Deuil

Nous avons la douleur de vous faire part du décès de notre ami et collaborateur Philippe Norel, dimanche 8 juin. Fondateur de ce blog en janvier 2010, il a été un promoteur des plus rigoureux de l’histoire globale.

Aucun billet ne sera publié cette semaine.

2013 : l’histoire globale en revues

Nous allons boucler, ces prochains jours, la quatrième année d’existence du blog Histoire globale. Pour fêter cet anniversaire, un regard rétrospectif sur la production 2013 de revues et magazines en histoire globale (au sens large) s’imposait. L’année a été riche en productions titrées « globales », d’Actuel Marx à Cahiers d’histoire ou Esprit, en passant par la toute neuve revue Socio. On jugera à l’aune de la nouvelle année si on doit y voir le signe d’un éveil du global en sciences humaines.

En souhaitant une excellente année à tous nos lecteurs.

2013, du côté des revues :

Histoire globale, Actuel Marx, n° 53, avril-juin 2013. Voir le billet de Gabriel Vergne paru sur ce blog le 2 mai dernier.

Pourquoi l’histoire globale ? Cahiers d’histoire, n° 121, avril-juin 2013. Voir le billet de Vincent Capdepuy à paraître prochainement sue ce blog.

Penser global, Socio, n° 1, mars 2013. Brièvement évoqué dans la troisième partie du billet « L’histoire globale en débats »  et recensé par Christophe Rymarski dans Les Grands Dossiers des sciences humaines n° 31, sous le titre « une revue pour la pensée globale »

Difficile enseignement de l’histoire, Le Débat, n° 175, mai-août 2013. « Pourquoi est-il devenu si difficile d’enseigner l’histoire dans les classes du primaire et du secondaire ? », s’interroge Pierre Nora. Une question qui a suscité une réponse de Vincent Capdepuy sur Aggiornamento.

Les guerres de demain, Politique étrangère, vol. 78, n° 3/2013. L’évidence est statistique : le nombre de conflits armés ne cesse de décroître dans le Monde, au point qu’il n’a jamais été plus pacifié qu’aujourd’hui. Faut-il pour autant prophétiser la fin de la guerre, quand l’affaiblissement des États (garants de cette pacification), les difficultés de mise en œuvre des processus de sortie de conflit et la multiplication des guerres intra-étatiques (opposant un État à une organisation terroriste ou criminelle) peut à tout moment changer la donne ? Un second dossier, en explorant les conséquences de l’usage du drone armé, complète opportunément l’analyse d’un Monde pacifié et pourtant toujours violent.

Inventions des continents, Monde(s). Histoire espaces relations, n° 3, mai 2013. Sociétés coloniales. Enquêtes et expertises, Monde(s). Histoire espaces relations, n° 4, septembre 2013. La revue semestrielle Monde(s) a produit cette année deux numéros d’excellente facture. Celle qui se présentait, lors de la parution de son premier numéro en 2012, comme la première revue en France consacrée à l’histoire globale, tient ses engagements d’explorer de larges pans d’histoire(s) globale, internationale ou connectée.

Regards géopolitiques sur la Chine, Hérodote, n° 150, 3e trim. 2013. Désormais deuxième puissance économique et premier pollueur mondial, la Chine réémerge d’un long sommeil. Une première série d’articles ausculte les entrailles du géant, du défi colossal du développement de zones rurales abritant 600 millions de personnes à l’analyse de la législation et des mouvements sociaux internes poussant les entreprises à la responsabilité écologique. La seconde partie dissèque l’entrelacs des relations étrangères de la Chine, souvent marquées par des réactions à la stratégie diplomatique des États-Unis, avec Taïwan, le Japon, l’Inde, l’Asie centrale, l’Afrique… Instructif.

Les écologies politiques aujourd’hui (5) Chine, Écologie & Politique, n° 47, 2013. Un numéro qui complète utilement la lecture du précédent, en scannant le volet environnemental de la croissance chinoise. Car si les dégradations environnementales font rage, elles suscitent des mobilisations citoyennes innombrables, jugées comme périlleuses par le pouvoir. Celui-ci est pris entre plusieurs feux : comment se développer à toute force en épargnant la pollution à sa population ? Comment produire toujours plus de technologie verte en limitant sa dépendance aux métaux rares dont elle est gourmande ? En conclusion, un texte de l’historien environnemental Mark Elvin nous montre une agriculture chinoise historiquement plus productive que son alter ego occidentale avant le règne de l’industrialisation.

 Chine : regards croisés, La Pensée, n° 373, janvier-mars 2013. Pour comprendre trois aspects de la montée en puissance chinoise – son système financier, ses réformes politiques et sa structuration sociale –, La Pensée a choisi de publier à parts égales des chercheurs chinois et européens. Cela permet de dégager d’étonnantes divergences de vues sur les évolutions et les objectifs : ainsi, pour un État jugé autoritaire, mais qui se péroccupe du bien-être de ses citoyens, le terme de réforme politique renvoie davantage à une évolution prudente de la bonne gouvernance du peuple qu’à un partage démocratique du pouvoir. Le lecteur sort de cette mise en perspective plus lucide des difficultés auxquelles est confrontée le géant, et plein d’incertitudes quant à son avenir.

La santé globale, nouveau laboratoire de l’aide internationale ? Revue Tiers Monde, n° 215, juillet-septembre 2013. Voici venu « le moment de la santé globale », annoncent les coordinateurs de ce dossier Laëtitia Atlani-Duault et Laurent Vidal en introduction. Prenant une réelle dimension transnationale, marqué par de nouvelles logiques d’action visant à assurer une sécurité sanitaire optimisée à l’échelle mondiale, et particpant explicitement aux politiques néolibérales de développement, ce moment de la santé globale a aussi une histoire, qu’il importe de mettre en perspective. Les auteurs détaillent les politiques de lutte contre le sida en Afrique, la grippe aviaire en Asie, l’intégration des populations défavorisées aux systèmes de santé et le rôle des ONG. Un bon panorama d’un sujet d’importance, souvent négligé.

Comment faire l’histoire du monde ? Esprit n° 400, décembre 2013. On trouvera dans cette livraison de la revue Esprit une présentation à plusieurs voix de l’histoire globale et de l’histoire connectée. Philippe Minard s’efforce de repérer les caractéristiques de ces nouvelles façons de faire de l’histoire et propose une bibliographie ramassée sur le sujet. Romain Bertrand développe un plaidoyer pour l’histoire connectée contre les simplismes d’une certaine histoire globale tandis que Philippe Norel montre comment l’histoire globale interroge les pratiques et concepts des économistes.

2013, du côté des magazines :

 Venise médiévale. L’essor commercial et culturel de la cité des doges, Histoire National Geographics, n° 3, juin 2013. Coup de cœur que celui-là : ce bimestriel est un des multiples magazines apparus ces dernières années en histoire, concurrençant les traditionnels L’Histoire et Historia. Sa particularité ? Alors que tous les nouveaux-venus sont exclusivement axés sur l’histoire nationale française et reposent souvent sur les interventions répétées de certains essayistes ou chercheurs, Histoire National Geographics a fait le pari d’un équilibre entre histoire hexagonale et histoire-monde. Et même si cette dernière reste un peu enclavée du côté occidental, même si on y parle beaucoup plus souvent de Babylonie ou de Grèce que d’Asie orientale ou d’Afrique, le progrès est tellement manifeste par rapport à la concurrence qu’on lui pardonne volontiers ce défaut de jeunesse. Elle sait en tous cas solliciter de bonnes plumes, diversifier les signatures, soigner l’iconographie et prendre le nombre de pages nécessaire à l’exploration de ses sujets. Souhaitons-lui longue vie, de même qu’aux deux publications de qualité comparable que sont Carto et Diplomatie, axées sur la géopolitique pour le premier, les relations internationales pour le second.

