu’en idées, et elles ont une identité propre, quoiqu’elles sont souvent les épouses d’autres révoltés ou des servantes. Enfin, l’analyse par le bas est, tout comme le maître Thompson, teintée du marxisme des auteurs (pp. 36-37). Ainsi, la montée du capitalisme est considérée sous l’angle de l’expropriation (p. 29). Cela conduit également Linebaugh et Rediker à voir le projet libertaire et égalitaire de l’équipage bigarré comme une lutte de classe plutôt qu’un combat pour le maintien de leur mode de vie. En outre, l’équipage bigarré est présenté comme étant en quelque sorte précurseur du communisme : « La rencontre de Winstanley et de Blackhouse aida le premier à formuler une réponse nouvelle et différente à la crise : il prôna la mise en commun des terres et des biens et devint un théoricien des communs » (pp. 211-212).

Construit autour des révoltes et des projets égalitaires et libertaires des commoners, des marins et des esclaves, l’ouvrage suit une trame chronologique qui part de la colonisation de la Virginie au début du 17e siècle jusqu’au mouvement abolitionniste britannique au 19e siècle. Commençant sur les côtes américaines, le récit s’attarde ensuite sur les mouvements anglais, tout en analysant les univers ultramarins que constituent l’esclavage et le travail maritime. Le monde atlantique est ainsi cerné.

Le chapitre 5, intitulé « L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’État maritime » tient un rôle charnière. D’abord, le territoire abordé, l’océan, est résolument atlantique et donc propice à une histoire mondiale. Ensuite, il permet le passage à l’étude de la côte américaine de l’Atlantique, tant chez les esclaves des Caraïbes que chez les colons du continent. Ce mouvement aboutit à la Révolution américaine, d’abord menée par le bas et vue comme lançant les révolutions atlantiques. Enfin, retour dans l’Angleterre du 19e siècle où on constate la victoire des partisans de l’abolition de la traite des esclaves, quoique sous une forme plus capitaliste, et la fin de la solidarité multiethnique qui a caractérisé l’équipage bigarré.

Si le livre suit une trame assez linéaire, quoiqu’avec des bonds dans le temps, la structure interne des chapitres permet des allées et venues dans le passé. Rediker et Linebaugh commencent généralement en évoquant une histoire individuelle, puis présentent la trame événementielle liée à un moment précis et le projet égalitaire et libertaire défendu par les protagonistes de l’équipage bigarré. Le contexte historique est parfois assez précis, alors qu’à d’autres moments, il semble plus général, comme pour les enclosures. Cela est peut-être la trace d’une volonté de s’adresser à un public moins académique. La répression est souvent abordée dès le début du chapitre, ce qui permet d’amoindrir la teinte romantique de l’ouvrage. Néanmoins, cela conduit à voir l’échec des projets du bas comme étant inéluctable. Voilà certainement un effet de la posture marxiste des auteurs, mais aussi des sources provenant de l’élite. Est-ce à ce point une défaite complète des idées égalitaires et libertaires du « peuple », malgré leur survie ? La forme moins linéaire des chapitres permet également d’insister sur la dimension transatlantique de l’équipage bigarré. En effet, on mentionne occasionnellement l’inspiration directe ou symbolique d’un personnage abordé dans un chapitre précédent pour l’événement analysé. Sinon, il est souvent question de l’héritage des révoltes et des idées qui ont habité les acteurs historiques. Cela est évoqué par exemple pour la Révolution américaine (pp. 354-355).

Par ailleurs, certains chapitres sont résolument atlantiques (chapitres 5 et 8), alors que d’autres se concentrent davantage sur un pôle (chapitres 2 et 4). Cela étant dit, les contours de l’Atlantique proposés sont essentiellement britanniques. Si ce choix est méthodologiquement et historiquement défendable, il n’est aucunement justifié. Il s’agit peut-être de rendre compte de la multiethnicité atlantique par le bas. Ce faisant, il est moins question des rencontres entre empires coloniaux et, en filigrane, d’État-nations. Cela dénote une attitude plus critique avec l’histoire des États-nations. Paradoxalement, l’étude reste toutefois centrée sur un seul État-empire. Dans ce contexte, il aurait été fort à propos de voir si des Espagnols, des Français ou des Portugais faisaient aussi, en quelque sorte, partie de cet équipage bigarré « anglais » ou encore s’ils avaient le « leur ». Plus simplement, la facette britannique demeure la spécialité des auteurs, en plus d’être au cœur de l’historiographie du monde atlantique (11). Enfin, soulignons les références occasionnelles à la métaphore de l’hydre dans les discours de l’élite, puis du peuple au 19e siècle. Cet usage permet de rappeler élégamment une partie de la thèse des auteurs, soit la peur qu’ont les élites capitalistes des mouvements égalitaires et libertaires.

L’autre versant de cette thèse est que les paysans, les marins et les esclaves ont développé dans la sphère atlantique une alternative libertaire et égalitaire au capitalisme. Selon Rediker et Linebaugh, la résistance de l’équipage bigarré n’est pas utopique, mais basée sur leur expérience (pp. 166 et 434). Le protestantisme, particulièrement l’anabaptisme, serait un terreau idéologique fertile pour fomenter la contestation populaire (les empires catholiques seraient-ils exclus de facto de cet atlantique révolutionnaire ?). En outre, la survie des idées libertaires et égalitaires au sein du peuple, malgré la répression et la montée du capitalisme qui suit ces échecs du bas, s’explique par le mouvement des idées le long des côtes atlantiques (pp. 180, 256, 259 et 520).

Cette idée est intéressante, mais constitue une limite à la prise en compte de l’agentivité. En effet, selon cette perspective, c’est le capitalisme atlantique qui permet au mouvement contestataire de se déplacer et non la volonté de l’équipage bigarré. Une dernière conclusion, qui apparaît plus clairement à mesure que le récit avance, porte sur les conséquences des échecs d’un mouvement populaire multiethnique : le racisme et le nationalisme (pp. 150, 310-311, 423). En effet, selon les deux historiens, l’avènement du nationalisme, né du capitalisme, met fin à l’universalisme promu par l’équipage bigarré et surtout, la rupture de la solidarité de classe à l’échelle mondiale (pp. 426 et 490). En ce sens, Linebaugh et Rediker semblent postuler implicitement qu’il existe deux formes de contrôle des idées subversives : la répression violente, largement abordée, mais aussi la recomposition sociale, qui a presque sonné le cas aux idées de l’équipage bigarré (aurait-elle survécu sous le slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?). Cette idée très stimulante mérite certainement un approfondissement ultérieur.

