Les États-Unis ou le nouvel Empire romain

Entre Rome et les États-Unis, aucun observateur de l’actuelle situation politique mondiale ne peut manquer d’établir une certaine analogie. Nul autre pays que les États-Unis n’a été aussi dominant dans l’histoire que Rome il y a deux millénaires. Faut-il pour autant pousser la comparaison et considérer que les États-Unis sont devenus le nouvel Empire romain ? Non, rétorqueront immédiatement la plupart des historiens, l’histoire ne se répète pas. C’est peut-être vrai. Mais affirmer qu’il n’y a jamais de ressemblance entre des événements historiques serait défier le bon sens. La question importante est donc de savoir si, au-delà de telle ou telle ressemblance fortuite, il est utile d’effectuer une comparaison un tant soit peu systématique entre deux entités historiques et, en l’occurrence, entre les États-Unis et l’Empire romain. Autrement dit, y a-t-il un intérêt à se demander si les États-Unis se trouvent structurellement dans une situation comparable à celle de Rome dans l’Antiquité ?

La question n’apparaît nullement extravagante quand on sait que les États-Uniens se sont eux-mêmes très souvent comparés aux Romains. Cela a commencé avant l’Indépendance (1776), quand l’élite coloniale éprise de culture classique prétendait incarner l’idéal de la République romaine. Son conflit avec la monarchie britannique était alors vu à travers le prisme des événements qui avaient marqué la fin de la monarchie romaine. L’identification avec la République romaine fut d’ailleurs si forte que Washington, la capitale que se choisirent les pères fondateurs de la République américaine, est truffée de références à Rome, à commencer par le siège du pouvoir législatif, le Capitole. Avec l’expansion vers l’Ouest, la comparaison continua à fleurir.

Bien sûr, les différences avec Rome sautaient aux yeux. Les États-Unis n’établissaient pas, au sens propre, des colonies. Il n’y avait pas de consuls américains régnant directement sur des contrées lointaines. Mais la fondation des États-Unis et l’expansion vers l’Ouest n’étaient pas sans faire penser à la façon dont Rome avait imposé sa domination sur la Méditerranée. Là où Jules César conquit la Gaule, allant jusqu’à massacrer un million de ses habitants, les États-Uniens exterminèrent les Cherokees, les Iroquois, les Sioux et autres peuples indigènes.

Les nouveaux barbares

Rome n’avait pas été qu’une République, puis un empire. Rome avait également sombré. Aussi, dès le début du 20e siècle, avec l’émergence des États-Unis comme une grande puissance mondiale, des craintes commencèrent-elles à poindre : le pays n’était-il pas destiné à répéter l’histoire romaine et à être entraîné vers un lent mais sûr déclin ? C’est ainsi que le spectre d’une civilisation en ruines fit son apparition. Comme le déclin de l’Empire romain était souvent attribué à la déliquescence de l’idéal de vertu qui avait animé ses premiers citoyens, de nombreux Cassandre annoncèrent que les États-Unis allaient suivre le même destin que Rome en raison du déclin moral du pays. Cela dit, les comparaisons avec l’Empire romain n’ont pas toujours été pessimistes : comme Rome avait imposé sa Pax romana, les États-Unis n’allaient-ils pas établir une Pax americana, bénéfique pour les échanges économiques et pour la sécurité dans le monde ? D’ailleurs, depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, l’impérialisme américain est vu de façon croissante par beaucoup d’habitants de ce pays comme quelque chose de souhaitable. C’est, à leurs yeux, la seule façon de se défendre contre les attaques des nouveaux barbares.

Comme Rome après la destruction de Carthage (146 avant l’ère commune), les États-Unis et les démocraties occidentales auraient perdu leur dernier grand adversaire avec l’effondrement de l’Union soviétique. Jean-Christophe Rufin [1991] tirait profit de cette analogie pour dessiner les relations qui étaient en train de se mettre en place entre le monde occidental et les pays dits du Sud. Il ne prétendait pas que des hordes de barbares allaient déferler, épée à la main, sur les capitales européennes ou au cœur de Wall Street (bien que, comme on l’a vu le 11 septembre 2001, l’affirmation n’aurait pas été complètement saugrenue). Plus subtil, il montrait, à l’encontre de l’idée – courante à l’époque – selon laquelle le monde était en voie d’unification, que les pays occidentaux construisaient des « barrières » (murs, barbelés, ou obstacles administratifs) ou soutenaient des « États-tampons » pour se protéger des « invasions » du Sud. En somme, Rufin voyait les limes romaines se remettre en place. Près de vingt ans après sa publication, ce livre aurait certainement besoin d’être revu. Mais il n’est pas sûr qu’il ait perdu toute pertinence.

Les cycles de l’histoire

Les comparaisons entre l’histoire des États-Unis et celle de la Rome antique n’ont pas toujours relevé de la simple analogie. Elles ont parfois servi à mettre à jour des prétendues lois du développement historique des civilisations.

Croire que l’histoire se répète, c’est croire que l’histoire obéit à des lois. Pour certains historiens, les « civilisations » – considérées comme des entités culturelles transnationales relativement indépendantes les unes des autres – connaîtraient ainsi une évolution similaire, allant de la naissance au déclin. C’est, par exemple, une conception que l’on trouve chez l’historien britannique Arnold Toynbee (1899-1975), notamment dans sa monumental Study of History [TOYNBEE, 1934-1961]. Dans cette vision « cyclique » de l’histoire, les États-Unis, au cœur de la « civilisation » occidentale moderne, jouent un rôle similaire à celui de Rome dans la « civilisation » gréco-latine.

