Archive pour la catégorie ‘Livres’

Promenades dans les siècles d’or africains

Jeudi 14 février 2013

À propos de :

François-Xavier Fauvelle-Aymard [2013], Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain, Alma Éd.

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Il scintille en couverture, fragile bibelot de métal précieux. Le rhinocéros d’or a été découvert à Mapungubwe, au nord-est de l’Afrique du Sud, en 1932. C’est l’un des sites d’Afrique où l’on trouve trace du grand commerce dans lequel baignèrent les côtes orientales et le nord sahélien, du 8e au 15e siècle. Durant le Moyen Âge européen, l’Afrique connut en effet un âge d’or. S’épanouirent de brillantes civilisations, dont il ne reste aujourd’hui que des traces fugaces : des mentions dans les écrits des marchands de l’époque, des puits de mines, des ruines qui, pour être ponctuellement classées, comme Mapungubwe, sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, souffrent fréquemment d’un manque de suivi dans les fouilles.

Le rhinocéros d’or, ainsi, est peut-être le témoin d’un commerce sur très longue distance. À Mapungubwe comme ailleurs ont été découverts des artefacts attestant d’échanges avec l’intérieur des terres africaines (or et ivoire), le monde musulman (céramiques persanes), l’océan Indien (cauris, coquillages servant de monnaie), l’Inde (perles de verre) et même la Chine (porcelaines). Et l’animal possède une particularité. Il est unicorne, comme les rhinocéros que l’on trouve en Asie, et non bicorne, comme les espèces africaines. Comme il a été élaboré à partir d’une âme en bois sur laquelle on a martelé des feuilles d’or, de ce précieux métal que l’on extrayait du Zimbabwe, les hypothèses sont ouvertes : le support de bois a peut-être été fabriqué en Inde et enrichi sur place ; ou sa corne unique ne serait que détail symbolique… À l’instar de nombreux objets déterrés en Afrique, les conditions de la découverte du rhinocéros d’or, sans relevé stratigraphique ni recueil des éléments contextuels, excluent que l’on approfondisse son histoire.

Ce rhinocéros est emblématique de l’histoire précoloniale de l’Afrique : il fait partie de ces quelques traces fragmentaires, éblouissantes, que l’on peine à contextualiser tant sont épaisses les obscurités alentour. Une histoire que François-Xavier Fauvelle-Aymar explore, au fil de 34 essais, tous articulés autour d’un document commenté. Les sources écrites, ou cartographiques, sont arabes, ou juives, pour l’essentiel, plus tardivement européennes. Elles se focalisent bien évidemment sur le commerce, s’efforcent obstinément de deviner ce qu’il y a au-delà : d’où vient cet or, au-delà des sables et des montagnes, auquel s’alimente le commerce mondial, et dont les intermédiaires noirs et touaregs dissimulent l’origine pour conserver leur précieux rôle d’interface commerciale ? La propagation des religions balise les axes de l’échange. Ainsi l’« adhésion nouvelle du roi du Ghana à la foi musulmane (…) est une caution pour les marchands (arabes), la garantie de l’application, dans ces contrées lointaines, d’un droit commercial reconnu comme équitable ». Les confusions, telle celle de Marco Polo qui croit que Mogadiscio et Madagascar sont un seul et même lieu, brouillent parfois les pistes que l’archéologie peine à compléter. Les légendes, comme celle qui postule que l’or pousse à la manière des carottes, brouillent en sus les témoignages.

Les historiettes, par ce qu’elles montrent, sont captivantes : il y est question d’une très hypothétique expédition maritime envoyée en Amérique par un roi malien du début du 14e siècle, de l’inflation attestée que provoqua au Caire son successeur alors qu’il prodiguait généreusement son or à tous ceux qu’il rencontrait lors de son pèlerinage à La Mecque. On y voit circuler, au milieu du 10e siècle, en Mauritanie, un chèque (ou plutôt une lettre de change) du montant astronomique de 42 000 dinars – témoignant de l’importance des richesses négociées alors aux confins du Sahara. Le sel achète l’or, qui se négociera en tissus ou en esclaves. On voit les naïfs se faire plumer, les imprudents s’égarer dans le désert, ne laissant pour seule trace qu’une cargaison d’une tonne de laiton retrouvée par les guides de Théodore Monod un petit millénaire plus tard – et depuis reperdue. Et surtout, on devine dans les ombres épaisses laissées par ces documents fragmentaires des royaumes prospères, aux politiques complexes. En Abyssinie, la diplomatie permet à des entités chrétiennes et musulmanes de cohabiter en gérant leurs hostilités, voire en s’arrangeant avec leur conscience : les deux sociétés réprouvent la castration, mais les esclaves eunuques sont de grande valeur commerciale… Qu’importe, on ferme les yeux de part et d’autre sur ce qui se passe.

D’un continent que certains se plaisent à imaginer sans passé, héritiers de ces colons blancs qui s’acharnaient à attribuer au roi Salomon les mines qu’ils découvraient abandonnées, ou à penser que ce port en ruine se devait d’être phénicien ou égyptien, bref se refusaient à envisager que les indigènes aient jamais produit quoi que ce soit d’historique, ce livre présente une tout autre image : celle d’une Afrique glorieuse et quelque peu interlope, dont les civilisations ont longtemps prospéré, tissant de fragiles ramifications jusqu’en Chine. Avant de succomber à la saignée démographique massive que lui infligèrent les traites négrières, et d’entrer dans les ténèbres le temps d’une parenthèse de quelques siècles. Une Afrique en émergence, qui a besoin de reconstituer une histoire rompant avec la vulgate de sociétés trop souvent représentées comme pétrifiées dans les traditions.

Article également publié ce mois-ci dans Sciences Humaines, n° 246, mars 2013.

Aux origines de la dette

Lundi 20 août 2012

À propos de :

GRAEBER David [2011], Debt:. The first 5000 Years, Melville House.

C’était au milieu des années 2000. Invité à une conférence qui se tenait dans un monastère londonien, l’anthropologue américain David Graeber conversait avec une avocate engagée en faveur de causes humanitaires. Au fil de la discussion, ils en étaient venus à parler de la dette du tiers-monde. L’anthropologue, militant altermondialiste de longue date, rappelait les effets désastreux que les exigences des créanciers internationaux avaient pu avoir sur les économies du Sud. Son interlocutrice finit par lui demander : « Mais, chacun doit rembourser ses dettes, non ? » Graeber resta un peu interdit.

Rembourser la dette à tout prix ? Même si pour cela on doit dépenser de la sueur et des larmes, payer de son corps ou celui de ses concitoyens ? Comment une obligation morale aussi impérieuse avait-elle pu devenir une évidence pour une avocate sensible à des causes humanitaires ? Ces questions ont incité Graeber à entreprendre une enquête pour le moins ambitieuse. Retracer l’histoire de cinq mille ans de dette et de discours moraux entourant cette pratique immémoriale.

La dette est souvent vue comme une perversion. On l’associe aux comportements dispendieux et pour tout dire immoraux de débiteurs, individus ou États, qui n’ont pas su gérer leurs comptes en « bons pères de famille ». Son essor est régulièrement interprété comme le résultat d’un dévoiement des économies « réelles » : celles-ci auraient cédé au mirage du crédit, cette monnaie virtuelle qui gonfle immodérément pendant les booms. Graeber prend résolument à contre-pied ces représentations. À ses yeux, la dette est à l’origine des civilisations. Plus encore, les grandes religions et leurs principes moraux se comprennent en bonne part comme une réaction aux conséquences de la dette et à la violence qu’elle exerce sur les corps.

Une longue histoire

La dette n’est pas une création récente. En Mésopotamie, 3500 ans avant notre ère, soit mille ans avant les premières frappes de monnaies, les Sumériens possédaient un système de comptabilité administrative dont les bureaucrates se servaient pour recenser les dettes, les prêts et les amendes dont devaient s’acquitter les habitants. L’unité de compte de ce système était une barre d’argent. Pourtant le métal ne servait pas à effectuer des règlements. Ceux-ci pouvaient être acquittés au moyen de toute marchandise dont les habitants pouvaient disposer. Les barres d’argent ne circulaient pas dans l’économie, et servaient encore moins à effectuer des échanges, lesquels reposaient déjà sur le crédit.

La dette est également consubstantielle aux « monnaies primitives ». Ces monnaies, celles de peuples sans État ni commerce, ont essentiellement une fonction sociale, comme réparer une perte humaine ou arranger un mariage. Chez les Tivs, une population de l’actuel Nigeria, lorsqu’un homme entendait se marier, il remettait au père de la femme convoitée une quantité importante de barres de cuivre et de zinc. Doit-on comprendre que par ce geste il achetait son épouse ? Non, puisqu’il n’acquérait pas le droit d’en disposer comme il l’entendait, et encore moins de la vendre à autrui. Présenter des barres de métal, des coquillages ou du bétail à la famille d’une fiancée, c’était en fait écrire l’équivalent d’une reconnaissance de dette. Seule une vie humaine pourrait remplacer une autre vie humaine. Autrement dit, par ce geste, la famille du prétendant s’engageait à offrir un jour une femme en mariage à la famille de la fiancée.

Dans certains peuples, comme celui des Leles, vivant au Congo belge, une monnaie similaire, fondée sur des pièces de tissus, finit par muer en un système complexe d’engagements réciproques. En acceptant de marier sa sœur, un homme acquérait un droit sur une femme de la famille du prétendant, droit qu’il pouvait céder à un autre, en échange de la femme qu’il désirait pour lui-même. Les « dettes de vie » circulaient, devenaient une monnaie d’échange dans les relations de parenté. Du coup, il n’était pas rare que des femmes, des enfants et même des hommes deviennent la contrepartie de dettes sociales et passent sous la dépendance du créancier.

