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La poste, une histoire d’emprunts

Lundi 20 mai 2013

À propos de :

La Poste à relais en Eurasie

La diffusion d’une technique d’information et de pouvoir. Chine – Iran – Syrie – Italie

GAZAGNADOU Didier [1994, rééd. 2013], Paris, Éditions Kimé.

Gazagnadou COUV

Dans cet ouvrage récemment réédité mais rivalisant avec les meilleures publications d’histoire globale de ces dernières années, l’anthropologue Didier Gazagnadou montre comment la technique de la poste à relais s’est developpée en Chine, avant de se propager, via l’Empire mongol, à l’État mamelouk (1250-1517) et enfin à l’Europe – chacune de ces zones géographiques faisant l’objet d’un chapitre distinct et documenté.

Revenons au commencement : les États ont toujours eu besoin de s’informer des mouvements militaires de leurs voisins, de relayer les ordres aux armées, et de coordonner les impôts. Ces nécessités de pouvoir ont amené des entités aussi diverses que les États perse achéménide, maurya en Inde du Nord, égyptien ptolémaïque, romain d’Occident et enfin byzantin, sans compter le cas des Incas, à mettre en place des systèmes de relais d’informations à l’usage des décideurs – les empires eurasiens font ainsi l’objet d’une description dans l’annexe 1 du présent livre, dans laquelle l’auteur postule incidemment une transmission entre Perse, Égypte et Rome.

Mais le grand apport de Gazagnadou, structuré dans sa chronologie en quatre chapitres, est surtout de démontrer, documents et citations à l’appui, comment cette technique s’est développée à un point inégalé en Chine ; a été adoptée par les Mongols ; certainement copiée par les Mamelouks en guerre contre ces mêmes Mongols ; et enfin très probablement empruntée par le duché milanais avant de percoler progressivement dans les États européens des Temps modernes. Chemin faisant, cette innovation s’est à chaque fois enrichie d’ajouts améliorant son efficacité, avant de connaître une évolution décisive en Europe occidentale : l’acheminement du courrier non seulement du pouvoir, mais aussi des marchands et des particuliers. Ce qui aurait contribué, selon l’auteur, à l’émergence tant du capitalisme que d’une subjectivité propre à l’Europe.

Ce travail dans la longue durée, mêlant des références tant à Fernand Braudel ou Joseph Needham qu’à Michel Foucault ou Maurice Lombard, porte donc sur la poste. Elle « est depuis l’Antiquité une technique aux multiples facettes liée à toutes les pratiques et stratégies de l’appareil d’État : qu’il s’agisse de programmer la levée de l’impôt, de se tenir informé des questions politiques, militaires, diplomatiques et religieuses, de recenser les populations et d’enquêter sur l’état d’esprit de ces mêmes populations. Dans tous ces domaines, la poste, et cela jusqu’au 20e siècle, fut un instrument de pouvoir. Elle fut une technique de surveillance, de collecte, de transport et de diffusion de l’information voire d’anticipation politique […] au service des autres mécanismes de pouvoir. »

La poste ou le léviathan chinois

La poste à relais a été, par nécessité, un attribut d’État. Car seul un État pouvait se permettre d’élaborer un tel outil, pour des raisons de coût d’édification et d’entretien. Dès le 9e siècle avant notre ère, l’existence d’une bureaucratie pléthorique est attestée en Chine. Au 4e siècle, l’État de Qin, qui allait réunifier la Chine en – 221, voit la couche sociale des fonctionnaires-lettrés devenir dominante.

Avec la dynastie Han (- 202 / + 220), cet État bureaucratique se densifie, et le pouvoir impérial se trouve durablement théorisé comme étant au service de l’efficacité et non de la morale : il ne recherche pas la justice individuelle, mais l’imposition de « dispositifs de contrôle, irriguant l’espace et le corps social ». L’État chinois, qui a mis en place d’immenses réseaux de routes jalonnés par des relais de poste à cheval, est déjà métaphoriquement présenté comme maillage postal, vu comme un réseau de points vitaux entre lesquels circule l’information nécessaire à la bonne administration. Étienne Balazs, dans La Bureaucratie céleste [1968, Paris, Gallimard], estime que « la bureaucratie des fonctionnaires-lettrés constitua, tout au long de l’histoire de la Chine, environ 10 % de la population totale » – sous les Han, pas moins donc de 6 millions de personnes ! Et la survie de cet appareil d’État contrôlant d’immenses territoires dépend intimement de sa capacité à faire circuler l’information. Ce qui le pousse, des Han aux Qing (1644 / 1911), plus de deux millénaires durant, à toujours reconstruire et renforcer son réseau postal, vaste toile d’araignée quadrillant, depuis les capitales successives, le moindre point de son domaine.

« De jour comme de nuit » – caractéristique propre à ces postes eurasiennes, qui autorise entre autres indices Gazagnadou à défendre la voie des emprunts qu’il va tracer –, ces relais, classés par ordre d’importance, tiennent à la disposition des courriers impériaux, strictement hiérarchisés et aux mouvements contrôlés et enregistrés par des procédures bureaucratiques précises, des montures sélectionnées pour leur endurance ; ainsi que des animaux de moindre envergure (mulets, ânes…). Ces derniers peuvent éventuellement être loués ou mis à disposition de certains voyageurs, tel le moine japonais Ennin qui, en 845, rapporte avoir loué des ânes pour acheminer ses paquets de manuscrits. Les relais étant en général distants de 20 km, un courrier moyen pouvait couvrir 120 km par jour en fatigant 6 montures, ses collègues « express » (à la priorité la plus élevée) pouvant, en 24 h, galoper 320 km !

Sous les Tang (618 / 907), les chiffres donnent le vertige : plus de 30 000 km de routes, de 40 000 chevaux et 1384 bateaux tenus à disposition des coursiers, 20 000 employés. Pour les années 748-755, on apprend que l’État consacre près de 60 % de son budget à sa poste : 1 140 000 ligatures pour les postes, 260 000 pour le traitement des fonctionnaires, 600 000 pour l’entretien de l’armée et l’achat du grain.

Sous les Song (960 / 1270) se renforce une prospère bourgeoisie d’affaires, mais celle-ci n’a accès que de manière très restreinte aux services postaux, qui restent sous le contrôle sourcilleux de l’État, au service d’objectifs visant à stabiliser le contrôle des populations : surveiller la société, lever les impôts, mener des campagnes militaires. Mais à partir du 10e siècle émergent de nouvelles puissances, les Empires Liao et Jürchen, peuples de la steppe qui font rapidement leur le modèle bureaucratique chinois avant d’être absorbés par un dernier empire, celui que bâtit Gengis Khan [v. 1160-1227].

De la Chine aux Mongols

Les Turcs ouighours sont vaincus en 1209. Ils confèrent très vite à leurs conquérants mongols les « premiers éléments de leur appareil d’État en matière de scribes, de chancellerie, d’administration et [vont] donner à la langue mongole, une écriture ». La fulgurante expansion mongole, ce grand désenclavement qui connecte le monde eurasien, de la mer de Chine à la Baltique, pose d’emblée un problème militaire et politique inédit par son ampleur : comment assurer la cohérence d’un empire qui contrôlera jusqu’à 26 millions de km2 (50 fois la surface de l’actuelle France) ? « En assurant des communications constantes et efficaces entre toutes les armées des différentes régions et le pouvoir mongol. »

Dès 1218, Gengis Khan s’emploie à l’établissement de lignes postales permanentes. Il reprend le système chinois, l’étend jusqu’en Asie occidentale et réserve l’administration de cette institution, comme celle de l’armée, aux seuls Mongols. À la fin du 13e siècle, Marco Polo avance que 200 000 chevaux sont affectés aux seules postes – un chiffre plausible, car chaque coursier est assisté, à chaque étape, par un autre cavalier. Avec l’autorisation des plus hautes autorités, les marchands et les religieux peuvent utiliser les services postaux. Si les Mongols reprennent le système chinois, les sources perses montrent qu’ils lui apportent quelques innovations, l’étendant réactivement aux lignes de bataille, et permettant aux coursiers les plus performants de couvrir d’incroyables distances, jusqu’à, dit-on, 490 km par jour. L’ensemble Iran-Iraq est alors couvert d’un dense rhizome postal…

Des Mongols aux Mamelouks

… Qui très probablement inspire le nouveau maître de l’Égypte, le Mameluk Baybars (1223-1277), au lendemain de sa victoire d’Aïn Djalout (1260), lors de laquelle il a brisé l’avancée mongole vers ses terres. Examinant les diverses hypothèses permettant d’expliquer la création par Baybars d’un système de poste entre les principales villes qu’il contrôle, Gazagnadou écarte l’idée d’une invention attribuée ex nihilo à Baybars, ou d’une reprise des postes ayant existé dans les empires musulmans antérieurs – elles avaient disparu deux siècles plus tôt, lors de la conquête du Moyen-Orient par les Turcs seldjoukides.

Non, il s’agirait bien d’une copie des procédures mongoles, reprenant fidèlement jusqu’aux attributs permettant de distinguer les coursiers, tels ces laisser-passer sous forme d’une plaque ronde attachée au cou du messager par un cordon de soie jaune (couleur impériale chinoise). À ces Mongols qui ne livrent pas une bataille sans étendre au préalable leurs lignes de communications, Baybars semble aussi emprunter des techniques accroissant l’efficacité de son réseau postal : des pigeons voyageurs et des guetteurs-relais de signaux optiques, à base de fumée le jour et de feu la nuit – ce dernier système semble avoir été en mesure d’acheminer une information du Nord de la Syrie au Caire en moins de 24 h. Et l’ensemble des postes reste au service de l’État, même si des marchands sont parfois autorisés à y recourir. Et des marchands, il en vient de loin. Notamment des cités-États italiennes.

Du Caire à Milan

En Europe, la première poste a été romaine : le cursus publicus avait disparu lors de la dislocation de l’Empire romain d’Occident au 5e siècle. Pourtant, sous le règne de Giao Galeazzo Visconti (1351-1402), l’institution resurgit dans le duché de Milan entre 1387-1389. Elle fonctionne « jour et nuit ». Son mot d’ordre, « cito, cito, cito, ciitissime » (rapidement, rapidement, rapidement, le plus rapidement) évoque celui des postes mongoles « vole, vole, vole, comme l’oiseau ». Sa marque distinctive (couper ou nouer les queues des chevaux) est la même que celle utilisée par les postes mameloukes, mongoles et chinoises. Les procédures sont identiques… L’emprunt est plus que probable. Et il fait tâche d’huile.

Au siècle suivant, en sus des cités-États italiennes, l’Empire des Habsbourg l’adopte pour l’Autriche et l’Espagne, son rival français faisant de même sous Louis XI (1423-1483). Mais c’est à Milan que prend place l’innovation cruciale, reproduite ensuite ailleurs en Europe : contre paiement, l’État prend en charge la correspondance des particuliers. Changement radical : l’outil n’est plus au service exclusif du pouvoir, même si celui-ci en fait un instrument de diffusion de ses prérogatives dans les terres qu’il contrôle. Le capital jouit aussi de ses services, même si en France, ce ne sera que sous Henri IV (1553-1610) que les particuliers seront autorisés à utiliser la poste.

De la poste à l’individu

Dans sa conclusion, Gazagnadou souligne que, contre la tendance naturelle d’une société à se présenter comme le produit homogène d’une histoire qui ne devrait rien aux autres, il importe d’examiner les traces des éléments hétérogènes empruntés aux voisins. Rappelant combien sous-estimer le rôle des emprunts serait une perspective anthropologique dangereuse, il établit une distinction entre diffusion (processus aléatoire subi par une société, comme l’extension à l’Europe de la Peste noire venue d’Asie – il aurait dû au passage corriger son sous-titre) et emprunt (choix fait par une société d’adopter et d’adapter à son contexte des éléments, objets, techniques…, venus de l’extérieur). Invalidant la thèse de Karl Wittfogel sur le despotisme asiatique, il souligne qu’« il n’y a pas d’essence (ethnique ou culturelle) de tel ou tel État face au problème de l’information mais simplement des agencements différents entre l’État, les forces capitalistiques et la société ». Des rapports de force entre ces trois pôles surgissent de nouvelles configuration. Une bureaucratie d’État, forte en Chine, s’était arrogé le monopole de l’outil des postes. Lorsque les pouvoirs européens reprirent cette invention, ils furent amenés à en partager l’usage. La ville, ou plutôt le réseau de villes, devint un système nerveux irriguant l’ensemble du corps social. Et la poste progressivement achemina, et contribua à l’édification de, la subjectivité : lettres d’amoureux et pamphlet de dissidents se diffusèrent, se multiplièrent, et changèrent la face du monde.

Nuançons pour finir : la poste ne fut certainement pas le seul facteur de l’émergence d’un sujet en Europe, si tant est que cet événement ait vraiment eu lieu. Mais reconnaissons à l’auteur, au-delà d’une conclusion que certains regretteront trop peu étayée pour être soumise à une critique serrée, la rédaction d’un livre innovant et hautement stimulant. Enfin, pour nourrir peut-être de futurs débats, mentionnons un distinguo introduit par Gazagnadou, dans son avant-propos : sa décision de renoncer à l’usage des notions d’Orient et d’Occident, « trop imprécises, idéologiquement suspectes et [n’ayant] finalement aucune pertinence anthropologique ».