Chez certains auteurs, les lois de l’histoire sont encore plus précises : non seulement les États-Unis auraient une position équivalente à celle de Rome, mais il y aurait également une répétition d’événements analogues suivant des cycles historiques bien définis. C’est ce que prétendait l’écrivain et spécialiste des mythes Jean-Charles Pichon (1920-2006) dans plusieurs ouvrages dont L’Homme et les Dieux [PICHON, 1963]. Chaque événement important de l’histoire romaine aurait ainsi son équivalent dans l’histoire états-unienne à 2160 ans de distance. Pour être sensible à de telles comparaisons, il faut toutefois être prêt à accepter une vision quelque peu ésotérique du monde…

Ces grandes fresques historiques n’ont jamais convaincu la communauté des historiens. Ce qui n’a jamais empêché celle-ci de continuer à faire des comparaisons, mais uniquement dans un but illustratif. Ainsi, de nos jours, les comparaisons servent principalement à alimenter les débats sur le possible déclin de l’Empire américain [FERGUSON, 2005 ; MURPHY, 2008]. Rome, nous dit-on, a sombré, entre autres raisons, parce qu’elle n’avait plus les moyens d’imposer son hégémonie. Or, pour certains historiens, les États-Unis se retrouveraient justement dans la même situation. Leurs ressources militaires seraient trop modestes pour toutes les tâches qu’ils ont à accomplir afin de perpétuer leur domination, mais en même temps trop lourdes à maintenir sur une longue période. Leur faut-il recourir davantage à des mercenaires, comme ils ont commencé à le faire de façon importante en Irak, de la même manière que Rome incorporait des Goths, des Huns et autres Barbares à ses bataillons ? Mais cela coûte cher et la dette du pays est déjà colossale. Cette pratique n’a de toute façon pas sauvé la Ville éternelle ; au contraire, soulignent certains historiens. Faut-il en conclure que le déclin de l’Empire américain a déjà commencé ? Pas sûr. Si la comparaison a ses vertus, elle n’a pas la force de la prophétie. Mais elle seule peut nous inciter à regarder l’histoire avec un peu de recul.

RUFIN Jean-Christophe [1991], L’Empire et les Nouveaux Barbares, JC Lattès.

TOYNBEE Arnold [1934-1961], A Study of History, 12 vol., Oxford University Press.

PICHON Jean-Charles [1963], L’Homme et les Dieux. Une histoire thématique de l’humanité, Robert Laffont.

FERGUSON Niall [2005], Colossus: The rise and fall of The American Empire, Allen Lane.

MURPHY Cullen [2008], Are we Rome? The fall of an Empire and the fate of America, Houghton Mifflin Company.

NB : cet article a été publié la première fois sur le site Web www.scienceshumaines.com en 2008 dans un dossier intitulé « L’histoire globale ».

Repenser la mondialisation – entretien avec Saskia Sassen

On a tort de croire que la mondialisation se nourrit de l’affaiblissement de l’État. S’il est vrai que le pouvoir législatif perd du terrain – et avec lui la démocratie –, l’exécutif se porte à merveille, consacrant sa puissance à la construction du nouvel âge global.

Votre livre porte sur le processus contemporain de mondialisation. Vous avez pourtant décidé de commencer votre enquête par le Moyen Age et l’émergence de l’Etat. Que nous permet de comprendre ce détour ?

Mon point de départ est le suivant : les notions telles que le global ou le national nous permettent-elles de comprendre la transformation fondamentale à laquelle nous assistons aujourd’hui ? Ma réponse est non. Ce que ne voient pas suffisamment les recherches contemporaines, c’est que le changement actuel se développe à l’intérieur des structures organisationnelles, politiques et sociales les plus complexes et les plus réussies que nous ayons construites. Autrement dit, le changement se produit à l’intérieur même du national. Comparé à ce dernier, le global est dans son enfance.

Je suis retournée à l’époque médiévale pour deux raisons fondamentales. La première a trait à la difficulté que nous avons à prendre la mesure du changement – a fortiori lorsqu’il s’agit d’un changement radical – au moment même où on le vit. Le détour par l’histoire, et par des périodes clés comme peuvent l’être en l’Europe le Moyen Age ou le XIXe siècle, permet de déplacer le regard. L’observateur a devant lui des réalités accomplies : il peut y observer rétrospectivement comment certaines dynamiques émergentes vont jusqu’à leur terme, alors que d’autres avortent.

En second lieu, le passé importe parce que la nouveauté du présent ne sort pas d’un chapeau, pas plus qu’elle n’est le produit d’un changement radical de destruction créative. Il existe de fortes continuités entre une période et une autre. On peut repérer à chaque époque des productions collectives (des « capabilités » selon ma terminologie) qui, tout en étant le produit d’une période, jouent un rôle crucial dans la période suivante. La souveraineté de droit divin du Moyen Age implique une relation très abstraite d’autorité entre le roi et le peuple – ce n’est pas simplement le pouvoir du roi. Cette capabilité émerge au Moyen Age, mais joue un rôle crucial par la suite dans la formation des Etats séculaires, y compris les Etats postérieurs à la Révolution française.

Deux positions s’affrontent dans l’analyse de la mondialisation. Pour les uns il s’agit d’un phénomène radicalement nouveau alors que d’autres considèrent que les processus en cours présentent peu de différence avec des épisodes antérieurs : on parle d’une « première mondialisation » au XIXe siècle, voire d’une « mondialisation ibérique » au XVIe siècle. En quoi votre analyse diffère-t-elle de ces deux approches ?

