Une grande divergence

Comment expliquer que l’Europe ait pris, au 19e siècle, un ascendant sur les autres parties du monde, au point de jouir pendant plus d’un siècle d’une suprématie indiscutable dans l’arène économique mondiale ? Parmi les nombreux travaux qui se sont attachés, au cours des dernières décennies, à revisiter cette vieille question, l’ouvrage de l’historien américain Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, publié en anglais il y a dix ans à peine et récemment traduit en français (Albin Michel, 2010), fait figure de référence. Une référence incontournable, que tout spécialiste se doit de citer, même si c’est souvent pour la balayer d’un revers de main. Il faut dire que la thèse de Pomeranz prête le flanc à la simplification, elle qui se laisse résumer en une formule presque lapidaire. Jusqu’au début du 19e siècle, avance l’historien, l’Europe ne possédait aucun avantage décisif sur la Chine, grande puissance économique de l’époque. La région la plus avancée du Vieux Continent, l’Angleterre, n’a dû son décollage industriel qu’a deux avantages fortuits : l’existence de gisements de charbon proches de ses centres industriels et la réserve de terre que lui conféraient ses colonies dans le Nouveau Monde.

Il y a en effet là de quoi heurter plus d’un historien économique. Normalement constitué celui-ci cherche généralement à mettre à jour les mouvements de fond, les évolutions séculaires, les processus cumulatifs à l’œuvre derrière le développement économique. S’agissant de l’ascension de l’Europe, les historiens ont souvent insisté sur les cercles vertueux entre innovation technologique et accumulation du capital qui ont présidé à la révolution industrielle et au décollage économique du Vieux Continent. Lorsqu’ils ont voulu relativiser, comme il est d’usage aujourd’hui, la rupture qu’aurait constituée la révolution industrielle, ils se sont attachés à décrire le processus endogène par lequel l’Europe s’est doté du capital, du profil démographique, des technologies, des institutions qui lui ont permis de faire la différence avec le reste du monde. Et même lorsqu’un tel récit a été contesté, notamment par Immanuel Wallerstein et les historiens du système-monde, ce fut pour lui substituer une autre narration de la genèse de la suprématie européenne, insistant quant à elle sur le rôle de du commerce avec les autres régions du monde. On conçoit alors qu’attribuer, comme le fait Pomeranz, le décollage du Vieux Continent à des facteurs « contingents », autant dire tenant largement au hasard, puisse être difficile à avaler.

L’historien américain n’est pas le seul à avancer une proposition aussi dérangeante. On sait que dans les rangs de l’histoire globale, des auteurs comme André-Gunder Frank [1] ou John M. Hobson [2] et même comme Janet Abu-Lughod [3] ont avancé un argument analogue. Ces auteurs ont montré à quel point l’Europe a dû son essor aux transferts de technologies et à l’effet d’entraînement des réseaux commerciaux asiatiques sur un Vieux Continent longtemps en retard sur le plan économique [4]. La suprématie européenne résulterait en définitive d’une combinaison de hasard (le déclin des échanges asiatiques vers le 15e siècle selon Abu-Lughod) et de violence : le seul trait différenciant véritablement les petites puissances européennes étant en définitive leur agressivité, qu’elle se manifeste par une alliance inédite entre réseaux marchands et puissance militaire (Abu-Lughod, Arrighi) ou par le racisme et l’impérialisme (Hobson).

L’analyse de Pomeranz se déroule néanmoins sur une toute autre trame que la précédente. Si cet auteur appartient au domaine d’étude de l’histoire globale, c’est moins parce qu’il étudie les connections entre les différentes parties du monde (il ne s’y intéresse guère), que parce qu’il porte un regard comparatif nouveau sur les histoires respectives de l’Europe et des contrées non occidentales. L’historien américain se place pour cela sur le même terrain que l’histoire économique traditionnelle de l’Europe. Il privilégie, comme elle le fait, la dynamique endogène du Vieux Continent pour la comparer à celle de la Chine. Ce faisant, il réexamine l’un après l’autre les avantages que, selon l’histoire économique dominante, l’Europe aurait acquis sur son rival chinois. Et il aboutit à une conclusion renversante : non, l’Europe ne possédait aucun avantage endogène qui expliquerait l’écart qu’elle a creusé avec la Chine à partir du 19e siècle. Pis, elle partageait avec elle des obstacles écologiques qui auraient parfaitement pu avoir raison de son développement économique, comme ce fut le cas pour l’empire du Milieu. Cette conclusion conduit à retourner entièrement l’analyse : il ne s’agit plus d’expliquer pourquoi, en raison de quels blocages, la Chine n’a pas pu faire aussi bien que l’Europe, mais au contraire de comprendre par quel miracle cette dernière a pu échapper au déclin qui la menaçait tout autant que sa rivale asiatique. C’est ici qu’interviennent les facteurs « contingents » avancés par Pomeranz. Sans eux, considère l’historien, la « révolution industrielle », et son lot d’innovations généralement considérées comme décisives, auraient pu n’avoir aucun effet durable sur la dynamique du vieux continent.

Mais reprenons plus en détail la comparaison proposée par Pomeranz. Pour la mener à bien, l’historien introduit une innovation méthodologique : rappelant la profonde hétérogénéité économique tant de l’Europe que de la Chine, il privilégie la comparaison de deux régions, les plus avancées de chaque zone – l’Angleterre et la région du Bas-Yangzi – sans pour autant s’interdire des incursions dans d’autres zones de l’Europe continentale ou de l’empire du Milieu. Le travail comparatif peut alors commencer. Pomeranz commence par discuter l’idée selon laquelle, bien avant la révolution industrielle, l’Europe aurait commencé à diverger de la Chine, en termes de richesse amassée, de niveau de vie, d’espérance de vie, de démographie et de technologie. Plus riche, moins populeuse, plus innovatrice, l’Europe aurait lentement constitué ce qui ferait les facteurs de son succès futur : une plus grande capacité à accumuler du capital. Pomeranz montre cependant que la comparaison tourne rarement à l’avantage de l’Europe. La Chine était au moins aussi riche, ses paysans et artisans contrôlaient les naissances pour dégager un surplus accumulable, ses technologies (irrigation, conservation des terres, métiers textiles, hauts-fourneaux) étaient généralement plus avancées.

