Les tableaux de Vermeer, portes d’entrée vers l’histoire globale

Esteban Dufresne-Taillon

Université du Québec à Montréal

Dans Le Chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, l’historien Timothy Brook propose une manière originale d’aborder les débuts de la mondialisation, en déplaçant le regard vers des objets et des images en apparence ordinaires. Plutôt que de s’appuyer sur les grands récits politiques ou économiques, l’auteur choisit de partir de détails concrets, souvent issus des tableaux de Johannes Vermeer, peintre néerlandais du 17e siècle, pour faire émerger les multiples connexions qui relient déjà les différentes parties du monde. Cette démarche invite à repenser le rapport entre représentation et réalité historique, car ce qui semble relever du quotidien ou de l’intime peut en fait révéler des dynamiques globales. L’intérêt du livre tient ainsi à la fois à son objet, les origines de la mondialisation ; et à sa méthode, qui consiste à faire dialoguer histoire globale et analyse visuelle. En utilisant la peinture comme point d’entrée, Brook suggère que les images ne se contentent pas de refléter une époque, mais qu’elles peuvent en constituer un véritable outil de compréhension.

Mais peut-on réellement voir le monde dans un tableau, et dans quelle mesure ces images permettent-elles de passer du détail local à une lecture globale des échanges ?

 

De la Chine à l’histoire du Monde

Timothy Brook, auteur du Chapeau de Vermeer, est un historien canadien reconnu, spécialiste de l’histoire de la Chine impériale ainsi que de l’histoire globale. Il a occupé des postes prestigieux dans plusieurs universités, enseignant notamment à la University of British Columbia. Ses recherches portent principalement sur la dynastie Ming (1368-1644), une période clé pour comprendre l’ouverture de la Chine aux échanges mondiaux, ainsi que sur les relations entre la Chine et le reste du monde. Il s’est notamment intéressé au fonctionnement de la société chinoise sous les Ming, aux systèmes judiciaires et pratiques de punition, mais aussi à des questions plus contemporaines. En 2007, date de parution de cet ouvrage, Brook comptait parmi ses ouvrages les plus marquants, The Confusions of Pleasure, qui analyse l’économie et la culture de la Chine des Ming, ou encore Death by a Thousand Cuts, consacré aux pratiques judiciaires et à la violence pénale en Chine impériale. Ces travaux lui avaient déjà valu plusieurs distinctions, témoignant de l’impact de ses recherches, et ils participaient d’une critique implicite d’une vision eurocentrée de l’histoire[1].

Cette volonté de replacer la Chine au cœur des échanges internationaux explique l’évolution progressive de ses recherches vers l’histoire globale. Plutôt que de considérer la Chine comme une civilisation isolée, Brook s’est intéressé de plus en plus aux liens qui unissent l’Asie, l’Europe, l’Afrique et les Amériques dès l’époque moderne. Ses travaux montrent que les échanges commerciaux, les circulations d’objets et les contacts culturels créent au 17e siècle un espace mondial interconnecté. C’est dans cette perspective qu’il publie Le Chapeau de Vermeer, où il utilise les tableaux de Vermeer comme point de départ pour explorer les réseaux globaux derrière des objets du quotidien. Brook passe alors de l’étude de la Chine à une réflexion plus large sur la mondialisation naissante, tout en conservant l’idée que l’Asie occupe une place centrale dans ces dynamiques[2].

 

Une fenêtre sur les connexions du 17e siècle

Dans ce livre, Brook s’attache à mettre en évidence les multiples connexions qui unissent déjà les différentes parties du Monde. Son objectif n’est pas de raconter une histoire linéaire de la mondialisation, mais plutôt de montrer, à partir de situations concrètes et souvent anecdotiques, comment des objets peuvent nous révéler le Monde, ses individus et comment les idées circulent entre les continents. L’auteur s’appuie sur les tableaux de Vermeer comme point de départ. Ces œuvres, en apparence tranquilles et domestiques, deviennent sous sa plume des fenêtres ouvertes sur un Monde profondément interconnecté.

Selon Brook, la mondialisation n’est pas un phénomène récent ; elle prend racine bien avant le 19e siècle, dès l’époque moderne. Il choisit de raconter cette émergence à travers une série de micro-histoires. Chaque chapitre utilise un détail, un objet, un personnage ou une scène de Vermeer pour remonter les réseaux d’échanges qui le rendent possible, nous faisant voyager vers la partie du Monde connectée à la référence choisie. Le choix n’est pas anodin. Au 17e siècle, les Pays-Bas occupent une place centrale dans les échanges commerciaux internationaux grâce à leur puissance maritime et à leurs grandes compagnies marchandes, comme la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Les intérieurs bourgeois peints par Vermeer deviennent ainsi des lieux privilégiés pour observer la présence du Monde dans le quotidien européen. L’organisation du livre reflète également cette démarche. Plutôt que de suivre une chronologie classique, l’auteur construit son ouvrage comme une succession d’explorations où chaque chapitre part d’un élément précis afin d’élargir progressivement l’analyse vers des réseaux économiques, culturels et politiques à l’échelle mondiale. Les tableaux de Vermeer servent ainsi de fil conducteur à cette démonstration. Brook les utilise comme des points d’ancrage visuels pour révéler la présence du Monde dans l’espace domestique européen. Par exemple, des objets comme les cartes géographiques, les tapis orientaux ou les porcelaines chinoises témoignent de l’intégration de produits étrangers dans la vie quotidienne des élites européennes.

Nous retrouvons cette approche dès le chapitre 2, « Le chapeau de Vermeer », où un simple chapeau en feutre représenté dans un tableau renvoie à toute une chaîne de production reliant l’Europe à l’Amérique du Nord, où les peaux de castor sont exploitées, puis transformées et exportées. Brooke nous fait plonger dans l’histoire de ce chapeau en présentant sa provenance : « Dans les années 1580, quand les peaux de castor en provenance du Canada commencèrent à arriver en petite quantité sur le marché européen, la demande monta en flèche[3]. » Il va ensuite démontrer l’importance et l’impact mondial de cet objet en présentant d’abord le réseau d’alliances avec les Amérindiens, les routes commerciales dans la région des Grands Lacs, l’origine et développement de l’arme à feu (arquebuse) au niveau mondial ainsi que les impacts sociaux et économiques du commerce des peaux de castor. Il relie tous ces éléments au chapeau de feutre, démontrant ainsi les multitudes de connexions mondiales déjà présentes à l’époque.

Johannes Vermeer, Le Géographe, 1669, Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main.

 

Dans le chapitre 4, « Leçon de géographie », Brook utilise une toile de Vermeer représentant un savant entouré d’instruments géographiques afin d’explorer la manière dont le 17e siècle développe une nouvelle conscience du Monde. L’élément central de l’analyse est le globe présent dans le tableau, qui devient sous la plume de l’auteur bien plus qu’un simple objet décoratif ou scientifique. Il symbolise l’élargissement des horizons européens et l’intégration progressive des différentes régions du Monde dans un même espace de circulation et de connaissance. Le globe étant orienté vers l’océan Indien, Brook débute avec l’histoire du naufrage d’un vaisseau portugais, qui voyageait vers Macao, colonie lusitanienne située au sud de la Chine. C’est par le biais de cette colonie qu’il décrit l’importance grandissante des étrangers pour la Chine, allant jusqu’à être perçue comme un danger important. « À cette époque, la Cour était plongée dans une controverse de politique étrangère : le plus grand danger venait-il du sud ou du nord ? Qui faisait peser la plus grande menace sur le régime : les marchands européens et japonais sur la côte sud, ou les guerriers mongols et toungouses sur la frontière nord[4]? » À travers cet exemple, Brook montre que le globe ne représente pas seulement un Monde découvert, mais aussi un Monde désormais convoité et disputé.

Les routes maritimes reliant l’Europe à l’Asie deviennent des espaces stratégiques où se croisent ambitions commerciales, rivalités politiques et contacts culturels. Le cas de Macao illustre bien cette dynamique. Cette enclave portugaise sert à la fois de porte d’entrée vers le commerce chinois et de point de tension entre les autorités impériales et les puissances étrangères. Le Monde présent dans le tableau symbolise ainsi cette nouvelle réalité du 17e siècle, où les différentes régions du monde apparaissent de plus en plus interconnectées par les échanges, mais également par les conflits et les inquiétudes qu’ils suscitent.

