Quand le marxisme dialogue avec l’histoire globale

À propos du dossier « Histoire globale » de la revue Actuel Marx, n° 53, Presses Universitaires de France, avril 2013.

La pensée marxiste est sans doute profondément interrogée, depuis quelques décennies déjà, par l’histoire globale. Cette dernière, en dénonçant l’eurocentrisme de l’histoire traditionnelle d’une part, mais aussi en montrant le rôle structurant, et aux différentes échelles, des échanges globaux d’autre part, met clairement en cause les bases d’une analyse marxiste centrée sur le développement européen à partir du Moyen Âge et ancrée dans l’analyse des (presque) seuls rapports de production. Les interconnexions du Vieux Monde et le rôle clé de l’Asie en matière de transfert vers l’Ouest de techniques et d’institutions y sont alors largement négligés. La capacité de ces interactions à infléchir les rapports de production en Europe y est le plus souvent éludée (au prix d’une articulation tronquée entre production et circulation). Quant à la prise en compte des dynamiques sociales asiatiques, elle s’est longtemps limitée dans le marxisme à l’invocation d’un hypothétique « mode de production asiatique », notion aujourd’hui totalement intenable et récusée précisément par l’histoire globale. En revanche, aux marges du marxisme, l’analyse en termes de système-monde constitue indiscutablement un pont entre ce dernier et l’histoire globale : il faut reconnaître à Immanuel Wallerstein son rôle de pionnier en la matière, même si sa propre analyse, en partie par hypothèse, n’a pas toujours pris les distances nécessaires avec l’eurocentrisme.

Dans cette livraison de la revue Actuel Marx, Jacques Bidet estime que l’histoire globale peut « être interrogée comme lieu de renouvellement du rapport des historiens à Marx ». De façon plus provocante, en tout cas pour les adeptes de la méthode marxiste, il la considère comme « une proposition théorique invitant à reformuler certains des concepts fondamentaux et des thèses centrales de la conception matérialiste de l’histoire ». Au-delà donc du « biais eurocentrique du marxisme », sans doute aisément dénonçable, c’est bien à une réflexion sur les liens entre circulation et production, le statut de l’État, la nature du capital marchand historique, finalement les origines mêmes du capitalisme, que ce dossier nous invite. Seule limite peut-être à ce projet témoignant d’un impressionnant souci de dialogue, la restriction de l’histoire globale aux écrits se réclamant (au moins en partie) du concept de système-monde.

Le numéro s’ouvre sur une interview particulièrement claire de Wallerstein, plus centrée du reste sur la dynamique des crises mondiales récentes que sur l’histoire globale mais utilisant cette dernière pour analyser une actualité brûlante. L’auteur y évoque les crises économiques récurrentes considérées comme inéluctables dans le capitalisme, du fait de l’impossibilité de maintenir des monopoles, seuls à même de générer des profits importants et durables. Il montre aussi la crise partielle de l’hégémonie étatsunienne qui s’est mise en place, parallèlement à la crise économique, dans les années 1965-1970, leur synergie trouvant son expression dans le mouvement mondial de mai 68. Cependant, en délégitimant la « vieille gauche », cette révolution a largement affaibli les contrepoids au libéralisme, lequel a repris clairement le dessus dans les années 1980 et tenté de réaliser des profits accrus par réorganisation du système, délocalisations et revenus spéculatifs. La hausse des coûts de production (gestion des déchets, renouvellement des matériaux bruts et construction d’infrastructures) a pu être en partie reportée sur l’État mais les limites de l’imposition sont devenues criantes. Les contradictions de cette stratégie ont  imposé une diminution des coûts de production et une contraction de l’État. Au total c’est la réunion de trois éléments, l’ampleur du krach normal, la hausse réelle des coûts de production et le surcroît de pression exercé sur le système par le développement chinois (et asiatique) qui constitue le cœur de la crise présente.

Dans la galaxie système-monde, Gills et Frank ont toujours contesté l’approche de Wallerstein qui considère que le capitalisme est strictement lié au système-monde moderne apparu après 1492 (et refuse en conséquence de penser des systèmes-mondes ou des capitalismes antérieurs). C’est à une présentation des concepts de base de leur critique que Barry Gills se consacre dans un article à vrai dire décevant. Faute de place, il ne fait qu’énumérer les outils de leur analyse sans vraiment leur donner sens. Par ailleurs il ne définit ni ne distingue le capital en tant que rapport social et le capitalisme en tant que mode de production. Dès lors l’affirmation qu’un système-monde avec des rapports sociaux capitalistes a pu exister depuis 5 000 ans repose plus sur une pétition de principe que sur une démonstration rigoureuse. Si l’on devait caractériser le rapport social capitaliste comme l’extension du salariat et la généralisation conjointe de l’échange marchand, alors il est peu probable qu’on puisse le prendre comme une norme sur cinq millénaires… Le lecteur trouvera néanmoins ici une bibliographie détaillée des travaux de Gills et Frank.

Suite à ces auteurs fondateurs ou emblématiques, Philippe Beaujard propose un exercice d’historien global grandeur nature en étudiant l’Afrique de l’Est swahili dans ses relations avec le système-monde avant le 17e siècle. Après avoir montré l’existence d’un système-monde afro-eurasien unique depuis les débuts de notre ère (mais certainement pas avant, contrairement à la thèse de Gills), il développe sa thèse sur la désirabilité comme fondement de la valeur des biens marchands (voir chronique du 7 janvier). Parallèlement il montre comment se construisent des positions monopolistiques dans l’échange, d’abord en produisant ou commercialisant précisément les produits fortement désirés, ensuite en contrôlant communication et information concernant la qualité, les coûts et les prix. Mais il se crée aussi des positions de monopsone (un seul acheteur face à une multitude de vendeurs), notamment pour les commerçants intermédiaires captant les ressources des périphéries ou des hinterlands. L’exemple swahili est ici emblématique, monopsoneurs vis-à-vis de l’intérieur de l’Afrique pour l’ivoire, l’or ou la corne de rhinocéros, ils monopolisaient les produits manufacturés (fabriqués par eux-mêmes) payant ces produits primaires, tout en se réservant symboliquement l’usage des biens prestigieux importés d’Asie et la religion musulmane, tous deux sources de pouvoir. On ne saurait trop recommander au lecteur peu au fait des thèses de Beaujard de lire les quelques pages qui dressent un riche panorama des conditions d’un échange inégal dans tout système-monde.

De son côté, Philippe Norel montre que l’analyse marxiste des origines du capitalisme doit, au contact de l’histoire globale, relativiser sa double focalisation sur l’Europe d’une part, la formation des classes sociales d’autre part. De fait, l’essentiel des techniques et institutions qui ont fait le capitalisme européen ne sont pas spécifiquement occidentales mais sont nées d’interactions significatives avec une Asie plutôt en avance… De même, l’histoire globale montre que « des économies de marché, avec formation de véritables marchés du capital et de la terre, recherche relativement rationnelle du profit en vue de son accumulation illimitée et soutien actif de l’État à cette dernière ont pu exister ailleurs qu’en Europe sans pour autant impliquer la domination tendancielle du rapport salarial », sans pour autant déposséder les travailleurs de leurs moyens de production comme en Angleterre. Et finalement, l’histoire globale doit permettre de mieux articuler dynamiques externes et internes dans l’essor du capitalisme européen. Norel s’intéresse alors à la question d’un capitalisme antérieur à 1492 pour conclure que, si l’on adopte les approches de Marx ou de Weber, nul capitalisme au sens propre n’est décelable ailleurs avant cette date. Ce n’est qu’en se rapprochant de la définition de Braudel que l’on peut envisager éventuellement un « capitalisme marchand » : dans la mesure où élites politiques et marchandes parviennent à fusionner leurs intérêts, on peut parler de quelques exemples de capitalisme, au sens de Braudel, dans l’océan Indien notamment. L’auteur précise son analyse par une typologie des relations entre États et marchands, laquelle permet de situer les différents cas de figure historiques. Mais il montre surtout la distance entre l’approche braudélienne, les structures forgées par ce capital marchand et, les économies de marché d’une part, le capitalisme en tant que mode de production à la Marx (ou en tant que logique d’organisation de la production à la Weber) d’autre part. Il importe pour Norel de ne pas mélanger ces niveaux hétérogènes d’analyse sous peine de déboucher sur un débat largement stérile.

Le dossier se poursuit avec trois réactions d’auteurs proches de la revue et confrontant véritablement histoire globale et analyse marxiste.

