Les Lumières, mythe fondateur de la modernité

Au 18e siècle, l’Europe amorce une hégémonie mondiale. Cet essor inédit est associé aux Lumières. Un mouvement très divers, fédérant des acteurs partageant le refus de l’absolutisme, et le postulat qu’il est possible d’améliorer l’homme.

Il y a deux ans, le magazine Sciences Humaines me proposait de diriger un hors-série sur les Lumières. J’eus un bref instant d’hésitation. Est-il possible de porter un regard non eurocentré sur un phénomène qui prit place en Europe ? Eh bien oui, si on prend les Lumières pour ce qu’elles furent : un moment particulier de la pensée, qui connut des déclinaisons multiples, et dont certains pans furent a posteriori institués comme mythe fondateurs de la Modernité. Démonstration aujourd’hui avec la publication de mon introduction publiée dans cet hors-série (sommaire ici) sous le titre original « Et les Lumières se levèrent sur l’Europe ».

« Les Lumières. Une révolution dans la pensée », coordonné par Laurent Testot, Sciences Humaines Grands Dossiers, n° 56, septembre-octobre-novembre 2019. pdf de l’édito, du sommaire et de l’introduction en ligne sur Academia

« Il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde (…) puisqu’elle est la plus considérable par ses Lumières. » En écrivant ces lignes dans l’Encyclopédie, ouvrage collectif coordonné par Diderot entre 1751 et 1772, le chevalier Louis de Jaucourt prend acte d’un tournant de l’histoire mondiale. L’Europe, jusqu’ici périphérie de l’Asie, trône désormais au centre.

Le siècle de l’Europe optimiste

Mais l’Europe a eu la chance inouïe de conquérir les Amériques. Elle en siphonne les ressources, avec avidité. L’argent des mines péruviennes du Potosí (auj. Bolivie) permet la monétarisation des économies nationales ; le sucre des Caraïbes et du Brésil nourrit d’énergie immédiatement métabolisable les corps et les esprits. Gonflée à bloc, l’Europe se découvre optimiste. Elle s’étonne des humanités diverses qu’elle croise lors de ses explorations, Amérindiens, Africains, Asiatiques, et discute de leurs mœurs. C’est même désormais en prenant en exemple cette diversité que certains penseurs européens, qu’on va appeler philosophes, appellent à rejeter la pesante tutelle du christianisme sur les esprits. Il y a désormais autre chose à attendre de l’avenir qu’une fin des temps, un autre horizon que le retour du Christ. L’humanité peut s’éclairer par la raison, et améliorer son ordinaire. Le programme est connu, mais avant de l’accomplir, il lui faut un contexte spécifique.

Cela commence par l’invention de concepts, le déplacement de champs sémantiques. On réexamine ce que veulent dire liberté ou tolérance…

« Écrasez l’infâme », aime à écrire Voltaire lorsqu’il paraphe sa correspondance, abrégeant la formule en « Écr. l’inf. ». L’infâme ? En 1762, le protestant toulousain Jean Calas est battu à mort et brûlé par la justice, qui l’accuse à tort du meurtre de son fils. En 1766, le chevalier de la Barre est décapité à Abbeville pour blasphème – il ne s’est pas découvert lors d’une procession. Les Parlements, tribunaux régionaux où ne siègent que les notables en capacité d’acheter leur charge, sont des citadelles de conservatisme. En signant son Mahomet ou le fanatisme, ironiquement dédicacé au pape, Voltaire cible surtout son archie-ennemie, l’Église catholique.

Pour entrer en ce 18e siècle qui s’est confondu avec les Lumières, on retiendra donc qu’il se forge d’abord dans un combat pour la liberté d’expression. L’image d’Épinal montrant une lutte herculéenne, menée par une poignée de philosophes, contre l’hydre de la censure, l’arbitraire et l’injustice, n’est pas dénuée de fondement. L’objectif des philosophes a été atteint pour le long terme : faire admettre à tous qu’une société apaisée fait privilégier la discussion sur le conflit nous semble aujourd’hui banal. Au 17e siècle, seul l’inverse était pensable. L’absolutisme reposait sur une idée qui se vivait sur le mode de l’évidence : un prince fort garantit la concorde sous réserve qu’il ne soit pas contesté. C’est pourquoi, à l’échelle de l’Europe, le long 18e siècle commence réellement en 1688, quand la Glorieuse Révolution d’Angleterre trouve sa conclusion : un monarque de droit divin est renversé, une royauté parlementaire est organisée, un équilibre des pouvoirs s’instaure.

Mais en ce qui concerne la France, les premiers rayons de l’astre de la raison tombent en 1715, quand s’éteint Louis XIV. C’est encore un temps où certains sujets ne sont pas négociables, où tout ce qui chatouille l’autorité politique et la foi est susceptible de vous mener à l’obscurité éternelle, au cachot, à la mort. Le pouvoir ne se conçoit que comme vertical. Huit décennies plus tard, en 1792, lorsque le soleil des Lumières s’éclipse derrière l’orage de la Terreur, on en a terminé avec les oripeaux de l’Ancien Régime. Les Lumières ont accouché de la nation. Le pouvoir se visualise, dans l’idéal, comme un pacte horizontal, soudé par l’idée de l’élection. Désormais, l’imaginaire des Européens est habité par l’idée d’une égalité plus ou moins réelle des citoyens.

Voltaire, misogyne et élitiste, n’est pas forcément un modèle. Mais il a su résumer ce programme en six lettres : « Écr. l’inf. » appelle dans l’enthousiasme à en terminer avec l’intolérance, à fonder une nouvelle coexistence, à envisager une harmonie entre croyants de différentes transcendances en incluant jusqu’aux athées. Il s’agit évidemment de se prémunir du retour de la sauvagerie extrême des guerres de religion, mais surtout de pallier des difficultés pratiques. Tant qu’il n’y avait pas séparation de l’Église et de l’État, les non-catholiques n’étaient pas des sujets de droit. Il fallait un acte de baptême pour acter juridiquement, se marier ou hériter.

Un bouleversement total

En 1685, la révocation de l’édit de Nantes, qui depuis Henri IV assurait la cohabitation des réformés et des catholiques, est un coup de tonnerre qui précède les premiers rayons des Lumières. Les protestants, qui sentent le vent mauvais de la persécution se lever à nouveau, décampent en terres amies, Angleterre et Pays-Bas. Les finances du royaume de France auront du mal à récupérer de cette saignée. Plus tard, les philosophes en concluront qu’il faut un État neutre, indépendant du religieux, qui doit être relégué à la sphère de l’intime. Les pouvoirs l’admettront, non sans résistance. En 1787, Louis XVI signera un édit reconnaissant le baptême protestant, en une vaine tentative d’aplanir l’injustice pour sauvegarder l’existant. Trop tard. La Révolution sera plus radicale : l’organisation de l’état civil sera indépendante de la confession. Le mariage n’est plus un sacrement, il devient un contrat. Il est donc réversible. S’introduit la possibilité du divorce. C’est bien un autre monde qui est né de la tête des philosophes, un étrange univers où en disant oui aujourd’hui, vous vous gardez la possibilité de revenir avec un non en bouche demain.

