La France à l’heure du monde

Ludivine Bantigny, 2013, La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique ».

La France à l'heure du monde

L’ouvrage de Ludivine Bantigny se lit avec plaisir. L’écriture est leste, riche d’assonances et d’échos intertextuels, et l’auteure joue avec la mémoire vive du lecteur. La période couverte est relativement courte, trente ans, un peu plus, mais par l’ensemble des aspects abordés, ce travail est une somme très riche sur la France du temps récent – au risque peut-être d’un effet kaléidoscopique et de chatoiements stylistiques. Nombre de paragraphes susciteront autant de satisfaction que de frustration. On voudrait souvent en savoir plus. Cependant, on appréciera la diversité des recherches sollicitées, géographiques, sociologiques, anthropologiques, économiques… La nature « totalitaire » de l’histoire, comme le disait Fernand Braudel, est manifeste. Néanmoins toutes ces réflexions sont mobilisées par une historienne qui entend bien mettre le temps au centre de son analyse, ce qui n’est pas si banal, et plus encore s’interroger sur la maîtrise du temps : « qui donne l’heure » (p. 11). Mais ce temps est essentiellement pris dans sa dimension diachronique, dans son écoulement. La problématique axiale est celle du changement, même si ce n’est pas toujours celui promis par les politiques. Au lecteur de suivre les enchevêtrements de ces histoires parallèles de la France et de saisir la toile du Monde qui y est tissée en filigrane.

Il ne s’agira pas ici de faire un compte-rendu complet de cet ouvrage (on renverra par exemple à l’excellent billet d’Éric Fournier dans les Carnets d’Aggiornamento ou encore à celui de Vincent Chambarlhac et de Jean-Paul Salles dans la revue Dissidences), mais d’en proposer une lecture au regard de l’histoire globale. Involontairement, « l’heure du monde » entre en résonance avec le titre du livre de Serge Gruzinski, Quelle heure est-il là-bas ?, et d’une certaine manière, c’est bien la question que pose Bantigny : l’heure d’ici est-elle l’heure d’ailleurs ? Avec la synchronisation des sociétés du Monde, corrélative au processus de mondialisation, la contemporanéité globale s’inscrit de toute évidence comme une problématique centrale de la recherche historique d’un présent qui est aussi devenu une coprésence.

La première critique qu’on pourra adresser au texte de Bantigny est la difficulté à poser la notion même de mondialisation. Certes, en introduction, elle évoque succinctement le débat sur l’ancienneté du processus, opposant de façon assez étonnante des géographes qui seraient des historiens de la longue durée (sans doute Christian Grataloup, quoiqu’il ne soit ni cité ni référencé) et des anthropologues qui feraient de la mondialisation une expérience inédite (Marc Abélès probablement), mais sans parler d’histoire globale – signe indubitable au demeurant des difficultés de ce courant historiographique à pénétrer la recherche française et l’université. Au fil de l’ouvrage, les acceptions se multiplient et l’auteure ne parvient pas totalement à trancher. Toutefois, soyons honnête, cette confusion n’est pas propre à Bantigny. L’éclaircissement apporté par Cynthia Ghorra-Gobin aurait été bien utile entre :

1. la globalisation, qui correspondrait assez classiquement à l’expansion du capitalisme, à sa financiarisation et à sa transnationalisation ;

2. la mondialisation, qui désignerait l’émergence d’une nouvelle échelle, corollaire de l’interconnexion croissante des lieux ;

3. et la planétarisation, qui serait la prise de conscience de la planète Terre comme écosystème fini [1].

Quelles relations internationales dans un monde global ?

Dans la première partie de l’ouvrage, consacrée à l’histoire politique, le propos est sobre et sans ambiguïté : « Que peut vraiment une nation dont la surface s’étend  sur moins de 1 % du globe, dont la population n’atteint pas même 0,5 % du total mondial et dont les moyens militaires ne lui permettent pas de rivaliser avec les “Grands” [p. 221] ? » La France n’est plus qu’une puissance moyenne et Bantigny montre bien les hésitations et les errements des gouvernements successifs pour maintenir une certaine autonomie de la France à l’intérieur d’un bloc occidental informel qui la maintient à sa place dans le Monde. De ce point de vue, l’Afrique reste le terrain d’hégémonie de la France, comme le rappellent encore une fois les dernières interventions militaires au Mali et en Centrafrique décidées par le président François Hollande. Mais pour traiter l’inéluctabilité d’un tel déclassement, le cadre imposé des trente dernières années ne permet pas d’aborder le processus de mondialisation dont dès le 19e siècle certains auteurs ont annoncé qu’il entraînerait un polycentrisme croissant. « L’heure du monde est aussi celle de nouveaux pivots » [p. 254] écrit Bantigny. « À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale” » écrivait Anatole Leroy-Beaulieu en 1901. Quelle est aujourd’hui la place de la douleur causée par la perte du rang dans la culture politique française ? Quelle est la légitimité d’« une puissance mondiale à vocation et ambition mondiales » [p. 254] ?

Quelle politique face à une économie globalisée ?

Dans un chapitre consacré à la domination et aux contestations du « néolibéralisme » (les guillemets sont de l’auteure), Bantigny remarque qu’« au début des années 1980, les expressions de “globalisation” et de “mondialisation” n’ont pas encore cours ; mais les processus économiques qui en constituent les contours s’imposent déjà en pratique » [p. 167]. Le lien entre mondialisation et néolibéralisme est donc prégnant et l’erreur d’optique est habituelle. S’il est vrai que le mot « globalisation », issu de l’anglais globalization, ne se diffuse massivement en France qu’à partir des années 1990, le mot « mondialisation », apparu pendant la Première Guerre mondiale, est usité, certes rarement, mais de plus en plus régulièrement depuis la fin des années 1940. Rappelons ainsi qu’en 1983, la notion est inscrite dans les programmes de géographie de classe de terminale et qu’elle est présente dans les manuels. Le rectificatif – « la mondialisation diffère de la seule “globalisation” entendue comme extension du marché et des réseaux de communication […] ; elle se fait transnationale par ses nouvelles mobilités et ses cultures partagées » (p. 449) – ne suffit pas à lever une certain ambiguïté. L’angle d’attaque de Bantigny, qui fait de son ouvrage une histoire critique, est celui de la politique :

« Si les États ne sont pas, loin s’en faut, les seules instances de décision, ils conservent leurs monopoles et leur autorité. Et si l’État, au cœur du “néo-libéralisme”, se démet de certaines prérogatives, il garde l’initiative, même pour organiser le marché. » [p. 9]

Le titre s’explicite ainsi par une citation de Pierre Bérégovoy lorsque celui-ci affirme dans une interview d’avril 1985 qu’il est temps de « mettre nos montres à l’heure », i.e. à l’heure du marché mondial.

« En France, le dirigisme est de droite.

Les socialistes ont à réfléchir là-dessus. Dans une économie où l’État dispose de puissants moyens d’orientation, avec la fiscalité, le budget, le plan, le secteur public, il faut laisser le marché jouer pleinement son rôle. Le marché n’est ni de gauche ni de droite. Il a une fonction d’échange qui est à restaurer. Le socialisme, c’est la liberté, sur ce terrain aussi, à condition que l’on n’oublie pas que la vraie liberté exige solidarité et égalité des chances. »[2]

Pascal Lamy n’est cité que pour son appréciation critique, mais tardive, du marché, moins pour son rôle à la tête de l’Organisation mondiale du commerce de 2005 à 2013, alors même qu’il est membre du Parti socialiste français depuis longtemps. Le fait aurait pourtant pu être souligné pour montrer à quel point ce parti s’est mis à l’heure du capitalisme mondial et a délaissé le vieil internationalisme ouvrier, qui a été un mondialisme.

Cependant, la critique de la politique économique est affaiblie par une analyse économique dispersée. Dans un tout autre chapitre, à propos d’une mondialisation de l’agriculture juste évoquée, la reterritorialisation de la production entamée par certains agriculteurs au profit de la qualité et de circuits courts est présentée comme un modèle de résistance au système productif global. Mais pourquoi ne pas avoir accordé plus de place à la désindustrialisation ?

Quel m/Monde ?

Au-delà de la seule notion de « mondialisation », dont on reconnaîtra qu’elle n’est pas simple, celle de « monde » est elle-aussi utilisée de façon très versatile. On le sait, le mot renvoie à deux sens distincts : soit l’ensemble de ce qui est (ce qui peut être plus ou moins vaste selon la focale, du proche à l’universel), soit l’ensemble de ce qui est sur la terre. Cette ambiguïté a conduit les géographes français, à la suite d’Olivier Dollfus, à mettre une majuscule à Monde lorsqu’ils désignent l’espace global tel qu’il a été unifié par le processus de mondialisation. Ce qui a bien des avantages. Dans son texte, en revanche, Bantigny multiplie les expressions où « le monde » n’est pas « le Monde », alors même que c’est bien ce dernier qu’elle a placé en titre. Un certain nombre de sous-titres par exemple, « Le monde à bras-le-corps », « La conscience du monde », ne renvoient nullement au Monde et déroutent le lecteur qui chercherait précisément des réflexions sur la conscience du Monde – problématique qui vient par ailleurs de faire l’objet d’une habilitation à diriger les recherches par Clarisse Didelon-Loiseau, elle aussi maîtresse de conférences à Rouen, mais en géographie (Le Monde comme territoire, 2013).