Yves-David Hugot propose une synthèse très claire et documentée des idées respectives de Brenner, Wallerstein et Frank sur les « origines » du capitalisme ou plutôt son sens fondamental. Pour Brenner, c’est dans le capitalisme agraire anglais du 17e siècle et sa capacité à libérer de la main-d’œuvre pour ce qui deviendra l’industrie que se situe le véritable essor du rapport de production capitaliste, à savoir le salariat. Et cette transformation est plus vue comme interne et résultant de contradictions internes au féodalisme. Pour Wallerstein, la combinaison du capitalisme européen et du système-monde moderne marquerait en revanche l’importance du mode de circulation et du marché, soit une certaine relativisation des modalités de la production. Il est sans doute dommage ici que l’auteur ait plus opposé Wallerstein et Brenner, sans voir une complémentarité que Brenner lui-même avait en partie relevée : c’est bien avec le système-monde, l’argent espagnol qui permet d’acheter massivement la laine anglaise (directement et par son influence générale sur le pouvoir d’achat en Europe) que la révolution des enclosures devient une nécessité incontournable pour la gentry anglaise. Enfin pour Frank, le mode de production capitaliste disparaît objectivement derrière des modes d’accumulation susceptibles de prendre des formes très diverses et qui ont existé depuis cinq millénaires, parfois dans le cadre de structures politiques tributaires et non marchandes. Il faut pour cela, d’abord qu’il y ait production de surplus, ensuite que les entités en charge de collecter ce dernier soient en concurrence pour l’accès aux biens non-agricoles qui leur manquent. Elles doivent alors sortir de leur niche écologique et créer ce système mondial qui se mettrait en place vers 2500 avant notre ère entre Indus, Mésopotamie, Égypte et Levant. Pour conclure, Hugot relève à juste titre que la théorie « continuiste » présente chez Frank, cette approche en termes de « quasi-naturalisation » de l’accumulation pour elle-même, l’empêche d’envisager tout dépassement du capitalisme.

C’est à un tout autre type d’analyse que nous invite Pierre Charbonnier, pour qui la dégradation longue des milieux naturels amène à poser la question de ce qui est légitime ou pas dans l’exploitation de la nature d’une part, et quels sont « les mécanismes sociaux responsables d’une transformation sans précédent des conditions biophysiques de l’environnement » d’autre part. Estimant que les réponses à ces questions peuvent se situer à la confluence de l’histoire globale (plus précisément l’histoire du capitalisme mondialisé) et de l’histoire environnementale, Charbonnier énonce trois hypothèses théoriques : le social ne se réduit pas à des rapports entre les hommes mais inclut la relation de ceux-ci à l’environnement naturel ; le système économique et social ne prend sens qu’à une échelle supra-étatique, voire mondiale ; l’expérience qui est faite des rapports entre nature, société et économie trouve une partie de son intelligibilité dans une logique globale. Sur ces bases, l’auteur cerne, pour mieux les éviter, quelques formes d’aplatissement de l’analyse comme l’approche par la seule rupture dans les formes et quantités d’énergie utilisée, la conception naturaliste de l’histoire s’appuyant sur le fait que l’homme serait devenu un agent naturel (l’hypothèse Gaia), l’opposition entre la rationalité économique du marché et une supposée rationalité écologique ancestrale. À rebours de ces fausses pistes, il trouve dans l’œuvre de Pomeranz le premier véritable essai faisant se rejoindre histoire globale et histoire de l’environnement, notamment parce qu’il traite directement des facettes multiples de la forme capitaliste radicalement nouvelle d’accès à la nature et parce qu’il éclaire les conditions sociales et techniques ayant permis l’apparition de cette exploitation massive. Il montre aussi que Pomeranz, en donnant un rôle central au charbon dans « la grande divergence », rejoint en quelque sorte Polanyi pour qui l’histoire du Marché était celle du désencastrement des activités économiques par rapport au social : l’usage du charbon (comme du pétrole) déconnecte la ressource énergétique du travail humain ou de l’intensification des sols, désencastre cette ressource des conditions naturelles présentes en consommant une rente sur la nature qui s’est formée sur des centaines de millions d’années. Il conclut en évoquant un environnement de fait globalisé par l’action humaine dans le cadre du capitalisme, mais aussi différencié entre centre et périphéries : reprenant Pomeranz, il n’hésite pas à poser que « le pôle européen, ne pouvant supporter sur son propre territoire l’effort écologique nécessaire au décollage économique, a réussi à le transférer vers d’autres parties du monde tombées sous sa tutelle politique ». Au total, un remarquable article faisant dialoguer avec brio histoire globale, analyse du capitalisme et problématique environnementale.

Finalement, peut-on dire que l’histoire globale mette le marxisme en crise ? C’est la problématique centrale que Jacques Bidet explore dans un papier servant de conclusion à ce riche dossier. Pour l’auteur, la fécondité de l’histoire globale, en tout cas dans sa version « système-monde » dévoile crûment la limite fondamentale du concept marxiste de mode de production. « Parce qu’il n’a pas de déterminant géographique, ce concept ne fournit pas les moyens de penser la relation entre l’élément singulier, l’État-nation et la totalité, le monde. Il est purement structurel. » À l’inverse, si le « système-monde » introduit une historicité que la conceptualité marxienne ne parvient pas à établir, c’est bien parce qu’il croise ainsi l’histoire par la géographie. Et en fin de compte, « ce qui est déterminant, ce ne sont pas seulement les tendances endogènes autour desquelles les classes s’affrontent, mais tout autant le jeu, plus hasardeux, des échanges et des interférences, des contacts (culturels ou microbiens), des guerres, des migrations, des emprunts et des réinterprétations ». Bidet n’en reste cependant pas à cette reconnaissance des atouts de la méthode propre à l’histoire globale. Il développe ensuite un « méta-marxisme » susceptible d’affronter l’histoire globale. On ne peut ici tout résumer en quelques lignes mais l’idée générale revient à dire que, si le marxisme a analysé la structure de classe (fondée sur la violence politico-économique que l’on sait), il doit à présent analyser aussi l’organisation (fondée sur la nécessité de dirigeants compétents, tant pour les grandes entreprises que les appareils étatiques). Et notamment saisir la dimension fondamentale de cette organisation c’est-à-dire qu’elle s’est jusqu’à présent développée à l’échelle nationale-étatique. Pour l’auteur, cette bipolarité est sans doute plus ancienne que la modernité européenne et apparaitrait sans doute sous la dynastie Tang ou Song en Chine, autour du 10e siècle, ce que révèle l’histoire globale comparative. Mais en regardant aussi vers l’avenir, Bidet envisage que l’organisation sorte de ces limites étatiques nationales. La relation entre structure et système finirait par se renverser : « Alors que la structure État-nation apparaît historiquement au sein du système-monde, elle évolue jusqu’à la dimension d’un État-monde, qui englobe en quelque sorte le Système-monde. » On ne peut ici que renvoyer à la lecture du papier pour sentir plus précisément l’intérêt de ces distinctions…

Au total ce dossier montre non seulement qu’un certain marxisme est plus que capable de dialoguer avec une démarche qui n’est pas strictement la sienne, mais qu’il recherche activement cette confrontation en vue de se transformer. Et la preuve est ici faite qu’histoire globale et analyse d’inspiration marxiste ont vraiment à cheminer ensemble…

Climat : du mythe eschatologique à la (chaude) réalité

Tout est déjà écrit. Nous allons mourir un jour et notre civilisation s’effondrera. C’est dans l’ordre des choses. Notre monde judéo-chrétien a démarré par un récit de la Création qui ne peut s’achever que par un récit de la Fin. En droite ligne : dans le monde occidental, la flèche du temps ne fait pas de cercle. Toutefois, depuis que le changement climatique est apparu évident à (presque) tous, et qu’ainsi a été réalisée l’acculturation en matière de contingences environnementales et énergétiques, le temps s’est singulièrement tassé. Nous allons finir, certes, mais plus tôt que prévu. Par un monde qui nous sera devenu impropre tant nous l’aurons abîmé. À force d’avoir voulu jouer à Prométhée, ou à Dieu, nous avons usé ce qui nous a fait vivre alors que la réparation n’est possible que sur une échelle de temps infiniment plus longue que celle de l’humaine condition.

L’apocalypse arrive donc, et Dieu, ou Gaïa, ou dame nature, ou un hypothétique futur gouvernement mondial à costume vert reconnaîtra les siens. Seuls seront sauvés les Terriens qui auront condescendu à juste effleurer le monde pour survivre. Heureux sont déjà les pauvres ! Leur frugalité obligée est la voie de la rédemption. Imposons-nous l’indigence énergétique ! Éteindre la lumière en sortant, c’est le début de la pénitence. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est le prophète de notre fin proche.

Un discours catastrophiste

Bien que disparu des écrans de l’actualité pour cause de crise et d’élections ainsi que du rejet d’une opinion ne supportant plus un discours catastrophiste, culpabilisant et abstrait, le changement climatique est aujourd’hui une sourde inquiétude. Il fait peur. Il est cinématographique : les images que l’on s’en fait, nourries du contenu de notre vieux pot culturel religieux, du cinéma, des documentaires télévisuels, des publicités, des campagnes d’information, puisent aux canons de l’eschatologie. Aux climats qui changent sont associés les incunables de l’inondation, de la sécheresse, de la migration des damnés, de la faim, de la soif, de la pauvreté, de l’épidémie, de la guerre pour ce qui reste à exploiter, de l’autoritarisme pour tenter en dernier lieu de s’adapter.

Dans les esprits les moins contaminés par l’iconographie catastrophiste, apparaissent des images de l’impensable retour en arrière : le monde de demain sera forcément celui d’avant la parenthèse de l’énergie pas chère, un passéisme d’avant-guerre, d’avant les trente glorieuses, un voyage dans le temps où l’on comptait tout parce qu’il y avait peu, que tout était cher, à l’époque où l’on ne dépassait que rarement un rayon de 5 km autour de son village, en vêtements rêches faits pour durer, quand on gardait même l’eau des légumes pour arroser le jardin et que l’on ne prenait pas de douche tous les jours. Non ! Pour que l’acquisition, au frais de la planète, de notre extraordinaire confort ne soit pas qu’une parenthèse, faisons confiance en notre religion laïque, la science et la technologie. Du Giec, nous interprétons tout selon notre façon très manichéenne de canaliser nos peurs.