Au-delà de la famille, le 18e siècle européen est bouleversé dans tous les domaines, de fond en comble. Société, technologie, pensée, économie, rapports à la nature…, c’est en Occident que l’histoire semble s’accélérer en ce 18e siècle. Au hasard des événements, ces mutations vont converger vers l’avènement d’un homme nouveau, vers la construction d’une notion de progrès. S’il fallait résumer l’intention d’une phrase ? L’homme est perfectible. Le diplomate Jean-Baptiste Dubos saisit la formule juste en 1733, en un discours qui soulève un écho sans pareil : « La perfection où nous avons porté l’art de raisonner (…) est une source féconde en nouvelles lumières » Lumières. Voici le mot déposé sur les fonds baptismaux, vite internationalisé dans toutes les langues européennes : Enlightenment, Aufklärung, Ilustración, Illuminismo… La Babel qu’est l’Europe adopte le terme. Condition sine qua non de son efficacité, il fait système.

Le programme de la raison triomphante

Entrons dans la machine à métamorphoser la société par les idées, démontons maintenant l’horlogerie de ce long 18e siècle européen.

Le programme s’ouvrait sur un défi immense, la contestation de l’absolutisme, royal ou ecclésial. Telle est la porte d’entrée que nous ouvre l’historien Pierre-Yves Beaurepaire. Il montre notamment comment le 18e siècle a marqué la pratique du pouvoir, par l’instauration des grands corps de l’État et la création de la « machine administrative ». Louis XV et Louis XVI ne peuvent pas être aussi absolutistes que leur aïeul solaire. Il leur faut moins de guerres, qui coûtent trop cher, et davantage de rentrées fiscales ; mais réformer l’impôt est déjà une dangereuse gageure. Progressivement s’impose l’idée que la loi ne découle pas de la royauté, mais que le pouvoir du prince émane de la loi. Et c’est jusqu’au droit pénal, soutient Luigi Delia, qui est issu de ce contexte particulier de construction d’un État de droit.

L’Europe bénéficie d’une conjoncture favorable. Le 17e siècle a été le moment le plus froid depuis au moins trois millénaires, et la plupart des sociétés de la planète en sont sorties affaiblies. Famines, guerres et épidémies ont prélevé leur lot. Alors que le climat s’adoucit à partir de 1715, les récoltes vont croissant, alors que les réseaux de transports s’améliorent. Nouveauté : l’Europe occidentale tient désormais à distance le terrifiant spectre de la faim. Qu’une province connaisse une baisse de ses rendements, on fera venir du grain d’une autre. La France a la chance d’avoir la fertile Bretagne, qui produit presque toujours un excédent de blé. Ventres pleins, cerveaux optimistes, le progrès naît aussi d’un climat radouci. Nul hasard si la pensée économique dominante est celle des physiocrates, mené par le docteur François Quesnay, qui fait de l’agriculture le moteur de la prospérité d’une nation. C’est la logique d’un temps où les récoltes de blé restent la chose la plus vitale qui soit, souligne Steven L. Kaplan.

La société peut désormais se rêver plus prospère, plus juste, libérée des carcans de l’Église et de l’aristocratie. Pour autant, souligne Christophe Martin, il faut se garder de projeter sur le 18e siècle nos notions de liberté et d’individu. Cacophonie chez les philosophes, qui en ces moments carrefours où tout s’invente, ne donnent pas tous le même sens aux mots. Ainsi de la nature humaine, qui fait l’objet de vifs débats exposés par Silvia Sebastiani.

Entamée à la Renaissance, la révolution scientifique s’enflamme au 18e siècle, explique Jean-François Dortier, car la circulation des idées s’accélère. L’ancienne cosmogonie est morte avec Louis XIV, et plus personne ne défend sérieusement que le Soleil et l’univers tournent autour de la Terre, alors que s’opposer à ce dogme valait bûcher moins d’un siècle avant. Les progrès de l’optique, de la chimie, de la physique, des mathématiques et de la biologie semblent fulgurants, c’est qu’ils bénéficient de deux siècles de réflexion à l’échelle d’une Europe soudainement mise en connexion intense.

Alors que les services postaux voient se densifier leurs réseaux aux échelles des nations et du continent, la circulation des idées s’amplifie. On imprime à tour de bras. Robert Darnton dépeint cette effervescence éditoriale grâce au voyage du commis voyageur en librairie qu’est Jean-François Favarger. Les magazines de mode, de médecine, d’art et de politique se multiplient, luttant désormais pied à pied avec les almanachs et horoscopes. Surfant sur un raz-de-marée littéraire, les idées des philosophes – parfois insérées dans des ouvrages pornographiques, explique Colas Duflo – nourrissent l’explosion des conversations et des lectures publiques. En France, le taux d’alphabétisation grimpe en flèche dans les villes. Il double ou triple en un siècle, monte plus vite au nord de la France qu’au sud, en régions protestantes que catholiques.

Mais les villes n’abritent que 20 % des populations. La campagne, qui voit au moins s’améliorer son ordinaire alimentaire, est moins touchée par ces processus. Même si l’Église se soucie de l’éducation des masses, afin de combattre l’influence de la Réforme. Les patois dominent, le français a beau être langue de la diplomatie internationale, à domicile il n’est courant que chez les élites. Le monde des Lumières est une mer de paysannerie de laquelle émergent des îles de savoir, qui seules nous ont légué des écrits. Dans le microcosme bourgeois des salons décrit par Mélinda Caron s’agite, grâce au dynamisme des femmes, toute une population minoritaire de lettrés. Ils correspondent, nourrissent et relaient des idées. De plus en plus vite, de plus en plus intensément. Et toujours plus nombreuses sont les élites qui partagent la conviction qu’elles devraient avoir la liberté de choisir leurs gouvernants, voire leur façon de vivre.

Nos héritages

Oser penser par soi-même ! Georges Minois nous montre ainsi comment l’athéisme se raffermit, fondant une tradition française de lutte radicale contre les excès de l’Église. Didier Masseau brosse le portrait des anti-Lumières. Une galaxie hétéroclite de réactionnaires purs, de conservateurs, de pamphlétaires et de figures en demi-teintes. Avec Rousseau au milieu du gué, qui contre un droit divin rendant la royauté intouchable défend le contrat social, mais pour lequel le progrès corrompt les hommes et les rend mauvais.