Erreur bénigne, Bantigny attribue à Hervé Le Bras l’image du Monde comme « village » (1992) quand elle est répétée régulièrement depuis son emploi par Marshall McLuhan dans The Medium is the Message en 1967.

Quelle conscience planétaire ?

Pareillement, la notion d’« imaginaire planétaire » est assez malmenée. Ce qu’on ne reprochera pas à Bantigny tant la confusion entre planétaire, mondial et global est généralisée et peut-être inextricable. Cependant, il est bien clair que la quatrième partie du livre, dont c’est le titre, ne parle qu’assez peu de la conscience planétaire ou même de l’imaginaire mondial. Qu’en est-il de la planétarisation en France ?

L’histoire des Verts (p. 115 sq.) est traitée dans l’histoire politique. Ailleurs, dans la partie plus sociologique, aucune mention n’est faite de Nicolas Hulot, de son émission Ushuaïa Nature, diffusée de 1998 à 2011, et de son implication lors de l’élection présidentielle de 2007 ; ni de Yann Arthus-Bertrand, dont l’œuvre photographique « La Terre vue du ciel », réalisée en 1994 en partenariat avec l’Unesco, a eu un incontestable succès, en France et ailleurs dans le Monde : le livre, traduit en une vingtaine de langues, a été vendu à plus de trois millions d’exemplaires et l’exposition gratuite de grands panneaux photographiques, inaugurée sur les grilles du jardin du Luxembourg en 2000, a fait le tour du Monde – j’ai pour souvenir d’avoir vu ces grands panneaux accrochés dans la rue au pied de la citadelle d’Alep, à l’époque où la Syrie était en paix. L’un et l’autre ont indéniablement contribué à diffuser une sensibilité à l’environnement planétaire, et à connecter l’opinion française à l’opinion internationale. Cela aurait permis de compléter les réflexions inspirées par l’ouvrage d’Edgar Morin, Terre-patrie, paru pour la première édition en 1993, et cité implicitement à propos de la prise de conscience planétaire [p. 359].

Quelle transnationalité ?

La dimension transnationale est également peu explorée, quoique évoquée en conclusion. Exemple parmi d’autres, lorsque l’auteure aborde la question du foulard, hormis quelques références à la révolution iranienne et à la fatwa lancée contre Salman Rushdie, la contextualisation reste maigre. L’auteure donne peut-être une clef de la peur, mais pas une explication d’un phénomène complexe qu’on retrouve dans les pays voisins (en Belgique, en Allemagne…) et ailleurs dans le monde (en Turquie, en Tunisie…).

Parmi les pratiques du quotidien, la cuisine est également rapidement faite alors que l’évolution des modes alimentaires s’inscrit pleinement dans le processus de mondialisation. On aurait pu trouver davantage de réflexions sur le développement des vendeurs de kebab ou des restaurants japonisants, et inversement sur l’exportation de la gastronomie française. « À quelle heure mange-t-on en France ? » soulève la question de la persistance d’une culture nationale et aux limites de la synchronisation globale. Le repas à la française a été récemment classé au patrimoine mondial de l’humanité (cf. un récent article dans le journal Le Monde).

L’« exception culturelle », évoquée mais non traitée, aurait pu constituer un axe d’analyse plus conséquent. Apparue en 1993 à l’occasion d’un nouveau cycle de négociations du Gatt, la notion n’a depuis cessé d’être brandie pour défendre la production d’œuvres culturelles françaises contre un libéralisme qui réduirait la culture à une simple marchandise comme les autres et qui entraînerait un recul de la culture française face à la culture états-unienne.

Quelle histoire-Monde ?

On trouve au terme de l’ouvrage un très court chapitre de conclusion assez étonnamment intitulé « L’histoire faite monde » – n’était-ce donc pas là l’enjeu même du livre en son entier ? Il y est rapidement question d’hybridations culturelles. Or, si on reste dans ce domaine, où on sent bien les choix personnels de l’auteure, l’absence d’Édouard Glissant peut surprendre. En créant en 1997 la notion de « Tout-monde », il proposait un dépassement de la créolité vers la mondialité, cet état d’interpénétration des identités et des cultures.

Présentation de la notion glissantienne de « Tout-monde » par Patrick Chamoiseau (RFO, 1998) – http://www.edouardglissant.fr/toutmonde.html

Même si l’analyse d’Édouard Glissant est discutable, la créolisation aurait pu être une problématique intéressante pour interroger « la France à l’heure du monde ».

Global Islands – An ongoing discussion with Édouard Glissant (réal. Cecila Tripp, New York, 2004)

« Ce qu’il faut voir aujourd’hui, c’est que les périphéries, au fond, qui sont les endroits faibles du point de vue de la puissance, économique, politique, militaire, social, etc., sont de plus en plus des endroits forts du point de vue de l’imaginaire, du point de vue de la conception du monde, du point de vue du vécu du monde, du point de vue de l’emploi des langues. »

Enfin, une question, fondamentale, reste en suspens : pourquoi la France s’enfonce-t-elle dans la peur du Monde ?

Post-scriptum. Terminons par une critique plus personnelle. Malgré une prolepse : « la figure géométrique de l’“Hexagone” laisserait à tort oublier les terres lointaines que la France s’est octroyée et qui, bien de France, sont des territoires contestés » [p. 338], l’outre-mer n’occupe que très peu de place dans cette histoire de la France. L’île de Mayotte, placée « au milieu de l’océan Indien », est présentée comme un « bout du monde » où l’isolement s’ajouterait à l’enclavement. Pourtant, située au milieu du canal du Mozambique, entre Afrique et Madagascar, Mayotte n’est séparée que de 70 kilomètres d’Anjouan, l’île comorienne la plus proche, à portée de kwassa-kwassa, ces embarcations utilisées par les passeurs pour amener des milliers de clandestins sur une île qui est une promesse de mieux-vivre. De façon générale, l’anecdotique (le « jardinage » à La Réunion…) l’emporte sur l’analyse de fond et sur les homologies qu’on aurait pu signaler entre outre-mer et métropole : la périurbanisation, le tout-automobile, et inversement les questions de la densification du bâti, du développement des transports en commun, de la création de parcs nationaux et de réserves, parfois perçus comme une forme de néo-colonisation écologique.


[1] Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), 2012, Dictionnaire critique de la mondialisation, Paris, Armand Colin (rééd. revue et augmentée de l’éd. de 2006).

[2] « Pierre Bérégovoy répond à Raymond Barre. Un entretien avec le ministre de l’Économie et des Finances », propos recueillis par Jacques Mornand et Roger Priouret, Le Nouvel Observateur, 5 avril 1985, pp. 26-27. Remarque en passant, on aurait souhaité que les citations et les références de l’ouvrage soient données avec précision.

Le Japon, un modèle pour le monde musulman ?

Le 28 novembre 1924, Sun Yat-Sen prononça à l’École normale des filles de Kobé, au Japon, un discours sur l’avenir de la Chine, dans lequel il présentait le Japon comme le modèle à suivre. En cela, on retrouve des réflexions déjà évoquées, mais au lieu de la crainte de déclin de l’Europe, c’est évidemment l’émergence de l’Asie qui est ici célébrée.

« Nous nous sentions si pauvres et si faibles, en face de l’Europe si riche et si forte !… Alors nous vîmes monter l’astre du Japon, et avec quelle splendeur ! » [1]

Aux yeux de Sun Yat-Sen, un événement marque cette montée en puissance du Japon : la victoire contre les Russes en 1905.

« Le Japon battit la Russie. Les Japonais triomphèrent des Russes !… Les Européens n’étaient donc pas invincibles ! … Le fracas de cet écroulement retentit dans toute l’Asie. Tous les peuples d’Orient relevèrent la tête, et un immense enthousiasme les saisit… » [2]

Et pour convaincre son auditoire de la portée internationale de cette victoire auprès des peuples colonisés, il en vient à raconter quelques souvenirs :

« J’étais en Europe, quand le télégraphe y apporta la nouvelle de la complète destruction de l’escadre russe par l’amiral japonais Togo. Ce fut pour l’Europe entière un coup terrible, comme un deuil de famille. Même en Angleterre, pays alors allié au Japon, les sages hochèrent la tête et froncèrent les sourcils. C’est que la race blanche tout entière perdait la “face”. Or, dit le proverbe anglais : “blood is thicker than water” (les liens du sang priment tout). Par contre, le prestige de la race jaune s’accrut considérablement. J’en eus la preuve quand, revenant en Chine, à Suez des Arabes m’ayant pris pour un Japonais, me firent une ovation. “Tes compatriotes, criaient-ils, viennent de couler une flotte russe, que nous avons vu passer par ce canal. Ce sont de fiers gens ! Nous aussi nous sommes des Orientaux opprimés par les Occidentaux. La victoire des Japonais est la nôtre !” L’enthousiasme de ces gens et à l’autre bout du continent asiatique, était indescriptible. L’oppression commune avait fait de ces Arabes, des frères des Japonais… » [3]

Le récit est en soi anecdotique, mais il pose une intéressante question d’histoire connectée contemporaine sur la mise en connexion du Japon et du monde musulman au début du 20e siècle, et d’histoire globale sur les résistances à l’hégémonie européenne dans un contexte de mondialisation croissante.