 

L’Islam a-t-il fixé des standards technologiques ?

Samedi 2 mars 2013

La question des transferts de techniques occupe une place importante en histoire globale. Au-delà du jeu élémentaire consistant à savoir qui, des Européens, des Chinois, des Indiens ou encore du monde musulman, a inventé le zéro, l’écluse, la charrue ou la lettre de change, l’histoire globale révèle surtout la créativité collective mise en œuvre dans l’obtention de la plupart des standards technologiques qui ont constitué la modernité. Ainsi en va-t-il des techniques commerciales et financières musulmanes que les cités-Etats italiennes ont reprises en les sophistiquant à partir du 13e  siècle, parfois en y incorporant des résultats mathématiques venus de l’Inde. De même, on ne saurait parler des armes à feu sans invoquer d’abord la combustion du salpêtre par les Indiens, puis la mise au point chinoise de la poudre au 11e siècle, la réalisation des premiers fusils par les Mongols vers 1288, celle du canon tirant les premiers projectiles métalliques par les Florentins en 1326, enfin la sophistication de ces armes à feu par les Ottomans, Perses safavides et Moghols au 16e siècle. Mais au-delà de ces interactions créatives, la question est aussi celle de l’arrivée à maturité de ces techniques. À partir de quel moment et sous quelles conditions un ensemble de techniques atteint-il un stade d’achèvement provisoire permettant de définir une sorte de standard ? Comment ce standard peut-il ensuite se diffuser ?

Ce sont là quelques-unes des questions que posait Edmund Burke III en 2009, dans un article très suggestif du Journal of World History. Pour y répondre, il définissait des « complexes technologiques » dans neuf champs spécifiques : armement, textile, écriture/information, pyrotechnologie, gestion de l’eau, fiscalité/bureaucratie, énergie animale, transport maritime, mathématiques. Au-delà des limites évidentes de cette liste et d’un découpage sans doute contestable, il pouvait sur cette base étudier trois champs dans lesquels le monde musulman des 8e-12e siècles a possiblement déterminé des standards cruciaux, en matière de gestion de l’eau, d’écriture/information et de mathématiques.

Présentons ici les deux premiers champs.

Pour ce qui est de la gestion de l’eau, Burke commence par analyser les formes de captage et de transport qui étaient propres aux différents espaces que le monde musulman allait fédérer. En Égypte, outre les canaux d’irrigation, ce sont la noria, le chadouf et la vis d’Archimède qui étaient couramment utilisés. En Mésopotamie, barrages et canaux étaient plus sophistiqués et l’usage de réservoirs était répandu. Sur le plateau iranien, beaucoup plus sec, c’étaient les qanats (sorte de tunnel relié à la nappe phréatique sous une colline et descendant en pente très douce pour affleurer sur le coteau, tunnel par ailleurs surmonté de puits à intervalles réguliers pour l’entretien) qui permettaient l’irrigation. Il en était de même dans la vallée de l’Indus tandis qu’en Inde centrale les réservoirs constituaient la norme. Avec l’Islam, ces diverses technologies hydrauliques allaient connaître une diffusion rapide à partir de l’ère abbasside : transfert de la pratique des réservoirs iraniens et indiens jusqu’au Maroc ; circulation des techniques d’irrigation persanes et des cultures connexes vers le Yémen, l’Afrique du Nord, l’Espagne ; utilisation de qanats à Sijilmassa, laquelle permettra la création d’une étape cruciale du commerce de l’or soudanien… Cette circulation allait être encouragée par les pouvoirs politiques en parallèle de la publication de manuels agricoles et de la diffusion de semences. Les progrès agricoles du monde islamique auraient ainsi concerné les rendements, les rotations culturales, le nombre de récoltes annuelles [Watson, 1983] quoique certains textes récents nuancent ces améliorations [Decker, 2009]. Pour Cioc [in Burke and Pomeranz, 2009], les prouesses hydrauliques du monde musulman auraient servi à Venise et aux Pays-Bas, comme pour l’établissement de barrages sur le Pô et le Rhin. Le standard musulman aurait aussi concerné l’Espagne puis, par ricochet, l’Amérique : « Tant les galeries d’irrigation mexicaines que les puquios du Pérou seraient dérivés de la technique des qanats importés par les Espagnols » [Burke, 2009, p. 175].

En matière d’écriture et de diffusion de l’information, Burke commence par montrer que papier et imprimerie ne pouvaient avoir de retentissement spectaculaire en Chine. En raison d’abord de la valorisation culturelle de la calligraphie. Mais surtout, du fait des milliers de caractères (par ailleurs à multiples traits) à créer, la xylographie devenait lourde et peu performante. Quant à la technique des caractères mobiles, elle n’avait guère plus d’intérêt. C’est donc pour lui dans le monde musulman que papier et imprimerie avaient un véritable avenir. Ce fut le cas dès le 11e siècle où la lecture et la possession de livres semblent avoir été des signes certains de distinction. À cette époque, les livres étaient encore reproduits à la main, le plus souvent en présence de l’auteur lors de séance de lectures de vérification… L’apport de l’imprimerie ne fut pas cependant totalement décisif : la nécessité d’écrire, non seulement l’arabe, mais aussi le turc, le persan et l’ourdou, requérait environ six cents caractères individuels ; des problèmes similaires à ceux rencontrés en Chine se posaient donc. Il n’en demeure pas moins que les bibliothèques furent rapidement pléthoriques en ouvrages de toutes sortes : au 10e siècle, la bibliothèque du califat omeyyade espagnol recelait dit-on 400 000 livres, soit 200 fois plus que la bibliothèque du pape d’Avignon, un siècle plus tard. Les universités musulmanes allaient aussi contribuer à cet effort même si elles allaient restreindre drastiquement le nombre de matières enseignées. De leur côté, les universités européennes, plus tardives, allaient progressivement libérer le savoir hors du champ purement religieux et s’intéresser à la philosophie, aux sciences naturelles, etc. Dans ces conditions, avec un alphabet de 26 lettres, donc l’intérêt d’inventer une technique d’imprimerie à caractères mobiles, d’une part, un développement multidimensionnel du savoir, d’autre part, il n’est pas étonnant que ce soit l’Europe qui ait tiré pleinement parti du standard papier/imprimerie mis au point dans le monde islamique.

Pour suggestive qu’elle soit, la démonstration de Burke est sans doute en partie critiquable.

En premier lieu, il ne définit pas précisément ce qu’il nomme un complexe technologique. Comment l’identifier ? Quelles sont les limites d’un complexe technologique donné par rapport aux autres ? En quoi réside sa cohérence ? Autant de questions premières auxquelles réponse n’est pas donnée. L’auteur se contente de dire que cette appellation permet à la fois de rendre compte des aspects « hardware » (les instruments physiques) et des aspects « software » (les connaissances et la culture pratique) de la technologie. Il ne se réfère à aucun théoricien classique de l’analyse des techniques (Mumford, Gille ou Needham). Puis il illustre cette notion par l’analyse des trois « complexes » que nous venons d’évoquer. Au plan méthodologique donc, la réflexion semble devoir être poursuivie.

En second lieu, la notion de « standard » demeure tout aussi incertaine à déterminer. Dans son premier exemple, la gestion de l’eau, le standard semble se résumer à l’agrégation de différentes techniques et à la diffusion de leur utilisation. C’est un des éléments à prendre en compte évidemment mais il n’est nullement démontré que le « complexe » parvienne alors à un certain palier, par exemple en termes de productivité. Dans son second exemple, la narration même de la diffusion du papier et de l’imprimerie montre que l’état du « complexe » sous l’Islam reste très provisoire et inachevé : c’est le perfectionnement européen, avec les caractères mobiles, qui va donner son plein essor au binôme papier/imprimerie.

Malgré ces réserves, qui sont moins une critique qu’un encouragement à la recherche de concepts plus précis, le travail de Burke a beaucoup de mérites. Celui de montrer ce que l’Europe, en matière de technologies, doit à l’Islam des 8e-12e siècles et à travers lui à l’ensemble de l’Asie, n’étant certainement pas le moindre…

 

BURKE E., 2009, « Islam at the Center: Technological Complexes and the Roots of Modernity”, Journal of World History, vol. 20, n° 2.

BURKE E., POMERANZ K., 2009, The Environment and World History, University of California Press.

CIOC M., 2009, “The Rhine as a World River”, in Burke & Pomeranz, op. cit.

DECKER M., 2009, “Plants and Progress: Rethinking the Islamic Agricultural Revolution”, Journal of World History, vol. 20, n° 2.

WATSON A., 1983, Agricultural Innovation in the Early Islamic World, Cambridge University Press.

L’arak : distillations eufrasiennes

Mercredi 1 août 2012

Les Grandes Découvertes ont été l’occasion pour les Européens de nombreuses méditations anthropologiques et le premier texte qui suit constitue un exemple d’une réflexion globale, certes particulière, sur le rapport des hommes aux boissons alcoolisées. L’auteur, Pedro Teixeira, est mal connu et l’ouvrage dont le texte est extrait, Relaciones de Pedro Teixeira, d’el origen descendencia y succession de los Reyes de Persia y de Harmuz, y de un viage hecho por el mismo autore dende la India oriental e hasta Italia por tierra, paru à Anvers en 1610, n’a pas été traduit en français depuis le 17e siècle.

Pedro Teixeira, dont on ignore et la date de naissance et celle de sa mort, partit de Lisbonne probablement sur la flotte des Indes de 1586. Parvenu à Goa, il s’embarqua vers Ormuz, où il séjourna quelques années et apprit le persan. En 1600, il s’en retourna au Portugal, mais via le Mexique, bouclant ainsi un tour du monde. Arrivé à Lisbonne en octobre 1601, il en repartit un an et demi plus tard, en mars 1602, de nouveau vers Goa. Il revint en Europe en 1604, mais cette fois-ci par le golfe Persique et la vallée de l’Euphrate, et s’installa à Anvers. Dans ce passage, Pedro Teixeira dresse un bref panorama des vins et boissons spiritueuses consommés à travers le monde, et conclut sur l’idée qu’il n’y a pas d’humanité sans ivresse.

« L’usage du vin est très ancien dans le monde ; et il n’est donc pas étonnant qu’il y en ait aujourd’hui tant mis en usage, parce que je crois qu’il n’y a pas de nation qui ne s’en réjouit pas, et celles qui manquent du vrai vin de raisins, soit par absence d’industrie, soit par indisposition de la terre et du climat, ont mis en place une sorte de breuvage pour célébrer leurs fêtes. En Perse, il y a beaucoup d’un excellent vin de raisins, appelé dans la langue des naturels xaràb. Les Perses en usent de façon immodérée, et en font passer des quantités dans des caissettes de bouteilles d’eau de rose, vers Lahore, en terre du Grand Mogol. À Ormuz et dans le Moghistan, et tout le long de la côte de l’Arabie dans le golfe Persique il y a deux boissons. L’une est distillée à partir de dattes et de feuilles de réglisse, appelée arequy, de arac, mot persan qui signifie “sueur”. Le nom a été donné en raison de son excellence. C’est de loin la boisson la plus forte et la plus terrible qui ait été inventée, et parce qu’elle est telle, il y a de notables buveurs. L’autre est faite par infusion de raisins séchés dans de l’eau froide en une certaine quantité et mesure, elle fermente d’elle-même, et lorsqu’elle s’apaise, on la sert. On estime qu’elle est bonne pour la santé. J’en ai vu utilisée en Syrie. En Inde, le vin est distillé à partir de la substance de l’arbre qui produit les cocos, appelé palmier par la ressemblance qu’il a avec le vrai*, et il y en a de deux sortes. La sura est celle qui se collecte crue, s’écoulant d’elle-même dans des vases destinés à la recueillir. Celle qui s’obtient de cette sura par distillation sur le feu, est appelée araca, et elle est aussi bien forte. Souvent on y ajoute des raisins séchés, ce qui lui enlève beaucoup de son âpreté, et la rend plus suave. Elle est meilleure avec les années, ce qui n’est pas le cas de celle faite d’eau et de raisins séchés. Une autre est produite par distillation à partir d’une autre espèce de palmier, appelée nipa, qui pousse dans des lieux marécageux ; elle est plus douce, suave et claire que l’eau pure, et ils disent qu’elle est très saine ; on en fait en grande abondance dont on charge des navires à Pegu, Tenasserim, Malacca, aux Philippines ou à Manille, mais celle de Tenasserim les dépasse toutes de beaucoup en bonté. À Orracam et à Pegu, on fait une certaine boisson à partir de riz fermenté, appelée pamplis, qu’on utilise aussi à Manille, en Chine. Là il y a beaucoup de vins différents, même s’il n’y en a pas de raisins. On a en premier lieu celui de letchis, fruit qui ressemble beaucoup, mais en plus grand, à l’arbouse, et en raison de son excellence ils l’appellent vin de mandarin, du nom commun dont on appelle ceux qui gouvernent la Chine. Dans la Cafrerie, ou terre des nègres qui est vers le Mozambique, on fait du vin de millet, qu’ils appellent huembe, ou pembe. Au Bengale, qui sont des terres baignées par le Gange, on fait un autre vin de riz, appelé modo. Au Mexique, on fait du vin de maguey*, plante qui ressemble beaucoup par sa forme à la plante dont on fait l’aloès, mais plus grande et plus grosse ; et les Indiens en font du yuca. Ainsi, les boissons et les vins variés dont les différentes nations usent, sont quasiment sans nombre. »[1]

Parmi les boissons citées, j’en retiendrai une : l’arak, pour la place qu’elle tient dans l’histoire des distillations eufrasiennes. L’étymologie donnée par Pedro Teixeira est juste ‒ à un détail près : le mot, s’il se trouve en persan, est d’origine arabe. Néanmoins, ‘araq signifie bien « sueur », et désigne ainsi de façon très imagée le produit de la distillation. Or, fait assez surprenant, alors que les Européens apprennent l’art de la distillation des Arabes vers le milieu du 12e siècle (latin alambicus, de l’arabe al-anbîq), et commencent à fabriquer de l’aqua ardens, ou aqua vitae*, le mot ‘araq leur semble inconnu et ils le découvrent non pas sur les rives arabes de la Méditerranée, mais en Extrême-Orient ! La plus ancienne occurrence du mot paraît en effet être celle qui se trouve dans le récit d’Antonio Pigafetta, rare rescapé du tour du monde entrepris par Magellan et achevé par El Cano.