L’an 1000. La première crise de l’Occident ? Les Cahiers de Science & Vie, n° 137, mai 2013. Un excellent numéro, en ce qu’il dégage comment une historiographie passée a popularisé l’idée que le milieu du Moyen Âge occidental était une période de crise, alors que les médiévistes soulignent aujourd’hui que c’était une période de changements ; que ce changement reposait sur la mise en connexions du Monde, favorisée par un optimum climatique (un réchauffement) – et même l’Amérique, avec l’excursion viking, entrait alors très périphériquement dans cette balbutiante mondialisation ; et surtout que de ce Monde, l’Occident n’était pas le centre, qui gravitait plutôt autour de la Chine des Song, de l’Inde des Chola ou du monde arabo-musulman.

Paradis et enfer. L’invention de l’au-delà, Les Cahiers de Science & Vie, n° 139, août 2013. Plus eurocentré que le précédent, mais quelques incursions dans les au-delà d’Orient, d’Islam et d’Afrique permettent de comparer avec des évolutions judéo-chrétiennes détaillées.

Les Mongols. Le plus grand empire du monde, L’Histoire, n° 392, octobre 2013. Consacrant la moitié de ce numéro à un dossier sur l’Empire mongol, L’Histoire a su y associer une volée de spécialistes anglo-saxons : un entretien avec Igor de Rachewiltz permet ainsi de camper le portrait de Gengis Khan, un autre avec Peter Golden les turbulances passées des peuples de la steppe… On y trouve tout ce qu’il convient de savoir sur cette étonnante aventure qu’a été l’expansion mogole, jusqu’à une description de son terme actuel : cette fièvre gengiskhanide qui a saisi la Mongolie depuis deux décennies, entre nostalgies nationalistes, produits dérivés et banalisation de l’image du conquérant.

L’Atlas des villes, Hors-série Le Monde/La Vie, n° 10, octobre 2013. L’aventure des Atlas Le Monde/La Vie continue. Ce riche numéro consacré à la ville, alors que le Monde compte désormais plus d’urbains que de ruraux, est toujours riche en contenu : articles courts et synthétiques, mise en perspective du passé, du présent et du futur proche, propos de spécialistes et cartographie inspirée fond de cette synthèse un outil utile.

La Chine. Des guerres de l’opium à nos jours, Documentation photographique, n° 8093, mai 2013. Rédigée par Xavier Paulès, une synthèse illustrée à l’usage des enseignants des deux derniers siècles d’histoire de la Chine, de son plongeon dans le chaos à sa présente ré-émergence.

Spécial Terre. En 30 ans tout a changé, Sciences & Vie hors-série, n° 9, octobre 2013. Centré autour de l’Anthropocène, prenant pour point de départ et comme réservoir iconographique la surveillance serrée qu’exercent les satellites sur la Terre, ce numéro prend de l’altitude pour mieux percevoir comment l’humanité transforme son milieu, par exemple au Koweît où, perceptibles depuis six ans de façon croissante sous formes de tâches noires gangrénant le désert, s’empilent les déchets. Les reculs des plages, des récifs coralliens, des forêts, des glaces, des mers intérieures, du permafrost ou des zones humides sont impitoyablement révélés par l’œil des machines. Il semble que l’Homme, nouveau Cain, ait mis un dieu technologique en orbite pour mieux lui rappeler ses fautes.

Mondes émergents, L’Atlas du Monde diplomatique hors-série, n° 5, 2012. Voici l’intrus de ce survol des revues et magazines publiés en 2013, en ce qu’il est paru en 2012 mais n’avait pas été recensé dans notre précédent panorama… Mais cet exhaustif atlas géopolitique est tellement bien conçu qu’il aurait été dommage de ne pas le mentionner.

La grande histoire de Dieu, L’Express hors-série, n° 1, décembre 2012/mars 2013. Aller-retour, « La grande histoire de Dieu » lève le rideau sur Abraham et s’achève dans les décombres syriens de la communautarisation. Entre-temps, au fil de plus de 200 pages, on aura pu prendre connaissance des grands épisodes de l’histoire monothéiste.

Ceux qui ont changé le monde, Historia Spécial, n° 11, mai-juin 2013. Ceux qui ont changé le monde… depuis l’Occident. Normal, leur choix résulte d’un sondage effectué auprès d’un millier de lecteurs du magazine. Trois exceptions : Gandhi vient au secours de la diversité, Mao siège pour la Chine et Nasser pour l’Égypte. C’est Marco Polo qui éclipse Gengis Khan pour symboliser le grand désenclavement du Monde. Sinon, on aura droit aux portraits de Colomb, Einstein, Galilée, Pasteur, Guillaume le Conquérant (ah, bon !), Hitler et Churchill, César, Lincoln et Washington, Lénine et Catherine II… Ah oui, il y a aussi Victoria, soit deux femmes, 10 % des effectifs. La surprise : ne pas y trouver Bouddha, passe encore, mais Mahomet ou Jésus ??? C’est tout simplement que la rédaction a choisi d’exclure les grands réformateurs religieux et les idéologues. D’où on déduira que Lénine n’était pas un idéologue mais avant tout un homme d’action, occupant la 3e place du podium de la notoriété mondiale établi par le comité éditorial. Le premier lauréat étant César, le deuxième Colomb.

Sciences Humaines a publié :

La nouvelle histoire des empires, Sciences Humaines Histoire, n° 2, octobre-novembre 2013

Vers un nouveau monde, Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 33, décembre 2013/janvier-février 2014.

 

L’histoire globale en débats

Signe encourageant que celui-ci : ces derniers mois ont été féconds en débats et parutions autour de l’histoire globale, voire du concept de global. Après nous être fait ces dernières semaines l’écho du livre Essais d’histoire globale dirigé par Chloé Maurel, comme de l’ouvrage Le Tournant global des sciences sociales dirigé par Stéphane Dufoix et Alain Caillé, s’est fait jour un dilemme : nous nous devions de prendre position dans certains de ces débats, de rendre compte de certains événements, mais nous refusions à monopoliser le fil de ce blog autour de cette seule thématique. Nous avons choisi ici de réagir collectivement à certains des moments forts de cette actualité. Vincent Capdepuy commente certaines opinions répercutées par le dernier numéro de la revue Le Débat titré « Difficile enseignement de l’histoire », reprenant des positions développées plus longuement sur Aggiornamento ; Philippe Norel s’est penché sur l’article de Laurent Berger (Une science sociale pluriséculaire et transdisciplinaire) initialement publié dans le n° 3 de la revue Monde(s) ; et Laurent Testot revient sur le colloque « Penser global » et la revue du même titre. Nous aurions pu évoquer quelques autres événements, telle la parution du petit ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron et Nicolas Delalande, Pour une histoire-monde (Puf, 2013), mais celui-ci fera l’objet d’une chronique ultérieure.