Le système des dettes de vie prend cependant un jour sombre lorsqu’il se mêle à la logique du commerce. Au milieu du 18e siècle, des barres de cuivre produites à Birmingham étaient devenues une monnaie d’échange le long de la rivière Cross, de Calabar jusqu’à la terre des Tivs. Introduites par des marchands occidentaux, elles étaient diffusées par des commerçants africains qui avaient adopté un système de gages humains. Lorsqu’un débiteur ne pouvait payer ses dettes, il devait payer le prix en vies humaines, celles de ses enfants, de ses parents laissés en gage. Voire avec sa propre vie. La dette a ainsi écrit un chapitre peu connu de l’histoire des traites négrières.

La morale ou l’honneur ?

Ce lien intime entre la dette, la violence et l’esclavage n’est pas isolé. C’est même une constante dans les premiers âges des économies de marché, affirme Graeber. Dans la Bible, les mots hébreux pour « rédemption » pouvaient aussi désigner le fait de récupérer les gages laissés auprès d’un créancier. Selon le livre de Nehemiah, la perspective la plus funeste pour un débiteur était d’envoyer ses enfants au service d’un créancier, de soumettre ses filles à son bon vouloir. Espérer une rédemption, c’était alors espérer racheter des fautes commises dans le passé, ces fautes prenant la forme concrète de dettes accumulées et d’enfants abandonnés à l’esclavage. Le texte biblique porte la trace des crises de la dette survenues en Mésopotamie environ quatre siècles avant notre ère. Il était alors commun que, en temps de mauvaises récoltes, les paysans s’endettent auprès de riches voisins, finissent par perdre leurs terres et, parfois, se séparent de leur bien le plus cher, leurs propres enfants.

Ces crises de la dette ont laissé de profondes traces dans les discours moraux de l’époque. On trouve trace dans la Bible et ailleurs de nombreux appels à l’effacement des dettes, des condamnations de l’usure, et même du prêt à intérêt. Mais ces discours critiques se sont toujours heurtés, observe Graeber, à la logique de l’honneur. Garder son rang, c’est s’acquitter de ses dettes. Cela explique qu’aux États-Unis, les esclaves rechignaient souvent à critiquer le système esclavagiste, préférant gagner leur salut en rachetant leur liberté.

Dans l’Antiquité mésopotamienne, préserver son honneur, cela voulait dire aussi ne pas se montrer impécunieux, afin de préserver ses filles de l’esclavage et de la prostitution. Le port du voile, la célébration de la virginité des filles seraient aussi, selon Graeber, une réponse à une crise de la dette. Ces pratiques avaient précisément pour raison d’être de manifester, de la part de ceux qui en avaient les moyens, le fait que leurs filles n’étaient pas à vendre.

L’auteur poursuit son récit des cinq mille ans de dette jusqu’à aujourd’hui. Des empires de l’Antiquité, il nous emmène au Moyen Âge, puis aux cinq cents dernières années de mondialisation. Pour cet anthropologue anarchiste, comme il aime à se définir, la dette y apparaît toujours comme un instrument de pouvoir. Celui d’asservir les hommes mais aussi celui de transformer les sociétés. C’est ainsi que l’impôt des conquérants, endettant les conquis, les obligeait à se convertir au commerce. La dette a diffusé l’économie de marché.

Au terme du récit, notre époque apparaît plus clémente. Les débiteurs ne sont plus réduits en esclavage. Pourtant, observe Graeber, les intenses cures d’austérité imposées aux États impécunieux suggèrent que la dette a toujours maille à partir avec la subordination et la violence.

Article publié initialement dans Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 27, « Transmettre », juin/juillet/août 2012.

Le carrefour impérial

Lundi 2 juillet 2012

À propos de :

STANZIANI Alessandro (2012], Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, 15e-19e siècle, Paris, Raisons d’agir.

En 1690, un candide extraterrestre qui aurait visité notre planète aurait-il su quel en serait le destin ? Aurait-il deviné l’ascension à venir de l’Europe ? Évidemment que non, répond Alessandro Stanziani dans le premier chapitre de ce bref ouvrage, un magnifique texte qui condense nombre des interrogations de l’histoire globale.

Évidemment que non, car les grandes puissances en expansion terrestre de l’époque n’étaient pas européennes – si l’on fait abstraction de l’Empire ottoman. Elles se déployaient en Eurasie et avaient nom Empire qing (en Chine), Empire moghol (en Inde) et Empire des tsars (en Russie). Elles étaient capables de projeter des troupes nombreuses sur des milliers de kilomètres. Mais quel était leur secret ? Comment ces empires acheminaient-ils les approvisionnements nécessaires aux campagnes et à la stabilité des conquêtes ? Où puisaient-ils ces ressources ?

Une critique salutaire

À partir de ces questions, Stanziani entreprend une critique salutaire des thèses qui ont précédé la sienne. Car nombre d’entre elles prennent la fin pour le commencement. Se baser sur le postulat que l’Europe va gagner la compétition, c’est prendre l’issue du match pour son déroulé. Ainsi, il est de bon ton, dans l’historiographie nationale chinoise, de dire que la Chine a toujours été unifiée, pays de concorde où prirent place un certain nombre d’inventions fondamentales. Des historiens européens ont retourné ce grand récit de la nation chinoise. Pourquoi la Chine fut-elle dépassée au 19e siècle ? Simplement parce qu’elle aurait toujours été stable, quand les pays européens se déchiraient en guerres incessantes qui les obligeaient à une compétition économique et technologique pour la suprématie… Un simple regard sur l’histoire chinoise suffit à détruire cet argument à double visage, défendant un pays tantôt irénique tantôt figé dans un despotisme éternel et mortifère : la Chine a rarement été unifiée, a connu autant de guerres que l’Europe, et les frontières des différents États qui l’ont composée ont considérablement varié.

C’est donc l’histoire de la construction impériale, de ses fondements sociaux et économiques, de ses dynamiques qu’entend étudier Stanziani en portant un regard large sur le fonctionnement des organisations militaires de ces États. « Ce n’est pas dans le pouvoir du nombre (la population chinoise ou indienne), ni dans l’étendue du territoire (cette dernière étant plutôt le résultat que la cause) et encore moins dans leur caractère “despotique” qu’il faut chercher la force des empires russe, chinois et moghol, leurs différentes évolutions ainsi que le résultat de leur confrontation avec l’Occident. Ainsi, certains éléments sont communs aux trois empires : leur capacité à intégrer des ethnies et des religions différentes, leur aptitude à mobiliser des ressources agricoles et militaires, l’importance du commerce, des organisations bureaucratiques complexes. Les différences sont tout aussi remarquables : les Chinois développent davantage le marché afin d’approvisionner l’armée ; les Russes ont recours aux soldats-colons et procèdent à un centralisation importante de leur administration, tandis que les Moghols misent sur la décentralisation de la fiscalité et de l’armée. »

Dans ces conditions, le comparatisme peut se passer de l’aune européenne, défend l’auteur, et se limiter au triumvirat Russie-Inde-Chine. Du coup, « l’Occident omniprésent […] demeure à l’arrière-plan » et « c’est un monde nouveau qui s’ouvre : la relation entre guerre, économie et dynamique sociale ; la signification même de la frontière. Vues d’Asie et suivant des comparaisons entre steppes d’Asie centrale, Moscovie, Chine et Empire moghol, ces comparaisons n’aboutiront pas aux mêmes réponses qu’en suivant les axes habituels Delhi-Londres, Yangzi-Lancashire ou Paris-Moscou. »

Guerre aux poncifs

Il faut alors faire table rase des poncifs, s’abstenir de penser en termes d’États-nations, de monopole de la violence (un empire pouvait déléguer cette composante de son pouvoir), chercher le capitalisme sous les formes oubliées qu’il a pu prendre ailleurs. Rappeler que ce même capitalisme n’est pas synonyme de droit, que l’urbanisation n’entraîne pas mécaniquement la liberté, que les peuples des steppes n’étaient pas des barbares jouissant d’une économie de pillage mais pouvaient se fédérer dans des entités administratives complexes. Que les religions n’ont jamais dicté l’éthique ou le fonctionnement du marché. Et enfin que ces empires n’ont jamais été monolithiques – la multiplicité des autorités et des juridictions y a toujours été la règle.

Un exemple : les armes à feu n’étaient réellement efficaces que dans des circonstances données. Dire que l’Occident s’est conféré un avantage crucial en les perfectionnant, c’est méconnaître le fait qu’elles ont aussi connu des évolutions ailleurs. Chinois, Indiens, Russes y ont eu recours quand les circonstances l’autorisaient. Mais la guerre dans les steppes se jouait avec la cavalerie, et ce sont les chevaux, plus que les canons, qui étaient l’objet de toutes les attentions en Asie. Autre exemple : le servage, pense-t-on couramment, aurait fourni à l’Empire russe les troupes disciplinées dont il avait besoin. Mais ce sont des soldats-colons, capables de manier les armes comme de cultiver la terre, qui ont procédé aux conquêtes. Et le pouvoir des tsars se négociait constamment avec les autres échelons de la société. Pour se limiter à une dernière illustration, autour du commerce en Asie centrale, l’auteur souligne que les marchands ouzbeks, chinois ou persans n’avaient rien à envier à leurs homologues européens, que ce soit en terme de performances, de foires, d’infrastructures de transports disponibles, de dispositifs d’arbitrage des contentieux, de liberté par rapport aux pouvoirs politiques, d’accès aux crédits ou de techniques comptables.

Passé le premier chapitre, Stanziani consacre un chapitre au cas particulier de chacun des trois empires. Il y expose la multitude des compromis qui ont permis à ces empires de perdurer tout au long de l’époque moderne. Les processus militaires, techniques, économiques, administratifs, etc., connurent en Inde, en Chine comme en Russie nombre d’adaptations différentes, souvent simultanées, adaptées aux contextes locaux. Les tactiques militaires russes étaient différentes dans le Caucase et en Asie centrale. Les Qing géraient différemment la Chine du Sud et celle du Nord ; et pour coloniser les steppes, ils eurent recours, en complément à la mobilisation massive des soldats-paysans, à une solution similaire à l’indenture britannique ou l’engagisme français : l’État – puis ensuite des intermédiaires privés – anticipait les frais de transport et d’habillement des migrants, bénéficiant en échange de cinq ans de leur travail sur place. Et toujours, dans ces empires, il existait une dialectique entre privé et public : les marchands ont très souvent approvisionné les armées ; et les pouvoirs impériaux ont encadré plus ou moins strictement les modalités de ce marché.

