Comment un colon français de l’île de France voit son île et le monde

Un colon français des Mascareignes

Les hasards d’une recherche concernant les magistrats réunionnais au 19e siècle m’ont fait découvrir un document rédigé par un colon de l’île de France (actuelle île Maurice) à la veille de la Révolution française qui présente l’avantage de montrer une réflexion, que l’on pourrait qualifier d’« environnementale », dont l’intérêt majeur est de présenter un caractère multiscalaire. C’est un mémoire présenté par Étienne Boldgerd, colon français et entrepreneur agro-forestier, aux administrateurs généraux de la colonie (le Gouverneur et l’Intendant) visant à préserver la ressource forestière de l’île tout en maintenant une activité agricole. Ce plan envisage les différents problèmes posés par la surexploitation des ressources forestières de l’Ile de France à différentes échelles : locale (l’île), régionale (l’archipel des Mascareignes, l’Ouest de l’océan Indien) et même mondiale.

Thomas Étienne Boldgerd (1748-1818) appartient à la deuxième génération des colons français de l’île de France. Son père, natif de Bretagne, était un employé de la compagnie française des Indes Orientales. Né dans la colonie et devenu très tôt orphelin, Thomas Étienne fut placé sous la tutelle de Réminiac, officier de l’administration de la compagnie, il épousa la fille d’un colon bourbonnais (Ile Bourbon, actuelle île de La Réunion) et fit une carrière dans la Marine puis dans la milice locale. Il exerça également d’importantes fonctions administratives et politiques à l’époque révolutionnaire et napoléonienne. Il termina sa vie comme un riche colon à l’époque où la colonie était devenue anglaise.

Son mémoire de 1789 porte en réalité sur un autre aspect de sa vie : Étienne Boldgerd fut un entrepreneur agro-forestier et se constitua une importante fortune foncière. Son exploitation principale est située au Sud de l’île le long de la Rivière des Citronniers près du Poste Jacotet.

Carte reliefCarte 1. L’île de France

Les différents échelons de sa réflexion sont les suivants : son « quartier », son île, l’archipel des Mascareignes, l’espace indianocéanique et le monde.

Le quartier

Thomas Étienne Boldgerd consacre une grande partie de son mémoire au récit de sa carrière d’entrepreneur agro-forestier. Il a obtenu des concessions dans une partie sauvage de l’île (le Sud) où il a opéré des défrichements, pratiqué des cultures, monté une exploitation forestière et même construit des navires. Dans le cadre de son domaine il a su, suivant le contexte, faire alterner deux types de cycles : cycles forestiers durant les périodes de guerre avec l’Angleterre pour répondre aux besoins militaires et cycles agricoles (périodes de paix). Ses activités ont eu des répercussions sur tout le « quartier » : il a fait reculer le marronnage et il a attiré autour de lui d’autres colons.

L’île et l’archipel

L’échelon insulaire intéresse Étienne. L’île est une escale entre l’Europe et l’Inde, elle sert de point d’appui aux navires français en cas de guerre. Elle fournit eau et vivres aux navires de passage et du bois pour la construction navale. D’où la nécessité de préserver des espaces boisés. Boldgerd dresse d’abord un tableau de l’état des défrichements :

« Les bords de mer, les environs du Port-Louis sont rasés à plus de trois lieues dans les terres, on trouve partout des traces de dévastations. Toute la côte du vent est absolument dépouillée, celle de sous le vent l’est à plus de huit lieues, il en est de même des environs du Port-Bourbon »

Il s’agit là du résultat des défrichements opérés dès l’époque hollandaise et continués à l’époque française à partir de quelques fonts-pionniers correspondant aux lieux où les premiers colons se sont installés (voir carte n° 2).

Defrichement_MauriceCarte 2. Extension des défrichements à l’île de France (fin 18e siècle)

Boldgerd dénonce aussi la destruction irrationnelle des espaces boisés en rapport avec l’extension des espaces cultivés : « Les plus beaux bois de construction étoient abatus et brulés sur le sol. » Contrairement à une partie des colons qui veulent poursuivre la déforestation, il se montre favorable à une véritable réserve forestière :

« cette considérations lui paroit n’avoir pas assez fixé l’attention des personnes qui s’élèvent contre l’étendue des possessions boisées que se sont insensiblement formées quelques habitans de cette île […] cette disposition, dénoncée comme nuisible aux progrès de la colonie, est, en effet très heureuse, en ce qu’elle a servi de correctif au plan de dévastation des bois trop généralement adopté et qu’elle en a arrêté les funestes effets, au moins dans quelques cantons ».

Mais la réflexion d’Étienne Boldgerd dépasse le cadre insulaire. Son raisonnement multiscalaire prend son sens si l’on songe au contexte historique. Nous sommes à l’époque de l’expansion européenne qui se fait aussi bien dans l’océan Indien que dans les Amériques. Cette expansion entraîne une forte rivalité franco-britannique dont le théâtre est nord-américain et indianocéanique (guerre de Sept Ans, guerre d’Indépendance américaine). Le colon français cherche à justifier l’utilité de son île au sein de l’empire colonial français, c’est-à-dire dans un cadre régional et mondial.

L’île appartient à un archipel (les Mascareignes) qui comprend Bourbon et Rodrigue. Étienne évoque les capacités agricoles de l’île Bourbon (La Réunion) comme pouvant compléter celles de l’île de France. Rodrigue n’est pas citée, son rôle, en rapport avec sa taille, est modeste. On sait qu’au 18e siècle, elle a servi aux Français de réserve de tortues. Celles-ci étaient embarquées sur les navires pour lutter contre le scorbut.

L’espace indianocéanique et le monde

L’évocation de ces espaces proches (océan Indien) et lointains (Amérique du Nord et Europe) se fait dans le cadre d’une réflexion sur la double vocation que l’auteur assigne à son île : celle-ci doit être à la fois un « grenier » (fourniture de vivres aux flottes de passages) et un « chantier » (production de bois).

« Dans l’hypothèse que nous soyons réduits à l’alternative de nous approvisionner au dehors ou de bois, ou de grains, le choix pourrait-il être douteux ? Le dernier de ces besoins, plus pressant sans doute ne sauroit être absolu dans aucun temps, notre sol et celui de Bourbon sont des ressources assurées contre la disette, avec un peu de prévoyance, l’Europe et l’Amérique septentrionale nous rapportent des farines ; toutes les côtes voisines nous offrent des ris et des bleds, et l’importation de ces denrées est aussi facile que peu couteuse. Il n’en est pas ainsi des bois où les prendrons-nous ? Combien de difficultés n’éprouverons-nous pas pour l’extraction ! combien de dépenses pour le transport ! »

Thomas Étienne intègre donc son île dans un système-monde créé par l’expansion coloniale européenne (voir carte n°3). Il préfère accentuer la vocation forestière de la colonie (vocation à laquelle il a pris une part active dans le cadre de sa propre exploitation) car il sait que les Mascareignes peuvent compter sur d’autres espaces : Madagascar (les « côtes voisines »), l’Amérique du Nord et l’Europe. La capacité de ce contemporain des Lumières à raisonner à plusieurs échelles s’explique par plusieurs facteurs.

carte1bis_hammerCarte 3. Les Mascareignes dans le système-monde français

Étienne Boldgerd est un membre de la diaspora coloniale française, un « colon de la seconde génération » des Mascareignes. Son père est né en France et lui aux colonies. Il a lui-même voyagé : il a fait une carrière dans la marine (1762-1766) qui l’a sans doute amené à voyager dans l’océan Indien et il a épousé une Bourbonnaise. L’île de France est un lieu de passage entre l’Europe et l’Inde, une colonie cosmopolite. On sait par ailleurs qu’Étienne a rencontré Bernardin de Saint-Pierre (celui-ci narre sa rencontre avec le colon dans le récit de son voyage à l’Ile de France, août 1769). D’une manière plus générale Thomas Étienne est un contemporain de l’expansion coloniale française et de la rivalité britannique, c’est-à-dire qu’il a vécu à une époque qui constitue une phase majeure de la mondialisation.

Ce billet est inspiré de l’article du même auteur, 2013, « Les enjeux de la préservation de la forêt dans l’océan Indien au XVIIIe siècle. Expérience et réflexion d’un colon de l’Ile de France (actuelle Ile Maurice) »Revue de géographie historique, N° 3.

Un si altruiste prédateur

La biodiversité globale est menacée. Manifestant une prise de conscience, le terme de sixième extinction qualifie la disparition massive et contemporaine de la faune (et de la flore), comparable par son ampleur à quelques phénomènes passés, comme l’extinction des dinosaures à la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années (Ma). Une différence, mais de taille : si les extinctions d’antan avaient des causes naturelles (climatiques, volcaniques, peut-être cosmiques…), la présente sixième extinction biologique est pour l’essentiel d’origine anthropique – on rejoint ici le concept d’Anthropocène.