 

L’histoire globale est-elle une menace pour l’enseignement de l’histoire en France ?

La question pourrait surprendre, c’est pourtant le constat assené par Pierre Nora dans l’éditorial du dernier numéro du Débat :

« Sur quoi l’émergence d’une approche globale, ou mondiale, est venue servir de prétexte pour les uns et d’impératif majeur pour les autres au dépassement définitif d’une histoire nationale. Cette déconstruction et ce retournement de l’histoire officielle auraient pu être la source d’un enrichissement fécond. Ils l’ont été parfois. Mais le plus souvent, ils n’ont abouti qu’à un militantisme idéologique qui est le pendant du militantisme national(iste). » [1]

On a apporté ailleurs une réponse plus développée [2], mais deux points méritent ici d’être soulignés.

1) Cette mise en avant de l’histoire globale révèle d’une part, un fantasme sur une galaxie historiographique [3] qui n’a eu aucun impact réel sur la réécriture des programmes du primaire et du secondaire opérée ces dernières années, pour la simple et bonne raison que l’histoire globale reste encore très marginale en France ; d’autre part, une vraie crispation nationale face à une mondialisation perçue comme une menace. Sur cet aspect qui combine repli sur soi et déni du Monde, il est intéressant de noter le basculement qui s’est opéré dans l’utilisation du mot « mondialisation » entre son invention en 1916, son utilisation par le mouvement mondialiste après 1945 et sa progressive polémisation à partir des années 1970 jusqu’à devenir un « mot de combat » (Lévy, 2008 ; Capdepuy, 2011). L’archéologie de cet antimondialisme français, qu’il faut sans doute articuler avec une décolonisation difficile, reste à écrire dans le cadre d’une métahistoire de la mondialisation.

2) L’histoire globale est perçue dans la plus grande confusion. Il faut avouer que le nom n’aide pas. Pour faire simple, on pourrait dire que l’histoire globale d’hier n’est pas l’histoire globale d’aujourd’hui. Dans les années 1950, les historiens de l’école des Annales plaidèrent pour une « histoire totale », dite aussi, parfois, « globale », « soucieuse de saisir l’ensemble de la réalité sociale » [4]. L’histoire globale qu’on défend sur ce blog est la traduction littérale de la global history, expression forgée pour la première fois aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. L’adjectif « global » renvoie cette fois-ci au globe terrestre. L’histoire globale s’apparente ainsi à l’histoire mondiale, ou Word History. Quelle différence peut-on faire entre les deux ? L’histoire mondiale a elle-même succédé à « l’histoire universelle », même si cette dernière expression est parfois encore usitée. C’est l’histoire de toutes les histoires du monde. Rien ne la définit vraiment sur le plan méthodologique ou en terme de problématique sinon cette capacité à tout subsumer. L’histoire globale, en revanche, est structurée par un fait majeur qui est la mondialisation globale, c’est-à-dire le processus d’interconnexion croissante des différentes sociétés du monde entier qui a abouti à la constitution du globe terrestre en lieu de l’humanité unifiée. Sur cette base, deux débats s’ouvrent. Le premier porte sur le moment où cette échelle devient pertinente. L’histoire globale doit-elle se cantonner à la seconde moitié du 20e siècle (Mazlich, 2006) ? Ou bien commence-t-elle avec la mort de Tamerlan (Darwin, 2007) ? Le second débat, dans le prolongement du premier, consiste à s’interroger sur les mécanismes mêmes de mondialisation, ce qui amène à intégrer dans l’histoire globale les périodes antérieures au désenclavement du Monde à partir du 15e siècle (Beaujard, 2012), jusqu’à revenir à la dispersion de l’espèce humaine sur la surface du globe (Grataloup, 2007). L’histoire globale ne peut-elle s’écrire qu’à l’échelle du monde entier, sous la forme de grandes fresques, dont le renouvellement est forcément limité sous peine de répétition ? Ou bien peut-on faire de l’histoire globale tesselle par tesselle ? Dans ce cas, il serait sans doute plus juste de parler d’« histoires glocales », qui articulent le micro et le macro, montrant comment, par la mondialisation, chaque lieu du globe est désormais dans le Monde et le Monde en chaque lieu (Retaillé, 2012). Mais le risque n’est-il pas alors de traiter le global uniquement comme une focale, sans voir la spécificité de l’échelle ?

 

L’histoire globale, une métadiscipline ?

Au-delà du débat sur l’enseignement de l’histoire en France, Laurent Berger procède, pour sa part et dans une tout autre perspective, à une critique véritablement radicale de l’histoire globale. Ou plutôt d’une histoire globale qui se réduirait à une historiographie pratiquée par les seuls professionnels de l’histoire… Pour lui, « l’histoire globale est une question bien trop épineuse pour être laissée entre les seules mains des historiens ». Le propos peut paraître choquant. Berger le justifie en s’attachant à la « généalogie conceptuelle des modèles théoriques » de l’histoire globale et non plus au « contexte institutionnel » relativement récent qui l’a vu émerger. Autrement dit, si l’on quitte la focalisation sur la filiation bien connue, voire ressassée, qui va de l’ancienne histoire universelle à la World History, puis à l’histoire globale (en passant par l’histoire transnationale, impériale, etc.), si on admet que l’histoire globale s’enracine dans des problématiques propres à l’ensemble des sciences sociales, alors la position de Berger devient légitime. Sur cette base, l’histoire globale devient une « méta-discipline et non plus un simple courant historiographique ». Elle devient « le nom contemporain de ce qu’Immanuel Wallerstein appelle la « science sociale historique » dont les fondations remontent bien au-delà des années 1980, contrairement à ce que certains historiens aimeraient faire croire ». L’auteur souligne alors la dimension, non seulement « pluri » mais aussi et surtout trans-disciplinaire de l’histoire globale. Elle serait fondamentalement au carrefour d’un mouvement ancien qui vise à faire dialoguer les différentes disciplines qui s’étaient forgé leur domaine propre à partir de la fin du 18e siècle, mais n’ont jamais pour autant oublié de dialoguer entre elles, comme l’histoire de l’école des Annales, dans l’entre-deux-guerres, le montre abondamment.

Berger propose alors de cerner ce qui constitue l’histoire globale autour d’une double problématique. La première consiste à s’interroger sur le développement géographique des échanges et rencontres, sur ce progrès des « interconnexions entre sphères d’activités sociales », donc à « identifier où, comment et par qui se mettent en mouvements les flux de capitaux, d’idées, d’images, de populations et de biens et services ». Il s’agit donc ici d’analyser un processus géographique de « globalisation », une saturation potentielle de la planète par ces flux. Mais cette analyse ne peut rendre compte d’un fait majeur constitutif de la seconde problématique, à savoir le changement social facilité, permis, voire déterminé par ces différentes formes de globalisation. On peut penser en premier lieu à la formation d’économies de marché qui se généraliserait à la planète. Berger est plus général, évoquant « l’émergence et la disparition de principes de coordination et de régulation des différentes sphères d’activité ainsi connectées ». Autrement dit, l’expansion des échanges est bien un moteur central du changement structurel, de transformations qui conduisent à une certaine forme de lien social mondial, lequel définirait une « mondialisation » au sens donné récemment à ce terme par Grataloup (2011) et qui se distinguerait d’une simple « globalisation ». En définitive, l’histoire globale apparaît alors comme « un programme de recherche transdisciplinaire qui a pour ambition de décrire et d’analyser comparativement les formes de changement social liées aux différents types de globalisation ». On est évidemment bien loin de l’historiographie…

 

Les sciences sociales converties au global ?

