Tout objet historiographique relève-t-il d’un traitement global ?

C’est en définitive la question fondamentale que pose le recueil intitulé « Essais d’histoire globale », dirigé par Chloé Maurel et publié en février dernier aux éditions L’Harmattan. Il s’agit là d’un ouvrage a priori disparate, reprenant des interventions en séminaire, et portant sur des objets aussi divers que les mineurs de charbon et les imprimés en langues étrangères, les gares de chemin de fer, la lutte pour l’abolition de l’esclavage, le livre, les imprimés politiques de forme brève, les liens entre ethnologie et situations coloniales, la politique du livre de l’UNESCO, l’OIT ou encore le G7. Sur chacune des ces thématiques, les auteurs tentent d’apporter un regard nouveau, global, international ou transnational, qui parfois s’impose et colle au sujet, parfois surprend davantage. C’est sans doute tout le mérite de l’ouvrage que de tenir le pari d’une application large de ce regard neuf, même si la réussite est inévitablement inégale.

Le livre s’ouvre avec une longue introduction de Chloé Maurel qui commence par établir la filiation longue de l’histoire globale. Elle la situe d’abord dans l’histoire comparée chère à Marc Bloch et en parallèle dans les tentatives d’histoire universelle, qu’elles soient françaises (Febvre, Crouzet, Grousset, Duroselle), britanniques (Toynbee) ou allemandes. Elle distingue ensuite plusieurs générations de théoriciens de la World History d’inspiration anglo-saxonne. La première est celle des fondateurs (parmi lesquels McNeill et Stavrianos sont les plus développés) qui relèveraient d’un rejet du chauvinisme des histoires nationales et d’une « école de la citoyenneté mondiale ». Une seconde génération regrouperait Abu-Lughod, Frank et Wallerstein, auteurs du dernier quart du 20e siècle, non-historiens de formation, mais qui ont réalisé des contributions novatrices de par leurs intuitions et approches systémiques. La troisième génération s’incarnerait dans les travaux plus récents de Bentley et Subrahmanyam, plus dans la logique de l’histoire connectée, auxquels elle rattache aussi Manning. Ensuite, la fin du 20e siècle verrait l’explosion quantitative des contributions. Mais au sein de cette floraison, elle identifie bien le travail de Mazlish, fondateur de la Global History et surtout intéressé par « la naissance et l’évolution du phénomène de mondialisation ». Dans un second temps, elle s’attache à montrer le retard initial de la France en ce domaine puis évoque les ouvrages plus récents qui ont pu jalonner le débat dans notre pays.

Pour Chloé Maurel, c’est d’abord dans « l’angle très large déployé par ces travaux » qu’il faudrait trouver l’unité du livre. Cette cohérence naît aussi de rapprochements thématiques, quatre contributions relèvent ici de l’histoire de l’imprimé tandis que trois autres traitent de l’histoire des relations internationales. Il serait intéressant que les points de vue adoptés dans chaque papier soient ici plus précisément qualifiés et distingués. Il y a en effet plusieurs façons d’élargir l’angle d’approche, de « faire du global ». On peut par exemple pratiquer un comparatisme international sur un même objet (cas, par exemple, des mineurs de charbon dans ce livre). La perspective transnationale est évidemment différente puisqu’elle revient à montrer comment un objet circule dans l’espace international et doit donc être appréhendé dans cette transgression des frontières (cas ici du livre et des limites des histoires purement nationales de ce dernier). La critique de l’européocentrisme (ou de l’occidentalocentrisme) constitue tout autant un angle d’attaque plus large, particulièrement bien illustré ici dans l’histoire de la politique du livre de l’UNESCO qui voit finalement, en dépit des bonnes intentions, la promotion d’une conception très occidentale du livre… L’approche en termes de gouvernance, internationale, supranationale ou mondiale, constitue encore un autre point de vue (qui s’impose ici sur l’étude des organisations internationales). Bref, le livre aurait sans doute gagné à ce que la multiplicité des regards dits « globaux » soit davantage disséquée. Est-il par ailleurs pertinent d’appeler globaux tous ces angles d’attaque ? Oui sans doute, pour ce qui est de la cohérence éditoriale, mais des précisions complémentaires auraient été bienvenues.

Ceci dit, c’est aussi évidemment à chaque lecteur de repérer ces différences et de faire son propre cheminement, au gré des différents articles… Ne pouvant évoquer ici en détail la richesse des dix contributions réunies par l’ouvrage, contentons-nous de deux exemples, « le combat pour l’abolition de l’esclavage » (Olivier Pétré-Grenouilleau) et « les organisations internationales et la régulation sociale de la mondialisation : le cas de l’agenda de l’OIT pour le travail décent » (Marieke Louis).

Pour ce qui est de la prohibition de l’esclavage, l’article proposé ne surprend pas lorsqu’il développe l’idée que l’abolitionnisme renvoyait « à un projet forcément global, du fait même de sa nature et des modalités par lesquelles il a dû passer afin de devenir clairement opérationnel ». Il a par ailleurs été mené par des acteurs et réseaux transnationaux, certains se revendiquant d’une certaine citoyenneté mondiale. Enfin, la vaine recherche d’un traité international, à partir de 1815 et sous l’égide de la Grande-Bretagne, a bien posé « une question cruciale, celle du droit d’ingérence », dans la mesure où les traités bilatéraux qui en résultèrent supposaient « un droit de visite réciproque permettant aux navires de guerre des puissances signataires de visiter les navires de commerce de l’autre afin de vérifier qu’il n’y avait pas d’esclaves à bord ». En définitive, respect international des mesures à faire appliquer, transnationalité des acteurs, problèmes fondamentaux d’une gouvernance globale, enfin valeurs supposées universelles sont clairement au cœur de cette histoire-là. Et la démarche s’oppose alors à celle de l’historiographie traditionnelle, souvent nationale et cherchant la raison ou le facteur principal de l’abolition, négligeant alors le caractère transnational du combat engagé sur la base de valeurs radicalement nouvelles (il ne s’agissait plus d’aménager l’esclavage ou de le réformer mais de l’interdire, sur la planète entière et pour l’éternité). Autrement dit, Pétré-Grenouilleau invoque une analyse en termes de compréhension du combat (de ses acteurs, principes et méthodes) contre une tentative d’explication, en partie déterministe. Et dans la logique de cet argument il montre aussi en retour combien l’abolitionnisme a pu servir de caution morale à la colonisation ou encore comment le contrôle des navires de commerce allait renforcer l’hégémonie britannique…

Pour ce qui est de l’OIT, l’article de Marieke Louis, montre bien la déstabilisation qui a affecté l’institution, sur ces vingt dernières années, dans le cadre du débat sur la « clause sociale » d’une part, la baisse de la syndicalisation d’autre part. Par ailleurs l’OIT aurait manqué le tournant de l’an 2000 sur les objectifs du Millénaire pour le développement, se laissant alors marginaliser par les autres instances internationales. Dans ces conditions, devant la difficulté à faire valoir la pérennisation de conventions internationales comme à se poser en promoteur de normes, l’OIT s’est sans doute réfugiée dans un agenda sur le « travail décent » qui relèverait plus de la soft law, c’est-à-dire plus d’une participation à une régulation sociale mondiale que d’un effort de réglementation sociale proprement dite. Et l’OIT dériverait alors pour partie vers un rôle d’agence secondaire de développement et de rappel des droits humains fondamentaux, mais avec une prise limitée sur le réel.  Dans le même esprit, son fonctionnement tripartite originel, fondé sur l’interaction des États, des organisations d’employeurs et de salariés, serait remis en cause à la fois par l’affaiblissement du pouvoir de régulation sociale des États et l’apparition d’acteurs clés comme les entreprises transnationales ou les ONG. C’est donc bien ici une focalisation sur les déterminants liés à la mondialisation économique qui éclaire les débats propres à l’OIT.