Parvenu en mars 1521, dans l’île de Zzamal, sans doute Samar, au centre de l’archipel des Philippines, il raconte que les gens présentèrent au capitaine :

« un vaisseau de vin de palme qu’ils appellent dans leur langage uraca, des figues d’Indes plus longues d’un pied et d’autres plus petites et de meilleure saveur, et deux cocos. »[2]

Quelques mois après, en juillet 1521, sur l’île de Palawan, il note que les habitants :

« ont un vin de riz lambiqué, plus fort et meilleur que celui de palme. […] Ledit vin de riz est clair comme de l’eau, mais tant fort que plusieurs des nôtres s’enivrèrent, et ils l’appellent arach. »[3]

Antonio Pigafetta ne fait pas le lien entre les deux termes. Il s’agit pourtant bien de deux dérivés du même mot arabe, ‘araq, servant à désigner deux alcools très différents : l’un de palme, l’autre de riz, mais tous deux obtenus par distillation. L’adjectif « limbicco » ne laisse aucun doute sur le procédé duquel découle la liqueur. La diffusion du mot arabe révèle d’une part l’origine mésopotamienne de la technique de la distillation, d’autre part l’extension du monde arabo-musulman et sa prééminence au cœur de l’Eufrasie jusqu’à la fin du 17e siècle.

L'Islam en 1700

Figure 1. Le monde musulman en 1700

La technique de la distillation de l’arak se trouve ainsi décrite en détail dans la « Constitution d’Akbar », Ain-i Akbari, un ouvrage rédigé aux alentours de 1590 par Abu al-Fazl ibn Mubarak, vizir de l’empereur moghol Akbar.

« Le sucre de canne est également utilisé pour la préparation de boissons enivrantes, mais pour cela le sucre brun est meilleur. Il y a différentes manières de les préparer. Une des façons est la suivante. Ils pilent de l’écorce de babul [acacia], la mélangent au taux de dix sers pour un man de sucre de canne, et mettent trois fois plus d’eau par-dessus. Puis ils prennent de grandes jarres qu’ils remplissent de ce mélange, et les mettent dans le sol, entourées de fumier de cheval séché. Il faut sept à dix jours pour que se produise la fermentation. C’est un signe de perfection lorsqu’il a un goût sucré, mais astringent. Si le mélange doit être fort, ils rajoutent un peu de sucre brun, et parfois des épices et des arômes, comme de l’ambre gris, du camphre, etc. Ils laissent aussi de la viande se dissoudre dedans. Cette boisson, une fois filtré, peut être consommée, mais elle est surtout employée pour la préparation de l’arak.

Il y a plusieurs méthodes pour la distiller. Première méthode, ils mettent la boisson ci-dessus mentionnée dans des vases en cuivre à l’intérieur desquels une coupe est mise de manière à ce qu’elle ne bouge pas et à ce que le liquide n’entre pas à l’intérieur. Les vases sont ensuite fermés avec des couvercles inversés fixés avec de l’argile. Après avoir versé de l’eau froide sur les couvercles, ils allument le feu, changeant l’eau aussi souvent qu’elle devient chaude. Dès que la vapeur, à l’intérieur, touche le couvercle froid, elle se condense et retombe sous forme d’arak dans la coupe. Deuxième méthode, ils ferment le même vase avec un pot de terre fixé de la même manière avec de l’argile, et installent deux tuyaux dont les autres extrémités aboutissent chacune à une jarre plongée dans de l’eau froide. La vapeur pénètre dans les jarres par les tuyaux et se condense. Troisième méthode, ils remplissent un vase avec la boisson ci-dessus mentionnée, et fixent une grosse cuillère avec un manche creux. L’extrémité est recouverte par un couvercle qui est maintenu plein d’eau froide. L’arak, lorsqu’il se condense, coule dans la jarre à travers la cuillère. Certains distillent l’arak deux fois, et l’appellent alors duátashah, ou “deux fois brûlés”. C’est très fort. »[4]

Cette consommation d’alcool, quoique généralement prohibée par l’islam, est également renseignée par François Bernier (1620-1688), qui séjourna dans l’Inde moghole dans les années 1660.

« … Joint que l’âme du festin, qui est le bon vin, ne s’y trouve point. Non pas qu’il ne croisse pas des raisins dans le pays dont on pourrait fait ; j’en ai bu à Ahmedabad et à Golconda chez les Hollandais et chez les Anglais qui n’était pas mauvais ; mais c’est qu’il y a défense d’en faire, parce que non seulement dans la loi des mahométans, mais encore dans celle des gentils, il n’est pas permis d’en boire, de sorte que s’il s’en trouve, c’est fort rarement, et de celui de Perse qui vient de Chiraz par terre au Bandar Abbas, de là par mer à Surat, et de Surat ici par terre en quarante-six jours ; ou bien de celui des Canaries que les Hollandais apportent aussi par mer à Sourate, et l’un et l’autre est si cher, que le coût, comme on dit, en faire perdre le goût, car la bouteille qui tiendra environ trois de nos pintes de Paris, revient souvent à six ou sept écus et davantage. Ce qui se trouve ici c’est de l’arak, ou eau de vie de sucre qui n’est pas raffiné, encore y est-il très expressément défendu d’en vendre, et il n’y a personne que les chrétiens qui en osent boire, si ce n’est en cachette. C’est une boisson qui est brûlante et acre comme cette eau de vie qu’on fait de blé en Pologne ; elle attaque même tellement les nerfs, qu’elle rend souvent les mains tremblotantes de ceux qui en boivent un peu trop et les jette dans des maladies incurables. »[5]

L’arak, produit à partir de la mélasse, désigne en fait tout simplement une sorte de rhum. Ce dernier mot, abréviation de rumbullion, d’origine incertaine, fut inventé dans les Antilles peu avant 1650 et finit par supplanter celui d’arak, qui ne fut jamais utilisé aux Amériques. Le terme s’est toutefois conservé en créole réunionnais : l’arak, parfois écrit aussi la raque ou la rak, continue parfois d’être employé pour désigner le rhum. Ainsi dans cette chanson de Danyel Waro, en hommage à un autre chanteur réunionnais, Alain Peters.

Le punch même, qu’on associe aujourd’hui au rhum et qui semble être un mot indien, est, à l’origine, une manière de consommer l’arak adoptée par les Anglais dans l’océan Indien au 17e siècle, comme l’explique Simon de La Loubère (1642-1729), diplomate de Louis XIV au Siam.

« Mais comme dans les pays chauds la dissipation continuelle des esprits fait que l’on désire ce qui en donne, on y aime passionnément les eaux de vie, et les plus fortes plus que les autres. Les Siamois en font de riz, et ils la frelatent souvent avec de la chaux. Du riz ils font d’abord de la bière, dont ils ne boivent point ; mais ils la convertissent en eau de vie qu’ils appellent laou, et les Portugais arak, terme arabe, qui veut dire proprement sueur, et métaphoriquement essence, et par excellence eau de vie. De la bière de riz, ils font aussi du vinaigre.

Les Anglais habitués au Siam usent d’une boisson qu’ils appellent punch, et que les Indiens trouvent fort délicieuse. On met une chopine d’eau-de-vie ou d’arak sur une pinte de limonade avec de la muscade, et un peu de biscuit de mer grillé et pilé, et l’on bat le tout ensemble jusqu’à ce que les liqueurs soient bien mêlées. Les Français ont appelé cette boisson boule-ponche et bonne-ponche, de ces deux mots anglais boul punch, qui veulent dire une tasse de ponche. »[6]

L’arak s’installe progressivement dans la consommation européenne, mais le terme reste très générique comme le révèle cette synthèse rédigée au milieu du 18e siècle, extraite d’une réédition du dictionnaire de Jacques Savary de Brûlons (1622-1690), dont l’ouvrage parut initialement en 1675 sous le titre du Parfait négociant (les additions successives sont indiquées par des +).

« Arac, arak, ou rak. Espèce d’eau-de-vie que font les Tartares Tungutes*, sujets de l’Empire de Moscovie.

Cette eau-de-vie se fait avec du lait de cavale que l’on laisse aigrir, et qu’ensuite on distille à deux ou trois reprises entre deux pots de terre bien bouchés, d’où la liqueur sort par un petit tuyau de bois. Cette eau-de-vie est très forte, et enivre plus que celle du vin. Voilà tout ce qu’en dit l’Encyclopédie, d’après Savary.

+ Ce mot est arabe et signifie proprement eau-de-vie, ou toute liqueur distillée qui a la force de l’eau-de-vie ou de l’esprit du vin. L’usage de ce mot est fort étendu chez les Orientaux et les Africains, et dans tous les endroits où les Arabes ont pénétré et ont fait négoce. Les eaux-de-vie de France sont appelées en Barbarie araki, qui est le même mot, comme on l’apprend dans les voyages de M. Saw. Ainsi ce mot ne s’applique pas à une seule eau-de-vie, comme les voyageurs l’ont cru.

+ L’arac que les Anglais font venir de Batavia, ou de Malacca, pour faire leur punch, est une eau-de-vie que les Chinois fabriquent par la distillation, dans les Indes. Ils en font de trois sortes, tirées du cocotier, du riz et du sucre. La première est la meilleure et la plus usitée. Ils font cette eau-de-vie avec la liqueur qui sort de la grappe à fleur de l’arbre de coco. Ils lient pour cela la grappe enveloppée encore de sa graine ou membrane, avec une ficelle, puis ils coupent le travers de ce faisceau, assez près du lien, et ils y adaptent une cruche pour récipient, qui reçoit une liqueur vineuse, agréable et sucrée, laquelle est appelée toüac ou soûri ; d’autres mettent un tuyau de bambou, au lieu d’une cruche ; ensuite ils la laissent fermenter, puis ils la distillent pour faire l’arac. Ils en font un débit extraordinaire dans toutes les Indes. Les Hollandais en font aussi venir. Il est un peu plus doux, et enivre moins que l’eau-de-vie ordinaire ; c’est pourquoi les Anglais l’ont trouvé plus propre pour faire le punch. »[7]

On retrouve là les différents éléments précédemment évoqués, mais étonnamment la première définition donnée à l’arak est celle de l’eau-de-vie obtenue par distillation de lait fermenté. Ceci est l’écho de voyages récents réalisés en Asie centrale dans le cadre de l’expansion de l’Empire russe (le Pacifique est atteint en 1640). Ainsi, Pierre le Grand, afin de développer le commence avec la Chine, envoya en 1692 le marchand danois Eberhard Isbrands Ides (1657-1708). Il décrit ainsi les mœurs de tribus mongoles Toungouzes, rencontrées en mai 1693 près de l’Amour, et notamment leurs boissons.