Dès 1906, Fernand Farjenel, professeur au Collège libre de sciences sociales, rédigea dans le premier numéro de la Revue du monde musulman, une synthèse sur cet émoi qui traversa une partie de l’Eufrasie :

« Le triomphe du Japon a fait passer à travers toute l’Asie comme un frisson de réveil, qui s’est étendu jusqu’à l’Afrique, et en Europe à l’empire turc. La Chine et ses pays jadis tributaires, l’Inde, la Perse, l’Égypte, une partie du nord de l’Afrique, sont remués jusque dans leurs profondeurs par un besoin de progrès et surtout par le désir de devenir forts, de conquérir la puissance qui se fait respecter et permet au besoin d’imposer sa volonté à autrui. C’est peut-être en pays musulman que ce sentiment s’est propagé avec le plus de force. » [4]

Analysant la presse arabe et persane, il citait plusieurs exemples de l’écho de la victoire japonaise.

« Désireuse, dit un important journal persan, le Habl oul-Matîn de Calcutta, de devenir aussi puissante que le Japon et de sauvegarder son indépendance nationale, la Perse doit faire cause commune avec lui. Une alliance devient nécessaire. Il faut un ambassadeur du Japon à Téhéran. Pour réorganiser l’armée, on devra prendre des instructeurs japonais de préférence à ceux de toute autre nation. II faut aussi développer les relations commerciales des deux pays. Pour la création de banques, chose nécessaire, on pourra aussi s’adresser au Japon, quoique le concours des Parsis de l’Inde, hommes riches et rompus aux affaires financières, puisse être également précieux. » [5]

Élargissant l’horizon, Fernand Farjenel faisait aussi référence à Abdullah Quilliam, citoyen britannique né William H. Quilliam (1856-1932), converti à l’islam. Fondateur à Liverpool, en 1889, de la première mosquée de Grande-Bretagne, il fut investi en 1894 par le sultan Abdülhamid II « sheikh ul-islam des îles Britanniques ». Or, en 1906, il prononça une conférence au Cercle musulman de Liverpool sur les religions du Japon et le moyen de convertir ce pays à l’islam.

Crescent_1907Fig. 1. Première page du Crescent, revue créée par Abdullah Quilliam, annonçant la parution d’un livre sur le même thème, 1907

Cependant, Fernand Farjenel restait sceptique :

« Toutes ces espérances des musulmans sont des plus symptomatiques. Elles soulèvent une grande question, qui demeure pour le présent encore voilée d’une sorte d’obscurité. Le fait positif qu’elles font ressortir, c’est le réveil actuel de l’Islam, comme conséquence des victoires Japonaises, puis la naissance et le développement d’une forte poussée de l’opinion publique musulmane dans le sens d’une alliance entre l’Islam et le Japon. Elles nous permettent de constater, par les sympathies qu’elles semblent trouver auprès des Japonais, l’attention consacrée par l’empire du Mikado aux pays musulmans. Mais, là où on pouvait s’attendre à un coup de théâtre, on assiste seulement à un prologue encore vague qui promet tout sans rien engager. Il ne faut pas s’étonner beaucoup qu’il en soit ainsi, pour commencer. » [6]

Mais on aurait tort de s’arrêter à une « géopolitique de l’émotion ». Dès les années 1870, des relations diplomatiques avaient commencé à se nouer entre le Japon et l’Empire ottoman et dans les années qui suivirent la victoire japonaise, on observe le développement d’une connexion entre les tenants du panasiatisme et ceux du panislamisme. En l’absence de travail universitaire français sur la question, il n’est peut-être pas inutile de citer quelques acteurs de ces réseaux transnationaux.

Mustafa Kamil (1874-1908)

Nationaliste égyptien, après des études en France, il prit la tête du Parti national (Hizb al-Watani), créé en 1893, et en 1900 fonda le journal al-Liwa’. En 1904, dans al-chams al-muchriqa (« Le Soleil levant »), Mustafa Kamil dit sa déception à l’égard des Européens et son admiration pour la nouvelle puissance émergente :

« Si les Européens avaient été sincères dans leur propagande lorsqu’ils disaient qu’ils voulaient civiliser tout le genre humain et qu’ils étaient seulement entrées dans les pays pour prendre les peuples entre leurs mains afin de les mettre sur la voie de la civilisation, alors, ils auraient été contents dans leur attente du progrès de la race jaune et de son développement, et ils auraient reconnu le Japon comme le plus grand des facteurs de civilisation. Cependant, la vraie réalité est que la rivalité reste la règle générale de l’humanité. Il est dit que chacun œuvre à la déception et au désavantage de son adversaire. Les Européens ne souhaitent pas le progrès des Orientaux et les Orientaux ne désirent pas la permanence de l’hégémonie européenne. » [7]

Ce qui frappa Mustafa Kamil était le renversement opéré par le Japon :

« Nous sommes fascinés par le Japon car c’est le premier gouvernement oriental à utiliser la civilisation occidentale pour résister à l’impérialisme européen en Asie. » [8]

De façon plus anecdotique, Michel Laffan cite également l’écrivain égyptien Mustafa Lutfi al-Manfalûti (1876-1924), qui, dans une de ses nouvelles, raconte comment un coiffeur, emporté par une discussion sur la progression du Japon dans sa guerre contre la Russie, en vient par inadvertance à tailler une carte du Japon dans les cheveux de son client.

Abdürreşid Ibrahim (1853-1944)

Tatar, autrement dit musulman de Russie, il se rendit pour la première fois au Japon en 1908, où il séjourna plusieurs mois et fit alliance avec la société secrète du Dragon noir (Kokuryūkai). Là-bas, se trouvaient plusieurs activistes exilés pour leur opposition à la colonisation britannique, notamment l’officier égyptien Ahmad Fadzil et l’Indien Mohammed Barakatullah, qui enseignait l’ourdou à l’université de Tōkyō. Tous les trois participèrent à un journal en anglais, The Islamic Fraternity, qui défendait le rapprochement du panislamisme et du panasiatisme. En 1909, il participa à la fondation de l’Ajia Gikai (« Société de la renaissance asiatique »), qui diffusa la propagande japonaise dans le monde musulman. Abdürreşid Ibrahim traduisit également l’ouvrage de Hasan Hatano Uho, Asia in danger. Puis il revint à Istanbul avec l’aide de la Kokuryūkai, en rendant visite sur le chemin du retour aux communautés musulmanes des colonies britanniques et hollandaises. À Bombay, il rencontra Omar Yamaoka, un membre de la Kokuryūkai converti à l’islam ; ils firent le pèlerinage ensemble à La Mecque. À Istanbul, en 1910-1911, Abdürreşid Ibrahim publia Alem-i Islam ve Japonya’da Intisari Islamiyet (« Le Monde de l’islam et la diffusion de l’islam au Japon »). Il y détaillait les raisons d’un rapprochement entre panislamisme et panasiatisme, tout en argumentant en faveur de la nécessité de convertir le Japon à l’islam afin que celui-ci aide les musulmans à se libérer de l’Occident. Il montrait aussi en quoi le Japon pouvait aider l’Islam à se moderniser.

Omar Kōtarō Yamaoka (1880-1959)

Après des études de russe à l’université de Tōkyō, il s’engagea en faveur du panasiatisme et devint membre de la Kokuryūkai. Considéré comme « aventurier continental » (tairiku rōnin), il se fit le promoteurs du panasiatisme en voyageant, ce qui l’amena en Inde où il rencontra Abdürreşid Ibrahim. Après La Mecque, il poursuivit son voyage à Damas, Beyrouth et Istanbul, puis s’en retourna au Japon où il publia un récit de son expérience, Arabia jūdanki. En France, en 1911, Lucien Bouvat évoquait ainsi ses activités.

« La Société de propagande musulmane au Japon a adressé au Mechyakhat une lettre, rédigée en français, dont les journaux de Constantinople ont publié la traduction. Dans cette lettre, des nouvelles sont données de Hâdjî ‘Omar Yamaoka Efendi, cet officier japonais converti à l’Islam qui, après un voyage à Constantinople, a fait le pèlerinage des Villes saintes. Il est rentré dans son pays, par la Sibérie, non sans avoir eu bien des difficultés à surmonter, et a remis à la Société des rapports sur ses voyages. Au Japon, la propagande musulmane se heurte à de grands obstacles. Les. religions dominantes, fortes du nombre de leurs adhérents et vingt fois séculaires, opposeront une résistance sérieuse. Beaucoup de préventions existent contre l’Islam, dont on se fait une idée d’autant plus défavorable, qu’on le connaît moins. Les nouveaux convertis sont en butte à l’hostilité de leurs familles et de leurs relations ; on fait tout pour qu’ils abandonnent la religion musulmane, dont les Chrétiens japonais seraient, paraitrait-il, les ennemis les plus résolus.