L’ouvrage insiste beaucoup sur le rôle du commerce mondial. Le 17e siècle est effectivement marqué par une intensification des échanges maritimes, notamment grâce aux grandes compagnies commerciales européennes comme la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Ces organisations structurent des réseaux reliant l’Europe, l’Asie, l’Afrique et les Amériques. Toutefois, Brook ne présente pas ces échanges comme un processus unilatéral dominé par l’Europe. Au contraire, il souligne l’importance des acteurs asiatiques, en particulier la Chine, qui occupe une place centrale dans ces circuits commerciaux. C’est ce qu’il démontre dans le chapitre 6, « La pesée de l’argent », en étudiant une pièce d’argent dans la toile Femme à la balance. Il y analyse le rôle de l’argent qui circule à l’échelle mondiale et alimente l’économie. L’importance grandissante de ce métal autant dans l’économie européenne que chinoise entraîne une demande considérable : « Ces besoins stimulèrent la production de deux sources majeures, le Japon et l’Amérique du Sud, et ce fut autour de cette structure d’offre et de demande que se constitua l’économie globale du XVIIe siècle[5]. »

L’argent extrait des mines d’Amérique espagnole traverse ainsi le Pacifique et l’Atlantique avant d’être échangé contre des produits asiatiques, notamment la soie, la porcelaine et le thé chinois. Brook montre que cette circulation crée une véritable chaîne économique mondiale où des événements survenant dans une région peuvent avoir des répercussions directes dans une autre. La Chine occupe alors une position essentielle dans cette économie globale, car sa forte demande en argent attire une grande partie du métal précieux produit dans le monde. À travers cette analyse, Brook démontre que la mondialisation du 17e siècle repose moins sur une expansion exclusivement européenne que sur une interdépendance économique reliant plusieurs centres de pouvoir à l’échelle mondiale.

 

Le micro au service du macro

L’analyse du Chapeau de Vermeer peut s’organiser autour d’une question centrale : dans quelle mesure les tableaux de Johannes Vermeer permettent-ils de voir le Monde du 17e siècle ? Plus précisément, la peinture peut-elle servir de porte d’entrée vers la mondialisation naissante en reliant le micro, soit les objets et détails présents dans les toiles, au macro, c’est-à-dire aux grands réseaux d’échanges mondiaux ? Brook répond clairement par l’affirmative, bien que sa démonstration, si elle présente des apports importants, se heurte à certaines limites qui méritent d’être examinées.

Ce passage du micro au macro constitue le cœur de la méthode de l’auteur. Il s’agit d’une démarche heuristique particulièrement efficace, car elle permet de rendre tangible un phénomène souvent difficile à saisir, la mondialisation. À l’aide d’un objet précis, par exemple le fameux chapeau en feutre, Brook reconstitue les chaînes de production et de circulation qui relient des espaces éloignés. Le chapeau devient ainsi le point de jonction entre les territoires de chasse nord-américains, les circuits marchands atlantiques et les pratiques vestimentaires européennes. Cette approche rappelle, dans une certaine mesure, la microhistoire, mais elle s’en distingue par son ambition globale. Il ne s’agit pas seulement de comprendre un cas particulier, mais d’en faire un révélateur de structures mondiales.

Un autre aspect important de l’analyse est la manière dont Brook utilise les tableaux de Vermeer pour remettre en question une vision eurocentrée de l’histoire. En soulignant l’origine lointaine des objets présents dans les scènes néerlandaises, comme les porcelaines chinoises ou les produits liés au commerce de l’argent américain, l’historien montre que l’Europe du 17e siècle dépend déjà de réseaux mondiaux complexes. Les tableaux deviennent ainsi de véritables microcosmes de la mondialisation, où des objets venus de différents horizons géographiques se retrouvent réunis dans l’espace intime des intérieurs bourgeois. La mondialisation n’apparaît donc pas seulement dans les ports ou les routes commerciales, mais aussi dans le quotidien et les pratiques ordinaires.

Toutefois, la démarche de Brook a une limite, le risque de surinterprétation. En cherchant à relier chaque objet à un réseau global, Brook tend parfois à donner une cohérence excessive à des éléments qui peuvent aussi relever de choix esthétiques ou symboliques autres. Par exemple, la présence d’un tapis oriental dans un tableau peut certes témoigner de circuits commerciaux, mais elle peut aussi répondre à des conventions artistiques ou à une volonté de représenter un certain statut social au Pays-Bas ou chez Vermeer. La lecture globale des tableaux doit donc être articulée avec une analyse proprement artistique, ce que Brook fait parfois, mais sans en faire le cœur de sa démonstration.

Il est également important de prendre en compte les conditions de production des tableaux. Les œuvres de Vermeer représentent un milieu social spécifique, celui des élites urbaines hollandaises, qui bénéficient directement des échanges mondiaux. La mondialisation décrite par Brook est donc en partie celle des groupes privilégiés, capables d’accéder à des produits importés. Cette perspective laisse dans l’ombre d’autres expériences, notamment celles des populations impliquées dans la production de ces biens, les artisans, les marins, les ouvriers et les producteurs en Asie, en Afrique ou dans les colonies, qui fabriquent et transportent ces biens dans des conditions souvent difficiles. Si Brook évoque ces dimensions, elles restent moins développées que l’analyse des objets eux-mêmes.

L’intérêt durable de ce livre tient moins à ce qu’il dit de la mondialisation du 17e siècle qu’à la manière dont il nous apprend à la penser. En proposant de lire les tableaux de Vermeer comme des points d’entrée vers des réalités globales, Brook a contribué à élargir les pratiques de l’histoire globale, en légitimant l’usage de sources visuelles et en valorisant une approche par le détail, attentive aux circulations et aux connexions. Son ouvrage s’inscrit ainsi dans un renouvellement historiographique plus large qui cherche à dépasser les récits centrés sur l’Europe et à restituer la complexité des interactions entre les sociétés. Le livre conserve toute sa pertinence aujourd’hui, à une époque où la mondialisation est souvent pensée comme un phénomène contemporain. En montrant qu’elle possède des racines anciennes, mais aussi qu’elle repose sur des perceptions et des représentations, Brook nous invite à réfléchir à notre propre rapport au monde. Malgré ses limites, sa démarche présente une grande force interprétative.

 

[1] Timothy Brook, The Confusions of Pleasure: Commerce and Culture in Ming China, Berkeley: University of California Press, 1998 ; Timothy Brook, Jérôme Bourgon et Gregory Blue, Death by a Thousand Cuts, Cambridge: Harvard University Press, 2008.

[2] Timothy Brook, Le Chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, Paris: Payot, 2010

[3] Ibid., p. 68.

[4] Ibid., p. 145.

[5] Ibid., p. 231.

répétition

Histoire globale et genèse de la finance européenne

Les trois siècles qui précèdent la révolution industrielle ne relèvent pas, au sens strict, de ce que l’on nomme aujourd’hui mondialisation économique. Cette dernière est historiquement matérialisée, du moins aux yeux de la plupart des économistes, par deux périodes spécifiques, dans les années 1860-1914 d’une part, depuis le milieu des années 1980 d’autre part. Il a néanmoins été montré que ces deux phases particulières révèlent des régularités sous-jacentes, éventuellement beaucoup plus anciennes. Au-delà de la libéralisation des échanges de biens et de capitaux (et des phénomènes de convergence connexes), ces deux périodes voient se conforter des régulations internationale ou supranationale qui vont certainement dans le sens d’un approfondissement des dispositifs de marché… Si bien que sur la longue durée le processus de mondialisation a pu être qualifié de synergie entre l’extension géographique des échanges et l’approfondissement des structures de marché [Norel, 2004]. Plus précisément, avant la révolution industrielle, c’est bien le grand commerce, l’expansion géographique des échanges (pas nécessairement ni toujours marchands) qui stimulerait la création de « systèmes de marché », entendus comme la mise en place, au côté des marchés de biens, de marchés de facteurs (terre, travail et capital) de plus en plus sophistiqués, permettant ainsi en principe une meilleure allocation des ressources. On sait en effet que les premiers marchés de facteurs dignes de ce nom en Europe apparaissent aux Pays-Bas puis en Angleterre, pays phares dans l’expansion commerciale qui suit le siècle d’or espagnol, et cela ne saurait être fortuit.