« Ils font aussi une espèce d’eau-de-vie, qu’ils nomment kunnen ou arak, extraite du même lait de cavale, qu’ils font chauffer, et puis le mettent dans un petit tonneau, avec un peu de lait aigre, qu’ils remuent une fois par heure ; après qu’il a passé la nuit de cette manière, on le met dans un pot de terre, bien couvert et bien bouché, avec de la pâte, et puis on le fait distiller sur le feu, comme parmi nous, en se servant d’un roseau. Cela se fait à deux reprises, avant que cette liqueur soit bonne à boire, et ensuite elle est aussi forte et aussi claire que l’eau-de-vie faite de grain, et elle soûle aussi facilement. »[8]

Ceci avait déjà attiré l’attention d’Alexandre de Humboldt, premier grand géographe de la globalité, qui consacre une annexe à son Examen critique de la géographie du nouveau continent, paru en 1836-1837, et qui s’interroge sur l’origine de la distillation à propos du texte de Guillaume de Rubrouck (1215-1295), où il est question d’une boisson préparée avec du riz, mais qui ne semble toutefois pas être distillée. Pourtant, le terme arak ou araki en mongol est révélateur de la diffusion du terme ‘araq et de la diffusion de l’usage d’eau-de-vie chez les Mongols, par voie de terre cette fois-ci, sans doute aux 13e-14e siècles, grâce à la mise en place de cette connexion mongole marquée d’un côté par la prise de Pékin en 1215, de l’autre par celle de Bagdad en 1258. On retrouve ainsi l’influence du terme ‘araq en mandchou : arki ; et en chinois : a-la-ki. Ce dernier apparaît aux alentours de 1330 dans le Yinshan Zhengyao (« Justes principes du boire et du manger ») de Hu Sihui. Mais le texte de référence, quoique ambigu, est le « Grand traité de la matière médicale »¸ le Bencao gangmu, de Li Shizhen (1518-1593), dans lequel l’auteur affirme que la fabrication de vin distillé est un art récent, développé sous la dynastie Yuan (1279-1368).

On terminera en soulignant que l’arak désigne aujourd’hui au Moyen-Orient une eau-de-vie anisée, dont les équivalents sont le raki turc et l’ouzo grec. Sa particularité est de blanchir lorsqu’on la mélange avec de l’eau, comme le raconte le voyageur anglais Robert Walsh dans le récit de son voyage de Constantinople en Angleterre en 1827.

« À côté de l’éternel pilau, j’avais les kalkans* bouillis, et, avec l’aide du raki, je combattis les effets de l’humidité et du froid. Je ne sais pas si le terme raki a quelque rapport avec l’arak indien : c’est une eau-de-vie produite par la distillation des peaux de raisin après que le jus en a été extrait pour le vin ; elle est aromatisée avec de l’angélique et une certaine quantité de gomme y a été dissoute. Quoique très claire et transparente lorsqu’elle n’est pas mélangée, dès que de l’eau est ajouté, elle devient azure, puis opaque et laiteuse. La gomme, qui a été mise en solution dans l’alcool, n’est pas soluble dans l’eau. C’est une eau-de-vie très parfumée et agréable, bien qu’elle soit bon marché. »[9]

Le blanchiment (ou plus exactement le louchissement) n’est en réalité pas lié à la présence de gomme, mais à l’anis, dont l’huile (anéthol) est soluble dans l’alcool, mais pas dans l’eau. Même si le lien n’est pas clairement établi, l’arak levantin est l’ancêtre du pastis provençal, qui ne s’est réellement développé qu’à la suite de l’interdiction de l’absinthe en 1915. L’arak a donc bien été au centre des distillations eufrasiennes.

À la vôtre !

Bibliographie

Abul Fazl ‘Allami, 1873, Ain-i Akbari, traduit du persan par H. Blochmann, Calcutta, Asiatic Society of Bengal, Vol. I.

Bernier F., 1671, Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, chez Claude Barbin.

Humboldt A. de, 1836-1837, Examen critique de la géographie du nouveau continent et des progrès de l’astronomie nautique aux quinzième et seizième siècles, Paris, Librairie de Gide, deux volumes.

Isbrands, Relation du voyage de M. Isbrants Ides, ambassadeur de Moscovie, in : 1725, Voyages de Corneille Le Bruyn par la Moscovie, en Perse et aux Indes orientales, Tome III, Paris, chez Jean-Baptiste-Claude Bauche fils.

La Loubère S. de, 1691, Du royaume de Siam, Amsterdam, chez Abraham Wolfgang, deux volumes.

Needham J., 1980, Science and Civilization in China, Vol. 5, Part 4, Cambridge, Cambridge University Press.

Pigafetta A., 2010 (1ère éd. 2007), Le voyage de Magellan (1519-1522). La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, éd. établie par X. de Castro et al., Paris, Chandeigne.

Savary de Brûlons J., 1750, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez la veuve Estienne, Sixième édition, revue, corrigée et augmentée.

Teixeira P., 1610, Relaciones, Anvers, Hieronymus Verdussen.

Teixeira P., 1902, The Travels of Pedro Teixeira; with his “Kings of Hormuz”, and extracts from his “Kings of Persia”, traduit et annoté par William F. Sinclair, avec des annotations complémentaires et une introduction de Donald Ferguson, Londres, Hakluyt Society.

Walsh R., 1828, Narrative Journey from Constantinople to England, Londres, Frederick Westley & A.H. Davis.


Notes

[1] Pedro Teixeira, 1610, Relaciones, Anvers, Hieronymus Verdussen, pp. 15-17, traduction de l’A.

[2] Le Voyage de Magellan (1519-1522). La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, éd. établie par X. de Castro et al., Paris, Chandeigne, 2010 (1ère éd. 2007), p. 123.

[3] Ibidem, p. 182.

[4] Abul Fazl ‘Allami, 1873, Ain-i Akbari, traduit du persan par H. Blochmann, Calcutta, Asiatic Society of Bengal, Vol. I., pp. 68-69.

[5] 1671, Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, chez Claude Barbin, pp. 48-50.

[6] Simon de La Loubère, 1691, Du royaume de Siam, Amsterdam, chez Abraham Wolfgang, deux volumes, Tome I, pp. 66-67.

[7] Jacques Savary de Brûlons, 1750, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez la veuve Estienne, Sixième édition, revue, corrigée et augmentée, Vol. 1, p. 172.

[8] Isbrands, Relation du voyage de M. Isbrants Ides, ambassadeur de Moscovie, in : 1725, Voyages de Corneille Le Bruyn par la Moscovie, en Perse et aux Indes orientales, Tome III, Paris, chez Jean-Baptiste-Claude Bauche fils, p. 392.

[9] Robert Walsh, 1828, Narrative Journey from Constantinople to England, Londres, Frederick Westley & A.H. Davis, p. 91.

Fibonacci, une histoire d’innovation financière collective

Jeudi 26 avril 2012

L’histoire globale a amplement montré que les techniques, qu’elles soient productives, destructives, commerciales ou financières, ont souvent vu le jour en Asie orientale, avant d’être diffusées vers l’Ouest. Mais elle a aussi abondamment documenté  la permanence d’une véritable « innovation technique collective » à l’échelle de l’ensemble du continent eurasien, chaque société apportant sa propre touche, parfois essentielle, aux objets et dispositifs reçus. Dans un remarquable article publié en 2005, William N. Goetzmann, professeur de finance et de management à l’Université de Yale, nous donne un très bon exemple de cette innovation technique collective entre Chine, Inde, Maghreb et Italie, sur environ quinze siècles. Son travail porte plus précisément sur les méandres de la mise au point du calcul d’actualisation, lequel constitue, on le sait, la base des mathématiques financières.

C’est dans un ouvrage paru en 1202, le Liber Abaci, que Léonard de Pise, plus connu sous le nom de Fibonacci, introduit explicitement le principe d’actualisation en Europe. Que nous dit ce principe ? Chacun sait qu’une somme d’argent de 100, placée aujourd’hui pour un an à 10 %, ramènera 110 à son propriétaire à l’échéance. Si l’échéance est prolongée à deux ans, c’est 110 + 10 % de 110, soit au final 121 qui seront récupérés. Mais on peut raisonner en sens inverse, à rebours du temps : une somme de 110 reçue dans un an possède une valeur aujourd’hui, une valeur « actuelle », de 100, au taux d’intérêt en vigueur de 10 %. Et que vaudrait aujourd’hui une somme de 100 reçue dans un an ? Une règle de trois nous montre facilement que cette valeur actuelle sera de 100 x 100 / 110, soit précisément 90,91. Si l’on généralise, une unité de monnaie reçue dans un an vaudra aujourd’hui 1 / ( 1 + i) si l’on appelle i le taux d’intérêt, soit ici i = 0,10. Et la même unité reçue dans deux ans aura une valeur aujourd’hui de 1 / [(1 + i)x(1 + i)] soit 1 / (1 + i)2. On aura une formule analogue pour trois, quatre ou n années, remplaçant alors l’exposant de (1+i) par ce nombre d’années dans la formule. Le calcul d’actualisation nous permet donc de connaître la valeur présente de n’importe quelle somme reçue à n’importe quelle date ultérieure, voire de faire la somme des valeurs actuelles de plusieurs revenus survenant à des dates différentes dans le futur pour obtenir la richesse présente d’un individu recevant successivement toutes ces sommes.

Pour introduire ce calcul, Fibonacci prend un exemple pédagogique relativement étrange. Il suppose un commerçant pisan qui voyage jusqu’à Lucques pour affaires, qui y double son capital et y dépense 12 deniers. Il se rend ensuite à Florence où il fait de même. Enfin il retourne à Pise, double encore ce qui lui reste et dépense pareillement 12 deniers. Mais passée cette dépense il ne lui reste désormais plus rien. La question est : combien possédait-il au départ ?

Cet exemple du voyage peut se résoudre d’une façon assez laborieuse. S’il avait au départ une somme S, celle qui est précisément cherchée, il lui reste après l’étape de Lucques 2 x S – 12. C’est cette somme qui sera doublée lors de l’étape florentine et sur laquelle il dépensera 12 deniers : le lecteur pourra vérifier qu’il lui reste alors 4 x S – 36. Enfin, après l’étape de Pise, il lui reste 8 x S – 84 mais cette somme s’avère en fait égale à zéro puisqu’il ne lui reste plus rien. Dès lors S vaut 84 / 8, soit 10,5 deniers. Fibonacci est, pour sa part, beaucoup plus élégant… Le problème est équivalent au placement de la somme S sur trois ans, au taux d’intérêt de 100 % (puisqu’il y a doublement du capital à chaque étape, soit i = 1). Mais comme le détenteur de ce capital retire 12 deniers chaque année, sur trois ans, ce qui épuise son avoir, la valeur S n’est rien d’autre que la somme des valeurs actuelles de 12 deniers perçus après un an, deux ans, trois ans… Soit donc 12 / 2 + 12 / 4 + 12 / 8 = 10,5 également… À partir de là, Fibonacci multiplie dans son livre les problèmes semblables, montrant sur des énigmes beaucoup moins intuitives que le calcul d’actualisation permet à chaque fois une résolution rapide.

L’apport de Fibonacci est ici décisif et original, et la mathématique financière va alors connaître de considérables développements en Europe, facilitant les opérations de prêt à intérêt, les calculs relatifs à la distribution des profits, lors d’une aventure maritime commerciale, à des contributeurs n’apportant pas leur apport à la même date, etc. Mais au-delà du génie propre au mathématicien pisan, force est de reconnaître qu’une histoire analogue figure déjà dans un texte chinois, Les Neuf Chapitres sur l’art des mathématiques, datant au moins de l’an 263 ap. J.-C. Ici c’est un homme d’affaires chinois investissant à 30 % l’an dans le pays de Shu et retirant des sommes successives jusqu’à épuisement de son avoir. Mais l’exemple d’un marchand de grain, taxé dans son voyage à plusieurs reprises, relève de la même logique. Et si la résolution n’est pas aussi conceptuelle et élégante que chez Fibonacci, il n’en reste pas moins que la parabole du voyage se transmettra ensuite dans d’autres traités de mathématiques. On la trouve ainsi dans un texte arménien du 7e siècle, dans un papyrus, en Égypte, au 9e siècle, enfin dans une somme indienne, le Lilivati de Bhāskarācārya, édité vers 1150. Par ailleurs les ouvrages ayant discuté de questions de taux d’intérêt, avant le 13e siècle, sont légion. En Inde toujours, c’est l’Āryabhatīya qui, au 6e siècle, inaugure une longue série, avec les travaux de Mahavira au 9e, le Trisastika au 10e, enfin le Lilivati déjà cité. Dans le monde arabe, c’est le travail de Muhammad ibn Mūsì al Khwārizmī qui, au 9e siècle, pose des problèmes voisins de répartition mais dont les solutions algébriques (les fameux « algorithmes », du nom de leur inventeur) seront reprises par Léonard de Pise.

Le point intéressant, c’est évidemment que Fibonacci n’est jamais allé en Chine, ni même en Inde. Il a par contre longtemps fréquenté les commerçants et financiers arabes dans la colonie pisane de Bougie, en Algérie, où son père était officier des douanes. Familier à ce titre du commerce de la colonie, lui-même sans doute commerçant local jusque vers ses 30 ans, Fibonacci avoue dans son livre avoir appris les mathématiques en Méditerranée, essentiellement en Égypte, Syrie, Grèce et Sicile, de tous ceux qui s’y entendaient. Il sera de fait un important passeur pour ce qui est de l’usage des chiffres arabes (en fait d’origine indienne) en Europe, dans la mesure où son livre sera un des tout premiers traités, en Occident, à en montrer le prodigieux intérêt pour les calculs financiers et commerciaux (le lecteur qui voudrait s’en convaincre peut éventuellement tenter de faire les calculs d’actualisation présentés plus haut en utilisant les chiffres romains…). Ce monde du Sud de la Méditerranée connaissait les travaux d’al Khwārizmī, sans doute aussi ceux des auteurs arméniens et indiens, probablement inspirés des Neuf Chapitres chinois. Mais si Fibonacci a su trouver de nouvelles applications de l’algèbre en matière financière, c’est vraisemblablement aussi grâce à sa connaissance très étroite des affaires et à la nécessité de résoudre élégamment des problèmes pratiques peu intuitifs.