Pomeranz s’attaque à un autre morceau en examinant l’argument avancé par l’institutionnaliste Douglas North selon lequel l’Europe aurait acquis un dynamisme économique sans équivalent grâce à des marchés plus efficients. Là encore, Pomeranz montre qu’il n’en est rien. Non seulement la Chine n’avait rien à envier à l’Europe dans ce domaine, mais l’organisation de ses marchés se rapprochait plus de l’idéal des économistes libéraux. La vente et la location des terres ? C’était, selon Pomeranz, chose plus aisée en Chine, et ce malgré le processus des enclosures britanniques. L’historien en rappelle au demeurant la lenteur, et en relativise l’impact sur les rendements agraires anglais, prenant ainsi le contrepied des travaux néomarxiens de Robert Brenner [5] ou Ellen Meiksins Wood [6]. L’essor d’un « marché libre du travail » ? Là encore les guildes des villes européennes ont considérablement entravé le processus, bien plus en tout cas que ce qui se produisait en Chine. Et qu’en est-il de la faible productivité du travail des paysans chinois ? On sait que l’historien américano-chinois Philip Huang [7] y voit le signe d’une  « involution » de l’économie chinoise, synonyme d’une compression du niveau de vie. Pomeranz repère quant à lui l’existence en Chine d’une « révolution industrieuse » comparable à celle que Jan de Vries [8] a identifié dans le cas des Pays-Bas : la population chinoise a accru son niveau de vie en consacrant plus de travail, non seulement aux tâches agricoles, mais aussi à des travaux artisanaux vendus sur le marché.

L’Europe et la Chine se ressemblaient donc sur bien des points, ce qui conduit à penser que rien ne prédisposait leurs trajectoires à connaître la « grande divergence » qui devait se creuser pendant le 19e siècle. Selon Pomeranz, elles partageaient un autre trait commun : leurs régions les plus avancées, l’Angleterre et le Bas-Yangzi, étaient, au début du 19e siècle, sur le point de parvenir à un point de saturation de leurs ressources naturelles. Cela se traduisait, sur le plan écologique, par un degré avancé de déforestation et d’épuisement des sols et, sur le plan économique, par une insuffisance des denrées alimentaires et la hausse de leurs prix. Le développement économique des deux régions menaçait tout simplement de s’enrayer.

L’originalité du travail de Pomeranz est de déployer son analyse de la « grande divergence » sur cette trame écologique. Si des facteurs « contingents » comme la proximité des gisements de charbon et la réserve de terres du Nouveau Monde ont pu jouer un rôle décisif, c’est qu’ils ont permis à l’Angleterre, puis à l’Europe, et à elle seule, de faire sauter les limites écologiques à la croissance. Pomeranz avance deux registres d’arguments à l’appui de sa thèse. En premier lieu, l’un et l’autre facteur permettaient de passer outre la rareté relative des terres britanniques grâce à l’apport d’ « hectares fantômes » (estimés entre 10 et 12 millions d’hectares). Parce qu’on y cultivait du coton, un substitut avantageux de la laine ou du lin, les plantations du Nouveau Monde économisaient des centaines de milliers, voire des millions d’hectares consacrés à l’habillement de la population insulaire.  Parce qu’il se substituait au charbon de bois ou au bois de chauffe, le charbon épargnait lui aussi des surfaces conséquentes de terre. En second lieu, pour Pomeranz, sans cet approvisionnement aisé en fibres textiles faciles à travailler et en charbon, il est probable que le modèle industriel britannique, fondé sur le remplacement du travail par le capital (entre autre grâce aux « machines à vapeur ») et l’industrie textile, n’aurait pas été une option économiquement viable. C’est ainsi que l’Occident s’est engagé dans le mode de développement fortement consommateur en capital et en ressources naturelles qu’on lui connaît.

Telle est donc l’explication de la « grande divergence » selon Pomeranz. On peut noter au passage l’affinité que sa thèse entretient avec la théorie des systèmes-monde. Aux yeux de l’historien américain, la périphérie du Nouveau Monde, exploitée au moyen d’un système de travail esclavagiste, a bien joué un rôle décisif dans l’essor de l’Europe. Il propose néanmoins une interprétation écologique de cet apport, sous la forme des économies de terres qu’autorisait la possession des colonies américaines. La Chine, quant à elle, ne disposait pas de périphéries qui auraient pu lui apporter un tel avantage.

Le travail de Pomeranz a considérablement marqué les esprits, sans évidemment emporter l’adhésion de tous. On peut mentionner deux lignes de divergence avec son travail. Auteur lui aussi d’un travail de référence dans la comparaison historique entre l’Europe et de l’Asie [9], l’historien japonais Kaoru Sugihara diffère au moins en un point avec le récit de Pomeranz.  À ses yeux, les sentiers de développement européen et est-asiatique (soit essentiellement la Chine et  le Japon) s’étaient écartés bien avant 1820, point de départ de la « grande divergence ». Dès le 15e siècle, on peut selon lui repérer deux voies distinctes, celle de l’Asie de l’Est, fondée sur un modèle intensif en travail, celle l’Europe fondée sur des technologies intensives en capital, technologies que la révolution industrielle a par la suite considérablement approfondies [10].

Le sociologue italo-américain Giovanni Arrighi fait lui aussi partie de ceux qui se sont penchés sur l’énigme de la « grande divergence », sans pour autant retenir l’explication écologique  de Pomeranz, qu’il considère réductrice [11]. Si elle permet, selon lui, de comprendre pourquoi l’Angleterre s’est engagée dans la voie industrielle, elle n’expliquerait pas pour quelles raisons la Chine ne l’a pas fait – l’argument de l’éloignement relatif des gisements de charbons chinois ou de l’inexistence de périphéries comparable au Nouveau Monde ne lui semble pas suffisant pour remporter l’adhésion. Pour Arrighi, la différence fondamentale entre la « voie européenne » et la « voie chinoise », est en définitive que la première était « capitaliste », à la différence de la seconde, le propre du capitalisme étant de contourner les cadres institutionnels et sociaux qui limitent l’accumulation du capital.

Quoi que l’on pense de ces différends, ils indiquent en tout cas la place qu’occupe aujourd’hui le travail de Pomeranz dans l’histoire économique globale : celle d’une analyse pénétrante à laquelle on doit impérativement se frotter.


[1] A.G. Franck, ReOrient: Global economy in the Asian age, Berkeley, California University Press, 1998.

[2] J.M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge University Press, 2004.

[3] J. Abu-Lughod, Before European Hegemony. The World System A.D. 1250-1350, Oxford University Press, 1989.

[4] P. Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009.

[5] T.H. Aston et C.H.E. Philpin (ed.), The Brenner Debate: Agrarian class structure and economic development in pre-industrial Europe, Cambridge University Press, 1985.

[6] E. Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Lux, 2009.

[7] P. Huang, The Peasant Family and Rural Development in the Yangzi Delta, 1350-1988, Stanford University Press, 1990.

[8] J. de Vries, The Industrious Revolution, Cambridge University Press, 2008.