On sera peut-être moins convaincu par l’intérêt d’un regard global sur les imprimés politiques de forme brève, au-delà du rappel que les blogs et tweets de la mondialisation contemporaine ou encore le court livre de Stéphane Hessel ont certainement une parenté avec ces imprimés de jadis… Mais peu importe. A quelques exceptions près, la démonstration est faite ici que bien des objets historiographiques se prêtent, plus aisément qu’on le croit volontiers, à une mise en perspective large, à une forme ou une autre de « traitement global ». C’est tout l’apport de l’ouvrage que d’avoir réussi à révéler une telle dimension dans le cas d’objets aussi inattendus que les gares de chemin de fer ou les imprimés en langues étrangères. Néanmoins il est clair que la démarche ici engagée ne saurait saturer ce qu’on peut entendre par histoire globale. Celle-ci n’est à l’évidence pas seulement la mise en œuvre d’un angle d’approche ou d’un regard neuf. Le global est aussi un objet d’étude en soi, que l’on parle de systèmes-monde, d’interconnexions, de circulations continentales de techniques ou de diasporas commerçantes, de diffusions de consommations ou de plantes… Et le regard élargi de l’historiographe, s’il peut y contribuer, ne saurait pour autant se confondre avec l’analyse de l’historicité du global.

Le climat totalitaire (suite et fin)…

Nous avons clôt le billet de la semaine dernière par une rapide revue des solutions proposées par Frédéric Denhez pour sauver les meubles (la démocratie, notre petit confort, etc.) de l’incendie qui vient de s’amorcer dans la maison Terre. Propositions séduisantes, même si l’auteur ne faisait qu’amorcer le délicat sujet de leur mise en œuvre. Pour le constat, alarmiste, il n’est pas le seul à penser que les dés de l’anthropocène sont jetés depuis longtemps – il ressort même des modérés optimistes.

Cet enfer qu’on nous annonce

Injustement brocardé à sa sortie, le dernier opus du penseur écologiste James Lovelock, La Revanche de Gaïa [2006], sonnait ainsi parmi une escouade d’autres ouvrages sur le même thème, la fanfare de l’Apocalypse. Passons sur l’hypothèse Gaïa chère à l’auteur, au demeurant pas si farfelue que cela même si elle fleure bon le New Age, et tenons-nous en aux faits, selon les scénarios les plus couramment admis (le Giec, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en l’espèce). C’est simple : la planète se réchauffe, l’activité humaine est en cause, et dans quelques décennies, nous vivrons dans un monde plus chaud de 2 à 6 degrés centigrades. C’est peu, et beaucoup à la fois. Car au-delà du seuil de 4 °C, il est à craindre que nombre d’équilibres vitaux, sociaux et économiques soient rompus. Ce n’est pas le manque de carburant qui va nous arrêter, on a assez de réserves du seul pétrole pour aller au-delà de ce seuil. Sauf virement majeur, imminent et massif des opinions publiques, ce n’est pas la volonté politique qui va nous sauver ; les atermoiements des différentes conférences sur le climat en témoignent éloquemment. Ce ne sont pas non plus les gestes individuels de type tri des déchets, d’abord parce qu’ils sont indexés sur des idées aussi libérales qu’écologistes (ce n’est pas être contempteur du libéralisme que de dire qu’il n’a pas vocation à sauver la planète, mais à produire de l’argent), ensuite parce qu’ils sont soumis à la perversion de l’effet rebond exposé par Denhez (voir notre dernier billet).

À la barre de l’accusation, l’économiste Jean-Paul Maréchal. Dans Chine/USA. Le climat en jeu [2011], il explique pourquoi les négociations internationales visant à limiter l’impact imminent du réchauffement climatique sont dans l’impasse. En cette matière comme en d’autres, le G2 s’impose comme l’axis mundi : la bipolarité de cet hybride, cette Chinamérique chère à l’historien Niall Ferguson, oppose deux géants, les États-Unis (première puissance économique planétaire, 19 % des émissions mondiales de CO2) à la Chine (deuxième puissance économique, première à l’horizon 2020-2030, pesant aujourd’hui 22,3 % des émissions de CO2). En gros, le premier compte le vingtième de la population mondiale, et rejette le cinquième des gaz à effet de serre, quand la seconde connaît des proportions exactement inverses… Et une croissance irrépressible, qui ne va que lui faire confirmer dans les années à venir sa place de premier pollueur mondial. Mais le premier aussi véhicule un lourd passif : sa prospérité est basée sur les émissions qu’elle a déjà effectuées au XXe siècle. D’où une rhétorique chinoise visant à faire payer les États-Unis pour leur passif, alors que les intéressés estiment que c’est à la RPC de porter le poids financier de la lutte contre ses actuelles émissions. Un dilemme planétaire, qui ne peut se résoudre que par un partage équitable du fardeau, ce qui nécessite l’élaboration d’une justice climatique internationale. En attendant, aucun des deux ne signe d’accord contraignant à une limitation des émissions. Conclusion de Maréchal, qui cite le politicien et sinologue Chris Patten : « La Chine ne bougera pas sans l’Amérique et l’Amérique ne bougera pas sans la Chine. Ils sont enfermés ensemble. Un accord entre eux est vital pour sauver le siècle. » Le climat, bien public mondial, est pris en otage par le G2, rivaux autistes obsédés par la défense de leurs intérêts immédiats.

La pétrocratie, ou l’essence du politique

Allons plus loin, pour suivre la pensée du géopoliticien Timothy Mitchell, qu’il introduit dans son récent Petrocratia [2011]. Cet essai étonnant, originellement titré Carbon Democracy [2011], est en passe d’être transmuté en un épais ouvrage à paraître cette année chez Verso. Sa thèse ? Les évolutions politiques que connaissent les sociétés sont liées à leur mode de consommation énergétique. Exploiter le charbon et le pétrole revient à consommer à une vitesse éclair les réserves en énergie que la Terre a accumulées depuis des centaines de millions d’années. La révolution industrielle a vu l’Angleterre s’extraire de la malédiction malthusienne en piochant dans le temps long des veines de charbon l’énergie nécessaire à la transformation de sa société : la civilisation de la vapeur libéra l’homme des limites de l’exploitation de la puissance dispensée par le Soleil. Concomitamment, il fallut alors exploiter ces hectares fantômes chers à Kenneth Pomeranz chez les autres, et y trouver les ressources nécessaires au mieux-être de ses nationaux. En découla logiquement la colonisation, pour exploiter les terres des Amériques afin de produire du sucre (un concentré de calories), du coton (la nourriture de cette révolution industrielle), etc. ; pour écouler les produits cotonniers, il fallut casser la production de l’Inde qui, d’atelier du monde, devint un simple marché…

En dériva aussi la démocratie, contrainte de l’intérieur. Les mineurs constituèrent rapidement un corps professionnel autonome et coordonné. Il fallait descendre dans un lieu dangereux, loin de la surveillance des décideurs, et y délibérer pour affronter le risque. Le syndicalisme moderne naquit au cœur des houillères britanniques, puis françaises, allemandes, etc., et s’imposa au fil de grèves à répétition, capables de bloquer la société tout entière.