Au terme de ce court 18e siècle, ouvert sur l’agonie du Roi-Soleil en 1715, qui va se refermer sur l’avènement de la Révolution française, se pose la question des héritages des Lumières. Trois actes, Révolution, Europe, Modernité. Les philosophes ont-ils pavé la voie à la Révolution française, et au-delà à nos pratiques de démocratie ? Évidemment oui, pour Jonathan Israel, historien britannique iconoclaste qui décrit dans Une révolution des esprits (Agone, 2017) un projet subversif porté par la frange la plus radicale de ces penseurs. Non, rétorque son collègue français Jean-Clément Martin, qui souligne que les révolutionnaires ont puisé leurs idées à bien des sources. La pensée des philosophes étant très hétérogène, nul étonnement si a posteriori, nous pouvons croire déceler des filiations…

Les Lumières, qui ont vu se densifier des réseaux de penseurs européens soudés par des idées communes, sont-elles mères de l’idée d’Europe ? Certes, selon Céline Spector, pour laquelle la chrétienté cède alors la place, comme conception spatiale et historique, à autre chose. Le moment de l’Europe advient quand des élites élargies, au-delà de la grande aristocratie et du clergé, ont formulé le sentiment de partager un même espace, sociétal et civilisationnel. Citons comme jalon la date de 1784, qui voit la publication du premier guide touristique, le Guide des voyageurs en Europe de l’écrivain allemand Heinrich August Ottokar Reichard (1751-1828). Il sera traduit en français neuf ans plus tard, puis deviendra une référence polyglotte, permettant à d’autres nations que l’Angleterre d’envoyer dans un « Grand Tour » éducatif sa jeunesse à la découverte du continent, via les salons à la mode, les villes balnéaires, les sites prestigieux…

Au final, sommes-nous les héritiers des Lumières ? Oui, répondent tant Steven Pinker qu’Antoine Lilti. Pour le psychologue américain S. Pinker, le legs est absolument positif ; il met au crédit des Lumières notre présente prospérité, notre science, notre éducation, notre démocratie, notre pacification, le fait que nous vivions plus vieux et en meilleure santé, et qu’une part record de l’humanité peut aujourd’hui manger à sa fin ! En historien, A. Lilti tempère : « Les Lumières ne désignent pas un ensemble cohérent de propositions théoriques dont on pourrait aisément se réclamer. Il faut plutôt y voir l’ensemble des débats qui ont accompagné l’effort des écrivains européens pour penser la transformation, sous leurs yeux, des sociétés traditionnelles. »

Les Lumières seraient donc une précieuse boîte à outils pour comprendre un monde dont les métamorphoses s’étaient accélérées ! Si nous sommes bien les héritiers des Lumières, c’est parce qu’elles sont la gamme de références qui nous a accompagnés depuis deux siècles. Elles nous ont fourni un jeu de valeurs et d’idées dont nous pouvons nous réclamer en confiance. À commencer par le rejet du fanatisme, de l’injustice et de la bêtise. Parions sur la raison : « Écr. l’inf. » restera toujours d’une actualité universelle.

2012 : l’histoire globale en revues

Le blog Histoire globale fête cette semaine ses trois années d’existence. Voici, conformément à l’usage du Nouvel An, un passage « en revues » des publications journalistiques de l’année écoulée ayant trait à notre objet d’étude – toujours sans prétention à l’exhaustivité. En cette année 2012, il a été question de la naissance de Monde(s) – la première revue scientifique d’histoire globale française –, d’empires, du Monde au 15e siècle, d’histoire atlantique, d’Afrique, de Chine et des Amériques…

En souhaitant une bonne année à tous nos lecteurs.

Le débat transnational. 19e-21e siècle

Monde(s). Histoire Espaces Relations, n° 1, mai 2012, www.monde-s.com

En mai 2012 paraissait le premier numéro de Monde(s), qui se présente comme la première revue en France consacrée à l’histoire globale. Cette publication, émanation d’un centre de recherches (Irice, Paris-I et IV), s’affirme de fait comme une revue d’histoire des relations internationales d’un type nouveau, centrée sur les 19e et 20e siècles, mais ouverte sur les époques antérieures.

Dans un avant-propos lumineux, Robert Frank – directeur de publication – nous en annonce le programme : déconstruire, décentrer et décloisonner ; dépasser le cadre national sans pour autant l’oublier, s’ouvrir au monde sans négliger l’Europe, et surtout, relier les choses entre elles pour leur donner du sens.

Ce premier dossier, dirigé par Sabine Dullin et Pierre Singaravélou, est constitué d’articles se complétant avantageusement. Pierre-Yves Saunier plaide pour une coopération transdisciplinaire permettant d’approfondir les horizons d’engagement des ONG. R. Frank se penche sur les « émotions mondiales », quand Hervé Mazurel revient sur la vague philhellène qui embrasa l’Europe dans les années 1820. D’autres articles explorent l’internationalisation de la santé publique en Asie, le débat État-nation contre grands ensembles transnationaux au temps de la guerre d’Algérie, la science de la colonisation… Le tout est complété par des varia pour partie en anglais, et des discussions autour d’un livre (L’Arme secrète du FLN, de Matthew Connelly, trad. fr. Françoise Bouillot, Payot, 2011).

« Empires », « Inventions des continents » et « Diplomaties » doivent suivre. Souhaitons bon vent à cette nécessaire et prometteuse entreprise.

D’après une recension d’Olivier Grenouilleau, initialement publiée dans Sciences Humaines, n° 241, oct-nov. 2012.

 

Empires

Monde(s). Histoire Espaces Relations, n° 2, nov. 2012, www.monde-s.com

La question des empires a nourri une abondante historiographie lors de cette dernière décennie. Coordonné par Pierre Boilley et Antoine Marès, ce riche numéro traite des « Notions d’empire » (Empire romain, monarchie des Habsbourg, le déni de l’Empire américain) ; des « Empires et monde » (les Moghols, les empires Tang et musulman dans le système-monde des 7e-10e siècles – par Philippe Beaujard –, d’Istanbul) ; des « Imaginaires et invention des empires » ; des « Fonctionnements impériaux » ; avant de traiter la question de « Les empires meurent-ils ? » (Empires espagnol, moghol, tsariste, soviétique). Et Empires, de la Chine ancienne à nos jours, de Jane Burbank et Frederick Cooper, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2011, fait logiquement l’objet de la rubrique « Débat autour d’un livre ».

 

Inventer le monde. Une histoire globale du 15e siècle

La Documentation photographique, n° 8090, déc. 2012.

Au-delà de Jeanne d’Arc boutant les Anglais hors d’Orléans, de Gutenberg découvrant l’imprimerie, de la chute de Constantinople et de la découverte de l’Amérique ouvrant la voie à l’expansion européenne, où a pris place le 15e siècle ? « Le lieu du 15e siècle ne peut être que le monde », écrit l’auteur de ce beau numéro Patrick Boucheron, et son temps est celui de tous les possibles. Comme le résume la quatrième de couverture : les marchands de l’océan Indien comme les marins chinois de l’amiral Zheng He, les sociétés indigènes d’Amérique comme les conquérants ottomans ont toute leur place dans cette histoire d’ouvertures, de rencontres, de rendez-vous –, de confrontations aussi, entre différents mondes. Un panorama d’une première mondialisation, pas encore occidentale.

Amérique latine, les défis de l’émergence

La Documentation photographique, n° 8089, sept. 2012.

Afrique du Sud. Entre héritages et émergence

La Documentation photographique, n° 8088, juin 2012.

 

Histoire atlantique

Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 2, avril-juin 2012.