Si l’on envisage ainsi que la mondialisation constitue, non pas seulement un état repérable lors de périodes spécifiques, mais aussi et surtout un processus historique de longue durée, caractérisé par cette synergie entre un phénomène d’ordre géographique et une transformation institutionnelle particulière, alors il devient possible d’étudier les liens entre ce processus historique de mondialisation et la mise en place des innovations touchant les marchés de facteurs, innovations financières entre autres… Le développement de la finance de marché apparaît ainsi comme une conséquence directe de l’extension géographique des échanges et du développement du commerce hors frontières. Rien d’étonnant s’il émerge après le premier tour du monde (Magellan, 1522) qui fait que la terre devient promesse de conquête, et s’il s’accélère au 17e et surtout au 18e siècle, quand les revenus du commerce explosent.

La relative « dématérialisation » qui prend clairement son essor au 17e siècle, notamment aux Pays-Bas et en Angleterre (effets de commerce puis billets plutôt que métaux précieux et espèces), et l’intermédiation de professionnels (financiers organisant les émissions et plaçant les titres), s’expliquent par la croissance des échanges au sein des premiers « empires coloniaux ». On pense évidemment à la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, sa capacité à faire circuler sa signature, sa capacité à transférer des fonds de façon sûre et rapide.  La City constitue, dans ce domaine, un autre exemple saisissant. Fondée sur la Tamise, juste à l’endroit où les bateaux arrivaient pour décharger leurs marchandises, la City est le nom du quartier le plus ancien de la ville. Le commerce y a du reste toujours été florissant et ce depuis le Moyen Âge, notamment avec les villes hollandaises, puis les villes de la Hanse et les villes italiennes entre les 12e et 14e siècles.

L’expansion du 16e siècle a amené les Britanniques, comme bien d’autres, à développer leur flotte marchande, ainsi que le commerce d’épices et de thé en provenance des pays asiatiques. Comme les bateaux et leur armement coûtaient chers, ils eurent l’idée de créer des sociétés, développant ainsi le principe de la commenda ou de la colleganza vénitienne (elle-même d’origine arabe). Ce système permettait au public d’investir en achetant des titres de la société et de profiter des bénéfices réalisés grâce au commerce. Il devint vite clair, que ces titres pouvaient se vendre et s’acheter, comme n’importe quel produit : ainsi commença l’histoire financière européenne. Certes, elle était aussi née de la dette publique, apparue clairement en Europe aux 14e et 15e siècles, mais avec des financeurs plus institutionnels (villes, grands marchands ou banquiers) et sans réel marché, à grande échelle, des titres de dette.

Au-delà de ces données factuelles qui montrent l’imbrication étroite entre grand commerce d’une part, innovations financières d’autre part, il nous faut analyser plus systématiquement la relation qui unit l’extension géographique des échanges et la formation du marché du capital en Europe de l’Ouest. Nous proposons de privilégier trois étapes dans l’enchaînement logique menant du simple commerce de longue distance aux perfectionnements du marché financier.

La première étape concerne la lettre de change, à la fois ses transformations en tant que moyen de paiement et son évolution en tant qu’instrument de crédit.

Cette lettre est d’abord une reconnaissance de dette sur papier, suite à une transaction commerciale entre partenaires étrangers. Muni de ce papier, le vendeur peut aller voir sa banque pour en percevoir immédiatement le montant, laissant alors la banque se débrouiller avec le client extérieur. Mais il peut aussi l’utiliser comme moyen de paiement et la transférer à quelqu’un d’autre qui aurait confiance dans la reconnaissance de dette signée par ce client. De fait, la lettre de change évolue au 16e siècle, en premier lieu parce que la révolution commerciale impose des distances plus longues, donc des délais supplémentaires avant perception des recettes liées à une transaction. Par exemple une importation de produits asiatiques en Europe devra être réglée aujourd’hui mais n’assurera un revenu qu’après que le produit soit parvenu en Europe… Cette extension géographique des échanges multiplie par ailleurs les partenaires éloignés et donc accroît aussi le risque de contrepartie commerciale.

Pour ce qui est de ce dernier, une solution partielle est trouvée à Anvers, dans la seconde moitié du 16e siècle, avec les pratiques d’endossement multiple des lettres de change [De Roover, 1953, p.83-118 ; Kohn, 1999, p.23-28]. Traditionnellement le « payé » ou « possesseur » d’une lettre de change, par exemple un exportateur, peut décider de ne pas présenter, auprès d’un merchant-banker domestique, le « payeur », la lettre de change remise par son client étranger (le « tiré » de la lettre), pour s’en servir à son tour comme moyen de paiement. Si les partenaires se connaissent bien, la circulation de la lettre comme moyen de paiement est sans difficultés. Un problème se pose évidemment en revanche dans un espace commercial élargi. Comment le nouveau récipiendaire peut-il être sûr que le merchant-banker « payeur » associé au « possesseur » est fiable ? Simplement en exigeant que celui qui lui remet la lettre de change appose sa signature au dos et se rende ainsi coresponsable du paiement final (au même titre que le « tiré » et le « payeur »). Avec la multiplication des usages successifs d’une même lettre comme moyen de paiement, la sécurité de celle-ci s’accroît d’autant puisque de plus en plus d’agents économiques affichent leur solidarité. Dans ces conditions, un vendeur peu enclin à courir des risques aura tendance à n’accepter en paiement que des lettres de change déjà endossées par des « signatures » prestigieuses… Les dangers liés à la multiplication des partenaires commerciaux sont ainsi circonscrits à partir du moment où la plupart, par la technique de l’endossement, confirment leur responsabilité dans la chaîne officielle de paiements.

Le premier problème (celui du délai entre le paiement du produit asiatique et sa mise en vente en Europe) est aussi indirectement réglé par cette même évolution. Les grands importateurs européens sont essentiellement, voire exclusivement, les grandes compagnies de commerce. Le prestige de leur signature leur permet de régler assez largement leurs achats sur d’autres continents par émission d’une lettre de change payable dans une « banque » locale (mais aussi à Londres ou Amsterdam) ou simple endossement d’une lettre déjà en circulation. Les vendeurs n’escompteront que rarement cette lettre dans la mesure où elle pourra leur servir de moyen de paiement local, à peu près unanimement accepté. En conséquence l’importation pourra avoir commencé de créer des revenus en Europe avant même d’avoir été payée, en espèces sonnantes et trébuchantes… Le règlement réel se fera, d’abord par compensation, puis ultérieurement et pour le solde, par le premier galion transportant du métal précieux…

Moyen de paiement, la lettre de change a toujours été aussi un instrument de crédit. Vendre à Londres, à un merchant-banker local, une lettre de change payable sur une banque d’Amsterdam, n’est rien d’autre qu’un emprunt à Londres réalisé par ce vendeur (« tireur » de la lettre). Le merchant-banker londonien détient alors une créance sur Amsterdam qui peut être incluse dans une opération de compensation. Mais se développent vite d’autres pratiques qui n’ont plus rien à voir avec le commerce. C’est notamment la technique du « rechange » utilisée dès la fin du Moyen Âge. Supposons qu’une lettre de change vendue à Londres et payable sur Amsterdam soit doublée par une lettre semblable, vendue par le « payeur » initial à Amsterdam et réglable au final par le « tireur » initial à Londres. Dans ce dispositif, il peut donc y avoir émission de deux lettres de change symétriques et qui se neutralisent sans contrepartie commerciale aucune… Ce genre de dispositif semble à l’époque avoir connu un grand succès parce qu’il permettait de déguiser une opération locale de prêt à intérêt, donc répréhensible aux yeux de l’Église, en une opération formellement internationale et a priori commerciale…