Je ne crois pas que l’histoire se répète. Nous ne pouvons comprendre le processus de changement actuel sans prendre en compte le rôle dominant de l’Etat national depuis la Première Guerre mondiale, puis l’émergence d’un système interétatique dans l’après-guerre. Mon analyse se situe entre deux pôles : je souligne, d’un côté, le caractère générique des capabilités, leur permanence d’une période à l’autre et, de l’autre, le caractère inédit du moment présent. On a beaucoup dit que le système monétaire de Bretton-Woods (1946-1971) était la première étape de la mondialisation contemporaine. Je suis en désaccord avec cette analyse. Je dirais plutôt que Bretton-Woods a généré des capabilités (le FMI ou la Banque mondiale, par exemple) qui se révèlent cruciales à l’âge global contemporain. Mais Bretton-Woods était encore un système interétatique qui avait pour objectif de renforcer l’indépendance des Etats nationaux.

Ce que l’on observe, au contraire, de nos jours, c’est un réagencement de certaines composantes de l’Etat national, qui prennent un sens nouveau dans une logique organisationnelle qui n’est plus nationale, mais globale.

Par exemple, le principe de la primauté du droit (rule of law) a historiquement joué un rôle fondamental pour la nationalisation du pouvoir politique et l’obligation de respect mutuel entre les Etats souverains. Aujourd’hui, ce principe joue un rôle dans la mondialisation économique, qui repose sur une intense production de règles auxquelles sont censés se plier firmes et gouvernements. Une capabilité centrale des Etats nationaux entre ainsi dans une nouvelle logique organisationnelle.

Autre exemple de réagencement du national : il y a quelques années, le Centre pour les droits constitutionnels, une ONG basée à Washington, a intenté un procès à des firmes multinationales américaines et de plusieurs pays de l’Union européenne, en raison de violation des droits salariaux perpétrés dans des sites de production situés en Asie. Le point intéressant, c’est que cette plainte a été déposée, non pas auprès d’une cour internationale, mais d’un tribunal national situé à Washington, et ce en utilisant l’Alien Tort Claims Act, l’une des procédures les plus anciennes du droit américain. Cela veut dire que les citoyens peuvent faire de la politique globale à partir des institutions de l’Etat national. On assiste donc, non pas à la disparition de l’Etat-nation, mais au détachement de petits bouts de droit ou d’autorité qui lui étaient associés et à leur réagencement dans des logiques globales.

Cela correspond à ce que vous appelez un processus de dénationalisation…

Oui. Cela signifie littéralement que certaines composantes qui ont été historiquement, non seulement construites, mais aussi narrées et représentées comme nationales, commencent à s’inscrire dans une autre logique organisationnelle. Certaines composantes des ministères des Finances ou de la Banque centrale semblent encore au service d’une politique nationale, mais mettent en œuvre en réalité des politiques dénationalisantes : elles favorisent l’émergence et la régulation de marchés globaux, que ce soit pour les marchandises ou pour le capital. Ainsi, l’accent mis sur la lutte contre l’inflation (aux dépens d’une politique de plein emploi) a joué un rôle décisif dans la formation d’un marché mondial du capital. A la faveur du « consensus de Washington », un accord passé entre le secrétaire du Trésor américain et le FMI, ces orientations de politique économique se sont répandues à travers le monde, les programmes d’ajustement structurels du FMI et les accords du G8 jouant en la matière le rôle de propagateurs.

Ce processus de dénationalisation va de pair avec une transformation interne de l’Etat. Une partie des fonctions exécutives de l’Etat (de l’administration publique) s’aligne sur des projets entrepreneuriaux globaux. Pendant ce temps, le législatif perd une bonne partie de ses prérogatives pour se voir de plus en plus cantonné à des questions domestiques. Quand, aux Etats-Unis, l’exécutif demande au Congrès de voter le Fast-Track (procédure qui confère au gouvernement la faculté de négocier des accords commerciaux, ne revenant de¬vant les parlementaires que pour leur soumettre le texte final, sans possibilité d’amendements, NDLR), le pouvoir législatif perd du terrain. Il en est de même lorsque, avec la déréglementation de certains secteurs économiques (énergie, télécommunications, etc.), le législatif perd certaines de ses prérogatives de contrôle, au profit d’agences de régulation semi-privées. Jusque-là, cela ne concernait que les questions économiques. L’administration Bush a étendu le processus au domaine politique et aux droits des citoyens, en faisant voter, avec le « Patriot Act », des mesures d’exception qui soustraient la lutte antiterroriste aux dispositions prévues par le Code pénal.

Ce processus de dénationalisation ne s’inverse-t-il pas dans certains cas ? On parle par exemple d’un retour de l’Etat dans l’industrie énergétique, parti¬culièrement en Amérique latine. Alors que certaines composantes du secteur énergétique (l’exploration par exemple) ont été intégrées aux marchés globaux (c’est-à-dire ouverts à l’investissement privé), Evo Morales, le président de la Bolivie, renationalise le gaz…

Je ne pense pas que nous puissions interpréter les politiques de Hugo Chavez, Evo Moralez ou le projet de Ulanta Umara (le candidat nationaliste battu aux récentes élections péruviennes) comme un retour au nationalisme. Encore une fois, l’histoire ne se répète pas. Dans le cas de E. Morales ou de U. Umara, mais aussi partiellement avec H. Chavez, le lien avec les populations indiennes est crucial. Nous som¬mes ici en présence de quelque chose de neuf. Le nationalisme de naguère était un projet d’inspiration européenne. Ici, nous assistons à l’émergence d’un nouvel acteur politique, le mouvement indien. Je dirais par ailleurs que la nationalisation des infrastructures gazières, plus qu’un retour du nationalis¬me, est un retour du politique. En outre, dans le cas de H. Chavez, on assiste à l’émergence d’un nouvel internationalisme, alternatif au système interétatique dominé par les Etats-Unis et l’Union européenne.