Comme l’affirme David Armitage, Rediker et Linebaugh se portent à la défense de l’équipage bigarré (12), notamment en montrant que la résistance au projet capitaliste est la norme (pp. 56-58). Armitage est-il trop dur envers les auteurs ? Il serait peut-être plus juste et nuancé d’affirmer qu’il y a une alternance de moments d’effervescence et d’apaisement. Les deux historiens nient également toute forme de hiérarchie ou de « proto - » classes sociales, par exemple chez les Amérindiens (p. 58), qui sont étonnamment peu présents dans l’ouvrage. Dans la même optique, le traitement de la piraterie comme société égalitaire et démocratique est peu appuyé par des sources. L’idée est intéressante, mais peu convaincante. De plus, le cadre d’analyse marxiste semble mener les auteurs à voir où le communisme aurait pu naître, bien avant le 19e siècle. Cela dit, comme Marx, l’Angleterre demeure le point névralgique de ce projet alternatif. Cela explique aussi le choix d’analyser l’Atlantique britannique, ce que Armitage souligne sans toutefois commenter (13). La décision d’aborder seulement la facette anglaise de l’Atlantique révolutionnaire donne finalement l’impression d’un univers plus maritime que réellement atlantique. Si les révolutions haïtiennes et françaises sont mentionnées, qu’en est-il des possibles inspirations en provenance des autres empires coloniaux ? Ne se révoltent-ils pas ?

En ce sens, Rediker et Linebaugh se situent dans une histoire partiellement globale : une histoire des connexions dans un cadre supranational, mais centré sur un seul État-empire. Il s’agit peut-être là d’un problème d’accès aux sources d’autres langues pour des historiens qui ne sont peut-être pas polyglottes, un frein majeur à l’histoire mondiale. De plus, soulignons que le versant africain de l’Atlantique occupe la part congrue : les esclaves sont bien présents, mais leur continent d’origine l’est beaucoup moins. Néanmoins, la maîtrise de plusieurs historiographies et de l’histoire de nombreux territoires constitue une limite importante à l’histoire mondiale (14).

En définitive, l’histoire atlantique et l’histoire mondiale s’écrivent de multiples façons. Malgré certaines lacunes, L’Hydre aux mille têtes fait certainement partie de ces mouvements historiographiques, même si Rediker et Linebaugh ne se revendiquent pas du second.

 

Notes

(1) Beacon Press. History and Mission ; Unitarian Universalist Association.

(2) Peter Linebaugh, Departement of History ; PM Press, Peter Linebaugh.

(3) Marcus Rediker: Historian, Writer, Teacher, Activist (9 mars 2016).

(4) Christian Delacroix, « Acteur », in Christian Delacroix et al., Historiographies II. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 657.

(5) Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988, 791 p. ; Stéphane Van Damme, « Cultural Studies » dans Christian Delacroix et al., Historiographies I. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, pp. 92-93 ; David Armitage, « The Red Atlantic », Reviews in American History, vol. 29, n° 4, 2001, p. 480.

(6) CLR James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, 402 p.

(7) Allison Games, « Atlantic History; Definitions, Challenges, and Opportunities », American Historical Review, vol. 111, n° 3, 2006, p. 744; Cécile Vidal, « Pour une histoire globale du monde atlantique ou des histoires connectées dans et au-delà du monde atlantique ? », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 2, 2012, p. 392.

(8) Armitage, op. cit., p. 482.

(9) Armitage souligne aussi cette idée, quoique dans un contexte plus large, ibid., p. 483.

(10) Ibid., p. 482.

(11) Games, op. cit., p. 744.

(12) Armitage, op. cit., p. 482.

(13) Armitage soulève également cette idée, ibid., p. 480.

(14) Games, op. cit., p. 751.

 

Marshall Hodgson : le livre des fondations

Marshall Hodgson est certainement, avec William McNeill, l’un des deux piliers de la “world history”, donc aussi par extension de l’histoire globale. Nous proposons ici de relire (ou lire) l’ouvrage principal qu’il nous a légué, malheureusement incomplètement traduit en français et intitulé Rethinking World History – Essays on Europe, Islam and World History.

Hodgson

Cet ouvrage, publié en 1993 aux Cambridge University Press, est en fait un recueil de quelques-uns des principaux textes de l’auteur prématurément disparu en 1968, à l’âge de 46 ans. Il s’agit d’un texte fort, parfois difficile, qui marie remarquablement la compétence de l’auteur en tant qu’historien de l’Islam et un vrai souci méthodologique. À ce titre, et plus encore que dans les ouvrages de McNeill (auquel Hodgson s’est souvent opposé), on trouvera ici les réflexions les plus fondatrices sur le projet d’une histoire « interrégionale », ou « à grande échelle » comme l’auteur la qualifiait le plus souvent. Si le texte du livre est parfois répétitif dans la mesure où les écrits d’origine n’ont pas été retouchés dans la perspective de former un ouvrage finalisé, il reste une source incontournable pour tout « historien global » aujourd’hui. Nous ne pourrons en traiter que partiellement ici, en choisissant quelques chapitres seulement, éventuellement les plus significatifs.

La première partie du livre s’intitule « L’Europe dans un contexte global » et constitue, sans doute encore aujourd’hui, une des plus brillantes analyses de l’eurocentrisme.