Que nous disent les gens qui savent ? Que la seule incertitude réside dans le degré de l’inéluctable changement auquel nous allons devoir nous adapter. Et que plus tard nous nous adapterons, plus douloureuse sera cette adaptation. Faudra-t-il par exemple se mettre à migrer, nous autres Français qui n’avons jamais quitté nos terres au cours de notre histoire ? Ou bien des hordes de réprouvés affamés, assoiffés par le climat bouleversé, viendront-ils s’entasser à nos frontières ? Sans doute pas. Les migrations climatiques sont une splendide story telling. Tout d’un coup, en quelques mois, des dizaines de millions d’humains quitteraient leur habitat rendu invivable en espérant atteindre le nôtre.

La légende des migrations

Les bons scénarios reposant sur les mêmes solides bases, les migrants de demain sont ceux d’aujourd’hui : les pauvres, l’Afrique, le Bangladesh, le Tiers-Monde. Ces gens habitués depuis leur naissance à la difficulté et à la surprise de vivre encore seraient donc tellement pris au dépourvu par l’avancée des eaux et la sécheresse des terres qu’ils en décideraient de partir tous pour s’en aller vers le Nord, région censée être épargnée par le changement climatique, dont ils connaissent par ailleurs l’évidente générosité de l’accueil ! « On » parle, jusqu’à l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), de 500 millions de migrants climatiques au mitan de ce siècle. Et de risque majeur pour la sécurité intérieure américaine, devant le terrorisme, à cause des bouleversements géopolitiques et de l’entassement aux frontières que déclencheraient les hordes de laissés-pour-compte. Risque d’ailleurs moqué par Roland Emmerich, qui l’a inversé dans son blockbuster climatique The Day after Tomorrow (Le Jour d’après, 2004) : ce film montre des masses d’Américains, paniqués par le gel de leur pays, se pressant à la frontière du Mexique qui ne se presse pas pour les accueillir.

La légende des migrations, c’est avant tout un moyen de rendre plus effrayant le changement climatique pour le grand public, et les élus qui sont tentés de voter de nouveaux budgets militaro-policiers. Tout est bon pour multiplier les caméras et les murs. Pourtant, lors de l’immense sécheresse du milieu des années 1980 (« We are the world »), il est indéniable qu’il y eut des migrants, photographiés, comme s’il illustrait la Bible, par Sebastiao Salgado. Mais ce furent là des hommes et des femmes qui sont restés pour leur écrasante majorité à l’intérieur de leurs frontières. Les ONG ont vu les ruraux partir pour les villes, les pères ou les premiers fils errer pour gagner des sous, mais elles n’ont compté que très peu de vaillants partis se cacher sous un camion dans l’espoir de trouver un emploi de cuistot clandestin à Paris ou Londres. Abandonner son village envahi par le sable, c’est une chose, fuir son pays, c’est un désordre culturel d’un tout autre niveau.

La question ne se pose pas de la même façon pour les îliens qui, selon la topographie et la surface de leur nation, seront forcés de partir. Se pose-t-elle également pour nos concitoyens vivant au plus près de la mer ? Le drame de La Faute-sur-Mer a réveillé la peur réflexe de la submersion. On a oublié que ce n’est pas la mer qui a tué, mais les maisons posées sous son niveau par une certaine envie de nature que ni les préfets ni les élus n’ont voulu dissuader en rappelant la loi littoral et les PPRI (plan de prévention du risque inondation). La bêtise est toujours mortelle lorsque les éléments réclameraient un peu de bon sens. La mer montera, elle va monter de plus en plus vite, mais à un rythme que l’on connaît : lent, de toute façon, il nous autorise à prendre notre temps pour reculer, nous protéger derrière du béton ou apprendre à construire autrement. Le climat change lui aussi à un rythme encore lent, selon une tendance que l’on apprécie de mieux en mieux localement. Pourquoi donc au Niger et en Croatie, où il fait de plus en plus sec, les populations attendraient-elles pour faire leur sac de tourner de l’œil sous l’ardent soleil ?

Un avenir contrasté

Il y aura des migrations, assurément, mais d’une qualité différente. Le changement climatique assèche chaque année un peu plus le pourtour méditerranéen, en particulier les Balkans et le Maghreb. L’eau est de moins en moins disponible en été, alors que ses usages, notamment le premier de tous, l’agricole, augmentent. Les touristes accepteront-ils de venir encore dans des pays où la pratique de la douche et de la piscine sera sans doute bientôt limitée ? Les personnes âgées viendront-elles toujours exciter le marché immobilier de la Côte d’Azur, alors que la canicule sera certainement une habitude à partir de 2050 ? Ou bien le touriste pas cher décidera-t-il de visiter ailleurs, et l’aîné de « migrer » dans la vallée du Rhône et la moyenne montagne rendue plus clémente par le changement climatique ? La réalité des migrations est là… Elle appelle des décisions politiques lourdes, en termes à la fois d’allocation de la ressource en eau (l’eau de boisson des résidents sera privilégiée contre tout autre usage, au Maghreb comme dans l’Hérault, dans les Alpes-Maritimes comme à Zagreb) et d’aménagement du territoire – et donc, de politique foncière (accueillir des populations plus jeunes à Nice, aménager la montagne pour un usage estival, reculer derrière le littoral ou rester, mais se protéger, tout cela exige de coûteux changements d’infrastructures).

Les chercheurs nous promettent un avenir contrasté. Sous nos latitudes, des saisons plus marquées, avec des étés plus durs, des hivers plus mous, des intersaisons plus précoces et plus variables. Moins d’eau quand il fera plus chaud, plus de pluie lorsque la neige est attendue. En montagne, moins de neige, tombant plus tardivement, avec une fonte avancée : les rivières ne descendront pas comme aujourd’hui. La saison végétative des plantes, allongée et elle aussi plus précoce, leur productivité, augmentée tant qu’il y aura de l’eau dans le sol, ne laisse rien présager de mauvais si ce n’est une fragilité plus grande d’arbres et de plantes qui auront grandi trop vite et seront soumis à des parasites tout autant favorisés par la hausse de la température et celle, concomitante, du taux de dioxyde de carbone dans l’air. Déjà, il neige beaucoup moins et il fait beaucoup moins froid dans la fameuse station jurassienne de Mouthe, réputée pour son froid sibérien. On n’y skie presque plus. Partout en France et en Europe, les arbres, les plantes, les animaux remontent. Le pin maritime empiète sur l’habitat du hêtre, lequel, sur les sommets, contraint le sapin à s’installer sur les prairies d’altitude. Nos paysages, demain, n’auront plus le même visage. En 2050, la Provence aura des allures marocaines et la Normandie ressemblera au Poitou.

Le stress des écosystèmes

Quant aux régions viticoles, elles profitent. Le vin tiré est de meilleure qualité, ainsi que nous le démontre chaque année le Guide Hachette des vins : depuis une trentaine d’années, les années exceptionnelles s’accumulent. Les mauvais crus s’améliorent, les grands, de par leur complexité organoleptique et l’étroitesse de leurs terroirs, ont du mal à se maintenir. Les jus récoltés quinze à vingt jours plus tôt qu’il y a quarante ans, au cours de journées trop chaudes, ne sont plus les mêmes, ce qui exige des maîtres de chais une grande inventivité pour les conduire selon leur cahier des charges. Des vignerons, il faudrait s’attendre à quelques révolutions. Mais c’est un milieu par nature conservateur. Voudront-ils effeuiller le sommet des vignes en été et laisser l’herbe pousser entre les ceps afin de limiter l’évaporation ? L’Inao (Institut national de l’origine et de la qualité) acceptera-t-il que l’on arrose au goutte-à-goutte ? Les Bordelais se satisferont-ils de l’implantation du sidi-brahim entre leurs cailloux ? Que diront-ils de celle du cabernet sauvignon en Champagne ?

Les mêmes questions se posent pour l’agriculture en général. Les plantes profiteront du changement climatique tant qu’il y aura de l’eau dans le sol. L’essentiel est donc de posséder demain un sol vivant, qui sait conserver l’eau, ce qui n’est pas le cas des terres soumises aujourd’hui à la production intensive. Notre avenir sera agricole, il dépendra en grande partie de notre ressource la plus menacée, le sol. Une belle révolution agronomique en perspective, si le monde agricole l’accepte.

Tout cela, nous le savons, car c’est l’observation de la nature qui nous le dit, et la science de laboratoire qui le soutient. La France glisse vers le sud. Paris se retrouvera-t-il à Bordeaux, Avignon, Florence ou Barcelone en 2050 ? C’est la seule interrogation des chercheurs. Qui n’a pas le même impact en termes d’actions politiques. Les élus feraient bien de regarder le prix du pétrole pour s’exercer à réfléchir plus loin que le énième rond-point dont ils ont su décorer nos villes. Le changement climatique amplifie les conséquences des autres problèmes d’environnement, parce qu’il stresse les écosystèmes : ressource en eau, cycle de l’eau, état des sols, de la biodiversité, intensité et fréquences des inondations et des glissements de terrains, voilà des paramètres de la vie d’une génération dont le premier facteur de dégradation est l’étalement urbain. Lotissements, thuyas, Zac, parkings ont altéré les sols, le cycle de l’eau, fragmenté les milieux naturels, uniformisé les paysages. Avec des conséquences environnementales que l’on sait maintenant mesurer pécuniairement.