En conclusion, Stanziani plaide pour que les historiens cessent de prétendre prédire le futur « dans une relation mécanique avec le passé ». Ce qui permettra accessoirement de réécrire l’histoire du succès de l’Occident qui, pour être indéniable, est « à relativiser dans l’espace comme dans le temps ».

Chronique d’un monde en connexion, 1200-1600

Lundi 30 mai 2011

L’histoire s’accélère à partir du début du 13e siècle. Des zones civilisationnelles jusqu’ici restées largement autonomes entrent en interaction, produisant une ébullition militaire certes, mais aussi économique et sociale, qui va aller croissant jusqu’à aujourd’hui et est aux racines du monde global que nous connaissons. Ainsi peut-on résumer la thèse de Jean-Michel Sallmann, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris-X–Nanterre. Dans son dernier ouvrage, Le Grand Désenclavement du monde, il synthétise un moment-clé de l’histoire humaine : la rencontre entre les « quatre parties du monde ».

Pour l’auteur, le monde multipolaire qui s’est constitué sous nos yeux au terme de la guerre froide n’est pas une nouveauté. L’humanité a, hormis la brève parenthèse post-Seconde Guerre mondiale, toujours vécu dans un monde fractionné entre civilisations – concept qu’il reprend dans son acception huntingtonnienne et plus largement braudelienne, estimant qu’il est plus pertinent que celui d’État-nation autour duquel s’est construit notre appréhension des relations internationales.

Sallmann retient comme grands foyers du 2e millénaire quatre civilisations : chinoise, européenne, musulmane et hindoue, qui de par « leur poids démographique et leur dynamisme, (…) ont joué un rôle majeur sur le plan stratégique, culturel et économique ». De façon convaincante, il soutient que les bouleversements que nous connaissons aujourd’hui s’enracinent dans l’histoire, en ce moment pivot qui court du 13e au 17e siècle. Nous sommes donc revenus au monde multipolaire mais connecté d’avant 1945. Et ce monde-là a été essentiellement cloisonné, jusqu’au cap des années 1200, entre plusieurs civilisations qui échangeaient peu voire vivaient, pour les Amérindiens, coupés du reste du monde. D’où le choix auquel procède Sallmann : faire l’histoire de la mise en relation de l’ensemble du monde à ce moment-charnière, procédant par ensembles géographiques et par étapes chronologiques.

De l’irruption mongole…

Cette histoire de connexion commence dans la steppe mongole, turbulente voisine de la Chine, de laquelle elle est séparée par des empires sinisés, fondés par des nomades sédentarisés qui ont adopté le mode de vie chinois et tout ce qu’il implique en matière d’administration. Exploitant les connaissances et talents des peuples conquis, les cavaliers de Gengis Khan et de ses descendants annexent en quelques décennies l’essentiel de l’Eurasie.

Cette conquête va se révéler décisive. Les routes commerciales intensifient les anciens réseaux d’échanges d’un bout à l’autre de l’Eurasie, et seront aussi le vecteur de la grande épidémie de peste du 14e siècle. Plusieurs autres conséquences découlent de la parenthèse mongole :

• La Chine, ouverte sur le monde à l’apogée de l’Empire mongol, va voir renforcé son rôle d’aimant économique pour les siècles à venir. Elle accentue son homogénéité interne, la civilisation han s’étendant vers le sud et assimilant les populations indigènes, repoussant vers le Tibet et la Birmanie celles qui résistent. Le tout s’accompagne d’un retrait progressif de sa sphère de contrôle maritime : alors que les marchands chinois des 13e-14e siècles sillonnaient l’océan Indien, ils sont cantonnés à la mer de Chine au 17e. L’Empire du Milieu se continentalise, élargissant son espace vital terrestre et s’imposant comme le plus important marché de production et de consommation mondial… Un marché auquel les puissances européennes n’auront de cesse d’accéder.

• L’Islam, « pivot de l’Ancien Monde », au carrefour entre les civilisations chinoises, indiennes et européennes, va subir de plein fouet les invasions mongoles, de la peste noire et de l’équipée de Tamerlan. Il frôle la désintégration avant de se ressaisir, assimilant les nouveaux venus et se structurant en trois blocs impériaux « suffisamment puissants et structurés pour se neutraliser mutuellement » : ottoman sunnite, successeur du califat abbasside brisé par Hulagu Khan ; safavide perse chiite ; moghol en Inde du Nord.

• Le monde hindou, même s’il n’est représenté par aucun État-phare sur le plan international dans la période considérée, n’en manifeste pas moins une capacité d’adaptation exceptionnelle. Sa capacité à résister aux invasions s’illustre lors de l’arrivée des Portugais. Ces derniers se retrouvent « enkystés » dans des forteresses littorales et doivent composer avec les acteurs locaux pour se greffer dans les réseaux commerciaux dont ils convoitent le contrôle.

… À l’expansion européenne

• L’Europe chrétienne, restée à l’écart des invasions même si elle subit les effets de la peste, est pour l’auteur un cas à part – il rejoint là le camp de l’« exception européenne ». Constituée d’États en rivalité exacerbée, elle met fin au 16e siècle à la fois « au messianisme de la reconquête des lieux saints » et aux idéologies impériales pour esquisser des États structurés et des sociétés politiques. Son dynamisme lui permet de repousser l’Islam hors des Balkans et de l’Espagne, de partir à la découverte des mers. Le résultat est plus mitigé, souligne Sallmann, que celui que défend l’historiographie européenne traditionnelle : le continent africain n’est contourné qu’avec difficulté, l’Extrême-Orient reste fermé.

« La vraie réussite de l’Europe chrétienne » est la conquête décisive des Amériques, résultant de la catastrophe épidémiologique qui emporte les extraordinaires civilisations amérindiennes. Autorisons-nous une parenthèse : l’auteur, contre l’opinion des archéologues, qualifie de « néolithiques » ces empires précolombiens, défendant que bien que dotés d’une administration élaborée, ils n’utilisaient pas de métallurgie pour leur outils et armes. D’autres spécialistes que les archéologues devraient renâcler à la lecture de certains passages, mais le prix à payer lorsque l’on se lance dans la synthèse magistrale à partir d’une compilation d’ouvrages est celui de la critique ponctuelle – Sallmann s’en montre conscient, et réussit en tout cas un ouvrage aussi érudit que d’accès aisé, qui ouvrira de nouvelles portes aux néophytes en histoire globale et enrichira la réflexion des autres.

Après avoir mentionné la maturation de deux nouvelles civilisations, le Japon fermé aux influences étrangères et s’extrayant donc de la sphère culturelle chinoise, et la Russie orthodoxe affranchie de la présence de la Horde d’or et de l’influence de l’Empire byzantin, Sallmann s’achemine vers une conclusion attendue : si l’Europe du 17e siècle n’est pas la seule à conquérir de nouveaux territoires, elle est est unique en ce qu’elle met en place les conditions économiques de sa projection dans le monde entier.

L’idée selon laquelle l’Europe aurait développé des institutions ou valeurs morales susceptible de la hisser au-dessus des autres civilisations ne semble pas pertinente à Sallmann, qui souligne également à l’instar d’un nombre croissant d’historiens que l’Occident n’a pas inventé grand-chose en matière de technologies, mais qu’il s’est approprié et qu’il a amélioré des techniques empruntées aux Chinois, Indiens et Arabes. Mais il existe bien un miracle européen, auquel l’auteur attribue un vecteur décisif : une révolution mentale, liée à un essor intellectuel et universitaire particulier, a poussé l’Occident à ouvrir le monde sur le long terme – ce qui manquait à la Chine pour poursuivre les entreprises maritimes de Zheng He au 15e siècle, ou à l’islam dont le modèle social englobant aurait empêché une adaptation en monde non musulman.

L’auteur fournit plusieurs exemples, tel celui d’Ibn Battûta qui, s’il voyageât énormément, s’efforçait en permanence de conserver son mode de vie de notable musulman en évitant autant que faire se pouvait de s’exposer à la souillure des autres communautés. « L’obligation de respecter les préceptes alimentaires et les pratiques rituelles du culte constitue une frontière de civilisation infranchissable pour le musulman du Moyen Âge. »

Au final, l’auteur estime que le grand récit européen a fait son temps, sapé par les recherches menées ces dernières décennies. Et que l’Occident doit accepter que le monde, multipolaire par nécessité, ne sera jamais à son image.

À propos de

SALLMANN Jean-Michel [2011], Le Grand Désenclavement du monde, 1200-1600, Paris, Payot.

Le premier essor du commerce de longue distance en Afrique

Mardi 24 mai 2011

Dans sa volumineuse histoire de l’Afrique précoloniale [2002], Christopher Ehret identifie le premier millénaire avant notre ère et les trois siècles suivants comme la période de « révolution commerciale » du continent. Il est possible qu’il sous-estime, au passage, l’ancrage asiatique des commerçants touchant l’Afrique à cette époque : de fait il tend à considérer le commerce de la mer Rouge et de la côte Est comme une simple extension des échanges méditerranéens [2002, pp. 162-163]. Mais son apport n’en est pas moins précieux en ce qu’il fixe les déterminants endogènes comme exogènes de ce grand commerce, tout en spécifiant la « spécialisation » en produits primaires que l’Afrique conservera très largement par la suite.