Ce numéro s’ouvre sur un article revisitant l’Antiquité celtique des 4e et 3e siècles avant notre ère, pour présenter une société en expansion, au modèle social que les archéologues devinent aujourd’hui moins barbare et plus original que ce que l’on croyait. Il se poursuit sur un dossier « Histoire atlantique », où Cécile Vidal expose les débats émergeant de ce champ historiographique en Amérique du Nord depuis vingt ans. En complément, Silvia Sebastiani explore les non-dits racialistes de la rédaction de l’Encyclopedia Britannica au 18e siècle, et Will Slauter se penche sur la circulation des informations à la même époque.

 

L’Afrique

Dix-huitième Siècle, n° 44, 2012.

Un épais volume explorant brièvement l’Afrique du 18e siècle, puis détaillant les représentations que l’Europe s’en faisait alors.

 

L’invention politique de l’environnement

Vingtième Siècle, n° 113, Presses de Sciences-Po, janvier-mars 2012.

À l’heure où la question environnementale s’invite dans les débats politiques, cette revue explore, sous la direction de Stéphane Frioux et Vincent Lemire, une histoire de l’invention culturelle de l’environnement au 20e siècle, avant que le 21e pose l’injonction consécutive du développement durable. Une chronologie pour repenser l’ensemble, des analyses transnationales, un bel article sur « L’invention politique de l’environnement global » lors de la guerre froide, des jeux d’échelles et des regards microhistoriques sur les acteurs… Le pari de baliser le terrain est tenu, même si l’on regrettera une focalisation sur l’Occident.

Penser l’écologie politique en France au 20e siècle

Écologie & Politique, n° 44, 2012/2.

Bertrand de Jouvenel, Denis de Rougemont, Robert Hainard, Serge Moscovici, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul et André Gorz… Ce numéro dirigé par Jean-François Mouhot et Charles-François Mathis présente les principaux précurseurs de l’écologie politique et s’efforce d’expliquer les raisons de la faiblesse de leur influence.

 

Prédictions apocalyptiques et prévisions économiques

Raisons politiques, n° 48, nov. 2012.

Il n’ y a pas que de l’économie dans ce numéro : y sont analysés L’Échec d’une prophétie de Leon Festinger et le curieux sort du mont Bugarach, de même que la Grande Dépression américaine, un cas d’eschatologie cybernétique et les « erreurs » de la prédiction économique. Une manière de se rappeler que nous avons survécu en 2012 à une énième annonce de fin du monde.

7 milliards d’hommes

Problèmes économiques, n° 3046, 20 juin 2012.

7 milliards d’hommes (et aussi de femmes). Un numéro pour rappeler les grandes tendances de la démographie mondiale : la population vieillit, un humain sur deux habite en ville, et le monde se masculinise… La « guerre aux filles » faisant rage en Inde, au Pakistan ou en Chine, on estime qu’environ 160 millions de fillettes manquent à l’appel par suite de natacides.

L’aventure oubliée des Indiens d’Amérique. Des Micmacs au Red Power

L’Histoire, Les collections, n° 54, janv.-mars 2012.

Un panorama de l’histoire nord-amérindienne, en quatre parties : « Avant les Européens », « Le temps des Français », « États-Unis : le grand face-à-face » (à compléter avec la lecture de l’excellent L’Empire comanche, de Pekka Hämäläinen, trad. fr. Frédéric Cotton, Anarchasis, 2012) et « La renaissance indienne ». À noter l’instructif et pourtant court article de Philippe Jacquin, « Étaient-ils les premiers écologistes ? », qui tord le cou à un mythe tenace : non, les Amérindiens « ne protégeaient pas la nature, ils s’en protégeaient » plutôt, et leur arrivée coïncida avec un appauvrissement de la biodiversité, comme partout où s’établit l’humain.

L’empire américain. Du Big Stick au Soft Power

L’Histoire, Les collections, n° 56, juillet-sept. 2012.

Atlas des Amériques

Les Atlas de L’Histoire, n° 376S, mai 2012.

La Chine, 1912-2012. D’un empire à l’autre

L’Histoire les collections, oct. 2012.

Un siècle d’histoire chinoise en trois parties : « Le temps des révolutions », « Les années Mao », « Le tournant capitaliste », avec pour guides les meilleurs spécialistes : Roy Bin Wong, Marie-Claire Bergère, Danièle Elisseeff, Lucien Bianco, Jean-Louis Margolin, Yves Chevrier, Jean-Luc Domenach, François Godement, Thierry Sanjuan, Isabelle Attané…

Chines. L’État au musée

Gradhiva, n° 16, 2d semestre 2012.

Un dossier original, portant des regards instructifs sur la/les Chine(s) contemporaine(s) au prisme de la patrimonialisation : politiques muséales de la République, mise en scène de l’histoire impériale, enjeux locaux d’une fête en voie de disparition, exposition du monde englouti par le barrage des Trois-Gorges, légitimation ou non de la religion populaire ou création d’un hall populaire hakka à Taïwan…

Les grandes civilisations. Racontées par les plus grands maîtres

Le Nouvel Observateur, Hors-série « Les Essentiels » n° 1, juin-juillet 2012.

Sous un titre racoleur, un fort intéressant numéro compilant des articles best-off déjà parus. De l’attendu – un entretien avec Jacques Le Goff sur l’Europe médiévale, un récit de Paul Veyne sur Rome, le point de vue de François Cheng sur la Chine, de feue Christiane Desroches-Noblecourt sur l’Égypte, d’Armand Abécassis sur le monde juif ou d’Henry Laurens sur le monde arabe… – comme de l’histoire globale – Jack Goody plaidant pour l’histoire du monde non occidental, Romain Bertrand défendant de même une « histoire équitable », Elikia M’Bokolo sur l’histoire de l’Afrique – et de l’anthropologie – Philippe Descola sur les Jivaros, Barbara Glowczewski sur les Aborigènes australiens, une interview de Marshall Sahlins sur le Pacifique, une autre d’Augustin Berque sur le Japon…

Les printemps arabes et le monde

Raison présente, n° 182, 2e trimestre 2012.

Cette revue éditée par l’Union rationaliste dresse dans ce numéro un bilan des printemps arabes dans une perspective mondiale. Rôle des diasporas et impact sur la situation des migrants, réactions à la mondialisation, relations internationales, arrière-plan démographique, modèles politiques… Les différents éléments de ces insurrections y font l’objet d’analyses de spécialistes reconnus.

La guerre. Des origines à nos jours

Sciences Humaines Histoire, n° 1, nov.-déc. 2012.

Une histoire de la guerre, de la préhistoire à aujourd’hui.

Géopolitique de l’océan Indien

Hérodote, n° 145, 2e trimestre 2012.

Entre ambitions chinoises, montée en puissance de l’Inde, présence des flottes militaires états-uniennes, routes du pétrole, piraterie au large d’Aden… L’océan Indien conserve le rôle géopolitique de premier plan qui est depuis longtemps le sien.

Mondes perdus

Les Cahiers de Science et Vie, n° 130, juillet 2012.

Pétra, Machu Picchu, Muraille de Chine, Vallée des rois, Taj Mahal, Tombouctou, Venise, Pompéi ou Lascaux… Si les noms font rêver, le patrimoine mondial que représentent ces sites et bien d’autres subit des menaces diverses.