Plusieurs débats agitent la communauté des spécialistes autour de ces concepts de sixième extinction et d’Anthropocène. Ce billet explore celui de la datation des débuts de la sixième extinction – nous utiliserons ce terme par commodité, et parce qu’il est largement usité, pour qualifier la présente extinction, ayant bien noté que certains auteurs préfèrent parler de crise de la biodiversité ou ne retiennent que deux grandes extinctions antérieures. Quand peut-on déceler les premières manifestations de la sixième extinction ? Au 20e siècle ? Ou il y a 2,5 Ma ? Et que nous disent ces débats de la nature humaine ?

 

Que sont devenues les hyènes d’antan ?

Projetons-nous en Afrique orientale, il y a 7 Ma, bien avant le moment où ce lieu s’apprête à endosser le rôle du « berceau de l’humanité ». Foisonnent alors les grands carnivores, hyènes à longues pattes, chiens-ours géants (amphicyonidés, famille de Carnivora aujourd’hui éteinte), mustélidés aussi imposants qu’un léopard, félidés à dents de sabre, ursidés et viverridés de bonne taille, etc. – une diversité dont les actuels carnivores africains de plus de 20 kg (les vedettes des safaris que sont les lions, panthères, guépards, hyènes et lycaons) ne sont plus que le pâle reflet. Et pourtant, de nos jours, l’Afrique est le continent qui abrite la plus grande variété de mégafaune, les animaux de plus de 100 kg devenus exceptionnels dans le reste du monde, sauf en Asie. Or Homo est en Afrique depuis au moins 2,5 Ma, en Asie depuis env. 2 Ma.

L’explication : les humains auraient conquis le monde par la chasse, anéantissant ici le mammouth, là l’oiseau-éléphant… Si la légende de massacres insensés de rennes ou de chevaux, née dans l’étude ancienne de sites comme celui de Solutré (Bourgogne), est abandonnée, il n’en demeure pas moins qu’en dépit de la faible densité de ses populations préhistoriques, l’humain se devine dès ses débuts comme un chasseur susceptible d’impacter fortement les milieux dans lesquels il s’installe. Certains chercheurs voient ainsi dans la disparition quasi totale de la mégafaune américaine, australienne ou européenne, il y a quelques dizaines de milliers d’années, l’amorce de la sixième extinction. On supposait jusqu’ici qu’en Afrique (et secondairement en Asie), coévoluant avec les progrès cynégétiques de l’humain, les grands animaux avaient appris à l’éviter. Franz J. Broswimmer, popularisant la notion d’écocide, estime ainsi qu’au cours du Pléistocène (soit la période qui va de l’apparition des Homo, – 2,5 Ma, aux débuts du Néolithique il y a 12 000 ans), les humains ont dépeuplé l’Australie de 94 % de ses grands mammifères, l’Amérique du Nord de 73 %, l’Europe de 29 % et l’Afrique de 5 % [Broswimmer, 2002].

 

Le vrai roi des animaux

Les travaux du paléontologue suédois Lars Werdelin bouleversent aujourd’hui ce consensus [Werdelin, 2013, 2014]. Ils montrent que, dans la période allant de – 2,5 à – 1,5 Ma, les grands carnivores est-africains ont connu un effondrement spectaculaire de leur « richesse fonctionnelle », soit la diversité des niches écologiques occupées par ces carnivores. Cette richesse fonctionnelle passe il y a 1,5 Ma à 1 % de ce qu’elle était à son apogée il y a 3,3 Ma, ce qui revient à dire que la quasi-totalité des carnivores de plus de 20 kg disparaît alors de nombreux biotopes. Or ce moment coïncide avec l’essor de l’hominisation et la modification du régime alimentaire de nos ancêtres, qui consomment de plus en plus de viande. La plus vieille trace de coupe visible sur un os remonte à 3,4 Ma – ce qui amène à un débat subsidiaire : Homo n’étant pas supposé présent à ce moment, le boucher serait-il un autre homininé, Australopithèque ou Paranthrope ? Notre image d’un Homo seul concepteur d’outils subit un nouvel accroc – on sait aussi désormais que nos cousins chimpanzés peuvent occasionnellement chasser en groupes, procédant à des battues, utiliser ponctuellement des projectiles (Patou-Mathis, 2009], se faire la guerre et entretenir des traditions culturelles sur la base de l’utilisation d’outils…

Le constat de cette première vague d’extinctions corrélée à l’émergence de l’homme lève d’autres questions, dont celle du procédé : cette victoire des hominidés dans un passé très reculé a pu se produire par superprédation (les humains auraient tué délibérément les prédateurs concurrents) ou par concurrence (ils auraient monopolisé les proies et affamé leurs rivaux). Sans oublier le rôle des déterminants environnementaux, l’Afrique connaissant alors une aridification partielle. Les 6 Ma nous ayant précédés sont marqués dans leur ensemble par une série de glaciations, une vague de refroidissement qui accumule de la glace sur les pôles et aridifie une partie des Tropiques. Ce refroidissement assèche entre autres l’Afrique de l’Est, et initie des changements des milieux, notamment des couverts végétaux, jouant sûrement un rôle dans l’hominisation : notre évolution de primates arboricoles vers la bipédie aurait été confortée sinon poussée par la logique de s’adapter à un environnement plus aride, avec moins d’arbres, plus d’espaces découverts, etc.

 

L’humain, un agressif altruiste

Vient aussi la nécessité de trouver de nouvelles ressources alimentaires : les paranthropes développent une dentition de brouteurs, les Homo se lancent dans la chasse, se procurant un apport massif de protéines, ce qui nourrira la croissance très importante de leur cerveau. Et la chasse en retour favorise le développement des capacités anticipatrices vitales pour garder une longueur d’avance sur le gibier. Alimentation, milieu, comportement et évolution ont partie liée. Le temps d’apprentissage du petit humain s’allonge, douze ans de vulnérabilité (quand la gazelle est capable de courir dans l’heure qui suit sa naissance), et pour les Homo, seule la coopération du groupe aurait permis de faire survivre les enfants. Cette coopération, également indispensable à des chasses de plus en plus efficaces, mènerait, à un moment à définir, au langage, et ferait de l’humain un animal paradoxalement à la fois très agressif et très altruiste. C’est cet altruisme qui aurait été le « catalyseur de l’humanisation », dit Marylène Patou-Mathis [Patou-Mathis, 2013].

Ne maîtrisant pas le feu, comment les hominidés d’il y a 2 Ma auraient-ils été capables d’exterminer des lions ou des hyènes bien plus puissants qu’eux ? Certes, les outils et projectiles peuvent conférer un avantage physique. Plus important, l’humain altruiste et coopératif partage avec le loup l’avantage inestimable de chasser en groupes coordonnés – c’est un singe extrêmement sociable, un « primate caractérisé par une socialité intense », selon la formule de Paul Shepard [Shepard, 1998]. Les humains auraient aussi pu vaincre indirectement, sans affronter leurs rivaux mais en leur dérobant leurs proies. Un vieux débat reprend alors : étaient-ils à leurs débuts charognards, vrais chasseurs ou mêlaient-ils plus probablement, à l’image des loups, une prédation sur les animaux les plus faibles à une recherche de cadavres à dérober à d’autres prédateurs ? Enfin, selon Werdelin, le meilleur atout adaptatif de notre espèce aurait été d’être omnivore – manger de tout permet de s’adapter à tous les aléas des niches écologiques, et de survivre quand des rivaux plus spécialisés périssent.

On le sait aussi, un phénomène aussi complexe qu’une extinction n’est pas mû par un seul facteur – la prédation humaine a joué un rôle, les variations climatiques de même. Excluons donc les hypothèses monocausales, mais rappelons aussi qu’une action sur un élément peut exercer un effet de levier très important : la disparition des grands carnivores affecte ainsi massivement le couvert végétal, puisque les gros herbivores dont ils se nourrissaient prospèrent alors sans limite et détruisent le couvert végétal. Ce qui peut aboutir à des bouleversements d’amplitude géologique.

Le débat sur les causes des extinctions locales et récentes de mégafaune, en Australie, à Madagascar, en Nouvelle-Zélande ou en Patagonie, s’est dans le passé limité trop souvent à un affrontement entre partisans de l’extinction par action directe de l’homme et avocats de l’action du climat. La dernière hypothèse n’est plus tenable, car ces vagues d’extinctions massives ont eu lieu en un clin d’œil géologique – quelques siècles – coïncidant toujours avec les traces de l’arrivée de l’Homme moderne, alors que les géants qui disparaissent avaient survécu à des millions d’années de variations climatiques. Le climat est certes un acteur de l’histoire, et si l’humain n’est peut-être pas le seul responsable des extinctions de mégafaune, il en a été le premier agent, cumulant des effets directs par prédation et des effets indirects par répercussion sur l’environnement. Pour résumer : l’arrivée de l’Homme moderne aurait partout amorcé une spirale dégressive. Par la destruction de la mégafaune, les humains auraient propulsé la biodiversité des milieux conquis en chute libre, selon un mécanisme probablement similaire à celui proposé pour la Patagonie par Alberto L. Cione et ses collègues [Cione et al., 2003].