Du 15 au 17 mai 2013 se tenait à Paris un colloque intitulé « Penser global », initié par la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH) pour fêter dignement son cinquantenaire. Il a réuni la part francophone du gratin international des chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS). Se sont succédé parmi bien d’autres à la tribune, outre Michel Wieviorka, maître de cérémonie en sa qualité de directeur de la FMSH, les sociologues Manuel Castells, Richard Sennett, Saskia Sassen, Elijah Anderson, Craig Calhoun, Edgar Morin, Alain Touraine, Dominique Méda, Jean Baubérot, comme l’historien Immanuel Wallerstein, l’économiste Ignacy Sachs, la philosophe Nancy Fraser…

La majorité de ces ténors ès SHS ont pour point commun de se retrouver au sein d’une institution, nouvelle venue dans le paysage académique : le collège d’études mondiales. Instauré en juin 2011, ce fleuron de la FMSH développe des thématiques peu encouragées en France – tel le global –, attirant des chercheurs de renommée internationale. L’objectif est de faire sortir les SHS des frontières nationales, pour les mettre en mesure d’appréhender les grands changements à l’œuvre. Pour ce faire, des moyens classiques : une quinzaine de chaires dédiées à de grandes thématiques et confiées à de grands noms des SHS, accompagnant des séminaires, conférences, publications, financements de post-doctorants et partenariats avec des institutions équivalentes dans le monde… Dans la foulée, la FMSH a aussi lancé une revue semestrielle, Socio, dont le n° 1, publié en mars 2013, se consacrait lui aussi à « Penser global ».

L’objectif du colloque était de « réfléchir aux SHS de demain ». Désormais multipolaires car produites partout sur la planète et non plus monopolisées par le seul Occident, elles sont sommées de pratiquer la trans- ou interdisciplinarité, ainsi que le partenariat avec le privé. Contraintes aussi de mieux cerner les grands chantiers inscrits à l’agenda des chercheurs : risques globaux, gouvernance mondiale… De nouvelles démarches émergent alors que s’imposent ces thèmes, qui ne vont pas sans influer sur les paradigmes fondateurs des SHS. Et les diagnostics ont, en dépit de l’hétérogénéité des intervenants, convergé autour d’un constat commun, qu’a résumé Wieviorka : « Il s’agit aujourd’hui de renouveler les catégories de la connaissance en SHS, pour répondre aux questions complexes posées par la mondialisation. »

Force est de retenir qu’étaient conviés à ce grand raout beaucoup de sociologues, mais très peu d’historiens, d’économistes ou d’anthropologues du global, ni de spécialistes des relations internationales – le même constat valant pour les intervenants retenus dans le n° 1 de Socio, ou l’ouvrage Le Tournant global des sciences humaines dirigé par Caillé et Dufoix, comme pour le colloque éponyme de 2009 dont ledit ouvrage est issu… Retenons que les grands noms des sciences sociales en général, et de la sociologie en particulier, s’accordent peu ou prou sur la nécessaire transition vers la trans- ou interdiciplinarité, condition nécessaire à l’appréhension d’un monde toujours plus interconnecté, et la mettent en œuvre – il y aura eu ces dernières années en France deux grandes manifestations de dimension internationale autour d’une sociologie globale, aucune en faveur d’une histoire globale.

Bibliographie

Beaujard Philippe, 2012, Les Mondes de l’océan Indien, Paris, Armand Colin, vol. 1 et vol. 2.

Berger Laurent, 2013, « La place de l’ethnologie en histoire globale », Monde(s), n° 3, pp. 193-212, Armand Colin.

Caillé Alain et Dufoix Stéphane (dir.), 2013, Le Tournant global des sciences sociales, Paris, La Découverte.

Calhoun Craig et Wieviorka Michel, 2013, « Manifeste pour les sciences sociales », Socio, n° 1, pp. 5-40.

Capdepuy Vincent, 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document n° 576.

Darwin John, 2007, After Tamerlane. The Global History of Empire, Londres, Allen Lane.

Grataloup Christian, 2007, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Paris, Armand Colin.

Grataloup Christian, 2011, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ? Paris, Armand Colin.

Lévy Jacques (dir.), 2008, L’Invention du monde. Une géographie de la mondialisation, Paris, Presses de Sciences Po.

Maurel Chloé (dir.), 2013, Essais d’histoire globale, Paris, L’Harmattan.

Mazlich Bruce, 2006, The New Global History, New York, Routledge.

Retaillé Denis, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu.

 


Notes

[1] Pierre Nora, 2013, « Difficile enseignement de l’histoire », Le Débat, n° 175, p. 5.

[2] Vincent Capdepuy, « Le déni du Monde », Aggiornamento, 17 juin 2013.

[3] Olivier Grenouilleau, 2009, « La galaxie histoire-monde », Le Débat, n° 154, pp. 41-52.

[4] Fernand Braudel, « Au parlement des historiens : retour sur le Congrès international de Paris, 1950 », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 8, n° 3, p. 369.

Pourquoi le monde a besoin d’histoires globales

Ce texte constitue l’introduction légèrement remaniée du livre que nous venons de publier sous le titre Une histoire du monde global, aux Éditions Sciences Humaines, octobre 2012, et qui reprend pour partie des textes parus sur ce blog depuis trois ans.

Est-il raisonnable de se croire seul au monde ? Les récentes tentatives pour créer un musée de l’Histoire de France ont-elles un sens ? Existe-t-il vraiment des civilisations supérieures aux autres ? Peut-on excuser les formes diverses d’une xénophobie particulièrement présente aujourd’hui dans le débat politique, ici et là en Europe ? Le « continentalisme » européen n’est-il pas en train de virer au nationalisme à grande échelle ?

L’actualité est riches de ces questions multiples, posées parfois dramatiquement, plus souvent encore sur un mode dérisoire. Notre réponse de chercheurs et vulgarisateurs demeure incertaine. Elle s’articule sur des valeurs supposées intangibles d’ouverture à l’autre, et sur une posture morale qui n’est plus nécessairement perceptible par l’ensemble du corps social. Pour éclairer et renforcer cette réponse, le mieux, et parfois le plus simple, est peut-être de revenir aux faits historiques les plus lourds, ceux qui relèvent de la longue durée. Non, aucune société n’a jamais vécu durablement dans l’isolement ou en autosuffisance : il n’existe donc pas de « civilisation » au sens identitaire de ce terme. Oui, l’histoire de France n’a qu’un sens très limité si on recherche au sein de ce pays un moteur unique ou principal d’évolution qu’il faudrait mettre en exergue, et si l’on refuse de voir que notre société est fondamentalement le résultat de connexions lointaines, multiples et fécondes, avec d’autres sociétés, parfois parmi les plus inattendues. Oui, la supposée « supériorité de civilisation » n’est qu’un gadget idéologique, dès lors que l’on réalise combien l’Europe doit de techniques à l’Asie orientale ou au monde musulman, de plantes au continent américain ou à l’Inde, d’idées à la Chine impériale, de fait très à la mode chez les intellectuels de notre siècle des Lumières…

En clair, les preuves historiques existent quant à l’importance qualitative et quantitative des connexions de longue date entre les hommes, à travers les échanges, les transferts de techniques et d’idées, la circulation des religions, les migrations, l’acclimatation différenciée des plantes et des graines, comme encore avec les conquêtes impériales, leurs crimes et leurs apports… Sommes-nous sûrs par ailleurs que nos supposés idéaux de rationalité ou de démocratie nous appartiennent en propre ? -Qu’ils ne sont pas le résultat de rencontres anciennes et particulièrement complexes ?