Le pétrole marqua une nouvelle évolution : on l’extrait à la surface, et une fois les oléoducs installés, il est facile d’en garantir la chaîne de distribution. Les réparer est aussi rapide que les saboter. À partir du moment où on exploita l’or noir du tiers-monde, la perspective d’y voir émerger la démocratie s’éloigna : un régime fort, lié par un contrat tacite à ses clients occidentaux, était mieux à même d’étouffer les revendications sociales de ses travailleurs (au besoin en jouant des divisions ethnico-religieuses) et de garantir la perfusion énergétique dont le monde avait besoin. Et cette logique expliquerait pourquoi on ne saurait « implanter » aujourd’hui une démocratie en Irak.

Pour court qu’il soit, le livre abonde en exemples, et son solide argumentaire ne saurait être balayé d’un revers de main. Sa conclusion : nous vivons en pétrocratie. Notre mode de vie, énergivore, combinant politique de masse et redistribution plus ou moins égalitaire des ressources, conditionne les formes prises par le politique. Consommateurs, nous jouissons d’un État providence dérivé de notre passé minier, et avons relégué, géopolitiquement, la gestion des pays producteurs à des régimes autoritaires et extrêmement inégalitaires pour garantir notre approvisionnement. Or l’idée de l’avenir, telle que développée dans les démocraties, rimait avec croissance illimitée. Depuis les crises pétrolières (1967-1974), cette configuration a été bouleversée. Une transformation est en cours, visant sur fond de pénurie à préserver les dispositifs d’exploitation du pétrole, et à le mettre en scène par le spectacle – oserait-on dire de la même façon que le nazisme magnifiait cinématographiquement ses actions ? – : le militarisme américain s’évertuant à « démocratiser » tels des « dominos » les États du Proche-Orient à coup de « bombes intelligentes » incarnant l’archétype de ce modus operandi du show.

Demain, Le Meilleur des mondes ?

Tout récemment paru, le dernier ouvrage du philosophe Bertrand Méheust est titré La Nostalgie de l’Occupation [2012]. Il fait suite à La Politique de l’oxymore [2009]. Retour donc sur l’oxymore, figure de style associant dans une même proposition deux termes sémantiquement opposés, telle cette « dictature douce » du confort qui rythme nos vies. « Développement durable », « capitalisme vert », « croissance négative », « flexisécurité », « marché civilisationnel », « bombes intelligentes »… Allez, vous pouvez enrichir la liste de vous-mêmes, tant ces clichés, à l’image de cet oxymore métallique qu’est le 4×4 urbain, ont envahi notre quotidien.

« Toute société a vocation à persévérer dans son être », martèle le philosophe. Dût-elle pour cela faire en sorte que ses élites mobilisent moult oxymores afin d’en convaincre le bon peuple. Le développement durable, juge le philosophe, revient à graver dans l’opinion publique l’idée que la croissance est compatible avec la sauvegarde de notre planète. Alors que notre société globalisée, élevant toujours plus d’élus aux standards de vie jusqu’ici réservés aux seuls Occidentaux et Japonais, menace à court terme l’équilibre de la biosphère. Au nom du principe de précaution – et même si des penseurs minoritaires, se parant du costume galiléen du sage qui a raison seul contre tous, affirment qu’il n’y a pas lieu de craindre un hypothétique réchauffement –, le consensus croissant des experts exige que de toute urgence soient posées des entraves mondiales aux atteintes environnementales.

La Nostalgie de l’Occupation nous amène donc à inaugurer le questionnement de l’asservissement mis en œuvre dans nos sociétés. Au nom de notre bien à tous, l’humanité vogue vers une « apocalypse molle », faite de consensus banal faisant rimer bonheur et consommation, sur fond de soumission aux marchés, avec pour horizon prévisible le crime suprême dont n’auraient même pas rêvé les nazis. Leur échelle du mal était étalonnée sur le génocide. L’horizon logique de notre hubris consumériste, c’est l’écocide, la destruction du biotope planétaire.

En conclusion, poussons l’analogie jusqu’à ses extrêmes : faudra-t-il instaurer une dictature universelle pour permettre à notre humanité de survivre sans trop de casse ? Plus pernicieusement, se dirigerait-on insidieusement vers le développement d’une éthique de la soumission volontaire, thèse exposée entre autres par deux spécialistes en éthique médicale, Marc Grassin et Frédéric Pochard, dans La Déshumanisation civilisée [2012] ? Attention, le terrain est miné. Ce fantasme d’organisations internationales s’arrogeant tous les droits au nom de l’intérêt suprême de l’humanité – il faut sauver la Terre –, fossoyeuses de toute forme de démocratie et de souveraineté nationales, est mis en scène conjointement par les climatosceptiques et les partisans de la théorie du complot. Il constitue en reflet un tabou majeur de l’écologie, qui voudrait en logique que l’on puisse imposer la décroissance par la responsabilisation de chacun, par le consensus démocratique.

Dans vingt ans, au nom du maintien de notre civilisation même, il y aura sûrement eu quelques voix pour insidieusement convaincre l’humanité de se montrer « raisonnable », de même que les Grecs sont aujourd’hui amenés à passer sous les fourches caudines de l’équilibre financier : il faudra se contraindre à partager nos ressources mondiales limitées au prorata de leur disponibilité, et non en postulant qu’elles sont inépuisables. Car ce qui ressort de ces lectures, c’est que si la prospective est possible à une telle échelle, les États auront, en toute probabilité, échoué à négocier l’intérêt collectif alors que la température du globe flirtera avec un seuil anticipé comme celui de la catastrophe. Aurons-nous alors pour tout arbitrage la guerre de tous contre tous, ou la soumission raisonnée à une dictature mondiale en charge de notre survie ?

LOVELOCK James [2006], La Revanche de Gaïa. Pourquoi la Terre riposte-t-elle (et comment pouvons-nous encore sauver l’humanité) ?, trad. fr. Thierry Piélat [2007], Paris, Flammarion.

MARÉCHAL Jean-Paul [2011], Chine/USA. Le climat en jeu, Paris, Choiseul.

MITCHELL Timothy [2011], Petrocratia. La démocratie à l’âge du carbone, trad. fr. Nicolas Vieillescazes [2011], Alfortville, È®e.

MÉHEUST Bertrand [2012], La Nostalgie de l’Occupation. Peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ?, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond ».

MÉHEUST Bertrand [2009, rééd. 2010], La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond ».

GRASSIN Marc et POCHARD Frédéric [2012], La Déshumanisation civilisée, Paris, Cerf.

Le climat totalitaire

De nombreux livres, récemment publiés, ont en commun de postuler une étrange analogie entre la soumission humaine, « volontaire » ou non, et la catastrophe climatique annoncée. Une revue de détail s’impose…

Nous sommes tous des esclavagistes !