Il faut prendre ces extinctions du passé récent comme autant d’indicateurs, de microrépétitions du grand drame qui se joue aujourd’hui à l’échelle mondiale, alors que le tiers ou la moitié des espèces animales au minimum sont estimées condamnées à brève échéance. Comme pistes de réflexion anticipatrices aussi, à l’heure où des chercheurs en quête de crédits évoquent par exemple un possible « Pleistocene rebuilding », visant à réintroduire des animaux disparus par sélection génétique (comme l’auroch) ou par séquençage de leur ADN (comme le mammouth), afin de réinstaurer l’équilibre des biotopes préexistant à l’arrivée des humains.

 

BROSWIMMER Franz [2002], Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces, trad. fr. Jean-Pierre Berlan, Paris, Agone, 2010.

CIONE Alberto L., TONNI Eduardo P. et SOIBELZON Leopoldo [2003], « The broken zigzag: Late Cenozoic large mamal and tortoise extinction in South America », Buenos Aires, Rev. Mus. Argentino Nat., n° 5(1).

COURTILLOT Vincent [1995], La Vie en catastrophes. Du hasard dans l’évolution des espèces, Paris, Fayard.

DELORD Julien [2010], L’Extinction d’espèce.
Histoire d’un concept et enjeux éthiques, Paris, Publications scientifiques du Muséum.

LEAKEY Richard et LEWIN Roger [1995], La Sixième Extinction. Évolution et catastrophes, trad. fr. Vincent Fleury, Paris, Flammarion, 1995, rééd. coll. « Champs Sciences », 2011.

PATOU-MATHIS Marylène [2009], Mangeurs de viande. De la Préhistoire à nos jours, Paris, Perrin.

PATOU-MATHIS Marylène [2013], Préhistoire de la violence et de la guerre, Paris, Odile Jacob. Notons que la chercheuse s’élève au passage contre l’hypothèse qui nous fait descendre d’un « singe tueur » – selon elle,  nos ancêtres auraient su réguler leur agressivité, à l’image des sociétés animistes de chasseurs-cueilleurs, qui encadrent de tabous et rituels la mise à mort des animaux.

RAMADE François [1999], Le Grand Massacre. L’avenir des espèces vivantes, Paris, Hachette.

SHEPARD Paul [1998], Retour aux sources du Pléistocène, trad. fr. Sophie Renaut, Éditions Dehors, 2013. Notons que ce philosophe écologiste voyait dans les chasseurs-cueilleurs des êtres vivant en harmonie avec la nature, sachant réguler leurs prédations. À  l’inverse de la majorité des travaux exposés dans cet article.

WERDELIN Lars et LEWIS Margaret E. [2013], « Temporal change in functional richness and evenness in the Eastern African Plio-Pleistocene carnivoran guild » [www.plosone.org], Plos One, 6 mars 2013.

WERDELIN Lars [2014], « Le vrai roi des animaux », Pour la science, n° 436, février 2014.

 

 

 

 

Histoire écologique de la colonisation

Ce texte est une version raccourcie du chapitre « Géohistoire de la dette écologique » in : DE RUEST Eric, DUTERME Renaud, La dette cachée de l’économie, Les Liens qui libèrent, Paris, mars 2014.

La dette caché de l'économie

Il n’est guère surprenant qu’un des courants de l’histoire globale se focalise sur l’histoire de l’environnement. Cette question, notamment à travers la crise écologique que nous connaissons, ne peut en effet être comprise sans prendre en compte les interconnexions entre les différentes régions du monde, en particulier celles entre les grandes puissances et les pays dits du Sud [1]. De ce fait, comprendre cette crise nécessite de revenir aux débuts de l’intégration mondiale du processus qu’on nomme « mondialisation », à savoir la conquête de l’Amérique par les Européens.

Si l’année 1492 marque un tournant pour l’histoire des peuples du Nouveau Monde, les écosystèmes américains subiront également les effets importants de la colonisation.

L’« échange colombien »

Implicitement, l’idée même qui sous-tendait la colonisation était environnementale : l’objectif principal était l’exploitation de ressources naturelles inexistantes (ou difficilement exploitables) dans les contrées européennes. Fourrures, denrées alimentaires, minerais et ressources énergétiques constituèrent donc (et constituent toujours, dans une certaine mesure) la motivation première de la plupart des entreprises coloniales [2].

Bien évidemment, cette situation entraîna des bouleversements écologiques considérables dans de nombreuses régions de ce qui allait devenir plus tard le tiers-monde. C’est un sujet sur lequel portent depuis peu plusieurs études stimulantes, centrées sur ce que les chercheurs nomment l’« échange colombien ». Cette expression renvoie aux transferts (volontaires ou non) d’une multitude d’espèces bactériologiques, végétales et animales entre des zones géographiques jusque-là séparées, en particulier le Nouveau et le Vieux Monde (notamment l’Afrique par le biais de la traite négrière). Parmi les plus importants de ces transferts, on peut citer ceux d’une série de maladies européennes (grippe, variole, rougeole…) qui décimèrent des millions de gens et conférèrent un avantage déterminant à la domination coloniale, d’animaux tels que les vers de terre, les chevaux et le bétail, ou encore de denrées alimentaires qui devinrent vite des composantes à part entière de l’alimentation de millions de personnes (pomme de terre, tomate, maïs, cacao, haricot, manioc…).

Les effets de l’échange colombien restèrent sans doute largement méconnus des populations concernées à l’époque, mais quelques-uns perçurent rapidement les avantages qu’ils pouvaient en tirer : transmission volontaire de maladies, usage militaire d’espèces animales, et surtout exploitation de ressources nouvellement découvertes. Ce dernier point est fondamental : c’est cela qui va donner un avantage décisif à l’Europe dans son développement économique.

Vers un nouveau monde

Les atteintes à l’environnement se manifestèrent en réalité dès l’arrivée des Européens sur ce continent qui allait devenir l’Amérique [3]. Ainsi, la première terre foulée par les équipages européens, l’île d’Hispaniola, vit rapidement ses forêts disparaître (tout comme sa population) en raison de l’arrivée de chevaux, de bovins et de moutons, inconnus dans ces contrées [4]. Quelques années plus tard, sur la côte Est des futurs États-Unis, l’exploitation agricole par les premiers colons, faisant fi des techniques amérindiennes, contribua également à de profondes modifications des écosystèmes. La monoculture (notamment pour le tabac) et le déboisement au profit des pâturages bouleversèrent à jamais les paysages locaux. Les conséquences ne furent pas qu’esthétiques, puisque ces pratiques entraînèrent un épuisement des sols ainsi qu’une érosion importante.

Mais l’assaut le plus destructeur (à l’époque) contre la nature vint avec l’exploitation de type capitaliste qui accompagna bientôt la colonisation du reste de la planète. Cette exploitation se distinguait de la plupart des relations commerciales des périodes précédentes par le mode de production sur lequel elle reposait. Autrefois, les marchands et autres négociants se contentaient de revendre des marchandises à un prix plus élevé que celui auquel ils se les étaient procurées, souvent sur des marchés différents [5]. C’est donc « en qualité d’intermédiaires commerciaux bien plus que de producteurs de marchandises vendues que les grandes puissances commerciales acquirent des formidables fortunes [6] ». De ce fait, les possibilités de profit dépendaient essentiellement de relations et de réseaux d’approvisionnement, voire d’un contrôle des voies commerciales [7], ainsi que de l’asymétrie de l’information entre des marchés très éloignés les uns des autres [8]. Les bénéfices augmentèrent évidemment de manière drastique avec le pillage des ressources découvertes dans le Nouveau Monde. Mais le problème est que ces ressources s’épuisaient rapidement. Dès lors, c’est tout naturellement que le système des plantations s’imposa [9].

Plantations capitalistes

Une plantation était une exploitation agricole, souvent de grande taille, ayant pour spécificité que les récoltes étaient destinées à l’exportation. Elle appartenait le plus souvent à de riches négociants et bénéficiait ainsi de marges très élevées. Contrairement aux époques précédentes, il y avait bien là un processus de production intensive destinée au marché, ce qui permit une création de richesses importante. Les plantations furent d’autant plus rentables qu’elles employaient sur le continent américain une main-d’œuvre captive, principalement africaine. Si les conséquences humaines de ce système insatiable ont été décrites dans quantité d’ouvrages, ses effets écologiques méritent d’être soulignés et dénoncés.

Au XIXe siècle, Engels pointait déjà la destruction des forêts cubaines par les grands producteurs de café espagnols et la désertification qui résultait de l’exploitation des sols. Il dénonçait « l’attitude immédiate et prédatrice envers la nature de l’actuel mode de production et l’indifférence pour les effets naturels nuisibles de ses actions à plus long terme » [10].