Malgré tout, la Société a confiance dans l’avenir, et ne se laissera pas décourager par ces obstacles. Elle se propose, avec l’aide des Musulmans, de poursuivre son œuvre de la manière suivante :

1° En fondant, partout où elle le pourra, des mosquées et des écoles ;

2° En faisant venir des professeurs, pour instruire les jeunes gens, dont on fera de bons Musulmans ;

3° En réunissant les sommes nécessaires à une propagande active.

Hâdjî ‘Omar Yamaoka Efendi a, lui-même, abordé ces questions dans une lettre adressée au Té‘âruf-i Muslimîn. De retour dans sa patrie, il désire voir des·rapports de plus en plus étroits s’établir entre la Turquie et le Japon. Et, pour propager l’Islam, la première chose à faire sera d’amener au Japon des ulémas, auxquels on assurera le nécessaire. » [9]

Omar Yamaoka défendait notamment une « politique musulmane » (kaikyō seisaku). Cependant, ses arguments restent ceux du panasiatisme et ne cachent pas son impérialisme. Son expérience en Arabie rappelle celle de Lawrence dont l’admiration pour les Arabes servit l’Empire britannique durant la Première Guerre mondiale [Esenbel 2012]

Hatano Uho (1882-1936)

Ancien étudiant de la Tōa Dōbun Shoin de Shanghai, dont le but était de développer le partenariat entre le Japon et la Chine, Hatano Uho développa une vision globale des relations internationales et imagina une union de tous les pays d’Asie, à commencer par un rapprochement du Japon et de l’Empire ottoman :

« L’union du Japon et de l’Empire ottoman a plus d’importance qu’une union avec la Chine. Car le Japon et les Ottomans sont comme deux citadelles à chaque extrémité de l’Asie. Si ces deux États parvenaient à conclure une véritable alliance, ils pourraient empêche tout type d’activité européenne en Asie, au lieu de la situation actuelle dans laquelle se trouvent les Ottomans, considérés par les Européens dans une position d’infériorité. » [10]

Comme l’écrit Renée Worringer, « lui et les autres activistes asiatiques révèlent un moment particulier dans l’histoire de la politique mondiale : ils forment un collectif de résistance internationale anti-occidentale originaire de différents lieux d’Asie, dont plusieurs convergèrent au Japon et dont tous avaient en tête une nouvelle vision du monde qui nécessitait que les Asiatiques et les musulmans laissent de côte leurs différences et se soutiennent les uns les autres dans l’intérêt de résister au colonialisme et de forger leurs propres destinées. » [11]

Le paradoxe évident de cette situation est que la politique japonaise est elle aussi impérialiste. En 1937, Georges Hardy considérait le Japon comme une puissance coloniale en concurrence avec les puissances occidentales :

« Il n’est pas douteux que l’impérialisme territorial du Japon ait choisi pour domaine tout le Pacifique et une grande partie de l’Asie orientale. Il ne craint pas, au reste, de publier ses desseins, de s’affirmer dans le cadre d’une “doctrine de Monroë asiatique”, définie en mainte rencontre par ses hommes d’État les plus en vue. » [12]

Bibliographie

Esenbel S., 2004, « Japan’s Global Claim to Asia and the World of Islam: Transnational Nationalism and World Power, 1900-1945 », The American Historical Review, Vol. 109, N° 4, pp. 1140-1170.

Esenbel S., 2000, « Japanese Interest in the Ottoman Empire », in Edstrom B. (éd), The Japanese and Europe: Images and Perceptions, Oxon, RoutledgeCurzon

Farjenel F., 1906, « Le Japon et l’islam », Revue du monde musulman, Vol. I, pp. 101-114.

Laffan M., 1999, « Mustafa and the Mikado: A Francophile Egyptian’s turn to Meiji Japan », Japanese Studies, Vol. 19, n° 3, pp. 269-286.

Misawa N., 2009, « The Influence of the Ottoman Print Media in Japan: the Linkage of Intellectuals in the Eurasian World », Kyoto Bulletin of Islamic Area Studies, n° 2, pp. 36-42.

Worringer R., 2011, « Hatano Uho : Asia in Danger, 1912 », in Sven Saaler & Christopher W.A. Szpilman (éd.), Pan-asiatism. A Documentary History, Vol. I, 1850-1920, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, pp. 149-160.

Worringer R., 2014, Ottoman Imaging Japan. East, Middle East, and Non-Western Modernity at the Turn of the Twentieth Century, New York, Palgrave Macmillan.

Notes

[1] Discours prononcé par Sun Yat-Sen à Kobé, à l’École normale des filles, le 28 novembre 1924, traduit par Léon Wiegler dans La Chine moderne, vol. 6, Le Feu aux poudres, Paris, 1925, et cité dans le journal La Croix du 17 juin 1927.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Fernand Farjenel, 1906, « Le Japon et l’islam », Revue du monde musulman, Vol. I, p. 101.

[5] Habl oul-Matîn, 6 juin 1906, cite par Farjenel, p. 102-103.

[6] Ibid. p. 114.

[7] Mustafa Kamil, 1904, al-chams al-muchriqa, Le Caire, Matba’at al-Liwa’, p. 22, cité et trad. en anglais in Laffan, 1999.

[8] cité par Renée Worringer, 2014, Ottoman Imaging Japan. East, Middle East, and Non-Western Modernity at the Turn of the Twentieth Century, New York, Palgrave Macmillan, p. 59.

[9] Lucien Bouvat, 1911, in Revue du monde musulman, p. 578.

[10] Hatano Uho, 1912, Asia in Danger, cité par Renée Worringer, 2011.

[11] Renée Worringer, 2011, « Hatano Uho : Asia in Danger, 1912 », in Sven Saaler & Christopher W.A. Szpilman (éd.), Pan-asiatism. A Documentary History, Vol. I, 1850-1920, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, p. 151.

[12] Georges Hardy, 1937, La Politique coloniale et le partage de la terre aux XIXe et XXe siècles, Paris, Albin Michel.

Les Patagons, à la toute fin du Monde

Le reproche est connu : l’histoire « classique » est suspecte d’eurocentrisme. En miroir, certains ne se privent pas de critiquer une histoire globale supposée être, par la loi des masses humaines, asiacentrée sinon sinocentrée. Le billet de ce jour vise à rafraîchir le débat en l’exposant aux vents glacés de la lointaine et déserte Patagonie, afin d’explorer les rapports patagons à l’histoire globale. Du mylodon au destin des Patagons, on peut discerner plusieurs axes, en trois cartes postales :

Mylodon© L. Testot : Cueva del Milodón

1) Le mylodon, de la crytozoologie à la mégafaune

Les noms géographique restituent l’ambiance : depuis la ville de Puerto Natales, perdue à l’extrême-sud du Chili, dans la province d’Ultima Esperanza, parcourez une trentaine de kilomètres vers le nord sur une bretelle jamais achevée de la route dite du Bout du monde. Là, juste après le rocher dit de la chaise du Diable, quelques falaises se dressent ; un grand abri sous roche, une silhouette colossale devant laquelle se pressent quelques touristes pour la photo. Le mylodon. Un paresseux géant de trois mètres de haut, qui vécut ici il y a quelque 10 000 ans.

Son « inventeur », un colon du nom de Herman Eberhardt, exhuma en 1896 des restes bien conservés : de la peau, des os accrochés à la peau (des ostéodermes – une curiosité propre à cet animal), bref rien de connu – même si Charles Darwin, de passage aux environs quelques décennies auparavant, avait déjà exhumé des restes de la même espèce. La course pour s’emparer des dernières terres non encore sous domination coloniale battait son plein. Se succédaient donc en ce lieu perdu les fourriers des empires, des équipes de toutes nationalités – géologues, naturalistes et autres géographes au service du projet colonial. Argentine et Chili rivalisaient également d’ardeur pour réclamer leur part de l’extrême-sud américain, et finirent par se partager l’aride gâteau. Bref, Eberhardt montra sa trouvaille à de savants européens. Le site fut creusé… Ce qui amena à l’exhumation d’un squelette humain, a priori contemporain de l’animal.

Ceci est tout à fait compatible avec nos actuelles connaissances : mylodons et Homme moderne ont cohabité quelques siècles, peut-être millénaires. Mais l’association de ces restes, d’un gros animal et d’un humain, entraîna une conclusion que l’on juge aujourd’hui farfelue : le mylodon était domestiqué ! Les techniques de datation étant floues et les restes bien conservés, l’autre conclusion fut qu’ils étaient récents. De ces prémisses naquit une certitude : on devait pouvoir trouver des mylodons vivants.

L’affaire inspira les biologistes des premières décennies du 20e siècle, nourrit au moins une expédition de chasse qui ne fut pas sans évoquer le roman Le Monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle, à la recherche d’animaux antédiluviens en Amazonie. Elle offre une date de référence dans l’apparition de la discipline ésotérique qu’est la crytozoologie – même si les ouvrages fondateurs de ladite discipline ne furent rédigés que dans l’immédiate-après Seconde Guerre mondiale. Pour faire bref, c’est un courant qui défend qu’il existe de gros animaux qui ont échappé à toute classification sur notre planète : Nessie le monstre du Loch Ness, Yéti du Tibet ou Big Foot de Californie sont venus enrichir, avec des centaines de créatures, ce panthéon. Avant de rire, soulignons qu’il ne s’écoule pas d’année sans que l’on découvre de nouveaux animaux, certes dans leur immense majorité microscopiques, mais parfois aussi de bonne taille – là un bovidé, ici un requin… Reste le constat : le merveilleux resurgit toujours quand on croit l’avoir exorcisé. À la fin du 19e siècle, alors que la science expérimentale s’impose comme détentrice du vrai, des savants traquent des animaux mythologiques – et d’autres photographient des fantômes.

