1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie II)

Suite de mes réflexions sur l’ouvrage d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Géopolitique mondialiste ou mondiale ?

Or Rosenboim, s’appuyant sur un article majeur de Henrikson paru en 1975, insiste à plusieurs reprises sur l’importance du rôle de la cartographie dans la modification de la perception du globe durant la première moitié des années 1940. Pour avoir également consacré un article à cette question, je ne peux qu’acquiescer. En revanche, je reste circonspect sur le choix de mettre l’accent sur Owen Lattimore et Nicholas J. Spykman ; et pour le dire simplement, je ne comprends pas la logique de son propos. Elle commence le chapitre 3, « Géopolitique et ordre régional », en affirmant que « durant et après la Seconde Guerre mondiale, aux États-Unis, plusieurs géopoliticiens ont développé leur vision du monde d’après-guerre sur la base d’une définition du monde comme un système géographique compact, petit et spatialement clos. » Mais elle termine sur le constat que « les visions mondiales de Lattimore et Spykman utilisaient la géopolitique pour conceptualiser les nouveautés politiques d’après-guerre comme des espaces régionaux – plutôt qu’universels » ; et qu’« ils rejetaient les idées simplistes à propos de l’unité universelle car pour eux, l’ordre politique et géographique actuel révélait un haut degré de diversité et d’incohérence. »

L’analyse proposée par Or Rosenboim du livre de Nicholas J. Spykman, par exemple, ne me paraît particulièrement contestable. Celui-ci est très clair dès le début du premier chapitre de son ouvrage, The Geography of the Peace, publié en 1944, un an après sa mort. Il aborde successivement trois routes vers la paix. La première est celle, envisagée depuis plus d’un siècle, d’une coopération internationale. Mais, selon Spykman, cette solution ignore le fait que les États ont des intérêts divergents, des valeurs différentes, des degrés de développement inégaux, et donc qu’ils ne peuvent pas s’entendre, « avec toute la bonne volonté du monde ». Pour d’autres, reconnaissant cette incapacité des États à s’organiser en un système viable, il faudrait que le monopole de la puissance soit exercé par un « super-État ». Les autres États seraient ainsi dépourvus d’armement et la sécurité serait assurée une force de police mondiale. Mais ceci impliquerait des valeurs communes reconnues par l’ensemble des peuples du monde. Il faudrait qu’il existe une communauté mondiale comparable aux communautés nationales. Il est cependant évident que cette société internationale n’existe pas encore et que tout plan pour un État mondial ne pourrait donc concerner qu’un futur lointain. La troisième solution pour l’organisation de la paix dans le monde implique de reconnaître l’existence de puissances. Les États seraient engagés dans un système de sécurité collective fondé sur l’engagement de chacun à protéger les autres, ce qui permettrait d’envisager une réduction des armements. Ce système reposerait sur la capacité des grandes puissances à bien comprendre leurs propres intérêts et à maintenir une sorte de « paix armée », pour reprendre l’expression de Raymond Aron.

Le reste de son analyse s’appuie sur certaines configurations de l’espace mondial et emprunte notamment à Halford J. Mackinder. Sans l’ombre d’un doute, Spykman ne peut pas être considéré comme un mondialiste. Au nom d’un certain réalisme, qui consisterait à ne pas céder aux illusions d’une entente mondiale utopique, Spykman conclut sur l’idée que la paix, c’est-à-dire l’intérêt des États-Unis, ne pourrait être assurée que dans la prévention de toute alliance entre les régions du « rimland », la frange Sud de l’Eurasie selon Mackinder, qui permettrait à une nouvelle puissance hégémonique de menacer les États-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne.

Ce chapitre illustre, me semble-t-il, parfaitement le malentendu entraîné par la définition utilisée par Or Rosenboim de la notion de « globalism » (« mondialisme). Assurément, Spykman ne défend aucun mondialisme. S’il figure donc par les auteurs clés de l’étude d’Or Rosenboim, c’est parce qu’il prend en compte le fait qu’il existe désormais un espace-Monde. Telle serait finalement ce qu’elle entend par mondialisme : l’intégration de la mondialité de l’espace politique à l’échelle globale. Soit. Mais ce n’est pas si simple…

 

Constituer le Monde

Dans un autre chapitre, Or Rosenboim étudie le mouvement constitutionnaliste qui s’est réuni à Chicago après-guerre. Le fait n’est pas inconnu, il trouve sa place, comme il se doit, dans l’ouvrage de Rolf Paul Haegler, Histoire et idéologie du mondialisme, paru en 1972. Mais celui-ci considère que « malgré le haut niveau intellectuel du Comité, on ne saurait affirmer que l’influence du Plan de Chicago ait été grande parmi les mouvements mondialistes, même parmi les partisans de la ligne maximaliste. » Sans remettre en question cet avis général, l’analyse d’Or Rosenboim, appuyée notamment par une lecture des archives de la commission de Chicago, est beaucoup plus développée.

Ce comité de Chicago trouve ses racines dans un appel lancé en novembre 1940 par un collectif d’intellectuels états-uniens et européens effarés par le désastre militaire de mai 1939 et par l’absence d’implication des États-Unis. Cependant, l’ouvrage, The City of Man, dépassait la guerre en cours et proposait une réflexion sur l’après-guerre. Constant l’échec de la Société des Nations, ses auteurs considéraient que la « Cité de l’Homme » devait être bien plus qu’une simple organisation internationale ou intercontinentale, elle devait être « la Nation de l’Homme incarnée dans l’État universel, l’État des États ». Leur modèle était le système pluraliste des États-Unis, qui leur apparaissait capable de maintenir un équilibre entre l’autonomie locale et l’autorité unitaire à l’échelle, quasiment, d’un continent, et qui semblait transposable à l’échelle du monde entier. « Ces deux mouvements – centripète et périphérique – sont essentiels l’un à l’autre ; le premier sans le second serait la tyrannie, le second sans le premier serait le chaos. […] La diversité dans l’unité et l’unité dans la diversité seront les symboles de la paix fédérale dans la démocratie universelle. » Cependant, en 1939-1940, il leur semble évident de se tourner vers la puissance états-unienne. « Ceci – dans la plus large mesure du leadership mondial pour la communion mondiale dans la camaraderie de l’homme – est la destinée de l’Amérique, aussi manifeste que non désirée, puisqu’on a laissé les nations anglophones “se battre seules”, et que tout le monde doit sombrer à moins que nous prenions la barre. » Ainsi, la pax americana serait « un préambule à la pax humana ».

Après-guerre, le rôle accordé aux États-Unis est relativisé. Dans le projet de Constitution mondiale, rédigé en 1947-1948, il n’en est plus question. À la question épineuse du mode de représentation, il a été proposé que la Convention fédérale soit constituée de délégués élus directement par les peuples de tous les États, selon un mode proportionnel de un élu pour chaque million d’électeurs. Cette proposition allait va à l’encontre du principe adopté dans la Charte des Nations Unies de « un État, une voix ». Par ailleurs, cette Convention fédérale aurait été subdivisée en neuf collèges électoraux correspondant à des aires régionales constituées de nations et de cultures apparentées, à savoir : l’Europe, outre-mer inclus, avec éventuellement le Royaume-Uni (Europe) ; les États-Unis, avec éventuellement le Royaume-Uni, le Canada et l’Irlande (Atlantis) ; la Russie ; le Proche- et Moyen-Orient (Afrasie) ; l’Afrique sub-saharienne ; l’Inde, avec éventuellement le Pakistan ; la Chine, la Corée, le Japon, les îles du Pacifique Nord (Asie majeure) ; l’Indochine et l’Indonésie, avec éventuellement les îles du Pacifique Sud (Austrasie) ; l’Amérique du Sud (Columbia). Richard McKeon, professeur de philosophie à l’université de Chicago, écrivit une lettre à Giuseppe Borgese pour lui expliquer son refus de signer cette Constitution. Il en rejetait l’occidentalo-centralisme, dans la référence aux droits naturels et dans l’arbitraire du découpage géographique. McKeon défendait une organisation qui soit davantage pluraliste, qui ne pose pas une entente morale, économique, sociale, préalable, mais qui permette à cette entente d’émerger d’un dialogue entre les peuples.