Mais ce qui est nouveau au 16e siècle, et encore à Anvers (officialisé en 1540), c’est l’escompte, par des money dealers, des lettres de change désormais endossables. En clair, ces agents achetaient avec un rabais (plus ou moins important selon l’état de resserrement du crédit) les lettres de change en circulation. Jusqu’alors de telles pratiques n’avaient guère concerné que les dettes publiques à Florence. Mais l’existence d’endossements rendait ces papiers fiables, donc négociables et ce, à n’importe quelle date avant leur maturité. Autrement dit cette négociabilité permettait de fixer des taux d’intérêt à diverses échéances, pour des instruments a priori sans risque. Comme on va le voir dans notre deuxième partie, on dispose alors de ce qui serait « le fondement de la banque commerciale moderne, aux 17e et surtout 18e siècles » [Kohn, 1999, p. 28]. Là encore l’évolution commerciale extérieure serait bien au point de départ, avec la nécessité de l’endossement des lettres de change, des tout premiers pas de la banque commerciale…

Mais surtout le financement à long terme des opérations lourdes qu’impose le grand commerce (armement des bateaux, achat des cargaisons…) amène d’une certaine façon la transformation de crédits à court terme, matérialisés par une lettre de change, en crédits à long terme sous forme de rentes sur les sociétés commerciales. C’est là notre deuxième étape. Au tout début du 17e siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, la VOC, finance ses premières opérations par emprunt à court terme. Celui-ci prend la forme d’une vente de lettres de change domestiques. Mais devant la multiplication des voyages, la compagnie décide, en 1609, de convertir ces dettes en « parts » de la société. Techniquement, le procédé consiste à convertir les lettres en rentes perpétuelles négociables, sur le modèle de celles qui avaient été créées en 1542 pour financer l’impôt exigé par Charles Quint de ses provinces flamandes… Autrement dit les exigences du grand commerce amènent à étendre aux sociétés commerciales le type de financement qui était jusqu’ici, et depuis peu, l’apanage des puissances publiques provinciales. Mais il y a aussi des raisons politiques à cette extension.

La VOC en effet a commencé comme une entreprise gérée strictement par des représentants politiques des différentes provinces (les Heeren XVII). Et l’obtention de parts dans la société, sous forme de rentes perpétuelles, ne devait en rien modifier cet état de fait. Ce type de gouvernance d’entreprise, dans lequel les porteurs de parts n’ont strictement aucun contrôle opérationnel et, en quelque sorte, « mandatent » des représentants du pouvoir politique pour gérer au mieux l’entreprise, semble avoir à son tour stimulé l’innovation financière précédemment décrite. D’une part les pouvoirs politiques provinciaux avaient tout intérêt à trouver un financement de long terme pour la VOC qui n’entame pas leur propre contrôle : à l’inverse la cession de droits à des privés par la couronne britannique pour mener à bien les grandes compagnies commerciales s’est accompagné d’un net recul du contrôle étatique. La création de rentes perpétuelles était donc un bon moyen, pour les pouvoirs provinciaux, de conserver le contrôle et de tirer parti au maximum des bénéfices dégagés. D’autre part il semble que ce dispositif de gouvernance ait permis le spectaculaire succès de l’émission des rentes citées : les souscripteurs étrangers semblent avoir été positivement sensibles au fait que cette « augmentation de capital » allait accroître les moyens d’action de la VOC, sans diluer le pouvoir de décision effectif [Neal, 1993, p. 9]. En définitive, l’exigence d’innovation financière, issue du rôle moteur des Provinces-Unies dans l’économie monde du 17e siècle, s’est trouvée facilitée, dans sa mise en œuvre, par un mode très particulier de gouvernance de la principale compagnie néerlandaise de l’époque…

La troisième étape, dans laquelle se manifesterait une influence déterminante de l’extension géographique des échanges sur les innovations financières, est sans doute à situer au début du 18e siècle. Tant en France qu’en Angleterre, une réponse au surendettement de l’État est, on le sait, la vente aux épargnants de titres de dette des grandes compagnies commerciales (compagnie d’Occident devenue compagnie des Indes en France, compagnie des Mers du Sud en Angleterre) en échange des rentes sur le Trésor royal détenues par ces mêmes particuliers. Une fois en possession de ces rentes, les compagnies en négociaient le « remboursement » avec ce même Trésor, notamment par l’obtention de privilèges commerciaux supplémentaires ou encore le monopole de frappe des monnaies. On sait qu’en France, ce dispositif devait aussi être associé à l’émission massive de billets par la Banque Royale, notamment afin de contribuer à l’achat de titres de la Compagnie des Indes, débouchant sur la panique associée au nom de John Law et à une réelle méfiance vis-à-vis des billets de banque pour plusieurs décennies. C’est au début 1720 qu’éclate la bulle boursière en France. En Angleterre, l’éclatement de la bulle sur les titres de la South Sea Company survient en août 1720, six mois après l’autorisation d’émettre des titres en échange de rentes publiques.

Ce qui frappe dans les deux chronologies, c’est d’abord l’instrumentalisation, par les pouvoirs publics, des grandes compagnies et de leurs perspectives de bénéfice commercial, pour se désendetter d’une façon particulièrement habile (même si elle devait très mal tourner en France). En clair on adossait les dépenses publiques et la prospérité permise par l’émission monétaire sur les espoirs plus ou moins fantasmatiques de profits commerciaux sur longue distance. Et l’on pourrait alors penser que cette instrumentalisation du commerce au long cours fut alors une dramatique erreur. Il est probable au contraire que cette « faute » devait servir l’innovation financière en stabilisant les marchés financiers et en relançant la croissance… Pour Neal [1993, p. 80],  c’est non seulement la prospérité des vingt années qui ont suivi, mais aussi et surtout « le renforcement des liens financiers entre Londres et Amsterdam » qui furent les vraies conséquences des deux crises. Ce renforcement serait imputable à l’habitude prise par les spéculateurs de spéculer alternativement sur Paris, Londres et Amsterdam et de procéder à des allers-retours successifs, en fonction des événements. Par ailleurs, il apparaît clairement que les deux marchés financiers deviennent beaucoup plus intégrés et efficients à partir de 1725 (idem, p. 163). Le premier marché international des capitaux serait donc indirectement imputable à cette instrumentalisation des profits des compagnies maritimes, si dramatiquement vécue en 1720…

BOYER-XAMBEU M.-T., DELEPLACE G., GILLARD L., [1986], Monnaie privée et pouvoir des princes, Paris, Editions du CNRS et Presses de la FNSP.

De ROOVER R., [1953], L’Évolution de la lettre de change, 14ème – 18ème siècle, Paris, Armand Colin.

KOHN M., [1999], Bills of Exchange and the Money Market to 1600, Dept of Economics – DartmouthCollege, Working paper 99-04.

NEAL L., [1993], The Rise of Financial Capitalism – International Capital Markets in the Age of Reason, Cambridge, CUP.

NOREL P. [2004], L’Invention du Marché, une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil.

Vers une histoire globale de l’aventure industrielle

A propos de l’ouvrage de Patrick Verley, L’échelle du Monde – Essai sur l’industrialisation de l’occident, Paris, Tel Gallimard, réédition 2013.

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Il s’agit là d’un ouvrage sur l’histoire de la « révolution industrielle », constituant une référence depuis sa première parution en 1997 et aujourd’hui réédité en poche, avec une importante postface. Cette dernière a le mérite de situer l’évolution de la réflexion depuis quinze ans et surtout de montrer comment cette discipline relativement jeune qu’est l’histoire globale pourrait aujourd’hui infléchir la réflexion menée. C’est aussi un livre au titre a priori énigmatique et passablement ambigu. Que désigne cette « échelle du monde » ? S’agit-il de montrer que tous les pays du monde ont vocation à faire progresser leur économie grâce à cette « échelle » que constituerait l’industrialisation ? Cette interprétation serait d’autant plus plausible que Patrick Verley précise à maintes reprises que l’histoire de la révolution industrielle ne peut pas être séparée de l’histoire longue des industrialisations, y compris celles qui s’amorcent sous nos yeux depuis trente ans. Mais comme on va le voir, l’une des thèses clés de l’ouvrage est que « l’aventure industrielle » qui s’ouvre en Grande-Bretagne, dans la seconde moitié du 18e siècle, va se trouver largement accélérée par l’espace extérieur, ses débouchés, ses importations possibles, bref le profit qu’il est possible d’en tirer. C’est alors le « monde », le marché global en tant qu’adjuvant de l’industrialisation, plus généralement comme moyen d’ascension et de développement, qui serait en jeu dans ce titre (comme l’auteur l’avoue du reste brièvement dans sa postface). D’où une méprise possible – prendre ce livre pour un pur ouvrage d’histoire globale – qui peut sans doute se produire lorsqu’on le lit un peu vite (voir à ce sujet la surprenante recension parue dans le Monde le 31 octobre dernier). Dans cette œuvre, qui est d’abord une longue et très précise recherche d’histoire économique sur l’industrialisation, il y a évidemment beaucoup à apprendre. Commençons donc par évoquer cette riche analyse avant d’y mêler, à dose homéopathique, l’histoire globale…