Hodgson entame le débat dès son chapitre 1, avec cette constatation géographique que l’Inde, pourtant plus peuplée et aussi diverse que l’Europe, à peu près d’égale étendue, est une (petite) partie du continent asiatique quand l’Europe est un continent à elle seule… S’il en est ainsi, c’est d’abord parce que nos ancêtres l’ont voulu. En instituant l’Europe comme un « continent » à part entière, ils l’ont séparée du reste du Monde, créant l’illusion du « nous » et du « eux » et justifiant au passage de l’étudier de façon plus détaillée que les autres régions comparables. C’est aussi parce qu’ils ont privilégié la projection Mercator (dont on sait qu’elle surestime les proportions des terres de l’hémisphère Nord) pour dessiner le planisphère, au prétexte qu’elle respecte les contours maritimes et les angles des terres immergées. Pourtant, ajoute Hodgson, « si on n’utilise pas la carte pour naviguer mais pour situer et comparer d’un coup d’œil les différentes parties du monde, alors les formes et les surfaces sont plus importantes que les angles ». Ceci n’est pas neutre et induit une conséquence délétère cruciale : en dilatant la surface relative de l’Europe, la projection de Mercator nous permet de situer beaucoup plus de détails, villes, rivières et montages, en Europe, que partout ailleurs.

A côté du tableau tiré de la géographie, l’image historique n’est pas en reste. Ainsi le cours de l’histoire s’intéresse au Proche-Orient jusqu’aux Grecs (mais plus après), aux Grecs jusqu’à la chute de l’Empire romain (mais plus après – les Byzantins ne font pas partie du « flux » principal), ensuite à l’Europe occidentale de l’âge des ténèbres (alors que monde musulman, Chine et Inde étaient plus « civilisés » à l’époque). Le mainstream historique ainsi établi identifie l’Occident. Et définit le reste par opposition. Avec au passage quelques curiosités : la Grèce classique fait partie de l’Ouest alors que le monde byzantin est clairement situé dans l’Orient…Dans l’opération, nous établissons notre Occident comme équivalent conceptuel de toutes les autres régions civilisées prises ensemble. Et comme nous avons moins d’informations sur « elles », que leur dynamique historique ne s’impose pas à nous, que le mainstream de l’histoire est censé passer à travers l’Europe, leur histoire est donc statique. Dès lors l’Occident, qui était déjà une moitié de l’humanité, devient spontanément la plus significative…

Si on rentre dans le détail, une tendance assez générale chez les historiens a distingué quatre grandes régions, l’Occident, le Proche-Orient (Turco-Arabo-Persan), l’Inde et la Chine, en les supposant compréhensibles en elles-mêmes, sans prendre en compte leurs relations mutuelles. Ces dernières sont cependant tout sauf anecdotiques, « reflètent des séquences d’événements et des modèles culturels qui s’imbriquent les uns dans les autres à tous les niveaux ». Si bien que ces quatre grandes régions (et d’autres avec elles) constituent toutes ensemble un grand complexe historique de développements culturels. Et qu’il n’est pas plus facile de les distinguer que de séparer des nations à l’intérieur d’un même bloc régional. Et ce d’autant moins qu’elles sont issues d’un même substrat, à savoir la révolution néolithique débouchant sur un processus conjoint d’urbanisation. Si l’on cherche à dépasser ces identités régionales pour repérer des « sociétés supranationales », à la Toynbee, on est vite confrontés à l’impossibilité de fixer ce qui caractérise les « champs intelligibles » recherchés. Même les religions qui semblent fournir les marqueurs les plus pertinents apparaissent vite comme transcendant les lignes de frontière (y compris l’islam). Il en va de même des langues ou des littératures que beaucoup d’historiens ont absolutisées à l’excès comme marqueurs de « mondes historiques ». Au total, c’est bien une histoire commune à l’espace de civilisation afro-eurasiatique qui s’impose, rendant illusoire toute division stable de cette zone. Les pages consacrées par Hodgson à structurer cette histoire commune (pp. 17-28) sont peut-être ses plus percutantes. Sans les reprendre ici dans toute leur précision, disons qu’elles marquent déjà une certaine pensée systémique, l’auteur montrant abondamment comment un changement au sein de la configuration interrégionale en entraînait d’autres. À commencer par la métallurgie qui, imposant la recherche de minerais, déterminera une expansion progressive des modèles de civilisation à tout l’hémisphère oriental du monde, pour donner une configuration globale au premier millénaire avant notre ère. C’est cette configuration qu’exprimera la tentative d’Alexandre, cet homme « pressé de descendre le Gange et préoccupé de saisir par l’esprit ce monde afro-eurasiatique comme un tout géographiquement réalisable ». C’est elle aussi que caractérisera la période axiale, chère à Jaspers, laquelle différenciera les cultures mais déterminera parallèlement un progrès irréversible des échanges entre régions et débouchera sur « des standards intellectuels permettant les influences réciproques entre cultures au niveau de la pensée abstraite ». Et dans cette configuration, Hodgson montre clairement que l’Europe ne fut d’abord qu’une périphérie, à peu près jusqu’aux croisades, une zone de développement frontalier, peut-être comme le Soudan ou la Malaisie à la même époque… En témoignerait notamment le faible intérêt des lettrés, dans l’Islam des trois premiers siècles, pour l’Occident, comparé à leur connaissance de l’Inde, de la Chine et de Byzance, voire même de l’Afrique de l’est ou du Tibet.

Nous laisserons de côté ici les chapitres 2 et 3 de cette première partie, tout comme les chapitres 5 et 6, assez courts et partiellement redondants avec le premier, pour nous consacrer au chapitre 4, le plus fondamental, consacré à la « grande transmutation occidentale ». Dans ce texte, Hodgson considère cette transmutation comme ayant eu deux conséquences majeures, la révolution industrielle britannique et la Révolution française, elles-mêmes liées à l’hégémonie nouvelle de l’Europe sur le monde depuis environ 1600. C’est donc dire que cette transformation ne se réduit pas à ces deux ou trois événements, qui lui sont postérieurs. Elle serait comparable à la mutation qui est survenue après le Néolithique quand l’urbanisation, l’usage de l’écriture et l’apparition d’organisations politiques complexes ont, suivant la tradition, fait passer de la préhistoire à l’histoire, créant ainsi une situation irréversible. La mutation de la modernité, pour sa part, survient d’abord en Occident mais n’aurait pas pu avoir lieu sans l’accumulation d’inventions et de découvertes bien antérieures au sein de l’espace afro-eurasiatique. Par ailleurs, elle n’aurait pas été possible sans l’existence de « vastes aires de populations urbaines relativement denses et reliées entre elles par un grand réseau commercial interrégional, formant ce vaste marché propre à l’hémisphère oriental du monde et sur lequel les Européens allaient pouvoir faire leur fortune et exercer leur imagination ». Cette mutation moderne, qui apparaît en Europe, n’en est donc pas moins un phénomène d’essence globale, préparé progressivement au sein de l’hémisphère oriental du monde.