Or Rosenboim termine ainsi en soulignant les limites du projet : « Le document final fondait l’ordre mondial sur une philosophie politique universelle qui laissait peu d’action aux peuples non-occidentaux, colonisés ou privés de droits. La Constitution ne proposait pas de vision convaincante de l’autonomie, de la démocratie et de l’indépendance aux peuples colonisés, qui demeuraient avec raison dubitatifs quant à sa contribution à leur combat pour la liberté. Plutôt qu’un instrument de libération coloniale, l’idée d’une Constitution mondiale dans les années 1940 était celle d’un bouclier fournissant une protection universelle contre le totalitarisme, le centralisme politique et les abus à l’encontre des droits de l’homme. »

En 1949, Henri Peyre, dans les colonnes du Monde, réagissait à la publication de la traduction française de ce projet de Constitution mondiale et s’interrogeait en d’autres termes, dans le contexte de la Guerre froide :

« Une question fondamentale et qui se sera présentée à l’esprit de chaque lecteur est abordée dans un appendice : les peuples du monde, et notamment la Russie, seront-ils disposés à envisager avec sympathie un texte constitutionnel rédigé en majorité par des Américains et fortement inspiré des idées constitutionnelles anglo-saxonnes ? Les auteurs du projet répondent qu’ils se considèrent comme des “libéraux” dans leur pays (plusieurs furent longtemps pacifistes) qui ne veulent en rien servir l’impérialisme américain ou même penser en termes américains. Ils s’adressent franchement à la Russie et déclarent leur intention de ne pas réduire la Russie, ou toute autre partie du monde, au rôle d’une minorité régulièrement écrasée dans une assemblée mondiale par une majorité de votants. Ils souhaitent non un monde uni derrière le capitalisme à monopoles, mais un monde où régneront plus de justice sociale, plus de fraternité, une plus grande compréhension entre Orient et Occident. S’il faut un miracle pour que la Russie accepte les vues généreuses de ces constituants, ils croient que ce miracle n’est pas absolument impossible.

Ce texte du moins contribuera à cristalliser les idées de bien des gens qui réfléchissent à la nécessité pour le monde de s’organiser sans retard pour échapper aux cataclysmes qu’il touche du doigt. C’est une œuvre de savants qui sont aussi des hommes de cœur. Ils offrent le résultat de leurs efforts ambitieux et modestes à cette humanité qui, selon le mot célèbre de Bergson, ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. »

 

Pour terminer ce compte-rendu partiel, je crois important de revenir sur l’idée d’émergence. Or Rosenboim entame sa conclusion sur sa thèse : « Dans les années 1940, le “global” a émergé comme un espace nouveau, totalement englobant. » Littéralement parlant, c’est exact. La notion de global, en anglais, est apparue au début des années 1940, aux États-Unis, et a constitué la base d’un nouveau champ lexical, sans qu’on puisse véritablement établir cependant une distinction avec le mot world : quelle différence y a-t-il entre une world war et une global war ? Mais si on délaisse un peu cette question lexicale, très intéressante quoique ignorée par Or Rosenboim, on ne peut pas considérer que la réflexion sur le Monde comme espace du politique est une nouveauté des années 1940. Certes, la guerre a relancé la réflexion sur les relations internationales, mais celle-ci s’inscrit dans une dynamique qui puise ses racines dans la fin du XIXe siècle. Le sentiment de nouveauté est peut-être à inverser. Il s’agirait moins de l’émergence du mondialisme dans les années 1940, que de l’immergence de celui-ci à partir des années 1950. Nous avions oublié les travaux du Comité de Chicago comme le mouvement mondialiste de Cahors, au même moment. C’est cela qui pose problème et qui doit nous interpeler, dans notre compréhension de l’histoire du siècle dernier comme dans notre présent. Dans le crumble nationaliste contemporain, où sont les intellectuels qui rédigent et défendent un fédéralisme mondial ? Où sont les partis politiques mondialistes ?

Bibliographie

Vincent Capdepuy, 2015, « L’entrée des États-Unis dans l’“âge global” : un tournant géohistorique ? », Monde(s), N° 8, pp. 177-196.

Valérie Foucher-Dufoix et Stéphane Dufoix, 2016, « D’une mondialisation oubliée. Les postérités ambiguës de Cahors Mundi », Ethnologie française, N° 163, pp. 537-553.

Rolf Paul Haegler, 1972, Histoire et idéologie du mondialisme, Zürich, Europa Verlag.

Or Rosenboim, 2017, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, Princeton / Oxford, Princeton University Press.

Jaap de Wilde, 1991, Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. A Study on the Causality between War and Complex Interdependence, Aldershot, Dartmouth Publishing Company Limited.

 

 

1939-1950 : l’émergence du mondialisme ? (Partie I)

Moins qu’un compte rendu, il s’agit de libres réflexions à propos du livre d’Or Rosenboim, The Emergence of Globalism. Visions of World Order in Britain and the United States, 1939-1950, paru cette année aux Princeton University Press.

Globalism / mondialisme

L’ouvrage d’Or Rosenboim est présenté comme « une histoire intellectuelle de la généalogie complexe et non linéaire du mondialisme dans les visions de l’ordre mondial du milieu du siècle » (p. 2). Pourtant, de façon assez étonnante, l’auteur passe complètement à côté du fait que la notion même de globalism a été inventée au début des années 1940 aux États-Unis. Tout un vocabulaire émerge en effet à ce moment-là à partir de l’adjectif global, employé dès 1941 pour caractériser la guerre en cours. Parmi les premiers à l’utiliser est la journaliste du New York Times, Anna O’Hare McCormick, dans un article d’octobre 1941 : « C’est une guerre globale, et même le stratège amateur qui mesure la distance de l’Islande à Singapour peut voir la longueur stupéfiante du front qui doit être défendu avant qu’une offensive de grande envergure puisse être envisagée. » L’expression commença à être reprise à partir de décembre 1941, mais elle ne diffusa véritablement qu’en avril 1942 lors le président Franklin D. Roosevelt posa la question de la dénomination de cette guerre, lui-même proposant de l’appeler la « guerre de survie », « the Survival War ».