La première partie de l’ouvrage, sobrement intitulée « Perspectives », représente une bonne centaine de pages et constitue une tentative de repérage des problématiques et théories liées à la « révolution industrielle », un essai de généalogie des façons successives de la penser (chapitres 1 et 2). On voit ainsi que la question des machines, d’abord étudiée par Ricardo dans les purs termes de l’économie politique (le progrès technique peut supprimer des emplois à court terme mais ses effets de long terme seront positifs), devient dès le début du 19e siècle le problème des conséquences sociales de leur introduction, de leur impact sur le chômage et les conditions de vie. Peu d’interrogation sur les origines de l’aventure industrielle donc, mais soit une étude des mécanismes économiques qui lui sont liés (Mill), soit une approche historique chez Engels et Toynbee, notamment focalisée sur l’évolution des revenus ouvriers. Ce n’est qu’au début du 20e siècle avec Usher qu’est remise en cause l’idée de « rupture » instaurée par la machine et largement étayée l’hypothèse d’une évolution très lente, la grande unité de production (factory system) ne venant détrôner l’artisanat à domicile (putting-out system) que lorsque la rentabilité devient réellement supérieure avec un large usage des machines dans les usines, soit à la fin du 19e seulement. La réflexion sur les origines s’engage alors, écartant vite l’idée d’une cause unique au profit d’un faisceau de facteurs convergents, mais sans que soient véritablement spécifiées les interactions entre ces derniers. Plusieurs auteurs sont alors conduits à privilégier néanmoins une cause principale mais sans démontrer ni qu’elle est exogène à l’ensemble du processus, ni que les causes secondaires seraient endogènes, dans le cadre donc d’un « éclectisme à mauvaise conscience ». Verley montre alors que la réflexion sur le développement des années 1950 vient prendre la suite, notamment avec le tristement célèbre montage de Rostow et ses cinq stades du développement. L’auteur reste ici très poli mais cette construction mal ficelée (les étapes sont peu délimitées) totalement eurocentrique, reprenant les thèses les plus béates de l’évolutionnisme social et conduisant à comparer l’Angleterre du 18e siècle avec l’Inde du milieu du 19e, sans aucun souci des contextes radicalement différents, n’a évidemment plus sa place. Il n’en demeure pas moins que le concept de décollage (take-off) sera beaucoup discuté, approfondi, débouchant parfois sur des constructions intéressantes mais finissant sur des contradictions notoires : si les lois de l’économie sont assez différentes avant et après le décollage, la mise en évidence d’un taux d’investissement minimal pour décoller sembler manquer de logique.

Les approches qui suivront apparaissent plus riches. Ce sont d’abord les marxistes qui, avec Dobb, ont conçu la révolution industrielle comme « étape ultime de structuration des rapports de production capitalistes autour du machinisme et de la grande industrie ». Cette étape ne pouvait être franchie qu’une fois l’accumulation primitive du capital réalisée d’une part (via la montée au Moyen-âge du capital marchand et l’expansion coloniale), qu’une fois consommée l’expropriation des petits producteurs d’autre part (lors des enclosures anglaises du 16e siècle notamment). Dans cette approche, les origines de l’aventure industrielle ne sont plus à étudier de façon immédiate mais en replaçant l’événement dans une logique beaucoup plus large. C’est ensuite Gershenkron qui relie cette accumulation de capital (et de main d’œuvre disponible) à l’idée d’un big spurt permettant une rupture définitive, mais sans véritablement analyser le caractère seulement nécessaire ou déjà suffisant de l’accumulation primitive. Quant aux théories de la croissance qui reportent dans le passé les modèles valables pour le développement auto-entretenu de l’après révolution industrielle, elles ne peuvent logiquement expliquer cette dernière, la difficulté étant clairement de modéliser le changement. L’auteur semble prendre davantage le parti des approches plus empiriques qui se fondent sur les statistiques pour caractériser l’industrialisation : « Au tournant des années 1990, cette position nuancée semble être celle qui concilie le mieux l’acquis des recherches historiques qui confortent toutes l’idée de progressivité, de lenteur et d’inachèvement des mutations économiques et même techniques prises globalement, avec la reconnaissance d’un total redéploiement des ressources qui accéléra, avec un sensible décalage temporel, le développement d’institutions et de formes d’organisation radicalement nouvelles tant dans la production et les transports que sur les marchés des marchandises, de la main-d’œuvre et des capitaux ». Il ne va pas de soi pour autant que l’histoire se reproduise partout et Verley rappelle justement (chapitre 3) les thèses (de Mathias notamment) qui montrent que la situation britannique est unique, les concurrents ne pouvant plus considérer l’industrialisation comme une simple option, mais bien une nécessité pour ne pas rester à la traîne, par ailleurs en copiant ce qui existait déjà de fait. Il consacre aussi de très bonnes pages à la thèse de l’arriération, donc aussi aux avantages que possèdent les late-comers. Cette première partie se termine (chapitre 4) par les thèses de Wrigley selon lequel la révolution industrielle voit se substituer des énergies minérales aux énergies d’origines hydraulique, animale et humaine, mais surtout végétale (bois, matières premières d’origine agricole) libérant ainsi terre la terre et les forêts d’une pression devenue trop lourde. Mais l’auteur corrige aussitôt le propos : cette thèse reste partielle et ne peut par exemple expliquer a contrario l’impossibilité des Pays-Bas de passer à une véritable croissance de type industriel. Il faut donc que quelque autre facteur soit clé dans l’industrialisation et c’est là qu’intervient la disponibilité, ou pas, de marchés extérieurs en forte croissance. C’est elle qui dynamise la croissance dite smithienne et qui peut, dès que les baisses de prix engendrées par la division du travail ont atteint leurs limites, stimuler une croissance schumpeterienne fondée sur les nouvelles technologies et l’organisation du travail qui leur est associée.

C’est là une habile transition vers la seconde partie du livre, « Marchandises, marchés, Etats », longue cette fois de presque 600 pages et comportant un chapitre démesuré qui en comporte, à lui seul, plus de 250… Une telle disproportion est totalement inhabituelle, voire incongrue en regard des normes de construction traditionnelles. Mais il est possible que, chemin faisant, l’auteur ait réalisé concrètement toute la richesse explicative des « débouchés extérieurs et relations internationales » pour comprendre l’aventure industrielle.

Les trois premiers chapitres de cette partie relèvent d’une analyse serrée et, de fait, assez classique. Le chapitre 5 est consacré aux progrès de la consommation, en tant que composante principale de la demande dans les pays européens, c’est-à-dire des marchés internes. Et il apparaît vite que la croissance des achats, sur un rythme lent mais assez régulier, caractérise nettement le siècle qui précède 1780, date par trop officielle du début de la révolution industrielle. De fait, « jusqu’à la césure des années 1860-1870, l’impulsion à la croissance industrielle est donc, même en Grande-Bretagne, le fait d’une demande de biens de consommation qui répondent à des besoins simples (vêtements, aménagement de la maison, alimentation) et dont les premières manifestations dans les couches larges de la population peuvent déjà se percevoir en Angleterre dès la fin du 17e siècle. Elle produit ses effets bien avant que les changements des techniques et des formes d’organisation du travail, auxquelles on attribue habituellement un rôle majeur dans la hausse de la productivité du travail, ne puissent exercer les leurs ». Autrement dit, la consommation stimule l’activité manufacturière et l’industrie naissante bien avant que la hausse des revenus liée aux gains de productivité vienne à jouer à son tour en augmentant la demande. Cette thèse, assez proche du concept de « révolution industrieuse » marque donc le progrès fait préalablement, suggère que la production a suivi cette consommation simple. Ainsi préalablement stimulée, la production sera dès lors au rendez-vous de l’exportation permise par la maîtrise britannique de l’économie atlantique et de l’Asie du sud, après 1750… Et ensuite s’enclencheront croissances smithienne, puis schumpeterienne. Avec un poids de plus en plus grand de l’exportation dans la vente des produits industriels britanniques au cours du 19e siècle. L’auteur nous montre alors que c’est dans le textile que ce stimulant jouera le plus, non pas tant par une influence féminine sur l’évolution de cette consommation que par une influence des modes de consommation urbains et des classes supérieures. Il en résulterait une certaine dégradation de qualité pour obtenir des prix plus bas et parfois une certaine standardisation. L’auteur développe alors le cas spécifique des « indiennes », ces cotonnades imprimées, importées d’abord et très prisées pour leur qualité, puis interdites d’entrée dans les ports occidentaux comme de fabrication locale en France et en Grande-Bretagne. Leur production balaiera ces réglementations et en fera le fer de lance de la révolution industrielle, notamment par la stimulation de la mécanisation du filage et du tissage induite par une forte demande. Là aussi c’est une évolution lente de la consommation comme la transformation des goûts qui sont à la source de la première demande motrice de l’industrialisation. L’amateur de faits historiques significatifs sera comblé par les 24 pages érudites consacrées à ce chatoyant sujet…