Au sujet de la canne à sucre – l’une des premières monocultures tropicales destinées à l’exportation vers l’Europe –, Eduardo Galeano brosse le tableau suivant : « Le sucre a détruit le Nord-Est du Brésil. Cette région de forêt tropicale a été transformée en savane. Naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. Là où tout avait poussé avec exubérance, le latifundio destructeur et dominateur ne laissa que roc stérile, sol lessivé, terres érodées. […] Le feu utilisé afin de nettoyer le terrain pour les champs de canne dévasta la faune en même temps que la flore : le cerf, le sanglier, le tapir, le lapin, le paca et le tatou disparurent. Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture de la canne [11]»

Dans les siècles qui suivirent, ce schéma, agrémenté de l’imposition des principes capitalistes, se reproduisit dans la majeure partie de l’Amérique du Sud, mais aussi en Asie et en Afrique. La monopolisation des terres par le colonisateur, justifiée « légalement » par le concept de propriété privée, fournit aux Européens les surfaces nécessaires à leurs besoins (et à leur avidité). De la même manière, la mise en place de taxes devant impérativement être payées sous forme d’argent contraignit des populations à travailler leur terre prioritairement en fonction de leur rémunération pour s’acquitter de l’impôt. Dans l’Inde victorienne, des paysans se virent ainsi contraints de mettre en culture des terres marginales et de surexploiter leur lopin pour satisfaire aux demandes du fisc britannique [12]. Par ailleurs, bien souvent « l’introduction de l’impôt en monnaie était destinée à transformer les agriculteurs indépendants en salariés taillables et corvéables à merci dans les plantations [13] ». À cet égard, les colonies de plantation annonçaient les futures usines capitalistes, caractérisées par une production intensive et une main-d’œuvre surexploitée.

Mais, plus que capitaliste, l’expansion commerciale était avant tout fondée sur des monopoles, garantissant aux puissances coloniales la priorité d’approvisionnement et de débouchés. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre l’évolution de la colonisation de l’Inde, où les Britanniques sont passés d’un commerce de comptoirs à la destruction de l’artisanat indien et à l’imposition d’un modèle primo-exportateur de coton aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce type de procédé était d’ailleurs à l’œuvre chez la plupart des grandes puissances, et il a contribué à la désintégration de sociétés et d’écosystèmes entiers. En Indonésie, les marchands hollandais ont ainsi détruit des surfaces importantes d’arbres à cannelle pour faire face à la baisse des prix des épices sur le marché européen, sans considération du fait que les populations tiraient leur subsistance de cette culture [14]. Dans la plus grande partie de l’Amérique du Sud coloniale, on assista à la destruction de la polyculture préhispanique, qui poussa les Indiens vers une spécialisation agricole dictée par les besoins du marché [15].

L’intérêt des puissances coloniales primait donc sur tout le reste, et les conséquences sociales et environnementales pesaient peu face aux perspectives de profit d’une minorité. L’industrialisation européenne et américaine accentua cette tendance, notamment avec la découverte des propriétés du caoutchouc. Utilisé depuis des siècles par les Indiens d’Amazonie (notamment comme imperméabilisant), le caoutchouc fut un des piliers de la révolution industrielle, au même titre que le charbon et l’acier [16]. De nombreuses régions amazoniennes virent se multiplier les plantations d’hévéas, avec pour principal effet la destruction de la forêt tropicale. Ce commerce international contrôlé par une dizaine de firmes européennes [17] fut étendu par la suite à l’Asie et à l’Afrique (notamment au Congo par le roi Léopold II [18]).

L’influence de Ricardo

Dès les prémices de la colonisation, les métropoles capitalistes contraignirent donc les pays du Sud soit à se spécialiser dans des productions agricoles prisées par les consommateurs européens aisés et incultivables en climat tempéré (café, cacao, caoutchouc, coton, canne à sucre…) ; soit à exploiter massivement des sous-sols riches en or, diamant, cuivre, fer, etc., en fonction des besoins du capital. En plus de désintégrer l’économie locale en l’organisant uniquement en vue de l’exportation, l’exploitation massive des ressources naturelles engendra toujours plus de dégâts écologiques – épuisement des sols, vulnérabilité aux éléments nuisibles tels que les maladies ou les insectes, bouleversement des paysages… – qui constituent une partie de la dette écologique.

Ceux qui entendaient profiter de cette situation trouvèrent en David Ricardo (1772-1823) le moyen de se justifier. Selon le père de la théorie des avantages comparatifs (élément clé de la théorie libérale [19]), chaque pays avait intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il possédait l’avantage productif relatif le plus grand par rapport à ses concurrents. Cette spécialisation, qui dépendait du climat, des ressources naturelles ou encore du degré d’industrialisation, permettait alors un gain d’efficacité. En se focalisant sur un certain type de produit et en abandonnant les autres exploitations moins rentables, le pays améliorait sa productivité. Cette vision encouragea une production intensive ne tenant absolument pas compte des limites environnementales. Aux Philippines, à la fin du XIXe siècle, le démantèlement des formes traditionnelles de propriété collective de la terre au profit de monocultures de riz et de canne à sucre entraîna une déforestation rapide, une érosion grandissante, un envasement des cours d’eau, une intensification des inondations et une désertification des basses terres [20]. En Afrique de l’Ouest, à la fin des années 1950, la culture extensive de l’arachide sous la pression des colons français contribua à la dégradation des sols et à l’avancée du désert, notamment en raison de la suppression de la jachère et de la diversité des cultures [21]. Cela fut d’ailleurs dénoncé dès 1945 par l’inspecteur des eaux et forêts du Sénégal, qui affirma que « le poids structurel des cultures d’exportation [était] une des causes de la surexploitation des sols [22] ».

Ces monocultures de rente subsistèrent très souvent après la décolonisation. Au Guatemala, les terres communales consacrées aux cultures vivrières furent ainsi expropriées par le président Justo Rufino Barrios à partir de 1873 et remises gratuitement aux candidats immigrants européens à condition qu’ils s’engagent à planter des caféiers. Dans d’autres pays, comme le Mexique ou le Costa Rica, de grandes entreprises transnationales, telle la United Fruit, reçurent d’immenses concessions destinées à des monocultures. À noter que ces politiques mono-exportatrices concernaient également les ressources minières de nombreux pays du Sud, ressources qui contribuèrent au décollage économique de l’Occident.

Plusieurs décennies après les dernières indépendances, force est de constater que la structure de la plupart des économies du tiers-monde est toujours largement tributaire du secteur primaire et des cultures de rente développées pendant la période coloniale. L’Afrique est emblématique à cet égard : de nombreuses économies y sont dominées soit par l’exportation de cultures agricoles (coton au Bénin et au Mali, café au Rwanda et en Éthiopie, cacao au Ghana…), soit par l’extraction minière (uranium au Niger, bauxite en Guinée, cuivre en Zambie, pétrole en Angola et au Nigeria…), et ce malgré les impacts environnementaux considérables. C’est cela qui conduit certains mouvements sociaux à parler de « dette écologique ».

Renaud Duterme est enseignant en Belgique, actif au sein du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde. Il est notamment l’auteur de Rwanda, Une histoire volée, aux éditions Tribord et de La Dette cachée de l’économie, op. cit.



[1] Nous utilisons l’expression « pays du Sud » dans un souci de facilité, et ce malgré les limites géographiques et économiques de ce concept.

[2] D’aucuns feront remarquer avec raison qu’un objectif civilisationnel habitait également nombre de colons. Mais cet argument servait le plus souvent de prétexte pour cacher les motivations économiques.

[3] Bien entendu, les écosystèmes américains avaient subi l’influence de l’activité humaine bien avant l’arrivée des Européens, comme le montrent les catastrophes écologiques qu’ont connues plusieurs sociétés précolombiennes (voir notamment à ce sujet Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006). Cela dit, l’intégration du continent à l’économie européenne va avoir des impacts sans commune mesure avec ceux du passé.

[4] Notamment en raison de la tendance des animaux à piétiner les jeunes pousses et à s’en nourrir. Voir Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Paris, Albin Michel, 2013, p. 28.

[5] Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme [1985], Paris, Flammarion, 2010, p. 53-60.

[6] Ellen Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2009, p. 132-133.

[7] Les variations des prix de vente dépendaient quasi exclusivement des variations des prix d’achat.

[8] Kenneth Pomeranz, The Great Divergence, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 112.

[9] Christian Vandermotten, La Production des espaces économiques, Bruxelles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2010, p. 276.

[10] Cité par LÖWY Michael, Ecosocialisme, Mille et une Nuits, Paris, 2011.

[11] Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Plon, 1981.

[12] Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2006, p. 335.

[13] Ibid., p. 224.

[14] Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Paris, 10/18, 1962, t. 1, p. 133-134.

[15] Marc Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme, Paris, Hachette Littératures, 2003, p. 198.

[16] Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, op. cit., p. 286.

[17] Ibid., p. 292-293.

[18] Voir notamment Lucas Catherine, Promenade au Congo, Bruxelles, Aden, 2010.

[19] Voir notamment Éric Toussaint, Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Mons, Éditions du Cerisier, 2010.

[20] Mike Davis, Génocides tropicaux, op. cit., p. 217.

[21] René Dumont, Pour l’Afrique, j’accuse, Paris, Plon, 1986, p. 30-31.

[22] Christophe Bonneuil, Céline Pessis, Sezin Topçu (dir.), Une autre histoire des Trente Glorieuses, Paris, La Découverte, 2013, p. 143.

De quoi l’Anthropocène est-il le nom ?

À propos de : BONNEUIL Christophe et FRESSOZ Jean-Baptiste [2013], L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

9782021135008L’histoire environnementale a le vent en poupe. À la suite de l’éditeur Champ Vallon et de sa collection « L’environnement a une histoire », plusieurs éditeurs se lancent dans des collections dédiées à ce thème. Le Seuil se distingue en inaugurant une collection « Anthropocène », dans laquelle paraissent simultanément trois titres – L’Événement Anthropocène ; Les Apprentis Sorciers du climat ; Toxique planète. Le premier volume est rédigé par les directeurs de cette collection, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. Il fait office de manifeste, et son argumentaire s’inscrit dans une histoire globale de l’environnement.