En Europe même, cette mutation intervient précisément aux 17e et 18e siècles. En ce sens, la Renaissance n’en constitue qu’une phase préparatoire, les Occidentaux restant alors au mieux à parité avec le monde musulman et du reste toujours sous la menace des Ottomans. Durant la période entre 1600 et 1800, c’est sans doute une forme de rationalisation des décisions qui vient se substituer à la tradition, rationalité désormais fondée sur le « calcul pratique de l’avantage immédiat ». Mais Hodgson nous précise d’emblée que des dynamiques de rationalisation similaires sont apparues de façon récurrente dans l’histoire afro-eurasiatique, notamment chaque fois qu’une nouvelle religion s’implantait (on le reverra dans la deuxième partie du livre dans le cas de l’islam). Ce qui caractérise spécifiquement la transmutation moderne, c’est l’apparition d’une « rationalité techniciste » qui permet de « changer les modèles d’investissement du temps et de l’argent ». Et cette forme de rationalisation, loin de s’éteindre après quelques années sous l’effet de la tradition, va progressivement s’institutionnaliser et, ce faisant, devenir irréversible. Elle va en conséquence permettre l’exploitation d’opportunités crédibles et durables, pour des individus investissant de façon innovante ou simplement exerçant leur créativité culturelle, de quelque ordre qu’elle soit. Dans ces conditions nouvelles, « le capital allait être systématiquement réinvesti et multiplié sur la base d’une innovation technique continue et d’une expansion anticipée des marchés ». Au cœur de ce processus se trouve donc une technicisation, définie comme une « possibilité de spécialisation technique liée à un calcul rationnel, au sein de laquelle les différentes spécialisations sont interdépendantes sur une échelle assez grande pour déterminer des modèles d’anticipation dans les secteurs clés de la société ». Autrement dit, la technicisation ne se réduit pas à la possibilité d’utiliser des techniques nouvelles ; elle signifie plutôt une condition pour que les anticipations des acteurs convergent, se confirment mutuellement, déterminant ainsi la poursuite d’un processus dynamique. Dans le champ économique, on pourrait interpréter le phénomène ainsi : la spécialisation technique assurant l’efficacité, donc la baisse des coûts et sans doute des prix de vente, déterminera un élargissement du marché, donc une possibilité de débouché qui justifie en retour l’investissement technique initial. Mais le même processus concernerait l’administration et, à la fin du 18e siècle, l’efficacité bureaucratique européenne aurait déjà dépassé le niveau atteint dans la Chine des 11e-13e siècles. Du reste, Hodgson n’hésite pas à suggérer qu’au final « l’Occident semble avoir été l’héritier inconscient de la révolution industrielle avortée de la Chine des Song » tant par les nombreux emprunts technologiques qui seront déterminants dans notre révolution industrielle que par l’imitation du système chinois de recrutement des fonctionnaires…

La deuxième partie de l’ouvrage traite du rôle de l’Islam dans l’histoire globale, notamment de ses relations à la modernité.

Pour Hodgson, non seulement le monde musulman occupait une position centrale sur le continent afro-eurasien mais encore « s’exprimaient en lui certaines pressions culturelles cosmopolites et égalitaristes (en tout cas non traditionnelles) qui avaient pris naissance dans les régions les plus anciennes et centrales de la société musulmane ». Il devait par ailleurs déployer, jusqu’au 18e siècle, une puissance politique et militaire, liée à une culture vivante et sophistiquée (notamment dans les arts et les sciences), qui interdit de parler de décadence (sauf peut-être dans le domaine économique), à partir du 11e siècle, comme on le fait encore trop souvent. Et si l’Islam a connu une telle influence durant plus d’un millénaire, il le doit aussi et surtout au succès de la religion musulmane.

Les raisons de la réussite de la conquête islamique et de la solidité des institutions qui l’ont suivie sont évidemment multiples et font l’objet du chapitre 7. Et ces raisons ne seraient pas d’abord à trouver dans les logiques des sociétés arabes. Hodgson développe l’idée que l’islam est venu renforcer les bases d’une influence, alors déjà grandissante entre 5e et 7e siècles, de la classe mercantile sur les sociétés irano-sémitiques (surtout donc en Perse, en Syrie et en Asie centrale, le long de la route de la Soie). Ce renforcement a pris plusieurs visages. Il invoque d’abord le rôle de la charia : en tant qu’elle supposait l’égalité et la mobilité sociale, refusait les statuts inégaux acquis, cette dernière se révélait largement « contractualiste » et donc venait en quelque sorte légitimer le droit mercantile. Dans le même esprit, la charia excluait toute autre légitimité qu’elle-même, ruinant ainsi les prétentions à dominer de l’aristocratie agraire traditionnelle. Enfin l’islam, en tant que religion monothéiste potentiellement universelle, convenait très bien aux marchands dont elle pouvait servir les intérêts : elle permettait aux communautés monothéistes antéislamiques séparées de se retrouver sur un socle commun, donc de communiquer et de partager des références morales qui seraient par ailleurs nécessairement utiles aux marchands. Au total donc l’islam est venu renforcer la classe mercantile, urbaine et cosmopolite, dans des régions de vieille civilisation où l’influence grecque avait d’ailleurs été profonde. La religion musulmane a ainsi permis une synergie entre le monde arabe et ses voisins, notamment autour de la valeur accordée aux activités marchandes, elle-même plus forte dans le monde iranien élargi à l’Asie centrale, mais on le sait très présente aussi chez Mahomet et ses compagnons. Au total « l’islam, dans ses idéaux religieux puis dans son influence sur les modèles sociaux, a précisément renforcé les traits de l’héritage irano-sémitique qui encourageaient le contrat entre égaux et la mobilité sociale. Et ceci n’a pu avoir lieu qu’en raison de l’autonomie de la communauté religieuse en tant que société morale dépassant les clivages territoriaux. » Revers de la médaille, cette prépondérance des valeurs propres à la communauté religieuse et de la charia a pu limiter la légitimité des gouvernements successifs, rendant ces derniers imprévisibles et par ricochet, pénalisant l’investissement productif qui suppose une certaine stabilité en matière de politique publique.