Portant sur la circulation des marchandises et de l’information, le chapitre 6 contribue lui aussi à étayer l’idée d’un lent progrès de la consommation, précisément permis par une certaine unification territoriale liée à la construction de routes (surtout en France),  d’infrastructures pour le cabotage (surtout en Angleterre), de canaux (dans les deux pays). En retour, ces voies de communication, améliorées au 18e siècle, seront des stimulants cruciaux pour l’industrie (notamment canaux et cabotage qui acheminent plus facilement charbon et matières premières vers les centres industriels). Il n’en demeure pas moins que les baisses du coût du transport sont plus spectaculaires en matière de navigation maritime : « le fret du coton de La Nouvelle Orléans à Liverpool tombe entre 1818 et 1850 de 4 cents à 0,74 cent la livre », soit donc de plus de 80% de baisse, alors que le coût du transport intérieur de marchandises en France ne décroît que de 25% sur la même période. Et « les négociants en coton de Manchester se plaignent qu’il soit plus long de faire venir leurs achats de Liverpool par le canal que de leur faire traverser l’Atlantique ». Mais la possibilité de vendre plus, dès la seconde moitié du 18e siècle, est aussi à relier aux progrès du grand négoce international comme à l’apparition des grossistes et à la « révolution du commerce de détail » dans les pays les plus avancés.

Laissons de côté le chapitre 7, consacré à l’évolution des structures sociales et des pouvoirs d’achat (notamment pour préciser comment la consommation peut ainsi croître, avant même les débuts de la révolution industrielle puis progresser de façon régulière, mais sans explosion, ensuite) pour nous consacrer au problème qui justifie le titre de l’ouvrage, la question des débouchés extérieurs, objet du chapitre 8. L’auteur commence par y montrer le caractère éminemment conflictuel de la recherche des débouchés pour les trois pays leaders entre 1650 et 1780, dans la mesure où les produis qu’ils offrent sont plus concurrents que complémentaires. Il fournit surtout quelques chiffres clés. Ainsi, pour la Grande-Bretagne, le taux d’ouverture (exportations/PIB) reste faible jusqu’en 1830 et n’atteindrait que 17% en 1870 ; néanmoins le taux d’ouverture industrielle (exportations industrielles / production industrielle) serait plus significatif, 4% en 1700, proche de 9% en 1780 et bondirait ensuite jusqu’à atteindre 67% en 1850. On pourrait alors penser que les exportations de l’industrie, même si elles semblent motrices de ce secteur au milieu du 19e siècle, seraient sans importance avant 1780. Verley nous met en garde contre une telle conclusion : non seulement le taux d’ouverture est d’emblée très élevé pour certaines branches, les plus dynamiques de la révolution industrielle (par exemple 50% dans les cotonnades dès 1760), mais encore, si l’on raisonne en termes de contribution des exportations industrielles à la croissance du PIB, les performances de l’exportation sont beaucoup plus significatives que le taux d’ouverture ne l’indique. Confirmant cette importance, la longue lutte entre la France, les Provinces-Unies et la Grande-Bretagne, tant pour les marchés que pour les sources d’approvisionnement, ne cessera pas avant 1815 aussi bien sur le front nord-américain que pour l’enjeu des métaux précieux ibériques ou encore les débouchés méditerranéens, plus tard sur le marché indien.

Si l’on raisonne ensuite par périodes, il apparaît clair que, de 1720 à 1760, la contribution des exportations à la croissance se ralentit en Grande-Bretagne, laissant ici tout son rôle à la consommation issue de la « révolution industrieuse ». Néanmoins le pays conforte ses débouchés ibériques et méditerranéens (plus de la moitié dans les années 1750) composés à plus de 80% de produits « industriels ». A partir de 1760, ce débouché se contracte relativement mais se trouve relayé par le complexe des marchés américains qui, pour sa part, va faire de l’exportation industrielle britannique un véritable moteur de transformation industrielle. L’exportation de produits manufacturés concerne évidemment les îles des Caraïbes pour la consommation des planteurs (mais aussi l’Afrique, débouché intermédiaire dans la traite des esclaves destinée à ces îles) avec des effets industrialisants en retour (raffineries de sucre entre autres). Elle concerne surtout les treize colonies britanniques d’Amérique du Nord qui vont constituer, à la fin du siècle, un marché semblable à celui des Pays-Bas. Ce marché se verra renforcé par l’indépendance des États-Unis après 1776, les modes de consommation des nord-américains ne se démarquant guère de leur homologue britannique. Verley ajoute deux autres raisons : le faible prix des produits britanniques d’une part, l’inertie des réseaux commerciaux établis d’autre part. Il consacre ensuite la fin du chapitre à l’étude détaillée de chacune des industrialisations européennes entre la révolution française et 1860. Pour la Grande-Bretagne il en ressort une tendance logique à la prépondérance des exportations de filés/tissus de coton, plus généralement de cotonnades, dans la production de la branche, et d’un poids très important de ces mêmes exportations dans l’exportation industrielle totale, notamment grâce au marché nord-américain. De fait, à partir de 1820, l’exportation devient vitale pour la pérennisation de la révolution industrielle britannique, notamment dans la mesure où l’industrie du coton a de multiples effets d’entraînement sur d’autres branches comme la sidérurgie ou la chimie. Enfin, lorsque le débouché continental européen se ferme à ces cotonnades, puis que le débouché nord-américain devient moins attractif, c’est l’Inde qui devient paradoxalement le premier marché des cotonnades britanniques, contribuant dans les années 1856 à 1886 à près de la moitié du taux de croissance de la production cotonnière outre-Manche.

C’est enfin dans sa postface que l’auteur réalise une brève incursion dans ce que l’histoire globale pourrait apporter à son propos. Il mobilise Pomeranz et sa « grande divergence » pour étayer une partie de ses thèses, sans peut-être donner l’importance qu’elle mérite à la thèse des « hectares fantômes » : c’est bien en permettant une culture très abondante de coton, totalement impossible sur le sol européen déjà en proie à des problèmes écologiques, que les territoires conquis ou utilisables commercialement ont stimulé, non seulement l’industrie des cotonnades, mais aussi la recherche afin de mécaniser le filage et le tissage. En ce sens, c’est bien l’un des cœurs techniques de la révolution industrielle qui est mis en place par l’économie globale issue du mercantilisme. Verley est beaucoup plus convaincant dans les pages qu’il consacre à l’analyse de cette révolution comme un mouvement classique de substitution d’importations ou encore d’imitation de la dynamique indienne. Il montre d’abord que les difficultés économiques du 17e siècle en Europe étaient dues très largement au drain d’argent vers la Chine qui alors reconstruisait son système monétaire sur ce métal et obligeait les Européens à payer en argent, issu des Amériques, leurs achats de soie, jade et porcelaine. Les grandes compagnies commerciales européennes auraient réagi en cherchant à acheter ces produits grâce aux gains monétaires réalisés sur le commerce interne à l’océan Indien. Et surtout à importer massivement des produits asiatiques à bon marché (porcelaines standard et tissus imprimés du Bengale) pour rentabiliser leur activité, habituant les consommateurs européens à ces produits et stimulant les entrepreneurs de notre continent à copier les produits asiatiques. Dans le premier quart du 18e siècle, malgré le drain vers l’Asie, l’approvisionnement en argent redevient suffisant pour stimuler la croissance européenne, de plus en plus tournée vers l’industrie, d’autant que la Grande-Bretagne capte désormais l’or brésilien… Mais pour Verley l’essor de cette industrie relève en partie d’une substitution d’importations : on cherche à remplacer par des productions européennes les tissus indiens (et la porcelaine chinoise) jusque là importés; avec l’impact que l’on sait sur l’industrie des cotonnades. En ce sens, l’industrialisation européenne serait le premier développement par la substitution d’importations, stratégie qui deviendra très à la mode, au milieu du 20e siècle, en Amérique latine, en Corée du Sud ou à Taïwan, avant de se convertir en « promotion d’exportations industrielles » dans ces deux dernières économies. Où l’on voit que les stratégies de développement économique ne sont pas des processus d’imitation de la seule Europe : la Grande-Bretagne avait dans un premier temps imité l’Asie avant de réexporter vers cette dernière les produits copiés et à production de plus en plus mécanisée.