C’est au cours du premier millénaire avant l’ère commune que l’Afrique connaît sa première mise en relations d’envergure avec le monde méditerranéen et le monde arabe. Jusqu’alors, en effet, le continent semble avoir beaucoup inventé de façon interne. Ainsi l’agriculture africaine semble être née de façon indépendante du foyer proche-oriental, au moins dans trois régions différentes : la région saharo-sahélienne (vers – 8000), la corne de l’Afrique autour du bananier d’Abyssinie (vers – 6500), les savanes boisées d’Afrique de l’Ouest à partir de l’igname (vers – 8000).  De même, la métallurgie du fer paraît y avoir été totalement séparée de son émergence supposée en Anatolie vers 1500 av. J.-C. Entre 1000 et 500 av. J.-C., deux foyers de production existaient, au Nord-Nigeria et Cameroun d’une part, dans la région des Grands Lacs d’autre part. Ces deux foyers apparaissent donc avant que la métallurgie du fer ne parvienne d’Anatolie en Égypte et en Afrique du Nord, ce que confirment du reste les différences entre les deux types de techniques.

À partir du début du premier millénaire avant l’ère commune, l’Afrique commence en revanche à interagir très régulièrement avec les autres continents. Deux sources extérieures de commerce sont incontestablement présentes. Au Nord, ce sont les Phéniciens puis les Grecs qui créent une dynamique tout à fait nouvelle sur la côte nord-africaine comme en Égypte. A l’Est, ce sont les Arabes, notamment de la côte yéménite, qui seront les acteurs déterminants sur les rives africaines de la mer Rouge et de l’océan Indien. Très différent du commerce dirigé par les souverains, l’échange devient dès cette époque une affaire de professionnels et d’aventuriers, de plus en plus indépendants des pouvoirs politiques et capables de fonder des colonies ou des cités commerciales très éloignées de leurs bases. La relative autonomie de ces dernières, tout comme leur pouvoir économique croissant, rendent les souverains territoriaux, petits ou grands, de moins en moins capables de traiter le commerce de longue distance comme une affaire contrôlée, mélangeant intérêt personnel et diplomatie. Dans ces conditions, les royautés ou États locaux se replient sur des formes de taxation de ce commerce tout en lui fournissant parfois des monnaies véhiculaires utiles.

En Afrique de l’Est, un port commercial important émergerait avec Rhapta, sur la côte tanzanienne actuelle. On y aurait échangé des perles de verre et des outils en fer importés contre de l’ivoire, des cornes de rhinocéros et des carapaces de tortue. Au premier siècle de notre ère, Rhapta était supervisé par le gouverneur de Mapharitis au Yémen. La taxation et la régulation du commerce dans cette cité étaient affermées à des marchands originaires du port de Mocha, souvent mariés à des femmes de la région. Le commerce transitant par ce port devait avoir des conséquences importantes jusque dans l’intérieur, notamment en permettant un apport en produits ferreux distinct de l’approvisionnement local. Mais les apports les plus fondamentaux allaient être ceux des populations d’origine malaise : installées sur la côte dès le premier siècle de l’ère commune, elle auraient ensuite migré vers Madagascar et auraient acclimaté beaucoup de plantes asiatiques (igname d’Asie, taro, banane, canne à sucre, entre autres – voir chronique du 19 avril 2010 sur ce blog) qui se diffuseront vers l’intérieur. Le poulet et le porc seraient deux autres apports particulièrement importants.

En Afrique du Nord-Est, ce sont d’abord les commerçants arabes qui agissent dans le Nord de la corne, y développent la culture de la myrrhe et de l’encens et en importent ivoire, corne de rhinocéros et carapaces de tortue. Là aussi, confrontés à un climat et des sols très proches de ceux de l’Arabie méridionale, ils s’établissent et s’allient souvent aux familles des chefs de clans traditionnels. Constituant des cités commerciales, leur influence s’étend à la diffusion de leur langue comme moyen de communication entre les ethnies locales, sans doute aussi de leurs institutions comme certaines conceptions de la royauté. C’est a priori une telle forme de pouvoir qui se met en place dans le royaume d’Aksoum, au Nord de l’Éthiopie et en Érythrée, au moins à partir du 1er siècle de notre ère. Les marchands d’Aksoum mettent fin à la rivalité qui existait jusqu’alors, notamment avec les commerçants de l’Égypte des Ptolémée. En établissant un seul port, Adulis, passage obligé des marchands étrangers, le royaume d’Aksoum se crée un quasi-monopole pour la vente de l’ivoire, peut-être aussi de l’or de la région du Nil moyen. Les taxes perçues permettent de financer l’armée et la construction de la capitale, l’influence du pouvoir Aksoumite s’étend très au Nord sur la côte de la mer Rouge, parfois mais de manière sporadique sur certaines parties de l’Arabie du Sud. Ce faisant, ils coupent au royaume de Méroé son accès traditionnel au débouché maritime.

L’Afrique du Nord est évidemment la partie du continent directement concernée par le commerce méditerranéen. Carthage serait fondée au 9e siècle avant l’ère commune par les Phéniciens, Cyrène au 8e par des Grecs. Le débouché maritime renforcerait le pouvoir des Garamantes, peuple libyco-berbère du Nord-Sahara, qui devait plus tard fournir ses fauves à l’Empire romain mais approvisionnait surtout les marchands méditerranéens en pierres précieuses. Si le commerce trans-saharien semble surtout occasionnel au premier millénaire avant notre ère, l’essor commercial aurait stimulé la formation d’États territoriaux importants dans le monde berbère, notamment le royaume numide (en Tunisie et Algérie orientale) et la Maurétanie (entre Maroc et Algérie occidentale). Avec l’avènement de l’Empire romain, ces régions, et plus particulièrement l’actuelle Tunisie, deviendront de véritables greniers à blé pour la ville de Rome. C’est aussi durant cette période que commence en Afrique du Nord l’utilisation du dromadaire comme source de viande, de lait et, évidemment, comme moyen de transport. Introduit de l’Arabie au premier millénaire avant l’ère commune, cet animal est ensuite progressivement utilisé pour les transports et détermine un pastoralisme nomade dès les débuts de notre ère.

Contrairement à toutes les régions que nous venons de voir, l’Afrique de l’Ouest semble, de son côté, avoir connu une révolution commerciale largement endogène. Le commerce des métaux en serait le moteur mais la vente de cotonnades serait aussi présente, dans la boucle du Niger comme dans le bassin tchadien. C’est de cette époque que daterait la constitution de villages d’artisans spécialisés, en connexion avec un marché urbain proche, dans la ville autour de laquelle, précisément, ces villages d’artisans se regrouperaient. La production artisanale pour ce marché aurait aussi déterminé la formation de castes professionnelles. Sur cette base, les produits auraient commencé à circuler sur de très longues distances, soit en remontant le fleuve Niger, soit par voie terrestre. Djenné, par exemple, constituait une plaque tournante pour l’or venu de l’Ouest, comme pour le cuivre arrivant par l’Est, tandis que la production locale de riz et de poisson, mais aussi alentours de sorgho et de mil, permettait aux commerçants de pratiquer aussi un trafic local. Et pour cette région, il semble clair que le commerce trans-saharien ne fonctionnait pas encore : pour ce qui est du transport de l’or, il ne commencerait véritablement qu’à partir de la fin du 3e siècle.

Au total, Ehret fait un bilan précis de la participation de l’Afrique aux échanges de longue distance dans une période où on ne l’attend pas. Et il nous démontre au passage, avec l’essor commercial endogène à l’Ouest, l’importance du royaume d’Aksoum ou les trafics de la côte Est, avec l’influence malaise au Sud-Est et à Madagascar, la montée en puissance du monde berbère au Nord, que le continent africain est loin d’être resté passif à cette époque, reformulant les influences étrangères et s’appuyant sur les atouts méditerranéens ou arabes pour s’intégrer à l’économie globale.

EHRET Christopher [2002], The Civilizations of Africa: A History to 1800, University Press of Virginia, Charlottesville.

Le prix du sucre

Lundi 9 mai 2011

« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Cette phrase de Voltaire donne le ton du dernier livre de Pierre Dockès, Le Sucre et les Larmes [2009]. « Le sucre, nous dit l’auteur en introduction, est une invitation au voyage. L’exploration des terres à sucre ne peut que commencer par une navigation dans la mer des Caraïbes » et se poursuivre sur les côtes de l’Amérique centrale, puis vers le Brésil, poussant à s’envoler vers d’autres îles, celles de l’Océan indien, revenant alors vers l’Inde, patrie d’origine de la canne à sucre. Autant de noms figurant en bonne place sur l’agenda du tourisme mondial, le climat tropical étant indispensable à la précieuse culture. Mais ces noms sont aussi inscrits dans la mémoire collective comme autant de destinations du voyage au bout de la nuit dans lequel furent engouffrés des millions d’hommes et de femmes, déportés d’Afrique pour fournir la pléthorique main-d’œuvre supposée nécessaire aux grandes plantations. C’est à une exploration restrospective de la face obscure, amère pourrait-on dire, de la mondialisation sucrière que nous invite ici Pierre Dockès.

La canne et les esclaves

L’étymologie retrace le chemin parcouru : notre sucre vient de l’italien zucchero, emprunté à l’arabe soukkar, dérivé du sanskrit çarkarâ… Connu dès l’Antiquité, le sucre de canne, probablement originaire de Nouvelle-Guinée, est produit dès le 1er millénaire avant notre ère en Inde. Son existence est mentionnée par Néarque, un des officiers d’Alexandre le Grand. Sous l’Empire romain, son usage comme épice médicale est attesté. C’est à partir des 7e-8e siècles qu’il se répand, simultanément au mode de production à grande échelle, esclavagiste, qui sera le sien pendant mille deux cents ans. Dès cette époque, le couple sucre-esclave est probablement présent en Chine ou dans le monde musulman. Ainsi, « dans la région de Bassora, entre le Tigre et l’Euphrate, (…) de grands domaines auraient été planté en cannes, exploités par des esclaves noirs importés des côtes de l’Afrique orientale. » De la Mésopotomie, le « paradigme sucrier » des grandes exploitations esclavagistes se propage vers l’Égypte, la Syrie, le Maroc et l’Espagne. « Le sucre suivait le Coran », résume sobrement Sidney W. Mintz (1985, Sweetness and Power: The place of sugar in modern history, London, Penguin Books).