Changer de civilisation

« Et alors ? », entendait-on il y a peu encore tant l’« environnement » passait derrière les considérations d’emploi et de réélection. L’imparfait est de mise, car depuis que la peur de la hausse irrépressible de l’essence s’est installée dans l’esprit de l’électeur, les élus prennent conscience que l’étalement urbain se paiera d’abord, et à un prix très élevé, par la précarité énergétique de la majorité des gens qui auront plus ou moins choisi d’habiter loin de leurs lieux de travail. Les ghettos énergétiques seront des ghettos sociaux, empêcher leur installation exige de revoir en profondeur l’organisation des territoires, d’intensifier les agglomérations, de maîtriser le prix du foncier, de conserver des terres agricoles, de privilégier les transports en commun, tous les transports en commun ; c’est-à-dire, in fine, le geste politique. Créer des lotissements basse consommation à 20 km en voiture du bassin d’emploi n’a pas de sens. Favoriser l’achat de véhicules peu émetteurs de CO2, c’est juste engorger les centres urbains avec des pots différents et maintenir un temps encore, par un coût plus faible au kilomètre, l’assujettissement du périurbain. Or, agir sur l’usage de l’auto et les distances à parcourir, c’est apprendre à lutter contre le changement climatique parce que cela contribue à désincarcérer des écosystèmes, à libérer de la terre agricole qui, bien tenue, a en plus le mérite d’être un bon puits de carbone, à réduire aussi notre facture énergétique, bien entendu.

L’énergie, justement, voilà le point crucial par lequel le politique peut montrer qu’il existe encore. Il nous faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? Consommons moins ! Les énergies renouvelables n’ont pas un grand rendement ? Produisons au plus près des lieux de consommation, afin de limiter les pertes en ligne, et de créer un lien de responsabilité. Cela signifie abandonner, pour l’énergie de tous les jours, le principe sacro-saint de l’organisation centralisée des lieux de production, obliger le consommateur à être responsable de ce qu’il fait, considérer le citoyen en adulte apte à s’organiser avec ses voisins pour échanger de l’énergie. Le changement climatique est en réalité un défi à notre culture, car il nous impose de bouleverser totalement notre philosophie du monde, notre organisation politique et administrative, sans parler de notre modèle économique. C’est une opportunité de changer de civilisation sans la pression d’une guerre.

Il n’y a rien de catastrophique dans le changement climatique. Si ce n’est l’irrépressible propension humaine à ne rien faire quand rien ne se détache à l’horizon, et celle de la nature à rapprocher subitement l’horizon dès qu’un seuil a été passé. Nous avons le temps, mais le temps presse.

Article publié dans Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 28, sept.-oct.-nov. 2012.

Nouveaux regards sur l’impérialisme écologique

Il y a quarante ans, un historien américain publiait un livre pour lequel il avait eu bien du mal à trouver un éditeur. La réception ne fut guère encourageante : comptes-rendus mitigés ou hostiles, indifférence… Pourtant, petit à petit, le livre a profondément modifié les perspectives sur les conséquences de la découverte de l’Amérique. Le terme d’« échange colombien » (The Columbian Exchange), titre de l’ouvrage – non traduit en français –, est maintenant reconnu par la grande majorité des historiens américains et au-delà. Il est devenu l’un des ouvrages fondateurs et un classique de l’histoire environnementale [1].

Dans ce livre et dans un exposé ultérieur, Ecological Imperialism publié en 1986 [2], l’auteur, Alfred W. Crosby, démontrait le rôle crucial, si souvent négligé jusqu’alors, joué par les plantes, les animaux et les microbes ayant traversé l’Atlantique dans les deux sens après la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb. L’extraordinaire conquête du Mexique et du Pérou par Hernán Cortés et Francisco Pizarro s’expliquait par le fait que ces vastes empires avaient été dramatiquement affaiblis et désorganisés par des épidémies de variole, de grippe, de rougeole… Isolés depuis plusieurs millénaires à l’écart du reste du monde, les Indiens n’avaient développé aucune immunité contre ces maladies [3]. Ce faisant, Crosby ébranlait l’idée d’Européens s’étant imposés facilement parce que culturellement bien supérieurs. L’avantage des Européens n’était pas tant technologique que biologique.

Les conséquences de l’échange colombien

L’ouvrage mettait aussi en relief d’autres aspects méconnus de cet « échange colombien » : les Indiens, qui ne possédaient que très peu d’animaux domestiqués [4], adoptèrent avec enthousiasme chevaux, vaches et cochons, ce qui ne me manqua pas d’avoir des conséquences écologiques (entre autres) importantes en Amérique. Les habitants de l’Ancien Monde quant à eux, prirent conscience, quoique plus lentement, du potentiel des plantes américaines à hauts rendements (maïs, pomme de terre, patate douce et manioc), qui pouvaient de surcroît être cultivées sur des terres peu propices à d’autres cultures. L’extraordinaire croissance démographique de l’Eurasie à partir du XVIIe siècle peut s’expliquer au moins en partie par l’arrivée de ces plantes américaines.

De nombreuses recherches sont venues compléter ou nuancer les conclusions de Crosby. L’ouvrage le plus connu en France dans cette veine est sans doute celui de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire [5]. Mais deux ouvrages récents, publiés aux États-Unis, offrent des éclairages nouveaux et tout à fait captivants sur cet échange colombien.

Le premier, Mosquito Empires, écrit par l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire environnementale, John R. McNeill [6], démontre de manière convaincante le rôle complexe joué par les humbles moustiques dans la géopolitique américaine. Dans l’Amérique des XVe-XVIe siècles, l’environnement était comparativement sain pour les Européens. Deux maladies, en particulier, étaient remarquables par leur absence : la fièvre jaune et le paludisme. Mais alors que se développaient dans les Caraïbes les plantations (canne à sucre…), les colons – cherchant à suppléer à la main d’œuvre amérindienne décimée par les microbes et les mauvais traitements européens – eurent bientôt recours à des esclaves africains. Or les navires négriers apportèrent également, à leur insu, les moustiques vecteurs de la fièvre jaune et d’une forme aiguë de paludisme, Plasmodium falciparum (à l’exception des côtes méditerranéennes, P. vivax, moins dangereux, était la forme la plus répandue en Europe). Dans le même temps, les plantations créaient par inadvertance un environnement particulièrement propice pour Aedes aegypti, le moustique transmettant la fièvre jaune, qui trouvait par exemple dans les récipients en terre cuite utilisés pour stocker le sucre, un milieu idéal. Les conséquences géopolitiques furent considérables.

Les multiples impacts des moustiques

Tout d’abord, l’installation de ces maladies dans la Grande Caraïbe (la zone allant des côtes du Venezuela jusqu’à la baie de Chesapeake sur la côte Est des États-Unis) eut pour effet de renforcer l’incitation à importer toujours plus d’esclaves. La plupart des Africains possédaient en effet diverses formes d’immunités (héréditaires ou acquises) à la fièvre jaune et au paludisme qui les rendaient moins susceptibles de succomber dès leur arrivée dans les colonies. Les « engagés », des Européens s’engageant à travailler quelques années en échange du voyage et de la promesse d’une terre, n’étaient plus du tout compétitifs face aux esclaves africains. C’est l’une des raisons pour lesquelles quatre personnes sur cinq passées en Amérique avant 1820 étaient africaines. L’impérialisme écologique, qui avait d’abord favorisé les Espagnols au détriment des Amérindiens, s’est retourné, dans les Antilles, contre les Européens, en avantageant les organismes originaires d’Afrique – y compris les êtres humains.

Mais le rôle des moustiques ne s’arrête pas là. La fièvre jaune est une maladie relativement bénigne pour les enfants en bas âge, et ceux qui survivent sont immunisés à vie. Le paludisme confère également à ceux qui le contractent une forme de résistance. Autrement dit, les personnes ayant grandi dans des régions où ces maladies sont endémiques avaient un avantage considérable sur les étrangers, à une époque où les maladies tuaient bien davantage de soldats que les combats. Or l’Empire espagnol, qui avait établi des colonies américaines dès la fin du XVe siècle, pouvait s’appuyer sur les milices locales et quelques garnisons permanentes constituées de soldats ayant survécu à la fièvre jaune. Par le biais de cette « immunité différentielle », les Espagnols purent maintenir leur empire jusqu’au XIXe siècle, alors même qu’Anglais, Français et Néerlandais tentaient de manière répétée de les déloger, avec des moyens considérables. Il suffisait aux Espagnols d’être capables de tenir un siège pendant quelques mois, le temps de laisser la fièvre jaune décimer les rangs ennemis.

McNeill donne de nombreux exemples de ce processus ; il évoque aussi la tentative de colonisation de la Guyane en 1763 ou l’expédition envoyée par Napoléon pour reprendre Saint-Domingue (Haïti), en 1802-1803, qui échouèrent à cause de la fièvre jaune. La victoire de George Washington à Yorktown en 1781, bataille décisive de la guerre d’indépendance américaine, fut grandement facilitée par les moustiques (les rangers étant en grande partie immunisés contre le paludisme, à l’inverse des troupes britanniques, trop malades pour combattre), tout comme le succès des troupes de Simón Bolívar face aux soldats fraîchement débarqués d’Espagne dans la guerre d’indépendance du Venezuela et de la Colombie.