Ouvrons le bal avec Jean-François Mouhot et son livre Des esclaves énergétiques [2011]. Question provocante : serions-nous tous esclavagistes sans le savoir ? Pour cet historien, la réponse est moralement oui. Au prisme d’un retour sur l’histoire de l’esclavage et de la révolution industrielle, il souligne les liens unissant notre civilisation à celles qui l’ont précédée. L’esclavage était une constante de l’histoire depuis l’époque sumérienne, et le pays qui a aboli l’esclavage en premier, la Grande-Bretagne du 19e siècle, est aussi celui qui a initié la révolution industrielle, matrice du monde contemporain. Substituer l’énergie du charbon à la force humaine contrainte devenait soudain possible. Conséquence : notre confort d’aujourd’hui repose sur des « esclaves énergétiques », qui nous fournissent de la lumière, du chauffage, du transport, des biens manufacturés… À telle enseigne que sans pétrole ou charbon, il faudrait que l’habitant d’un pays développé dispose d’une centaine de serviteurs pour jouir d’un niveau de vie comparable. La littérature anglo-saxonne, dont l’auteur dresse un beau panorama, a abondamment glosé sur ces équivalences.

À quoi bon cette curieuse analogie entre esclaves humains et ressources énergétiques ? Utiliser une voiture plutôt que fouetter des porteurs est tout de même plus défendable, non ? Si ce n’est que nous savons de mieux en mieux, depuis plusieurs décennies, que nos domestiques virtuels nous posent un sérieux problème moral : leur labeur consume des énergies fossiles dont la combustion affecte le climat. L’auteur plaide pour un autre rapport au monde, où le souci éthique mettrait un frein à la logique économique, qui nous englue aujourd’hui au volant d’un bolide roulant à tombeau ouvert vers la catastrophe. Penser que nous opprimons nos descendants en les vouant à un sombre avenir, de la même manière qu’en toute bonne conscience, le riche Romain exploitait ses esclaves, pourrait nous amener à réviser nos comportements… Mais un électrochoc moral est-il vraiment en mesure de nous amener à renoncer à une bonne part du doux confort que nous procure la science ?

Du sucre et des flammes…

Même sommairement résumée comme ci-dessus, la thèse est séduisante. Elle rejoint d’autres écrits, sur l’esclavage par exemple. Prenons Le Sucre et les Larmes, de Pierre Dockès [2009], dans lequel l’économiste revient sur l’histoire conjointe de la production sucrière et de l’esclavagisme. Il y souligne la constante de ce qu’il appelle le « paradigme sucrier », à savoir la recette, imposée plusieurs siècles durant comme une évidence par les décideurs économiques à l’ensemble des acteurs de cette industrie et aux opinions publiques, que produire du sucre revenait « forcément » à disposer de grandes propriétés foncières mises en valeur par un personnel servile, « fonctionnant à la manière des camps de concentration pour avoir des systèmes sociaux le plus simplifiés possible ». Et ce système ne s’est effondré qu’à la suite d’une crise radicale, morale, qui a rendu l’esclavage impossible. Et absolument pas parce qu’il a été démontré qu’il était économiquement peu rentable (ce qui était vrai de tout temps, comme en Inde où cette culture prit place pour la première fois, où il était produit par des paysans indépendants dans de petits domaines) et que l’on pouvait lui substituer autre chose. Et donc oui, on pourrait postuler que nous renoncerions à nos esclaves énergétiques si une poignée de quakers modernes donnaient de la voix – les quakers forment un mouvement religieux qui a joué un rôle fondamental dans l’abolitionnisme, au tournant des 18e-19e siècles.

Mouhot fait aussi cause commune avec Alain Gras. Dans Le Choix du feu [2007], ce socio-anthropologue souligne à l’envi combien la bifurcation opérée lors de la révolution industrielle, du travail humain aux calories du charbon et du pétrole, n’était pas acquise d’avance. Déterminé par des contingences sociales, ce choix était un parmi d’autres, et il aurait pu prendre place dans d’autres sociétés que la Grande-Bretagne, à d’autres moments qu’au 19e siècle… Il est dommage que l’étude de la causalité – pourquoi cela est advenu à cet endroit, à cette époque précise ? – ne fasse pas l’objet d’un développement plus poussé, Gras renvoyant à un hypothétique frein social implicite qui aurait empêché les sociétés d’antan et d’ailleurs de se lancer dans l’aventure industrielle. Au-delà de cette remarque, son ouvrage n’en demeure pas moins un indispensable complément à la lecture des Esclaves énergétiques.

Le carbone, maître de nos vies…

Alors que Mouhot souhaite que nous méditions sur le reflet que nous renvoie le miroir des sociétés esclavagistes défuntes, le journaliste scientifique Frédéric Denhez, avec La Dictature du carbone [2011], nous plonge au cœur sombre d’un totalitarisme contemporain et néolibéral. Car « le carbone est le dictateur de notre avenir », souligne-t-il en introduction, avant d’en apporter la démonstration en 13 chapitres explorant les divers aspects de notre soumission inédite : le carbone est responsable de l’effet de serre, il est partout, et surtout émis par tous (y compris par ces malins de Français, gavés d’une propagande qui voudrait leur faire croire que l’électricité nucléaire réduit l’empreinte carbone… Mais tout est question de ce que l’on chiffre) ; Denhez opère un petit tour sur les indicateurs économiques et sociaux, démonte minutieusement celui de l’empreinte carbone, qui visiblement ne sert qu’à générer de l’argent virtuel sur un marché financier créé ad hoc, et à orienter nos conduites par la culpabilité : manger de la viande, est-ce si mal que ça ? Que dire des pommes en mai, plus consommatrices de carbone que des fraises à Noël, pour cause de long séjour en chambre froide ? Et peut-on réellement compenser une émission carbone en pays riche (qui a eu lieu) par une autre en pays pauvre (qui n’aura pas lieu) ou par du reboisement sous les tropiques, quitte à truquer ce que l’on mesure ? La démonstration, pour être alerte, n’en est pas moins implacable et démonte nombre d’idées reçues.

Des multiples remarques de l’ouvrage, peuvent être retenus les développements tissés autour de l’effet rebond. C’est, à grand trait, l’idée que vous achetez une voiture, qui consomme deux fois moins, à distance parcourue égale, que votre précédent véhicule, maintenant réduit à un cube de tôle-plastique-caoutchouc suite à la prime incitative dite « à la casse » (défunte depuis peu, ladite prime était une hérésie écologique : vu le gouffre de ressource que constitue la fabrication d’une voiture, il aurait été infiniment plus « durable » d’aider le marché de l’occasion… Mais le productivisme national a ses logiques, qui valent que le politique embrigade le consommateur à agir à l’encontre des intérêts de la planète). Eh bien donc, avec votre voiture vertement labellisée CO2 réduit, vous allez rouler plus, en toute bonne conscience, convaincu que de toute façon que vous polluez moins. C’est ça, cet effet rebond qui nous englue dans le gaspillage. La technique peut bien muter vers plus d’économie, l’animal consumériste qu’est l’humain en voudra « toujours plus ». En toute bonne conscience.