Aux 11e-12e siècles, la conquête normande de la Sicile et l’occupation d’une partie du Moyen-Orient lors des croisades permettent aux Européens de s’approprier ce paradigme. « Lorsque au 12e siècle la filière chrétienne prendra son essor, elle le fera sur les pas de la filière arabe et, colonisatrice nouvelle, confiscatrice de grands domaines, elle pourra réactiver les traces de l’ancienne exploitation esclavagiste, jamais oubliée, et elle lui assurera le triomphe que l’on sait. Il y a donc une certaine continuité spatiale entre l’ancien esclavage et l’esclavage médiéval, et entre celui-ci et l’esclavage moderne », diagnostique Dockès.

La Méditerranée des échanges

Le commerce est transnational. Les chrétiens produisent du sucre et en importent du Maghreb. Simultanément, ils alimentent leurs plantations chypriotes, crétoises ou des Baléares en esclaves. Acquis auprès des négociants arabes, ces esclaves sont subsahariens. Ils sont slaves et même asiatiques lorsqu’ils sont vendus par les commerçants génois et vénitiens, qui les achètent eux-mêmes aux puissances d’Europe de l’Est et jusqu’au khanat de la Horde d’or. « Les deux courants, chrétiens et musulmans, ne sont pas en effet séparés, mais complémentaires, rajoute l’auteur. Des Slaves sont importés par les cités italiennes vers les pays d’Islam, des Africains sont expédiés vers les îles à sucre sous domination chrétienne. »

En 1453, la prise de Constantinople par les Ottomans porte un coup sévère à la domination exercée par les cités-États italiennes sur ce lucratif commerce. Les zones de production migrent vers l’ouest. De leur base marocaine de Ceuta, prise en 1415, les Portugais explorent les côtes de l’Afrique, négocient directement avec les États noirs fournisseurs de main-d’œuvre servile et s’installent en « Méditerranée atlantique » : Madère ou les Canaries espagnoles sont déboisées afin d’accueillir la précieuse monoculture. « Les prix s’élèvent, même si la production augmente. »

Simultanément, les cœurs économiques de ce commerce se déplacent. Les financiers génois et vénitiens viennent financer l’expansion hispanique. Plus tard s’imposeront les centres d’Anvers, puis d’Amsterdam, puis de Londres et de Paris. Les capitaux du sucre, sous contrôle étatique au Moyen Âge, passent au fil des siècles aux mains de grands entrepreneurs.

Le Viagra de la Renaissance

En termes de consommation – aux évolutions de laquelle l’auteur consacre d’excellents encadrés rythmant le plan chronologique de son livre –, le sucre conserve ses usages antiques d’épice médicale, et les grands de ce monde, qui raffolent de confiture et dragées, en font un usage de plus en plus massif. La précieuse denrée alimente ainsi une consommation ostentatoire tout en demeurant le principal élément de la pharmacopée de la Renaissance : il protègerait de la peste, donnerait de la force, accroîtrait l’émission de sperme…

Si Colomb ne trouve pas d’or dans les « Indes » qu’il « découvre », il réalise très vite (en 1478, le futur explorateur était commissionnaire d’une maison génoise détenant d’important intérêts dans le sucre portugais) qu’il y a là des espaces suffisants pour produire davantage de sucre afin d’alimenter une demande croissante. Dès sa deuxième expédition sont embarqués des plants de canne à sucre, pour une première colonisation de Saint-Domingue. Le modèle mis en place aux Canaries reposait sur l’asservissement des indigènes jusqu’à leur disparition et leur substitution par des esclaves noirs. Il est reproduit tel quel aux Amériques, à une échelle « considérablement élargie », par les Espagnols. Ceux-ci sont bientôt rejoints et dépassés par les Portugais, qui transforment la jungle brésilienne côtière en un océan sucrier.

L’auteur décrit avec force détails le système esclavagiste, qu’il estime « moderne avant l’heure ». Loin d’être une survivance antique, le paradigme des grandes exploitations sucrières esclavagistes mettait lourdement en œuvre la division du travail chère à Adam Smith. « Son organisation sociale est déjà celle de la fabrique (…), afffirme-t-il. Elle est moderne par ses modes d’organisation centralisée, disciplinaire, par la division du travail avec une spécialisation des tâches relativement précise (…) qui débouche, lors de la récolte, sur un fonctionnement mécanisé de l’ensemble des travailleurs. »

Le carburant de la mondialisation

Pour autant, peu rentable, ce mode de production est mis en cause par l’interdiction de la traite et la lutte des abolationnistes. Par étapes, le système est demantelé au 19e siècle. Ce ne sont pas les innovations techniques (progès des moulins), mais bien l’évolution politico-sociale et secondairement la production du sucre de betterave métropolitain qui aboutissent à mettre un terme à cet esclavage, qui se prolonge un temps sur des formes de salariat forcé. Nonobstant les mutations socio-économique, la production mondiale de sucre explose au 19e siècle : de 245 000 tonnes en 18000, elle atteint 6 milliards de tonnes en 1890 avec la betterave, soit « la plus forte augmentation de consommation jamais enregistrée pour un aliment sur un siècle. » Au-delà du contexte économique, on regrettera que l’auteur n’explore pas davantage ce qu’une évolution semblable traduit du goût des consommateurs. La production s’industrialise massivement, et se concentre sous le contrôle des capitaux anglo-saxons.

Le livre de Dockès permet de comprendre en quoi le sucre fut le carburant de la mondialisation, mais aussi à quel point il aura été un facteur de crime. Pour son contrôle ont été livrées des batailles, pour sa production exterminés et déportés des peuples entiers. Pour autant, le paradigme sucrier, ce modèle économique des grandes plantations esclavagistes, était-il évitable ? Oui, estime l’auteur, qui appelle Condorcet à la barre de la défense. À la veille de la Révolution française, le philosophe avait déjà estimé que l’esclavage n’était pas une condition sine qua non de la production sucrière, et que l’on pouvait aisément lui substituer le salariat d’hommes libres.

« L’histoire façonne le présent », estimait Dockès dans son introduction. Dans ses dernières pages, il évoque le destin de ces millions de petits producteurs sucriers du Sud acculés aux dettes suite au recul du protectionnisme, confrontés à des multinationales aux rendements élevés. Car le marché du sucre – qui reste « encore la denrée la plus réglementée à l’échelle mondiale » – se libéralise progressivement. Simultanément, la substance est désormais censée pouvoir pallier, avec d’autres substituts végétaux, une future pénurie de carburants fossiles. En termes sociaux et environnementaux (le Brésil, de loin le premier producteur mondial, subit des nuisances écologiques massives, dont la moindre n’est pas la déforestation de l’Amazonie), gageons que les coûts des politiques de l’éthanol seront « salés ».

À propos de :

DOCKÈS Pierre [2009], Le Sucre et les Larmes. Bref essai d’histoire et de mondialisation, Paris, Descartes & Cie.

La société féodale, de l’Europe au monde

Mercredi 27 avril 2011

Y aurait-il un sens, pour un médiéviste français, à envisager l’histoire du Moyen Âge européen depuis le Mexique ? On pourrait en douter. Le travail d’analyse n’est-il pas censé prendre place sur le lieu des événements ? Pourtant, fait observer Jérôme Baschet, on peut rencontrer au Chiapas des situations issues d’un passé autre, aux réminiscences féodales. Ainsi du lien qui unit possession de la terre et domination des hommes qui la travaillent, de la perception linéaire du temps, des pratiques religieuses d’un christianisme aux formes parfois déconcertantes ou de la couleur des porcs. Là-bas, « les cochons sont gris, de ce gris que les groins européens ont perdu depuis des siècles, et dont Michel Pastoureau a dû faire teindre leurs descendants, engagés comme figurants dans Le Nom de la rose. » Si les vestiges médiévaux sont absents des Amériques, un regard d’ethnologue discerne le Moyen Âge au milieu des antennes paraboliques.

La Civilisation féodale n’est qu’un des multiples ouvrages se revendiquant aujourd’hui de l’histoire anthropologique, une discipline hybride qui s’inscrit dans le droit fil de l’école des Annales. Ce n’est pas un hasard si ce livre est dédié à Jacques Le Goff. Directeur de thèse de Baschet, il a obligé des générations d’historiens à regarder autrement le Moyen Âge. Et ce regard différent s’ébauche maintenant comme une vision ordonnée et cohérente d’un ailleurs qui est aussi éloigné de notre intellect que le sont les processus mentaux d’une tribu moderne évoluant au sein de la jungle de Bornéo. Pour comprendre une pensée autre, le recours aux méthodes de l’anthropologie s’impose. Il suscite une histoire neuve, qui vise à appréhender les mentalités d’une époque pour mieux en souligner les grandes dynamiques. Baschet postule que le Moyen Âge fut une époque féconde, propice à une forte expansion démographique, technique et civilisationnelle. Sa démonstration vise à dégager, en s’appuyant sur l’analyse de microévénements, des lignes de force qui partiraient en un seul élan de l’Europe médiévale pour aboutir aux Amériques colonisées.