Au total, l’échelle du Monde est sans doute l’un des premiers livres sur la révolution industrielle à donner l’importance qu’il mérite au contexte global (aux côtés, il est vrai, du tome 3 du système-monde moderne de Wallerstein, paru en 1987). Et c’est sans doute à ce titre qu’il peut confirmer aujourd’hui son statut de référence incontournable.

La mer impériale

À propos de :

Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans

Cyrille P. Coutansais, CNRS Éditions, 2013.

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Ayant récemment dirigé un hors-série de Sciences Humaines Histoire consacré à « La nouvelle histoire des empires », j’ai été frappé, lors de mes lectures exploratoires du sujet, par une observation de Gérard Chaliand : si l’Inde a pu être conquise tout entière par les Britanniques, alors que les conquérants précédents (d’Alexandre le Grand aux Moghols, qui ne contrôlaient que l’Inde du Nord) s’y étaient cassés les dents, c’est qu’ils seraient arrivés par voie maritime, et non terrestre.

Voile et canons

Par un hasard amusant, l’image retenue en couverture de « La nouvelle histoire des empires » est celle d’un navire occidental des 17e ou 18e siècles, un brick peut-être (je ne suis pas spécialiste de technologie marine). En tout cas, il montre ce que Geoffrey Parker, dans La Révolution militaire (voir le billet « La guerre moderne, 16e – 21e siècles »), estime être le ressort de la puissance coloniale occidentale : au-delà de la capacité à mettre en œuvre des canons, l’habilité à les utiliser sur mer, émergeant des lignes de sabord, en ligne, au plus près de la ligne de flottaison, permettant d’envoyer par le fond tout rival assez téméraire pour s’y frotter. Des Portugais s’insérant de force dans les réseaux commerciaux de l’Asie côtière du 16e siècle aux Britanniques assiégeant la Chine au 19e siècle, les empires coloniaux européens s’imposent progressivement au monde par cette combinaison meurtrière d’artillerie et de voile (cette dernière étant remplacée tardivement par le cuirassé mû par la vapeur), comme le soulignait Caro M. Cipolla dans un livre au titre explicite : Guns, Sails, and Empires: Technological innovation and the early phases of European expansion, 1400- 1700 [Sunflower University Press, 1985].

D’Athènes à Albion, en passant par Sriwijaya et Venise, la mer a permis à des hégémonies différentes de s’imposer. N’ayant pas disposé du temps nécessaire à leur évocation dans « La nouvelle histoire des empires », je vais combler cette lacune en explorant un étonnant ouvrage : l’Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans, de Cyrille P. Coutansais – premier atlas publié en français se revendiquant des apports de l’histoire globale.

Il est vrai que le terme empire, comme le souligne l’auteur, conseiller juridique à l’état-major de la Marine française, « évoque l’Égypte pharaonique, la Perse achéménide ou encore la Chine des Ming plutôt que les dominations crétoise, carthaginoise ou vénitienne. La raison ? Probablement une fascination pour ces grandes emprises continentales, aptes à rassembler peuples et territoires, et une méconnaissance des choses de la mer. L’apparent soft power vénitien n’a pourtant rien à envier au hard power gengiskhanide. » L’argument, en creux, ramène aussi à un paradoxe : en France, le terme empire renvoie d’emblée aux Premier et Second Empires des Napoléon, ou à l’Empire colonial d’une France successivement royaliste, révolutionnaire, impériale et républicaine – des entités qui avaient une dimension ultramarine plus ou moins affirmée, mais tenue pour périphérique.

Un empire maritime, poursuit Coutansais, est « une puissance détenant une flotte capable d’exercer sa force et son contrôle sur les mers, afin d’en maîtriser les principaux courants d’échange. » Telle quelle, elle détient ainsi une « capacité hégémonique. Si Venise peut faire face à l’Empire ottoman, elle le doit certes à sa puissance financière qui lui offre la possibilité d’armer sans cesse de nouvelles galères mais, plus encore, à son rôle d’intermédiaire obligé du commerce entre l’Orient et l’Occident. La Sublime Porte, dépendante des ressources que lui procurent ces échanges, est ainsi contrainte de se plier au bon vouloir de la Sérénissime. »

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La représentation des mers

À propos du livre : BnF, l’âge d’or des cartes marines, Seuil, 2012.

C’est un très bel ouvrage que vient de publier la Bibliothèque nationale de France, sur le thème de sa récente exposition portant sur « l’âge d’or des cartes marines » et couvrant une période allant, pour l’essentiel, du 13e au 17e siècle, soit le moment où « l’Europe découvrait le monde ».

Ce livre est d’abord largement centré sur les « portulans », ces cartes apparues à partir du 12e siècle en Europe, objets souvent luxueux et de collection, mais dont les répliques allégées étaient destinées à  se repérer en Méditerranée de façon à accoster sans embûche aux ports ciblés. L’ouvrage s’intéresse également aux différentes mappemondes qui jalonnent l’histoire de la cartographie depuis celle du Grec Ptolémée au 2e siècle jusqu’aux cartes du 17e qui ont clairement pris la mesure du nouveau continent américain, en passant par un certain nombre de représentations arabes de l’Ancien Monde bien antérieures à nos portulans. Au total, c’est bien une histoire, partielle mais significative, de la cartographie ancienne, que la BNF élabore avec ce volume puisant largement ses illustrations dans les riches collections rassemblées par la Bibliothèque depuis maintenant près de deux siècles.

Les cartes portulans seraient nées à l’époque des croisades, soit donc aux 12e et 13e siècles. Il est dès lors possible qu’un lien existe entre les géographies arabes de la période abbasside, dans la Bagdad des 9e et 10e siècles, et l’effort de représentation des premiers cartographes européens. De fait, on sait que la carte de l’Ancien Monde d’al-Idrîsî, élaborée au 12e siècle, a vraisemblablement inspiré le cartographe génois Pietro Vesconte lequel, vers 1320, « associe des cartes portulans à une mappemonde, utilisant à la fois des modèles latins et arabes ». L’ouvrage de la BNF reste peu disert sur ces influences. Néanmoins les portulans semblent se distinguer largement des mappemondes grecques ou arabes, et ce sur deux plans bien distincts.

En premier lieu, les portulans sont construits de façon géométrique et méthodique, dans le but de permettre repérage précis et navigation. Leur élaboration se fait en deux temps. D’abord un premier cercle, de quelques centimètres de diamètre, est tracé à un endroit assez central du parchemin puis des rayons partant de son centre (16 principaux et souvent 16 secondaires) strient l’ensemble du support. Ensuite, aux limites extérieures de ces 16 rayons principaux, de nouveaux points sont choisis comme base d’où reviennent encore un certain nombre de rayons. Le support ainsi quadrillé par ces « lignes de rhumbs » permet donc de se repérer à partir des points cardinaux indiqués par la boussole. Un marin décidant de partir d’un point, par exemple à 45° en direction du sud-ouest, pourra savoir où il se trouve sur la carte en suivant la ligne de rhumbs et en estimant sa vitesse de navigation. Avec évidemment un risque d’erreur non négligeable qui conduira à qualifier cette détermination de « point de fantaisie » ». En était-il de même des cartes arabes utilisées par les navigateurs ? L’ouvrage ne le dit pas mais l’on sait que les navigateurs arabes et indiens utilisaient des instruments propres (arbalestrille et kamal) pour mesurer la latitude en se référant à la hauteur de l’étoile polaire, sans doute dès le début de notre ère. Ils disposaient donc de moyens de repérage propres, différents des lignes de rhumbs.