La charge de Denhez se clôt sur un ensemble de brèves qui valent indicateurs de solutions susceptibles conjointement de sauver tout à la fois notre planète, notre modèle social et notre démocratie. Il faut indexer, par exemple, nos comportements non sur la Bourse, mais sur des valeurs morales (tiens, on retrouve sous d’autres oripeaux l’argumentation de Mouhot). Intensifier une vraie agriculture durable, concevoir des politiques urbaines pour réguler l’impact des villes sur le climat… Et il faut lutter contre les inégalités, car celles-ci nuisent à l’environnement. Plus de démocratie, combler les fossés sociaux… Dans cette logique, ajoutons qu’il faudra arbitrer : les pays riches ne devraient-ils pas accepter de payer pour les dommages qu’ils ont causés à l’environnement planétaire, aider les pays pauvres à jouir d’un meilleur niveau de vie et à « dégager » leurs dictateurs… Et surtout réduire intelligemment leur consommation, pour la mettre au niveau de celle des autres. Conclusion de l’ouvrage : vous pouvez commencer par boycotter le « supermarché, symbole d’une arrogance prédatrice et dispendieuse ».

Cela pourrait-il être suffisant ? Nous verrons la semaine prochaine ce que d’autres auteurs avancent sur la question…

MOUHOT Jean-François [2011], Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique, Paris, Champ Vallon, coll. « L’environnement a une histoire ».

GRAS Alain [2007], Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Paris, Fayard.

DOCKÈS Pierre [2009], Le Sucre et les Larmes. Bref essai d’histoire et de mondialisation, Paris, Descartes & Cie.

DENHEZ Frédéric [2011], La Dictature du carbone, Paris, Fayard.

Pour une histoire sociale mondiale

Dans le cadre de l’histoire mondiale/globale, qui a connu un intense développement, d’abord dans le monde anglo-saxon puis un peu partout depuis une trentaine d’années, plusieurs thèmes ont été abordés : celui des migrations, des circulations culturelles, de l’environnement, de l’économie, de la mondialisation… Il apparaît important de développer, parmi ces thèmes, l’aspect social. L’histoire sociale a, en France, connu un fort développement des années 1950 aux années 1970, avant d’amorcer un lent déclin. Cette histoire sociale a surtout été francocentrée, de même que dans d’autres pays elle se développait dans un cadre strictement national. L’engouement pour l’histoire mondiale pourrait faire émerger une histoire sociale mondiale, bienvenue dans le contexte de la prise de conscience des effets de la mondialisation. Cette histoire pourrait permettre de faire apparaître certains phénomènes sociaux transnationaux qui seraient restés occultés avec une approche seulement nationale. En apportant un décloisonnement à l’histoire sociale, une telle entreprise permettrait de donner un nouveau souffle au courant de l’histoire sociale.

Plusieurs chercheurs ont réfléchi à cette question. Peter Stearns, historien américain qui a produit plusieurs ouvrages sur l’histoire globale, a écrit en 2007 dans le Journal of World History un article sur les liens entre histoire sociale et histoire globale [STEARNS, mars 2007]. Il note l’intérêt croissant chez les spécialistes d’histoire sociale pour un élargissement de leur champ géographique d’étude, ce qui donne des perspectives de rapprochement entre histoire sociale et histoire globale. Dans ce même numéro du Journal of World History, Kenneth Pomeranz réfléchit lui aussi aux liens entre histoire sociale et histoire mondiale [POMERANZ, mars 2007]. Il se demande comment l’histoire sociale peut être plus étroitement intégrée à l’histoire mondiale et vice versa. Divisant l’histoire sociale en trois types : l’histoire de la vie quotidienne, l’histoire de l’organisation sociale, et l’histoire des mouvements sociaux, il observe que ce troisième type rencontre particulièrement des difficultés à s’intégrer dans l’histoire mondiale, et que c’est une branche à développer.

Plusieurs travaux récents semblent annoncer l’émergence d’une histoire sociale mondiale. C’est tout d’abord l’histoire de la révolution industrielle et de ses conséquences sociales qui a pu être analysée dans un cadre mondial, comme l’a fait par exemple Peer Vries avec Via Peking back to Manchester: Britain, the Industrial Revolution, and China [VRIES, 2003].

Cela peut être aussi par l’histoire des idées sociales que l’histoire sociale mondiale peut être abordée : dans Creating the “New Man”: from Enlightenment ideals to socialist realities, Yinghong Cheng étudie la recherche d’un « homme nouveau », des Lumières au socialisme [CHENG, 2009]. Pendant et après la guerre froide, beaucoup ont cherché à dépeindre le communisme comme un phénomène étranger, exotique, propre aux sociétés sous-développées aux profondes traditions autocratiques. À l’opposé, le livre de Cheng décrit l’histoire des origines du projet communiste en le replaçant dans le contexte des Lumières, des réflexions des intellectuels européens du 18e siècle. Il étudie les cas de l’URSS, de la Chine maoïste, de Cuba. Il essaie d’examiner la continuité et la cohérence dans le projet communiste dans le temps et l’espace. Il ajoute aux sources du communisme des éléments du confucianisme, ainsi que les idées de José Marti, donc des éléments venus de différents continents. Un des apports de l’œuvre de Cheng est d’essayer de pointer les connexions entre le mouvement communiste et le phénomène de la décolonisation. De même, The Communist Experiment: Revolution, socialism, and global conflict in the twentieth century de Robert Strayer [STRAYER, 2007] se présente comme une histoire mondiale du communisme. Toutefois, du fait de la très vaste ampleur de son sujet, il ne fait que survoler l’histoire des différents partis communistes et contient plusieurs erreurs [MARGOLIN, 2009]. Également en 2007, l’historienne Lynn Hunt, avec Inventing Human Rights: A History [HUNT, 2007], fruit d’un travail de plusieurs années sur l’histoire des droits de l’homme, identifie les racines de l’idée de droits de l’homme dans les discussions littéraires du 18e siècle et dans les débats politiques pré- et post-révolutionnaires. L’histoire des droits de l’homme est un élément très important au cœur des fondements de l’histoire sociale.

Avec Workers of the World: Essays toward a global labor history, Marcel van der Linden essaie de faire une histoire globale du travail et des travailleurs [VAN DER LINDEN, 2008]. Cette recherche porte essentiellement sur l’Europe et les États-Unis. Il décrit l’expérience quotidienne des ouvriers. Dans la deuxième partie, « Varieties of mutualism », il étudie le développement du mutualisme (les assurances mutuelles). Dans la troisième partie, « Forms of resistance », il traite des grèves, des protestations de consommateurs, des syndicats, et de l’internationalisme ouvrier. Dans le même esprit, Patrick Manning, pionnier de l’histoire mondiale, et Aiqun Hu se sont intéressés au mouvement pour l’assurance sociale dans le monde depuis les années 1880 [HU et MANNING, mars 2010].

Quant à Marcel van der Linden, directeur de recherche à l’Institut international pour l’histoire sociale d’Amsterdam, il a entamé l’étude des mouvements de travailleurs et aux syndicats au niveau international. Dans Labour and New Social Movements in a Globalising World System, ouvrage collectif, les auteurs se livrent à une analyse de l’histoire du travail et des nouveaux mouvements sociaux dans la mondialisation [UNFRIED et VAN DER LINDEN (dir.), 2004]. Günther Benzer und Jochen Homann y comparent la première vague de mondialisation de 1850-1880 avec le mouvement actuel de mondialisation et leurs implications sociales. Andrew Herod fait une étude de terrain sur les syndicats d’Europe de l’Est après le modèle soviétique et la vague de privatisations des années 1990. Minjie Zhang étudie les migrations de travail en Chine et Ricardo Arondskind le heurt du global et du local dans le mouvement des travailleurs en Amérique latine.