L’homogénocène

1493: Uncovering the New World Columbus Created [7] de Charles C. Mann propose une actualisation de The Columbian Exchange en incorporant les recherches les plus récentes. L’auteur synthétise des recherches provenant de champs très divers (histoire, sciences naturelles, etc.). Certains des thèmes recoupent d’ailleurs étroitement ceux de Mosquito Empires, l’auteur s’étant abondamment servi de l’ouvrage de McNeill. Le livre documente l’entrée du monde, à la suite de la découverte de l’Amérique par Colomb, dans une nouvelle ère de globalisation économique et écologique, l’« homogénocène ». L’intérêt du livre est de montrer les aspects pour le moins ambigus de cette mondialisation des échanges, source de bénéfices matériels considérables pour un grand nombre, mais aussi de dégradations environnementales à grande échelle.

L’auteur nous emmène dans un passionnant tour du monde des effets de l’échange colombien, là où Crosby s’était principalement attaché à en décrire les effets en Europe et en Amérique. Mann, à la suite de Kenneth Pomeranz et Robert Marks, recentre le récit sur la Chine, et met en lumière l’énorme impact de l’argent et des plantes apportées d’Amérique. Une partie importante, quoique difficile à évaluer avec précision, de l’argent produit dans les mines du Potosí (actuelle Bolivie), n’alla pas, comme on le croit souvent, dans les coffres du trésor espagnol, mais fut acheminé, via les Philippines, jusqu’en Chine. Il y était échangé contre des soieries et autres produits que les Chinois fabriquaient déjà à bien moindre coût qu’en Europe. Dans l’empire du Milieu, l’argent du Potosí permit de résoudre un problème épineux et récurrent : le manque crucial de numéraire. Par ailleurs, l’arrivée dans le pays du tabac, du maïs et des patates douces, notamment, eut des conséquences écologiques colossales et souvent calamiteuses (déforestation, érosion…) ; les deux dernières plantes permirent cependant une augmentation prodigieuse de la population. Ce vigoureux commerce transpacifique contribua à des fréquents et importants échanges de populations et de produits entre les Philippines, la Chine et le Mexique. Et c’est à Mexico, justement, que la première métropole vraiment multiraciale et multiethnique, se forma peu après le début de la colonisation espagnole, hybridation curieuse d’Indiens, d’Espagnols, d’Africains (pas toujours esclaves : un Africain, compagnon de Cortès, fut le premier à faire pousser du blé dans le Nouveau Monde) ou encore de Chinois venus via le galion de Manille et Acapulco.

Mann évoque également les transformations écologiques majeures découlant de l’arrivée des colons européens en Amérique, et des organismes vivants qu’ils apportèrent avec eux, comme les vers de terre, introduits dans le Nord-Est des États-Unis actuels par les Anglais [8]. Il décrit les transformations engendrées par l’adoption en Europe des plantes originaires d’Amérique, en particulier la pomme de terre. Il dresse un panorama de l’expansion de la culture de la canne à sucre, des croisés qui découvrirent avec fascination cette plante en Terre sainte, jusqu’à l’expansion de cette culture dans les îles de l’Atlantique (Açores, Madère, Cap-Vert…), puis dans les Antilles. Il montre encore le rôle historique crucial du caoutchouc naturel, élément clé de la Révolution industrielle*. Tiré de l’hévéa, originaire d’Amazonie, et dont les plantations recouvrent maintenant de très larges superficies de l’Asie du Sud-Est, son importance reste cruciale aujourd’hui alors que le caoutchouc synthétique ne peut toujours pas remplacer adéquatement le latex naturel ; mais les plantations d’hévéa sont menacées par un champignon brésilien qui pourrait faire des ravages.

Mann revisite donc dans ce livre des aspects souvent déjà évoqués par Crosby il y a quarante ans, mais en les approfondissant et en les actualisant à l’aide des découvertes les plus récentes en sciences et dans d’autres disciplines. Ceux-là même qui ont déjà lu Crosby apprendront donc beaucoup à la lecture de ces deux ouvrages passionnants et qui se lisent très facilement. Ceci est vrai, a fortiori, pour ceux qui ne sont pas encore familiers avec la notion d’échange colombien.

Notes

[1] Crosby Alfred W. [1972], The Columbian Exchange: Biological and cultural consequences of 1492, Greenwood, rééd. Praeger Publishers, 2003. Les circonstances de la publication de l’ouvrage sont évoquées notamment par John R. McNeill dans la préface à l’édition du 30e anniversaire du livre, en 2003, et dans Mark Cioc et Char Miller, « Interview with Alfred Crosby », Environmental History, Vol. XIV, n° 3, 2009, pp. 559-568.

[2] Crosby A.W. [1986], Ecological Imperialism: The biological expansion of Europe, 900-1900, Cambridge University Press, rééd. 2004.

[3] Les Indiens pour leur part auraient rendu la monnaie de leur pièce aux Européens en leur transmettant la syphilis, qui fit ses premières apparitions dûment documentées en Europe juste après le retour de C. Colomb.

[4] Les Indiens n’avaient domestiqué que quelques rares animaux de taille moyenne ou réduite (lamas, dindes…), parce qu’il n’y avait pas, en Amérique, d’animaux plus gros susceptibles d’être domestiqués, comme l’explique Jared Diamond dans Guns, Germs and Steel, 1997, trad. fr. Pierre-Emmanuel Dauzat, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio », 2007. Pour une fiche de lecture

[5] Ibid.

[6] McNeill John R. [2010], Mosquito Empires: Ecology and war in the Greater Caribbean, 1640-1914, Cambridge University Press. L’auteur est professeur à l’Université de Georgetown, actuel président de l’American Society for Environmental History et vice-président de l’American Historical Association. Son ouvrage le plus connu, Du Nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, 2000, a été traduit en français par Philippe Beaugrand chez Champ Vallon en 2010.

[7] Charles C. Mann, 1493: Uncovering the New World Columbus Created, Knopf, 2011, rééd. Vintage, 2012. L’auteur, journaliste scientifique, a déjà publié une remarquable étude avec 1491. Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, 2006, trad. fr. Marina Boraso, Albin Michel, 2007. Pour une fiche de lecture…

[8] « Avant l’arrivée des Européens, la Nouvelle-Angleterre et le Haut-Midwest (ndlr : la région s’étendant au sud des Grands Lacs) n’avaient pas de vers de terre – ils avaient disparu lors de la dernière glaciation », dit Mann, s’appuyant en particulier sur Lee E. Frelich et al., « Earthworm invasion into previously earthworm-free temperate and boreal forests », Biological Invasions, vol. VIII, n° 6, 2006, pp. 1235-1245. Accessible ici

Les discours sur l’état de l’Union : une source pour l’histoire globale ?

L’objectif de ce billet est de présenter le corpus des discours sur l’état de l’Union des présidents américains et leur intérêt pour alimenter les recherches sur une approche globale de l’histoire. Ces discours sont disponibles, dans leur intégralité, à l’adresse suivante : www.presidency.ucsb.edu. J’ai moi-même traduit les extraits présentés ci-dessous, et j’invite le lecteur à se référer aux versions originales, reproduites en fin de document.

Les discours sur l’état de l’Union sont des discours par lesquels le président des États-Unis informe le Congrès [1] des grandes orientations qu’il souhaite donner à sa politique. Ces discours furent institués par l’article II de la Constitution américaine, portant sur les attributions du président :

(1) « Il [le président] doit, de temps à autre, donner au Congrès des informations sur l’état de l’Union, et soumettre à leur considération les mesures qu’il juge nécessaires et opportunes [2]. »

Le premier discours sur l’état de l’Union a été prononcé par George Washington, à New York, le 8 janvier 1790. Cette tradition s’est perpétuée, annuellement, presque sans interruption jusqu’à la présidence d’Obama. Cette continuité est une des raisons pour lesquelles cette source mérite l’attention de l’historien. L’étude de ces discours offre, en effet, un accès privilégié pour observer, sur le long terme, comment le pouvoir présidentiel réagit aux événements qui ont rythmé l’histoire des États-Unis : les événements les plus connus et les mieux étudiés comme la guerre de Sécession, les deux guerres mondiales, la guerre froide, la guerre du Viêtnam, les attentats du 11 septembre… Mais ces discours donnent également accès à des événements peut-être moins connus, comme la guerre dite de Tripoli, toute première guerre menée par les États-Unis après leur indépendance (voir les discours du président Jefferson entre 1801 et 1805), ou la guerre hispano-américaine, qui se solda par l’indépendance de Cuba (voir les discours du président McKinley de 1897 à 1900). Aborder ces événements via les discours sur l’état de l’Union donne accès à des informations détaillées sur la conduite des opérations, leurs coûts, les unités déployées. Mais une telle source pourrait également permettre d’aborder des problématiques moins conventionnelles : la comparaison des discours sur l’état de l’Union peut, par exemple, nourrir une histoire, sur le long terme, de la justification des opérations militaires auprès de l’opinion publique. Dans cette perspective, je reproduis ci-dessous un extrait du discours du président McKinley, en 1898, et un extrait du discours du président Roosevelt, en 1941 :

(2) « Le 15 février dernier, survenait la destruction du navire de combat le Maine alors qu’il se trouvait, en toute légalité, dans le port de La Havane, pour une mission de  courtoisie internationale – une catastrophe dont la nature suspecte et l’horreur ont profondément agité le cœur de la nation. […] La conclusion de l’enquête du conseil d’administration navale a établi que l’origine de l’explosion était externe, causée par une mine sous-marine, et il ne manquait plus qu’un aveu pour déterminer la responsabilité de l’auteur.