Le génie de la Renaissance. Quand l’Europe se réinvente

Les Cahiers de Science et Vie, n° 128, avril 2012.

En dépit d’un parti pris eurocentré, entre « découverte » de la perspective dans l’art, exaltation de la fabrique du progrès et des grands explorateurs, on lira avec plaisir ce numéro pour la qualité des articles et des illustrations.

Aux origines de Dieu

Les Cahiers de Science et Vie, n° 131, août 2012.

Le Moyen Âge a tout inventé ! Énergies renouvelables, services publics…

Historia spécial, n° 7, sept-oct. 2012.

École, État moderne, encyclopédie, université, impôt permanent, économie verte, progrès de l’artillerie, armée moderne… Innombrables sont les innovations que l’on peut attribuer au Moyen Âge. Une manière originale de réhabiliter ces temps dits obscurs, limitée à l’Europe. Il faudra s’essayer à traiter le même sujet en Chine ou ailleurs.

Venise. Les doges, l’empire, la République, 697-1697

Géohistoire, n° 3, mai-juin 2012.

Le bouddhisme. De la naissance de Siddharta à l’exil du Dalaï-Lama

Géohistoire, n° 6, déc. 2012/janvier 2013.

L’Homme de Néandertal et l’invention de la culture

Dossier pour la science, n° 76, juillet-août 2012.

Quelques préhistoriens soulignent que les premières sépultures comme les débuts des bijoux et rituels sont attribuables à notre cousin Néandertal… Il n’en faut pas plus pour renouveler notre regard sur le passé et ramener notre espèce à la modestie.

L’histoire de France vue d’ailleurs

Books, n° 34, juillet-août 2012.

Une manière salutaire de traiter l’histoire en cette année 2012 qui voit, surfant sur le succès éditorial rencontré par l’histoire, surgir nombre de nouveaux magazines (Le Figaro histoire, Histoire(s) magazine, etc.) consacrés à cette discipline, mais limitant souvent leur objet au seul passé national.

L’Atlas des utopies

Le Monde/La Vie hors-série, oct. 2012.

Vingt-cinq siècles d’histoire en 200 cartes. Un copieux numéro.

Histoire mondiale, histoire globale, histoire connectée

Et en bonus, sur Internet, un fort intéressant dossier de Nonfiction.fr

www.nonfiction.fr/article-6123-dossier__histoire_mondiale_histoire_globale_histoire_connectee.htm

2011 : l’histoire globale en revues

Le blog Histoire globale a maintenant deux années d’existence, et plus de 100 articles au compteur. Reprenant un usage initié l’an dernier, nous passons aujourd’hui en revue les publications journalistiques de l’année écoulée ayant trait à notre objet d’étude, sans prétention à l’exhaustivité, cela va de soi… On y parle de la Chine et de l’Afrique, des mondes perdus de Mésoamérique et de l’Ailleurs, de mondialisation et de cartographie, et on épice (un peu) d’épistémologie…

Ailleurs

Écrire l’histoire, n° 7 et n° 8, printemps et automne 2011, 140 p. et 15 € / n°.

Si nous devions décerner un prix de la meilleure revue de l’année en histoire globale, nul doute que cet excellent cru d’Écrire l’histoire, dossier « Ailleurs », l’emporterait haut la main. La revue réussit à dresser un panorama original des chantiers et débats en cours en France autour de cette notion d’Ailleurs, de l’état des études postcoloniales (exposé par Pierre Singaravélou) à la réception africaine du triste discours de Dakar prononcé en 2007 par Nicolas Sarkozy – souvenez-vous, « Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire… » –, en passant par la dialectique entre anthropologie et histoire. Mais elle expose aussi des pans amusants de ce qui fait l’essentiel de histoire globale universitaire hexagonale aujourd’hui, la microstoria réinvestie d’une perspective mondiale : on apprendra tout des préjugés de Jacques Attali sur le Japon, ou de l’exaltation romantique collective qui saisit l’Occident lors de la guerre de libération grecque contre l’Empire ottoman dans la première moitié du 19e siècle… Indispensable.

L’Atlas des minorités

Le Monde/La Vie, Hors-série, n° 6, automne 2011, 186 p., 12 €.

Regroupant les interventions de nombreux spécialistes, enrichi de près de 200 cartes, ce numéro offre une synthèse du phénomène minoritaire en 5 chapitres : « Qu’est-ce qu’une minorité ? » énumère les réponses, en brefs articles, de spécalistes (l’historien Pap Ndiaye, l’anthropologue Françoise Hériter, le sociologue Éric Fassin…) ; ce premier chapitre est suivi d’« Une longue histoire » malheureusement un peu courte (on n’y évoque que l’Europe – 4 articles –, le Dar-al-Islam – 3 articles –, l’Inde et la Chine étant réduites à la portion congrue d’1 article par pièce, le reste du monde ignoré) ; « Les mosaïques contemporaines », au contenu géopolitique plus étoffé, rattrape le vide laissé par le précédent chapitre ; de même que « Minorités issues des migrations », au contenu tout aussi géopolitique ; et « Tous minoritaires ? », des miscellanées qui ont le mérite de rappeler le scandale soulevé par l’exclusion de certaines minorités – ne mentionnons à cet égard qu’un article : « Les femmes dirigeantes restent rares », un constat qui vaut autant pour la France que pour le monde.

À signaler :

Dans la même collection, la réédition révisée d’un précieux Atlas des religions au printemps 2011.

Le Siècle chinois

Le Monde, hors-série, n° 26, octobre-novembre 2011, 98 p., 7,50 €.

La Chine, puissance émergente et/ou reémergente, a fait couler des torrents d’encre cette année. Parmi pléthore de publications, un bon hors-série du Monde scandé en trois parties : hier, aujourd’hui, demain. Au milieu de ce numéro, le chapô d’un article d’Étienne de la Vaissière, « Le temps où l’Empire du Milieu rayonnait », résume : « Soie, papier, porcelaine…, la Chine a dominé le commerce mondial pendant plusieurs millénaires. Après une éclipse de plus d’un siècle, elle retrouve aujourd’hui sa puissance perdue. » Pour l’évocation nostalgique d’anciens articles, lire Robert Guillain, « Les Martiens prennent Shanghaï », dans lequel le reporter s’amuse en 1949 de voir les trouffions maoïstes acquitter leur ticket de tramway dans la ville tout juste conquise… Un autre monde, décidément.

À signaler :

Pour nos lecteurs enseignants, le n° 1021 de TDC (Textes et Documents pour la classe), octobre 2011, titré La Chine : 2000 ans d’histoire, avec un bel article introductif de Marie-Claire Bergère.

L’Occident est-il fini ?

Courrier international, hors-série, n° 36, février-mars-avril 2011, 97 p., 8,50 €.

Le déclin de l’Occident, la chute de l’Empire américain, le passage d’un monde unipolaire à un monde multipolaire, les pays émergents… Vus d’ailleurs. Une belle revue de presse internationale pour dessiller notre regard. En prime, une série d’articles synthétisant les critiques portées à l’Occident depuis la Chine ou l’Amérique latine. Aussi urticant qu’instructif.