Les contributions théoriques de notre homme ne s’arrêtent pas là. Il popularisera l’usage de la règle de trois, mais également la règle de cinq, par exemple pour calculer le prix relatif d’un bien dans un autre. Il développera, peut-être sur la base de ses travaux financiers sur la valeur actuelle, une analyse élaborée des progressions géométriques. D’un point de vue pratique, il réalisera des calculs de cours croisés entre les monnaies et établira des critères précis de redistribution des profits aux « actionnaires » des commenda, ces sociétés ad hoc formées, dans les cités-États italiennes, lors d’une expédition commerciale. Après avoir écrit son maître ouvrage, il résidera à Pise où il est probable qu’il ait conseillé la municipalité sur les finances publiques. Les années qui suivront 1202 verront du reste un essor évident des marchés de dette publique en Italie : il n’est pas impossible que notre homme, par sa découverte du calcul d’actualisation, ait contribué à cet essor en fournissant des repères aux spéculateurs et financiers impliqués dans ce nouveau jeu apparu vers 1171. Mais pour l’histoire globale, Fibonacci restera sans doute comme un remarquable exemple d’approfondissement européen d’intuitions et de résolutions de problèmes testées, ailleurs et bien avant, dans les cœurs historiques du système-monde afro-eurasien.

GOETZMANN W. N. [2005], « Fibonacci and the Financial Revolution », in Goetzmann and Rouwenhorst, The Origins of Value: The financial innovations that created modern capital markets, Oxford, Oxford University Press.

L’héritage néolithique. Entretien avec Jean Guilaine

Mardi 19 juillet 2011

Jean Guilaine, professeur honoraire d’archéologie au Collège de France, est l’auteur notamment de Les Racines de la Méditerranée et de l’Europe, Fayard, 2008 ; Pourquoi j’ai construit une maison carrée, Actes Sud, 2006 ; La Mer partagée. La Méditerranée avant l’écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ, Hachette, 2005 ; De la vague à la tombe. La conquête néolithique de la Méditerranée, 8000-2000 avant J.-C., Seuil, 2003. Rencontre avec un grand nom de la préhistoire, à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage : Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique, Gallimard, 2011.

Votre dernier livre : Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique, expose magistralement l’état des recherches sur le Néolithique. Pourtant vous ne faites, sauf lecture inattentive de ma part, qu’une mention anecdotique de chacun de ces noms. Pourquoi ce titre ?

Jean Guilaine : Mon intention première était d’intituler ce livre « Caïn, Abel, Ötzi et les autres », c’est-à-dire de désigner l’ensemble de l’humanité néolithique et pas seulement trois figures emblématiques (dont deux imaginaires). Poussé par mon éditeur, je m’en suis finalement tenu aux trois personnages-symboles pouvant représenter un condensé de la période : d’un côté le premier cultivateur et le premier pasteur de la planète (tels que les nomme le mythe biblique), de l’autre Ötzi, déjà usager de la métallurgie et contemporain d’une époque où tensions et inégalités signent plutôt le stade terminal du processus.

Nous connaissons grâce à l’anthropologie des milliers de sujets néolithiques mais ils sont terriblement anonymes, d’où le recours à l’artifice du titre. Sur la rivalité des deux frères, l’Ancien Testament est peu loquace. Caïn, agriculteur sédentaire, présente sans succès au Seigneur les fruits de la terre. Abel, le pasteur, lui offre les bêtes de son troupeau. Ses présents sont appréciés peut-être parce qu’Abel est un sacrificateur, qu’il va jusqu’à faire couler le sang de ses brebis. Jaloux, Caïn tue son frère et est condamné à l’errance. Il ne m’appartenait pas de faire l’exégèse de cet événement sinon dire que très tôt, au Proche-Orient, les premières communautés sédentaires ont donné naissance, sur les terres peu aptes à l’agriculture, à un nomadisme pastoral pour tirer également parti d’un environnement réfractaire. Le mythe peut refléter la compétition pour certains espaces frontaliers entre les tenants des deux économies.

Si Caïn et Abel sont deux figures mythiques, Ötzi est un personnage historique, ou plutôt archéologique. Que savons-nous de lui aujourd’hui ?

J.G. : On fête cette année les vingt ans de la découverte d’Ötzi dont la momie congelée a été retrouvée à plus de 3 000 m d’altitude sur la frontière austro-italienne. Ce sujet, qui a vécu à la fin du 4e millénaire avant notre ère, est devenu depuis un authentique « personnage » archéologique dont on peut voir la dépouille au musée de Bolzano. On l’a beaucoup étudié au plan anthropologique (taille, morphologie, état sanitaire, tatouages, ADN, etc.). On a analysé par le détail ses vêtements et son équipement (armes, outils, contenants). Mais au-delà de ces recherches anatomiques et archéologiques, la curiosité des chercheurs et du public s’est beaucoup focalisée sur les circonstances de sa mort, fait social.

On l’a cru d’abord mort de froid mais l’on s’est ensuite rendu compte qu’il avait reçu dans l’épaule un projectile mortel. Il semble aussi qu’il se soit battu avec plusieurs personnes. Autant de données signant une atmosphère de violence. La dernière hypothèse proposée fait état d’une sépulture en deux temps : Ötzi aurait pu être tué à basse altitude et sa dépouille placée dans une sépulture provisoire. Plus tard, son corps aurait été transporté sur un sommet alpin (peut-être sur un territoire revendiqué par les siens) et mis en terre avec tout son équipement, celui-ci étant pour partie un simulacre (son arc et la plupart de ses flèches n’étaient pas fonctionnels). Sépulture rituelle d’un défunt, devenu un ancêtre, inhumé avec une évidente mise en scène, nanti des attributs dus à son rang ?

À vos yeux, que reste-t-il du Néolithique aujourd’hui ?

J.G. : Il y a deux aspects dans le legs du Néolithique : matériel et idéel. Au plan matériel, notre alimentation végétale est aujourd’hui fondée sur les trois principales céréales (blé, riz, maïs) issues de la néolithisation, tandis que notre nourriture carnée provient pour beaucoup d’animaux domestiques. Cette « révolution » fut aussi le moment où apparut toute une série d’innovations techniques : systèmes hydrauliques (puits, barrages, irrigation), exploitations minières (silex puis minerais), outils de déforestation, instruments agricoles (araire, fléau, planche à dépiquer), attelage, véhicules à roues (chars, chariots), sceaux et premiers indices de comptabilité, etc.

D’autres traits culturels ont carrément conditionné la trajectoire humaine jusqu’à aujourd’hui : la maison pérenne (lieu impliquant une histoire familiale et une généalogie), le village à vocation agricole (la ville introduira ensuite un nouveau seuil dans le regroupement des populations), le territoire exploité pour la production de nourriture et symbole de l’appropriation d’un espace.

SH : À vous lire, la néolithisation est corrélée à nombre de processus dont nous sommes les héritiers. Nous assisterions alors il y a dix millénaires à l’émergence de nouveaux rapports symboliques, qu’ils aient trait à la perception de l’espace et du temps, aux rapports avec les morts et les divinités… Pouvez-vous nous en dire plus sur les conséquences induites par ces changements ?

J.G. : Mais c’est peut-être, par-delà ce cadre matériel, toute une série de comportements sociaux et symboliques que le Néolithique a favorisés. Au niveau de la maison d’abord se détermine la place physique et mentale de chaque occupant. Les aménagements domestiques renvoient à des gestes, à des idées, à des codes qui s’incrustent dans l’inconscient.

Le village est aussi un espace dans lequel se construisent le respect de certaines règles de sociabilité, le sentiment identitaire, la notion de racines et d’appartenance à une même entité. Cet esprit communautaire n’empêche pas l’expression de comportements plus individuels : le besoin de se distinguer par des marqueurs personnels (armes, parures) ; celui de briller, de se mesurer à autrui, d’acquérir du prestige. Le village néolithique est très vite devenu un laboratoire de fabrication du pouvoir et le siège d’inégalités. En Europe du Sud-Est, vers – 4 500/- 4 000), deux millénaires seulement après l’arrivée des premiers cultivateurs, des privilégiés sont enterrés à Varna avec une profusion de richesses. À la même époque d’autres dominants se font inhumer en Armorique sous de vastes tertres avec des pièces exotiques de haute valeur (roches alpines d’apparat, variscite ibérique).

Un nouveau sentiment lie désormais les morts aux vivants. Les défunts sont revendiqués comme les fondateurs du territoire, ils sont la légitimation des origines de la communauté et le ciment de celle-ci dans le temps. Ils acquièrent le statut d’ancêtres et sont vénérés pour cela (le mégalithisme en est l’expression). Les ancêtres des groupes dominants finiront par devenir des divinités veillant sur l’ensemble de la population.

Le Néolithique inaugure donc, à travers des localités désormais stables, des notions qui sont demeurées en nous : sens de l’identité, règles de sociabilité, goût de la distinction, quête du prestige, sens de la compétition et du pouvoir, constitution de clientèles et d’obligés, contestation des élites, etc. Les néolithiques sont « modernes ».

Une autre rupture du Néolithique, dont les effets sont allés s’amplifiant, serait une modification de notre rapport au milieu. Je me rappelle avoir entendu votre collègue Pascal Depaepe dire que si le paléolithique était l’environnement subi, le néolithique était l’environnement agi…

JG : Évidemment c’est peut-être le legs du Néolithique qui, aujourd’hui fait le plus problème. Tout au long des temps paléolithiques, l’homme restait soumis aux rythmes climatiques et se moulait dans les environnements que la nature lui proposait. Avec le Néolithique, le voici désormais acteur de son propre milieu puisqu’il a désormais la possibilité de modeler celui-ci à sa guise et de l’artificialiser.

Pour bâtir leurs villages, cultiver, faire paître leurs troupeaux, les néolithiques ont eu besoin d’espace. Par le feu et la hache à lame de pierre, ils ont troué les forêts. En favorisant l’ouverture du paysage, ils ont généré les premiers phénomènes érosifs : transferts de sédiments, appauvrissement des sols. En Eurasie, la destruction du couvert végétal aurait entraîné, dès – 6 000, une première augmentation du gaz carbonique. Ces agressions sont toutefois demeurées modestes, la nature pouvant un temps contrer les effets négatifs de ces blessures.

Pour autant, un pas décisif était franchi. Poussées démographiques, moyens techniques mais surtout absence de régulation des capacités biologiques, stratégies économiques et soif de profits ont, par la suite, fait de l’homme un manipulateur sans scrupules de son environnement. Le message prometteur du Néolithique – une nourriture assurée pour tous – s’est perdu sur les chemins de l’Histoire.

Propos recueillis par Laurent Testot

Note
Ce texte est la version longue de l’entretien publié dans le n° 227 de Sciences Humaines sous le même titre.

La pensée « sans fil » de Nikola Tesla

Lundi 24 janvier 2011

Connaissez-vous Nikola Tesla ? Sans doute pas. Il y a encore quelque mois, j’ignorais jusqu’au nom de ce savant, de ce génie de l’électricité, né serbe dans la partie croate de l’Empire autrichien des Habsbourg en 1856 et mort citoyen américain dans une chambre de l’hôtel New Yorker en 1943.

1926 : il imagine la Terre connectée

Travaillant alors sur une esquisse de généalogie de la notion de « global », j’avais eu la surprise de découvrir un extrait d’une interview donnée par un certain Nikola Tesla au magazine américain Colliers en janvier 1926, dans laquelle il évoquait les évolutions prévisibles – selon lui – des modes de communication à l’échelle de la planète. On pouvait notamment y lire les phrases suivantes : « Lorsque le sans-fil (wireless) sera utilisé de manière parfaite, l’ensemble de la Terre sera transformé en un gigantesque cerveau, ce que la Terre est déjà dans les faits puisque toutes choses ne sont que les particules d’un même ensemble rythmé et authentique. Nous serons capables de communiquer les uns avec les autres instantanément, quelle que soit la distance. Ce n’est pas tout : grâce à la télévision et au téléphone, nous pourrons nous voir et nous entendre aussi parfaitement que si nous étions face à face, même si nous sommes éloignés par des milliers de kilomètres ; et les machines qui nous permettront d’accomplir ceci seront incroyablement plus simples que le téléphone actuel. Un homme pourra en transporter une dans la poche de son veston (1). »

La première fois que j’ai lu ces lignes, j’ai cru à une supercherie, n’ayant d’une part jamais entendu parler de Nikola Tesla et trouvant par ailleurs assez anachronique la référence au caractère portable du téléphone. Intrigué, j’ai poursuivi mes recherches sur Tesla et découvert non seulement l’authenticité du personnage mais aussi des déclarations que j’avais lues.