Pour ce faire, la présente « compilation » se scinde en deux parties. La première introduit à une connaissance poussée du Moyen Âge en dressant une synthèse des œuvres antérieures. La seconde partie ambitionne de démonter les rouages de la civilisation médiévale, d’en comprendre ses modalités, d’en approcher ses structures fondamentales : rapports au corps, à l’image, au temps et à l’espace, parenté, liens sociaux… « L’enjeu est de comprendre comment sont organisés et pensés l’univers et la société, en évitant les distinctions qui nous sont habituelles (économie, société, politique, religion) et en s’efforçant de lier aussi étroitement que possible l’organisation matérielle de la vie des hommes et les représentations idéelles qui lui donnent cohérence et vitalité. »

1492 est-elle l’année qui vit mourir le Moyen Âge ? Christophe Colomb découvre l’Amérique, Grenade la musulmane tombe entre des mains chrétiennes, les Juifs sont expulsés d’Espagne, et Antonio de Nebrija publie la première grammaire d’une langue vernaculaire (le castillan)… Il existe un lien frappant entre la fin de la Reconquista – conquête de l’Espagne musulmane, un phénomène médiéval – et les débuts de l’entreprise maritime – colonisation qui inaugurerait l’âge moderne – : on y voit un même processus d’expansion. Mais Colomb n’a rien d’un moderne, il est un voyageur médiéval qui, par suite d’erreurs, prend pied sur un nouveau monde dont il est persuadé qu’il s’agit des Indes. Il entend y trouver l’île de Cipango (Marco Polo a rapporté que les maisons y étaient bâties d’or), recherche le Grand Khan afin de le convertir… Bref, il y projette la géographie imaginaire du Moyen Âge, « obligeant ses hommes à professer sous serment que Cuba n’est pas une île (…) parce que ses théories requièrent qu’il en soit ainsi ». Pour lui, quête de l’or et évangélisation ne sont pas deux buts opposés, mais complémentaires : l’or n’est pas richesse, mais symbole de lumière. Colomb, qui rêve de financer une croisade vers Jérusalem, est bien un homme de son temps. Il est aussi l’héritier d’un processus continu d’expansion, qui commence vers l’an mil.

Du 11e au 14e siècle, la France est passée de 6 à 15 millions d’habitants à la faveur d’une spectaculaire augmentation de l’espérance de vie (de 20 ans à l’apogée de l’Empire romain, elle est de 35 ans vers 1300). Cela ne s’était jamais vu depuis l’invention néolithique de l’agriculture et ne sera plus observé jusqu’à la révolution industrielle. On constate une colossale expansion des surfaces cultivées, une forte hausse du rendement agricole imputable à des progrès technologiques et agronomiques, et l’instauration d’un dense réseau de villages qui restera au centre de la vie sociale jusqu’au 19e siècle…

Comment une société perçue comme traditionnelle (par définition, un système en équilibre ne recherchant pas l’expansion) a-t-elle pu connaître un tel essor ? C’est que la féodalité voit l’ordre régner en dépit de conflits incessants. Si la domination des seigneurs est pesante, elle autorise l’émergence d’élites urbaines et rurales, la hausse des échanges, locaux, régionaux et même intercontinentaux… Ces phénomènes induisent une croissance urbaine forte autour d’une autorité militaire, princière ou épiscopale. En l’an mil, on compte 30 villes de plus de 5 000 habitants dans toute l’Europe. En 1200, il y en a 150. Ces cités ne sont pas pour autant soumises à la rationalité économique moderne : les corporations, dans un « rejet viscéral » de la concurrence, fixent les normes de qualité et de production.

À la fin du 13e siècle, l’Europe a atteint ses limites de croissance. La famine se manifeste à partir de 1315, et la peste noire, dès 1348, emporte le tiers de la population. Mais l’effort de réorganisation sociale qui s’ensuit, même perturbé par des guerres de plus en plus dévastatrices, persiste. Le déficit démographique est compensé en 1450, les pouvoirs (ecclésiastiques, monarchiques…) se renforcent, le commerce et le progrès technique poursuivent leur essor. Ces avancées se matérialisent par une expansion territoriale dès 1312, avec la conquête des Canaries par les Castillans. Cette forte dynamique voit la persistance des structures fondamentales articulées autour des liens de vassalité et de l’Église : « L’élan qui conduit à la conquête des Amériques est fondamentalement le même que celui que l’on voit à l’œuvre depuis le 11e siècle. »

Cet élan ne peut s’expliquer que par les ressources propres de la civilisation médiévale, des ressources conditionnées par les rapports que les hommes d’alors entretiennent avec le temps et l’espace. Les mesures de ces deux dimensions fondamentales de toute existence humaine « sont un instrument de domination sociale de la plus haute importance. Celui qui les contrôle augmente fortement son pouvoir sur la société » (Le Goff). L’Église l’emporte en imposant une vision linéaire du temps, prenant comme point de départ la date de l’Incarnation du Christ et comme terme inéluctable le Jugement dernier. La journée est découpée en 8 heures canoniales, scandées par les cloches. Ce temps, qui sera transplanté dans les colonies, affecte toutes les activités humaines.

Ainsi de la condamnation de l’usure opérée par l’Église, qui repose sur la lutte contre la capitalisation du temps. Si vous prêtez une somme d’argent, votre débiteur doit vous rendre la même. Tout intérêt ne saurait appartenir qu’à Dieu, puisqu’il découle du temps écoulé entre emprunt et restitution. Si l’Église admet que des fortunes personnelles puissent être édifiées sur ce principe, c’est à la seule condition qu’elle en récupère les fruits au nom de Dieu, sous forme d’œuvre pieuse. Interdisant toute transmission entre générations des capitaux amassés, ce dogme empêche toute instauration d’un système capitaliste.

L’envers du monde des vivants, c’est le domaine des morts où chacun reçoit rétribution de ses actes. Enfer ou paradis, il donne son sens à l’existence. L’au-delà est un modèle parfait, le lieu de la justice réelle. Cette idée dirige les comportements, fonde une société où l’Église est au sommet de toutes les hiérarchies, car ses clercs exercent un monopole sur l’obtention de la grâce divine. « Affirmant son contrôle sur le temps et sur l’espace, sur les relations entre l’ici-bas et l’au-delà, sur le système de parenté, sur les représentations figurées et mentales, l’Église joue (de l’opposition) entre le bien et le mal, le spirituel et le charnel (…) pour définir sa propre position et établir conjointement l’unité de la chrétienté et la hiérarchie qui lui attribue la prééminence. » La domination ecclésiale restitue la forme même du système féodal. Elle gère les tensions entre des intérêts contraires, ce qui nourrit la dynamique du système, lui conférant une importante capacité d’adaptation à des nécessités sociales changeantes.

Dans son introduction, l’auteur nous présentait deux cartes de Roberto S. Lopez : on y voyait, du 4e au 10e siècle, l’Europe subir les invasions (vandales, normandes, sarrasines…), matérialisées par des myriades de flèches la transperçant. Le processus s’inverse du 11e au 17e siècle. L’Europe devient conquérante (Reconquista, croisades, établissement de comptoirs, christianisation de l’Europe centrale et balte, constitution des ordres monastiques…). Le mouvement, de centripète, est devenu centrifuge, et il se prolonge au fil d’un « long Moyen Âge » (Le Goff) qui court jusqu’au 19e siècle. Dans cette perspective, la Renaissance est bien consubstantielle à la société féodale : elle s’inscrit dans un monde de tradition et de ruralité d’avant l’ère industrielle, de la toute-puissance de l’Église d’avant la laïcisation, de la fragmentation en seigneuries d’avant le règne des États, de la dépendance personnelle d’avant le salariat… La barrière historique décisive sera la formation du système capitaliste, qui marque l’émergence de nouvelles mentalités : à la charnière des 18e et 19e siècles, les cimetières seront relégués à la périphérie des agglomérations. Un homme nouveau émergera, qui pensera autrement. Et l’auteur de conclure que la conquête du monde opérée par l’Occident plonge bien ses racines dans l’histoire médiévale.

À propos de

BASCHET Jérôme [2003], La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation des Amériques, Paris, Aubier, rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2009.

NB : Cet article a été publié pour la première fois dans Sciences Humaines, n° 149, mai 2004, sous le titre « Comprendre la société médiévale ».

L’invention populaire des sciences

Lundi 18 avril 2011

Cette histoire populaire n’est pas une histoire « pour le peuple », vulgarisée. C’est une histoire de la science faite par le peuple. Clifford D. Conner s’est donné pour mission de mettre en lumière le rôle ignoré des artisans, des géomètres ou des marchands dans la construction des savoirs pratiques qui sont à la base de l’essor des sciences. Sans bergers ou marins scrutant le ciel, repérant les étoiles et leurs mouvements pour les guider dans leurs longs trajets, l’astronomie n’aurait pas existé. Sans le travail des forgerons, des parfumeurs ou des fabricants de porcelaine, le savoir chimique n’aurait pas pris corps. Sans les arpenteurs, les maçons et les ingénieurs, la physique n’aurait pas pu voir le jour.

Conner a lui-même exercé de nombreux petits métiers avant de devenir historien des sciences. Son histoire s’inspire directement d’Une histoire populaire des États-Unis d’Amérique. De 1492 à nos jours d’Howard Zinn (Agone, 2002), une histoire des Indiens, des esclaves, des ouvriers, qui ont autant participé à la construction de l’Amérique que ses élites. Cette histoire des sciences s’apparente aussi au grand mouvement de l’histoire « vue d’en bas » telle qu’elle s’est développée ces deux dernières décennies avec l’histoire des femmes, celle des minorités et des peuples dominés (subaltern studies), dont les histoires académiques avaient longtemps occulté le rôle.

En huit grandes parties, ce livre ne propose rien de moins que de couvrir tout le champ de l’histoire humaine. La première partie rend hommage aux savoirs accumulés dès la préhistoire par les chasseurs-cueilleurs. Longtemps, la pensée des « primitifs » a été assimilée à une pensée mythique noyée dans les superstitions. L’essor des ethnosciences depuis les années 1960 a fait un sort à cette représentation. Les derniers Aborigènes d’Australie, Inuits ou Bushmen, qui ont vécu selon le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, étaient de fins observateurs qui avaient des connaissances précises sur les centaines d’espèces de plantes et d’animaux qui les entouraient. Ils ont établi des classifications sophistiquées qui reprennent les mêmes principes que les classifications scientifiques : organisées en classes générales (poissons, oiseaux, insectes), puis en familles et en espèces. Sans ce type de connaissances, accumulées par toutes les populations de la planète, il n’y aurait jamais eu de botanique, de zoologie. Ce sont les chasseurs, les agriculteurs et les pêcheurs qui ont servi d’informateurs aux premiers encyclopédistes de la nature.