C’est aussi par le biais de l’histoire des migrations et des diasporas que l’histoire sociale mondiale peut être abordée : dans Japanese and Chinese Immigrant Activists: Organizing in American and International Communist Movements, Josephine Fowler étudie le parcours et l’action des immigrants activistes chinois et japonais, notamment communistes, aux États-Unis, de 1919 à 1933 [FOWLER, 2007]. Ce livre pionnier explore l’histoire, jusque-là délaissée, des Japonais et Chinois communistes immigrés aux États-Unis, et situe leurs efforts dans le cadre de la politique mondiale du Komintern. Elle retrace l’expérience de ces petits groupes de révolutionnaires chinois et japonais et la met en relation avec les luttes sociales qui ont jalonné l’histoire des États-Unis durant cette période.

L’étude de Frank Dikötter et Ian Brown sur la prison en Afrique, Asie et Amérique latine [DIKÖTTER et BROWN (dir.), 2007] se penche sur deux siècles d’histoire de l’incarcération. Les auteurs montrent comment, à différentes époques et dans différents lieux, la prison moderne a remplacé des formes pré-modernes de punition, comme la mutilation du corps, le bannissement, l’asservissement, les amendes et les exécutions. Ce recueil d’essais explore comment la prison moderne a émergé dans un contexte global mais a été modelée par des conditions locales. Les auteurs soulignent les actes de résistance ou d’appropriation qui ont changé les pratiques sociales associées au confinement. Ils montrent que la prison a été conçue selon les spécificités culturelles des lieux et réinventée dans la variété des contextes locaux.

Dans Le Travail contraint en Asie et en Europe, un collectif d’historiens du marché du travail de nombreux pays (Japon, France, Angleterre, Inde et Chine), sous la direction d’Alessandro Stanziani, historien des normes et du droit, s’interroge pour savoir si l’Europe de la Révolution industrielle a inventé le travail libre [STANZIANI, 2011]. Ce projet d’histoire globale met en parallèle l’Europe et l’Asie, et réfléchit au continuum qui va du travail libre au travail forcé. Cet ouvrage entend réévaluer les travaux classiques – aussi bien marxistes que libéraux – portant sur l’évolution des marchés du travail et l’existence du travail contraint en Europe et en Asie depuis le 17e siècle. Il remet en cause la structuration de l’historiographie autour de grandes oppositions (travail libre/servage, Europe/reste du monde) et de ruptures temporelles fortes (révolution industrielle, abolition(s) de l’esclavage et du servage, Révolution française), et montre, à l’inverse de la thèse de Kenneth Pomeranz sur la « grande divergence » entre Europe et Asie, que l’Europe ne se distingue pas tant que cela de l’Asie dans l’avènement du travail libre.

D’autres travaux récents explorent l’histoire sociale transnationale, comme l’ouvrage collectif Want to Start a Revolution? Radical women in the Black freedom struggle [GORE, THEOHARIS et WOODARD (dir.), 2009], qui fait la jonction entre histoire sociale et Black studies, ou Labour Intensive Industrialization in Global History de Kaoru Sugihara et Gareth Austin [SUGIHARA et AUSTIN (dir.), 2011].

Ainsi des pistes stimulantes s’ouvrent déjà en histoire sociale mondiale. Dans la continuité de ces ouvrages, d’autres travaux pourraient être réalisés sur ces questions, et notamment de vastes synthèses comparatives sur les conditions de vie et de travail dans le monde, sur les luttes sociales dans les différents continents et sur leurs liens transnationaux (en insistant notamment sur le rôle des syndicats et des partis), et sur le rôle d’acteurs majeurs, de leurs inspirations et de leurs influences au-delà des frontières. Une telle histoire sociale mondiale pourrait servir de base à l’enseignement universitaire, et pourrait permettre de mieux comprendre et d’analyser les effets sociaux des différentes vagues de mondialisation.

STEARNS Peter N. [mars 2007], « Social history and world history: Prospects for collaboration », Journal of World History, vol. 18, n° 1.

POMERANZ Kenneth [mars 2007], « Social history and world history: From daily life to patterns of change”, Journal of World History, vol. 18, n° 1.

VRIES Peer [2003], Via Peking back to Manchester: Britain, the Industrial Revolution, and China, Leiden, CNWS Publications.

CHENG Yinghong [2009], Creating the “New Man”: From Enlightenment ideals to socialist realities, Honolulu, University of Hawai’i Press.

STRAYER Robert [2007], The Communist Experiment: Revolution, socialism, and global conflict in the twentieth century, Boston, McGraw-Hill Higher Education.

MARGOLIN Jean-Louis [2009], compte-rendu du livre de STRAYER [2007] dans le Journal of Global History, n° 2009/4, pp. 180-182.

HUNT Lynn [2007], Inventing Human Rights: A History, New York, W.W. Norton and Company.

VAN DER LINDEN Marcel [2008], Workers of the World: Essays toward a global labor history, « Studies in Global Social History », 1, Leiden and Boston.

HU Aiqun et MANNING Patrick [mars 2010], « The global social insurance movement since the 1880s », Journal of Global History, vol. 5, n° 1, pp. 125-148.

UNFRIED Berthold et VAN DER LINDEN Marcel (dir.) [2004], Labour and New Social Movements in a Globalising World System, Leipzig, Akademische Verlagsanstalt.

FOWLER Josephine [2007], Japanese and Chinese Immigrant Activists: Organizing in American and International Communist Movements, 1919-1933, New Brunswick, N.J. Rutgers University Press.

DIKÖTTER Frank et BROWN Ian (dir.) [2007], Cultures of Confinement: A history of the prison in Africa, Asia, and Latin America, Ithaca, New York, Cornell University Press.

STANZIANI Alessandro (dir.) [2011], Le Travail contraint en Asie et en Europe, Paris, Éditions de la MSH.

GORE Dayo F., THEOHARIS Jeanne et WOODARD Komozi (dir.) [2009], Want to Start a Revolution? Radical women in the Black freedom struggleNew York, New York University Press, 2009.

SUGIHARA Kaoru et AUSTIN Gareth (dir.) [2011], Labour Intensive Industrialization in Global History, London, Routledge.

La féodalité dans les rizières

Et si le Moyen Âge n’était pas une spécificité occidentale ? L’historien Pierre-François Souyri nous emmène à la découverte de tout un Japon médiéval, avec ses guerriers et ses paysans… et ses visées expansionnistes.