Trois étapes, un éveil des consciences…

L’Anthropocène est un terme récent, formulé pour la première fois en février 2000 par le Néerlandais Paul J. Crutzen, chimiste spécialiste de l’atmosphère, à l’occasion d’un séminaire des Nations unies sur la géosphère prenant place au Mexique. Crutzen, prix Nobel de chimie, inlassable lanceur d’alerte climatique, entendait souligner que nous vivons dans une nouvelle ère, qui nécessite de nouveaux concepts pour être appréhendée. L’humanité a, expose-t-il, connu trois grands moments, qui correspondent à autant d’âges géologiques : le moment des chasseurs-cueilleurs couvre les dernières 2,5 millions d’années, le Pléistocène ; celui de la Révolution néolithique, l’agriculture, marque un nouveau rapport de l’homme à la nature et est résumé par le terme géologique d’Holocène, qui réfère au sens géologique davantage au réchauffement débutant voici 11 500 ans, phénomène ayant probablement favorisé l’apparition et l’extension de l’agriculture ; la Révolution industrielle, enfin, permet à l’humanité de s’affranchir des limites énergétiques qui ont toujours été les siennes et de se rendre maître du Monde. Un moment qui devrait être, selon Crutzen rejoint aujourd’hui par un nombre croissant de spécialistes et de mouvements écologistes, matérialisé par l’adoption d’une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène, qui courrait pour Crutzen à dater de 1850, quand la Première Révolution industrielle (basée sur le moteur à vapeur mû par la combustion du charbon) fait sentir ses effets à l’ensemble du globe – il prend aussi l’« invention » [voir sur ce sujet] de la machine à vapeur, en 1784, comme date symbolique. S’ensuit pour les spécialistes une Deuxième révolution industrielle, impulsée par le moteur à explosion, le pétrole s’ajoutant au charbon pour enrichir la palette d’énergies accessibles.

La (Première) Révolution industrielle avait été qualifiée par Claude Lévi-Strauss de seconde rupture de l’histoire mondiale (entendue comme étant celle de l’humanité) avec la Révolution néolithique. Pour Crutzen, dont la pensée est accessible en français dans L’Âge de l’homme [SCHWÄGERL, 2010], il faut ainsi prendre acte de ce que l’humanité est depuis devenue l’agent qui désormais modèle la Terre, le principal acteur géologique : nous créons de nouveaux paysages, impactons le climat, altérons les océans, modifions le vivant. Comme le montrait John R. Mc Neill dans Du nouveau sous le Soleil  [McNEILL, 2000], nous avons ce faisant affecté de façon irréversible toutes les sphères de notre existence : lithosphère, pédospère, atmosphère, hydrosphère, biosphère… L’Anthropocène serait donc le vocable sous lequel l’humanité prendrait conscience d’un changement de paradigme capital.

Ou une fable ?

Le postulat de Bonneuil et Fressoz tient en une formule : il faut se méfier des grands récits. Et, insistent-ils, cela vaut aussi, et surtout, pour ce récit de l’Anthropocène, dont ils examinent à nouveaux frais la genèse et les implications sociopolitiques. Pour résumer, il existe un grand récit de l’Anthropocène, qui est le suivant : l’homme a modifié la Terre depuis deux siècles, mais il n’en n’était alors pas conscient ; jusqu’à ce que se manifestent une poignée de scientifiques éclairés et militants, les lanceurs d’alerte, à partir des années 1960-1970 ; leur discours a d’abord été ignoré, mais leur détermination a fini par payer à partir de l’an 2000, la troisième scansion où l’humanité a enfin pris conscience qu’elle jouait aux dés avec la planète sans connaître les règles du jeu, selon la formule de McNeill. Bref, un premier moment d’hubris technologique avec James Watt et sa machine à vapeur (1784) ; un deuxième épisode, marqué par l’éveil de quelques consciences avec Rachel Carson (Le Printemps silencieux, 1962) et le rapport The Limits to Growth du club de Rome (1972) ; et enfin un troisième temps, matérialisé par une entrée dans la maturité de la conscience écologique, les cris d’alarme de Crutzen et de quelques autres (James Lovelock, Claude Lorius, André Lebeau ou Al Gore…) finissant par être entendus à l’aube du 21e siècle.

Qu’on n’en déduise pas pour autant que les auteurs s’inscrivent en faux contre ce concept d’Anthropocène, qu’ils font résolument leur – « L’Anthropocène est une prise de conscience essentielle pour comprendre ce qui nous arrive ». Ils le martèlent : « L’Anthropocène (…). C’est notre époque. Notre condition. (…) Le signe de notre puissance, mais aussi de notre impuissance. C’est une Terre dont l’atmosphère est altérée par les 1 400 milliards de tonnes de CO2 que nous y avons déversées en brûlant charbon et pétrole. C’est un tissu vivant appauvri et artificialisé, imprégné par une foule de nouvelles molécules chimiques de synthèse qui modifient jusqu’à notre descendance. C’est un monde plus chaud et plus lourd de risques et de catastrophes, avec un couvert glaciaire réduit, des mers plus hautes, des climats déréglés. »

Mais pour eux, le grand récit officiel de l’Anthropocène, cette saga d’éveil à la conscience environnementale scandée en trois étapes, est une fable. Une fable qui n’a d’autre but que de déposséder l’humanité de ses capacités d’action, de la convaincre de confier le sort de la planète aux ingénieurs du système Terre, aux scientifiques comme aux politiques qu’ils conseillent. Ils rappellent d’abord que l’Anthropocène a été un moment voulu, par des entrepreneurs, des États qui ont fait le choix de cette nouvelle époque. Que les choix technologiques auraient pu être autres. Ainsi de cette machine à vapeur solaire qui aurait pu rivaliser en performance et coûts avec ses concurrentes à charbon, mais qui a été mise de côté par choix industriel. Ainsi des décisions qui ont fait de l’Amérique la première puissance industrielle du 20e siècle : l’éolien et le solaire fournissaient en électricité nombre de foyers au début du siècle, et le lobbying des grandes compagnies a poussé à imposer un système de production d’énergie massif et centralisé. Un choix aujourd’hui contesté, générant des mouvements de reprise en mains par les citoyens – voir à ce sujet Bénédicte Manier [MANIER, 2012], qui mentionne par exemple que 47 % de la distribution d’énergie aux États-Unis est aujourd’hui aux mains de coopératives ou de structures politiques locales. Le même développement, soulignent entre autres exemples Bonneuil et Fressoz, vaut pour le tramway. Sa disparition aux États-Unis a été planifiée par les groupes industriels qui en avaient acquis la concession. Ils ont imposé le développement des bus qu’ils commercialisaient, puis la vente en masse de véhicules individuels. Leur stratégie a fait de la ville nord-américaine, planifiée au commuting, ce qu’elle est aujourd’hui. 

Les enjeux d’une déconstruction

Dans ce combat visant à poser l’Anthropocène comme mythe planifié de notre époque, se profilent bien des enjeux sémantiques : réduire, comme on le fait souvent, l’Anthropocène à une « crise » environnementale induit ainsi que l’on peut s’en sortir en prenant les bonnes décisions – en ayant recours aux bons experts tel Jeremy Rifkin, qui prône une Troisième Révolution industrielle verdissant, décentralisant et démocratisant la production et la distribution d’énergie… Une crise serait donc passagère et gérable, tout le contraire de cette accélération vers le mur que l’on peut lire entre les lignes des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Le développement durable, credo du verdissement de notre économie capitaliste, est à disséquer de la même façon : le développement durable est un mieux, en ce qu’il injecte le respect de l’écologie dans le paradigme économique. Mais est-il vraiment une solution « durable » ? Pourra-t-on consommer toujours plus, fût-ce en étant écologiquement responsables ? Allons plus loin : le développement durable n’est-il pas le cache-sexe derrière lequel s’abrite notre économie, et plus largement notre soif de confort consumériste, pour éviter de se poser la question de la décroissance à l’heure où la croissance faramineuse de la classe moyenne mondiale, dopée par l’émergence, promet aux industriels des profits immenses ?

La récente apparition des lanceurs d’alerte, accompagnant une prise de conscience globale, est pour Bonneuil et Fressoz un autre mythème de cette fable. Ils citent Buffon qui écrit, dans Les Époques de la nature (1780) : « La face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme ». Et Buffon de prophétiser ce qu’aujourd’hui nous promet la géoingénieurie, éreintée par Clive Hamilton dans Les Apprentis Sorciers du climat [HAMILTON, 2013] : l’humanité pourra « modifier les influences du climat qu’elle habite et en fixer pour ainsi dire la température au point qui lui convient ». À tous les moment du déploiement de l’Anthropocène, soulignent les auteurs, il s’est trouvé des gens pour alerter sur la pollution de l’air, le recul des forêts, l’extinction des espèces, le réchauffement climatique… Ajoutons que la fable est occidentalocentrée, puisque ses acteurs-jalons ont en commun d’être états-uniens ou européens – les lanceurs d’alerte n’ont-ils pu aussi être chinois ou indiens ? Peut-être, demain, la démocratie locale en Chine s’exercera-t-elle aux cris des mouvements environnementalistes ?