Mais c’est surtout dans son apport à la modernité que l’islam est particulièrement étudié par Hodgson, dans le chapitre 10 de cette deuxième partie. Définissant cette modernité comme une accélération de l’histoire, l’auteur nous montre d’abord qu’elle ne constitue pas un phénomène purement européen mais résulte d’une configuration beaucoup plus large, propre à l’espace afro-eurasiatique dans son entier. La croissance économique européenne de la fin du Moyen Âge serait d’abord un « effet de frontière », un phénomène de développement rapide imputable au retard préalable de cette région. De même l’essor culturel du continent serait, pour partie le résultat d’une communication accrue avec le monde islamique, pour partie le résultat d’emprunts beaucoup plus lointains (chinois notamment). L’expansion océanique ibérique du 16e siècle elle-même ne serait pas plus étonnante que la stupéfiante conquête musulmane des 7e et 8e siècles. Replacé dans un contexte global, l’avènement de la « grande transformation moderne » ne relèverait plus de qualités propres au seul Occident. Dans son développement ultérieur, cette modernité s’analyse alors dans ses deux dimensions, évolutionniste d’une part, interactive d’autre part. Côté évolutionniste, c’est l’émergence du primat du calcul et de l’institutionnalisation de la technique qui apparaît comme créant de l’irréversibilité et de l’universel, avec l’idée que ces calculs techniques conduiront à un changement continu, en tout cas à des améliorations techniques, comme nous l’avons vu en première partie. Côté « interactions » Hodgson insiste sur le « haut degré de pouvoir social » désormais possédé par les Européens (et qui s’illustre, encore timidement, dans la conquête portugaise de l’océan Indien) corrélé avec « l’exploitation de possibilités techniques toujours renouvelées qui rend les Européens rapidement dépendants de conditions diverses dispersées aux quatre coins de la planète ». Dans ces conditions, la modernité, c’est aussi et surtout le fait que les Européens ont désormais un « intérêt vital dans toutes les affaires de la planète ». S’imposant partout au nom des possibilités offertes par la technique, la modernité obligera désormais les autres sociétés à adopter cette transformation, voire à la réaliser de façon accélérée si le gouffre avec l’Europe doit être comblé. En ce double sens, évolutionniste et interactif, la modernité n’est pas simplement une étape du changement social, mais d’abord un « événement » touchant simultanément toutes les régions du monde. Si elle constitue bien « une rupture avec les modèles du processus historique afro-eurasiatique dont l’Europe médiévale n’était qu’une partie, l’ancienne tradition occidentale ne saurait détenir la totalité, ni même la majorité, des réponses aux problèmes posés ».

La troisième partie de l’ouvrage traite de la « World History » en tant que discipline.

En moins de 60 pages, Hodgson y pose des questions de méthode tout à fait cruciales et n’hésite pas à affirmer d’emblée que « la world history, interprétée comme l’histoire des relations interrégionales, doit constituer le cœur de l’organisation intellectuelle de la profession historienne ». Ce qui pourrait passer pour une provocation est alors très progressivement étayé. Connaissance du singulier en tant que tel (et non en tant qu’exemple d’une généralité plus large), l’histoire doit cependant soulever des problèmes dont la pertinence soit universelle. C’est donc par le type de questions qu’il pose que l’historien sera fidèle à son projet. Ainsi, contrairement à ce que la profession admet souvent, ce n’est pas sa méthode de travail (notamment la recherche et l’interprétation d’archives) qui fait son identité. À la différence du sociologue, l’historien ne s’intéressera pas aux généralités en tant que telles, mais dans la mesure où elles peuvent éclairer tel événement. En conséquence, opposer histoire et sciences sociales serait inopportun car bloquant la compréhension.

L’historien se définit aussi et surtout par les relations entre les différentes questions qu’il aborde. Plus précisément, s’il est vrai que l’histoire humaine est reliée, interconnectée, depuis fort longtemps, au point que l’action humaine prend une grande partie de son sens à travers ses conséquences lointaines (dans le temps comme dans l’espace), alors l’historien « est incapable de répondre de façon adéquate à une question précise sans donner une réponse à toutes les autres ». Au-delà du paradoxe, l’intuition est bien que la compréhension d’un fait localisé requiert une envergure d’analyse peu usuelle, implique de mobiliser la connaissance de « complexes historiques » à dimension interrégionale, voire planétaire. La conceptualisation à grande échelle devient alors cruciale pour toute étude historique.

Sur ces bases, Hodgson pose la difficile question de l’objectivité propre à la définition et à l’utilisation de ces complexes historiques. La recherche rencontre ici deux limites, celle inhérente au fait de ne considérer qu’une petite partie des faits déterminants d’une part, celle d’évacuer toute signification inhérente à l’histoire de communautés particulières d’autre part. Mais ces imperfections étant connues, la démarche de l’historien ainsi conçue n’en reste pas moins indispensable pour discipliner et rectifier les perspectives historiques des « personnes ordinaires ». Et cet objectif suppose de rompre avec la pratique trop souvent répandue chez les historiens de « laisser les perspectives plus larges aux philosophes de l’histoire », au prétexte qu’aucune objectivité n’y serait plus possible. Or, sur ces questions plus larges, la méthode pour affirmer un jugement, une hypothèse, l’importance d’une relation, reste la même, procède par l’accumulation de faits, de coïncidences jusqu’à ce qu’une seule conclusion demeure possible pour quelque observateur que ce soit. Et s’il est vrai que l’historien sélectionne ses « faits pertinents », cela fait partie de son questionnement, structure ce dernier. Ce qui est le cas du reste dans toute discipline : on n’obtient jamais que les réponses permises par les questions posées. Ce qui suppose aussi de considérer chaque recherche comme une approche particulière, ne délivrant pas un savoir définitif, analyse destinée à être complétée par des approches adoptant d’autres points de vue, d’autres questionnements.