C’est également dans ce contexte que le mot de globalization fut employé lors d’une conférence prononcée à Colorado Springs en octobre 1944 par Manley O. Hudson, membre de la Cour permanente de justice internationale et de l’Institut de droit international. Ces années de guerre furent indéniablement une période de débats sur l’ordre international. Aux États-Unis, à cause de la guerre mais plus encore sûrement en raison du développement de l’aviation, on prenait conscience d’être entré dans un âge global. L’ancien candidat républicain à l’élection présidentielle de 1940, Wendell L. Willkie, qui avait apporté son soutien à Roosevelt, réalisa un tour du monde des principaux alliés en avion, faisant le tour du globe en quarante-neuf jours, mais seulement 160 heures de vol. À son retour, il publia un ouvrage, One World, dans lequel il manifesta son enthousiasme : « Si j’avais eu quelques doutes sur le fait que le monde était devenu petit et complètement interdépendant, ce voyage les aurait complètement dissipés. » Dans un discours radiophonique, il affirma l’importance d’une « pensée globale » : « Notre réflexion et notre préparation dans le futur doivent être globales. » Cet état d’esprit n’était pas partagé par tous et suscita des résistances. La notion de globalism, initialement péjorative, servit à désigner cette défense d’une politique mondiale qui remettait en question l’isolationnisme états-unien et qui était perçue comme une menace par certains. On trouve le mot dans plusieurs articles du Chicago Tribune, journal conservateur, à partir d’octobre 1943. Cet emploi est à rapprocher d’un autre terme, « globaloney », que j’avais proposé de traduire par « globalivernes ». Il a été forgé par la républicaine Clare Boothe Luce pour son premier discours à la Chambre des représentants, le 8 février 1943. Elle fit mouche et le mot connut un succès immédiat. Elle ne prenait pas parti pour l’isolationnisme, mais elle s’opposait surtout à ceux qui défendaient la liberté des airs, sur le modèle de la liberté des mers, attirant l’attention sur les risques d’une trop grande ouverture à la concurrence étrangère, au détriment des intérêts commerciaux étatsuniens, et sur le risque d’une éventuelle attaque aérienne ennemie, notamment soviétique. Ceci dit, la notion de globalism a ensuite été neutralisée. En 1946, Harold S. Quigley, dans un article de The Hispanic American Historical Review, reprit le terme en le définissant ainsi : « ensemble de principes ou d’idées qui considère la coopération internationale sur une base mondiale », et en le posant comme un équivalent d’internationalisme, de cosmopolitisme et d’universalisme – ce qui, du reste, est pour le moins discutable. Quelques années plus tard, au Royaume-Uni, L. Jonathan Cohen, dans The Principles of World Citizenship, proposa le terme de « mundialist ». Sans succès. Il ne créait pourtant pas le mot de rien puisqu’il faisait écho au mouvement mondialiste qui s’était affirmé après-guerre.

De tout ceci, donc, Or Rosenboim ne tient pas compte et propose sa propre définition de globalism. Selon elle, « le mondialisme émerge d’une conscience de la signification politique du globe comme d’un ensemble unifié fait d’unités politiques diverses interconnectées » ; et envisage l’ordre mondial futur par cette capacité à préserver la diversité des entités englobées en un espace unique, au lieu… Rien ne justifie véritablement ce choix. Je ne remets pas en question l’intérêt de l’ouvrage par son analyse d’un ensemble de livre parus entre 1939 et 1950, et constituant autant de réflexions sur les relations internationales contemporaines, mais aucun ne s’inscrit vraiment dans le courant principal du mondialisme.

1939 ?

La date choisie par Or Rosenboim se comprend aisément. C’est le début de la Seconde Guerre mondiale ; du moins, est-ce la date qui a été retenue, même si on peut considérer que le conflit est déjà engagé en Asie comme en Europe, et qu’il n’est pas commencé pour les États-Unis. 1939 marque indéniablement l’entrée en guerre du Royaume-Uni, tandis que 1941 serait plus juste pour les États-Unis. Quoi qu’il en soit, la réflexion sur la mondialité ne débute pas à ce moment-là. Il y a un certain flou dans le titre de l’ouvrage. Qu’entend l’auteur par « émergence » ? Difficile en tout cas de considérer qu’il y a là une apparition, plus ou moins soudaine, d’une quelconque nouveauté. Il est assez étonnant par exemple d’ouvrir l’ouvrage par une référence à H.G. Wells, qui publia en janvier 1940, The New World Order. Wheter It Is Attainable, How It Can Be Attained and What Sort of World a World of Peace Will Have to Be, comme si celui-ci prenait soudainement conscience de la mondialité. En 1920, dans The Outline of History. Being a Plain History of Life and Mankind, il justifait son histoire mondiale par la nécessité d’éduquer la jeunesse au monde nouveau en train de s’unifier : « Le besoin d’une connaissance commune des faits généraux de l’histoire humaine à travers le monde est devenu une évidence lors des événements tragiques de ces dernières années. Les moyens de communication plus rapides ont rapproché tous les hommes les uns vers les autres pour le meilleur et pour le pire. La guerre devient une catastrophe universelle, aveugle et monstrueusement destructrice ; elle bombarde le bébé dans son berceau et coule les navires de denrées alimentaires destinés au non-combattant et au neutre. Il ne peut y avoir de paix aujourd’hui, nous nous en rendons bien compte, si ce n’est une paix commune dans le monde entier ; il ne peut y avoir de prospérité, si ce n’est une prospérité générale. Mais il ne peut y avoir de paix et de prospérité communes sans des idées historiques communes. Sans de telles idées pour les tenir ensemble dans une coopération harmonieuse, avec rien que des traditions nationales, étroites, égoïstes et conflictuelles, les races et les peuples sont condamnés au conflit et à la destruction. »

De la même manière, la réflexion de David Mitrany s’est construite au fil des années à partir de la fin des années 1920. Avant A Working Peace System, paru en 1943, il avait publié Progress of International Government, en 1933, dont certains paragraphes sont eux-mêmes repris de textes antérieurs. L’accent mis par Or Rosenboim sur le seul ouvrage de 1943 semble moins se justifier par l’identification d’un moment particulier que par la délimitation a priori d’un champ d’étude, borné historiquement et géographiquement.

Certes, il faut bien reconnaître que cette nouvelle guerre mondiale, globale même, constitue un contexte particulier. Si les préoccupations sur l’ordre mondial ne sont pas nouvelles, leur acuité est mise en exergue par l’actualité. Contrairement à certains économistes qui voudraient s’accaparer la notion de mondialisation et lui donner une définition purement économique, mesurant la mondialisation à l’aune des échanges commerciaux internationaux, la Seconde Guerre mondiale est un moment particulièrement important dans la mondialisation du XXe siècle par l’ensemble des flux générés et des interconnexions, ainsi que par la conscience de cette mondialité que cela a générée. Peut-être serait-il plus juste de parler de résurgence. Ainsi, lorsqu’en 1943, David Mitrany considère que la planification à l’échelle nationale est insuffisante pour répondre aux besoins économiques et sociaux, il est difficile de ne pas penser aux réflexions de Paul Otlet en 1916 et à son usage du terme de « mondialisation » pour désigner la nécessité de gérer collectivement, à l’échelle du monde, les ressources.

En 1991, Jaap de Wilde avait publié un ouvrage intitulé Saved from Oblivion: Interdependence Theory in the First Half of the 20th Century. Malheureusement, Or Rosenboim l’a oublié. Or Jaap de Wilde posait la question du début de « l’ère de l’interdépendance mondiale » et, pour y répondre, s’appuyait sur les réflexions de David Mitrany dans The Progress of International Governement, paru en 1933. Il se trouve que ce dernier considérait que les conférences tenues à La Haye en 1899 et en 1907 marquaient le début d’une nouvelle ère internationale : « Avec elles, l’organisation internationale est passée de l’oligarchie à la démocratie ; et la réunion de tous les membres souverains de la société des nations ainsi que le but déclaré de leur rassemblement ont impliqué enfin une reconnaissance de l’unité du monde civilisé. » Fait significatif selon lui, en 1906, l’Union interparlementaire, créée en 1889, esquissa ce qu’auraient dû être des « États-Unis du Monde », selon la formule d’Henri La Fontaine. Il est vrai que celui-ci, comme bien d’autres, pointait une contradiction dans l’évolution contemporaines des relations internationales : « Jamais les relations individuelles des hommes entre eux n’ont été plus cordiales, jamais les chiffres des importations et des exportations n’ont été plus élevés, jamais les œuvres et les assises internationales n’ont été plus nombreuses et plus fécondes. Le marché mondial des produits et des idées est désormais constitué : les industries forment de vastes groupements internationaux, les ouvriers de toutes les races se tendent les mains par-dessus les frontières, le labeur des hommes de science ignore les distances et les nationalités. Et pourtant l’insécurité est partout, la défiance triomphe, et jamais les dépenses militaires, les budgets des armées et des marines, les préparatifs de guerre n’ont été plus écrasants et plus formidables. » La guerre mondiale fut la conséquence de cette confrontation.