Lorsque l’Argentine a annoncé son incapacité à honorer sa dette, refusant les recommandations du FMI, ou bien lorsque H. Chavez prête de l’argent à la Bolivie pour qu’elle annule sa dette vis-à-vis du FMI, cela constitue une crise grave pour cette institution. Le FMI est en train de perdre son influence (18 pays ont déjà annulé leur dette et ils seront bientôt 21). Pourquoi parler d’un retour de l’Etat ? Ce que l’on observe plutôt, c’est l’émergence de nouvelles capabilités qui seront mises à profit demain pour créer de nouvelles histoires.

Ceci nous permet d’aborder la contribution de populations sans-droits, de groupes informels à la création de nouvelles capabilités, question à laquelle vous attachez beaucoup d’importance…

Je m’intéresse particulièrement à une population, celle des immigrés, car elle met en évidence le fait que la citoyenneté est un contrat incomplet entre l’Etat et ses citoyens. Incomplet parce que la dimension formelle de la citoyenneté (les droits qui lui sont associés) ne suffit pas à la définir. C’est ce que rend manifeste le large éventail des statuts des immigrés : ceux qui sont autorisés mais non reconnus (dotés de titres de séjour mais souffrant de discrimination) ; ceux qui sont non autorisés, mais reconnus (le sans-papiers intégré à une communauté)… Bref, l’image est toujours très complexe.

Les débats sur le postnationalisme, le transnationalisme et l’identité sont très importants. Mais ils incitent à prendre également en compte les dynamiques à l’œuvre à l’intérieur du national. Lorsque des immigrés maintiennent une activité politique transnationale, en lien avec leur pays d’origine, ou lorsqu’ils arrivent à obtenir plusieurs nationalités, cela peut se comprendre comme une dénationalisation de la citoyenneté et de l’appartenance. Cela ne signifie pas du tout que les immigrés rejettent les droits associés à la citoyenneté, mais plutôt que celle-ci est aujourd’hui beaucoup plus vaste que sa composante formelle.

Lorsque le président du Mexique se joint officiellement à des sans-papiers mexicains aux Etats-Unis, il ne crée ni plus ni moins qu’une nouvelle juridiction, informelle. Quand des centaines de milliers de sans-papiers latino-américains sortent dans les rues de Los Angeles et de Chicago pour revendiquer des droits, comme cela a eu lieu en mai 2006, quel¬que chose est en train de se passer. Ce qu’ils revendiquent, c’est d’être des « porteurs de droits », autrement dit de jouir de droits reconnus indépendamment de leur nationalité et du pays où ils se trouvent. La citoyenneté reste l’instrument le plus puissant pour obtenir des droits, ce qui explique que de telles luttes demeurent inscrites à l’intérieur du national. Mais elles ont pour effet de dénationaliser la citoyenneté – plus que de la rendre trans- ou postnationale.

Votre analyse de la dénationalisation semble également s’appliquer à l’Union européenne…

Nous assistons à un changement d’échelle. Certaines fonctions de l’Etat national ont été transférées au niveau de la ville. Comme l’a bien montré Neil Brenner (1), les politiques nationales (keynesiennes, d’unité territoriale) deviennent des politiques ciblées vers certaines agglomérations (la Silicon Valley ou les villes globales comme New York). Mais il y a aussi des transferts de fonctions à d’autres niveaux. C’est le cas de l’Union européenne (UE). Cette expérience m’intéresse beaucoup, parce que les dynamiques centrifuges de dénationalisation y opèrent en direction d’un espace qui demeure centripète : il est doté d’institutions supranationales fortes. Ce n’est pas le super-Etat dont rêvaient certains pro¬européens, mais une capacité administrative nouvelle faite d’une multiplicité de niveaux. Cela déstabilise l’Etat national, mais au profit d’une nouvelle entité publique.

Le succès de l’UE tient à une multiplicité d’agencements très spécifiques et suffisamment robustes. Un des aspects les plus importants est la diversité qui prévaut à l’intérieur de l’UE. Aux Etats-Unis, la diversité est bien plus sédimentée : il y a certes beaucoup d’immigrés, mais ils ont une place précise au sein de la hiérarchie sociale, et elle n’est pas en haut de la pyramide. Dans l’UE, la diversité se constitue aussi par la présence de pays autonomes, dotés de leurs propres hiérarchies sociales, religieuses, ethniques. Cela suppose un intense travail d’innovation administrative et politique si l’on veut préserver l’unité de l’Union. Pour cette raison, l’inclusion de la Turquie me semble un véritable défi, un encouragement à innover encore plus. Cela obligerait notamment l’UE à utiliser la loi pour affronter un choc cultu¬rel auquel les Etats-Unis répondent par la force. Même si la loi n’est pas toujours juste, même si elle contribue parfois à reproduire les inégalités, elle incite toujours à la négociation. C’est là un moyen plus civilisé que l’action militaire.

NOTES

(1) N. Brenner, New State Spaces: Urban governance and the rescaling of statehood, Oxford University Press, 2004.