Le monde a dramatiquement besoin, aujourd’hui et plus que jamais, d’une connaissance de ces interactions de longue date. Elles sont les seules racines de ce qu’on essentialise trop facilement comme des civilisations à l’identité affirmée. Contre la tentation d’identités-racines fictives, il s’agit désormais de prendre appui sur des identités-rhizomes. Ce faisant, il ne s’agit évidemment pas de dire que la civilisation européenne n’existe pas et que l’Europe n’aurait été qu’une province marginale de l’histoire du monde… Il ne peut être question de relativiser l’eurocentrisme évident, sans doute compréhensible, de nos représentations, pour tomber dans un sinocentrisme, un afrocentrisme ou toute autre position qui ne serait qu’un décalque des vieux habits que nous voulons quitter.

Non, le présent a besoin d’une véritable histoire globale, ou plutôt d’histoires globales au pluriel. Puisqu’il est désormais clair que personne ne pourra prétendre avoir le monopole du grand récit mondial, réconciliant les points de vue, les ressentis, les émotions de tant d’individus et de groupes sociaux différents. Le présent ne peut faire l’impasse sur cette nécessité, peut-être aussi vitale pour nos sociétés que l’impératif écologique, de comprendre ce qui s’est réellement passé entre nous tous, sur de nombreux siècles, au moins quatre ou cinq millénaires, peut-être même davantage.

En témoignent les textes réunis dans cet ouvrage et que certains pourront trouver hétéroclites : ils sont de fait issus de multiples horizons et ont été pour la plupart déjà présentés, soit dans la revue Sciences Humaines, soit sur le blog « Histoire globale » (http://blogs.histoireglobale.com) que nous animons depuis janvier 2010. Nous espérons montrer ici que leur compilation crée indéniablement du sens, et que ce dernier est aujourd’hui crucial pour comprendre aussi la mondialisation contemporaine. Ces textes se complètent, tant chronologiquement que thématiquement, se répondent les uns aux autres, abordent parfois le même sujet avec des méthodes différentes, s’enrichissent de regards contrastés. L’ordre des chapitres permet de fixer leur place logique dans ce qui pourrait n’apparaître sinon que comme un kaléidoscope arbitraire. Ainsi s’esquisse une – parmi bien d’autres possibles – histoire de notre Monde, de notre humanité aujourd’hui mondialisée, de nos passés divers qui se sont rencontrés depuis fort longtemps et qui, sinon, auraient à coup sûr été différents…

La matière de base de l’histoire globale, ce sont d’abord ces échanges de biens, aussi ces transferts de techniques, ces déplacements et acclimatations de plantes. Sur plusieurs millénaires, ils ont connecté les différentes parties du monde, matérialisé des influences économiques, métissé déjà les consommations. Le premier chapitre nous saisit en quelque sorte au petit matin, prenant appui sur les histoires improbables du sucre (Christian Grataloup), du thé et du café (Philippe Norel) pour décrire à la fois ce métissage consumériste et les conséquences économiques lourdes des transferts de plantes ; il se poursuit avec l’analyse, par Gabriel Vergne et P. Norel, d’anciens réseaux commerciaux de longue distance souvent mal connus en Europe (océan Indien, Asie du Sud-Est, commerce swahili) et pourtant très structurants ; il se termine avec le repérage des multiples transferts techniques, le plus souvent d’est en ouest, qui ont forgé la supériorité ultérieure de l’Occident : innovations collectives concernant la poudre et les armes, paradoxe d’un monde musulman initial riche en innovations commerciales et financières, multiples apports techniques chinois à l’humanité.

À peine clos ce panorama des échanges matériels, le chapitre 2 nous ouvre à cette « autre fabrique de l’universel » que sont la circulation des idées, notamment religieuses, et des conquêtes de type impérial. Le regretté Jerry H. Bentley nous initie d’abord à la logique des conversions religieuses qui ont permis et accompagné le grand commerce, donc fondé la connexion entre sociétés éloignées. Si Laurent Testot aborde quelques-unes des grandes religions d’Asie, Jean-Paul Demoule nous rappelle que les religions monothéistes et les principales « sagesses » de l’Asie tirent leur origine d’une même conjoncture, autour du milieu du Ier millénaire avant notre ère, et que leur développement coïncide ensuite avec l’essor des grands empires. Essor impérial qui est ensuite beaucoup plus asiatique qu’on ne le croirait le plus souvent (à propos de Bâtisseurs d’Empires d’Alessandro Stanziani). Les liens multiples entre commerce, conquêtes impériales et circulation des religions constituent bien un objet, encore insuffisamment élucidé, de l’histoire globale.

Il n’en reste pas moins que les échanges réguliers, donc aussi les processus d’intégration,  ont été particulièrement précoces, comme l’analyse le chapitre 3. Avant la Révolution néolithique*, si les circulations humaines semblent infiniment lentes, elles n’en créent pas moins, sur la très longue durée, des connexions décisives, donnant lieu à ces « mondialisations froides » dont parle J.-P. Demoule, tandis que Jean Guilaine nous entretient de l’explosion presque simultanée des principaux foyers agricoles puis de leur diffusion planétaire. Dans une vision originale, P. Beaujard montre combien la naissance de l’État est elle-même souvent liée à des phénomènes d’expansion commerciale extérieure, comme dans le cas singulier de la Mésopotamie. De son côté, L. Testot analyse le rôle des pandémies de peste dans la constitution d’un monde plus intégré. Ce chapitre présente aussi quelques acteurs clés de cette intégration au long cours : la Chine et sa contribution au monde moderne (Timothy Brook), les Mongols, auteurs d’un prodigieux essor au 13e siècle restitué dans un livre de Jack Weatherford, les élites commerçantes de l’Afrique subsaharienne face à leurs partenaires berbères, yéménites, omanais, persans ou indiens (P. Norel). C’est bien la chronique de la fabrique du Monde que tisse ainsi, patiemment, l’histoire globale.