Tous les éléments de cette affaire emportaient la conviction du plus réfléchi, avant même la conclusion du tribunal maritime, que la crise dans nos relations avec l’Espagne autour de Cuba était imminente [3]. »

(3) « Il y a exactement un an aujourd’hui, je disais au Congrès : “Quand les dictateurs… sont prêt à nous faire la guerre, ils ne vont pas attendre un acte de guerre de notre part… Eux – pas nous – vont choisir le moment, le lieu et la méthode de leur attaque.”

Nous connaissons leur choix du moment : un paisible dimanche matin, le 7 décembre 1941.

Nous connaissons leur choix du lieu : un avant-poste américain dans le Pacifique.

Nous connaissons leur choix de méthode : la méthode d’Hitler lui-même [4]. »

La richesse des discours sur l’état de l’Union, dans la perspective de l’écriture d’une histoire globale, provient également du fait que les présidents américains y abordent de nombreuses facettes de la politique des États-Unis : l’économie, la finance, le droit, la diplomatie, le commerce, les questions de société, les questions environnementales… Pour chacun de ces objets, il pourrait être intéressant de suivre l’évolution de leur traitement à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme un acteur global. À titre d’exemple, je reproduis, ci-dessous, les extraits des discours d’Andrew Jackson (1831), de Rutherford B. Hayes (1877) et de Bill Clinton (1998), qui peuvent être abordés comme autant d’étapes dans le rapport du pouvoir exécutif à l’environnement :

(4) « Si de l’état satisfaisant de notre agriculture, de nos manufactures, de nos infrastructures, nous en venons à l’état de notre marine et de notre commerce avec les nations étrangère et entre nos États, nous avons peine à trouver moins de raisons de nous réjouir. Une Providence bienfaisante a fourni pour les exercer et les encourager une côte étendue, bordée de baies de grande capacité, de longues rivières, des mers intérieures; avec un pays produisant tous les matériaux pour la construction navale et tous les produits de base pour le commerce lucratif, et rempli d’une population active, intelligente, bien éduquée, et sans peur du danger [5]. »

(5) « L’expérience des autres nations nous enseigne qu’un pays ne peut pas être dépouillé de ses forêts en toute impunité, et nous nous exposons aux conséquences les plus graves si le gaspillage et l’imprudence avec lesquels les forêts des États-Unis sont détruites ne sont pas contrôlés efficacement [6]. »

(6) « Notre défi environnemental primordial, ce soir, est le problème mondial du changement climatique, le réchauffement global, la crise commune qui nécessite une action dans le monde entier. La grande majorité des scientifiques ont conclu sans équivoque que si nous ne réduisons pas les émissions de gaz à effet de serre, à un moment donné dans le siècle prochain, nous allons perturber notre climat et mettre nos enfants et nos petits-enfants en danger. En décembre dernier, l’Amérique a conduit le monde à un accord historique, engageant notre nation à réduire les émissions de gaz à effet de serre par les forces du marché, les nouvelles technologies, et l’efficacité énergétique. »

En somme, les discours sur l’état de l’Union présentent deux aspects de la globalité à laquelle peut aspirer une écriture globale de l’histoire : la globalité comprise comme une approche multifacettes des événements, de par la diversité des questions que doit aborder le président américain dans son discours ; la globalité dans son sens d’interconnexions géographiques, tendance qui s’est renforcée à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme superpuissance. Or, il va de soi que, si les discours sur l’état de l’Union peuvent, en ce sens, offrir une perspective globale sur l’histoire, il s’agit d’une histoire via un prisme culturel bien particulier. Ainsi, l’intérêt de l’étude des discours sur l’état de l’Union pourrait également provenir de l’opportunité qu’ils offrent d’expérimenter le concept de métarécit, compris comme le cadre philosophique, politique, idéologique au sein duquel les événements sont interprétés. Les discours sur l’état de l’Union se prêtent d’autant mieux à l’étude de ce concept que les présidents américains prennent soin d’inscrire les priorités de leur agenda politique dans un récit, aux accents mythiques, des grandes étapes de l’histoire de leur nation. Voici, par exemple, comment le président Lyndon Johnson présentait, en 1965, son projet de « Great Society » :

(7) « Il y a deux cent ans, en 1765, neuf colonies se réunissaient pour la première fois afin d’exiger leur libération du pouvoir arbitraire.

Au cours d’un premier siècle, nous avons lutté pour maintenir l’unité de la première union continentale démocratique dans l’histoire de l’homme. Il y a cent ans, en 1865, à la suite d’une terrible épreuve du sang et du feu, le pacte de l’union fut enfin scellé.

Au cours d’un deuxième siècle, nous avons travaillé à établir une unité de but et d’intérêt parmi les nombreux groupes qui composent la communauté américaine.

Souvent, cette lutte amena la douleur et la violence. Elle n’est pas encore terminée. Mais nous avons réalisé une unité d’intérêt au sein de notre peuple qui est inégalée dans l’histoire de la liberté.

Et ce soir, maintenant, en 1965, nous commençons une nouvelle quête de notre union. Nous cherchons l’unité de l’homme avec le monde qu’il a construit – avec le savoir qui peut le sauver ou le détruire, avec les villes qui peuvent le stimuler ou l’étouffer – avec la richesse et les machines qui peuvent cultiver ou aliéner son esprit.

Nous cherchons à établir une harmonie entre l’homme et la société qui permettra à chacun d’entre nous d’élargir le sens de sa vie et à chacun d’entre nous d’élever la qualité de notre civilisation. C’est la recherche que nous commençons ce soir.

Mais l’unité que nous cherchons ne peut pas réaliser toutes ses promesses dans l’isolement. Car aujourd’hui, l’état de l’Union dépend, dans une large mesure, de l’état du monde [7]. »

Cet extrait nous confronte avec une fonction archaïque de la narration historique, qui a été notamment analysée par George Kennedy dans ses travaux d’histoire comparée de la parole publique [8] : raconter l’histoire pour entretenir la cohésion d’une société donnée et raconter l’histoire pour donner un sens aux événements. Il s’agit de deux conditions de l’action collective. L’histoire, comme discipline académique, entretient un rapport ambigu à ces deux fonctions : le souhait de l’historien d’écrire un récit utile à ses contemporains peut-être mis en balance avec le risque de restreindre la définition de son auditoire à des catégories trop étroites, comme l’ont longtemps été les nations. Et le projet de l’histoire globale, tel qu’il fut notamment porté par Christopher Bayly [9] dans le monde anglo-saxon, trouve une de ses sources dans une volonté de décentrer l’écriture de l’histoire. Une question est alors de savoir si un tel projet peut faire l’économie d’une réflexion sur l’auditoire auquel il s’adresse et sur les fonctions qu’il pourrait remplir.

[1] « Le Congrès des États-Unis (United States Congress) est le parlement bicaméral du gouvernement fédéral des États-Unis, c’est-à-dire sa branche législative. Les deux chambres sont le Sénat des États-Unis (United States Senate)  et la Chambre des représentants des États-Unis (United States House of Representatives). »

[2] « He [the President] shall from time to time give to the Congress Information of the State of the Union, and recommend to their Consideration such Measures as he shall judge necessary and expedient. »

[3] « At this juncture, on the 15th of February last, occurred the destruction of the battle ship Maine while rightfully lying in the harbor of Havana on a mission of international courtesy and good will – a catastrophe the suspicious nature and horror of which stirred the nation’s heart profoundly. […] The finding of the naval board of inquiry established that the origin of the explosion was external, by a submarine mine, and only halted through lack of positive testimony to fix the responsibility of its authorship.

All these things carried conviction to the most thoughtful, even before the finding of the naval court, that a crisis in our relations with Spain and toward Cuba was at hand. »

[4] « Exactly one year ago today I said to this Congress: “When the dictators. . . are ready to make war upon us, they will not wait for an act of war on our part. . . . They – not we — will choose the time and the place and the method of their attack.”

We now know their choice of the time: a peaceful Sunday morning — December 7, 1941.

We know their choice of the place: an American outpost in the Pacific.

We know their choice of the method: the method of Hitler himself. »

[5] « If from the satisfactory view of our agriculture, manufactures, and internal improvements we turn to the state of our navigation and trade with foreign nations and between the States, we shall scarcely find less cause for gratulation.A beneficent Providence has provided for their exercise and encouragement an extensive coast, indented by capacious bays, noble rivers, inland seas; with a country productive of every material for ship building and every commodity for gainful commerce, and filled with a population active, intelligent, well-informed, and fearless of danger. »

[6] « The experience of other nations teaches us that a country can not be stripped of its forests with impunity, and we shall expose ourselves to the gravest consequences unless the wasteful and improvident manner in which the forests in the United States are destroyed be effectually checked. »

[7] « Two hundred years ago, in 1765, nine assembled colonies first joined together to demand freedom from arbitrary power.

For the first century we struggled to hold together the first continental union of democracy in the history of man. One hundred years ago, in 1865, following a terrible test of blood and fire, the compact of union was finally sealed.

For a second century we labored to establish a unity of purpose and interest among the many groups which make up the American community.