Tesla est réel mais aussi secret. Le tesla est une unité internationale permettant de mesurer l’induction magnétique ; la bobine Tesla est une machine fonctionnant au courant alternatif dont la particularité est de pouvoir engendrer de très hautes tensions électriques et de fabriquer des éclairs ; c’est aussi le nom d’une entreprise de conception de voitures électriques fondée en 2003. Au cours de sa carrière, il a déposé plus de 200 brevets concernant le courant alternatif, la transmission d’énergie à distance, la télécommande, la transmission de la voix à distance, les lampes électriques froides ou le radio. Depuis une décision de justice américaine de 1943, il est officiellement considéré comme l’inventeur de la radio sur la base du brevet déposé en ce sens en 1900. Pourtant, dans nombre d’ouvrages, c’est encore Guglielmo Marconi qui est crédité de ce titre.

Une réflexion globale sur les conséquences de ses inventions

C’est le principal paradoxe. Inventeur « génial », Tesla n’est que peu connu du grand public et du monde académique. À de rares exceptions près (2), les ouvrages le concernant directement ne sont pas issus de la recherche universitaire. En revanche, le mystère entourant sa personne en fait un candidat idéal pour la littérature (3), mais aussi pour les légendes urbaines. Sur Internet, on ne compte plus les sites conspirationnistes qui le créditent d’exploits soigneusement occultés par les autorités officielles, ou de contacts avec les extra-terrestres quand il n’est pas considéré comme en étant un lui-même ! L’aura qui l’entoure est toujours magique, comme en témoignent notamment les photographies qui le représentent par exemple dans son laboratoire de Colorado Springs, environné par les éclairs produits par le transformateur qui porte son nom (http://www.teslasociety.com/teslaphoto1.jpg), ou encore tenant dans la main une lampe éclairée fonctionnant sans le moindre fil (http://www.teslasociety.com/pictures/ntesla3.jpg).

Toutefois, ce n’est pas ce mélange de réalité et de légende qui peut justifier d’évoquer l’histoire globale à propos de Nikola Tesla. Ce ne sont pas non plus les résultats obtenus par ce dernier car il existe de réelles incertitudes sur sa capacité à transporter l’énergie sans fil sur de longues distances comme il prétendait pouvoir le faire. Ainsi, on rapporte fréquemment qu’il aurait réussi en 1899 à allumer 200 ampoules sans fil à l’aide d’un générateur situé à une distance de 25 miles, mais il n’existe aucune preuve patente ni de cette expérience ni de sa réussite. En revanche, contrairement à d’autres savants, Tesla présente la particularité de beaucoup parler de ses inventions, et surtout des conséquences prévisibles de ses inventions. C’est à ce niveau-là que se manifeste chez Tesla, dès le début du siècle et tout au long des trois décennies suivantes, une pensée globale de première importance, particulièrement pour l’époque considérée.

L’ère de la pensée cosmique

À partir de 1899, lorsqu’il fait la découverte des ondes stationnaires terrestres dont l’utilisation permettrait selon lui de faire circuler l’énergie électrique dans certaines hautes couches de l’atmosphère – en particulier la ionosphère – sur de très grandes distances en se servant des propriétés conductrices du globe terrestre (4), Tesla en tire toutes les conséquences. Il entrevoit les possibilités, les évolutions, les avantages que procureraient la réalisation de sa découverte. Estimant que « nous entrons dans l’ère de la pensée cosmique (5) », il fait de la communication universelle le meilleur moyen de garantir la paix : « Nos sens ne nous permettent de percevoir qu’une infime portion du monde extérieur. Notre ouïe n’est efficace que sur une courte distance. Notre vue est gênée par le jeu des corps et des ombres. Pour mieux nous connaître, il nous faut passer au-delà des perceptions de nos sens. Nous devons transmettre notre connaissance, voyager, transporter les matériaux et les énergies nécessaires à notre existence. Il s’ensuit que nous devons reconnaître, sans autre argument, que de toutes les conquêtes de l’homme, sans exception, la plus désirable, celle qui s’avèrerait la plus utile pour l’établissement de relations universelles pacifiques, est la totale ANNIHILATION DE LA DISTANCE (6). »

C’est grâce à l’électricité que cela sera rendu possible. Selon lui, l’absence de câbles permettra de rendre la communication peu chère, donc accessible à tous, mais aussi de transmettre à travers l’espace, non seulement des mots, mais aussi des sons ou des images. « Dans quelques années, à l’aide d’un appareil simple et peu coûteux, facilement transportable, il sera possible, sur terre comme en mer, d’écouter un discours, une conférence, une chanson ou bien de jouer d’un instrument, le tout acheminé depuis n’importe quelle partie du monde. Cette invention satisfait à la demande pressante d’une communication peu onéreuse sur de longues distances, en particulier par-delà les océans. La faible capacité de transport par les câbles et le coût excessif des messages sont autant d’obstacles mis en travers de la dissémination de la connaissance et qui ne peuvent être levés que par la transmission sans fil (7). »

Les mêmes idées sont réitérées tout au long des décennies 1900 et 1910, l’appareil en question devenant parfois « pas plus gros qu’une montre (8) ». En pleine Première Guerre mondiale, il écrit que « grâce au perfectionnement d’un système accompli de transmission sans fil quelle que soit la distance, l’homme pourra résoudre tous les problèmes matériels de l’existence. La distance, qui est l’obstacle principal au progrès humain, sera totalement éliminée de la pensée, de la parole et de l’action. L’humanité sera unifiée, les guerres deviendront impossibles et la paix règnera en maître (9). » Pour irénique que soit cette vision, elle témoigne non seulement de la capacité d’anticipation de Tesla, mais aussi du rôle qu’il accorde non au commerce mais bien à la communication, ce qui en fait certainement l’un des pionniers de la pensée globale.

1901 : vers un système mondial de téléphonie sans fil…

Tesla va plus loin. Avec le soutien du financier américain John Pierpont Morgan, il met sur pied un gigantesque projet visant à produire l’énergie suffisante pour alimenter ce qu’il appelle un « système mondial » de téléphonie sans fil. À partir de 1901, il entreprend la construction à Wardenclyffe (Long Island) d’une tour de soixante mètres de haut devant servir d’antenne géante. Là encore, les résultats ne sont pas probants. Morgan le lâche en 1903, l’usine se vide et les installations sont finalement rasées en 1917. Cependant, le plus important réside dans la place qu’accorde Tesla à cette usine dans sa vision du monde des communications et de l’avenir de ces dernières. Il écrit encore en 1915 : « J’ai monté une usine dont l’objectif est de relier par téléphone sans fil les principaux centres mondiaux ; à partir de cette usine, un millier d’individus pourra communiquer sans interférence et en toute intimité. Cette usine serait simplement reliée au central téléphonique de la ville de New York et tout abonné pourra parler à tout autre abonné au téléphone n’importe où dans le monde, et ceci sans le moindre changement dans son installation. J’appelle ce projet mon « système mondial ». Par les mêmes moyens, je me propose également de transmettre des illustrations et de projeter des images. De la sorte, l’abonné entendra la voix, mais il pourra aussi voir la personne à qui il parle (10). » Le « système mondial » dont il entrevoit la possibilité proche ne nécessiterait selon lui que « six grandes stations de téléphonie sans fil au sein d’un système mondial reliant tous les habitants de la terre les uns aux autres, non seulement par la voix, mais aussi par l’image » (11).

Les douze anticipations de Tesla

Dans son autobiographie – dont les chapitres sont publiés en 1919 dans plusieurs numéros de l’Electrical Experimenter Magazine –, Tesla évoque douze réalisations possibles liées au « système mondial » :

1) L’interconnection de tous les bureaux ou des centraux télégraphiques existants à l’échelle de la planète ;

2) La mise en place d’un service télégraphique gouvernemental secret et insensible au brouillage ;

3) L’interconnexion de tous les bureaux ou centraux téléphoniques à l’échelle mondiale ;

4) La diffusion mondiale des informations par télégraphe ou par téléphone, parallèlement à la presse ;

5) La mise en place d’un tel « système mondial » de transmission de l’information à l’usage exclusif des personnes privées ;

6) L’interconnexion et le traitement de tous les cours de la bourse à l’échelle mondiale ;

7) La mise en place d’un système mondial – de diffusion de la musique, etc.;

8 ) L’enregistrement du temps universel à l’aide d’horloges bon marché d’une précision astronomique et ne nécessitant aucun réglage ;

9) La transmission mondiale de caractères imprimés ou manuscrits, de lettres, de chèques, etc. ;

10) La mise en place d’un service maritime universel permettant aux navigateurs de monde entier de se diriger parfaitement sans l’aide d’un compas ; de déterminer précisément leur localisation, l’heure qu’il est, et de communiquer ; d’éviter les collisions et les naufrages, etc.;

11) L’établissement d’un système mondial d’impression sur terre comme sur mer ;

12) La reproduction à l’échelle mondiale d’images photographiques ainsi que de toutes sortes de dessins ou d’enregistrements…

Plus que le jeu consistant à repérer les techniques ou les dispositifs actuels correspondants à ces différentes perspectives (fax, GPS, horloges atomiques, Internet…), l’intérêt d’une telle énumération réside dans la conscience des transformations que peut entraîner la transmission mondiale d’informations de manière quasi instantanée ainsi que la mise en relation, la mise en connection, d’une partie importante des habitants de la Terre, si ce n’est tous.

Il y a plus de cent ans, Tesla n’envisageait pas seulement la possibilité d’un monde relié, mais aussi celle d’un monde dans lequel l’interconnaissance, le partage de l’information, la capacité à vivre le présent en commun quel que soit l’endroit où l’on se trouve, fournissaient autant de conditions de possibilité d’un monde plus harmonieux et moins belliqueux. Comme il le décrivait déjà en 1926 en anticipant les potentialités de la transmission sans fil, « nous pourrons être les témoins visuels et auditifs d’événements – l’investiture d’un président, l’évolution d’un match de baseball, les ravages d’un tremblement de terre ou la terreur d’une bataille – comme si nous y étions ».

Stéphane Dufoix est maître de conférences HDR en sociologie (Université Paris-Ouest Nanterre) et membre de l’Institut universitaire de France.

Notes

(1) « When woman is boss », an interview with TESLA Nikola by KENNEDY John B., Colliers, 30 janvier 1926. La plupart des textes cités ici sont accessibles sur le site Twenty-First Century Books http://www.tfcbooks.com/tesla/contents.htm

(2) En particulier JONNES Jill [2003], Empires of Light: Edison, Tesla, Westinghouse, and the race to electrify the World, Westminster, Random House.

(3) Il apparaît par exemple sous la plume de Paul Auster dans Moon Palace. Il est aussi un personnage important du roman de Christopher Priest, Le Prestige, puisqu’il fabrique pour l’illusionniste Rupert Angier, dit Le Grand Danton, une machine capable de téléporter un être humain par la force de l’énergie électrique. Jean Echenoz en a fait, sous le nom de Gregor, le protagoniste principal de sa troisième biographie littéraire, Des éclairs, Parue en 2010. Pour les amateurs de science-fiction, l’écrivain Dan Simmons décrit dans Les cantos d’Hypérion des « arbres Tesla » capables d’emmagasiner l’électricité de l’air et de la restituer de manière cyclique lors de véritables tempêtes électriques qui enflamment la forêt.

(4) Sur la période 1899-1900 que Tesla a passée à Colorado Springs, voir TESLA Nikola [1978], Colorado Springs Notes 1899-1900, Belgrade, Nolit.

(5) TESLA Nikola [1905], « The Transmission of Electrical Energy Without Wire as a Means for Furthering Peace », Electrical World and Engineer, January 7, p. 21-24.

(6) Ibid.

(7) Ibid.

(8) TESLA Nikola [1908], « The Future of the Wireless Art », Wireless Telegraph & Telephony, p. 67-71.

(9) « The Wonder World to be Created by Electricity », Manufacturer’s Record, 9 septembre 1915.

(10) « Nikola Tesla Sees a Wireless Vision », New York Times, 3 octobre 1915.

(11) Ibid.

Ce que les transports sur l’eau doivent aussi à la Chine

Lundi 13 décembre 2010

Pour ce qui est des techniques de transport, notamment sur l’eau, la Chine semble également avoir joué un rôle de précurseur à travers plusieurs inventions décisives. Certes, une étude complète obligerait à analyser le rôle non négligeable des Arabes et des Indiens dans les premiers pas de la navigation maritime dans l’océan Indien (ce que nous réservons pour une prochaine chronique). Mais si l’on se penche sur les éléments cruciaux permettant d’améliorer les transports aquatiques, la Chine vient là encore au premier rang.