Au final, quel sens donner au mot « événement » ? Un événement n’est pas une « chose ». Adhérer à cette chose qu’est le grand récit officiel, « géocratique », de l’Anthropocène, pour Bonneuil et Fressoz, nous dépossède de nos capacités de citoyens. C’est un imaginaire aliénant, qui revient à confier à ceux qui savent, ceux qui nous amenés là, le sort du système Terre. Le débat renvoie à la science, à la technologie, à la philosophie, à la science politique (liberté, démocratie…) comme à l’histoire globale, les auteurs ayant clairement intégré les apports de ces différents champs dans leurs analyses. La Terre n’est pas une grande machine cybernétique que les savants pourraient réguler, l’histoire n’est pas linéaire et les citoyens ont leur mot à dire. Prendre conscience des enjeux sous-tendus par le mythe moderne de l’Anthropocène, c’est faire en sorte de nous approprier le contrôle de notre futur.

La démonstration est éloquente : à tous moments, ce sont des choix industriels et politiques qui ont dicté notre trajectoire. Alors qu’il est possible sinon probable que cette lancée nous mène dans l’impasse, savoir que de tout temps des voix se sont élevées pour signaler qu’il existait d’autres bifurcations, c’est nous donner les moyens de prendre le volant, de conceptualiser un « autre monde », peut-être de le rendre possible. Un monde que nous n’aurions plus honte de léguer à nos enfants.

 

CICOLELLA André [2013], Toxique planète. Le scandale invisible des maladies chroniques, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

HAMILTON Clive [2013], Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, trad. fr. Cyril Le Roy, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

LEBEAU André [2008], L’Enfermement planétaire, Paris, Gallimard.

LEBEAU André [2011], Les Horizons terrestres. Réflexions sur la survie de l’humanité, Paris, Gallimard.

LORIUS Claude et CARPENTIER Laurent [2011], Voyage dans l’Anthropocène. Cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Arles, Actes Sud.

LOVELOCK James [2006], La Revanche de Gaïa. Pourquoi la Terre riposte-t-elle ?, trad. fr. Thierry Piélat, Paris, Flammarion, 2007, rééd. J’ai lu, 2008.

MANIER Bénédicte [2012], Un million de révolutions tranquilles. Travail, argent, habitat, santé, environnement : tout ce que les citoyens changent dans le monde, Paris, Les liens qui libèrent.

McNEILL John R. [2000], Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au 20e siècle, trad. fr. Philippe Beaugrand, Paris, Champ Vallon, collection « L’environnement a une histoire », 2010.

SCHWÄGERL Christian [2010], L’Âge de l’Homme. Construire le monde de demain à l’âge de l’Anthropocène, trad. fr. Nicolas Vergnaud, Paris, Éditions alternatives, 2012.

 

Le tour du monde de George Anson (1ère partie)

Premier volet d’un polyptyque consacré au livre rédigé par Richard Walter, et traduit en français en 1749 : Voyage autour du monde, fait dans les années MDCCXL,I,II,III,IV, par George Anson, présentement Lord Anson, commandant en chef d’une escadre envoyé par Sa Majesté britannique dans la mer du Sud, trad. de l’anglais, Paris, chez Charles-Antoine Jombert.

L’ouvrage, quelque peu oublié aujourd’hui, a été en son temps un best-seller. Paru à Londres en 1748, le livre est traduit en français dès l’année suivante ; et il est réédité cinq fois dans cette même langue au cours de la décennie suivante. Le livre est également traduit en hollandais, dès 1748, en allemand, en 1749, en italien, en 1756, en suédois, en 1761, mais pas en espagnol – ce qui n’est pas anodin, comme on le comprendre par la suite. Au 18e siècle, en tout, on compte 44 éditions. L’influence de ce récit de l’expédition conduite par le commodore Anson autour du globe se lit aussi bien dans l’œuvre de Montesquieu que dans celles de Voltaire ou encore de Rousseau, et l’ouvrage, à n’en point douter, constitue une source majeure pour l’histoire globale.

La circumnavigation terrestre opérée en 1522 a marqué l’entrée dans la mondialisation globale, même si on peut considérer qu’il ne s’agit là encore que d’une proto-mondialisation. En effet, comme le souligne l’auteur, au milieu du 18e siècle, malgré la multiplication des voyages, le tour du monde reste un fait rare et remarquable. On en compte alors à peine une vingtaine.

« Quoique depuis deux siècles on ait fait de grands progrès dans l’art de la navigation, un voyage autour du monde ne laisse pas d’être considéré comme une chose singulière, & le public a toujours paru fort curieux des accidents, qui accompagnent la plupart du temps cette entreprise extraordinaire. » *

Outre le récit, qui satisfera les amateurs d’aventures : l’expédition dura plus de trois ans, moins de deux cents hommes survécurent sur les deux mille engagés au départ… ; le livre rédigé par le chapelain Richard Walter, membre de l’expédition, s’avère très riche de renseignements sur des thématiques multiples, ce dont ces deux billets tâcheront de donner un aperçu, au risque de paraître un peu décousus.

Carte du tour du monde du Centurion (2)

Fig. 1. Le tour du monde d’Anson (BnF)

La guerre mondiale

La guerre de 1914-1918 a-t-elle vraiment été la première guerre mondiale ? Il y a déjà quelque temps que la question commence à être posée sérieusement et de plus en plus d’auteurs attirent l’attention sur la guerre de Sept Ans (1756-1763) dont le déploiement en Europe, en Amérique, en Asie, pourrait justifier que le concept de « guerre mondiale » soit employé. C’était l’objet d’un très récent colloque organisé par Pierre Serna, Hervé Drevillon et Marion Godfroy. Or la logique globale qui est à l’œuvre dans ce conflit est déjà en place dans les années antérieures, comme le remarquait Voltaire en historien du temps présent :

« La France ni l’Espagne ne peuvent être en guerre avec l’Angleterre, que cette secousse qu’elles donnent à l’Europe ne se fasse sentir aux extrémités du monde. Si l’industrie & l’audace, de nos nations modernes ont un avantage sur le reste de la terre & sur toute l’Antiquité, c’est par nos expéditions maritimes. On n’est pas assez étonné peut-être de voir sortir des ports de quelques petites provinces inconnues autrefois aux anciennes nations civilisées, des flottes dont un seul vaisseau eût détruit tous les navires des anciens Grecs & des Romains. D’un côté ces flottes vont au-delà du Gange se livrer des combats à la vue des plus puissants empires, qui sont les spectateurs tranquilles d’un art & d’une fureur qui n’ont point encore passé jusqu’à eux ; de l’autre, elles vont au-delà de l’Amérique se disputer des esclaves dans un Nouveau Monde. » *

Or cette réflexion de Voltaire est précisément motivée par l’expédition d’Anson, qui s’inscrit au cours d’une guerre appelée par les Anglais « guerre de l’oreille de Jenkins » et par les Espagnols « guerre de l’asiento ». La traite des noirs de l’Afrique vers les possessions espagnoles d’Amérique était un monopole (asiento) concédé à l’Angleterre à l’occasion du traité d’Utrecht (1713) pour trente ans. Une clause annexe limitait l’importation de marchandises britanniques à un seul navire par an. En 1731, un navire de contrebande fut arraisonné. Le capitaine espagnol fit trancher l’oreille du capitaine anglais, Robert Jenkins. Les relations entre les deux nations se dégradèrent, mais l’affaire fut étouffée. Provisoirement. En 1739, Jenkins fut appelé à comparaître à la Chambre des communes et l’indignation prévalut. Robert Walpole, qui dirigeait alors le gouvernement de la Grande-Bretagne, fut contraint par le roi et par la majorité à la Chambre des communes, de déclarer la guerre contre l’Espagne. Or, pour affaiblir la puissance espagnole, il fut décidé d’aller frapper celle-ci à la source de sa richesse, à l’autre bout du monde, à Manille. Deux flottes devaient faire la moitié du tour du globe, l’une par l’ouest, l’autre par l’est, et frapper par surprise.