À signaler :

Historiens et Géographes consacre 80 p. de son n° 416 (oct.-nov. 2011, 19 €) à un dossier coordonné par Laurent Carroué, intitulé Crise et basculements du Monde.

Représenter le monde

Documentation photographique, n° 8084, 4e trim. 2011, 64 p., 11 €.

Ce numéro doit énormément au talent de notre ami Christian Grataloup, qui y campe une magistrale histoire des représentations du monde, de la Babylonie antique à nos jours. Pour un supplément, il est en sus possible de s’offrir les transparents des belles images et cartes qui ornent ce numéro (ah, voir enfin les œuvres de Fra Mauro ou de Matteo Ricci dans un format qui ne soit plus celui du poche !). En conclusion, Christian Grataloup questionne « Le bon “milieu” de la carte » : « Une figure plane a, qu’on le veuille ou non, un centre et des bords. Cette disposition induit une représentation mentale avec de la centralité et de la marginalité implicites. Tout le problème est de tenter de faire correspondre le milieu du planisphère avec la centralité de l’espace mondial. » Le discours est illustré avec la carte attribuée à l’Australien Stuart McArthur qui, las de voir son pays relégué aux marges, aurait commis en 1979 une carte « on top down under » positionnant l’Australie au centre et en haut. Au-delà de tels accès de fierté patriotique, il « reste à penser la dynamique en multipliant les figures possibles avec l’aide des évolutions techniques ».

À signaler :

Métropoles et mondialisation, d’Anne Bretagnolle, Renaud Le Goix et Céline Vacchiani-Marcuzzo, Documentation photographique, n° 8082, 2e trim. 2011, 64 p., 11 €.

Un bilan du 20e siècle

Questions Internationales, n° 52, nov.-déc. 2011, 128 p., 9,80 €.

Mention spéciale au contributeur n° 1 du présent blog, Philippe Norel, pour son article intitulé « Le siècle de l’abondance », qui reprend différemment son billet « Le vingtième siècle au miroir de l’histoire globale ». À noter une très bonne synthèse de Pierre Grosser, au titre éloquent : « Un siècle de guerres, de massacres et de génocides ». Le tout complété d’un sommaire assez classique, avec un texte sur la troisième révolution industrielle, un autre sur l’Europe, un troisième sur l’hégémonie américaine, une synthèse sur « le siècle des médias »…

À signaler :

Diplomatie publie son Atlas Géostratégique, Les grands dossiers, n° 6, 2011, 100 p., 10,95 €.

Alternatives internationales pour L’état de la mondialisation 2012, hors-série n° 10, janvier 2012, 146 p., 9,50 €.

Les grands empires économiques

Capital/Histoire, hors-série, n° 1, mai-juin 2011, 106 p., 5,90 €.

Sous-titré « de l’Égypte antique à la Chine de 2011 », ce numéro réalisé par Patrice Piquard s’ouvre sur un entretien avec… Philippe Norel : « La domination de l’Occident a été surestimée ». Le sommaire s’étage en cinq parties : « La maîtrise du commerce » (Mésopotamie, cités-États européennes à la fin du Moyen Âge et Hollande du 17e siècle) ; « Le génie de l’innovation (Grèce ancienne mais aussi Chine des Tang et Song, Empire arabe, enfin Grande-Bretagne du 18e); « La passion de construire » (Égypte, empires précolombiens, Empire khmer, Empire moghol et… Louis XIV) ; « Les stratégies de conquête » (Rome, Empire mongol, Empire ottoman, Portugal et Espagne, et Japon du 20e); « La création d’un ordre mondial » (États-Unis, URSS, Chine). Un bel ouvrage richement illustré.

Incas, Mayas, Aztèques… Comment ont-ils conquis l’Amérique ?

Dossier Pour la science, n° 72, juillet-sept. 2011, 120 p., 6,95 ê.

Missiles Tomahawk, hélicoptères Apache, opération Geronimo pour éliminer Ben Laden… Non, les Amérindiens n’ont pas disparus de l’histoire, estime Loïc Mangin dans son éditorial. Outre les récupérations sémantiques qu’ils inspirent à l’armée états-unienne, ils ont fourni, avec les civilisations précolombiennes, « les fondations encore visibles de l’Amérique d’aujourd’hui ». Si le propos est ambitieux, ce numéro ne l’est pas moins, au point de faire figure de référence : les principales civilisations, les processus de peuplement, la navigation, le sacrifice, le jade, l’écriture, tout y est. Jusqu’à un entretien avec l’archéologue François Gendron, dont les propos sont titrés par le journal comme soulignant malicieusement la présence de « démocraties » précolombiennes ! Ceci dans la discutable mesure où les confédérations de cités-États mésoaméricaines, très improprement perçues comme des empires par les Espagnols, ont pu connaître des progressions sociales par le mérite guerrier – il est arrivé une fois, chez les Aztèques, qu’un fils d’esclave accède au titre suprême de tlatoani.

À signaler : L’or perdu des Amériques, un dossier de 14 p. paru dans le n° 779 de Sciences et Avenir, daté de janvier 2012, 4 €.

Les siècles d’or de l’Afrique

L’Histoire, n° 367, sept. 2011, dossier de 25 p., 6,20 €.

Surtitrant ce dossier d’un discutable « Moyen Âge » – peut-on vraiment parler d’une Afrique « médiévale ? », L’Histoire consacre un très beau et complet dossier à l’Afrique des 9e-15e siècles. L’islam met alors en contact le Continent noir avec le reste du monde, et lui fait prendre un tournant décisif : de puissants royaumes se constituent, et mettent en place des réseaux commerciaux qui les insèrent dans le système-monde eurasiatique. Mali, Éthiopie, Grand Zimbabwe sont les phares de cette nouvelle Afrique encore trop mal connue. Une belle synthèse.

À signaler :

La grande histoire des peuples arabes, un dossier de 95 p. publié dans L’Express, n° double 3155, 21 décembre 2011, 4,50 €.

Les terroristes. De Ravachol à Ben Laden, ont-ils changé le monde ?, hors-série Marianne/L’Histoire, août-sept. 2011, 98 p., 6,20 ê.

Aux origines du sacré et des dieux, Les Cahiers de Science & Vie, n° 124, août-sept. 2011, 114 p., 5,95 €.

Naissance de la médecine, Les Cahiers de Science & Vie, n° 121, février-mars 2011, 114 p., 5,95 €.

Les nouvelles histoires de l’homme, Sciences et Avenir, n° 772, juin 2011, un dossier de 12 p., 4 €.

L’histoire des autres mondes

Sciences Humaines, Les grands dossiers, n° 24, sept.-oct.-nov. 2011, 78 p., 7,50 €.

En toute immodestie, un numéro dirigé par votre serviteur pour explorer quelques pans des acquis récents de l’histoire mondiale. Y ont notamment contribués Jerry H. Bentley, Jack Goody, Timothy Brook, Sanjay Subrahmanyam, Kishore Mahbubani, Laurent Dubois, François Gipouloux, Brigitte Faugère, Éric Paul Meyer, Catherine Coquery-Vidrovitch, Pascal Depaepe, Hélène Guiot…

À signaler :

un dossier de 20 p. consacré à L’histoire du climat dans le n° 25 des grands dossiers de Sciences Humaines, titré « Affaires criminelles », déc. 2011/janv.- fév. 2012.