On sait aujourd’hui que la mégafaune a péri en masse suite à l’arrivée de l’homme, dans des endroits où il est arrivé tardivement. Si l’Afrique et l’Asie ont encore quelques gros animaux, c’est que ceux-ci, cohabitant avec nous depuis deux millions d’années, ont eu le temps de s’adapter aux progrès cynégétiques de notre espèce. L’arrivée de l’Homme moderne en Australie (entre 60 000 et 45 000 ans), en Europe (vers 40 000 ans), dans les Amériques (entre 30 000 et 15 000 ans) et en Nouvelle-Zélande (il y a 800 ans) est suivie plus ou moins tardivement, mais inéluctablement, d’un effondrement de la biodiversité : l’essentiel de la faune pesant plus de cinquante kilos disparaît – oiseaux géants, marsupiaux colossaux, mastodontes, mammouths, rhinocéros, félins, ours… – et entraîne un déséquilibre suivi d’un appauvrissement massif des biotopes. Deux catégories d’explication sont avancées : responsabilité directe – l’homme a chassé jusqu’à l’extinction – ou indirecte – l’homme a amplifié les effets de bouleversements climatiques. Car l’arrivée de l’homme rime, dans le cas de la Patagonie, avec l’Holocène. Le climat se réchauffe, les glaciers fondent, les terres se libèrent, le gibier prospère, et tout cela favorise certainement l’expansion humaine vers les terres pourtant parmi les plus désolées de la planète.

Magellan© L. Testot : Magellan triomphe sur son canon, les géants à ses pieds. Place d’armes de Punta Arenas, Chili.

2) Le Patagon : l’Autre est-il nécessairement plus grand ?

« Partant de là jusqu’au quarante-neuvième degré et demi au ciel antarctique, parce que nous étions en hiver, nous entrâmes dans un port pour hiverner et nous demeurâmes là deux mois entiers sans jamais voir personne. Toutefois, un jour, sans que personne y pensât, nous vîmes un géant qui était sur le bord de la mer tout nu et il dansait et sautait et chantait, et en chantant il mettait du sable et de la poussière sur sa tête. Notre Capitaine envoya vers lui un de ses hommes auquel il donna charge de chanter et danser comme l’autre pour le rassurer et lui montrer amitié, ce qu’il fit.

Et incontinent l’homme du navire conduisit ce géant à une petite île où le Capitaine l’attendait. Quand il fut devant nous, il commença à s’étonner et à avoir peur, et il levait un doigt vers le haut, croyant que nous venions du ciel. Il était si grand que le plus grand de nous ne lui venait qu’à la ceinture. Il était vraiment bien bâti. Il avait un grand visage peint de rouge alentour et ses yeux aussi étaient cerclés de jaune, aux joues il avait deux coeurs peints. Il n’avait guère de cheveux à la tête et ils étaient peints en blanc […].

Six jours après, nos gens allant couper du bois virent un autre géant au visage peint et vêtu comme les susdits, qui avait à sa main un arc et des flèches; s’approchant de nos gens, il fit quelques attouchements sur sa tête et après sur son corps, puis en fit autant à nos gens […].

Ce géant était de meilleure disposition que les autres, et personne gracieuse et aimable qui aimait à danser et à sauter. Et quand il sautait, il enfonçait la terre d’une paume de profondeur à l’endroit où touchaient ses pieds. Il demeura longtemps avec nous, et à la fin nous le baptisâmes et lui donnâmes le nom de Jehan. Le dit géant prononçait le nom de Jésus, le Pater noster, l’Ave Maria et son nom aussi clairement que nous. Mais il avait une voix terriblement grosse et forte […].

Le Capitaine appela cette manière de gens Pataghoni. Ceux-ci n’ont point de maisons, mais possèdent des baraques faites de la peau des bêtes susdites [les guanacos] avec laquelle ils se vêtent […]; ils vivent de chair crue et mangent une certaine racine douce qu’ils appellent capac. Ces deux géants que nous avions à la nef mangeaient un grand couffin plein de biscuits et des rats sans les écorcher, ils buvaient un demi-seau d’eau chaque fois. »

Extrait de : RELATION DU PREMIER VOYAGE AUTOUR DU MONDE PAR MAGELLAN 1519-1522. Pigafetta (Antonio), 1984, Tallandier, pp. 109-115.

Source : http://www.lapatagonie.com/legendes/7-les-geants-patagons

De ce témoignage d’Antonio Pigafetta, chroniqueur du premier tour du monde attribué à Magellan (qui n’en acheva que la moitié), on retient l’image du géant. Argentins et Chiliens, en plusieurs endroits, immortalisent aujourd’hui l’événement sous forme de statues à « taille réelle ». On y voit des colosses indiens toiser, torses nus, les pitoyables Espagnols qui viennent pourtant de les ligoter. Ailleurs, sur la Place d’Arme de Punta Arenas, un conquistadore au sommet d’une colonne triomphe de Patagons costauds mais soumis.

Immanquablement, à proximité des monuments, une légende évhémériste s’emploie à rationaliser l’envolée littéraire de Pigafetta. Les Espagnols auraient été rachitiques, les Patagons prospères… En tout cas, sur les photos, à partir de la fin du 19e, ce sont les Amérindiens, au crépuscule de la puissance éphémère que leur a conférée la maîtrise des chevaux, chroniquement sous-alimentés, qui se font dépasser d’une tête par les envahisseurs.

Le géant patagon est, comme le mylodon domestique, plus probablement le produit de l’imagination d’un moment. Les Grandes Découvertes peuplaient les blancs des cartes d’êtres étranges, hommes à tête de chien ou possesseurs d’un pied unique qui leur sert d’ombrelle – illustrations bien connues des médiévistes. L’Autre est étrange, d’autant plus étrange qu’il est éloigné. Et l’Autre est aussi souvent meilleur, plus fort, plus sagement gouverné. Il y a deux millénaires, quand Rome et la Chine devinaient leur présence respective à de ténus indices commerciaux, le pays à l’opposé symétrique était un paradis, où l’on vivait dans le confort, où l’on était bien gouverné.

Secret d’État, rêve de puissance. Magellan trouve le passage vers le Pacifique, la voie alternative qui mène justement aux richesses de la Chine et permet de doubler les Portugais, qui passent par l’océan Indien. Les Espagnols cherchent dans le pays nouveau un Eldorado, la cité des Césars. L’or fait rêver. À la suite de l’audacieux corsaire Francis Drake, qui fait siens les détroits jalonnés par les Espagnols pour mieux piller les richesses que les conquistadores extraient du Nouveau-Monde, les Anglais se lancent quelques décennies plus tard, bientôt suivis des Néerlandais. Pour assurer leur contrôle des détroits, les Espagnols s’essaient aux colonies de peuplement à l’extrême sud du continent. Le froid, l’impossibilité d’entrer en contact avec les indigènes ou de cultiver la terre ont raison de la fondation de la cité du Roi Don Felipe. Tous les colons meurent de faim, un seul survivra – ironiquement secouru par un corsaire anglais. Le lieu s’appelle aujourd’hui Port-Famine.

Selknam© L. Testot : diaporama taille réelle mettant en scène la vie des Selknams, à Ushuaia.

3) Les Patagons : génocides coloniaux et bonnes intentions

À Port-Famine, on meurt donc de faim, dans des endroits où pourtant subsistent depuis au moins six millénaires des cultures originales. On y distingue classiquement cinq peuples. Leurs destins tragiques ont alimenté une belle matière ethnographique.

• Les Selknam (dits aussi Onas) étaient des chasseurs de guanacos (lamas sauvages) et d’autres animaux. Ils occupaient l’essentiel de la Grande Île de la Terre de Feu, doublon oriental de la pointe Sud des Amériques. Au début du 19e siècle, les premiers Blancs qu’ils virent étaient des chasseurs venu massacrer les lions de mer en masse pour en faire de l’huile afin d’alimenter les lampes de la Révolution industrielle. S’y ajoutèrent un demi-siècle plus tard les éleveurs de moutons (l’industrie réclamait alors de la laine), qui leur dérobèrent leurs terrains de chasse et les repoussèrent à coups de fusil. Les missionnaires, ici salésiens, furent les derniers arrivés. Emplis de bonnes intentions : christianiser les sauvages, leur apprendre la civilisation, les protéger de la brutalité des colons. Ils les rassemblèrent, les parquèrent. En deux ans, les 9/10e moururent de maladies qui leur étaient jusqu’alors inconnues. Les survivants se dispersèrent, se firent gauchos, oublièrent leur culture. La dernière Selknam est morte à la fin du 20e siècle.