Propos recueillis et traduits par Xavier de la Vega

Saskia Sassen est professeure de sociologie à l’université de Chicago et à la London School of Economics. Ses recherches sur la mondialisation ont fait date, particulièrement celles qu’elle a consacrées à la ville globale (La Ville globale. New York, Londres, Tôkyô, Descartes & Cie, 1996). Avec Territory, Autority, Rights: From medieval to global assemblages (Princeton University Press, 2006), elle propose un nouvel appareil analytique pour penser la mondialisation

Le débat sur les origines du capitalisme

Pendant l’essentiel du 20e siècle, la question des origines du capitalisme a opposé schématiquement une école marxiste et une école d’inspiration weberienne. Pour la première, ancrée dans l’analyse des luttes sociales, les contradictions propres au mode de production féodal furent déterminantes d’une évolution originale, connue de la seule Europe occidentale, à l’exception peut-être du Japon [Dobb et Sweezy, 1977 ; Brenner, 1976 ; Meiksins-Wood, 2002 ; Bihr, 2006]. Pour la seconde, qualifiable éventuellement de « moderniste » et fondée sur l’idée d’un progrès historique de la rationalité économique, le capitalisme s’identifiait volontiers à six conditions fonctionnelles (technique et droit rationnels, existence d’une main-d’œuvre libre, liberté de marché, commercialisation de l’économie, détention des moyens de production par des entités à but lucratif), toutes conditions peu à peu construites entre les 13e et 19e siècles et permettant la rationalisation de la recherche du profit [Weber, 1991], avec cependant des insistances différentes sur le rôle de l’entrepreneur [Schumpeter], la construction de la bourgeoisie urbaine [Baechler, 1971] ou encore l’innovation technique [Landes, 1998]. Les deux écoles s’accordaient au moins sur une conclusion : le capitalisme était né de causes essentiellement internes aux sociétés européennes.

Cette opposition traditionnelle a été largement bousculée par l’apparition de l’histoire globale en tant que discipline à la fin du siècle dernier. Celle-ci a fondamentalement introduit l’idée d’une genèse largement exogène du capitalisme européen. Outre ce précurseur que fut William McNeill [1963], c’est sans doute Fernand Braudel [1979] qui a le premier renversé la problématique en posant le capitalisme comme un ensemble de pratiques visant à contourner les marchés réglementés en vue de saisir les occasions de profit et de créer des situations de monopole. Ces pratiques étant d’abord l’apanage des commerçants de longue distance et de financiers de haut vol, Braudel identifiait le capitalisme à la pénétration de ces comportements dans les sociétés européennes, à partir du 12e siècle. Dans la mesure où ces pratiques contribuaient surtout à construire les logiques inhérentes à des systèmes-monde successifs (centrés d’abord sur Venise, puis sur Amsterdam, Londres et New York), l’évolution du capitalisme occidental s’est alors imbriquée dans l’histoire de ces systèmes-monde.

Cette « détermination externe » a pris trois visages au sein de l’histoire globale. Chez Immanuel Wallerstein [1974, 1985], il y a une quasi-identité entre le système-monde moderne qui émerge au 16e siècle et le capitalisme européen. En effet, Wallerstein refuse de réduire le mode de production capitaliste aux équations abstraites de Karl Marx et considère qu’il s’agit d’un « système social historiquement situé » dans lequel « le capital en est venu à être employé dans le but premier et délibéré de son auto-expansion » [1985, p. 13-14]. De fait, les blocages du féodalisme ont été levés historiquement par trois moyens : « Une expansion de la taille géographique du monde, le développement de méthodes différencies de contrôle du travail pour différents produits et différentes zones de l’économie-monde, et la création de machines étatiques relativement fortes dans les États du cœur » [1974, p. 38]. Dès lors, la conquête du continent américain d’une part, l’apparition du travail forcé au Pérou comme du second servage en Pologne d’autre part, l’apparition des États mercantilistes britannique, néerlandais et français enfin, seraient indissociables de cette logique du capitalisme historiquement situé.

Mais un second courant en histoire globale considère, plus modestement peut-être, que le capitalisme européen s’enracine dans la participation de ce continent au système-monde des 13e et 14e siècles lié à la domination des Mongols, de la Chine jusqu’à l’Europe orientale. Pour Janet Abu-Lughod [1989], le réseau d’échanges eurasiens ainsi conforté aurait à la fois affaibli les puissances autrefois dominantes de l’Asie (l’Inde du Sud du royaume de Vijayanagar puis la Chine des Ming) et donné aux marchands européens à la fois des routes plus sûres pour aller en Asie et des techniques (la lettre de change d’origine persane, la société de capitaux d’origine arabe) particulièrement cruciales pour la suite.

Enchaînant sur ce thème, André Gunder Frank [1998] considère que le capitalisme en tant que tel n’est plus un trait distinctif de l’Europe et qu’il ne serait que la forme historique provisoire prise par la nouvelle hégémonie, ibérique puis néerlandaise et britannique, sur un système-monde vieux de plusieurs millénaires et ayant connu de nombreux changements de « leader ». De son côté John Hobson [2004] n’hésite pas à affirmer que l’Europe s’est emparée d’un portefeuille de ressources et techniques asiatiques au cours d’une globalisation orientale, entre 500 et 1500, avant de les retourner contre l’Asie et l’Afrique afin de piller leurs matières premières dans le cadre d’un état d’esprit impérialiste qui serait la véritable originalité de notre continent. Dans ces hypothèses, la question du capitalisme se dissoudrait dans celle des cycles d’hégémonie, au mépris par ailleurs, à la fois des améliorations européennes apportées aux techniques empruntées à l’Asie, comme des innovations propres à la révolution industrielle.