À suivre…

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (2)

Suite du compte-rendu cartographique de l’Histoire mondiale de la France.

2ème volet – De l’empire à l’empire

48 – Des Gaulois au Sénat de Rome

Le débat sur l’attribution de la citoyenneté romaine à des Gaulois en 48 n.è. est une étude de cas classique du programme de seconde et le chapitre paraîtra très familier aux profs d’histoire-géo de lycée. Ce qui le sera peut-être moins est de l’aborder sous un angle « mondial ».

« Que retenir de cet événement qui se prête tout particulièrement à une réflexion sur les rapports mouvants entre l’espace identifié aujourd’hui comme français et ce qui se concevait en miroir comme monde il y a près de 2 000 ans ? » Anthony Hostein évoque à demi-mots la conscience de faire monde. Cette problématique est pourtant très importante. Le sociologue états-unien Roland Robertson, depuis le début des années 1990, a intégré dans la définition de mondialisation la conscience de la mondialisation. Cela s’applique très bien au monde romain.

Anthony Hostein met également en évidence plusieurs facteurs d’intégration : le droit, les réseaux interpersonnels, le culte commun. On pourrait ajouter la question des résistances. La mondialisation n’est pas que l’imposition d’une culture dominante, c’est aussi une recomposition culturelle d’un monde avec des dynamiques multiples. Celles-ci peuvent aller du centre vers la périphérie, mais aussi de la périphérie vers le centre, avec dans un cas comme dans l’autre un sentiment de déterritorialisation. Or c’est l’hypothèse qu’on peut faire à propos du rejet par les sénateurs romains de l’attribution de la citoyenneté à des Gaulois : la défense d’un intérêt de classe se mêle au metus Gallicus, à la crainte des Gaulois, ancrée dans la mémoire depuis le sac de Rome en 390 av. n.è.

177 – Fille aîné du christianisme oriental ?

Vincent Puech propose une synthèse brève et précise de cet événement, mais sans problématique mondiale. Il s’agirait simplement de la diffusion de la religion chrétienne à partir de l’Est de l’Empire romain. Néanmoins, on peut considérer que la religion chrétienne a profité de la mondialisation romaine, quand bien même ce culte est alors réfractaire au culte hégémonique. Ceci complète la réflexion précédente : la diffusion du christianisme dans les provinces gauloises montre une dynamique de périphérie à périphérie.

212 – Des Romains comme les autres

Maurice Sartre ne parle pas de « monde romain », mais il poursuit la réflexion sur l’Empire romain à partir d’un cas très classique : l’édit de Caracalla. L’extension de la citoyenneté romaine, même s’il est avéré que le fait est finalement de portée assez mineure, relève bien d’un processus de mondialisation, ici par l’unification d’un statut politique et juridique. L’intérêt de la réflexion développée par Maurice Sartre est précisément de remettre en question l’idée qu’il y aurait eu des « Gallo-Romains », terme forgé au début du 19e siècle (plus tôt d’ailleurs que l’affirme Maurice Sartre). L’édit de Caracalla serait la négation de toute hybridation. Dit ainsi, le propos est sans doute exagéré. Laissons la question en suspens : y a-t-il eu une glocalisation gallo-romaine ?

 

397 – Le saint patron de la Gaule venait d’Europe centrale

Stéphane Gionni commence par évoquer l’itinéraire d’Égérie, son « tour du monde ». Mais c’est un cul-de-sac. La jeune femme était galicienne, sans rapport donc avec « la France ». Dommage, l’histoire avait l’air intéressante.

Stéphane Gionni bifurque donc sur une autre histoire, celle de saint Martin, même s’il est plus difficile d’y trouver le « monde ». La logique serait celle d’un décentrement dans un Empire romain qui se fragmente. Tours devint un centre secondaire du christianisme dans un royaume franc en train de se constituer. On serait donc davantage face à un processus de démondialisation, politique et religieux.

Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que toute cette réflexion est implicite, voire putative. Stéphane Gionni met surtout l’accent sur l’origine étrangère de Martin, donnant ainsi un exemple d’un parcours individuel de périphérie à périphérie à l’intérieur du monde romain.

 

451 – Quand les Barbares défendent la Gaule romaine

« Tant Barbares et Romains sont depuis longtemps en relation et participent du même monde et d’une même culture. » – La déconstruction de la notion de « Barbares » n’est plus à faire. Il n’y a pas eu de hordes hurlantes et sanguinaires déferlant sur de pacifiques habitants de la Gaule romaine, mais de simples migrations de peuples poussés hors de leurs territoires, au centre de l’Eurasie, vers un Empire romain qui semblait plus hospitalier. C’est ainsi que Wisigoths, Burgondes, Alains purent s’installer en tant que « fédérés ». Le processus mérite d’être souligné. La mondialisation est parfois sur un mode expansif, selon une dynamique centrifuge, mais la dynamique peut aussi être centripète : ainsi, le monde romain fut aussi un espace d’immigration. La phrase d’Edina Bozoky mérite cependant d’être clarifiée. Lors de la bataille des Champs catalauniques, Romains et Barbares ne s’affrontèrent pas, sinon son propos n’aurait pas de sens. Les Barbares étaient précisément dans les deux camps. Les Huns seraient à mettre sur le même plan que leurs adversaires, défenseurs de l’Empire romain. Autrement dit, le processus de romanisation se serait étendu au-delà des limites de ce dernier. Le monde romain aurait été plus vaste.

 

511 – Les Francs choisissent Paris pour capitale

Honnêtement, il est assez difficile de trouver une dimension mondiale dans ce chapitre. On reste dans la logique de ce qui a été vu précédemment. La fragmentation de l’Empire romain, notamment l’Ouest, apparaît comme un moment de démondialisation. Durant cette période, on observe une recomposition de l’espace politique avec la formation d’un nouveau royaume franc, centré sur Paris. Pas de quoi en faire un monde.

Ce qui justifierait donc ce chapitre est l’origine « étrangère », en l’occurrence germanique, des Francs. On comprend ainsi, et on pouvait le soupçonner avant, que cette histoire « mondiale » est parfois surtout xénophile. Ce qui n’est évidemment qu’une demi-critique. Le mérite du livre s’est d’ailleurs lu à sa capacité à s’attirer certaines critiques réactionnaires.

 

719 – L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs

François-Xavier Fauvelle est précautionneux, ne voulant surtout pas pêcher par anachronisme. Perpignan n’existe pas encore et 719 n’est qu’une date conventionnelle. En revanche, il n’hésite pas à poser l’Afrique en bloc, et à l’identifier sans barguigner au monde musulman, ou au moins à une partie de celui-ci. C’est pour le moins gênant, et surtout surprenant de la part de quelqu’un dont le moins qu’on puisse dire est qu’il maîtrise, précisément,

 l’histoire de l’Afrique. Pourtant, comment expliquer une phrase comme celle-ci : « Désormais, la frontière entre les deux empires, le franc et le sarrasin, le chrétien et l’islamique, disons pour être allégorique entre la France et l’Afrique, passera de col en col au sommet des Pyrénées. » ?

Indépendamment de cette gêne, on peut être déçu par le traitement d’une question attendue. Certes, on appréciera la relativisation de la « bataille de Poitiers », mais la question de l’arrêt de l’expansion musulmane reste importante. Depuis le milieu du 7e siècle, un nouvel empire s’est constitué au gré de conquêtes relativement rapides. Le rivage provençal est devenu un temps le sahel du monde musulman, mais pourquoi ces conquérants n’ont-ils pas été plus loin ?