L’auteur conclut alors son chapitre 11 en montrant que l’étude des processus historiques à grande échelle doit porter sur trois niveaux de changements. Ce sont en premier lieu les événements « extra-historiques », souvent négligés, qui importent : changements climatiques, mutations biologiques ou épidémiologiques. À un second niveau, « semi-historique », on trouvera les « résultats imprévus de l’action humaine », portant sur les ressources, les maladies, la démographie, qu’ils aient pour origine la consommation de drogues, les usages alimentaires, les modalités éducatives. Enfin, au troisième niveau, « plus strictement historique », on abordera les effets conscients de l’action humaine (pas toujours prévus du reste) propres aux comportements politiques, économiques et sociaux. Le plus important reste que « ces types de développements sont en partie aveugles, beaucoup d’entre eux étant largement inconscients » ce qui amène Hodgson à insister sur l’importance de ce « tout inconscient » dans toute analyse d’histoire globale.

Au final, ce livre de Marshall Hodgson excède largement la place dévolue, sur un blog, à une recension d’ouvrage. Critique subtile de l’eurocentrisme, analyse fine des liens entre Islam et modernité, fondation méthodologique de l’histoire à grande échelle, il apporte un éclairage stimulant que certains de nos historiens contemporains, parfois bloqués dans le fétichisme de l’archive et des singularités, pourraient méditer avec profit.

Références bibliographiques

M. Hodgson, [1999], L’Islam dans l’histoire mondiale, Paris, Actes Sud, constitue pour l’essentiel une traduction de la deuxième partie de l’ouvrage.

 

 

Le livre de la mondialisation ibérique

Nous entamons, avec ce papier, une série de relectures de ce qu’on pourrait appeler les « grands classiques » de l’histoire globale. L’idée est d’abord de fournir à nos lecteurs une vision à la fois synthétique et vivante des grandes œuvres qui ont fondé ou marqué cette approche. Mais il ne s’agira pas pour autant de fiches de lecture traditionnelles, comme ce blog peut en fournir régulièrement à propos d’ouvrages nouvellement parus. Le but est bien aussi de relire ces travaux importants avec un recul de dix, trente ou cinquante ans, afin de voir comment ils ont « vieilli », leurs approximations éventuelles en regard de l’information désormais disponible, leurs limites en termes méthodologiques au vu des débats ultérieurs, leurs hypothèses parfois implicites et qui se révèlent mieux aujourd’hui… Bref, il s’agira dans cette rubrique « Relectures » de faire un état des lieux sur ce qu’on doit retenir d’œuvres fondamentales ou de livres ayant acquis le statut de travaux majeurs.

cover-gruzinskiNous commençons avec un livre étonnant, d’une grande érudition, toujours analytique, et qui s’est vite imposé comme un ouvrage phare en analyse historique des mondialisations. En écrivant Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, en 2004, Serge Gruzinski a non seulement remarquablement « décrit » la mondialisation ibérique des années 1580-1640 mais encore approfondi les concepts cruciaux de métissage, occidentalisation, mondialisation. Certes, il se réclame d’emblée de l’histoire connectée, de l’étude des rencontres et des « recouvrements de civilisations ». Mais c’est pour rappeler immédiatement qu’une « histoire culturelle décentrée, attentive au degré de perméabilité des mondes et aux croisements de civilisations (…) ne prend tout son sens que dans un cadre plus vaste capable d’expliquer, au-delà des ‘histoires partagées’, comment et à quel prix les mondes s’articulent ». Et de fait, l’un des apports centraux de l’ouvrage est bien de construire ces articulations entre l’Europe, le Nouveau Monde, l’Asie et l’Afrique en précisant les multiples circulations, humaines, marchandes et informationnelles qui font cette première mondialisation. En ce sens, c’est bien aussi un livre centré sur les interconnexions au sein d’un Monde en gestation, donc préoccupé de cerner ce qui constitue du lien social entre ses composantes éloignées.

Le livre s’ouvre sur ce constat intrigant : l’assassinat d’Henri IV a bel et bien été commenté à Mexico, en septembre 1610, par Chimalpahin, religieux indigène d’ascendance noble chalca, dans le journal qu’il tenait. Et c’est son regard, distancié à la fois de la culture hispanique officielle et de son passé indigène, qui intéresse Gruzinski dans la mesure où il relève d’une certaine modernité, laquelle « ferait affleurer un état d’esprit, une sensibilité, un savoir sur le monde né de la confrontation d’une domination à visée planétaire avec d’autres sociétés ». Par ailleurs, Chimalpahin se préoccupe autant sinon plus de l’Asie que de l’Europe, l’ouverture de la route Pacifique vers Manille ayant multiplié les contacts avec des Philippins, Chinois ou Japonais, lesquels viennent métisser davantage un imaginaire amérindien non exclusivement confronté à celui de l’envahisseur ibérique. Il vit de fait dans un « agglomérat planétaire (incluant une bonne partie de l’Europe occidentale, les Amériques espagnole et portugaise de la Californie à la terre de Feu, les côtes de l’Afrique occidentale, des régions de l’Inde et du Japon, des océans et des mers lointaines) qui se présente d’abord comme une construction dynastique, politique et idéologique ». Et l’objet du livre peut alors se définir comme une interrogation sur « la prolifération des métissages – mais aussi de leurs limitations – dans des sociétés soumises à une domination aux ambitions universelles ». Ici se marque d’emblée une dialectique essentielle de l’ouvrage, entre une occidentalisation qui pousse à une acculturation sous des formes nécessairement métissées d’une part, et une visée de domination mondiale, par ailleurs sous l’autorité d’une hiérarchie catholique très prégnante, qui fixe les limites à ne pas dépasser (en l’occurrence la relativisation de l’idéologie européenne par les savoirs indigènes ou métissés) d’autre part.