L’histoire globale n’a pas pour autant discrédité les théories d’une genèse interne du capitalisme européen. Nous avons montré ailleurs [Norel, 2009] que l’apparition du rapport de production capitaliste dans le cadre des enclosures anglaises des 16e et 17e siècles, à juste titre centrale pour les marxistes, a été considérablement accélérée par l’argent américain et les réussites néerlandaises dans l’océan Indien. De même, le premier capital marchand européen, qui apparaît moteur aux yeux des marxistes, doit beaucoup aux diasporas juive et syrienne qui ont maintenu le commerce de longue distance sur le continent dans les siècles difficiles entre la chute de Rome et l’avènement des Carolingiens. Il en va de même du capital marchand des cités-États italiennes étudié par Giovanni Arrighi [1994] et Eric Mielants [2008] et lié à la diffusion des techniques commerciales et financières orientales. L’approche marxiste peut donc être articulée avec l’histoire globale. Il en va de même de l’approche « moderniste » dans la mesure où les institutions mêmes du capitalisme, soit les six conditions chères à Max Weber, ne se sont solidement établies que sous l’effet d’une dynamique smithienne du changement structurel [Norel, 2009, pp. 195-217] C’est en effet le marché externe, dans sa double composante de débouché et de source d’approvisionnements importés, qui est à la racine de la commercialisation de l’économie (grâce à leur accès aux céréales de la Baltique, les paysans néerlandais peuvent ne plus fabriquer leur nourriture et consacrer leurs terres à des cultures de rente), de l’innovation technique (le métier à filer de la révolution industrielle anglaise n’est possible que par l’abondance de coton importé des Amériques et un marché mondial désormais captif), de l’existence d’une force de travail libre (cas de la révolution des enclosures liée au stimulant de l’argent américain). Autrement dit, il semble aujourd’hui que les origines du capitalisme soient plus à chercher dans une synergie dynamique entre facteurs internes et externes, dans le cadre d’une histoire globale trop longtemps négligée.

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NB : Cet article a été publié pour la première fois dans « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, Hors-série spécial n° 11, mai-juin 2010.

Le romantisme, la première mondialisation culturelle

Non seulement le romantisme n’est pas mort – c’est évident pour le sentimentalisme chic et glamour qu’il sert à désigner dans le langage international du marketing –, mais il n’est pas exagéré de considérer que ce très vaste phénomène de civilisation, qui, à partir de la fin du 18e siècle, se propage progressivement depuis la Grande-Bretagne et l’Allemagne à travers toute l’Europe et au-delà, est le premier avatar de notre actuelle mondialisation.

Une sorte d’internationale de la culture

Sans doute, à de multiples reprises avant le romantisme, un même modèle culturel avait pu être imposé, de façon hégémonique et impérialiste, à un vaste ensemble de territoires ou d’États : qu’on songe par exemple, dès l’Antiquité, à l’extraordinaire force d’homogénéisation de la domination romaine. Cette fois selon la logique du cosmopolitisme, l’Europe des Lumières avait aussi vu se constituer, au sein d’élites sociales restreintes, une sorte d’internationale de la culture où, par-delà les frontières, le sentiment de connivence intellectuelle et artistique éprouvé par une minorité de happy few l’emportait sur l’appartenance nationale. Mais la mondialisation est tout autre chose : elle implique d’une part la diffusion de modèles sociaux par le jeu des échanges transnationaux plutôt que par l’effet direct et exclusif de la domination politique, d’autre part une adhésion collective et massifiée à ces modèles.

Le premier, le romantisme remplit ces deux conditions. Encore faut-il s’entendre sur le mot. Le romantisme ne représente pas seulement le rêve utopique d’harmonieuse synthèse entre la raison et la sensibilité, entre soi et le monde, entre le spirituel et le matériel – ou encore, pour revenir au cliché actuel, entre l’esprit et le corps, dans le domaine amoureux. Il implique aussi que cette volonté d’harmonie, qui gouverne en effet à notre insu la plupart de nos représentations les plus banales, se matérialise aussi dans les destinées des peuples, en sorte que les individus qui composent les sociétés accèdent à une forme de bonheur commun.

C’est précisément cette dimension sociale et populaire du romantisme qui explique son aptitude à la mondialisation : paradoxalement, la globalisation culturelle a eu besoin que le sentiment national ait pris au préalable la place du principe dynastique et ait donné aux peuples la conscience de leur force collective. C’est encore la nature politique du romantisme qui permet de comprendre que la France a été au cœur de ce processus global, même si, on l’a vu, l’initiative était venue de ses voisins anglais et allemands. La Révolution française fut en effet la fulgurante concrétisation, aussi fascinante qu’effrayante, de ce mythe politique du romantisme, placé à l’horizon de toutes les révolutions du 19e siècle – en France, en Europe puis à travers toute l’Amérique latine, qui fut un immense et perpétuel laboratoire d’expérimentation démocratique, pétri de la culture romantique française et infiniment supérieur à la caricature qu’en a diffusée l’imagerie cinématographique. Romantiques encore la doctrine laïque de la 3e République, la révolution russe avec ses répliques mondiales et tiers-mondistes ainsi que, comme autant d’excroissances déviantes et malignes, tous les totalitarismes et les dictatures du 20e siècle.