 

800 – Charlemagne, l’Empire et le monde

L’européocentrisme a la peau dure. Selon Marie-Céline Isaïa, la diplomatie carolingienne impliquait « le monde entier ». Je ne suis pas sûr qu’on en trouve trace dans les archives de la dynastie Tang.

Cependant, l’argumentation est intéressante. Le choix de Charlemagne de se faire couronner empereur en 800 aurait été celui de marginaliser l’Empire byzantin et d’égaler l’Empire abbasside. Charlemagne aurait ainsi fait de la Chrétienté catholique un monde gémellaire à celui de l’Islam dans un espace englobant mais non structuré, un « méta-monde ».

Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (1)

L’Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, ne se présente pas comme un livre d’histoire globale. L’introduction, de ce point de vue, est très efficace car ouverte à toutes les lectures. « Il n’existe pas encore aujourd’hui d’histoire mondiale de la France. Le livre qu’on va lire n’en tient pas lieu : il en forme, tout au plus, les prémices ou la promesse. […] Voici pourquoi on lira ici une histoire mondiale de la France et non pas une histoire de la France mondiale. […] Plutôt que de la dire mondiale, on pourrait se contenter d’affirmer qu’elle est une histoire longue de la France. » À chacun des lecteurs d’apprécier.

Plus sérieusement, ce flou artistique autour de la définition de « mondial » pose un problème de fond. Avec la mondialisation globale que nous connaissons, le monde, que certains géographes prennent le soin d’écrire le Monde, est communément identifié avec l’espace global, ou planétaire. Il n’en a pas toujours ainsi, loin de là. Comme l’écrivait Montaigne, au 16e siècle, « notre monde vient d’en trouve un autre ». L’espace global a pu contenir plusieurs mondes distincts et distants. Ce manque de réflexion sur la notion de « monde » est peut-être ce qu’il y a de plus étonnant dans l’historiographie contemporaine. Comme si la notion semblait nouvelle alors que c’est un terme employé depuis le 18e siècle pour caractériser des ensembles géohistoriques divers, et parfaitement banal. Trop peut-être.

Qu’en est-il en effet du « monde grec », du « monde romain », du « monde chinois », du « monde arabe », du « monde malais », du « monde méditerranéen », du « monde atlantique »… ? Toutes ces locutions nous sont familières et pourtant, jamais à ma connaissance, le terme de « monde » n’a été conceptualisé, contrairement à celui de « civilisation » par exemple, qu’on pourrait facilement lui substituer pour parler de la « civilisation grecque », de la « civilisation romaine », etc., sans pour autant qu’on puisse considérer les deux termes comme synonymiques. Ouvrir un ouvrage d’histoire sur un monde quelconque, c’est généralement aborder cette histoire par un tableau géographique décrivant le territoire préposé de la civilisation en question. On pourrait ainsi proposer une définition implicite de monde comme « espace civilisationnel ». Pourtant, il y aurait matière à réflexion sur le processus même de constitution d’un monde, autrement dit sur la mondialisation comme mise en monde. Yann Potin peut se gausser des « publicistes » qui parlent de « mondialisation », mais un temps de réflexion commune sur le champ lexical et conceptuel du « mondial » n’aurait peut-être pas été inutile.

Cette Histoire mondiale de la France n’apporte pas donc que des bribes de réponse à la question des mises en monde successives de cet espace devenu tardivement la France. Il s’agit plutôt, au fil des dates, de plusieurs séances de hula hoop avec un cerceau-mondes virevoltant autour d’une France fixée une fois pour toute depuis la nuit des temps, mais se déhanchant au gré des lieux. C’est du moins ce que j’en ai compris et ce que j’ai voulu traduire en une série de cartes. Celles-ci sont assez sommaires, sans doute critiquables ; elles schématisent des mondes sans prétendre les délimiter avec précision : le recours à des ellipses simplifie trop, laissant de côté certains espaces, incluant d’autres qui ne sont pas concernés. Chaque carte est accompagnée d’un bref commentaire ; là encore, il s’agit d’abord de poser des questions.

Je ne ferai probablement pas un traitement exhaustif des 146 chapitres, mais voici une première série de remarques sur le premier chapitre : « Aux prémices d’un bout du monde ».


34 000 av. J.-C. – Inventer le monde dans les entrailles de la Terre

« Il [ce garçon, fictif] nous parle de la construction d’un nouveau monde, ce monde qu’il a, lui, pu croire de toute éternité, à coups de pinceau ou plutôt de fusain. Ce monde est celui de l’homme de Cro-Magnon. » / « Entre 60 000 et 40 000 avant le présent, Sapiens se répand en effet sur le monde, au-delà de ses frontières d’alors, à l’image de l’Australie comme, peut-être, déjà, selon certains modèles, des Amériques. » / « Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Une société humaine trouve-t-elle d’abord son explication dans une forme de “rationalité biologico-économique” […], ou puise-t-elle son essence dans des idéaux réagissant les rapports de sexe, de génération, de pouvoir, etc. ? » En quelques phrases, François Bon a tenté de justifier la dimension mondiale de cette histoire, au risque de perdre le lecteur dans la polysémie de « monde », entre l’espace planétaire, l’espace de diffusion d’une espèce animale (l’Homo Sapiens), l’espace d’une société identifiée par une culture (les Aurignaciens).

  • Peut-on parler d’un « monde des hommes modernes » ? De toute évidence, non. L’expansion des hommes et le peuplement progressif des différents espaces du globe se sont accompagné d’une distanciation et d’une déconnexion, plus ou moins forte, des différentes communautés humaines. On peut parler de l’écoumène, c’est-à-dire de l’espace peuplé par les hommes, mais pas véritablement d’un monde, qui impliquerait un minimum de cohésion.
  • Peut-on parler d’un « monde aurignacien » ? L’expression a pu être employée. Elle renvoie à une unité culturelle identifiée par ses industries osseuse et lithique. On en trouve les traces sur un espace assez vaste, entre le Moyen-Orient et l’Europe occidentale, et pendant une période plurimillénaire, entre 43 000 BP et 28 000 BP.

 


23 000 av. J.-C. – L’homme se donne un visage de femme

Inversement, dans ce chapitre, François Bon ne parle plus de monde. Il évoque seulement une « tradition “culturelle” attestée à travers toute l’Europe », celle des Gravettiens.

  • Peut-on parler d’un « monde gravettien » ? L’expression a pu être employée, à l’occasion, mais pas plus que celle d’un « monde aurignacien », elle n’a donné lieu à une quelconque conceptualisation.

 


12 000 av. J.-C. – Le climat détraqué et l’art régénéré

Pour Boris Valentin, c’est la fin de « plus de deux cents siècles d’une véritable civilisation du renne ». Cette « phase historique », qui est aussi un « vaste courant culturel », est celle des Aziliens.

  • Peut-on parler d’un « monde azilien » ? L’expression ne semble pas attestée. L’Azilien est un faciès culturel épi-paléolithique, à l’extension relativement restreinte, dans l’espace comme dans le temps.

 


5 800 av. J.-C. – Dans la multitude orientale des champs de blé

La France fut alors atteinte par un « courant de néolithisation ». Jean-Paul Demoule se réfère à un modèle diffusionniste classique et il n’est ici nullement question de « monde » ou de « mondialisation ».