• Les Haush (ou Ménekenks), de culture similaire, occupaient le Sud-Est de cette Terre de Feu. Leur destin fut identique, la culture s’éteignit au début du 20e siècle.

• Les Yamanas (ou Yaghans) habitaient un espace maritime s’étendant du sud de la terre de Feu jusqu’au Cap-Horn. Leur culture, à l’égal de celle des Aborigènes d’Australie ayant occupé le désert central, montre à quel point les humains peuvent s’adapter à des milieux hostiles. Ils vivaient nus, car là-bas, on est mouillé en permanence. Rien n’y sèche. Enduits de graisse de lions de mer, ils se chauffaient en permanence à des braseros. Et ils se déplaçaient sans cesse, là où les embarcations modernes sont mises en difficulté par des vents dévastateurs, à bord de canoés d’écorces ! Ils occupèrent six mille ans durant des îles qui aujourd’hui sont considérées comme trop hostiles pour être habitées. Darwin, les découvrant, déclara qu’ils étaient le peuple le plus misérable de la Terre, plus animal qu’humain. Ils connurent un destin identique à celui des Selknam, si ce n’est qu’ils souffrirent davantage des massacres de lions de mer (leur principale source de nourriture), moins des éleveurs de moutons (leur territoire était inapproprié à l’élevage), et autant des missionnaires (anglicans ceux-là) qui essayèrent de les sauver. Leur population chuta de 3 000 à 300 personnes en deux ans, alors que les pères les obligeaient à revêtir les vêtements usagés collectés par les bonnes œuvres en Grande-Bretagne pour habiller les sauvages nus – des vêtements qui constituaient autant de bombes biologiques, porteurs de toutes les maladies de cette époque. Il subsiste aujourd’hui une Yaghan, âgée de plus de 80 ans – sa langue et sa culture disparaîtront avec elle.

• Les Kaweskars (ou Alakalufs) occupaient la côte ouest du Chili. Leur culture et leur sort ont été similaires à ceux des Yamanas – à ceci près qu’il resterait une quinzaine de locuteurs de cette langue.

• Les Aonikenks, quant à eux, occupaient la partie continentale de la pointe australe de l’Amérique du Sud, là où la pampa s’arrête, coincée entre les Andes et l’océan. Membres de la confédération Tehuelche, qui occupa la moitié sud de l’Argentine jusque dans les années 1870 grâce à sa maîtrise de l’équitation, ils furent pris en tenaille entre les États coloniaux qu’étaient alors l’Argentine et le Chili. Un débat historiographique fait encore rage autour de la Conquête du Désert, initiée en 1870 par le gouvernement argentin. Pour les uns, il s’agissait de résister aux agressions tehuelches (vol de bétail, rapt de femmes) ; pour les autres, ce fut un génocide. La Campagne du désert dura une dizaine d’années. Après des débuts indécis, l’emploi de nouveaux fusils et du télégraphe emporte la décision militaire. Pour le seul Sud de la Patagonie, 2 000 Aonikenks sont tués, et 15 000 survivants déportés. Il leur est fait interdiction d’avoir des enfants. En 1920, nul ne parle plus l’aonikenk, et leurs terres engraissent depuis longtemps des millions de moutons – s’opère alors un autre effondrement de la biodiversité. Le sort des Aonikenks est à rapprocher de celui des Sioux et Apaches de l’hémisphère Nord, qu’ils suivirent dans la tombe, victimes des mêmes procédés, d’un bout à l’autre des continents américains.

L’histoire était devenue globale.

NB : Pour aller plus loin, je recommande la lecture de l’excellent WINOGRAD Alejandro [2008], Patagonie. Mythes et certitudes, Ushuaïa, éditions Südpol, trad. fr. Claire Avellan, 2011 – ce billet n’est pas une recension de ce livre.

Histoire écologique de la colonisation

Ce texte est une version raccourcie du chapitre « Géohistoire de la dette écologique » in : DE RUEST Eric, DUTERME Renaud, La dette cachée de l’économie, Les Liens qui libèrent, Paris, mars 2014.

La dette caché de l'économie

Il n’est guère surprenant qu’un des courants de l’histoire globale se focalise sur l’histoire de l’environnement. Cette question, notamment à travers la crise écologique que nous connaissons, ne peut en effet être comprise sans prendre en compte les interconnexions entre les différentes régions du monde, en particulier celles entre les grandes puissances et les pays dits du Sud [1]. De ce fait, comprendre cette crise nécessite de revenir aux débuts de l’intégration mondiale du processus qu’on nomme « mondialisation », à savoir la conquête de l’Amérique par les Européens.

Si l’année 1492 marque un tournant pour l’histoire des peuples du Nouveau Monde, les écosystèmes américains subiront également les effets importants de la colonisation.

L’« échange colombien »

Implicitement, l’idée même qui sous-tendait la colonisation était environnementale : l’objectif principal était l’exploitation de ressources naturelles inexistantes (ou difficilement exploitables) dans les contrées européennes. Fourrures, denrées alimentaires, minerais et ressources énergétiques constituèrent donc (et constituent toujours, dans une certaine mesure) la motivation première de la plupart des entreprises coloniales [2].

Bien évidemment, cette situation entraîna des bouleversements écologiques considérables dans de nombreuses régions de ce qui allait devenir plus tard le tiers-monde. C’est un sujet sur lequel portent depuis peu plusieurs études stimulantes, centrées sur ce que les chercheurs nomment l’« échange colombien ». Cette expression renvoie aux transferts (volontaires ou non) d’une multitude d’espèces bactériologiques, végétales et animales entre des zones géographiques jusque-là séparées, en particulier le Nouveau et le Vieux Monde (notamment l’Afrique par le biais de la traite négrière). Parmi les plus importants de ces transferts, on peut citer ceux d’une série de maladies européennes (grippe, variole, rougeole…) qui décimèrent des millions de gens et conférèrent un avantage déterminant à la domination coloniale, d’animaux tels que les vers de terre, les chevaux et le bétail, ou encore de denrées alimentaires qui devinrent vite des composantes à part entière de l’alimentation de millions de personnes (pomme de terre, tomate, maïs, cacao, haricot, manioc…).

Les effets de l’échange colombien restèrent sans doute largement méconnus des populations concernées à l’époque, mais quelques-uns perçurent rapidement les avantages qu’ils pouvaient en tirer : transmission volontaire de maladies, usage militaire d’espèces animales, et surtout exploitation de ressources nouvellement découvertes. Ce dernier point est fondamental : c’est cela qui va donner un avantage décisif à l’Europe dans son développement économique.

Vers un nouveau monde

Les atteintes à l’environnement se manifestèrent en réalité dès l’arrivée des Européens sur ce continent qui allait devenir l’Amérique [3]. Ainsi, la première terre foulée par les équipages européens, l’île d’Hispaniola, vit rapidement ses forêts disparaître (tout comme sa population) en raison de l’arrivée de chevaux, de bovins et de moutons, inconnus dans ces contrées [4]. Quelques années plus tard, sur la côte Est des futurs États-Unis, l’exploitation agricole par les premiers colons, faisant fi des techniques amérindiennes, contribua également à de profondes modifications des écosystèmes. La monoculture (notamment pour le tabac) et le déboisement au profit des pâturages bouleversèrent à jamais les paysages locaux. Les conséquences ne furent pas qu’esthétiques, puisque ces pratiques entraînèrent un épuisement des sols ainsi qu’une érosion importante.

Mais l’assaut le plus destructeur (à l’époque) contre la nature vint avec l’exploitation de type capitaliste qui accompagna bientôt la colonisation du reste de la planète. Cette exploitation se distinguait de la plupart des relations commerciales des périodes précédentes par le mode de production sur lequel elle reposait. Autrefois, les marchands et autres négociants se contentaient de revendre des marchandises à un prix plus élevé que celui auquel ils se les étaient procurées, souvent sur des marchés différents [5]. C’est donc « en qualité d’intermédiaires commerciaux bien plus que de producteurs de marchandises vendues que les grandes puissances commerciales acquirent des formidables fortunes [6] ». De ce fait, les possibilités de profit dépendaient essentiellement de relations et de réseaux d’approvisionnement, voire d’un contrôle des voies commerciales [7], ainsi que de l’asymétrie de l’information entre des marchés très éloignés les uns des autres [8]. Les bénéfices augmentèrent évidemment de manière drastique avec le pillage des ressources découvertes dans le Nouveau Monde. Mais le problème est que ces ressources s’épuisaient rapidement. Dès lors, c’est tout naturellement que le système des plantations s’imposa [9].

Plantations capitalistes

Une plantation était une exploitation agricole, souvent de grande taille, ayant pour spécificité que les récoltes étaient destinées à l’exportation. Elle appartenait le plus souvent à de riches négociants et bénéficiait ainsi de marges très élevées. Contrairement aux époques précédentes, il y avait bien là un processus de production intensive destinée au marché, ce qui permit une création de richesses importante. Les plantations furent d’autant plus rentables qu’elles employaient sur le continent américain une main-d’œuvre captive, principalement africaine. Si les conséquences humaines de ce système insatiable ont été décrites dans quantité d’ouvrages, ses effets écologiques méritent d’être soulignés et dénoncés.