Paris, métro Pyramides. C’est dans l’un de ces cafés pour touristes errant entre l’Opéra et le Louvre que Pierre-François Souyri, en transit depuis Genève, accorde cet entretien. Au menu, une question : peut-on réellement parler de Moyen Âge japonais ? Sur la table, un livre, publié par mon interlocuteur chez Maisonneuve & Larose en 1998, dont le titre – Le Monde à l’envers. La dynamique de la société médiévale – jure par rapport à l’illustration, un samurai monté sur un cheval noir ! Sourire de l’auteur, qui attaque aussitôt : « Vous voyez, ce titre a une histoire. J’avais choisi d’intituler ce livre Le Monde à l’envers. La dynamique de la société médiévale japonaise. Et l’éditeur, pensant que le nom de collection “Histoire du Japon”, qui figurait sur la couverture, était suffisant, a jugé que ce n’était pas la peine de préciser “japonaise”. C’est amusant, cette couverture rend perplexes mes lecteurs. Ils se disent : “Mais alors, le Moyen Âge, c’est partout ?” »

Parler du Moyen Âge comme d’une époque universelle serait donc aller à l’encontre du sens commun, qui fait rimer Moyen Âge avec Europe… Pour autant, peut-on parler de Moyen Âge japonais sans faire de contresens ?

Une telle assertion reflète effectivement la position de certains médiévistes occidentaux, qui ont tendance à voir dans le Moyen Âge une période ne concernant que l’Europe, de l’Ouest qui plus est. Mais commençons par le début.

Entre les 8e et 12e siècles, le Japon est dirigé par une société de cour, aristocratique, centrée autour de l’empereur. À partir de la fin du 12e, cette société est déstabilisée par la montée en puissance d’une couche de guerriers, les samurai. Un clan, celui des Minamoto, prend le pouvoir et s’installe dans le Kantô, dans l’Est du Japon. Il inaugure ainsi ce que l’on a appelé le shogunat (ndlr : soit un régime politique dirigé par un shôgun, ou régent, qui exerce le pouvoir au nom de l’empereur). Ce changement politique important a été repéré immédiatement par les contemporains, qui ont appelé cette nouvelle période « l’âge des guerriers ».

À la fin du 16e et au début du 17e siècle, le Japon est réunifié sous la tutelle d’une nouvelle dynastie shogunale, celle des Tokugawa. Cette dernière crée un système relativement centralisé, que les historiens d’aujourd’hui qualifient parfois d’Ancien Régime à la japonaise. Et il faut attendre le début du 20e siècle pour qu’un historien, assez romantique à vrai dire, Hara Katsurô, utilise sciemment cette expression « Moyen Âge » pour désigner la période qui s’étend de l’émergence des clans guerriers, à la fin du 12e siècle, à l’établissement de l’hégémonie Tokugawa, au début du 17e.

Pourquoi recourir à cette expression ?

Pour bien marquer que la crise marquant le début de l’époque Kamakura, c’est-à-dire le passage du 12e au 13e siècle, correspondait à une rupture : d’un côté une civilisation centrée sur la cour, l’aristocratie, l’empereur… Une civilisation que lui, Hara, considérait comme frelatée et s’inspirant du modèle chinois ; de l’autre, le Moyen Âge, qui marquait pour lui un temps où le Japon se détachait de l’histoire orientale pour entrer dans une dynamique différente, celle de la féodalité. Et cela débouchait « naturellement » sur la modernité de 1906, moment où il écrivait.

En d’autres termes : comment pouvait-on expliquer la réussite de la révolution industrielle au Japon, la modernisation de l’État et la victoire sur la Russie en 1905 ? Sinon par le fait que l’histoire du Japon n’avait rien à voir avec celle des autres pays d’Asie, mais ressemblait à celle de l’Occident ! L’historien Karl Wittfogel a résumé ce concept par une plaisante formule : « Le Japon, c’est la féodalité occidentale dans la rizière. »

Quelles sont les caractéristiques qui permettent de parler de féodalité japonaise ?

Évidemment, on comprend bien que la féodalité, dans ces conditions, est aussi un concept idéologique. Il sert à montrer que le Japon est une exception dans le monde, une sorte d’Europe perdue de l’autre côté du continent asiatique, qui a su générer un développement, source d’une grande fierté.

Cela dit, il reste une série d’éléments qui, pris indépendamment, n’ont pas grand sens. Mais mis en perspective, ils renvoient effectivement à quelque chose d’assez proche de la féodalité occidentale.

D’abord, une relative similitude chronologique. Ensuite, si on se réfère à une analyse marxiste de la féodalité, cette période est caractérisée par la privatisation de la terre, la constitution de domaines gérés par des notables locaux. Ceux-ci se militarisent du 11e au 12e, profitant de la relative déliquescence de l’État pour s’emparer de pouvoirs régaliens sur la terre, en particulier les droits de justice, de police, et bien sûr de perception fiscale. Ces fiefs sont cultivés par des paysans qui possèdent non pas la terre, mais des droits sur elle, pour la cultiver. Ils forment une petite paysannerie parcellaire, souvent organisée dans le cadre de communautés. Celles-ci sont extrêmement solides, probablement plus qu’en Occident, car issues du contexte de la riziculture inondée, qui requiert un très fort niveau de coopération. Voilà pour le côté marxiste.

Sur le plan de l’organisation interne, on constate un phénomène de vassalisation des couches dirigeantes : les guerriers locaux sont organisés selon une hiérarchie qui passe par des gouverneurs provinciaux, sortes de ducs, qui en réfèrent eux-mêmes au sommet, le shôgun. En échange du service de la guerre, les guerriers sont confortés sur leurs terres par des chartes.

Existe-t-il un équivalent de l’Église au Japon, une institution religieuse qui impose ses normes idéologiques ?

C’est là que les choses vont moins bien. Si la féodalité, c’est aussi l’Église – et je pense que l’Église fait partie intrinsèque du système féodal en Occident –, il n’y a pas d’équivalent exact au Japon. On constate tout de même que le bouddhisme, même morcelé entre plusieurs courants, tend à encadrer de plus en plus solidement la paysannerie au cours du Moyen Âge.

Mais on ne peut pas parler exactement d’ordres militaires religieux. D’une part, à partir du 11e siècle, un grand nombre de seigneurs locaux font don de terres aux monastères bouddhistes pour s’acheter des faveurs divines. C’est là un processus qui ressemble beaucoup à ce que l’on voit en Occident, par exemple autour de l’ordre de Cluny. Certains monastères deviennent de gros propriétaires de domaines, qu’ils contrôlent plus ou moins bien. Pour mieux les tenir, ils recrutent des hommes d’armes, puis ils les transforment en moines armés. Il faut dire qu’au Japon, à la différence de ce qui se passe en Occident, l’habit fait le moine. Vous vous rasez la tête, prenez un nom religieux et enfilez les habits adéquats, et tout le monde vous considérera aussitôt comme un moine. Parfois issus de la classe guerrière, ces gens n’ont pas nécessairement une vocation religieuse, et si on leur propose de jouer les gestionnaires de domaines et de manifester leur autorité, certains se trouvent bien dans ce rôle. Ce sont des religieux, mais avant tout des guerriers. Au lieu de gérer le domaine pour un seigneur plus puissant, ils sont au service d’un monastère.

Ensuite, à partir du 15e siècle, on assiste au développement d’un certain nombre d’écoles bouddhistes de nature particulière qui encadrent les paysans, les communautés rurales et parfois urbaines dans le cadre de ikki, sortes de confréries religieuses armées. Ces ikki tendent à constituer de véritables territoires placés sous la domination d’une école bouddhiste qui en devient le seigneur éminent. Mais ce ne sont pas des ordres militaires religieux.