« Ce projet était certainement très bien conçu, & pouvait contribuer puissamment, tant au bien public qu’à la réputation & à la fortune de ceux qui avaient été choisis pour l’exécuter ; car si M. Anson était parti pour Manille au temps & de la manière que l’avait dit le Chevalier Wagner, il serait, suivant toutes les apparences, arrivé sur les lieux avant que les Espagnols y eussent reçu avis qu’ils étaient en guerre avec les Anglais, & par conséquent avant qu’ils se fussent mis en état de faire résistance. On peut hardiment supposer que la ville de Manille se trouvait dans une situation pareille à celle de tous les autres établissements espagnols, lors de la déclaration de guerre : c’est-à-dire que les fortifications de leurs meilleures places étaient négligées, & en divers endroits tombées en ruine, leur canon démonté, ou rendu inutile, faute d’affuts ; leurs magasins, destinés à contenir les munitions de guerre & de bouche, tous vides ; leurs garnisons mal payées, & par cela même peu fortes, & découragées ; & la caisse royale du Pérou, qui devait seule remédier à tous ces désordres, entièrement épuisée. On sait par des lettres de leurs vice-rois et de leurs gouverneurs, qui ont été interceptées, que c’était là précisément l’état de Panama, & des autres places espagnoles le long de la côte de la mer du Sud, près de douze mois après notre déclaration de guerre ; & l’on n’a aucun droit de s’imaginer que la ville de Manille, éloignée d’environ la moitié de la circonférence de notre globe, ait été l’objet de l’attention & des soins du gouvernement espagnol plus que Panama, & les autres ports importants du Pérou & du Chili, d’où dépend la possession de cet immense empire. On sait même à n’en pouvoir douter, que Manille était alors incapable de faire une résistance tant soit peu considérable, & qu’elle se serait probablement rendue à la seule vue de notre escadre. Pour se former une idée de quelle conséquence cette ville, & l’île dans laquelle elle est située, nous auraient été, il faut considérer que l’air est très sain, qu’elle a un bon port & une excellente baie, que ses habitants sont nombreux et riches, & qu’elle fait un commerce très lucratif dans les principaux ports des Indes Orientales & de la Chine, sans compter son négoce exclusif avec Acapulco, dont elle retire par an près de trois millions d’écus. » *

Le projet tel quel fut finalement abandonné, mais Anson fut bien chargé de commander une flotte, unique, pour affaiblir l’empire espagnol dans l’océan Pacifique en passant par l’ouest. Ce qu’il mit à exécution. La guerre ne fut pas mondiale par le nombre de pays engagés, mais elle le fut par la stratégie, conséquence directe de la mondialisation des puissances européennes. La thalassocratie anglaise fut testée, et avec un certain succès car si Manille ne fut pas attaquée, la ville espagnole de Païta, au Pérou, fut prise et incendiée en 1741, et le galion de Manille finit par être capturé en 1743 à son arrivée aux Philippines :

« C’est ainsi que le Centurion se rendit maître de cette riche prise, dont la valeur montait à un million & demi de piastres. Elle se nommait Nostra Signora de Cabadonga, & était commandée par le général Don Jeronimo de Montero, Portugais de naissance, le plus brave & le plus habile officier, qui fût employé au service de ces galions. Le galion était beaucoup plus grand que le Centurion : il était monté de cinq cent cinquante hommes, de trente-six pièces de canon, & de vingt-huit pierriers, de quatre livres de balle. L’équipage était bien pourvu de petites armes, & le vaisseau bien muni contre l’abordage, tant par la hauteur de ses plats-bords, que par un bon filet de cordes de deux pouces, dont il était bastingué, & qui se défendait par des demi-piques. Les Espagnols eurent soixante-sept hommes tués dans l’action, & quatre-vingt-quatre blessés ; le Centurion n’eut que deux morts, & de blessés, un lieutenant & seize matelots, dont il en mourut un seul : on peut voir par-là le peu d’effet des meilleures armes, lorsqu’elles sont entre des mains peu expérimentées à s’en servir. » *

Samuel_Scott_1_

Fig. 2. Capture du galion espagnol Nuestra Señora de Covadonga par le navire britannique Centurion, commandé par George Anson, le 20 juin 1743. Huile sur toile de Samuel Scott.


Le galion de Manille (ou d’Acapulco)

Il a déjà été question dans le blog de ce navire qui assurait une fois l’an la jonction entre les Philippines et l’Amérique espagnoles (cf. billet de Morgan Muffat-Jeandet), entre la Chine de l’argent et l’Europe de l’or.

« Nous vîmes donc renaître pour la seconde fois notre attente & nos espérances ; & de jour en jour nous nous confirmions dans l’idée que ce galion était la plus riche prise qu’on pût trouver dans aucun lieu du monde. Tous nos projets pendant le reste de notre voyage étant relatifs à ce vaisseau presque aussi fameux que celui des Argonautes, & le commerce qui se fait entre Manille & le Mexique par le moyen de ce galion étant peut-être le plus lucratif qui se fasse, eu égard à son peu d’étendue, j’ai cru devoir employer le chapitre suivant à en donner à mes lecteurs l’idée la plus juste qu’il me sera possible. » *

L’auteur revient ensuite sur l’origine de cette connexion transpacifique : la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, le partage du globe entre l’empire espagnol et l’empire portugais, puis l’expédition de Magellan.

« Quoique les Espagnols n’eussent pas obtenu ce qu’ils s’étaient proposé dans ce voyage, la découverte qu’on y fit des îles Philippines n’était pas un objet à mépriser. Ces îles ne sont pas fort éloignées de celles qui produisent les épiceries ; elles sont très bien situées pour le commerce de la Chine & des autres pays des Indes Orientales ; aussi la communication fut-elle bientôt établie, & depuis soigneusement conservée entre ces îles & les colonies espagnoles sur les côtes de la mer du Sud. Manille, ville située dans l’île de Luçon, la plus considérable des Philippines, devint bientôt le marché de toutes les marchandises des Indes, que les habitants achetaient & envoyaient tous les ans pour leur propre compte en Amérique ; & les retours de ce commerce se faisant en argent, Manille devint en peu de temps une des villes les plus opulentes, & son négoce si considérable, qu’il attira l’attention de la cour d’Espagne, & qu’on jugea à propos de le régler par un grand nombre d’édits royaux. […]

Le commerce de Manille avec la Chine & les autres pays des Indes Orientales, consiste principalement en marchandises propres pour le Mexique & le Pérou. Telles sont les épiceries, des soieries de la Chine, surtout des bas de soie, dont j’ai ouï dire qu’il ne s’en transporte pas moins de cinquante mille paires par an : grande quantité d’étoffes des Indes, mousselines, toiles peintes & autres, sans compter d’autres articles de moindre importance, tels que des ouvrages d’orfèvrerie, dont la plus grande partie se travaille par des Chinois, établis à Manille même, où il y en a plus de vingt mille domestiques, ouvriers, courtiers ou fripiers. Toutes ces marchandises sont transportées par le moyen d’un vaisseau, quelquefois de deux, qui partent tous les ans de Manille, pour Acapulco.

Ce commerce n’est pas libre pour tous les habitants de Manille, il est restreint à certaines personnes, par plusieurs ordonnances, à peu près dans le goût de celles qui règlent celui des vaisseaux de registre qui partent de Cadis pour les Indes Orientales. Les vaisseaux qui sont employés à celui de Manille sont entretenus par le roi d’Espagne, qui en paie les officiers & l’équipage, & la charge en est divisée en un certain nombre de balles, d’égale grandeur. Ce nombre est distribué entre les couvents de Manille, & les jésuites y ont de beaucoup la meilleure part. C’est une espère de gratification que le roi leur fait, pour soutenir leurs missions, destinées à la propagation de la foi catholique ; & chaque couvent a droit de charger sur le galion une quantité de marchandises, proportionnée au nombre des balles qui leur est assigné ; ou s’il l’aime mieux il peut vendre & transporter ce droit à tout autre. » *

Mais la clé de cet échange tient sans doute à sa monnaie.

« La partie de beaucoup la plus considérable de la charge de ce galion, pour le retour, consiste en argent. Le reste est composé de quelque quantité de cochenille, de confitures de l’Amérique espagnole, de merceries & de colifichets d’Europe, pour les femmes de Manille, & de vins d’Espagne, de tinto, de vins secs d’Andalousie, nécessaires pour dire la messe. » *

Ce commerce joue un rôle important dans la mondialisation en autonomisant l’Amérique espagnole par rapport à l’Europe, malgré les tentatives de réglementation.

« On croira aisément que la plus grande partie de ces retours ne reste pas dans Manille, & qu’elle se distribue dans toutes les Indes Orientales. C’est une maxime de politique admise par toutes les nations européennes, qu’on doit tenir les colonies d’Amérique dans la dépendance la plus absolue à l’égard de leur métropole, & qu’on ne doit leur permettre aucun commerce lucratif avec d’autres nations commerçantes. Aussi n’a-t-on pas manqué de faire souvent des représentations au Conseil d’Espagne, sur ce commerce entre le Mexique & le Pérou & les Indes Orientales. On lui a remontré que ces soieries de la Chine, transportées directement à Acapulco, se donnaient à bien meilleur marché, que celles qui se fabriquaient à Valence & en d’autres villes d’Espagne ; & que l’usage des toiles de coton de la côte de Coromandel réduisaient presque à rien le débit des toiles d’Europe, transportées en Amérique, par la voie de Cadix. Il est clair que ces raisons sont solides, & que ce commerce de Manille rend le Mexique & le Pérou moins dépendants de l’Espagne, à l’égard de plusieurs marchandises très nécessaires, & qu’il détourne de très grandes sommes, qui sans cela, passeraient en Espagne, en payement de ses produits & manufactures, & au profit des marchands & commissionnaires d’Espagne. Au lieu qu’à présent ces trésors ne servent qu’à enrichir des jésuites & quelques autres personnes en petit nombre, à l’autre bout du monde. Ces raisons parurent si fortes à Don Joseph Patinho, Premier Ministre en Espagne & fort peu ami des jésuites, qu’il résolut, vers l’année 1725 d’abolir ce commerce, & de ne permettre le transport d’aucune marchandise des Indes Orientales en Amérique, que par le moyen des vaisseaux de registre, partis d’Europe. Mais le crédit de la Société para le coup.