Dans le chapitre 4, « Quand l’histoire s’écrivait ailleurs », il s’agit d’en finir avec des assertions encore trop souvent entendues : l’Asie, l’Afrique, les Amériques n’auraient pas d’histoire, à la différence de l’Europe ? L’Afrique, berceau de l’hominisation, a tôt innové en matière agricole et peut-être métallurgique mais a aussi connu des transformations décisives, comme nous le rappelle Catherine Coquery-Vidrovitch. L’Austronésie a joué un rôle fondamental dans l’évolution de Madagascar et d’une partie de l’Afrique par des transferts de plantes cruciaux (Philippe Beaujard), tout comme l’Inde a longtemps été un véritable atelier du monde, comme le rappelle Éric Paul Meyer. On sait aussi combien le commerce maritime chinois fut performant sous la dynastie Song, notamment grâce aux innovations en matière de navigation (gouvernail, boussole, voile à bourcet…), permettant à François Gipouloux de parler, à l’image de Fernand Braudel, d’une Méditerranée asiatique. Ce chapitre n’oublie pas le Pacifique (sous la plume d’Hélène Guiot). Il se clôt avec une recension de l’analyse faite par Serge Gruzinski, dans son dernier livre, de l’échec du Portugal à conquérir la Chine, au 16e siècle. Cet événement peu documenté nous rappelle opportunément qu’à l’époque, l’histoire ne s’écrivait encore que très partiellement à partir de l’Europe…

Ce tableau nous amène alors à réviser certains postulats : les grands récits de l’hégémonie européenne ne sont plus pertinents, ne l’ont du reste jamais été… Cette mise au point, objet du chapitre 5, peut donner lieu à des contre-récits (P. Norel). Elle se construit aussi à partir du point de vue de ceux que l’Europe aborde, souvent avec brutalité, dès le 16e siècle : le texte de Sanjay Subrahmanyam est ici emblématique d’un long malentendu. Morgan Muffat-Jeandet met l’accent de son côté sur les métissages humains et culturels dans l’Empire espagnol de la fin de ce siècle, relativisant ainsi le mythe d’une conquête du reste du monde par de « purs » Européens. Cette critique passe aussi par la démonstration du rôle de la Chine comme « acteur global » dans la longue durée, et le rappel des thèses de Jack Goody. Cet anthropologue estime qu’un miracle eurasien s’est bien mis en place avant notre ère, amenant ainsi cette idée que l’hégémonie doit logiquement alterner entre « Extrême-Orient » et « Extrême-Occident ». Dans un texte exigeant mais particulièrement riche, Jonathan Friedman se livre à une critique précise des travaux de J. Goody, notamment à partir du concept d’hégémonie enraciné dans la théorie des systèmes-monde, ce qui lui permet de réfuter un certain nombre de structures héritées et bien présentes dans la science historique.

C’est précisément de l’analyse en termes de système-monde que nous entretient le chapitre 6. P. Beaujard y définit le concept et explique d’emblée pourquoi on peut parler d’un système-monde en préparation juste avant notre ère, concrétisé ensuite par la coexistence des empires romain et han et les liens tissés sur des routes commerciales en plein renouveau. Dans l’article suivant, il analyse les déterminants climatiques à l’œuvre dans la succession des systèmes-monde et conclut son apport par une réhabilitation des navigations indiennes avant le 16e siècle, à rebours de la vulgate dominante sur ce thème. P. Norel propose une illustration de ce concept, en analysant comment le Japon a été intégré au système-monde pré-moderne à partir du VIIe siècle.

Le chapitre 7 a pour titre « Marché, capitalisme et mondialisation ». Il traite résolument d’économie. P. Norel tente d’y définir l’apport de Karl Polanyi à l’histoire globale en précisant comment se forme l’économie de marché selon cet auteur, la méthode qui en découle devant pouvoir servir à des études comparatives. Il situe ensuite les origines très largement globales, c’est-à-dire dépendant de nombreuses connexions, du capitalisme européen qui prend son essor avec le système-monde moderne. Eric Mielants montre pour sa part combien le réseau des cités-États de la fin du Moyen Âge a contribué à la construction progressive de ce mode de production, permettant le passage d’un capitalisme diffus, celui des diasporas commerçantes de l’Asie par exemple, à un capitalisme concentré, ultérieurement incarné dans les grandes métropoles des puissances hégémoniques. Jan de Vries nous offre un détour par la consommation en montrant comment s’est formé le consommateur moderne, à partir entre autres de l’exemple néerlandais au XVIIe siècle. Xavier de la Vega évoque la problématique d’un éventuel capitalisme asiatique, à la fois ancien et contemporain. Dans un long texte, Olivier Grenouilleau réalise une véritable revue des troupes et pose les enjeux méthodologiques de la galaxie « histoire globale » dans une perspective largement académique. Son apport est complété par une réflexion personnelle d’André Burguière sur les apports de Fernand Braudel, entre autres à la démarche globale en histoire. P. Norel conclut le chapitre par une critique des approches économiques néoclassiques en matière d’histoire de la mondialisation et pose ce que pourrait être une véritable « histoire de la mondialisation » qui sache éviter les écueils de l’interprétation téléologique.

Le débat méthodologique rebondit dans le chapitre 8, intitulé « Regards sur le Monde », qui cherche d’abord à saisir les approches et paradigmes en discussion. Dans un texte assez exigeant, Laurent Berger tente de théoriser le nouveau paradigme de recherche que constitue, à ses yeux, l’histoire globale, insistant sur l’entrelacs des diverses filiations et la parenté avec quelques pères fondateurs inattendus…. Après une réflexion de P. Norel sur une lecture « globale » du XXe siècle, le chapitre poursuit  par une série de regards iconoclastes sur le Monde, tous inspirés par les travaux de l’histoire globale : reconstruction historique par L. Testot du mot de kamikaze, abusivement utilisé aujourd’hui ; aperçu sur la pensée fondatrice et non conformiste de Hayden White sous la plume de Victor Ferry. Et un brillant article de Stéphane Dufoix sur la pensée de Nikola Tesla qui avait, il y a plus d’un siècle, imaginé le monde branché et électroniquement connecté que nous connaissons aujourd’hui… Une réflexion salubre de C. Grataloup sur l’ambiguïté du planisphère en tant que figure du monde poursuit la réflexion tandis que Xavier de la Vega évoque la place de l’urbanisation dans l’histoire mondiale. Chloé Maurel conclut en indiquant des pistes quant à la possibilité d’une histoire sociale globale, sur la base de travaux récents particulièrement riches.

Le chapitre 9 nous invite enfin à aborder les enjeux de l’heure, les « perspectives du Monde ». Quel bilan en matière de guerre et de paix pour la période apparemment paradoxale entamée en 1945 ? Ou encore comment caractériser le « basculement du monde » lié à l’émergence spectaculaire de l’Asie orientale (L. Testot) ? Nayan Chanda prolonge cette réflexion en se demandant si l’actuelle mondialisation n’est pas d’abord une asiatisation du monde. L. Testot reprend alors la plume pour évoquer la comparaison entre notre usage actuel de l’énergie et l’utilisation passée d’esclaves. C. Grataloup réfléchit sur le besoin mais aussi la difficulté d’un enseignement de l’histoire du monde. Nous abordons pour finir les questions environnementales : influenceraient-elles, comme l’estiment plusieurs auteurs, les formes politiques des sociétés ? Que peut dire l’expert, Frédéric Denhez, de la réalité du réchauffement climatique et des mythes eschatologiques qui l’accompagnent ? Focus enfin sur les recherches portant sur ces notions que sont l’impérialisme écologique et  l’échange colombien, qui montrent à quel point le cours de l’histoire moderne a pu être affecté par certaines contraintes environnementales (Jean-François Mouhot) ; prolongé par l’exposé du travail de John R. McNeill, qui diagnostique méthodiquement comment l’homme a métamorphosé la Terre au cours du XXe siècle… Une page nouvelle se tourne. Patrick Boucheron, dans une malicieuse conclusion, nous rappelle que les caprices des volcans peuvent affecter tout à la fois le climat, les sociétés, le bon fonctionnement de nos moyens de communication et la rédaction contingente d’une histoire globale…

Le lecteur soucieux de pédagogie en matière d’histoire globale trouvera enfin une annexe entièrement rédigée par Vincent Capdepuy, « l’histoire globale par les sources ». L’intention n’est pas tant de proposer des commentaires détaillés de documents historiques, que de suggérer des études possibles. A cette fin, des corpus documentaires ont été constitués sur des problématiques variées, prises en des moments différents, qui s’égrènent du 15e au 20e siècle, et en divers lieux du globe, du Rio de la Plata au Japon en passant par Paris et l’isthme de Suez. Cette annexe est à l’image du présent livre : picorant dans l’histoire globale, elle invite à terme à l’élaboration d’un véritable manuel…

Philippe Norel, Laurent Testot et Vincent Capdepuy

Rencontre avec Michael Walzer : Une guerre peut-elle être juste ?