On sait aussi aujourd’hui combien les pratiques médicinales des peuples traditionnels sont loin de se réduire aux pratiques magiques. La pharmacopée des peuples amérindiens et la connaissance des propriétés des plantes sont d’une extraordinaire diversité. Ce sont eux qui ont su extraire le curare des plantes ou utiliser la quinine. Voilà d’ailleurs pourquoi les entreprises pharmaceutiques se sont intéressées de près à ces savoirs traditionnels pour tenter d’en récupérer les bénéfices.

Après avoir réhabilité ces savoirs traditionnels, Conner s’en prend à l’idée du « miracle grec » qui émerge au 5e siècle avant J.‑C. d’un monde englué jusque-là dans l’irrationalité. Tout à coup, une petite élite intellectuelle de philosophes, de géomètres et de médecins aurait inventé les mathématiques, la science, la raison, l’histoire, la médecine. Les historiens ont là aussi fait un sort à cette idée. On admet maintenant que les Pythagore ou Hippocrate ne sont que des labels. Leur nom désigne en fait une école de pensée et, derrière cette école, les milliers d’inconnus qui les ont précédés et fournis en matériaux de base.

Cette notion de « miracle grec » cache aussi ce que les Grecs devaient aux Égyptiens, aux Mésopotamiens, aux Phéniciens à qui ils ont beaucoup emprunté. Conner va même plus loin, en opposant l’élite aristocratique grecque – les Platon, Aristote et leurs épigones – qui a développé une conception du savoir noble, abstrait et improductif, à une culture matérielle et technique qui a pourtant été à la base de leur savoir. La géométrie et les mathématiques ne sont pas des inventions de philosophes oisifs réfléchissant aux nombres et aux formes de la nature à l’ombre d’un olivier. Elles proviennent des arpenteurs et des marchands qui avaient besoin de mesurer les terrains pour les partager, de commerçants qui avaient besoin de négocier, de calculer le prix des choses et le convertir d’une monnaie à l’autre.

Quand il aborde les sciences classiques, on retrouve le même schéma explicatif. L’auteur s’en prend à un mythe : celui d’une révolution scientifique, portée par les mathématiques (la mathématisation de la nature) et à ne mettre au crédit que de quelques grands noms (Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton) ayant forgé une nouvelle vision du monde fondée sur la mathématisation de la nature. Cette vision – largement développée, notamment par Alexandre Koyré, dans les années 1930 – a été fortement contestée depuis les années 1960. Elle ignore qu’une autre révolution parallèle a eu lieu dans les sciences expérimentales et naturelles. Cette révolution de la science classique doit donc surtout à l’expérimentation et non aux mathématiques abstraites. Elle est, selon Conner, autant le fait d’artisans que de savants en chambre. Les mathématiques dont Koyré a fait le moteur de cette révolution classique se sont développées dans le monde des marchands. Son application des mathématiques au monde physique est autant un problème d’ingénieurs construisant des ponts, des machines, des bateaux que de clercs isolés dans leur tour d’ivoire universitaire. La biographie d’un Galilée montre combien le savant était proche des ingénieurs qui bâtissaient des machines, des ponts, des bateaux et des architectes anonymes qui construisaient les palais.

On l’a compris, Conner propose une contre-histoire des sciences fondée sur l’existence d’un savoir technique et pratique réalisé par des millions d’inconnus ; une histoire qui s’oppose à une vision des sciences réduite à quelques grands hommes forgeant dans leur hautaine solitude des connaissances abstraites et désincarnées.

Au fil des pages cependant, les faiblesses de cette grille de lecture apparaissent au grand jour. Certes, le miracle grec est un mythe aujourd’hui admis par la communauté des historiens et la Grèce doit beaucoup aux savoirs acquis par d’autres civilisations. Mais, en Mésopotamie ou en Égypte, l’écriture n’a pas été inventée par le peuple : elle était l’apanage de scribes et de lettrés qui travaillaient pour les besoins d’une élite dirigeante. L’écriture est fille de l’administration, de la codification des lois, des contacts entre puissances, des inscriptions royales et non d’humbles artisans ou paysans. De même, les mathématiques sont reliées à l’essor des pratiques commerciales, la géométrie trouve sa source dans une forme d’arpentage et d’administration des propriétés qui n’a rien de « populaire ». Thalès, l’un des pères des mathématiques grecques, était un riche marchand, membre de l’élite dirigeante de Ionie ayant beaucoup voyagé et spéculé sur les matières premières, et non un humble commerçant membre de la plèbe.

Plus tard, l’invention de l’algèbre par les Arabes n’est pas le produit des échanges au sein des souks : des calculs élémentaires suffisaient à cela. Elle fut engendrée par des lettrés proches des milieux marchands et membres d’institutions (comme la maison de la Sagesse de Bagdad) financées par les sultans.

L’intérêt de cette histoire populaire racontée par Conner est de réhabiliter les bases des connaissances sur lesquelles se sont échafaudées les sciences, mais son parti-pris militant qui consiste à vouloir reconstruire l’histoire « par le bas » n’est pas très convaincant.  Il achoppe à rendre compte de la complémentarité entre le travail des intellectuels et celui des artisans, du rôle des institutions de savoirs, de la guerre, des écoles, des centres et des bibliothèques créés par les puissants pour leur propre gloire, des transferts de savoir entre les connaissances utiles et la spéculation abstraite et désintéressée et des interactions entre le savoir des élites et celui du peuple.

À propos de :

CONNER Clifford D. [2005, trad. fr. 2011], Histoire populaire des sciences, trad. fr. Alexandre Freiszmuth, Montreuil, L’Échappée.

Plaidoyer pour un grand récit mondial

Lundi 11 avril 2011

Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?

Telle est la question que Christian Grataloup, géographe et historien que nous avons le plaisir de compter parmi les collaborateurs de cet espace, pose en couverture de son dernier livre.

L’auteur a pris l’habitude, ces dernières années, de publier un livre à intervalle régulier, tous les deux ans. En 2007, il nous avait ainsi gratifié d’un sublime Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde [Armand Colin, Paris, 2007, rééd. 2010], qui avait décroché le prix Ptolémée de géographie au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. En 2009, il avait produit L’Invention des continents. Comment l’Europe a découpé le monde [Larousse, Paris, 2009].

Ce cru-là, Faut-il penser autrement…, est nettement plus court et moins dense que Géohistoire de la mondialisation – un panorama géohistorique de l’histoire de l’humanité – et beaucoup moins illustré que L’Invention des continents – un parcours artistico-géographique des étapes qui ont vu l’Europe imposer dans la pensée ces limites frontalières qui nous semblent aujourd’hui relever de l’évidence. Il serait pourtant dommage d’en faire l’économie, car Grataloup y reprend avec brio les thèmes qu’il aime à exposer. Il y développe une réflexion large, plus théorique que dans ses ouvrages antérieurs. Et surtout, il se fait l’avocat d’un regard géohistorique sur le temps long pour penser l’avènement de « notre monde contemporain, de notre humanité mondialisée, simultanément conscients de leur destin commun et tout fragmentés de particularismes affrontés ».

Le passé est devenu multipolaire

« Ce qu’il y a de vraiment neuf, poursuit-il en introduction, c’est que l’humanité se pense maintenant collectivement, réfléchit à sa transformation en même temps que celle-ci se produit. (…) Aujourd’hui, penser le Monde (avec une majuscule, défini comme désignant le niveau social englobant l’ensemble de l’humanité) suppose un arbitrage constant entre une critique de la subjectivité européenne antérieure, qui s’était voulue universelle, et le risque de lui substituer d’autres visions tout aussi monocentriques. Entre un universel qui ne l’était que partiellement, celui de la modernité occidentale, et un relativisme généralisé qui ne peut plus voir le monde que comme une somme de conflits de regards localisés, provinciaux, le chemin est étroit. (…) Les visions du passé ne peuvent plus se satisfaire du récit occidental. Le passé est devenu multipolaire. »

Le premier chapitre s’attarde sur quelques exemples de particularismes locaux, évoquant entre autres la création d’une identité nationalo-ethnique serbe autour du mythe de la bataille de Kosovo Polié, ou l’invention d’une « communauté imaginée » (le terme est de Benedict Anderson) écossaise manifestée en 1761 avec la rédaction des chants du barde Ossian exaltant le héros Fingal par le poète James MacPherson. Cette multiplication des histoires locales est l’envers de la mondialisation, écrit Grataloup, mais l’universalité du procédé permet aussi de montrer que la tendance à produire un ou des récits communs à l’humanité restera toujours sous la menace de fragmentations.

Feu sur l’histoire tubulaire

Le deuxième chapitre s’attaque à une des questions favorites de l’auteur : où et quand ? Où est l’Antiquité, par exemple ? Est-ce un phénomène limité à la seule Méditerranée du monde greco-romain, ou un temps déterminé dans l’histoire du monde, qui voit coexister sur la planète des empires aussi lointains que ceux des Chinois Han, des Romains, des Parthes ou des Méso-Américains ? Peut-on décemment parler de Moyen Âge africain ? Pour pallier les carences des outils (cartes, chronologies, découpage du temps en périodes n’ayant de sens qu’au regard de l’histoire européenne…) qui nous servent à penser les relations spatio-temporelles, l’auteur nous invite à recourir à la « démarche globalisante incontournable » qu’est le comparatisme, de « travailler simultanément les transitions et les discontinuités ». Il cite au passage une jolie formule de Régis Debray : « Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû. Elle est là pour filtrer. »

Autre citation qui ouvre le troisième chapitre, celle-là du sous-commandant Marcos : « Ils se sont trompés il y a cinq cents ans, lorsqu’ils dirent nous avoir découverts. Comme si l’autre monde que nous étions avait été perdu. » Arrivé à ce moment, après avoir terrassé une histoire découpée en tranches temporelles et spatiales pour et par l’Europe, Grataloup entend faire un sort à l’histoire « tubulaire » – qu’il définit comme un récit voire un « roman » monolinéaire, orchestré par une Europe faisant remonter sa naissance au Moyen Âge, pièce de théâtre au dénouement si prévisible : « Le reste de l’écoumène n’existe que selon son ordre d’entrée dans le Monde créé par les Européens. » De Sumer à la mondialisation, l’histoire aurait-elle été tendue vers un but définitif, celui de l’avènement d’un universel occidental, au mépris des dynamiques des autres parties du Monde ? Évidemment non. Sans même recourir à l’histoire contrefactuelle chère à Niall Ferguson, il est facile d’imaginer que « le monde aurait pu être autre ».