  • Peut-on parler d’un « monde rubané » ? L’expression est employée, elle renvoie à une unité culturelle d’abord identifiée par un décor céramique que les archéologues voient se diffuser d’est en ouest à travers l’Europe.
  • Peut-on parler d’un « monde cardial » ? L’expression a pu être utilisée, mais comme pour les cultures précédentes, l’usage est généralement d’en parler sous la forme d’un substantif, avec majuscule : le Cardial, le Rubané, l’Azilien, le Gravettien, l’Aurignacien, etc.

 


4 600 av. J.-C. – Pierres levées et haches de jade à l’occident du monde

« Il semble bien que Carnac ait été, un temps, le centre du monde… » – d’un monde, ou deux. « Loin d’être l’apanage d’une civilisation atlantique, le mégalithisme de Carnac signale le centre aveugle d’un monde spirituel et politique inaccessible dont le jade est la matière la plus précieuse. » Selon Grégor Marchand, il y aurait ainsi deux mondes : celui, atlantique, des mégalithes et celui, européen, du jade.

  • Peut-on parler d’un « monde atlantique » ? L’expression semble utilisée de façon assez floue pour désigner une culture particulière de l’Ouest français.
  • Peut-on parler d’un « monde de l’Europe du jade » ? L’expression elle-même n’est pas soutenable. En revanche, l’idée s’appuie sur l’identification de réseaux d’échanges qui semblent avoir structuré un espace et lui avoir donné une certaine unité.

 


600 av. J.-C. – La Grèce avec ou sans la Gaule

Marseille aurait longtemps été une cité relativement isolée de son arrière-pays celte. Vincent Azoulay remet ce port dans le contexte des réseaux marchands de la Méditerranée, en l’occurrence celui des Phocéens, « un puissant réseau ionien, en concurrence avec les circuits étrusques et phénico-carthaginois présents depuis longtemps dans la zone ».

  • Peut-on parler d’un « monde ionien » ou d’un « monde grec » ? Les deux expressions sont utilisées, le « monde ionien » constituant une partie du « monde grec ». L’intérêt ici est de s’interroger sur la situation d’une agglomération en bordure de ce monde grec, à l’interface avec un monde celte. Les Phocéens de Marseille étaient-ils « au bord du monde » ?

 


500 av. J.-C. – Le dernier des Celtes

L’analyse de Laurent Olivier à propos de la tombe de Vix illustre parfaitement mon commentaire liminaire. Lorsqu’il écrit que cette découverte apportait des informations sur « l’histoire des relations du monde celtique avec les civilisations méditerranéennes classiques », on perçoit que les notions de « monde » et de « civilisation » sont perçues par l’auteur comme quasiment interchangeables. Ce que confirme une phrase plus loin : « de manière révélatrice, ces deux séries d’objets renvoient à des mondes différents ».

  • Peut-on parler d’un « monde celte » ? L’expression est largement usitée. Pourtant, le monde celte est sans doute le grand absent de cette première partie. La définition des Celtes, comme ensemble civilisationnel, aurait mérité une mise au point.
  • Peut-on parler de « monde(s) méditerranéen(s) » ? d’un « monde gréco-étrusque » ? La notion est assez floue.

 


52 av. J.-C. – Alésia ou le sens de la défaite

Yann Potin ne parle pas de « monde romain », même s’il suggère la possibilité de considérer que la romanisation, c’est-à-dire l’intégration progressive, pluriséculaire, des Gaules dans le territoire romain, comme une mondialisation.

  • Peut-on parler d’un « monde romain » ? L’expression est ancrée dans l’usage. La mondialisation romaine constitue désormais un champ historiographique reconnu, et qui mériterait peut-être davantage d’attention en France.

Une histoire atlantique par le bas, ou une histoire mondiale tout court ? L’hydre aux mille têtes de Marcus Rediker et Peter Linebaugh

Sébastien Lecompte-Ducharme

Étudiant au doctorat en histoire, Université du Québec à Montréal

À propos de :

Marcus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2000, trad. fr. Christophe Jaquet et Hélène Quiniou, Amsterdam Éditions, 2008.

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Histoire atlantique et histoire globale, même combat ? Dans L’Hydre aux mille têtes, Marcus Rediker et Peter Linebaugh décrivent l’émergence du capitalisme à l’échelle atlantique, et sont amenés à ouvrir la porte de l’histoire mondiale. Dans cet ouvrage, ils veulent en effet montrer que les marins, les esclaves et les commoners (synthétisés par l’expression « équipage bigarré », motley crew), par leur résistance et par leur mobilité atlantique forcée, développent un projet social égalitaire et libertaire. Néanmoins, ils participent pleinement, mais malgré eux, à l’émergence du capitalisme entre le 17e et le 19e siècles (pp. 17 et 28). Surtout, ils mettent en place leurs propres réseaux atlantiques, à l’intérieur des réseaux capitalistes ultramarins. Les auteurs défendent également l’idée que la répression des mouvements libertaires et égalitaires naît de la peur de ces mêmes mouvements par l’élite (pp. 16-17). Enfin, ce qui donne une dimension résolument atlantique à l’ouvrage, outre la circulation des idées et des personnes, est la thèse du travail et des solidarités multiethniques et multiraciales.

L’Hydre aux mille têtes a d’abord paru en 2000 chez Beacon Press, un éditeur d’essais membre de l’Association of American University Presses et lié à l’unitarisme universel, un groupe spirituel syncrétique de tendance progressiste. Ce parcours illustre bien les aspects académiques et militants de L’Hydre aux mille têtes, qui a par ailleurs reçu le Labor History Book Prize, pour le meilleur livre en histoire du travail publié en l’an 2000. L’ouvrage a été traduit en espagnol, en allemand, en portugais, en coréen et en français (1). Linebaugh (2) et Rediker (3) sont tous deux des historiens états-uniens, marxistes et militants. Proches de la New Left, ils partagent leur écriture entre revues universitaires et périodiques activistes.

Les deux historiens ont également des bagages différents, mais complémentaires. Rediker, auteur de quelques livres, tous traduits en plusieurs langues, est l’artisan d’un documentaire sur la révolte servile du navire Amistad survenue en 1839. Surtout, ses intérêts de recherche tournent autour de l’époque coloniale états-unienne, du monde atlantique et de l’esclavage. Linebaugh, quant à lui, se spécialise en histoire britannique. Fait digne de mention, il a déjà enseigné à une clientèle carcérale. Posons l’hypothèse que cette expérience, manifestement liée à ses convictions sociales, a pu influencer sa perception de l’équipage bigarré. Soulignons enfin que la thèse de doctorat de Linebaugh a été dirigée par Edward P. Thompson à la Warwick University. La filiation intellectuelle est par ailleurs nettement apparente dans l’ouvrage à l’étude.

En effet, l’histoire par le bas, dont Thompson est l’un des auteurs marquants (4), se situe également dans une approche plus socioculturelle des classes laborieuses, comme elle l’était dans The Making of the English Working Class (5). Rediker et Linebaugh s’insurgent d’ailleurs de l’oubli de cette histoire du bas dans l’histoire du monde atlantique. Ils affirment que son aspect multiethnique a été occulté par la répression des mouvements populaires et par la primauté de l’histoire de l’État-nation (p. 17). Plus précisément, ils militent contre la perception des révoltes atlantiques comme phénomènes isolés (p. 291). Plus largement, ils veulent rendre compte d’un univers, multiethnique, maritime et fait de résistance et de solidarité. En ce sens, une seconde source d’inspiration est sans nul doute C.L.R. James, lui aussi marxiste et ouvert à une perspective atlantique (6). Il faut enfin souligner le renouveau, et la popularité, des études atlantiques depuis les années 1970 et surtout 1990 (7).