Existe-t-il de justes raisons d’entrer en guerre ? À l’argument classique de la légitime défense, Michael Walzer ajoute celui de l’ingérence humanitaire. Mais il rappelle surtout qu’il existe de bonnes et de mauvaises manières de faire la guerre, et que ces raisons n’ont de sens qu’universellement reconnues.

Né en 1935 à New York, Walzer est l’une des figures de proue de la philosophie politique américaine. Outre ses travaux sur le droit de la guerre, il s’est également distingué dans le débat qui l’a opposé au philosophe John Rawls, auquel il reprochait de défendre une conception trop abstraite de la justice. Sans se définir comme communautarien, Walzer défend une conception pluraliste de la justice, considérant qu’il faut toujours la rapporter à la culture et à l’histoire d’une communauté. Cette sensibilité au pluralisme fait également de lui un défenseur du multiculturalisme. Professeur émérite à l’Institute of Advanced Studies de l’université de Princeton, il est aussi codirecteur de la revue politique Dissent.

Walzer appartient à cette génération d’Américains de gauche frappée par la guerre du Viêtnam. En 1977, deux ans après la fin du conflit, il a fait paraître une longue réflexion sur le droit de la guerre, Guerres justes et injustes, qui allait le rendre célèbre. Connu, il l’est pourtant bien moins en France qui n’a disposé de la traduction de ce texte qu’en 1999. Walzer, tout en mettant l’accent sur la dimension dramatique de toute guerre, soutenait qu’il pouvait y en avoir de justes et tentait de définir les critères d’entrée dans une telle guerre (jus ad bellum) et de conduite juste de la guerre (jus in bello). En particulier, le philosophe estimait qu’une attaque militaire était justifiée si elle répondait à une agression. Une guerre juste pouvait être soit une guerre de légitime défense contre l’agression, soit la réponse d’un pays tiers pour le compte de l’État agressé. Concernant les moyens mis en œuvre, Walzer insistait surtout sur le fait qu’une action menée de manière juste ne devait pas attaquer directement et intentionnellement des non-combattants et que les dommages devaient être proportionnels aux avantages qu’ils apportaient dans le déroulement de la guerre. Une réflexion qui n’a rien perdu de son actualité avec, en particulier, les conflits qui touchent le Proche- et le Moyen-Orient.

En 2004 paraissaient en français deux autres livres de Michael Walzer : De la guerre et du terrorisme et Morale maximale, morale minimale. Le premier s’inscrit dans la lignée de la réflexion de Guerres justes et injustes. Le second s’emploie à montrer que l’on peut, sans renoncer au pluralisme, concevoir qu’une intervention humanitaire – pour ne citer que cet exemple – obéisse à des principes moraux universels.

Vos positions ont-elles changé depuis la parution il y a plus de trente ans de Guerres justes et injustes ?

Dans l’ensemble, elles n’ont pas beaucoup changé. L’essentiel des modifications que je propose tient au fait que je suis convaincu aujourd’hui que les théoriciens de la guerre juste n’ont pas prêté suffisamment d’attention à ce qui vient après la guerre. Aux questions du jus ad bellum (l’entrée en guerre est-elle juste ?) et du jus in bello (la guerre est-elle conduite de manière juste ?), nous devons ajouter désormais le jus post bellum pour déterminer ce qui constitue une issue juste du conflit et réfléchir sur ce qu’il convient de faire concernant les forces occupantes et la reconstruction politique après la guerre. On peut concevoir qu’il y a une issue juste à une guerre injuste de même qu’il peut y avoir une conduite juste d’une guerre injuste ou qu’une guerre juste peut être menée de manière injuste et aboutir à une terrible occupation ensuite. Nous devons donc distinguer trois types de jugements qui sont indépendants ou relativement indépendants les uns des autres.

L’autre point sur lequel j’ai été amené à réviser ma position concerne la question des interventions armées pour des motifs humanitaires. À l’époque de Guerres justes et injustes, je posais de très lourds obstacles : une intervention humanitaire pouvait être justifiée mais je restais assez sceptique. Après ce qui s’est passé notamment en Bosnie, au Kosovo, au Rwanda ou au Timor oriental, je suis davantage prêt à justifier l’usage de la force face aux meurtres de masse. De plus, il y a trente ans, une intervention humanitaire devait pour moi répondre au « in-and-out test », c’est-à-dire que les forces intervenantes mettent fin aux violences puis s’en vont. C’est ce que les Indiens ont fait au Bangladesh, mais pas les Viêtnamiens au Cambodge. Aujourd’hui, je considère (ce qui m’a d’ailleurs amené à réfléchir au jus post bellum) que l’on ne peut pas simplement renverser un gouvernement sanguinaire et partir. Il faut songer à la manière de construire l’autorité politique. Le in-and-out test n’est probablement pas le bon.

Beaucoup ont reproché à votre théorie de la « guerre juste » d’encourager les interventions unilatérales.

Aucune théorie morale ne peut se garder d’être mal employée. On ne peut pas produire un message dont les mots se rebelleraient quand on les emploie mal ! Quand la Bulgarie communiste se qualifiait de démocratie populaire, auriez-vous dit que le discours prodémocratique facilitait la tâche des tyrans ? L’obligation des démocrates est de dire : « Voilà les caractéristiques d’une vraie démocratie, ces démocraties populaires ne les ayant pas ne sont donc pas de véritables démocraties. » C’est également tout ce que l’on peut faire concernant la théorie de la guerre juste. Si le président George W. Bush abuse de la théorie de la guerre juste, il faut dire que la théorie est mal employée : « Voilà ce que la justice signifie en guerre et celle-ci ne répond pas à ces normes. »

Mais est-ce si simple ? En utilisant les mêmes critères d’une guerre juste, deux personnes ne peuvent-elles pas parvenir à deux conclusions tout à fait différentes ?

Bien sûr, on peut être en désaccord sur l’application des critères. On m’a dit une fois qu’une guerre juste pour l’un pouvait être perçue comme une agression criminelle par l’autre. Je pense que c’est vrai. Les dirigeants politiques trouvent toujours des gens qui leur offrent des descriptions de la guerre qui sont compatibles avec les critères moraux ou légaux. Aucun chef d’État ne dit mener une guerre injuste ou illégale. Mais ce problème est inhérent à la nature de la politique : nous ne pouvons qu’essayer de proposer les meilleurs arguments.