Une exigence d’harmonie universelle

Le fait romantique est donc multiforme, et touche à tous les aspects de la vie. Il y eut l’art et la littérature, bien sûr : mais ils ne seraient rien, malgré leur popularité mondiale d’hier et d’aujourd’hui, sans tout le reste qui leur donne sens. Le romantisme est d’abord, philosophiquement, une certaine attitude face à la vie et au réel, fondée sur l’exigence d’harmonie universelle, dont on retrouve aussi bien la trace dans l’idéalisme mystique des sectes modernes, dans l’humanisme sentimental qui est l’impératif catégorique de nos politiques modernes, dans le discours écologique qui tend à devenir notre nouvelle philosophie de l’Histoire. Le romantisme est encore, politiquement, la source vive de l’esprit démocratique, même si la confluence de la culture anglo-saxonne en a sensiblement infléchi le cours. Et puis il y a le romantisme du cœur, une certaine conception du sentiment et de l’amour, qui grâce au cinéma et à la télévision s’étend au monde entier, et dont on aurait tort de se moquer trop vite, parce que cette considération de l’intime est peut-être l’un des faits les plus significatifs de nos cultures modernes. Rien de plus fort ni de plus vivant, à cet égard, que le romantisme populaire : avant-hier celui du mélodrame ou des romans-feuilletons de Dumas, hier celui du grand cinéma populaire (de Joinville-le-Pont, de Cinecittà ou d’Hollywood), aujourd’hui celui de toutes les fictions – en images, en mots ou en sons –, que débondent les médias de tous les pays.

Le romantisme, vu de la façon la plus générale et détachée de ses diverses réalisations historiques, du 18e siècle à nos jours, n’est finalement rien d’autre qu’un mode de vie global, qui concerne tous les aspects de l’existence : la manière de croire, de s’engager, d’aimer, de se distraire, d’imaginer, d’agir… Il n’a pas touché de façon égale tous les peuples ni toutes les classes, mais il n’empêche qu’il est devenu une sorte de norme, si partagée et intériorisée qu’on a fini par la naturaliser, et surtout un langage universel dont on fait dépendre le dialogue entre les cultures : d’où les malentendus et les incompréhensions à l’égard de tous ceux qui sont restés, par choix ou du fait des circonstances historiques, à l’extérieur de ce romantisme globalisé.

Bien sûr, la mondialisation d’aujourd’hui a bien d’autres spécificités, qui expliquent sa nouveauté radicale : géopolitiques, économiques, démographiques, technologiques, etc. Mais il suffit d’écouter la rumeur idéologique qui, comme une musique de fond charmeuse, accompagne ces mutations inouïes pour reconnaître bien vite tous les stéréotypes d’hier (sociaux, éthiques, culturels, psychologiques) et pour soupçonner que, même sous une forme profondément dégradée et, selon le mot de Baudelaire, « dépolitiquée », nous ne soyons pas sortis de la bonne vieille mondialisation romantique du 19e siècle.

Romantisme et révolution médiatique

La clé de la mondialisation culturelle est l’existence d’un système médiatique, assez performant pour donner le sentiment de la simultanéité et l’illusion de l’ubiquité. Pour le romantisme du 19e siècle, la nouveauté et la grande chance fut l’émergence et le triomphe du premier média moderne : le journal, fait à la fois pour informer et divertir. La naissance de cette presse, dynamisée par l’émulation des deux grands modèles concurrents (l’anglais et le français), est le grand événement de l’époque. De la Russie tsariste jusqu’à l’Amérique du Sud, les journaux sont les acteurs enthousiastes de la révolution romantique qui fut donc, d’abord, un extraordinaire phénomène de mode mondial – et le premier de tous. Grâce à eux, Byron, parti combattre aux côtés des Grecs révoltés contre les Turcs, devient à la manière d’un Malraux une vedette internationale, et il faut penser aux stars du cinéma ou du sport pour se représenter l’exceptionnelle célébrité d’un Lamartine, d’un Balzac, d’un Dumas ou d’un Hugo.

À partir du romantisme, la culture va donc vivre au rythme des modes médiatiques (musicales, littéraires, picturales, vestimentaires, touristiques…), diffusées dans ce que le monde compte de pays peu ou prou occidentalisés, et cette constante médiatisation bénéficie d’abord à la ville romantique par excellence, Paris, ville de l’élégance et des plaisirs, du spectacle et des révolutions, centre mythique et fantasmé de l’univers romantique.

Enfin, si le romantisme est à ce point international, c’est qu’avec lui commence une autre révolution culturelle, dont on n’a pas fini de mesurer l’importance : celle de l’image. Il ne s’agit pas encore de cinéma, de télévision, ni même de photographie. Mais, grâce aux nouvelles technologies de la gravure qu’inaugure l’édition romantique, les imprimés sont les canaux par où se déverse un flot croissant d’illustrations qui font du livre ou du journal une vitrine où chacun, où qu’il soit, peut profiter, comme tous ses contemporains, du spectacle du monde, ou rêver en images colorées aux mêmes histoires inventées. Dans ce théâtre globalisé de la culture médiatique, le programme ne cessera bien sûr de changer ; mais le rideau ne se baissera plus désormais.

NB : cet article a été publié la première fois sur le site Web www.scienceshumaines.com en 2008 dans un dossier intitulé « L’histoire globale ».