That struggle has often brought pain and violence. It is not yet over. But we have achieved a unity of interest among our people that is unmatched in the history of freedom.

And so tonight, now, in 1965, we begin a new quest for union. We seek the unity of man with the world that he has built – with the knowledge that can save or destroy him, with the cities which can stimulate or stifle him – with the wealth and the machines which can enrich or menace his spirit.

We seek to establish a harmony between man and society which will allow each of us to enlarge the meaning of his life and all of us to elevate the quality of our civilization. This is the search that we begin tonight.

But the unity we seek cannot realize its full promise in isolation. For today the state of the Union depends, in large measure, upon the state of the world. »

[8] KENNEDY, George A. [1998], Comparative Rhetoric: An Historical and Cross-Cultural Introduction, Oxford, Oxford University Press.

[9] BAYLY, Christopher A. [2007], La Naissance du monde moderne, Paris, Les Éditions de l’Atelier.

L’environnement global

L’histoire de la mondialisation, qui est inscrite au cœur même de l’histoire globale, se divise en deux grandes écoles : les uns privilégient le temps long et situent le tournant majeur de l’intégration de l’espace-Monde au tournant du 15e et du 16e siècle, avec le « désenclavement du Monde » ; les autres, au contraire, considèrent que la mondialisation est irrémédiablement un phénomène récent, qui remonterait au plus loin au dernier tiers du 19e siècle, mais plus certainement à la deuxième moitié du 20e siècle ‒ c’est la posture adoptée en particulier par Bruce Mazlich, fondateur de la New Global History (Mazlich, 2006). Alors que je m’inscrirais plutôt dans la première perspective (Capdepuy, 2011), j’adopterai ici la seconde en prenant pour sujet d’étude la question environnementale : comment celle-ci a-t-elle contribué à la constitution d’une société-Monde en voie de formation au cours des années 1960-1970 ?

Le choix du texte lui-même tient en partie au hasard de ma bibliothèque. Il s’agit d’un extrait du troisième rapport pour le Club de Rome, paru en anglais en 1976, et en français en 1978.

« La Conférence des Nations unies sur l’environnement humain, tenue à Stockholm en juin 1972, a déclaré que l’environnement – l’habitat global de l’homme – devait être pour les nations du monde, une préoccupation permanente. Elle a été établie avec la mise en place du Programme des Nations unies pour l’environnement PNUE un organisme embryonnaire pour traiter cette dimension nouvelle concernant à la fois le développement et les affaires internationales. Parmi toutes les conférences des Nations unies, celle de Stockholm a eu ainsi le privilège d’identifier une nouvelle problématique globale, et de réaliser entre le Nord et le Sud, un consensus pour ainsi dire unanime sur les moyens d’aborder le sujet. Toute confrontation fut évitée. Les pays du Tiers monde ont compris que, loin d’être un problème exclusif du monde industrialisé, la dégradation de l’environnement et la surexploitation de la nature constituaient pour eux aussi une véritable menace. D’autre part, les pays industrialisés ont abandonné leur conception initiale, étroitement technocratique, des problèmes de l’environnement, et ont fini par admettre que les modes d’utilisation des ressources et leur mauvaise distribution constituaient un aspect important de la problématique actuelle. De part et d’autre, on a compris que l’on vivait sur une seule terre et que l’on était indissolublement lié par un réseau de véritables interdépendances, en raison de l’existence d’un patrimoine commun à l’échelon international – océans, fonds marins, climats – mais aussi en raison des limites du vaisseau Terre.

Étant donné l’importance sans précédent des interventions de l’homme sur la nature et les équilibres écologiques, ne pas tenir compte des problèmes de l’environnement se révèlerait catastrophique pour tous. Les politiques égoïstes suivies par la minorité riche pour s’approprier les ressources, le déversement des déchets dans les mers transformées peu à peu en égouts, le dégagement de quantités toujours plus importantes de chaleur, tout cela conduit à l’idée d’une gestion plus équilibrée des ressources mondiales et de l’environnement. Cette gestion équilibrée doit tendre simultanément à la lutte immédiate contre la pauvreté, et à la sauvegarde des intérêts des générations futures, en leur léguant une planète habitable. Ces deux objectifs sont essentiellement politiques et non techniques ; ils font tous deux partie des efforts destinés à instaurer un nouvel ordre international. » [1]

L’auteur du texte est Ignacy Sachs. Né en 1927 à Varsovie, il trouva refuge au Brésil en 1941, puis soutint une thèse d’économie en Inde, avant de s’installer en France en 1968, à l’invitation de Fernand Braudel, et d’intégrer l’École des hautes études en sciences sociales. Il s’engagea très tôt dans la question environnementale en la posant d’emblée sous l’angle du développement et des inégalités Nord/Sud.

Le texte appelle trois remarques.

1) La conscience que la civilisation industrielle porte atteinte à l’environnement ne date pas de la deuxième moitié du 20e siècle, mais du début de celui-ci, voire avant (Raumolin, 1984 ; Arrault, 2007). La notion de Raubwirtschaft, littéralement « économie de pillage », fut mise en avant par le géographe allemand Ernst Friedrich, et reprise par quelques auteurs, comme Jean Brunhes en France, qui la traduisit par « économie destructive » (Brunhes, 1910). On la retrouve ainsi sous la plume de Pierre Clerget, professeur à l’École supérieure de commerce de Lyon, dans un article de 1907 :

« L’intensité présente du développement industriel a amené une exploitation exagérée d’un grand nombre de richesses naturelles, et il est arrivé que ce sont les géographes qui, dans beaucoup de cas, ont poussé le cri d’alarme. On a créé, en Allemagne, le nom très expressif de Raubwirtschaft dont nous n’avons point en français l’équivalent. C’est le rapt économique ou l’économie destructive. L’extension du commerce de l’ivoire laisse craindre l’extinction de l’éléphant d’Afrique. La mode des plumes de chapeau et des fourrures a déjà amené la disparition de nombreuses espèces intéressantes. Les abus de la colonisation ont conduit à l’exploitation sexuelle de la femme indigène par l’homme blanc, contribuant ainsi, directement ou indirectement, ‒ car la violence sexuelle entraîne la violence tout court, ‒ à tarir la natalité de ces races primitives, qui forment pourtant la seule main-d’œuvre utilisable dans les régions tropicales. Encore ici, la moralité est d’accord avec l’intérêt, bien compris. Les richesses végétales n’ont pas été mieux respectées que les espèces animales. Les plantes à caoutchouc sont exploitées sans être remplacées, et. depuis cinquante ans, toutes les nations se sont acharnées à détruire leurs forêts sans les replanter. Il a fallu qu’à la suite du ravinement des pentes, le terribles inondations se produisissent pour que l’on songeât à reboiser, encouragé d’ailleurs à cela par la disette du bois d’œuvre et l’importance prise par la houille blanche. » [2]

Ce texte (dont je passerai ici sous silence le caractère éminemment raciste) exprime clairement une vision anthropocentrique de l’environnement : il y a des hommes et des ressources ; il s’agit de préserver celles-ci. En revanche, une vision plus écocentrique se développe depuis le milieu du XIXe siècle (“in the wildness is the preservation of the world[3]) et se concrétise par la création de parcs naturels : le Parc du Yellowstone aux États-Unis (1872), le Parc national en Australie (1879), le Parc national de Banff au Canada (1885), le Parc national de Tongariro en Nouvelle-Zélande (1887), le Parc national Albert au Congo (1925), le Parc Kruger en Afrique du Sud (1926)… Tous se situent aux confins de la domination européenne et d’un espace perçu comme encore intact, « sauvage » (wilderness). Néanmoins cette logique conservatoire demeure ponctuelle.

2) On peut faire remonter l’inscription de cette préoccupation environnementaliste dans la problématique de la gouvernance mondiale à la fondation à Fontainebleau le 5 octobre 1948 de l’Union internationale pour la protection de la nature (UIPN), organisation connexe à l’UNESCO. Le premier directeur de cette dernière, le biologiste britannique Julian Huxley, avait déjà montré son intérêt pour la préservation de l’environnement dans les années 1930 lors de la création de parcs nationaux au Kenya ; après guerre, il réitéra sa préoccupation dans son ouvrage L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, paru en 1946 :

« L’acceptation de l’idée qu’il existe un chiffre de population optimum (variant naturellement en fonction des conditions technologiques et sociales) constitue un premier pas indispensable vers l’élaboration de plans de contrôle du chiffre des populations, contrôle qui s’impose si l’on ne veut pas que les aveugles instincts de reproduction de l’homme ruinent son idéal et ses plans de progrès matériel et spirituel. La reconnaissance du fait que dans le monde les espèces sauvages sont irremplaçables, mais en voie de destruction rapide, peut seule nous amener à nous rendre compte à temps qu’il faut, dans l’intérêt final de l’humanité tout entière, réserver sur la terre des zones où l’expansion de l’homme cède le pas à la conservation des autres espèces. »[4]

La dimension malthusienne est manifeste et se retrouve dans le texte constitutif de l’UIPN :

« On peut entendre par Protection de la nature la sauvegarde de l’ensemble du monde vivant, milieu naturel de l’homme. Cet ensemble renferme les ressources naturelles renouvelables de la terre, facteur primordial de toute civilisation.

[…]

Le grand essor de la civilisation actuelle est dû à la découverte et à la mise en œuvre de moyens de plus en plus puissants d’exploiter ces ressources naturelles. Dans ces conditions, la protection du sol, des eaux, de la couverture végétale, de la faune et d’éléments naturels encore intacts, présente une importance capitale du point de vue économique, social, éducatif et culturel.