[9] K. Sugihara, « The East-Asian path of economic development: A long term perspective », in G. Arrighi et al. (ed), The Resurgence of East-Asia: 500, 150 and 50 year perspectives, Routledge, 2003.

[10] « La voie est-asiatique du développement », entretien avec K. Sugihara, in « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, numéro spécial n° 11, mai-juin 2010.

[11] G. Arrighi, Adam Smith à Pékin, Max Milo, 2009.

Le planisphère, figure ambiguë du Monde

La publicité fait grand usage des planisphères : vanter le caractère mondial d’un journal, d’une compagnie aérienne ou d’une école de commerce, passe le plus souvent par l’affichage d’un portrait du Monde, d’un planisphère. Sans cette figure, le Monde est une abstraction. Figuré, il devient familier et parait moins menaçant.

Mais on n’utilise pas n’importe quel planisphère, il est justement essentiel qu’il soit habituel ou, mieux, qu’il soit reconnaissable avec un léger décalage. Il existe de très nombreuses façons de représenter la surface du globe terrestre en deux dimensions (ce que signifie littéralement plani-sphère). On les appelle les projections : exercices mathématiques complexes de mise en relation d’une surface sphérique (ou presque) et d’une autre plane. La plupart des planisphères, même si les projections polaires ont acquis, depuis une vingtaine d’années, droit de cité dans les manuels et la presse, restent marqués par trois habitudes de lecture : une projection largement « conforme », l’orientation au Nord et la coupure dans le Pacifique.

Les planisphères qui respectent les formes mais pas les tailles (selon des projections appelées « conformes ») donnent, on en a pris conscience depuis longtemps, une image rétrécie des régions proches de l’équateur. La projection la plus célèbre, celle de Mercator, du nom du grand cartographe flamand du XVIe siècle à qui l’on doit aussi le mot « atlas » pour désigner un recueil de cartes, est justement totalement conforme [1] ; tous les méridiens et tous les parallèles se coupent à angle droit, comme sur le géoïde terrestre. C’est une carte de marins, où les angles sont justes, mais qui a pour effet d’exagérer les surfaces des hautes latitudes, puisque les pôles sont projetés à l’infini, et, réciproquement, de minimiser la région intertropicale, par ailleurs la zone la plus pauvre. Ainsi l’Australie, qui est dans la réalité quatre fois plus grande que le Groenland, y est représentée beaucoup plus petite [2]. On a donc inventé des compensations, quelquefois jusqu’à la caricature, comme la carte de Peters très à la mode dans les années 1980 au point de servir alors de fond d’écran aux journaux d’Antenne 2. Ainsi, quand on veut donner une image décalée du Monde, on reprend souvent cette projection familière, en changeant juste un paramètre. Une carte, réalisée il y a une vingtaine d’année en Australie, a connu une grande notoriété : elle mettait tout simplement l’Île-continent au centre et en haut, là où est habituellement l’Europe. Le Sud était donc en haut et la coupure dans l’Atlantique, non dans le Pacifique. Mais c’était une Mercator tout à fait classique.

En effet, les cartes les plus répandues dans le Monde, bien au-delà de la seule cartographie européenne, situent les bords latéraux du rectangle dans lequel est inscrit le planisphère, au milieu du Pacifique. Ou, si l’on préfère, mettent le méridien de Greenwich au milieu. Rien d’étonnant que les enquêtes montrent qu’à la question « pourquoi le méridien O° est-il celui-là ? », la réponse la plus courante reste : « parce qu’il est au milieu ». Ces cartes sont toujours orientées au Nord, ce qui place l’Europe en haut au centre. Tout cela n’a rien d’innocent, évidemment, puisque sur une boule tous les points de la surface sont équivalents et qu’on peut donc centrer un planisphère sur n’importe quel point du globe, il en sera tout aussi juste ou tout aussi faux que les autres. Il ne faut jamais oublier qu’à la différence de toute carte plane, la terre n’a pas de bord.

Les planisphères les plus familiers sont donc des représentations obsolètes. Le Pacifique n’est plus une marge, comme à l’époque où l’Europe dominait le Monde, avant 1914, à l’époque où justement les Européens ont tracé les fuseaux horaires et choisi leur origine en la calant sur le méridien de la plus grande puissance impérialiste de l’époque. La mondialisation actuelle n’a pas de bord non plus, même si elle a des marges.

Dans les années 1980, on a connu une mode éditoriale sur le « Pacifique nouveau centre du monde ». Cette inversion est synchrone de la brusque prise de conscience du poids du niveau mondial dans un large public. C’est aussi le moment où le mot « mondialisation » tombe dans le domaine public, entre dans les dictionnaires courants (1981 pour le Petit Larousse). Rien d’étonnant qu’alors un recueil de cartes devienne un best-seller, phénomène plutôt rare : l’Atlas stratégique de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau (Fayard, 1983) dût son succès à quelques planisphères connus jusque là seulement de quelques spécialistes et, surtout, à d’autres cartes plus classiques mais centrées sur la Chine ou l’Amérique. Il y a donc bien eu une légère évolution de la représentation du Monde, mais sans que rien ne soit vraiment bouleversé. On a toujours du mal à se rendre compte que l’Est et l’Ouest ne sont que des données relatives, à la différence du Nord et du Sud qui ont des lieux absolus, des pôles.

Tout vient d’une contradiction insoluble : alors que le planisphère a nécessairement des bords, le globe terrestre, et donc le Monde, n’en a pas. La Terre est bien une étendue finie, mais elle n’est pas bornée. Pourtant, le monde construit par l’Europe reste longtemps centré sur elle, jusqu’au début du XXe siècle, puis sur l’Atlantique, l’Occident. Dans les fait, il y a bien, alors des « bords du Monde », des marges, au Nord et au Sud, mais aussi à l’Est et à l’Ouest, dans le Pacifique. En 1913, on peut considérer le planisphère comme « juste », comme une représentation efficace du Monde.

Mais cette figure est aussi une image mentale, une représentation sociale dont nous avons du mal à nous passer. Elle fonctionne comme une pensée subliminale du Monde. Il est difficile de convaincre un rédacteur en chef, un éditeur de manuels ou un enseignant d’utiliser des planisphères variés, donc souvent – et même nécessairement – inhabituels. Aucun planisphère n’est totalement « juste », mais tous donnent des éclairages, des points de vue complémentaires. Mais, quand on a « perdu le Nord », quand on ne sait pas dans quel sens disposer la figure, on a peur que le public « perde du temps » à se retrouver dans la carte. Car, il est bien évident pour ces interlocuteurs, que le message principal est ce qu’on va mettre sur ce fond de carte, des productions de blé ou des routes de la drogue, des densités de population ou des zones de conflits… C’est négliger que, comme souvent, le médium est (aussi) le message [3]. Tout (fond de) planisphère est une pensée du Monde. Et trop souvent nous pensons le Monde d’aujourd’hui avec la représentation d’avant-hier[4].