Dans quels autres domaines constate-t-on des phénomènes similaires à ce qui se passe en Occident ?

L’urbanisation est beaucoup moins importante au Japon, pour le Moyen Âge en tout cas. Il faut attendre le 15e et surtout le 16e siècle pour voir émerger de grandes villes. Et l’on assiste à une explosion de l’urbanisation au 17e. La plupart des villes japonaises, à l’exception des anciennes capitales comme Kyôto, sont des villes castrales, comme Tôkyô, Nagoya, Hiroshima, Ôsaka… À la fin du Moyen Âge émergent également des ports, de plus en plus dynamiques : Hyôgô par exemple, la future Kôbe, Sakai toute proche de la future Ôsaka… Des villes souvent organisées par les ligues ikki, et qui se dotent d’organisations oligarchiques indépendantes des pouvoirs seigneuriaux. Ces villes rappellent les cités-États italiennes. Certaines sont gérées par des conseils issus de la bourgeoisie portuaire, qui négocient, parfois en position de force, avec les seigneurs de la guerre.

Pour la centralisation étatique, le phénomène est lui aussi très tardif. Au cours du Moyen Âge proprement dit, on a une décentralisation, un éclatement des pouvoirs, l’État est de plus en plus faible. Aux alentours de 1550, le processus s’inverse, des seigneurs de la guerre finissent par recentraliser, partiellement d’ailleurs, le pays.

La mobilité sociale, elle, est extrêmement forte au Moyen Âge, surtout à partir du 14e siècle. D’abord, il y a un enrichissement relatif de la société, qui aboutit à l’apparition locale de dynasties de paysans riches, de notables qui se militarisent à leur tour. Les Japonais, à partir du 15e, vont parler de « monde à l’envers ». Car ils vivent dans une société qui pratique la désobéissance civile, l’inversion des hiérarchies sociales, en bref, où l’inférieur peut l’emporter sur le supérieur.

Ensuite, il y a une instabilité de la classe dirigeante, sans doute pour des questions liées à l’héritage. Faute de primogéniture, c’est toujours le père qui désigne celui de ses enfants qui héritera. Et souvent, comme les seigneurs sont polygames, c’est le rejeton de la dernière concubine qui l’emporte…

Donc le plus jeune, et non pas le plus âgé, qui se sent extrêmement frustré. Cela crée des coteries qui expliquent en partie cette instabilité. Sans compter que les communautés paysannes sont de mieux en mieux organisées, et que l’impôt rentre donc de moins en moins bien. Du coup, les seigneurs ont tendance à guerroyer pour mettre la main sur de nouvelles ressources.

La paysannerie représente-t-elle l’essentiel de la société ?

Oui, bien sûr. Il faut aussi comprendre que dans la société japonaise se trouvent beaucoup de couches sociales – c’est là une découverte de l’historiographie japonaise de la seconde moitié du 20e siècle. On trouve des couches qui ne vivent pas uniquement du travail agricole : des commerçants, des transporteurs, des populations itinérantes diverses dans les arts du spectacle, des moines errants, conteurs d’histoires… Il y a aussi des gens qui parcourent les montagnes, que l’on appelle « gens des montagnes », qui chassent, abattent le bois… Des pêcheurs, des ramasseurs de coquillages sur les grèves, qui sont au Japon extrêmement nombreux… Ces populations ne sont pas nécessairement des paysans au sens agricole du terme, mais forment une part importante des couches populaires.

Jérôme Baschet explique que le Moyen Âge européen génère un dynamisme qui débouche, au 15e siècle, sur la conquête des Canaries et de l’Andalousie musulmane avant de s’étendre au reste du monde. Constate-t-on un processus similaire au Japon ?

Il existe au Japon un phénomène similaire. D’abord une expansion, que je pense enclenchée à partir du 15e siècle, quand les clans guerriers prennent pied sur l’île du nord, Hokkaidô. Au sud, on voit l’émergence d’une piraterie, à l’origine japonaise, qui ensuite s’internationalise. Elle aboutit à l’émergence d’une thalassocratie en mer de Chine, à la mise sous tutelle d’Okinawa au sud à partir du 17e siècle. On assiste à un phénomène d’expansion japonaise dans les mers orientales, tout à fait clair au cours du 16e. Avec notamment la constitution de ce que l’on appelle des « villes japonaises » en Asie du Sud-Est, au Viêtnam, en Malaisie, à Ayutthaya, alors capitale du Siam.

Cela s’inscrit, de toute évidence – et c’est sans rapport avec la féodalité –, dans le cadre d’une expansion asiatique au 16e siècle, qui se heurte à l’expansion occidentale. Avec cette différence technique : les Occidentaux maîtrisent mieux la navigation en haute mer. Certes, il existe des réseaux maritimes très puissants en Asie. Mais les jonques ne sont pas adaptées à la traversée du Pacifique, ni même de l’Atlantique. Je pense d’ailleurs qu’une des clés du succès occidental dans les mers d’Asie orientale est que les marchands portugais ont phagocyté les réseaux mis en place par les Japonais et les Chinois.

La seconde phase est celle du reflux après l’expansion : au 16e siècle, les Chinois ferment la frontière, sur la mer en tout cas ; les Japonais se replient… Mais ce repli s’effectue en même temps qu’un incroyable mouvement d’expansion interne à la société japonaise. La population double en une centaine d’années, l’urbanisation galope au 17e siècle, et la production globale explose. Je pense qu’il existe alors une sorte d’économie-monde du Japon. L’archipel se ferme, expulse les Portugais, interdit à ses sujets de quitter le pays, tue ceux qui après l’avoir quitté tentent de revenir…

Les dirigeants du Japon sont dominés par une pensée confucianiste, chinoise, fondamentalement agraire. La richesse, c’est le contrôle de la paysannerie. Tout ce qui échappe à la rizière est perçu comme source de détérioration potentielle des choses. Or les marchands, qui sortent du pays, sont en contact avec les Chinois, les Portugais, les Hollandais…, ce sont donc des gens dont on se méfie. Ma conclusion est que si le Japon est engagé en effet dans une dynamique expansionniste au Moyen Âge, il la perd sous le régime Tokugawa. Ou plutôt, on substitue à une expansion externe un nouveau modèle d’expansion interne, pour conduire l’archipel aux portes de la modernité au début du 19e siècle. Il faut se garder de faire des parallèles trop poussés sous prétexte de comparer les histoires nationales.

Propos recueillis par Laurent Testot

Entretien initialement publié sous le titre « Le Monde à l’envers : un Moyen Âge japonais ? », in Laurent Testot (coord.), Histoire globale. Un autre regard sur le monde, Sciences Humaines Éditions, 2008.

Pierre-François Souyri est professeur à l’université de Genève où il enseigne l’histoire du Japon.

Quelques publications

• Le Monde à l’envers. La dynamique de la société médiévale
Maisonneuve & Larose, 1998.

• Le Japon des Japonais
2002, avec Philippe Pons, rééd. Liana Lévi, 2007.

• Mémoire et fiction. Décrire le passé dans le Japon du 20e siècle
Philippe Picquier Éd., 2010.

• Nouvelle histoire du Japon
Perrin, 2010.