Vous êtes contre l’idée d’un État international, mais aussi contre celle d’une pax americana, les États-Unis ne devant pas être selon vous les gendarmes de la planète. Faut-il donc penser que les Nations unies et les ONG suffisent à garantir la paix et la justice dans le monde ?

Non bien sûr. Le statu quo actuel n’est évidemment pas satisfaisant. Je suis contre l’idée d’une hégémonie américaine parce que selon moi les responsabilités doivent être partagées. Il me semble qu’il y aurait plutôt besoin d’un partenariat entre plusieurs pays, des coalitions, qui s’engageraient ensemble sur un minimum d’objectifs : arrêter les massacres de masse, promouvoir des pouvoirs politiques légitimes et stables. Pas forcément démocratiques ou capitalistes, mais qui ne soient ni meurtriers ni anarchiques. Objectif qui réclame une coopération. L’Europe doit être sur ce terrain le partenaire des États-Unis.

Je suis contre l’idée d’un État international parce que j’ai peur que cela donne lieu à une tyrannie globale. Pour créer un régime centralisé pour toute l’humanité, il faut dépasser le pluralisme des cultures et politiques humaines. Vous risquez d’aboutir à un régime centralisé tyrannique et particulièrement virulent. Pour trouver des modèles alternatifs à ce régime mondial, il ne nous resterait plus qu’à aller sur Mars ou Jupiter ! Alors que si les choses vont mal dans un endroit du monde, il y a toujours un espoir possible ailleurs.

Vous êtes attaché au pluralisme des valeurs, pourtant dans Morale maximale, morale minimale, vous soutenez qu’il y a un ensemble de principes communs à toutes les morales du monde. N’est-ce pas contradictoire ?

J’ai essayé au cours des ans d’articuler de différentes manières une moralité commune, basique, et les diverses cultures humaines. Une manière de le faire, que je rejette dans mon livre, est de penser qu’il y a un noyau de principes centraux naturels ou rationnels (ce que j’appelle morale minimale) et que cet ensemble minimal est élaboré différemment par différents peuples, nations, civilisations donnant ainsi lieu à des morales concrètes complexes, les morales maximales. Il y a quelque chose de logiquement plaisant dans cette description, mais je ne crois pas qu’elle soit historiquement juste. Je ne pense pas qu’il y ait d’abord un noyau de principes (du type « il ne faut pas tuer », « il ne faut pas mentir », etc.) qui donne lieu dans un second temps à toutes ces élaborations. Différentes morales maximales sont apparues en Inde, en Chine, en Israël, en Grèce, au Proche-Orient comme des totalités d’emblée développées et complexes. Avec les interactions entre les différentes cultures, nous découvrons qu’elles se chevauchent : les gens reconnaissent des idées différentes, mais aussi des idées communes. Ce noyau de principes communs vient donc après : il apparaît lorsqu’il y a des interactions, quand les marchands et les soldats traversent les frontières. Et l’on obtient alors quelque chose comme le droit des gens (jus gentium) dans l’Empire romain qui est simplement un effort pour définir une loi entre les différents peuples de l’Empire concernant par exemple la fraude, le vol. Il faut que cette loi fasse sens aux peuples des différentes cultures. La moralité commune, la morale minimale, vient donc après les morales particulières maximales et résulte du passage des frontières. Considérer la guerre comme un combat entre des combattants, dont les civils sont donc épargnés, est un exemple de consensus par recoupement (« overlapping consensus » pour reprendre l’expression de John Rawls) : on en trouve des versions dans la Chine ancienne, en Inde, dans l’islam, le judaïsme, le christianisme, toujours légèrement différentes, parfois avec des listes différentes définissant ceux qui sont tenus pour des non-combattants.

Mais comment expliquer ce noyau de principes communs. Est-il le fruit du hasard ou y a-t-il des raisons anthropologiques ?

Je n’ai jamais donné d’explication d’ensemble à l’existence de ce consensus par recoupement. Je soupçonne que l’explication est à chercher du côté de la nature humaine. Les êtres humains partagent des vulnérabilités, des peurs, des nécessités communes et les principes de la morale minimale pourraient être lus comme définissant les conditions de la coexistence humaine. Étant donné combien il est facile de nous entretuer, nous avons besoin d’une règle contre le meurtre et, du fait du type de créatures que nous sommes, il y a une règle contre le meurtre dans toutes les civilisations humaines, même si l’élaboration de cette règle est différente selon les endroits. La notion de meurtre (disons de ne pas tuer celui qui n’a pas essayé de vous tuer) peut être commune mais les idées de préméditation, de complicité, etc., seront différentes selon les sociétés.

Peut-on dire pour résumer que vous êtes l’homme de la troisième voie, en politique entre le réalisme et le pacifisme, en morale entre l’universalisme et le relativisme ?

Vous pourriez ajouter entre communisme et capitalisme… Défendre une troisième voie n’est pas défendre un entre-deux mais quelque chose de différent des deux autres termes. Je crois que nos vies morales défient souvent les doctrines philosophiques. Un de mes articles, « Dirty hands » (« Des mains sales »), tenu pour un exemple d’incohérence philosophique, illustre bien la troisième voie. Prenons le cas de savoir s’il est juste de bombarder des villes si cela permet d’écourter la guerre, ou si l’on peut torturer afin de découvrir où des terroristes ont placé une bombe. Certains jugeront cela juste, d’autres non. Dans mon article, je soutiens qu’il y a du vrai dans les deux positions : il est très important de défendre le principe de la valeur des vies innocentes, de dénoncer la torture et de considérer ces principes comme absolus. Mais il y a des moments exceptionnels où nous voudrions que nos chefs politiques enfreignent ces principes. Et nous voulons qu’ils jugent ces principes absolus de sorte qu’ils ne les transgressent que dans des conditions extrêmes. J’utilise l’exemple classique du dirigeant politique qui arrive au pouvoir en ayant juré qu’il s’opposerait à la torture et qui, soudainement, découvre que sa police a capturé un homme dont ils ont de bonnes raisons de penser qu’il connaît la localisation d’une bombe devant exploser dans une école primaire. Alors que faisons-nous ? Eh bien je pense que la plupart des personnes vivant dans cette ville diraient qu’il faut tout faire pour obtenir de cette personne l’information. Le paradoxe est donc que je prétends que dans certains cas il est bon de faire ce qui est mal. Ce qui n’exempte ni de la culpabilité, ni du repentir.

Propos recueillis par Catherine Halpern et Martha Zuber

Note

Cet article a été publié pour la première fois dans Sciences Humaines, n° 157, février 2005, et réédité dans Sciences Humaines hors-série spécial, n° 13, « Paroles de philosophes », mai-juin 2011.

WALZER Michael [2004], De la guerre et du terrorisme, trad. fr. Bayard.

WALZER Michael [2004], Morale maximale, morale minimale, trad. fr. Bayard.

WALZER Michael [1999], Guerres justes et injustes. Argumentation morale avec exemples historiques, trad. fr. Belin, rééd. Galliamrd 2006.

WALZER Michael [1998], Traité sur la tolérance, trad. fr. Gallimard.

WALZER Michael [1997], Sphères de justice. Une défense du pluralime et de l’égalité, trad. fr. Seuil.