Usage du portulan

Figure 1. Hydrographe à l’ouvrage (Jacques de Vaulx, 1583, Les Premières œuvres, médaillon du frontispice, BnF) – Cliquez sur les images pour les voir en plus grand

En second lieu, leur foisonnante iconographie distingue clairement les portulans de leurs « équivalents » dans d’autres cultures. Ces cartes restent simples pour ce qui est du tracé des côtes, souvent à peine esquissé ou déduit des inscriptions toponymiques (toujours perpendiculaires au rivage vers l’intérieur). En revanche, les terres sont le support de représentations réalistes ou imaginaires de la végétation, des hommes ou des animaux (souvent fabuleux) et permettent aux artistes de donner libre cours à leur talent. Les villes notamment sont tout à fait intéressantes dans leur symbolisation, surtout parce que les cités extérieures à l’Europe sont le plus souvent représentées sous des formes architecturales clairement familières à notre culture. En ce sens, les portulans reflètent évidemment aussi notre eurocentrisme. L’Atlas catalan de 1375 ou encore la carte de la Méditerranée de Gabriel de Valiseca (1447) en constituent des exemples frappants.

Atlas catalan (détail)

Figure 2. L’or de Kanga Moussa, « empereur du Mali » (1375, Atlas catalan,attribué à Abraham Cresques, BnF)

Avec le début des découvertes maritimes, à partir du 15e siècle, la fabrication des portulans devient clairement une affaire d’État et tant la casa de contratacion à Séville que l’armazem au Portugal cultivent un certain secret dans l’établissement de cartes, par ailleurs de plus en plus riches et normatives. Un problème (provisoirement) géographique surgit lorsqu’il devient nécessaire de trouver un méridien aux antipodes de celui qui sépare, dans l’Atlantique, le domaine espagnol (à l’ouest) de son homologue portugais (à l’est – traité de Tordesillas, 1494) : de fait, en continuant vers l’ouest, au-delà des Amériques, les Espagnols auraient inéluctablement fini par pénétrer de nouveau le domaine des Portugais… La fixation politique d’une ligne permettant à ces derniers de garder les Moluques (puis aux Espagnols de s’emparer « légitimement » des Philippines en 1598) devait clore ce débat avec le traité de Saragosse (1529).

C’est vers 1460 que les navigateurs européens commencèrent à se familiariser avec la mesure de la latitude, notamment à l’aide du sextant fondé sur la position du soleil (et non plus celle de l’étoile polaire sur l’horizon). Ce calcul  leur permettait désormais de préciser leur position sur une ligne de rhumbs. Ils naviguaient alors selon le « point calculé » et non plus selon le « point de fantaisie ». Assez rapidement, la carte de Cantino (1502) devait tenir compte des latitudes tandis que celle de Pedro Reinel (1504) portait explicitement une échelle de cette même latitude. Mais les erreurs de calcul dues à l’absence de projection d’une part, la méconnaissance de la déclinaison magnétique suivant les régions d’autre part, ne seront corrigées que beaucoup plus tard, en partie par Mercator, en 1569, puis au 18e siècle (avec le calcul des longitudes et la connaissance de la distribution spatiale de la déclinaison magnétique). Mais le fait est que l’extension atlantique des distances désormais parcourables avait rendu nécessaires des précisions que la navigation méditerranéenne du Moyen-âge pouvait encore considérer comme facultatives…

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Figure 3. Carte de l’Atlantique, avec échelle de latitude (Pedro Reinel, 1504, Bayerische Staatsbibliothek)

La partie sans doute la plus fascinante du livre est constituée par les nombreuses pages consacrées à quelques-uns des plus beaux recueils de cartes de l’histoire européenne. Ainsi en va-t-il de la Cosmographie universelle de Guillaume Le Testu (1556), ancien marin de l’éphémère « France antarctique » créée par l’amiral Villegagnon, en 1555, sur la côte brésilienne et immortalisée par le roman Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin. En une quinzaine de planches, nous sommes conviés à nous familiariser avec d’invraisemblables détails concernant les populations, la faune et la flore, prouvant au passage qu’eurocentrisme et imaginaire faisaient finalement très bon ménage. On y est aussi prié de rêver à ce que pouvait être la gigantesque terre antarctique censée contrebalancer au sud les terres importantes situées au nord du globe. On mentionnera aussi le chatoyant atlas Miller, œuvre portugaise de 1519, qui reflète non seulement les découvertes progressives des navigateurs lusitaniens au tournant du 16e siècle, mais encore déploie un luxe de détails et de couleurs qui n’a rien à envier à l’œuvre du Normand Le Testu ou encore à l’Atlas catalan de la fin du 14e siècle.

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Figure 4. Côte orientale de l’Afrique et île Saint-Laurent, aujourd’hui Madagascar (Guillaum Le Testu, 1555, Cosmographie universelle, BnF)

Homem_1519_Nord océan Indien

Figure 5. La partie Nord de l’océan Indien (Lopo Homem, 1519, Atlas Miller, BnF)

La cartographie de l’océan Indien tient une place toute particulière dans l’ouvrage. Celle-ci est lente à donner des contours un tant soit peu précis à ce cœur du système-monde. Mais les témoignages sont intégrés progressivement par les cartographes et, seulement un an après le voyage de Bartolomeu Dias jusqu’au cap de Bonne-Espérance, la mappemonde de Henricus Martellus Germanus fournit une carte qui intègre cette ouverture de l’océan Indien vers l’ouest, dans un ensemble demeurant par ailleurs très grossier. C’est notamment le golfe Persique qui y apparaît totalement rectangulaire tandis que l’Asie du Sud-Est demeure continue et très effilée vers le sud. Ce sont là deux « déformations »qui témoignent sans doute d’un respect très « humaniste » de l’œuvre inattaquable de Ptolémée. L’atlas Miller de 1519 maintient la même forme pour le sud-est asiatique, alors que l’observation des conquérants portugais avait déjà commencé de repérer des tracés plus exacts. C’est entre 1520 et 1550 que l’ensemble de ces cartes allait être corrigé, combinant vraisemblablement pour ce faire consultation de cartes locales et observation directe. Revers de la médaille, l’iconographie et l’imaginaire reculent au profit de la précision factuelle. Ainsi, en Italie, en Flandre et dans le Saint-Empire, les cartes s’assèchent et seuls les océans regorgent encore de voiliers magnifiques et de créatures marines. En témoignent par exemple les représentations de Giacomo Gastaldi (1561) ou de Evert Gijsbertsz (1599) qui nous saturent d’informations écrites et finissent rapidement par nous ennuyer…

Gastaldi_1560_Golfe de Venise

Figure 6. Le golfe de Venise (Giacomo Gastaldi, 1560, Geographia particolare d’una gran parte dell’Europa novamete descritta, BnF)

L’ouvrage se clôt sur le 17e siècle et la cartographie menée aux Pays-Bas sous l’égide de la VOC, Compagnie des Indes orientales. Utilisant très largement les cartes créées à Batavia, les employés de la VOC pratiquent une cartographie manuscrite et informative, dans laquelle l’iconographie est souvent très limitée voire bannie. Alors que la projection de Mercator est désormais bien connue, les pilotes de la Compagnie semblent avoir souvent préféré les cartes planes, au prix évidemment de distorsions importantes dans leur repérage sur les longues distances. Pour Hans Kok, ces cartes marines sont de fait les derniers portulans, embrassant désormais le monde entier, figurant encore dans le cadre des « lignes de rhumbs » les routes au long cours que devaient parcourir les flûtes de la Compagnie, « cartes austères, conçues exclusivement pour la navigation, adaptées au mode de vie calviniste des Néerlandais ». La cartographie abandonnait définitivement ce mariage très bachelardien de la science et de l’imaginaire qui avait longtemps séduit nobles et érudits de l’Europe entière…