Il part donc tous les ans un vaisseau ou deux, tout au plus, de Manille pour Acapulco. » *


Les vents de la colonisation

Cette boucle maritime, entre Manille et Acapulco, rappelle le rôle des vents dans la géographie des implantations européennes, comme le souligne Greg Bankoff dans un article sur les « vents de la colonisation ». La translation de l’emporium espagnol de Callao à Acapulco en est ainsi un bon exemple.

« Ce commerce se faisait au commencement entre Callao & Manille ; les vents alizés étaient toujours favorables, pour cette traversée, & quoiqu’elle fût de trois à quatre mille lieues, elle se faisait souvent en moins de deux mois. Mais le retour de Manille à Callao en revanche était très pénible & très ennuyeux. On dit qu’on y employait quelquefois plus d’une année, ce qui n’est pas étonnant, si ces navigateurs se tenaient pendant toute la route entre les limites des vents alizés, & on assure que dans leurs premiers voyages, ils étaient assez malhabiles pour cela. On ajoute encore qu’ils ne quittèrent cette mauvaise manière, que sur l’avis d’un jésuite, qui leur persuada de porter au nord, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis des vents alizés, & de porter alors vers les côtes de Californie à la faveur des vents d’ouest, qui règnent ordinairement sous des latitudes plus avancées. Cet usage dure déjà depuis cent soixante ans au moins, car dès l’année 1586, le Chevalier Thomas Cavendish se battit vers la pointe méridionale de Californie, contre un vaisseau de Manille destiné pour l’Amérique. Ce plan de navigation a obligé, par la vue d’abréger l’allée & le retour, à changer le lieu de l’étape de commerce, & à la transporter de Callao, qui est situé dans le Pérou, à Acapulco, qui est un port de la côte de Mexique, ou elle reste fixée jusqu’à présent. » *

Ailleurs, l’auteur du Tour du Monde souligne le rôle majeur que pourraient jouer les îles de Juan Fernandez, situées dans le Pacifique Sud, et celles des Malouines pour garantir le passage du Cap Horn.

« À l’égard des îles de Falkland, elles ont été vues de plusieurs navigateurs français & anglais. Frézier les a mises dans sa Carte de l’extrémité de l’Amérique Méridionale, sous le nom de “nouvelles îles”. Wood’s Rogers, qui courut la côte N.E. de ces îles en 1708, dit qu’elles s’étendent environ la longueur de deux degrés, qu’elles sont composées de hauteurs qui descendent en pente douce les unes devant les autres; que le terrain en paraît bon, & couvert de bois ; & que suivant les apparences il n’y manque pas de bons ports. L’un & l’autre de ces endroits est à une distance convenable du continent, & à en juger par leurs latitudes le climat y doit être tempéré. II est vrai qu’on ne les connaît pas assez bien pour pouvoir les recommander, comme des lieux de rafraichissement propres à des vaisseaux destinés pour la mer du Sud, mais l’amirauté pourrait les faire reconnaître à peu de frais ; il n’en couterait qu’un voyage d’un seul vaisseau, & si un de ces endroits se trouvait après cet examen, propre à ce que je propose, il n’est pas concevable de quelle utilité pourrait être un lieu de rafraichissement aussi avancé vers le sud, & aussi près du Cap Horn. Le Duc & la Duchesse de Bristol ne mirent que trente-cinq jours, depuis qu’ils perdirent la vue des îles de Falkland, jusqu’à leur arrivée à l’île de Juan Fernandez, dans la mer du Sud, & comme le retour est encore plus facile, à cause des vents d’ouest qui règnent dans ces parages, je ne doute pas qu’on ne puisse faire ce voyage, des îles de Falkland à celle de Juan Fernandez, aller & revenir, en un peu plus de deux mois. Cette découverte pourrait être de grand avantage à notre nation, même en temps de paix, & en temps de guerre, nous rendre maîtres de ces mers. » *

Les îles Malouines furent colonisées pour la première fois par les Français et par les Anglais dans les années 1760, mais ce n’est qu’en 1840 que l’archipel devint possession de la couronne britannique. Quant à l’archipel Juan Fernandez, au 18e siècle, il était dans la sphère de la puissance espagnole.


La dispersion des plantes et des animaux

Parmi les thèmes de l’histoire globale, l’environnement occupe une place non négligeable (on peut penser en particulier aux travaux d’Alfred R. Crosby et de Richard H. Grove). Les îles sont des milieux particuliers issus d’un isolement plus ou moins marqué. Pour celles qui ont été longtemps à l’écart des voies des hommes, le choc a souvent été assez brutal. Le récit du tour du monde d’Anson est intéressant par rapport à une pratique des navigateurs européens attestée déjà au XVIe siècle. Ceux-ci, même s’ils ne colonisaient pas certaines îles, laissaient des animaux ou des plantes dans celles qui pouvaient être considérées comme des mouillages utiles. Ce fut par exemple le cas dans l’océan Indien, à La Réunion et à Maurice, découvertes dès le 16e siècle, mais peuplées uniquement à partir de la deuxième moitié du 17e siècle. C’est ce que fit Anson à Juan Fernandez.

« La douceur du climat & la bonté du terroir rendent cet endroit excellent pour toutes sortes de végétaux ; pour peu que la terre soit remuée, elle est d’abord couverte de navets & de raves. C’est ce qui engagea Mr. Anson, qui s’était pourvu de presque toutes les semences propres aux jardins potagers, & de noyaux de différentes sortes de fruits, à faire semer des laitues, des carottes, etc. & mettre en terre dans les bois des noyaux de prunes, d’abricots, & de pêches : le tout pour l’utilité de ses compatriotes, qui pourraient dans la suite toucher à cette île. Ses soins, du moins à l’égard des fruits, n’ont pas été inutiles ; car quelques messieurs qui, en voulant se rendre de Lima en Espagne, avaient été pris & menés en Angleterre, étant venu remercier Mr. Anson, de la manière généreuse & pleine d’humanité dont il en avait agi envers ses prisonniers, dont quelques-uns étaient de leurs parents, la conversation tomba sur ses expéditions dans la mer du Sud ; & ils lui demandèrent à cette occasion s’ils n’avaient point fait mettre en terre dans l’île de Juan Fernandez des noyaux d’abricots & de pêches, quelques voyageurs, qui avaient abordé cette île, y ayant découvert un grand nombre de pêchers & d’abricotiers, sorte d’arbres qu’on n’y avait jamais vue auparavant ? » *

« Par rapport aux animaux, qu’on trouve ici, la plupart des auteurs qui ont fait mention de l’île Juan Fernandez, en parlent comme étant peuplée d’une grande quantité de boucs & de chèvres ; et l’on ne saurait guère révoquer leur témoignage en doute à cet égard, ce lieu ayant été extrêmement fréquenté par les boucaniers & les flibustiers, dans le temps qu’ils couraient ces mers. Il y a même deux exemples, l’un d’un Maskite Indien, & l’autre d’un Écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui furent abandonnés sur cette île, & qui, par cela même qu’ils y passèrent quelques années, devaient être au fait de ses productions. Selkirk, le dernier des deux, après un séjour d’entre quatre & cinq ans, en partit avec le Duc & la Duchesse, armateurs de Bristol, comme on peut le voir plus au long dans le journal de leur voyage. Sa manière de vivre, durant se solitude, était remarquable à plusieurs égards. Il assure, entre autres choses, que prenant à la course plus de chèvres qu’il ne lui en fallait pour sa nourriture, il en marquait quelques-unes à l’oreille, & les lâchait ensuite. Son séjour dans l’île de Juan Fernandez avait précédé notre arrivée d’environ trente-deux ans, & il arriva cependant que la première chèvre, que nos gens tuèrent, avait les oreilles déchirées, d’où nous conclûmes qu’elle avait passé par les mains de Selkirk. […]

Mais ce grand nombre de chèvres, que plusieurs voyageurs assurent avoir trouvé dans cette île, est à présent extrêmement diminué : car les Espagnols, instruits de l’usage que les boucaniers & les flibustiers faisaient de la chair des chèvres, ont entrepris de détruire la race de ces animaux dans l’île, afin d’ôter cette ressources à leurs ennemis. Pour cet effet ils ont lâché à terre nombre de grands chiens, qui s’y sont multipliés, & ont enfin détruits toutes les chèvres qui se trouvaient dans la partie accessible de l’île ; si bien qu’il n’en reste à présent qu’un petit nombre parmi les rochers & les précipices, où il n’est pas possible aux chiens de les suivre. » *

Alexandre Selkirk dont il est ici question est ce naufragé qui servit de modèle au personnage de Robinson Crusoé. On retrouvera, encore plus soutenue, cette description quasi édénique à propos de l’île de Tinian, dans l’archipel des Mariannes.

Ile de Juan Fernandez (paysage)

Fig. 3. L’île de Juan Fernandez (BnF)