Car il faut des images familières pour intégrer la nouveauté. Nous tentons de saisir le neuf avec des concepts anciens. Ce que nous donne à voir le planisphère, c’est une icône mentale de la surface terrestre, divisée en ensembles familiers, d’autant plus rassurants que la carte contribue à les naturaliser. Quand nous parlons d’Amérique ou d’Afrique, ces continents nous semblent des faits de nature. Pourtant, comme leurs représentations qui nous les familiarisent, ils sont des découpages historiques, projetés par les cartographes européens sur les terres et les sociétés. Face à un planisphère nous voyons tous l’Afrique comme une évidence. Or, pourquoi découper ainsi plutôt qu’avec d’autres limites ? L’isolement de cette partie des terres émergées, le nom même qui lui a été choisi, Africa, est une histoire qu’il faut situer au nord de cette partie du Monde, dans la Méditerranée antique et l’Europe médiévale. On est dans un pur jeu de représentations [5]. Pourtant, qui ne verrait pas aujourd’hui l’Afrique sur le planisphère ? Et la cartographie animée ou interactive, Google Earth ou Google Map n’induisent pas des cadres mentaux différents.

L’usage de la carte est empreint d’ambiguïtés. La violence cartographique est d’autant plus puissante qu’elle est indolore, le fond de carte s’efface discrètement sous les contenus qui les remplissent. Pourtant c’est un message qui est loin d’être innocent.

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Présentation grat 1


[1] Jean Lefort, L’Aventure cartographique, Belin, 2004. Ouvrage très lisible, qui présent les questions techniques avec beaucoup de pédagogie et fort bien illustré.

[2] Fernand Joly, La Cartographie, PUF, « Que sais-je ? » n° 937. La mise au point la plus accessible sur les complexités techniques de la cartographie, y compris les incertitudes contemporaines.

[3] Mark Monmonier, Comment faire mentir les cartes, Flammarion, 1993.

[4] Roger Brunet, La Carte. Mode d’emploi, Fayard/Reclus, 1987.

[5] Christian Grataloup, L’Invention des continents. Comment l’Europe a découpé le Monde, Larousse, 2009.

Trois nuages

Un volcan islandais vient d’infliger à l’Europe occidentale un exercice pratique d’antimondialisation. Le blocage des transports aériens qui en résulta ne pouvant pas être longtemps traité selon la rhétorique ordinaire des « usagers pris en otage », faute de responsables connus, il fallait bien pour les commentateurs inventer autre chose. On disserta donc sur la fragilité de nos sociétés modernes, menacées par les excès du principe de précaution et vulnérables au fameux « effet papillon » ; certains se risquèrent même à méditer sur la « leçon de lenteur » donnée par le nuage, prônant une sorte de décroissance dans la connexion simultanée des espaces mondiaux.

Comme souvent en pareil cas, l’hébétude et le désœuvrement font naître un appétit d’histoire : on s’empressa donc de chercher des précédents. L’éruption du Laki le 8 juin 1783 faisait naturellement le candidat le plus sérieux à la concordance des temps. Bien plus catastrophique pour l’Islande que le réveil actuel de l’Eyjafjöll (les historiens estiment qu’un cinquième de la population a péri des suites de la famine qu’entraîna la destruction du cheptel), l’émission de dioxyde de souffre eut d’importantes répercussions climatiques en Europe [1]. Le nuage émis par le volcan dispersant le rayonnement solaire dans l’atmosphère, les différents pays européens connurent une baisse très sensible de leurs températures, et des dérèglements climatiques en cascade. Ceux-ci furent observés à travers toute l’Europe, et les témoignages abondent sur les craintes sociales qu’ils inspiraient et les réponses politiques qu’ils suscitaient. Dès le 17 juin, soit neuf jours seulement après l’éruption du Laki, un naturaliste de Montpellier du nom de Mourgue de Montredon établissait le lien entre le volcan islandais et les perturbations atmosphériques. Depuis Lisbonne jusqu’à Saint-Pétersbourg, les correspondances savantes sur les conséquences de ces étranges nuées éprouvaient l’unité de la République des lettres, ainsi que la certitude de l’existence du monde.

Car celle-ci n’est pas une donnée, mais une construction historique que la global history doit saisir comme objet. Telle est peut-être la leçon d’un troisième nuage, plus ancien et plus opaque. Il recouvrit la Terre entière, suite à une éruption cataclysmique d’un volcan océanien, durant les années 1452-1453, faisant écran au rayonnement solaire et provoquant d’après les spécialistes actuels une baisse des températures moyennes de 0,7 à 1° centigrades [2]. Au Caire comme à Londres, à Moscou et à Pékin, les effets de cet inquiétant brouillard furent observés et décrits – l’intensité de cette inscription documentaire soulignant d’ailleurs les principales lignes de force des grands bassins d’historicité du monde. On les observa, mais on ne put les expliquer : ils étaient les conséquences d’un épisode qui se déroula dans l’un des creux du monde, au milieu de l’archipel de Vanuatu dont l’île de Kuwae fut détruite par le cataclysme. Les anthropologues croient pouvoir retrouver la trace de cette Atlantide des antipodes dans la transmission orale des récits mythiques de fondation du monde dans les sociétés archipélagiques océaniennes ; et si l’on peut aujourd’hui considérer l’éruption du volcan de Kuwae comme la scène originelle d’un scénario mondial, c’est uniquement par l’effet rétrospectif d’une recherche récente elle-même mondialisée qui, connectant des informations dispersées et des disciplines distantes, reconstruit ses propres causalités.

Le paradoxe étant que l’un des seuls épisodes de portée mondiale qu’a connu le XVe siècle, qui peut par ailleurs être efficacement décrit comme un premier moment d’invention du monde, eut lieu dans l’un des rares endroits de la planète qui demeuraient à l’écart de la connexion des temps et des savoirs du monde. Voici pourquoi cet événement qui n’en est pas un ouvre L’histoire du monde au XVe siècle récemment paru [3]. Car il emblématise, de manière évidemment paradoxale, les aspirations et les difficultés de l’histoire globale, considérée moins comme une méthode que comme une exigence, et davantage comme une désorientation du point de vue que comme une délimitation disciplinaire.