L’appauvrissement progressif des ressources naturelles entraîne déjà un abaissement des conditions de vie et d’humanité.

Leur renouvellement ne pouvant pas suivre la cadence des destructions, le moment est venu de convaincre l’homme de l’étroite dépendance dans laquelle il se trouve à leur égard ; et si l’on veut arrêter cette évolution redoutable, il faut que l’homme se pénètre de la nécessité de protéger et même de régénérer ces ressources et de ne les consommer qu’avec ménagement, de manière à garantir la prospérité du monde et sa paix future. » [5]

Le point de vue est nettement anthropocentrique et très marqué par la guerre qui vient de se terminer. La protection de la nature s’inscrit ainsi dans la logique d’un monde à reconstruire et à préserver. Mais on peut penser que c’est bien par les problèmes que le mondialisme se développe, comme l’exprime très bien, dès 1959, Edgar Morin :

« Pour la première fois, l’humanité était embrassée par une civilisation mondiale : la civilisation technique. Pour la première fois les problèmes ne pouvaient se comprendre et se dénouer qu’à l’échelle de la mondialité. Jamais le réseau des interactions n’avait à ce point enserré la planète. Jamais les intérêts et les rêves humains n’avaient été saisis dans de tels rapports d’interdépendance. C’était effectivement la technique qui mondialisait la planète Terre. […] Alors comment dire ? D’incroyables régressions accompagnent la gestation de la planète Terre. Tous les problèmes humains piétinent sur place tandis que s’élancent les ondes radio, les messages électroniques, les avions atomiques, les satellites. L’humanité ne s’arrache pas à sa préhistoire mais nous entrons dans une nouvelle histoire : l’ère planétaire, et même bientôt l’ère cosmique. Ce n’est pas un vrai Moyen Âge que nous vivons, ce n’est pas une vraie Renaissance que nous préparons, ce n’est pas la préhistoire que nous achevons. Nous sommes dans l’âge de fer planétaire. » [6]

Cette conscience « planétaire » s’accéléra au cours des années 1960, ce à quoi l’évolution des relations internationales n’est pas complètement étrangère (Mahrane et al., 2012) : en 1963, peu après la crise des fusées de Cuba, les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni signaient à Moscou le traité d’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère, dans l’espace et sous l’eau. Sur un plan plus symbolique, en 1966, Kenneth E. Boulding utilisa l’expression « vaisseau Terre » (spaceship Earth), qui eut un large succès et qu’on retrouve dans le texte de Sachs ; et en 1968, la mission Apollo 8 mit une image sur cette formule (Cosgrove, 2001).

Le lever de la Terre

Le lever de la Terre

(credit: Image Science and Analysis Laboratory, NASA-Johnson Space Center)

C’est cette même année, en 1968, que l’UNESCO organisa une conférence intergouvernementale sur l’utilisation rationnelle et la conservation de la biosphère. L’année suivante, un « département des sciences de l’environnement » fut créé (Maurel, 2010) puis, en 1971, ce fut le projet sur l’Homme et la biosphère (Man and Biosphere). Ceci s’inscrit dans une préoccupation plus générale de l’ONU : en juin 1972, se tient à Stockholm la conférence des Nations unies sur l’environnement humain (déclaration finale), qui aboutit en décembre 1972 à la création du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), dont le siège est installé près de Nairobi, au Kenya. L’accent est mis sur l’ambivalence de la place de l’homme : « L’homme est à la fois créature et créateur de son environnement » [7].

3) C’est la position adoptée par Ignacy Sachs face à la question de la place de l’homme dans la nature, des sociétés humaines dans l’environnement global. :

« Tantôt, l’homme apparaît comme le maître arrogant de la nature et le démiurge, tantôt comme le prisonnier d’une mécanique l’échelle planétaire où productions et pollutions se conjurent pour le broyer et où d’histoire il n’y a que naturelle dans la mesure où la dégradation de l’énergie introduit un élément d’irréversibilité. » [8]

Il s’inscrit ainsi dans une dialectique ancienne. Rappelons que pour Jules Michelet, l’histoire des hommes était celle de leur affranchissement des contraintes naturelles : « la liberté aux âges civilisés, la nature dans les temps barbares »[9], tandis que plus d’un siècle plus tard, Lucien Febvre mettait l’accent sur les interactions entre sociétés humaines et milieux : « On dirait souvent que, pour maints géographes, plus l’homme est proche de l’animalité, plus il est “géographique”, comme si les plus hauts problèmes de la géographie humaine, ce n’était pas précisément l’action des sociétés les plus civilisées, les plus puissamment outillées, qui les pose devant nous. »[10]

Ignacy Sachs essaya de trouver une troisième voie, entre la foi en un progrès technico-scientifique qui résoudrait tous les problèmes et l’alarmisme apocalyptique. En 1973, il créa à Paris le Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) et forgea la notion d’« écodéveloppement », qui est une tentative de conciliation entre deux enjeux majeurs : le développement des pays du Tiers monde et la protection de l’environnement. La période était alors à la recherche d’un « nouvel ordre international » (Reshaping International Order), titre original du troisième rapport au Club de Rome. Le projet en avait été lancé à l’initiative du Comité exécutif du Club de Rome à la suite de la réunion qui s’était tenue à Salzbourg en février 1974, mais l’expression de « nouvel ordre international » fut surtout connue par son emploi lors du discours du président algérien Houari Boumediene à la tribune de l’ONU en avril 1974.

Le terme d’écodéveloppement a été remplacé par la notion de « développement durable » (sustainable developement) à partir de 1987 (rapport Brundtland), mais les problématiques restent les mêmes et les tensions entre l’approche anthropocentrique et l’approche écocentrique de l’environnement global sont toujours vives.

On conclura en soulignant l’idée que l’environnement est finalement une excellente thématique pour l’histoire globale, ce qu’ont affirmé avec force E. Burke et K. Pomeranz dans un livre récent, The Environment and World History (Burke III & Pomeranz, 2009). Cependant, si la question environnementale se pose dans une perspective contemporanéiste, l’histoire de l’environnement se développe au contraire sur le temps long de l’histoire humaine, et même au-delà ‒ ce qui nous ramène à notre remarque initiale : décidément, les temporalités de l’histoire globale n’en finissent pas d’être multiples.

Bibliographie

Arrault J.-B., 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Boulding K.E., 1966, « The Economics of the Coming Spaceship Earth », in : H. Jarrett (éd.), Environmental Quality in a Growing Economy, pp. 3-14.

Brunhes J., 1910, La Géographie humaine, Paris.

Burke III E. & Pomeranz K. , 2009, The Environment and World History, Berkeley, University of California Press.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document 576.

Clerget P., 1907, « Introduction géographique à l’étude de l’économie politique », Bulletin de la société neufchâteloise de géographie, N°18, pp. 166-183.

Cosgrove D.E., 2001, Apollo’s Eye : a Cartographic Genealogy of the Earth in the Western Imagination, Baltimore/Londres, The John Hopkins University Press.

Huxley J., L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, 1946, Commission préparatoire de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture.

Mahrane Y. et al., 2012, « De la nature à la biosphère. L’invention politique de l’environnement global, 1945-1972 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, N°113, pp. 127-141.

Maurel C., 2010, Histoire de l’UNESCO. Les trente premières années, 1945-1974, Paris, L’Harmattan.

Mazlich B., 2006, The New Global History, New York, Routledge.

Morin E., 1959, Autocritique, Paris, Julliard.

Raumolin J., 1984, « L’homme et la destruction des ressources naturelles : la Raubwirtschaft au tournant du siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 39, N°4, pp. 798-819.

Sachs I., 1974, « Environnement et styles de développement », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 29, N°3, pp. 553-570.

Tinbergen J. (dir.), Nord/Sud, du défi au dialogue ? Troisième rapport au Club de Rome, Paris, Sned/Dunod, 1978 (éd. orig. 1976 : Reshaping the International Order).


[1] I. Sachs, « L’environnement humain », in : J. Tinbergen (dir.), Nord/Sud, du défi au dialogue ? Troisième rapport au Club de Rome, Paris, Sned/Dunod, 1978 (éd. orig. 1976 : Reshaping the International Order), pp. 390-391.

[2] P. Clerget, 1907, « Introduction géographique à l’étude de l’économie politique », Bulletin de la société neufchâteloise de géographie, N°18, pp. 174-175.

[3] Henry David Thoreau, 1862, « Walking », The Atlantic Monthly, Vol. 9, N°56, p. 663.

[4] J. Huxley, L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, 1946, Commission préparatoire de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, p. 50.

[5] Conférence pour l’établissement de l’Union internationale pour la protection de la nature, Fontainebleau, 30 septembre-7 octobre 1948, constitution, Préambule.

[6] Edgar Morin, 1959, Autocritique, Paris, Julliard, p. 234.

[7] Déclaration finale de la conférences des Nations Unies sur l’environnement, Stockholm, 5-16 juin 1972.

[8] I. Sachs, 1974, « Environnement et styles de développement », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 29, N°3, p. 554.

[9] Jules Michelet, Histoire de France, Paris, 1834, Tome 2, Livre III, p. 164.

[10] Lucien Febvre, La Terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, Paris, 1922, p. 443.