Au XIXe siècle, Engels pointait déjà la destruction des forêts cubaines par les grands producteurs de café espagnols et la désertification qui résultait de l’exploitation des sols. Il dénonçait « l’attitude immédiate et prédatrice envers la nature de l’actuel mode de production et l’indifférence pour les effets naturels nuisibles de ses actions à plus long terme » [10].

Au sujet de la canne à sucre – l’une des premières monocultures tropicales destinées à l’exportation vers l’Europe –, Eduardo Galeano brosse le tableau suivant : « Le sucre a détruit le Nord-Est du Brésil. Cette région de forêt tropicale a été transformée en savane. Naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. Là où tout avait poussé avec exubérance, le latifundio destructeur et dominateur ne laissa que roc stérile, sol lessivé, terres érodées. […] Le feu utilisé afin de nettoyer le terrain pour les champs de canne dévasta la faune en même temps que la flore : le cerf, le sanglier, le tapir, le lapin, le paca et le tatou disparurent. Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture de la canne [11]»

Dans les siècles qui suivirent, ce schéma, agrémenté de l’imposition des principes capitalistes, se reproduisit dans la majeure partie de l’Amérique du Sud, mais aussi en Asie et en Afrique. La monopolisation des terres par le colonisateur, justifiée « légalement » par le concept de propriété privée, fournit aux Européens les surfaces nécessaires à leurs besoins (et à leur avidité). De la même manière, la mise en place de taxes devant impérativement être payées sous forme d’argent contraignit des populations à travailler leur terre prioritairement en fonction de leur rémunération pour s’acquitter de l’impôt. Dans l’Inde victorienne, des paysans se virent ainsi contraints de mettre en culture des terres marginales et de surexploiter leur lopin pour satisfaire aux demandes du fisc britannique [12]. Par ailleurs, bien souvent « l’introduction de l’impôt en monnaie était destinée à transformer les agriculteurs indépendants en salariés taillables et corvéables à merci dans les plantations [13] ». À cet égard, les colonies de plantation annonçaient les futures usines capitalistes, caractérisées par une production intensive et une main-d’œuvre surexploitée.

Mais, plus que capitaliste, l’expansion commerciale était avant tout fondée sur des monopoles, garantissant aux puissances coloniales la priorité d’approvisionnement et de débouchés. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre l’évolution de la colonisation de l’Inde, où les Britanniques sont passés d’un commerce de comptoirs à la destruction de l’artisanat indien et à l’imposition d’un modèle primo-exportateur de coton aux XVIIIe et XIXe siècles. Ce type de procédé était d’ailleurs à l’œuvre chez la plupart des grandes puissances, et il a contribué à la désintégration de sociétés et d’écosystèmes entiers. En Indonésie, les marchands hollandais ont ainsi détruit des surfaces importantes d’arbres à cannelle pour faire face à la baisse des prix des épices sur le marché européen, sans considération du fait que les populations tiraient leur subsistance de cette culture [14]. Dans la plus grande partie de l’Amérique du Sud coloniale, on assista à la destruction de la polyculture préhispanique, qui poussa les Indiens vers une spécialisation agricole dictée par les besoins du marché [15].

L’intérêt des puissances coloniales primait donc sur tout le reste, et les conséquences sociales et environnementales pesaient peu face aux perspectives de profit d’une minorité. L’industrialisation européenne et américaine accentua cette tendance, notamment avec la découverte des propriétés du caoutchouc. Utilisé depuis des siècles par les Indiens d’Amazonie (notamment comme imperméabilisant), le caoutchouc fut un des piliers de la révolution industrielle, au même titre que le charbon et l’acier [16]. De nombreuses régions amazoniennes virent se multiplier les plantations d’hévéas, avec pour principal effet la destruction de la forêt tropicale. Ce commerce international contrôlé par une dizaine de firmes européennes [17] fut étendu par la suite à l’Asie et à l’Afrique (notamment au Congo par le roi Léopold II [18]).

L’influence de Ricardo

Dès les prémices de la colonisation, les métropoles capitalistes contraignirent donc les pays du Sud soit à se spécialiser dans des productions agricoles prisées par les consommateurs européens aisés et incultivables en climat tempéré (café, cacao, caoutchouc, coton, canne à sucre…) ; soit à exploiter massivement des sous-sols riches en or, diamant, cuivre, fer, etc., en fonction des besoins du capital. En plus de désintégrer l’économie locale en l’organisant uniquement en vue de l’exportation, l’exploitation massive des ressources naturelles engendra toujours plus de dégâts écologiques – épuisement des sols, vulnérabilité aux éléments nuisibles tels que les maladies ou les insectes, bouleversement des paysages… – qui constituent une partie de la dette écologique.

Ceux qui entendaient profiter de cette situation trouvèrent en David Ricardo (1772-1823) le moyen de se justifier. Selon le père de la théorie des avantages comparatifs (élément clé de la théorie libérale [19]), chaque pays avait intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il possédait l’avantage productif relatif le plus grand par rapport à ses concurrents. Cette spécialisation, qui dépendait du climat, des ressources naturelles ou encore du degré d’industrialisation, permettait alors un gain d’efficacité. En se focalisant sur un certain type de produit et en abandonnant les autres exploitations moins rentables, le pays améliorait sa productivité. Cette vision encouragea une production intensive ne tenant absolument pas compte des limites environnementales. Aux Philippines, à la fin du XIXe siècle, le démantèlement des formes traditionnelles de propriété collective de la terre au profit de monocultures de riz et de canne à sucre entraîna une déforestation rapide, une érosion grandissante, un envasement des cours d’eau, une intensification des inondations et une désertification des basses terres [20]. En Afrique de l’Ouest, à la fin des années 1950, la culture extensive de l’arachide sous la pression des colons français contribua à la dégradation des sols et à l’avancée du désert, notamment en raison de la suppression de la jachère et de la diversité des cultures [21]. Cela fut d’ailleurs dénoncé dès 1945 par l’inspecteur des eaux et forêts du Sénégal, qui affirma que « le poids structurel des cultures d’exportation [était] une des causes de la surexploitation des sols [22] ».

Ces monocultures de rente subsistèrent très souvent après la décolonisation. Au Guatemala, les terres communales consacrées aux cultures vivrières furent ainsi expropriées par le président Justo Rufino Barrios à partir de 1873 et remises gratuitement aux candidats immigrants européens à condition qu’ils s’engagent à planter des caféiers. Dans d’autres pays, comme le Mexique ou le Costa Rica, de grandes entreprises transnationales, telle la United Fruit, reçurent d’immenses concessions destinées à des monocultures. À noter que ces politiques mono-exportatrices concernaient également les ressources minières de nombreux pays du Sud, ressources qui contribuèrent au décollage économique de l’Occident.

Plusieurs décennies après les dernières indépendances, force est de constater que la structure de la plupart des économies du tiers-monde est toujours largement tributaire du secteur primaire et des cultures de rente développées pendant la période coloniale. L’Afrique est emblématique à cet égard : de nombreuses économies y sont dominées soit par l’exportation de cultures agricoles (coton au Bénin et au Mali, café au Rwanda et en Éthiopie, cacao au Ghana…), soit par l’extraction minière (uranium au Niger, bauxite en Guinée, cuivre en Zambie, pétrole en Angola et au Nigeria…), et ce malgré les impacts environnementaux considérables. C’est cela qui conduit certains mouvements sociaux à parler de « dette écologique ».

Renaud Duterme est enseignant en Belgique, actif au sein du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde. Il est notamment l’auteur de Rwanda, Une histoire volée, aux éditions Tribord et de La Dette cachée de l’économie, op. cit.



[1] Nous utilisons l’expression « pays du Sud » dans un souci de facilité, et ce malgré les limites géographiques et économiques de ce concept.

[2] D’aucuns feront remarquer avec raison qu’un objectif civilisationnel habitait également nombre de colons. Mais cet argument servait le plus souvent de prétexte pour cacher les motivations économiques.

[3] Bien entendu, les écosystèmes américains avaient subi l’influence de l’activité humaine bien avant l’arrivée des Européens, comme le montrent les catastrophes écologiques qu’ont connues plusieurs sociétés précolombiennes (voir notamment à ce sujet Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006). Cela dit, l’intégration du continent à l’économie européenne va avoir des impacts sans commune mesure avec ceux du passé.

[4] Notamment en raison de la tendance des animaux à piétiner les jeunes pousses et à s’en nourrir. Voir Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, Paris, Albin Michel, 2013, p. 28.

[5] Fernand Braudel, La Dynamique du capitalisme [1985], Paris, Flammarion, 2010, p. 53-60.

[6] Ellen Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2009, p. 132-133.

[7] Les variations des prix de vente dépendaient quasi exclusivement des variations des prix d’achat.

[8] Kenneth Pomeranz, The Great Divergence, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 112.

[9] Christian Vandermotten, La Production des espaces économiques, Bruxelles, Éditions de l’Université libre de Bruxelles, 2010, p. 276.

[10] Cité par LÖWY Michael, Ecosocialisme, Mille et une Nuits, Paris, 2011.

[11] Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Plon, 1981.