Le contexte de la fin du 20e siècle est certainement riche en pistes pour comprendre l’étude offerte par Rediker et Linebaugh. En cette ère post-Guerre froide, l’élite pilote plusieurs processus socioéconomiques et politiques : construction de nouveaux nationalismes en Europe de l’Est et Union européenne, dans lesquels les peuples ont peu de place. Dans la même veine, les auteurs peuvent avoir été influencés par les guerres « fratricides », notamment au sein de l’ex-Yougoslavie. En effet, la violence et le mépris à l’intérieur des classes laborieuses sont pour Rediker et Linebaugh un produit de l’élite capitaliste destiné à asseoir son pouvoir (pp. 423 426). Plus important est le statut hégémonique du capitalisme avec la chute de l’URSS. Contrairement à l’équipage bigarré de l’époque moderne qui pouvait trouver refuge ailleurs, les critiques du système au tournant du 20e siècle n’ont plus de territoire libre. Ce phénomène est certainement à lire en parallèle avec l’émergence de l’altermondialisme, critique d’une nouvelle vague de mondialisation. Ainsi, les auteurs terminent l’ouvrage sur cette réflexion contemporaine : « Pourtant les vagabonds de la planète n’oublient pas, et ils se tiennent toujours prêts, d’Afrique aux Caraïbes et à Seattle, pour organiser la résistance à l’esclavage et restaurer les communs » (p. 520). Assurément, Rediker et Linebaugh voient dans les mouvements de protestation anti-impériaux et anticapitalistes contemporains les héritiers de l’équipage bigarré. Voilà un bel exemple de dialogue entre le présent et le passé.

La démonstration des auteurs, on l’a vu, est construite autour du point de vue populaire. Comment alors donner la parole à des paysans, des marins et des esclaves, qui peut-on croire, sont pour beaucoup analphabètes ? Cette question soulève une critique importante : il n’y a ni chapitre ni section approfondissant les postures historiographiques, méthodologiques et théoriques des auteurs. Si David Armitage, lui aussi spécialiste des révoltes atlantiques, critique l’utilisation de sources provenant de l’élite (8), le problème réside davantage dans l’absence d’analyse de ces documents. En effet, dans la perspective d’une histoire des gens sans histoire, on ne peut pas honnêtement juger négativement le peu de sources provenant de groupes qui n’ont pu s’exprimer. Néanmoins, Rediker et Linebaugh se sont surtout concentrés sur des sources publiées, notamment des récits de voyage rédigés par l’élite. Les sources manuscrites, qui pourraient éventuellement être issues de l’équipage bigarré (correspondance, journaux de bord), si elles existent, sont-elles riches en information ? Disent-elles la même chose que les documents publiés ? Le chapitre sur l’abolitionniste Robert Wedderburn, notamment basé sur sa correspondance, semble répondre par l’affirmative, mais cela n’est pas si clair pour le reste de l’ouvrage. De plus, la plupart des textes publiés à partir du 17e siècle ont été réédités au cours du 20e siècle. Ce choix témoigne d’une volonté d’aller vers des documents plus accessibles, mais donne l’impression que les deux auteurs ont cherché des témoignages qui concordaient bien avec leurs thèses. Armitage n’a pas tort sur ce point (9).

Les textes d’époque ne constituent toutefois pas la principale source d’information. En effet, les études, essentiellement publiées entre les années 1950 et 1990 inclusivement, sont largement sollicitées. Elles servent à la fois à situer l’histoire du bas et l’histoire du monde atlantique, à contextualiser ou à brosser un portrait des événements. Même si les auteurs ne se positionnent pas dans cette historiographie, elle est relativement bien développée à propos de l’histoire de l’équipage bigarré. À cet égard, la critique des « oublis » mentionnée plus tôt semble adressée aux historiens de l’État-nation (p. 17). Ainsi, il faudrait voir L’Hydre aux mille têtes comme une synthèse articulée autour d’arguments revendicateurs.

Sur une note plus théorique et épistémologique, les auteurs pourraient bien s’intégrer au courant de l’histoire mondiale. En effet, la perspective atlantique sert bien une histoire des connexions et des réseaux, capitalistes ou libertaires. Ainsi, l’histoire par « en bas » apporte un élément original à l’histoire mondiale où l’agentivité prend généralement une place nettement moindre. L’analyse se situe aussi entre la prise en compte des grandes vagues, c’est-à-dire la montée du capitalisme, et les détails d’individus de l’équipage bigarré. De même, si la trame chronologique suit essentiellement les moments-clés de l’histoire traditionnelle par le haut (révolution anglaise, colonisation, révolution américaine, abolitionnisme), la perspective demeure celle du bas, notamment par la relation des événements liés à la contestation populaire. Par exemple, on étudie les mouvements de l’équipage bigarré en 1647 plutôt que la mise en place de la République anglaise en 1649. Dans la même veine, les « grands » personnages historiques, de Shakespeare à Thomas Paine, ne sont pas occultés, mais deviennent des figures du capitalisme et de la répression et des personnages secondaires du récit (10). Cela n’empêche pourtant pas Armitage de critiquer l’absence de l’élite, « menacingly nameless and faceless » selon lui. La place des femmes constitue un avantage de l’histoire du bas et les deux historiens ne les négligent pas : elles participent activement aux révoltes, tant en geste qu’en idées, et elles ont une identité propre, quoiqu’elles sont souvent les épouses d’autres révoltés ou des servantes. Enfin, l’analyse par le bas est, tout comme le maître Thompson, teintée du marxisme des auteurs (pp. 36-37). Ainsi, la montée du capitalisme est considérée sous l’angle de l’expropriation (p. 29). Cela conduit également Linebaugh et Rediker à voir le projet libertaire et égalitaire de l’équipage bigarré comme une lutte de classe plutôt qu’un combat pour le maintien de leur mode de vie. En outre, l’équipage bigarré est présenté comme étant en quelque sorte précurseur du communisme : « La rencontre de Winstanley et de Blackhouse aida le premier à formuler une réponse nouvelle et différente à la crise : il prôna la mise en commun des terres et des biens et devint un théoricien des communs » (pp. 211-212).

Construit autour des révoltes et des projets égalitaires et libertaires des commoners, des marins et des esclaves, l’ouvrage suit une trame chronologique qui part de la colonisation de la Virginie au début du 17e siècle jusqu’au mouvement abolitionniste britannique au 19e siècle. Commençant sur les côtes américaines, le récit s’attarde ensuite sur les mouvements anglais, tout en analysant les univers ultramarins que constituent l’esclavage et le travail maritime. Le monde atlantique est ainsi cerné.

Le chapitre 5, intitulé « L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’État maritime » tient un rôle charnière. D’abord, le territoire abordé, l’océan, est résolument atlantique et donc propice à une histoire mondiale. Ensuite, il permet le passage à l’étude de la côte américaine de l’Atlantique, tant chez les esclaves des Caraïbes que chez les colons du continent. Ce mouvement aboutit à la Révolution américaine, d’abord menée par le bas et vue comme lançant les révolutions atlantiques. Enfin, retour dans l’Angleterre du 19e siècle où on constate la victoire des partisans de l’abolition de la traite des esclaves, quoique sous une forme plus capitaliste, et la fin de la solidarité multiethnique qui a caractérisé l’équipage bigarré.