La première partie du livre (pp. 15-84) décrit alors cette « mobilisation ibérique » qui « déclenche des mouvements et des emballements qui se précipitent les uns les autres sur tout le globe » jusqu’aux microbes échappant à l’emprise des hommes… Elle se caractérise d’abord par la multiplication des institutions ibériques hors d’Europe, lesquelles sont évidemment porteuses de lien social. Mais c’est aussi le mouvement des hommes, certains membres de l’élite faisant plusieurs tours du monde durant leur vie tandis que d’autres multiplient les allées et venues entre colonies et métropoles et que des indigènes devenus riches n’hésitent pas à faire le voyage espagnol. Cette mobilisation débouche aussi sur un commerce désormais planétaire, notamment  d’objets de curiosité que l’auteur se plaît à étudier au détriment des flux de métaux précieux (sans doute mieux connus). L’information n’est pas en reste, les nouvelles circulant entre l’Est et l’Ouest dès la première moitié du 16e siècle. Les livres font de même, s’exportant ou voyageant avec les lecteurs, pour finir imprimés à Mexico, Manille, Goa, Macao ou Nagasaki, souvent pour soutenir les campagnes d’évangélisation en langue locale, parfois pour diffuser en retour vers l’Europe les savoirs indigènes relatifs aux vertus de plantes exotiques. La mobilisation ibérique n’est donc pas à sens unique.

C’est plus à l’analyse des métissages que se consacre la deuxième partie (pp. 87-175). On y apprend d’emblée que les techniques artisanales ibériques sont vite diffusées (souvent par des religieux) auprès des indigènes au point que ces derniers en viennent à concurrencer à moindre coût les artisans espagnols, avant d’être repris sous le joug de patrons exploiteurs. On y documente aussi les métissages linguistiques. Les Européens apprennent des rudiments de langues locales tandis que ces dernières s’enrichissent de termes locaux inédits pour qualifier  les « nouveautés » importées. Il n’empêche, ce sont les termes ibériques eux-mêmes qui seront finalement adoptés : « L’hispanisation de la langue est une des formes de la mobilisation ibérique (…) et donne lieu à quantité d’appropriations ou de détournements. » Le métissage est aussi humain, permettant tous les mélanges entre Européens, indigènes, Noirs et Asiatiques, aboutissant à créer une plèbe dont l’habitat et le statut sont éminemment mobiles et effraient les pouvoirs institués. En conséquence, ces individus sans métier ou résidence claire sont, à partir de 1622,  déportables vers les Philippines, permettant en principe à la Monarchie catholique de « régler ses questions sociales à l’échelle planétaire ». Car fondamentalement, l’ouverture de la route entre Acapulco et Manille a non seulement accru les métissages humains mais encore créé une seconde route vers l’Asie dès 1566, à une époque où la route portugaise est en principe interdite aux Espagnols. À partir de là, Mexico devient une étape vers l’Asie pour ces voyageurs débarquant à Vera Cruz et repartant d’Acapulco. Elle devient aussi métropole planétaire, en position plus centrale, tourne son regard autant vers l’ouest que vers l’est, substituant une vision désormais  « occidentale » à la vision européenne du monde. Et les élites indigènes ne sont pas en reste, revendiquant leur rôle dans la formation de ce « Nouveau Monde » pour lequel elles ont abandonné leurs idoles, partageant parfois « la haine du juif et de l’hérétique » ou encore « participant à leur manière du rêve asiatique quand elles saluent Philippe II du titre anticipé de roi de la Chine ». Un imaginaire commun se forge donc. Plus généralement, accumulant anecdotes révélatrices et faits objectifs, Gruzinski est clairement en position d’affirmer que, « par-delà la cohorte coutumière des préjugés, des peurs, des haines et des attirances, la mobilité des hommes et des choses déclenche toutes sortes d’échanges, matériels aussi bien qu’affectifs, qui à force de se reproduire tissent des trames planétaires où vient s’enraciner la mondialisation ibérique ».

La plus longue de toutes, la troisième partie (pp. 179-311) s’intéresse davantage aux outils des savoirs et pouvoirs qui émergent dans la mondialisation ibérique. Et il s’agit d’abord là de rendre leur dû à de nombreux individus engagés « dans une entreprise sans précédent et partout répétée : confronter des croyances, des langues, des mémoires, des savoirs jusque-là inconnus avec ce que pensaient et croyaient connaître les Européens ». Pour ces praticiens ou experts, souvent liés à la Couronne ou travaillant à sa demande, co-existent un objectif de « sauvetage archéologique » et une finalité de « dénonciation de l’idolâtrie ». De ce fait, leur proximité avec l’indigène, leur valorisation des savoirs locaux ne fait jamais oublier qu’il s’agit avant tout de rendre conformes des mentalités (et pour cela mieux en connaître les ressorts). Et de fait, Bernardino de Sahagún ou Diego Durán redonnent une mémoire à ces nouvelles chrétientés tout en consolidant la domination de l’Église. Parfois au risque d’une mise à l’index ou d’un gel des enquêtes… Toujours au péril d’un décentrement des savoirs, d’une inversion des points de vue, voire d’une remise en cause de la tradition européenne. Ainsi en va-t-il des connaissances sur les plantes et les pratiques médicales : Garcia da Orta en Inde ou Francisco Hernández au Mexique montrent l’imbrication pratique des deux types de savoir, les manières américaines de guérir certains maux européens ou encore l’adoption indienne de la « théorie des humeurs ». Si bien qu’au final, « autant que la christianisation ou que l’écriture de l’histoire, l’inventaire médical du monde est un ferment de la mondialisation ibérique », réduisant l’écart entre la manière européenne de soigner et les coutumes locales. Le même type d’hybridation concerne la cartographie, les techniques de navigation ou encore celles de l’extraction minière. Quant à l’histoire des nouvelles terres, elle est au contraire l’occasion paradoxale d’une application des façons de voir héritées de l’Antiquité, des pères de l’Église ou de la renaissance italienne, phénomène qui contribuera par ailleurs à diffuser les œuvres des auteurs anciens dans l’espace mondial ibérique. Mais de toutes parts il s’agit bien d’« introduire ces peuples dans le savoir européen, rattacher ce que l’on sait d’eux au monde tel que le conçoivent les Ibériques, connecter les mémoires, apprivoiser le neuf et l’inconnu, désamorcer l’étrange pour le rendre familier et subjugable ». Et peut-être aussi esquisser les linéaments d’une histoire globale comme chez Diogo do Couto lorsqu’il nous explique que « parce que les Chinois ont découvert les îles aux épices, ce sont eux qui furent à l’origine du grand commerce entre Rome et l’Asie ». En revanche, sur la question religieuse, aucun syncrétisme ni même d’influence mutuelle n’est évidemment tolérable même si Las Casas réalise, dès le milieu du 16e siècle, « un étonnant parcours encyclopédique des religions du globe ». En clair, le rejet n’empêche nullement l’étude exhaustive et le paganisme n’est pas nécessairement un marqueur de sauvagerie comme le montre l’étude du Japon, de la Chine ou de l’Amérique préhispanique… Cette partie se boucle sur la narration de plusieurs histoires individuelles retraçant les parcours de personnages relevant des élites mondialisées de ce siècle, religieuses ou politiques, aux destins souvent stupéfiants d’actualité.