Des grands récits identitaires à la mémoire du métissage

Nous avons donc besoin d’un nouveau roman mondial, estime Grataloup. Parce que l’ancien a fait son temps. « L’histoire du Monde stricto sensu a bien été, jusqu’au 20e siècle, effectivement européenne. Mais elle a mal permis de voir les Autres et leurs histoires. Non seulement parce qu’ils n’étaient mis en perspective qu’en fonction de leur “découverte” mais, de façon moins visible, parce que l’européanisation de l’autre s’est traduite par l’usage sans état d’âme de la pensée européenne du temps, de l’espace et de tout l’appareil conceptuel pour découper le réel, fait par et pour l’Occident. Projeter la notion d’antiquité ou de moyen âge loin de l’ouest de l’Ancien Monde, utiliser des découpages présentés comme naturels pour l’au-delà de l’Europe comme les notions d’Afrique et d’Asie, prendre comme évidents des couples comme Nature et Culture, Économique et Social, etc., consiste bien à projeter comme universel ce qui n’est qu’européen. »

Retour de bâton. La montée en puissance de la Chine, de l’Inde, du Brésil et autres BRIC s’accompagne d’une rivalité dans l’élaboration des grands récits. De tous ceux-là, pour des raisons de vitalité académique, le plus mal parti est peut-être, paradoxalement, ce récit que la vieille dame Europe avait réussi à imposer. Le besoin se fait pressant d’une histoire globale sachant mettre en perspective ces impensés, pour articuler récits mondiaux et récits régionaux, « les uns expliquant les autres ». Faute de quoi le risque serait d’aboutir à l’éclatement d’une histoire mondiale en récits affrontés, dans une surenchère d’affirmations identitaires. « La mémoire du Monde ne peut être qu’un processus global de métissage, (sachant que) le mondial tend vers l’universel, sans totalement s’y confondre. »

GRATALOUP Christian [2011], Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, coll. « Éléments de réponse », Paris, Armand Colin.

De l’invention conjointe de la philosophie et des grandes religions

Lundi 28 mars 2011

C’est à une lecture inattendue que nous convie Jean C. Baudet avec ses Curieuses Histoires de la pensée. Philosophe, biologiste (on lui devrait, à en croire sa biographie sur wikipedia, la découverte des ancêtres des haricots) et poète, l’auteur a commis une multitude de livres relatifs à l’épistémologie historique des sciences. Il ambitionne ici de dresser une synthèse de l’histoire de la pensée, depuis ses lointaines origines préhistoriques jusqu’aux débuts de l’ère commune – une très longue période, qui voit la pensée atteindre un apogée au moment qualifié d’âge axial par le philosophe Karl Jaspers [1949], un concept récemment enrichi des considérations de Karen Armstrong [2009] et d’Yves Lambert [2007], dans des ouvrages déjà commentés sur ce blog.

La philosophie, un effort de pensée en vue du bonheur

Cette histoire des religions et de la philosophie – définie comme quelque chose qui serait « un effort de pensée en vue du bonheur » – est bâtie de courts chapitres. La structure, toute en didactique, graissant les mots-clés, s’attardant sur des concepts basiques…, manifeste un effort de vulgarisation louable, susceptible de faciliter la lecture du néophyte, qui aura tendance à irriter le lecteur plus averti. Il serait dommage de s’arrêter à cet aspect, car cet excellent panorama pour débutant de la pensée évolutionniste offre tant le mérite de l’originalité que celui de la synthèse.

La réflexion se développe à la façon d’une navigation sur Internet, une affirmation entraînant une courte explication, qui fournit elle-même matière à poser une définition, qui débouche à son tour sur une comparaison ou un exposé concentré de la pensée d’un auteur. Ainsi, après avoir disserté sur l’apport de Pascal Boyer – dont il résume l’apport en un lapidaire « les émotions liées à la mort sont à l’origine des religions » –, Baudet estime que « la religion est née en admettant l’existence d’un monde transcendant, ou plutôt les religions sont nées, car le processus se répétera en divers lieux, en fait en chaque localité où s’est installlé un groupe humain suffisamment avancé techniquement pour disposer de loisirs. Pour composer des poèmes. Pour inventer des dieux. » Ajoutons que le processus serait le même partout, ce qui amène l’auteur à en déduire que « partout le même système nerveux invente les mêmes dieux ». Entre-temps, il aura dressé un panorama sur la pensée magique selon James G. Fraser, se sera aventuré à définir le sacré en recourant à Bronislaw Malinowski, revenant sur l’émergence de la conscience ou du langage chez les hominidés tout en affirmant que le philosophe contemporain n’a rien de plus pour penser que celui de l’Antiquité grecque – de quoi écrire, lire, et un cerveau inchangé. À l’en croire, Gutemberg ou Internet n’ont rien apporté en termes de cognition.

Attention : objet publié non identifiable

Ce genre d’affirmation biaise cet ouvrage, et concourt à le rendre inclassable. J’appellerai cela un opni, pour objet publié non identifiable. Sa rédaction, sa mise en page, sa structure le destinent à l’initiation d’un jeune public. Sa densité en réserve clairement la lecture à un public aguerri. Et les opinions de l’auteur, pour stimulantes qu’elles soient, mériteraient critique – on regrettera que le parti-pris pédagogique de l’ouvrage empêche paradoxalement l’auteur de les étayer correctement, au bénéfice d’une simplification parfois abusive.

On s’amusera au passage de voir Baudet s’efforcer de suivre un plan chronologique, ne cessant de répéter que les dates sont relatives et que les historiens spécialistes s’écharpent sur les datations, tout en incluant de force dans sa visée évolutionniste des théories plutôt chaotiques que l’on devine lui avoir été soufflées par la lecture du philosophe Mircea Eliade : ainsi affirme-t-il que la divination serait née de l’invasion akkadienne de Sumer. Car les Akkadiens, nomades, auraient été ouraniens, soumettant et se mélangeant à des sédentaires, chtoniens. La fusion des deux panthéons, un basé sur des idées religieuses centrées sur la fécondité de la terre – religion d’en bas des Sumériens –, l’autre sur l’observation du ciel étoilé – religion d’en haut des Akkadiens –, aurait abouti à créer une perception linéaire et déterministe des événements, devenant prévisibles par l’astrologie ! Notons à sa décharge que l’ouvrage d’Armstrong, déjà mentionné, souffre des mêmes défauts : on peut facilement combler par l’imagination ce que la rareté des sources sur ces périodes ne permet pas d’appréhender de façon certaine.

L’auteur lui-même sait mettre en perspective, non sans humour, les affirmations des historiens qu’il commente. S’il tend à considérer Abraham ou Salomon comme des personnages davantage historiques que mythiques, il note, présentant une biographie de Moïse par Henri Cazelles : « C’est tout juste si Cazelles ne nous décrit pas la couleur de ses cheveux et les motifs décoratifs de sa tunique. Là où les documents historiques sont muets, pourquoi les historiens le seraient-ils ? »

Au final, à qui peut s’adresser cet étonnant ouvrage de synthèse ? D’abord à des médiateurs de savoir. Des enseignants par exemple, qui souhaiteraient s’initier rapidement aux principales thèses de l’histoire de la pensée antique et globale (on déplorera ceci dit la faible place accordée à la pensée chinoise), mais qui sauront conserver leur esprit critique pour mettre en perspective certaines affirmations. Ensuite à tous ceux qui souhaitent enrichir leur connaissance de cette période qui vit, selon la formule consacrée, « la naissance de la sagesse » – une naissance que l’auteur situe dans le creuset de la Grèce classique, rejoignant ainsi le camp des partisans du « miracle grec ». On apprend beaucoup de choses dans cet ouvrage, et les idées y abondent, même si nombre de ces dernières méritent de passer par le crible de la réflexion et de la vérification avant d’être validées.

À noter :

Dans la même veine très pédagogique, similaire aux entreprises de la Collection « Pour les Nuls » de First éditions, Jean-Noël Fenwick nous a gratifiés en 2010 d’un intéressant manuel de grande vulgarisation de big history (du big-bang aux début des civilisations, l’histoire du globe et du monde en 200 p. de paragraphes courts, avec ici recours massif à de multiples intertitres et dessins…) : Les Sept Coups de génie de Madame Bigabanga, Albin Michel/Universcience éd.

À propos de :

BAUDET Jean C. [2011], Curieuses Histoires de la pensée. Quand l’homme inventait les religions et la philosophie, Paris-Bruxelles, Jourdan Éditions.

Autres références :

JASPERS Karl [1949], Vom Ursprung und Ziel der Geschichte. München & Zürich ; traduction française : Origine et sens de l’histoire, Paris, Plon, 1954.

ARMSTRONG Karen [2009], La Naissance de la sagesse (900-200 avant Jésus-Christ). Bouddha, Confucius, Socrate et les prophètes juifs, Paris, Seuil ; traduit de l’anglais par Marie-Pascale d’Iribarne-Jaâwane, The Great Transformation : The world in the time of Buddha, Socrates, Confucius and Jeremiah, Atlantic Books, London, 2006.

LAMBERT Yves [2007], La Naissance des religions. De la préhistoire aux religions universalistes, Paris, Armand Colin.