L’histoire des contemporanéités est peut-être son objet véritable. Le nuage de 1452 s’étendait sur des mondes qui n’étaient pas encore contemporains. Celui de 2010 s’est tout de suite cherché un précédent dans l’éruption du Laki en 1783 car s’y inventait là notre conception du monde, comme communauté de destin et de danger, et notre idéal d’une histoire mondialisée. Celle-ci ne peut-être évidemment qu’émancipatrice. Certains journalistes échauffés par l’enthousiasme n’ont-ils pas été jusqu’à affirmer, dans un émouvant revival de l’histoire labroussienne la plus radicale, que le volcan islandais avait déclenché la révolution française ? On peut rêver – et l’Islande contemporaine, terre de polars et de world music, est là pour cela, depuis le Moyen Âge et ses sagas, au moins. Mais est-on si certain aujourd’hui de vivre en contemporanéité un destin commun de citoyens du monde lorsque les avions sont cloués au sol ?


[1] Voir sur ce point les travaux d’Emmanuel Garnier rapportés dans Libération, 23 avril 2010, p. 34-35.

[2] Andrew Hoffmann, « Looking to Epi : further consequences of the Kuwae eruption, central Vanuatu, AD 1452 », Indo-Pacific Prehistory Bulletin, 26, 2006, p. 62-71, téléchargeable ici : http://ejournal.anu.edu.au/index.php/bippa/article/viewFile/9/8).

[3] Patrick Boucheron (dir.), Julien Loiseau, Pierre Monnet, Yann Potin (coord.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009. Voir aussi sur ce sujet Patrick Boucheron, « Kuwae ou la naissance du monde », L’Histoire, 347, novembre 2009, p. 8-15.

Les Austronésiens et l’apport de plantes cultivées d’Asie du Sud-Est en Afrique de l’Est et à Madagascar

L’expansion austronésienne dans le Pacifique, à partir du milieu du 2e millénaire av. J.-C., est un fait relativement bien connu. En revanche, les mouvements austronésiens vers l’ouest de l’océan Indien et leur rôle dans la diffusion de diverses plantes cultivées sont souvent ignorés.

Blench [2009] a postulé l’arrivée en Afrique, dans la première moitié du 1er millénaire av. J.-C., de trois plantes à multiplication végétative : le bananier, le taro et la grande igname Dioscorea alata L. L’ancienneté de l’arrivée du bananier en Afrique (il s’agirait de plantain, hybride Musa balbisiana x Musa acuminata, de type génétique AAB) est révélée par la trouvaille de phytolithes du genre Musa au Cameroun dans des fosses à ordures datées entre 840 et 350 av. J.-C. Les données génétiques montrent que ces bananiers ne sont pas venus de l’Inde : des Austronésiens ont dû apporter la plante, probablement sur les côtes d’Afrique de l’Est, la route suivie vers l’Afrique de l’Ouest restant mystérieuse. Des bananiers triploides AAA sont par ailleurs d’introduction ancienne en Afrique de l’Est.

La mise en place d’un système-monde afro-eurasien au tournant de l’ère chrétienne s’accompagne de nouveaux mouvements austronésiens vers l’ouest de l’océan Indien. Ces Austronésiens apportent des bananiers de types AA, AAA, AB, AAB, et ABB [Blench 2009]. D’autres plantes arrivent sans doute à cette époque, ainsi le riz et le cocotier. Le témoignage de Pline [livre XII, parag. XLII-XLIII] qui parle de l’apport de cannelle sur la côte somalienne par des navires qui “mettent au moins cinq ans pour revenir [dans leur pays]” semble faire référence à des voyages austronésiens.

Le peuplement des Comores et de Madagascar par des Austronésiens – parlant une langue barito-sud-est du Sud de Kalimantan, d’après les caractéristiques de la langue malgache – serait intervenu un peu plus tard. Adelaar [2009] voit ces Austronésiens comme des marins en situation de dépendance par rapport à des maîtres de navires malais, arrivés au début de la formation de « l’empire » de Srîwijaya (7e siècle)[1]. Je considère pour ma part l’expansion malaise comme une cause possible d’un départ volontaire de ces pré-Malgaches, à une époque soit antérieure à Srîwijaya, soit contemporaine de sa formation [Beaujard, 2010] (on sait par les historiens arabes Balâdurî (9e siècle) et al-Tabarî (9e-10e siècle) que des « Sumatranais » appelés Sayâbiga (de Sâbag = Zâbag[2], « Javaka » par un intermédiaire tamoul Shâvaka) étaient par ailleurs installés avant l’islam dans le Sind : des voyages austronésiens se poursuivaient donc vers l’ouest de l’océan Indien).

Les premiers migrants à Madagascar comprenaient sans doute à la fois des hommes et des femmes [Hurles et al., 2005]. Ils apportaient avec eux des plantes cultivées, sur lesquelles l’archéologie ne fournit aucune donnée. La linguistique permet cependant d’identifier quatre plantes venues avec ces premiers Austronésiens : le riz (Oryza sativa L.), la grande igname, le cocotier et le safran d’Inde.

Le riz, essartage et riziculture humide

Les premiers migrants fabriquaient des outils en fer et possédaient des techniques de riziculture humide et de riziculture sèche, ce que l’on perçoit par la linguistique, mais aussi les pratiques agricoles et rituelles. Les étymologies des termes relatifs à la riziculture, soit hérités du proto-austronésien (PAN) ou du proto-malayo-polynésien (PMP), soit empruntés à des langues de l’Insulinde, révèlent les origines géographiques diverses des migrants et traduisent des introductions multiples au fil du temps. Le riz devait être cultivé en saison chaude (saison des pluies) à la fois sur essart et sur les bords des marais ou des rivières. Il ne s’agit pas encore de rizières aménagées : arrivés à Madagascar sans le bœuf, qui piétine aujourd’hui les rizières, les migrants auraient dû investir beaucoup d’énergie pour travailler le sol à la bêche.

Dans tout Madagascar, le mot vary désigne à la fois la plante, le paddy et le riz cuit. Il a été rapproché de langues de Kalimantan où on trouve bari, « riz cuit ». Certaines cérémonies sur essart évoquent de façon très précise des rituels des essarteurs de Kalimantan et des idées relatives à l’« âme » du riz, idées aujourd’hui presque disparues à Madagascar. Le vocabulaire de la riziculture humide est d’origine insulindienne, mais montre quelques termes venus de l’Inde, par l’Insulinde, fait qui semble correspondre à de nouveaux apports austronésiens à Madagascar intervenus au 2e millénaire. Différents des rituels sur essart, les rituels sur rizières humides mettent en œuvre des symboliques observées dans les cérémonies comportant un sacrifice de zébu, qui expriment une stricte différenciation sociale.