Plus ramassée, la quatrième partie (pp. 315-440) traite des objets, de l’art, de la globalisation de la pensée et des langages. Pour ce qui est des objets, ils circulent tout autant vers les métropoles que dans le sens inverse et leur fabrication se conforme parfois à la demande du marché ibérique. Par exemple, un art manuélin de la sculpture sur ivoire se met en place en Guinée, dès la fin du 15e siècle, chez des artisans qui travaillaient jusqu’alors la pierre à savon… De leur côté les hommes d’église ne se privent pas de commander des objets de culte arborant des traits indigènes (afin de mieux enraciner le culte dans les cultures locales), déterminant un « long siècle d’art chrétien planétaire ». Souvent les objets rapportés sont détournés de leur usage initial ou entrent dans le répertoire symbolique du pouvoir royal (comme les éventails japonais). Tous « correspondent aux manifestations concrètes d’une occidentalisation du monde qui passe par le commerce, la religion, la politique, la connaissance et le goût » et qui « transforme aussi bien les êtres que les choses auxquelles elle s’applique », la main indigène s’occidentalisant pour partie tout en conservant d’importantes marges d’affirmation des talents locaux. Il est fréquent aussi qu’un objet indigène importé « soit retouché ou modifié pour en accroître le prix ou le prestige », traduisant ainsi une mainmise européenne caractérisée. Tous deviennent des objets métis, constituant le revers obligé de la mondialisation à l’œuvre, allant parfois jusqu’à mélanger mythologies grecques anciennes avec leurs homologues indiennes ou préhispaniques, ce qui interdit radicalement de « s’en tenir à la vision d’une occidentalisation réductrice et uniformisatrice ». C’est du reste dans cette partie que l’auteur étudie précisément les différences et relations entre occidentalisation et mondialisation. Ainsi, une pensée de plus en plus occidentalisée, donc aussi métissée, n’en reste pas moins corsetée par l’aristotélisme et la scolastique, comme si « la greffe du Nouveau Monde était la meilleure manière d’en réaffirmer l’universalité ». De ce fait, l’application systématique et récurrente des cadres scolastiques, leur présence dans l’homologation officielle des œuvres publiées relèverait plutôt de l’impérialisme ibérique et de son projet de domination mondiale. Ainsi, la globalisation du latin (mais aussi du castillan ou du portugais) est un phénomène qui va occidentaliser les élites tout en métissant leur langue. Mais c’est du même coup une « dilatation transcontinentale d’un espace linguistique et d’un patrimoine lettré », impliquant leur reproduction à l’identique, donc un phénomène relevant de la mondialisation. Celle-ci concerne « prioritairement l’outillage intellectuel, les codes de communication et les moyens d’expression » tandis que l’occidentalisation, « entreprise de domination des autres mondes, emprunte les voies de la colonisation, de l’acculturation et du métissage ». Mais il s’agit bien là de « deux forces concomitantes (…) indissociables l’une de l’autre, même si chacune se déploie dans des dimensions différentes et sur des échelles distinctes ».

En dépit de toutes ses qualités, ce livre n’est pas sans défaut, avec notamment un plan au final assez peu lisible et une classification des informations parfois discutable. Il est aussi souvent lourd de détails accumulés, d’anecdotes prolongées à plaisir, le plus souvent dans un but analytique précis mais qui tend à se perdre sous l’amoncellement des faits. La dimension économique y est aussi largement absente, au-delà de la description de circuits marchands importants ou des structures d’exercice de l’artisanat. Les flux d’argent vers le reste du monde, avec leurs effets locaux et dans les pays de destination, sont totalement omis. Apparemment à dessein : le « champ de l’économie » semble perçu comme un « enfermement » par l’auteur… Mais de ce fait, l’histoire de la mondialisation ibérique reste ici largement incomplète.

Sans doute pourtant l’essentiel n’est-il pas là. Il est clair en effet, avec le recul, que l’auteur ne privilégie jamais l’analyse des structures sociales et/ou économiques présidant à la mondialisation ibérique pour se focaliser sur le contact entre sociétés sous ses multiples visages. Le lien social est donc plus révélé par des signifiants particuliers – tel objet métis, tel savoir transmis, tel récit ou telle création de langage – que par des analyses objectivantes et de fait peu ouvertes au travail d’interprétation. On reconnaît là tout l’apport mais aussi les limites de l’histoire connectée. Elle nous révèle et fait partager des significations, parfois étranges et sans doute vécues par les acteurs de cette première mondialisation. Elle est donc recherche d’une certaine vérité d’un moment particulier à travers un décentrement salutaire. Elle est en revanche moins pertinente pour éclairer le changement social, dans la longue durée et à une échelle plus large, la lente création des institutions et structures qui ont façonné, peu à peu, notre propre mondialisation…

GRUZINSKI S., Les quatre parties du monde – histoire d’une mondialisation, La Martinière, 2004, réédition Points Seuil, 2006.