On connaît l’ancienneté des canaux impériaux chinois, d’abord par l’exemple du Grand Canal entre fleuve Jaune et Yangzi, établi à la fin du 6ème siècle par la dynastie des Sui (581-608) dont le rôle fondateur dans l’histoire chinoise ne saurait être négligé. Mais les canaux chinois sont beaucoup plus anciens sans doute et épousaient déjà les contours des reliefs dès le 3ème siècle avant l’ère commune. Cela mettrait du reste la Chine au même niveau que l’Egypte antique qui devait terminer la percée de son canal entre le Nil et la mer Rouge à peu près à la même époque (-280). En revanche, on sait moins que la Chine a vraisemblablement inventé la première écluse. En 983, Jiao Wei-Ye cherche à éviter que, lors des changements brusques de niveau dans les rivières, les bateaux aient besoin d’être tirés sur des rampes parallèles. Certes, les animaux de trait étaient capables de les faire monter rapidement sur la trajectoire montante, puis de les conduire sur la rampe descendante. Mais l’opération était plus qu’inconfortable pour l’équipage et les éventuels passagers. Par ailleurs, la possibilité de rupture ou de versement du bateau entraînait des dégâts, voire des pillages de cargaison, dont certains semblent avoir été intentionnellement organisés par des officiels bien peu scrupuleux. Pour couper court à ces pratiques devenues trop fréquentes, Jiao Wei-Ye met au point le principe de l’écluse à deux entrées, laquelle permettra un transport sûr, rapide, impliquant par ailleurs des tonnages nettement plus élevés. Les premières écluses chinoises étaient capables de gérer des différentiels de niveau de l’ordre de 1 m à 1,50 m : de cette façon, le Grand Canal, équipé dès le 11ème siècle, pouvait supporter une déclivité totale de près de cinquante mètres. Ce principe de l’écluse à double entrée ne commencerait à être copié en Europe qu’à partir de 1373 [Temple, 2007, p.218].

Pour le transport maritime les apports chinois sont mieux connus. Laissons de côté la boussole, invention chinoise par excellence, qui semble avoir été utilisée pour la navigation dès le 11ème siècle au moins. Elle est transmise à l’Europe, puis au monde arabe, à la toute fin du 12ème siècle et révolutionnera le repérage en mer. Un peu moins célèbre, le gouvernail est attesté dès le 1er siècle de l’ère commune et sa maniabilité en manœuvre sera améliorée par la perforation de petites « fenêtres » à l’intérieur des planches. Il n’apparaît qu’en 1180 en Europe [ibid., p.204], du reste presque en même temps que la boussole. Sous le nom de gouvernail d’étambot, il contribuera de façon décisive à l’essor de la navigation atlantique, à partir du 15ème siècle. Mais il faut aussi citer la voile à bourcet, bien moins connue et sans doute d’origine indonésienne [Needham, Wang, Lu, 1971, p.696], dissymétrique par rapport au mât (contrairement à la voile carrée européenne), constituée de plusieurs morceaux de toile séparés par des lattes, et installée dans l’axe du bateau (et non pas perpendiculairement). L’installation de telles voiles, d’avant en arrière, sur trois mâts légèrement décalés par rapport à cet axe serait particulièrement efficace pour maîtriser le bateau et en régler la vitesse, et ce dès le 3ème siècle. Il faut enfin citer la division de la cale en compartiments indépendants permettant, en cas de voie d’eau localisée, de maintenir la flottaison du bâtiment [ibid., p.420-422] : elle ne sera adoptée en Europe qu’en 1795, même si Marco Polo l’avait déjà décrite. Au total, il est possible qu’une partie de l’avance maritime prise par l’Angleterre sur ses rivales, au 19ème siècle, soit due à ses adoptions et adaptations de certaines techniques maritimes chinoises [Temple, 2007, p.205].

L’ensemble de ces techniques devait trouver son apogée dans la construction de la grande jonque chinoise, à partir du 12ème siècle. Celle-ci permet alors à la dynastie des Song du sud (1127-1271) de conduire un essor commercial maritime, du reste assez nouveau pour la Chine, avec notamment l’exportation de beaucoup de produits chinois vers l’Asie du sud-est. Au début du 15ème siècle, elle culminera dans les explorations de la célèbre flotte maritime conduite par Zheng He et qui parcourra l’océan Indien d’est en ouest, presque jusqu’à ce cap des Tempêtes qui deviendra ensuite, sous l’égide des Portugais, le cap de Bonne-Espérance…

NEEDHAM J., WANG Ling., LU Gwei-Djen. [1971], Science and Civilisation in China, vol. 4, part. 3, Civil Engineering and Nautics, Cambridge, Cambridge University Press.

TEMPLE R. [2007], The Genius of China, London, Andre Deutsch.

Le papier ou l’invention chinoise devenue universelle

Lundi 6 décembre 2010

Le papier est sans doute l’invention chinoise devenue la plus rapidement universelle, là encore transmise à l’Europe par le biais du monde musulman. Il apparaît très tôt, au second siècle avant l’ère conventionnelle, fabriqué à partir de fibres de chanvre, mais parfois aussi de lin, de paille de riz, d’hibiscus, de bois de santal ou de mûrier, voire de ramie, de jute, de bambou ou encore d’algues. Son procédé de fabrication est demeuré à peu près le même depuis ces origines. Les fibres sont déstructurées dans une solution aqueuse et la « feuille » qui est formée à l’intérieur d’un moule plat est soigneusement récupérée puis séchée. En Chine ancienne, la nature des matériaux utilisés aboutissait à une feuille sensiblement plus épaisse que celle que nous utilisons aujourd’hui. En témoigne la plus ancienne feuille de papier connue, découverte près de Xian, en 1957, et datée entre 140 et 87 av. J.-C, à l’évidence trop grossière pour servir de support à l’écriture [Temple, 2007, p.92].

Et de fait, le « papier » chinois aurait d’abord servi d’accessoire d’hygiène et de vêtement. Il n’aurait commencé à recevoir d’écrit que vers 110 de notre ère. Les exemples abondent de ses utilisations anciennes [ibid., p.92-96]. Un texte de 93 avant J.-C. mentionne l’utilisation d’une feuille de papier pour couvrir le nez d’un prince (sic !) tandis que 80 ans plus tard une feuille similaire servait d’emballage pour le poison ayant servi à un meurtre. Son usage comme vêtement s’enracine dans l’habitude de faire des habits à partir d’écorces de mûrier, sans doute dès l’époque de Confucius, au 6ème siècle avant notre ère. C’est évidemment son épaisseur qui destinait le papier à protéger les Chinois d’un froid souvent très vif. De fait, il était parfois utilisé dans la fabrication des chaussures et pouvait alternativement servir comme rideau de lit pour maintenir ce dernier au chaud. On peut se faire une idée de sa dureté et de son épaisseur en réalisant qu’il servait aussi de matériau destiné à la fabrication des armures, dès le 9ème siècle. Il semble qu’au 17ème siècle c’était même le matériau le plus recommandé pour se protéger des dégâts provoqués en Chine par les armes à feu. Ce qui n’empêche pas des usages plus esthétiques avec l’invention du papier imprimé mural comme décoration. Plus étonnant peut-être, son utilisation hygiénique, sans doute très ancienne, remontant au moins au 6ème siècle de notre ère, est très bien attestée par la connaissance des usages de la cour impériale : en 1393, cette dernière consommait de l’ordre de 700.000 feuilles de papier toilette par an, tandis que la famille impériale elle-même en utilisait 15.000, certes plus fines et par ailleurs parfumées… A l’orée du 20ème siècle, la seule province du Zhejiang en aurait produit plus de 10 milliards d’exemplaires…

Plus encore que par la multiplicité de ses usages, le papier est remarquable par sa circulation dans l’espace afro-eurasien. Il se diffuse en effet en Inde dès le 7ème siècle, puis atteint le monde musulman vers 751 après la bataille du Talas, gagnée par les Arabes contre l’armée chinoise. Il semble que ce soient des prisonniers chinois, experts en fabrication du papier, qui aient établi les premiers un atelier à Samarkand. Rapidement des ateliers similaires apparaissent aussi à Bagdad (794), au Caire (850), puis à Damas et en Sicile (autour de l’an 1000), avant que Fez devienne un haut lieu de sa fabrication (vers 1050), dévoilant ainsi les techniques chinoises à l’Asie occidentale et à l’Afrique du Nord [Tsien, 1985, p.297 ; Pacey, 1996, p.42]. De là, le secret de fabrication serait passé dans l’Espagne musulmane, sans doute près de Valence (1151), permettant alors une vente lucrative de papier au reste de l’Europe. Cette dernière aurait commencé à s’essayer à sa confection au 12ème siècle, mais la première véritable fabrique européenne serait italienne, vers 1276 seulement [Tsien, p.299]. Il est possible que l’habitude d’écrire, d’abord sur du papyrus jusqu’au 7ème siècle, puis sur du parchemin, ait freiné l’introduction et surtout la fabrication du papier en Europe, quoique l’Afrique du Nord s’y soit mis de son côté  très rapidement à l’orée du deuxième millénaire.

La diffusion du papier est évidemment parallèle à celle de l’imprimerie, apparue sans doute avant le huitième siècle en Chine, peut-être sur la base de l’impression des tissus en Inde, sans doute aussi avec l’antécédent des reproductions sur papier des textes importants gravés dans la pierre (la feuille de papier, posée sur la pierre, était simplement frottée avec un bâton plein d’encre). Au 9ème siècle la technique d’imprimerie à partir de planches de bois se développe, notamment au Sichuan, grande région productrice de papier. Au 11ème siècle, la Chine des Song est déjà grande exportatrice de livres, en particulier vers l’Asie du Sud-est. Vers 1050, l’invention des caractères mobiles vient faciliter le travail d’impression mais le nombre extrêmement élevé des caractères chinois vient limiter son expansion. Alternativement, le nombre de traits composant ces mêmes caractères reste lui aussi trop important tandis que les « clés » qui sont combinées deux par deux ou trois par trois pour former les caractères donnent lieu à des variations d’écriture elles aussi rédhibitoires. Autrement dit la méthode des caractères mobiles ne pouvait faire de réel progrès en Chine. Et de fait, la technique européenne des caractères mobiles (attribuée à Gutenberg, en 1458) constituerait une invention indépendante [Pacey, 1996, p.56], en dépit du fait que la technique chinoise d’origine fut clairement diffusée vers la Perse, à la fin du 13ème siècle, puis propagée en Russie et Europe centrale par les Mongols.

PACEY A. [1996], Technology in World Civilization, Cambridge Mass., MIT Press.

TEMPLE R. [2007], The Genius of China, London, Andre Deutsch.

TSIEN Tsuen-Hsuin [1985], Science and Civilisation in China, vol. 5, part. 1, Paper and Printing, Cambridge, Cambridge University Press.

Techniques agricoles : la précocité chinoise

Lundi 22 novembre 2010

La Chine a commencé à cultiver selon des rangs et à systématiquement biner pour désherber, sans doute dès le 6ème siècle avant l’ère commune. Mais c’est dans le domaine de la charrue à soc métallique que son avance apparaît tout à fait spectaculaire. On sait [Haudricourt et Brunhes-Delamarre, 1955, p.26-33] que la charrue se distingue de l’araire principalement par l’existence d’un versoir, métallique ou en bois, qui rejette les mottes de terre en dehors du sillon tracé et rend ainsi l’appareil dissymétrique par rapport à son axe. Cette charrue au sens propre n’apparaîtrait, avec un versoir plat et en bois, qu’au 14ème siècle en Europe [ibid., p.305]. La charrue chinoise à versoir métallique aurait en revanche été apportée d’Asie en Europe, par les Hollandais, au 17ème siècle, puis diffusée en Angleterre (sous le nom de charrue de Rotherham) avant d’atteindre la France [Temple, 2007, p.20]. Les chinois, qui connaissaient l’araire depuis le néolithique, avaient adopté le soc métallique au 6ème siècle avant l’ère commune, puis le versoir incurvé en fonte, au 2ème siècle au plus tard. Ce dernier, en facilitant l’évacuation des mottes de terre, permettait une remarquable diminution de l’effort requis des animaux de trait et diminuait donc leur nombre au sein de l’attelage. Par ailleurs les chinois utilisaient aussi un étançon (morceau de bois reliant le timon, barre horizontale longue de la charrue, au sep, barre de bois plus courte glissant au sol sur le sillon à peine creusé) ajustable, de façon à régler la profondeur des sillons. Au total, la charrue métallique constitue, sinon un apport chinois direct à la révolution agricole européenne des 17ème et 18ème siècles, du moins une source d’inspiration qui a sans doute radicalisé une évolution relativement lente des outils de labour occidentaux.

Mais dans l’agriculture, l’influence chinoise va certainement au-delà. Avec l’invention du harnais de trait, au 4ème siècle avant l’ère commune, qui faisait déjà porter la force de traction sur la poitrine du cheval, les chinois s’affranchissent définitivement de la « sangle de gorge » ou « joug de garrot » qui diminuait l’efficacité de la traction, du fait de l’étranglement progressif de l’animal. Au 3ème siècle, ils passent au collier qui améliore encore le dispositif en évitant l’irritation de la peau du cheval liée à la traction. Certes, les Romains possédaient parallèlement le joug d’encolure (apparu sans doute au Proche-Orient) et le joug dorsal (hérité des Grecs). Dans ce second cas, le harnais pèse sur l’ensemble du poitrail et c’est avec ce dernier que l’animal tire sa charge [Andreau, 2010, p.37]. Mais il ne s’agit pas encore de la « collier de poitrail » proprement dit, invention sans doute spécifiquement chinoise. Celui-ci serait passé en Europe, en même temps que l’étrier (lui-même invention chinoise du 3ème siècle de notre ère), par le biais des grandes invasions qui touchent la Hongrie, en 568, mais n’aurait atteint l’Europe de l’Ouest qu’au 8ème siècle. De fait, le « collier d’épaule » n’y fut définitivement mis au point que vers le 9ème ou le 10ème siècle.