Les données linguistiques malgaches montrent que l’île a connu de multiples introductions de riz, d’origines diverses, à différents moments de son histoire. De nombreux termes apparaissent venus d’Afrique de l’Est et des Comores, à des époques difficiles à déterminer. Peut-être la riziculture était-elle moins importante que la culture de tubercules, mais sans doute y avait-il des pratiques agricoles diverses dès l’aube du peuplement.

La grande igname

La « grande igname » constituait une culture majeure des anciens Malgaches. Son nom est hérité du PMP. Des témoignages des 17e et 18e siècles montrent l’existence d’une technique particulière qui permettait d’obtenir des ignames de très grande taille, pratique bien connue aujourd’hui encore en Mélanésie, mais qui devait exister jadis en Indonésie orientale. Cette technique a peut-être été introduite dans la Grande Île après les premières arrivées (au 13e, 14e ou 15e siècle ?).

Globalement aujourd’hui, les tubercules (igname, taro, et les plantes américaines : manioc, patate douce) se trouvent symboliquement dévalorisés, classés dans une catégorie « noire » (et reliés aux autochtones et aux dépendants), en opposition au riz, aliment « blanc », associé au roi et aux nobles. La culture des ignames ne donne plus lieu à aucun rituel. L’arrivée vers le 13e-14e siècle d’Indonésiens qui initient le développement d’une riziculture humide intensive en même temps que celui de systèmes royaux fortement hiérarchisés semble à l’origine de cette dévalorisation générale des plantes « noires » et à celle de la divinisation du riz.

Le cocotier

Le terme malgache pour le cocotier et sa noix est généralement voanio, qui étymologiquement – voa/nio – signifie « fruit du cocotier ». Nio dérive du PMP. On peut supposer que les anciens Malgaches utilisaient pour leurs navires les fibres du cocotier de la même manière que les marins de tout l’océan Indien, mais les techniques de fabrication des bateaux cousus se sont perdues, sauf – dans une certaine mesure – pour le Sud-Est, où on les connaissait encore au 19e siècle.

Le safran d’Inde

Le safran d’Inde, Curcuma domestica Val. (famille des Zingibéracées) porte dans toute l’île le nom tamotamo, qui dérive probablement du malais banjarais tamo (Sud de Kalimantan). Comme en Asie du Sud-Est, le safran d’Inde est utilisé comme condiment, comme plante tinctoriale, mais surtout dans le domaine médico-religieux (le Curcuma est une plante protectrice, liée à la terre).

La rencontre entre Africains et Austronésiens

Porteurs d’un savoir agricole de zones tropicales humides, les Austronésiens mirent en valeur les régions les plus arrosées de l’île (côtes Nord et Est), mais aussi très tôt sans doute une partie des Hautes Terres, l’époque de leur arrivée en Imerina (7e-8e siècle ?) demeurant toutefois débattue. Des migrants bantous vont par ailleurs occuper d’autres espaces, vers la fin du 1er millénaire, avec l’essartage de régions plus sèches de la côte Ouest (les transformations du couvert végétal dans le Nord-Ouest malgache vers le 9e ou 10e siècle pourraient correspondre à l’introduction du bétail par ces Bantous). Ils apportent des espèces africaines adaptées aux conditions de ces zones : le sorgho et des légumineuses – voème Vigna unguiculata (L.) Wal., et pois bambara Vigna subterranea (L.) Verdc. La rencontre entre Bantous (et Arabo-Persans ?) et Malgaches dans la dernière partie du 1er millénaire donne lieu à une première phase de métissage, aux Comores (culture Dembeni) [Wright, 1984 ; Allibert et Argant, 1989] et dans le Nord de Madagascar. L’ensemble de plantes et de techniques dont disposent les populations d’agriculteurs explique que les signes d’activité humaine s’étendent ensuite rapidement à toutes les régions de la Grande Île.

Des migrations venant de la côte africaine se poursuivent – jusqu’au 19e siècle –, parallèlement à de nouvelles arrivées austronésiennes (supra). Elles entraînent l’introduction de plantes d’origines asiatique, africaine et indienne. Le bananier pourrait ainsi avoir été apporté par les premiers Bantous ; le nom malgache courant est akondro, dérivé du swahili. Il en est de même pour le taro, dont le nom peut être rapproché de termes trouvés en ki-Pemba (île de Pemba), et en ki-Gunya (Kenya). Un bananier « sauvage » du type Musa acuminata, apparenté à un sous-groupe de Java, dont les fruits portent des graines, a été trouvé à Pemba, où il a dû être apporté par des Austronésiens, à une époque non déterminée. Un bananier à graines a également été signalé sur la côte Nord-Est de Madagascar. Des arrivées austronésiennes du 2e millénaire introduisirent le terme fontsy (du PMP *punti, bananier), qui fut reporté sur le ravenale (« arbre du voyageur ») sur la côte Est malgache, puis désigna dans certaines régions, le bananier (le mot akondro s’était imposé presque partout). Le bananier Musa textilis Née, originaire des Philippines, qui fournit des fibres appréciées, était par ailleurs présent sur les Hautes Terres malgaches, où l’époque de son arrivée  – au 2e millénaire sans doute – est difficile à préciser. Les Africains, de même sans doute que des Indonésiens, introduisirent à Madagascar différents Citrus de l’Asie du Sud-Est et réintroduisirent le riz. La diversité des plantes cultivées malgaches fait ainsi écho à la complexité du peuplement et des métissages culturels observés.

ADELAAR, K. A.,[1995], « Malay and Javanese Loanwords in Malagasy, Tagalog and Siraya (Formosa) », Bijdragen tot de Taal-, Land- en Volkenkunde, pp. 50-66.

ADELAAR, K. A. [2009], « Towards an integrated theory about the Indonesian migrations to Madagascar », in : Ancient human migrations : a multidisciplinary approach, P. N. Peregrine, I. Peiros et M. Feldman (éds.), Salt Lake City, University of Utah Press, pp. 149-172.

ALLIBERT, C. [2007], « Migration austronésienne et mise en place de la civilisation malgache. Lectures croisées : linguistique, archéologie, génétique, anthropologie culturelle », Diogène, pp. 6-17.

ALLIBERT, C. et ARGANT, A. et J. [1989], « Le site archéologique de Dembeni (Mayotte), Archipel des Comores », Études Océan Indien, 11, pp. 61-172.

BEAUJARD, P. [2003], « Les arrivées austronésiennes à Madagascar : vagues ou continuum ? », Études Océan Indien, 35-36, pp. 59-147.

BEAUJARD, P. [2010], à paraître, « The first migrants in Madagascar and their introduction of plants ».