Denys Lombard : « le carrefour javanais » comme modèle d’histoire globale

Denys Lombard (1938-1998) est l’un de ceux qui ont incarné, à la suite de Fernand Braudel, la politique scientifique dite des « aires culturelles » sur le modèle des area studies que l’on connaît dans les universités du monde anglophone. À la Maison des sciences de l’homme et à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) avaient été ainsi créés des centres de recherches dédiées à la Chine, l’Inde, l’Afrique, la Russie, etc. Ils devaient réunir les différentes disciplines des sciences sociales de façon transversale autour d’un objet commun, une civilisation. Mais loin de concevoir ces « aires culturelles » comme des ensembles clos, Lombard y voyait des tremplins pour un large comparatisme. Il était marqué par le souci d’en scruter les recouvrements, les routes et les zones de contact, en opérant ce qu’il appelait une « triangulation des regards ». Il voyait ainsi dans l’Eurasie un formidable carrefour de civilisations, où se croisaient les apports chinois, indiens, islamiques et européens.

Une approche « géologique »

Spécialiste de l’Insulinde, il avait intitulé sa chaire à l’EHESS « Histoire de la Méditerranée sud-est asiatique », s’inscrivant ainsi clairement dans la filiation braudélienne. Son étude majeure reste Le Carrefour javanais [1990]. Consacrée au monde articulé autour de l’île indonésienne de Java, elle surprend par son ordonnancement d’ensemble. Car son approche, qualifiée de « géologique », consiste à suivre une série de fils depuis le plus ancien passé connaissable jusqu’à aujourd’hui : « Cherchant à privilégier la notion de strate (…), nous avons présenté les différentes nébuleuses mentales dans l’ordre même où elles affleurent », écrit-il. D’abord l’analyse de la présence occidentale, avec les premiers contacts au 16e siècle ; puis l’étude des réseaux asiatiques islamiques et chinois, dont la présence concurrente dans les ports commerçants est attestée par l’établissement de « consuls » marchands étrangers dès le 9e siècle ; enfin l’histoire des très anciens royaumes agraires, marqués par les cultures de l’Inde et saisis par l’épigraphie dès le 8e siècle. Chacun des trois tomes du Carrefour javanais est donc consacré à une de ces étapes.

Cette démarche en trois étapes (chacune étant marquée par un tome du livre, et remontant plus avant dans le temps que la précédente) n’est pas celle d’une histoire régressive, dans la mesure où l’ordre chronologique habituel est rétabli pour chacune des strates, pour chaque apport des composantes de la mentalité javanaise, mais en liant toujours les éléments qu’une analyse parcellaire renverrait à l’économique, au social ou au politique. Cela permet de restituer sa temporalité propre à chaque étape : bien plus de mille ans pour les royaumes agraires, presque autant pour les réseaux asiatiques, plusieurs siècles pour les milieux occidentalisés. Autant de phénomènes de très longue durée qui s’inscrivent conjointement dans l’instant depuis plusieurs siècles. On comprend dès lors pourquoi l’ouvrage est sous-titré « essai d’histoire globale ».

Le Carrefour javanais refuse donc l’ordre chronologique canonique, et brise la linéarité du récit historique : pas de récit continu, donc, mais à chaque échelle, des fragments de récit. Lombard rompt ainsi avec la longue durée braudélienne : à la décomposition analytique du temps, il préfère la décomposition analytique des éléments culturels qu’il met au jour. Cet ordre « géologique » vise à « mieux analyser les divers terrains qui composent le présent paysage, et mieux repérer, en les situant les uns par rapport aux autres, les éléments disparates, mais le plus souvent osmosés, qui constituent la société javanaise d’aujourd’hui [LOMBARD, 1990] ».

Pour une histoire des dynamiques

En somme, Lombard décrit l’affleurement actuel des couches puis, pour comprendre leur configuration contemporaine, il creuse une série de galeries parallèles, en suivant leur pendage. Comme l’écrit l’historien Bernard Lepetit (1948-1996), filant la métaphore géologique, « là où F. Braudel procédait par carottage et prélèvement d’échantillon du sous-sol, Lombard explore les filons en suivant les galeries dans l’état où il les trouve aujourd’hui. Il ne reconstitue pas les états passés de la société javanaise. Il n’étudie pas la genèse du système qu’elle constitue, mais la généalogie de ses éléments », lesquels ne communiquent qu’en un seul point, le présent. « À l’histoire immobile en quoi se résout la longue durée braudélienne s’oppose la construction, dans le présent, de dynamiques de longue durée aux éléments perpétuellement révisés [LEPETIT, 1999] ».

En indiquant les limites d’une influence occidentale qui est la plus récente, même si beaucoup la pensent comme la plus significative, en soulignant par contraste la prégnance des réseaux asiatiques et les héritages multiples des civilisations agraires de culture indienne, Lombard rompt avec une ancienne vision européocentrée qui imputait à l’Occident l’introduction de la « modernité »: il est clair que c’est l’islam des marchands qui a acclimaté à Java des conceptions nouvelles du temps et de l’individu. De même, les Européens n’ont fait en somme que se glisser dans les réseaux préexistants, d’origine asiatique. L’histoire, enfin, des sultanats insulindiens invalide les vieux clichés sur le despotisme oriental et le mode de production asiatique.

À tous points de vue, ce Carrefour javanais se révèle une magistrale leçon de méthode d’histoire globale, qui renouvelle et déplace la filiation braudélienne sans en trahir l’ambition.

LOMBARD Denys [1990, rééd. 2004], Le Carrefour javanais. Essai d’histoire globale. T. 1 : Les Limites de l’occidentalisation ; T. 2 : Les Réseaux asiatiques ; T. 3 : L’Héritage des royaumes concentriques, éditions de l’EHESS.

LEPETIT Bernard [1999], Carnets de croquis. Sur la connaissance historique, Albin Michel.

NB : cet article a été publié pour la première fois dans TESTOT Laurent (coord.) [2008], L’Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, Éditions Sciences Humaines.