Pour ce qui est de l’étrier, Hobson [2004] fait sans doute preuve d’un déterminisme technologique excessif quand il prétend que le féodalisme lui-même n’aurait pas existé sans cette invention chinoise qui, permettant la cavalerie de choc (apparue à Byzance et en terre d’islam vers 640), donne en bout de chaîne à Charles Martel, en 732, les moyens militaires qui faisaient défaut à ses prédécesseurs. Le coût d’entretien de cette cavalerie de choc aurait par ailleurs entraîné la distribution, par le souverain, de fiefs à ses vassaux, à charge pour eux d’exploiter les paysans qui s’y trouvaient. Dans cette logique, la vassalité, le servage et la chevalerie seraient des conséquences en droite ligne de l’invention chinoise de l’étrier au 3ème siècle de notre ère et de sa transmission à l’Europe de l’Ouest trois siècles plus tard… Il est évident que ce raisonnement est un inacceptable raccourci : les historiens ont montré que la pratique des dons aux soutiens militaires des chefs Francs est bien antérieure au 7ème siècle et entre dans « un système régulier d’échanges gratuits qui se ramifie dans tout le corps social » [Duby, 1973, p.64]. Et même si Charlemagne va effectivement en modifier la nature (l’octroi d’un bénéfice ne venant plus récompenser un service passé mais assurant le souverain du soutien ultérieur de son vassal), limiter le sens de ce bénéfice à un problème d’intendance ne tient pas [voir Norel, 2004, p.138-139]. Hobson a sans doute raison de faire de l’étrier une condition nécessaire du féodalisme, mais au milieu d’autres qu’il ne détaille pas et qui ont forgé le féodalisme concret observé en Europe. Si l’étrier était vraiment déterminant, le féodalisme à l’européenne aurait dû aussi concerner toute l’Eurasie, ce qui n’est pas précisément le cas ou reste à démontrer.

On citera encore la machine rotative à vanner le blé, inventée au 2ème siècle avant l’ère commune, et transmise à l’Europe au début du 18ème siècle par les Hollandais et les Jésuites. De même, le semoir à plusieurs tubes est inventé à la même époque et permet à la fois de ne pas gaspiller les semences et de les enfouir plus profondément : sans avoir importé de tel semoir, mais après en avoir appris l’existence, les Italiens le réinventent au 16ème siècle avant que Jethro Tull ne crée le sien, en Angleterre, peu après 1700 [Temple, 2007, p.26].

Au total, la précocité chinoise en matière de techniques agricoles est aujourd’hui l’hypothèse de travail la plus probable. Il serait pourtant sans doute erroné de parler de simple transfert à l’Europe, avec plus ou moins de retard, des inventions propres à l’empire du Milieu, comme tend parfois à le faire Temple. L’Europe avait elle-même bien avancé en matière d’araire ou de traction animale. Il n’en reste pas moins que le contact avec l’Asie a très certainement infléchi la trajectoire technologique européenne pour aboutir aux solutions définitives que la Chine avait, de fait, déjà adoptées…

ANDREAU J. [2010], L’économie du monde romain, Paris, Ellipses.

DUBY G. [1973], Gueriers et paysans, Paris, Gallimard.

HAUDRICOURT A. et BRUNHES-DELAMARRE M. [1955], L’homme et la charrue à travers le monde, Lyon, La Manufacture [réédition 1986].

HOBSON J. [2004], The Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge, Cambridge University Press

NOREL Ph. [2004], L’invention du marché, une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil.

TEMPLE R. [2007], The Genius of China, London, Andre Deutsch.

Techniques commerciales et financières : l’hypothèse musulmane

Lundi 15 novembre 2010

Les routes de la soie et de l’océan Indien ont historiquement constitué un véritable creuset pour les techniques commerciales et financières. A une époque (5ème – 11ème siècle) où l’Europe voyait son commerce de longue distance péricliter, entretenu surtout par des marchands syriens et juifs, dans la prolongation de ce qu’avaient été les échanges des périodes hellénistique et romaine, les diasporas orientales testaient des pratiques marchandes et financières nouvelles, mettaient au point des techniques dont Venise et Gênes se saisiraient à la fin du Moyen-âge, pour le plus grand profit de l’occident chrétien.

Ce sont d’abord les contrats d’association en vue d’une expédition commerciale maritime. Ainsi la commenda, courante à Venise au 13ème siècle, trouverait son origine en Egypte au moins trois siècles auparavant. Son principe est simple : un partenaire prête des capitaux à un marchand, souvent jeune et désargenté, préparant une expédition maritime, le premier supportant tous les risques quant au capital investi, restant sur place et récoltant une part importante des profits (les 3/4 le plus souvent) [Lopez, 1974, p.112]. D’autres contrats requièrent à Venise une mise d’un tiers du capital par le marchand voyageant contre la moitié des profits, cas de la colleganza [Abu-Lughod, 1989, p.117 ; Hocquet, 2006, p.67]. Dans de nombreux cas, de faibles montants de capital peuvent être avancés par de « petites gens » qui espèrent tirer profit des aventures maritimes, ce qui contribue à diffuser l’esprit commercial dans toute la population. En Egypte, ce type de contrat, sous les deux formes très voisines de qirād et mudāraba, était très courant dans la mesure où il se substituait à deux relations mal acceptées en terre d’Islam, l’emploi rémunéré (assimilé à de l’esclavage) d’une part, le prêt à intérêt d’autre part [Goitein, 1999, p.170]. Or ce qui est particulièrement frappant dans le mudāraba c’est que le partenaire voyageant ne supporte aucun risque, comme dans la commenda, alors que les contrats similaires, byzantin ou juif, qui précèdent la commenda, ne comportent pas une telle clause : Udovitch [1970] en déduit que la commenda serait une reprise de la seule technique arabe. Cizakca adopte la même thèse et la renforce en montrant que la commenda, comme le mudāraba, n’imposait qu’une responsabilité limitée à l’apporteur de capital, au pro rata de son seul investissement et non de sa fortune totale [1996, p.14]. La filiation précise semble donc bien étayée, en dépit des nuances apportées par Pryor [1977] qui considère la commenda comme un hybride des techniques arabe, juive et byzantine.

.De son côté la lettre de change aurait pour origine l’hawāla arabe et surtout la suftaja persane, attestée dès le 11ème siècle dans l’océan Indien [Goitein, 1999, p.242sq.] mais vraisemblablement présente dans la Perse antique. L’hawāla, d’où viendrait le français aval, est a priori un simple transfert de dette : si A attend de l’argent de B mais veut réaliser un achat auprès de C, il transfèrera sur B le paiement de son achat auprès de C. Une telle opération nécessite donc l’accord des partenaires qui se réalisait devant notaire ou cour de justice. Dans ce procédé l’acte juridique remplace la signature par B d’une reconnaissance de dette que A aurait pu remettre à C, à charge pour ce dernier de mobiliser le paiement auprès de B ou du banquier de B. Ce deuxième procédé, plus proche de la traite ou de la lettre de change européenne (mais sans implication de change entre monnaies distinctes), est illustré par la suftaja persane. Celle-ci « était émise par (et tirée sur) un banquier renommé ou tout autre représentant d’un marchand, accompagnée d’une commission lors de son émission, et soumise à des pénalités en cas de retard de paiement après présentation » [Goitein, 1999, p.243]. Il semble cependant que son usage, éventuellement sur longue distance, n’ait concerné que des partenaires ayant des connections d’affaires assez denses et, par ailleurs, la transférabilité de ces papiers semble avoir été inexistante. Il est évident ici que les italiens allaient largement perfectionner cet outil en en faisant un instrument de change entre deux monnaies d’une part, en l’utilisant comme un instrument de crédit susceptible de cacher le paiement d’un intérêt d’autre part [Kohn, 1999, p.6-9 ; Neal, 1993, p.5-9]. Sur cette technique donc, même si la pratique persane élémentaire est sans doute antérieure, la véritable sophistication semble clairement européenne.

Ces différentes techniques proche-orientales ont vraisemblablement été transmises à l’Europe, par l’intermédiaire des Génois et Vénitiens, au moment où ces derniers obtiennent des comptoirs commerciaux en Syrie, au tout début du 12ème siècle, en rémunération de leur investissement dans la première croisade [Abu-Lughod, 1989, p.134]. De fait Gênes est connue comme la source de la lettre de change, Venise de la commenda (ainsi que du dépassement de la comptabilité en partie simple au 13ème siècle). Ceci dit, on sait aussi que les deux villes rivales développent des compagnies commerciales inspirées de la societas maris, d’origine sans doute romaine.

D’autres techniques d’origine musulmane seraient à citer. Par exemple le fonduq, lieu d’entrepôt des marchandises, dans le commerce du monde musulman, qui devient le fondaco à Venise. Certes, les Grecs avaient aussi leur pandocheion, sorte d’hôtel acceptant tous les voyageurs, et la parenté de terme avec le fonduq est plus que probable. Cependant le fondaco vénitien n’accueille pas « tous les voyageurs » mais seulement les marchandises des commerçants étrangers et accessoirement ces derniers, à l’imitation stricte du fonduq : l’origine musulmane est donc la plus directe [Remie Constable, 2009, p.6-7]. Dans le même esprit, Léonard de Pise, plus connu sous le nom de Fibonacci, écrivit le premier traité utilisant en Europe les chiffres arabes, en 1202, après avoir passé sa jeunesse à Bejaia, au contact de marchands locaux, son père étant alors le représentant des commerçants toscans en Afrique du nord. Dans cet ouvrage, le liber abaci, il écrit aussi sur le principe d’actualisation, alors inconnu dans la finance italienne. Les exemples et illustrations qu’il donne seraient directement issus de sources littéraires arabes et semblent avoir été familiers aux marchands musulmans de l’Algérie et du Maroc… On pourra s’étonner que l’islam, qui prohibe l’intérêt, ait eu l’intuition de ce genre de calcul. Ce serait oublier que les marchands musulmans avaient une pleine conscience de la nécessité de l’intérêt en matière de prêt et rivalisaient d’ingéniosité pour le percevoir effectivement, au prix parfois de montages complexes déguisant une opération de crédit en opération commerciale. Par exemple, A vendait à B un objet, à charge pour B de payer une somme de 120 dans trois mois ; parallèlement A lui rachetait l’objet à 100, le payait immédiatement et donc le gardait ; au total les deux transactions revenaient bien à un prêt de 100 avec un intérêt de 20% [Rodinson, 2007, p.66]. Du reste, les sophistications italiennes de la lettre de change, au 13ème siècle, contourneront de la même façon l’interdiction chrétienne de l’intérêt. Il  n’y a donc pas lieu d’être surpris de l’intuition précoce du principe d’actualisation dans l’islam d’Afrique du nord.

En conclusion, pour ce qui est des techniques commerciales et financières, le legs arabe et persan semble bien réel, parfois hybridé avec des pratiques européennes plus anciennes (cas du pandocheion ou de la societa maris). A maintes reprises la créativité européenne est aussi décisive pour donner toute leur dimension à des techniques empruntées au monde musulman (cas de la suftaja ou du principe d’actualisation). Dans ce domaine, comme dans celui de l’armement, l’innovation est donc bien globale et collective.

ABU-LUGHOD J.L. [1989], Before European Hegemony – The World System 1250-1350, Oxford, Oxford University Press.

CIZAKCA M. [1996], A Comparative Evolution of Business Partnerships : The Islamic World and Europe, with Specific References to the Ottoman Archives, Leiden, Brill.

GOETZMANN W.N. [2005], “Fibonacci and the Financial Revolution” in  Goetzmann et alii, THE Origins of Value : The Financial Innovations that created Modern Capital Markets, Oxford, Oxford University Press.

GOITEIN S. D. [1999], A Mediterranean Society – The Jewish Communities of the World as Portrayed in the Documents of the Cairo Geniza, vol I, Economic Foundations. Berkeley, University of California Press.

HOCQUET J.-C. [2006], Venise et la mer, 12ème – 18ème siècle, Paris, Fayard.

KOHN M. [1999], Bills of Exchange and the Money Market to 1600, Dept of Economics – Dartmouth College, Working paper 99-04.

LOPEZ R. [1974], La révolution commerciale dans l’Europe médiévale, Paris, Aubier-Montaigne.

NEAL L. [1993], The Rise of Financial Capitalism – International Capital Markets in the Age of Reason, Cambridge, CUP.

PRYOR J. [1977], “The Origins of the Commenda Contract”, Speculum, vol. 52, n°1, p.5-37.

REMIE CONSTABLE O. [2009], Housing the Stranger in the Mediterranean World, Cambridge, Cambridge University Press.

RODINSON M. [2007], Islam and Capitalism, London, Saqi (édition d’origine : Paris, Seuil, 1966).

UDOVITCH A. [1970], Partnership and Profit in Medieval Islam, Princeton, Princeton University Press.