BLENCH, R. [2009], « Bananas and Plantains in Africa : Re-interpreting the linguistic evidence », Ethnobotany Research & Applications, 7, pp. 363-380.

BLENCH, R. [2010] à paraître, « New evidence for the Austronesian impact on the East African coast », in : Global origins and the development of seafaring (Proceedings of the Conference held in Cambridge, 19th-21st september 2007), C. Anderson, J. Barrett et K. Boyle [éds.], Cambridge, McDonald Institute Monographs

HURLES, M. E., SYKES, B. C., JOBLING, M. A. et FORSTER, P. [2005], « The Dual Origin of the Malagasy in Island Southeast Asia and East Africa : Evidence from Maternal and Paternal Lineages », The American Society of Human Genetics, 16, pp. 894-901.

MBIDA, M. C., DOUTRELEPONT, H., VRYDAGHS, L., SWENNEN, R. L., SWENNEN, R. J., BEECKMAN, H., DE LANGHE, E. A. L., et DE MARET, P. [2001], « First archaeological evidence of banana cultivation in central Africa during the third millennium before present », Vegetation History and Archaeobotany, 10 (1), pp. 1-6.

WRIGHT, H. T. [1984], « Early Sea-farers of the Comoro Islands : the Dembeni Phase of the IXth-Xth Centuries AD », Azania, XIX, pp. 13-5


[1] Pour Adelaar, qui reprend ici l’idée de Deschamps, ces Austronésiens pourraient en outre être venus de la côte est-africaine à Madagascar, accompagnés d’Africains (cf. aussi R. M. Blench [2009, et 2010]). Mais comment expliquer alors l’absence de poterie Tana à impressions triangulaires (TIW de F. Chami) à Madagascar (sauf dans la vallée de la Menarandra, dans l’extrême Sud de Madagascar, dans l’état actuel des recherches) ? Caractéristique des sites swahili entre 7e et 10e siècles, cette poterie est en revanche présente aux Comores. Si Adelaar estime que les mots malgaches relatifs aux directions de l’espace et à la navigation sont à rapprocher du malais, j’ai indiqué que l’on peut en fait distinguer plusieurs strates linguistiques et qu’une partie des termes malais pourrait être arrivée après les premiers locuteurs Barito-Sud-Est [Beaujard  2003]. Adelaar [1995] a montré que le malgache renfermait un certain nombre de termes empruntés au malais, au javanais, et à des langues de Sulawesi Sud.

[2] Les textes arabo-persans désignent sous le nom de Zabag le royaume sumatranais de Srîwijaya, mais aussi parfois l’île de Java.

Pour ou contre Jared Diamond ?

« Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l’avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? » Il est des questions qui engagent une vie. Jared Diamond raconte que celle-ci lui fut posée en 1972 sur une plage de Nouvelle-Guinée, par un homme politique local du nom de Yali. Diamond était alors un biologiste évolutionniste préoccupé par l’observation ornithologique. Délaissant l’avifaune tropicale, il allait désormais s’efforcer d’apporter à cette interrogation une réponse argumentée.

Mourir ou prospérer : les sociétés choisissent-elles leur destinée ?

On ne reviendra pas ici sur le succès éditorial mondial qu’a connu l’entreprise, mais juste sur certaines des thèses qui y furent exposées. L’œuvre est notamment jalonnée par deux synthèses érudites, rédigées d’une plume alerte et exposant une avalanche d’exemples puisés dans l’histoire de l’humanité : Guns, Germs and Steel: The fate of Human Societies (1) ; et Collapse : How societies choose to fall or succeed (2).

Le premier livre se structure autour d’une thèse : l’expansion coloniale occidentale fut le fruit combiné des armes, des épidémies et de la technologie. Et cette histoire moderne découle d’un très long passé, pour une part géographiquement déterminé : de fait, l’expansion des regions fondatrices des grandes civilisations a reposé au départ sur des avantages géographiques décisifs. Si l’agriculture et l’élevage sont nés au Moyen-Orient et y ont atteint un degré de perfectionnement qui ne fut égalé nulle part ailleurs, c’est que l’Europe et l’Asie forment un colossal ensemble, propice, d’une part aux brassages microbiens qui aboutirent à l’immunisation progressive de ses populations, d’autre part aux échanges génétiques (plantes et animaux) comme technologiques. Toutes ces ressources furent captées par l’Europe, car ses composantes nationales multiples restèrent en compétition permanente et surent exploiter ces apports, quand d’autres sociétés, comme la Chine, restaient coagulées et immobilisées sous la férule d’un empire.

Le second ouvrage pousse la thèse un peu plus loin dans ses retranchements. Collapse, traduit par Effondrement, se définit pour l’auteur comme la « chute radicale du nombre, de l’organisation politique et sociale d’une population sur un large territoire donné ». Et d’égrener des exemples, devenus canoniques par la magie des best-sellers, parmi lesquels nous retiendrons les deux échantillons les plus popularisés : l’anéantissement de la civilisation de l’île de Pâques et l’agonie des Vikings groenlandais.

Ces exemples d’effondrement civilisationnel ont, pour Diamond, valeur d’avertissement pour notre société technicienne. Il entend démontrer que la quasi-totalité des collectivités humaines ont eu historiquement pour constante de détruire leur environnement au point d’en périr. La thèse est prophétique, globalisante, séduisante… Mais résiste-t-elle à l’examen ?

Non, répondent sans ambages Patricia A. McAmany et Norman Yoffee. Ces deux anthropologues viennent de diriger la publication de Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire (3). Ce livre se présente comme une « entreprise de sagesse collective », ou plutôt de déconstruction, visant à saper ce que ses contributeurs perçoivent, avec d’autres, comme l’expression d’un déterminisme irritant et d’un occidentalocentrisme arrogant.

Des Blancs ou des statues, qui a tué les Pascuans ?

Point de désaccord majeur : les contributeurs de Questioning Collapse estiment tous que les sociétés souvent lointaines avec lesquelles Jared Diamond tisse ses parallèles ne sont pas mortes d’avoir épuisé leur environnement. « La résilience est le leitmotiv de l’histoire humaine », écrivent-ils en introduction, et les populations ont généralement su s’adapter au changement.