« L’histoire mondiale/globale, une jeunesse exubérante mais difficile »

Vingtième siècle, n° 110, avril-juin 2011.

Attention, ce n’est pas là le titre d’un dossier, mais d’un article signé par Pierre Grosser qui ouvre ce numéro de la « Revue d’histoire ». Adoptant un point de vue différent de celui que Chloé Maurel avait exposé pour « La World/Global History : questions et débats » publié dans le n° 104, oct-déc. 2009, de cette même revue, il défend avec conviction que « cette histoire n’est pas une exclusivité américaine, elle est loin de triompher, et elle suscite bien des interrogations ».

« Faire de l’histoire dans un monde globalisé »

Annales, vol. 66, n° 4, 4e trim. 2011.

Annales consacre son dernier cru aux « Statuts sociaux au Japon (17e-19e siècle) », et offre in fine un espace de 11 p. à Serge Gruzinski. À une réflexion historiographique sur les finalités de l’histoire globale, l’historien préfère une analyse de deux ouvrages de praticiens : Patrick Boucheron pour avoir dirigé Histoire du monde au 15e siècle, Fayard, 2010, et Timothy Brook pour Le Chapeau de Vermeer, 2008, trad. fr. Odile Demange, Payot, 2010. Le tout lui permet de conclure sur l’annonce de la parution de son prochain livre chez Fayard, qui aurait dû s’intituler La Guerre de Chine n’aura pas lieu. Pour une histoire globale de la Renaissance, et aura pour titre définitif L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au 16e siècle.

Nous reparlerons des destins respectifs de l’aigle (aztèque) et du dragon (chinois) à l’occasion d’une prochaine chronique, mais retenons la conclusion de Gruzinski en guise de vœux de bonne année : « L’histoire globale n’est pas une mode, ce n’est pas une discipline de plus, c’est l’irrésistible élargissement de nos horizons de chercheur et de citoyen dans un dialogue avec d’autres disciplines (P. Sloterdijk, S. Huntington) et d’autres formes d’expression : on a beaucoup à apprendre des cinéastes d’Amérique et d’Asie – Alejandro González Iñárritu, Tsaï Ming Liang – qui conçoivent des œuvres qui traversent les mondes et les cultures et l’on ne saurait négliger les moyens, autres que le livre, de divulguer cette relecture du passé. Enfin, l’histoire globale est aussi dans le Vieux Monde le révélateur des pesanteurs qui handicapent nombre d’institutions et d’éditeurs. »

À venir :

Les choses bougent doucement. Une revue francophone spécifiquement dédiée à l’histoire globale/mondiale/connectée/transnationale devrait voir le jour cette année : Monde(s). Histoire, Espaces, Relations sera publiée sur papier et en ligne (2 numéros par an) par les éditions Armand Colin. Le n° 1, programmé pour la fin mai 2012, dirigé par Sabine Dullin et Pierre Singaravélou, aura pour dossier « Le débat public transnational » ; le n° 2, dirigé par  Pierre Boilley et Antoine Marès, publié fin novembre 2012, sera titré « Empires et monde ».

L’histoire globale en revues

Le blog histoire globale s’apprête à souffler sa première bougie. Eh oui, cet espace, ouvert à tous ceux qui pensent qu’il est possible de concevoir une world/global history en français dans le texte, a déjà produit 51 articles hebdomadaires.

C’est à un rapide survol des gondoles des kiosques à journaux métropolitains que nous allons vous convier cette semaine pour ce dernier billet de 2010. À une exploration, sans prétention à l’exhaustivité, de titres de presse qui ont cette année consacré des dossiers à des thèmes proches de ceux qui nourrissent nos chroniques hebdomadaires.

« L’atlas des mondialisations », Le Monde/La Vie, N° 4, fin 2010, 186 p., 12 euros.

« 5 000 ans d’histoire, 200 cartes », proclame la couverture. Tournons la page… L’édito nous annonce que l’on va ici évoquer les « Mondialisations au pluriel ». Nous serions persuadés de vivre un phénomène totalement inédit, quand Mc Donald écoule ses produits à deux pas de la Cité interdite de Pékin ? Parler de « la » mondialisation, celle que nous vivons aujourd’hui, ce serait faire abstraction d’un phénomène permanent dans l’histoire.

À l’appui de cette profession de foi programmatique, nous retrouverons dans les pages qui suivent des figures connues de notre blog, la sociologue américaine Saskia Sassen, les historiens Philippe Beaujard et Patrick Boucheron, le géohistorien Christian Grataloup… Et beaucoup d’autres, comme l’anthropologue Pascal Picq – pour lequel la mondialisation a commencé avec l’expansion planétaire d’Homo sapiens – ou le géostratège Gérard Chaliand – qui la voit inaugurée, pour sa part, avec les conquêtes musulmanes… Au-delà de ces détails, ce numéro nous offre à la fois un beau résumé des thèmes de l’histoire mondiale vue de France et une mine de réflexions.

Rassurons enfin ceux qui craindraient de voir se dissoudre l’usage du terme mondialisation dans un pluriel de mauvais aloi : la moitié de ce hors-série est très classiquement consacrée à la mondialisation contemporaine, analysée sous des angles pluridisciplinaires.

« Un monde au pluriel », Esprit, N° 368, octobre 2010, dossier de 75 p., numéro de 206 p., 24 euros.

2010 a été le théâtre d’un changement majeur : la Chine est officiellement devenue la deuxième économie mondiale. Cette année a vu aussi les suites de la crise, que l’on dit en Occident des subprimes – en Asie, nous apprend Esprit, on préfère parler de la « crise atlantique », histoire de prendre une revanche sémantique sur la décennie passée à écluser les effets de la précédente crise, dite « asiatique ».

D’une crise à l’autre, donc, le monde a commencé à basculer – ou plutôt à « se rééquilibrer ». La recherche aussi, avec la montée en puissance des universités indiennes et chinoises dans la production académique. En témoigne un énergique article de Kishore Mahbubani, politologue à l’université de Singapour, qui analyse les « Regards asiatiques sur la gouvernance globale ». Ce texte s’ouvre sur la phrase suivante : « Nous entrons dans une nouvelle ère de l’histoire mondiale, marquée par deux caractéristiques majeures. La première est que nous allons voir la fin de la domination occidentale sur l’histoire mondiale (…). La seconde est que nous allons assister au retour de l’Asie. » Car « Les économies asiatiques croissent à une vitesse incroyable ». Et de se gausser de ces économistes occidentaux qui estiment que l’Asie connaît aujourd’hui un équivalent à retardement de la révolution industrielle : « À l’époque, ces populations [occidentales] ne connurent qu’une augmentation [de leurs acquis économiques] de 50 % à l’échelle d’une vie humaine. Aujourd’hui, sur une échelle équivalente, les populations asiatiques connaissent une augmentation de 10 000 %. »

D’autres articles suivent, dont un du sémiologue Jean Molino. Critiquant sévèrement l’ouvrage de Daniel Cohen La Prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie (Albin Michel, 2009) pour sa prétention à rédiger une histoire économique mondiale paradoxalement consacrée à l’hégémonie de la seule Europe, il plaide pour que l’histoire ose enfin « Sortir du regard européen ».