Si le livre suit une trame assez linéaire, quoiqu’avec des bonds dans le temps, la structure interne des chapitres permet des allées et venues dans le passé. Rediker et Linebaugh commencent généralement en évoquant une histoire individuelle, puis présentent la trame événementielle liée à un moment précis et le projet égalitaire et libertaire défendu par les protagonistes de l’équipage bigarré. Le contexte historique est parfois assez précis, alors qu’à d’autres moments, il semble plus général, comme pour les enclosures. Cela est peut-être la trace d’une volonté de s’adresser à un public moins académique. La répression est souvent abordée dès le début du chapitre, ce qui permet d’amoindrir la teinte romantique de l’ouvrage. Néanmoins, cela conduit à voir l’échec des projets du bas comme étant inéluctable. Voilà certainement un effet de la posture marxiste des auteurs, mais aussi des sources provenant de l’élite. Est-ce à ce point une défaite complète des idées égalitaires et libertaires du « peuple », malgré leur survie ? La forme moins linéaire des chapitres permet également d’insister sur la dimension transatlantique de l’équipage bigarré. En effet, on mentionne occasionnellement l’inspiration directe ou symbolique d’un personnage abordé dans un chapitre précédent pour l’événement analysé. Sinon, il est souvent question de l’héritage des révoltes et des idées qui ont habité les acteurs historiques. Cela est évoqué par exemple pour la Révolution américaine (pp. 354-355).

Par ailleurs, certains chapitres sont résolument atlantiques (chapitres 5 et 8), alors que d’autres se concentrent davantage sur un pôle (chapitres 2 et 4). Cela étant dit, les contours de l’Atlantique proposés sont essentiellement britanniques. Si ce choix est méthodologiquement et historiquement défendable, il n’est aucunement justifié. Il s’agit peut-être de rendre compte de la multiethnicité atlantique par le bas. Ce faisant, il est moins question des rencontres entre empires coloniaux et, en filigrane, d’État-nations. Cela dénote une attitude plus critique avec l’histoire des États-nations. Paradoxalement, l’étude reste toutefois centrée sur un seul État-empire. Dans ce contexte, il aurait été fort à propos de voir si des Espagnols, des Français ou des Portugais faisaient aussi, en quelque sorte, partie de cet équipage bigarré « anglais » ou encore s’ils avaient le « leur ». Plus simplement, la facette britannique demeure la spécialité des auteurs, en plus d’être au cœur de l’historiographie du monde atlantique (11). Enfin, soulignons les références occasionnelles à la métaphore de l’hydre dans les discours de l’élite, puis du peuple au 19e siècle. Cet usage permet de rappeler élégamment une partie de la thèse des auteurs, soit la peur qu’ont les élites capitalistes des mouvements égalitaires et libertaires.

L’autre versant de cette thèse est que les paysans, les marins et les esclaves ont développé dans la sphère atlantique une alternative libertaire et égalitaire au capitalisme. Selon Rediker et Linebaugh, la résistance de l’équipage bigarré n’est pas utopique, mais basée sur leur expérience (pp. 166 et 434). Le protestantisme, particulièrement l’anabaptisme, serait un terreau idéologique fertile pour fomenter la contestation populaire (les empires catholiques seraient-ils exclus de facto de cet atlantique révolutionnaire ?). En outre, la survie des idées libertaires et égalitaires au sein du peuple, malgré la répression et la montée du capitalisme qui suit ces échecs du bas, s’explique par le mouvement des idées le long des côtes atlantiques (pp. 180, 256, 259 et 520).

Cette idée est intéressante, mais constitue une limite à la prise en compte de l’agentivité. En effet, selon cette perspective, c’est le capitalisme atlantique qui permet au mouvement contestataire de se déplacer et non la volonté de l’équipage bigarré. Une dernière conclusion, qui apparaît plus clairement à mesure que le récit avance, porte sur les conséquences des échecs d’un mouvement populaire multiethnique : le racisme et le nationalisme (pp. 150, 310-311, 423). En effet, selon les deux historiens, l’avènement du nationalisme, né du capitalisme, met fin à l’universalisme promu par l’équipage bigarré et surtout, la rupture de la solidarité de classe à l’échelle mondiale (pp. 426 et 490). En ce sens, Linebaugh et Rediker semblent postuler implicitement qu’il existe deux formes de contrôle des idées subversives : la répression violente, largement abordée, mais aussi la recomposition sociale, qui a presque sonné le cas aux idées de l’équipage bigarré (aurait-elle survécu sous le slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?). Cette idée très stimulante mérite certainement un approfondissement ultérieur.

Comme l’affirme David Armitage, Rediker et Linebaugh se portent à la défense de l’équipage bigarré (12), notamment en montrant que la résistance au projet capitaliste est la norme (pp. 56-58). Armitage est-il trop dur envers les auteurs ? Il serait peut-être plus juste et nuancé d’affirmer qu’il y a une alternance de moments d’effervescence et d’apaisement. Les deux historiens nient également toute forme de hiérarchie ou de « proto - » classes sociales, par exemple chez les Amérindiens (p. 58), qui sont étonnamment peu présents dans l’ouvrage. Dans la même optique, le traitement de la piraterie comme société égalitaire et démocratique est peu appuyé par des sources. L’idée est intéressante, mais peu convaincante. De plus, le cadre d’analyse marxiste semble mener les auteurs à voir où le communisme aurait pu naître, bien avant le 19e siècle. Cela dit, comme Marx, l’Angleterre demeure le point névralgique de ce projet alternatif. Cela explique aussi le choix d’analyser l’Atlantique britannique, ce que Armitage souligne sans toutefois commenter (13). La décision d’aborder seulement la facette anglaise de l’Atlantique révolutionnaire donne finalement l’impression d’un univers plus maritime que réellement atlantique. Si les révolutions haïtiennes et françaises sont mentionnées, qu’en est-il des possibles inspirations en provenance des autres empires coloniaux ? Ne se révoltent-ils pas ?

En ce sens, Rediker et Linebaugh se situent dans une histoire partiellement globale : une histoire des connexions dans un cadre supranational, mais centré sur un seul État-empire. Il s’agit peut-être là d’un problème d’accès aux sources d’autres langues pour des historiens qui ne sont peut-être pas polyglottes, un frein majeur à l’histoire mondiale. De plus, soulignons que le versant africain de l’Atlantique occupe la part congrue : les esclaves sont bien présents, mais leur continent d’origine l’est beaucoup moins. Néanmoins, la maîtrise de plusieurs historiographies et de l’histoire de nombreux territoires constitue une limite importante à l’histoire mondiale (14).

En définitive, l’histoire atlantique et l’histoire mondiale s’écrivent de multiples façons. Malgré certaines lacunes, L’Hydre aux mille têtes fait certainement partie de ces mouvements historiographiques, même si Rediker et Linebaugh ne se revendiquent pas du second.

 

Notes

(1) Beacon Press. History and Mission ; Unitarian Universalist Association.

(2) Peter Linebaugh, Departement of History ; PM Press, Peter Linebaugh.

(3) Marcus Rediker: Historian, Writer, Teacher, Activist (9 mars 2016).

(4) Christian Delacroix, « Acteur », in Christian Delacroix et al., Historiographies II. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 657.

(5) Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988, 791 p. ; Stéphane Van Damme, « Cultural Studies » dans Christian Delacroix et al., Historiographies I. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, pp. 92-93 ; David Armitage, « The Red Atlantic », Reviews in American History, vol. 29, n° 4, 2001, p. 480.

(6) CLR James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, 402 p.

(7) Allison Games, « Atlantic History; Definitions, Challenges, and Opportunities », American Historical Review, vol. 111, n° 3, 2006, p. 744; Cécile Vidal, « Pour une histoire globale du monde atlantique ou des histoires connectées dans et au-delà du monde atlantique ? », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 2, 2012, p. 392.

(8) Armitage, op. cit., p. 482.

(9) Armitage souligne aussi cette idée, quoique dans un contexte plus large, ibid., p. 483.

(10) Ibid., p. 482.

(11) Games, op. cit., p. 744.

(12) Armitage, op. cit., p. 482.

(13) Armitage soulève également cette idée, ibid., p. 480.

(14) Games, op. cit., p. 751.