Prenons l’exemple de l’île de Pâques, emblématique entre tous. Les éditeurs ne s’y sont pas trompés. Tant Effondrement que Questioning Collapse portent en effet en couverture l’image d’un moai, imposante statue de basalte édifiée par le peuple polynésien échoué sur ce confetti insulaire de 164 km2 au milieu du Pacifique. Pour Diamond, ces populations auraient détruit leur environnement au fil d’une compétition de prestige entre clans visant à édifier des autels dédiés aux ancêtres, représentés par ces moai. Le transport de ces statues, de la carrière aux côtes, aurait nécessité énormément de bois. D’où une déforestation systématique, un « écocide » qui aurait entraîné la destruction du biotope pascuan. Oui, mais…

S’il faut appliquer un terme moderne à l’histoire pascuane, estiment les archéologues Terry L. Hunt et Carl P. Lipo dans l’article qu’ils cosignent dans Questioning Collapse, ce n’est pas celui d’écocide. Celui de génocide serait davantage approprié. La chute démographique, loin de résulter d’une surpopulation suivie d’une phase de guerre totale et de « retour à la barbarie », fut surtout la conséquence des déportations : Péruviens, Français et Britanniques forcèrent en effet les hommes au départ, pour exploiter les gisements de guano latino-américains ou les plantations coloniales de Polynésie française ou d’Australie. Des milliers d’indigènes attestés vers 1800, il ne restait en 1890 qu’une poignée de femmes. Quant à la déforestation, elle ne résulte pas de l’érection des moai. L’archéologie expérimentale a montré qu’il suffisait de peu de bois pour les déplacer. La palynologie et la comparaison avec l’histoire d’Hawaii (archipel peuplé à une date similaire par des peuples de même origine que les Pascuans) permettent d’inférer que ce serait plutôt les rats et poulets, arrivés dans les pirogues des colons polynésiens vers 1200, qui auraient progressivement éradiqué la forêt primaire en quatre siècles. Et cela n’empêcha nullement la population humaine de croître dans cet intervalle. Laissons la conclusion à l’anthropologue Alfred Métraux, qui visita les lieux dans les années 1930 : ce qui arriva à l’île de Pâques « est une des pires atrocités jamais commises par l’homme blanc, [responsable de] la catastrophe qui éradiqua la civilisation pascuane ».

Grande théorie et soupe de poisson

« La société viking médiévale installée au Groenland s’est-elle laissée mourir ? », se demande ensuite l’archéologue Joel Berglund. Jared Diamond voit en effet dans le destin de ce peuple une autre illustration de ses théories : pour lui, les Vikings ayant colonisé vers l’an mil les côtes australes du Groenland sont morts de faim trois siècles plus tard, quand un refroidissement climatique les a empêchés de se livrer à l’agriculture, à l’élevage, et au commerce avec l’Islande dont ils étaient originaires. Cela dans un milieu aux ressources abondantes, que leurs hostiles voisins inuits savaient exploiter ; en bref, ces Vikings seraient morts d’inanition simplement parce que des raisons culturelles leur interdisaient de manger du poisson, du phoque et de la baleine !

Ironique, Berglund commence par citer… Indiana Jones : « Si vous cherchez la Vérité, adressez-vous au département de philosophie. En archéologie, on ne travaille qu’avec des faits. » Et les faits archéologiques, pour être têtus, n’en sont pas moins ténus. Comment peut-on bâtir une telle théorie avec les rares traces de la présence viking au Groenland (des sagas attestant cette colonisation à partir de la fin du 10e siècle, et quelques murets confirmant l’existence de deux villages, datés des 14e et 15e siècles) ? Quand on ne dispose que de peu d’archives, dit-il en substance, grande est la tentation de combler les trous en laissant libre cours à son imagination. Certes, on ne trouve que peu d’arêtes et d’os de mammifères marins dans les dépotoirs vikings groenlandais… Mais on en trouve quand même, et il est attesté que les Nordiques étaient friands de poissons, phoques et cétacés, dont ils faisaient commerce et agapes. L’air de rien, Berglund enchaîne sur une recette de porridge norvégien en usage jusqu’au 19e siècle : dans un bouillon, faites réduire vos restes de poissons jusqu’à dissolution… Soyons logique, conclut-il. Si les Vikings disparaissent au 15e siècle du Groenland, nul besoin d’imaginer disette ou conflit de voisinage. Tout semble prouver que nos pragmatiques gaillards sont allés s’établir là où l’herbe était plus verte, ce qu’atteste le fait que les deux établissements connus aient été vidés de tout objet de valeur.

Oui, le monde est un polder

Les coordinateurs de Questioning Collapse se montrent plus que sévères sur la correction des détails de la copie, demandant à leurs contributeurs d’éplucher l’abandon des cités-États mayas, les racines historiques du génocide rwandais, les causes du retard chinois face à l’expansionnisme occidental du 19e siècle ou la disparition de l’Empire akkadien… Mais, au final, ils ne parviennent pas à remettre en cause la thèse fondamentale qui fit le succès de Jared Diamond. Ils vont même jusqu’à la faire leur : « Notre société globale a aujourd’hui atteint un point tel que nous sommes en mesure de changer – peut-être de manière irrévocable – le visage de la planète que nous habitons », reconnaissent-ils. Ce faisant, ils admettent que le débat est nécessaire, urgent.

Ils reprochent surtout à Diamond de pécher par omission : la notion même d’effondrement ne serait pas acceptable. Car si elle accuse d’aveuglement écologique des civilisations disparues, elle exonère de sa responsabilité la seule société qui ait eu, à un moment donné de son histoire, la capacité de peser sur son environnement à un point suffisant pour le détruire et s’autoannihiler. Cette société-là, prédatrice entre toutes, coupable autrefois de colonialisme et aujourd’hui de déséquilibres écologiques à l’ampleur inégalée…, c’est la nôtre.

L’argutie qui consiste à déterminer si Diamond est un prophète ou un imposteur n’est pourtant pas d’actualité. Il reste un auteur fondamental, et ses hypothèses reposent sur des enchaînements de causes complexes, bien loin de se réduire à la seule dialectique des relations entre civilisation et milieu. Si nombre de ses constructions sont à revoir et à discuter, ses livres constituent de formidables réservoirs d’idées. Les passages dérangeants qu’il a écrits, même rageusement raturés au stylo rouge par les experts, offrent une lecture jubilatoire et nourrissent de nouvelles pistes de réflexion.

Enfin, il aura au moins eu le mérite de poser une problématique cruciale : nous sommes seuls dans un monde fini, un grain de sable lâché dans un infini cosmique, et pour la première fois dans l’histoire en mesure d’affecter nos ressources vitales de façon irrémédiable. « Le monde est un polder », résume Jared Diamond. Il est urgent de réfléchir à cette situation inédite, et il aura eu l’immense mérite d’entamer cette réflexion d’ampleur.

NOTES

(1) Publié en 1997, traduit en français par Pierre-Emmanuel Dauzat sous le titre De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio Essais », 2007.

(2) Publié en 2005, traduit en français par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006, rééd. col. « Folio Essai », 2009.

(3) Patricia A. McAmany et Norman Yoffee (dir.), Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2010.