« La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, Hors-série spécial, n° 11, mai-juin 2010, 86 p., 8,50 euros.

Coordonné par Xavier de la Vega, cet hors-série revisite l’histoire du capitalisme à la lumière des travaux récents. De multiples contributions dévident, par touches successives, la construction chronologique du capitalisme. L’élaboration simultanée de ses cadres initiaux en Europe et en Asie, son essor planétaire à la faveur de l’hégémonie européenne, sa redéfinition dans l’après-Seconde Guerre mondiale et les incertitudes soulevées aujourd’hui par la finance globalisée sont passés en revue. Les contributions de chercheurs d’horizons variés, tels les Japonais Shigeru Akita et Kaoru Sugihara, donnent à ce numéro une ampleur de vue mondiale, à l’échelle de son sujet.

« Migrations et transformations des paysages religieux », Autrepart. Revue de sciences sociales au Sud, N° 56, fin 2010, Presses de Sciences Po/IRD, 272 p., 25 euros.

Quelle jolie illustration de couverture : debout sur son crocodile, la déesse hindoue Ganga (incarnation du fleuve sacré) surplombe une étendue lacustre dont on devine qu’elle est indienne… Perdu, la photo a été prise à l’île Maurice. À la faveur de l’essor des migrations, les religions s’expatrient aujourd’hui partout sur la planète. Le phénomène n’est pas nouveau, mais la mondialisation actuelle l’a accéléré dans des proportions jamais vues, dont témoignent les articles constituant ce numéro. Cette belle ethnographie des imaginaires transnationaux nous montre comment les migrants voyagent avec leur religion, l’ancrent dans un territoire d’accueil, au besoin la recomposent pour mieux s’inventer une tradition et légitimer leur nouvelle identité, hybride – ancienne religion / nouvelle appartenance nationale.

« Les âges d’or oubliés », Enjeux/Les Échos, Dossier spécial histoire, juillet-août 2010, 38 p., supplément au quotidien des 2 et 3 juillet 2010.

« D’autres civilisations que la nôtre ont connu des périodes de modernisation, d’innovations et de prospérité. Bien avant nous. » Cette phrase, en sous-titre de la couverture, est inspirée d’un entretien avec Philippe Norel (initiateur de ce blog), entretien qui ouvre ce dossier et dans lequel l’intéressé donne sa définition de la – et des – mondialisation(s). Suit une série de brefs articles faisant un tour du monde de l’apogée de certaines civilisations.

L’Histoire

« Méditerranée. Guerre et paix depuis 5000 ans », Les Collections, n° 47, avril 2010, 98 p., 6,80 euros.

« Comment meurent les empires. D’Alexandre aux Habsbourgs », Les Collections, n° 48, juillet 2010, 98 p., 6,80 euros.

« La fin des empires coloniaux. De Jefferson à Mandela », Les Collections, n° 49, octobre 2010, 98 p., 6,80 euros.

Trois excellents numéros thématiques, sollicitant des chercheurs reconnus.

Les Cahiers de Science & Vie

« Rome. Comment tout a commencé », N° 115, février-mars 2010, 114 p., 5,95 euros.

« Mésopotamie. De Sumer à Babylone, le berceau de notre civilisation », N° 116, avril-mai 2010, 114 p., 5,95 euros.

« Les origines des langues. Comment elles naissent, comment elles meurent », N° 118, août-septembre 2010, 114 p., 5,95 euros.

« Versailles. Le pouvoir et la science », N° 119, octobre-novembre 2010, 114 p., 5,95 euros.

« La ville au Moyen Âge. Le grand réveil du monde urbain », N° 120, décembre 2010-janvier 2011, 114 p., 5,95 euros.

Un magazine d’excellente facture, qui aborde en profondeur nombre de thèmes de l’histoire mondiale.

« Histoire de l’Afrique ancienne. 8e-16e siècle », Documentation photographique, N° 8075, mai-juin 2010, 64 p., 11 euros.

Cette excellente revue a pour objectif de fournir des supports de cours aux enseignants du secondaire. On ne peut que se féliciter du présent choix éditorial, et souligner la nécessité de ce numéro dirigé par Pierre Boilley et Jean-Pierre Chrétien : oui, l’Afrique a, bien évidemment, une histoire, quoi qu’en disent certains.

« Histoire critique du 20e siècle », Monde diplomatique, Hors-série Atlas Histoire, n° 4, 2010, 98 p., 8,50 euros.

L’histoire est écrite par les vainqueurs. En septembre 1944, rapporte Serge Halimi, un sondage réalisé auprès de Parisiens demandait quel pays avait le plus contribué à la victoire sur les nazis. Verdict, l’Union soviétique, 61 % ; les États-Unis, 29 %. Soixante ans plus tard, même lieu, même question : Les États-Unis, 58 % ; L’Union soviétique, 20 %. Hollywood était passé par là, grignotant la cote de l’armée rouge, et l’effondrement du bloc soviétique avait fait le reste.

C’est apparemment avec l’ambition d’écrire une histoire expurgée de faux souvenirs qu’a été conçu ce numéro. Il est plutôt réussi dans l’ensemble, si l’on retient que l’ouvrage se présente davantage comme une initiation à l’histoire que comme une recherche académique. Les spécialistes, pour leur part, renâcleront devant certaines affirmations par trop catégoriques.

« Chiisme. Spécificités, revendications, réformes », Moyen-Orient, N° 6, juin-juillet 2010, dossier de 40 p., numéro de 98 p., 10,95 euros.

Cette revue consacre un éclairant et pédagogique dossier à l’islam chi’ite réformateur, phénomène transfrontalier mal connu en Occident. L’étiquette regroupe un ensemble de penseurs et de militants chi’ites luttant pour l’établissement d’un État démocratique dans une société musulmane. On imagine volontiers que les convulsions politiques (démocrates contre théocrates) qui agitent aujourd’hui l’Iran restent confinées au monde perse. Rien de plus faux, car le chi’isme est une religion de réseaux, elle repose sur des allégeances ignorant les frontières. En matière religieuse, un fidèle résidant en Arabie Saoudite suit généralement les directives d’un maître (marja) qu’il s’est choisi en Iran. Suivant également cette logique réticulaire, la pensée réformatrice chi’ite est née au 19e siècle dans la ville sainte de Nadjaf (Irak) avant d’être relayée par des philosophes iraniens (Abdolkarim Soroush, Mohsen Kadivar et Hasan Yousefi Eshkevari)… Aujourd’hui, l’enjeu politique que constitue ce mouvement est un des facteurs-clés du règlement des conflits et du partage du pouvoir politique, que ce soit dans des pays où les chi’ites sont majoritaires (Irak, et dans une moindre mesure Liban) ou minoritaires (comme en Arabie Saoudite).