[12] Mike Davis, Génocides tropicaux, Paris, La Découverte, 2006, p. 335.

[13] Ibid., p. 224.

[14] Ernest Mandel, Traité d’économie marxiste, Paris, 10/18, 1962, t. 1, p. 133-134.

[15] Marc Ferro (dir.), Le Livre noir du colonialisme, Paris, Hachette Littératures, 2003, p. 198.

[16] Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte de l’Amérique a transformé le monde, op. cit., p. 286.

[17] Ibid., p. 292-293.

[18] Voir notamment Lucas Catherine, Promenade au Congo, Bruxelles, Aden, 2010.

[19] Voir notamment Éric Toussaint, Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Mons, Éditions du Cerisier, 2010.

[20] Mike Davis, Génocides tropicaux, op. cit., p. 217.

[21] René Dumont, Pour l’Afrique, j’accuse, Paris, Plon, 1986, p. 30-31.

[22] Christophe Bonneuil, Céline Pessis, Sezin Topçu (dir.), Une autre histoire des Trente Glorieuses, Paris, La Découverte, 2013, p. 143.

L’axe du monde

Je tiens à remercier vivement Hélène et Mathieu pour m’avoir permis de travailler aux antipodes, dans les archives de la Sarthe.

« L’Europe est atteinte d’un mal qu’elle soupçonne à peine ou plutôt qu’elle ne veut pas voir, de peur d’être trop effrayée […]. Qu’est ce mal ? N’est-ce pas la vieillesse tout simplement ? Non, ce n’est pas vieillesse seulement ; c’est la fatigue, le résultat du surmenage d’abord et de la concurrence ensuite. L’Europe a trop vécu depuis cinquante ans. Elle a développé sa production outre mesure, sacrifié son agriculture à son industrie, donné à son activité un tel essor qu’elle s’est mise sur le pied d’approvisionner de ses marchandises le monde entier. Elle a inventé la vapeur, supprimé les distances et s’est imaginé qu’elle serait seule à bénéficier de ces progrès qui l’ont grisée. » [1]

Le déclin de l’Europe, telle est l’inquiétude de Paul d’Estournelles dans un article paru dans La Revue des Deux mondes en 1896, et intitulé « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux ». Avant, donc, Albert Demangeon, auteur, en 1920, du Déclin de l’Europe. Et Jean-Baptiste Arrault, dans sa thèse, avait bien raison d’affirmer que « le premier XXe siècle, même avant 1914, peut être analysé, et nous avons commencé à le faire, comme une période de crise pour l’Europe » [2].

Paul d’Estournelles, qui occupa diverses fonctions diplomatiques entre 1876 et 1895, abandonna son poste au Quai d’Orsay pour s’engager dans la politique et en 1896, au moment où il publia cet article, il venait juste d’être élu député de la Sarthe. Il continua cependant de se préoccuper des relations internationales, notamment des tensions suscitées par les colonisations, et s’engagea en faveur de la paix mondiale, ce qui lui valut de recevoir le prix Nobel en 1909 avec Auguste Beenaert, autre membre de la Cour internationale d’arbitrage [Pavé 2007].

Une région, en particulier, retenait son attention : l’Extrême-Orient, où les puissances, européennes et non européennes, s’entrechoquaient. Il s’abonna à l’Argus de la presse, qui effectuait une veille éditoriale, et accumula ainsi de très nombreuses coupures de journaux concernant « le péril jaune », selon l’expression en vogue à l’époque (cf. par exemple l’ouvrage de Vambéry, 1904). Ces informations nourrissaient ses réflexions, qu’il exprimait dans ses discours à la Chambre, dans des articles, des conférences, ainsi que dans une riche correspondance. L’ensemble de cette masse documentaire se trouve aujourd’hui dans onze cartons étiquetés « le péril jaune », et conservés aux Archives départementales de la Sarthe. Le fond a constitué la base de la thèse de François Pavé, soutenue en 2011.

Parmi ces papiers, un a retenu mon attention. Court, le texte ne présente à vrai dire que peu d’originalité, mais il n’est pas sans intérêt, surtout dans un cadre scolaire, pour saisir une vision européenne du Monde au tournant des 19e et 20e siècles (cf. en annexe).

L’auteur, Anatole Leroy-Beaulieu, professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à l’École libre des sciences politiques, livre ici un article dans une revue nouvelle qui semble n’avoir que peu duré : 32 numéros répertoriés à la BnF, de novembre 1901 à mars 1903 (Notice). Il s’agit là du premier numéro, et on peut noter que l’auteur se réjouit d’une telle publication :

« Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe. » [3]

La connaissance doit servir la colonisation. L’antienne, connue, est aujourd’hui au cœur de la critique postcoloniale.

De ce point de vue, le découpage du Monde est très classique. Dès le titre, Anatole Leroy-Beaulieu adopte une vision par grandes entités spatiales : l’Asie, l’Europe, et plus loin dans l’article : l’Amérique, l’Afrique. On soulignera cependant l’usage ancien de la notion de « continent », car pour lui, l’Asie, l’Europe, l’Afrique sont bien des « parties du monde » et forment une seule masse terrestre, le « Vieux Continent » – ce qui ne correspond plus tout à fait à l’usage actuel. À l’intérieur de l’Asie, il distingue une région orientale, l’Extrême-Orient, nom qui a été forgé au début du 19e siècle, mais qui ne s’est alors imposé qu’assez récemment [Capdepuy 2008, Pelletier 2011]. À ce pavement se superpose un découpage racial lui aussi très banal pour l’époque : l’homme blanc, l’homme jaune, l’homme noir. Les disjonctions entre les deux structures sont évidentes, mais sont gommées. Contrairement à ce que suggère la dernière phrase par exemple, il n’y a pas coïncidence entre Europe et homme blanc, entre Asie et homme jaune. Quoi qu’il en soit, la combinaison aboutit à une géographie des civilisations où les différences sont essentialisées et naturalisées.

Pourtant, le propos est sans doute moins caricatural qu’il pourrait y paraître à première lecture. Il y a dans le texte d’Anatole Leroy-Beaulieu une mise en garde, l’hégémonie européenne, éclatante au terme du 19e siècle, n’est pas acquise définitivement :

« Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage. » [4]

L’auteur alerte. Le racisme ordinaire pourrait masquer aux yeux des Européens les évolutions mondiales, qu’on pourrait résumer par le terme de mondialisation. Certes, le mot n’existe pas encore, mais l’adjectif « mondial » commence à se répandre [Capdepuy, 2011] ; et c’est bien un globe mondialisé que décrit Anatole Leroy-Beaulieu en introduction à son article :

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés. » [5]

Trois caractéristiques majeures, évoquées par l’auteur, permettent de préciser sa conception du processus de mondialisation.

1) Il constate l’intégration de l’humanité globale dans un seul et même espace, que les géographes ont pris l’habitude depuis les années 1980 de désigner par le mot « Monde », avec une majuscule. On pourrait sans doute contester l’assertion d’Anatole Leroy-Beaulieu sous prétexte que les régions polaires restent des blancs de la carte à l’époque et qu’il existe encore des peuplades inconnues au cœur des forêts équatoriales, mais cela reste marginal.

2) Il pose la question de l’uniformisation civilisationnelle. Le mot « civilisation » apparaît dans l’article dans sa double acception : d’une part, l’auteur considère qu’il existe plusieurs civilisations, au sens de cultures (« la civilisation progressive de l’Europe » et « la civilisation stationnaire de la Chine ») ; d’autre part, il sous-entend qu’il n’existe qu’une seule civilisation, qu’un seul progrès (« au point de vue de la civilisation générale »). Il semble assez évident par ailleurs qu’aux yeux de l’auteur, l’Europe ouvre la voie de la Civilisation, est « le monde civilisé ». Celle-ci se caractériserait avant tout par l’industrialisation.

3) Cependant, la civilisation industrielle, en se diffusant, échappe à l’Europe, se déseuropéanise :

« À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. » [6]

Trois foyers de puissance peuvent dores et déjà être distingués : l’Europe, l’Amérique, le Japon – ce qui préfigure ce qu’on a pris l’habitude de désigner depuis 1985 sous le nom de « Triade », quoique son inventeur y entendait autre chose [Ohmae, 1985].

On retrouve ainsi une dialectique aperçue par d’autres, notamment Élisée Reclus [cf. le billet sur « L’hégémonie de l’Europe »]. La mondialisation est un processus d’intégration et de diffusion à partir d’un centre qui débouche sur un monde polycentrique. À partir de ce constat, une question se pose pour Anatole Leroy-Beaulieu, c’est celle de la Chine. S’il advenait que la Chine connaisse le même processus de modernisation que le Japon, le Monde en serait profondément impacté :

« Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? » [7]

C’est ce que résume la phrase introductive : « L’axe du monde se déplace. » L’expression est porteuse d’un discours métahistorique qui trouve son origine dans le thème médiéval de la translation imperii, qu’on trouve développé par exemple sous la plume de C. de Varigny :

« L’axe du monde se déplace. Une force inconnue, un courant irrésistible l’entraîne vers l’ouest. Sortie des hauts plateaux de l’Asie centrale, la civilisation a, dans ses étapes successives, constamment progressé vers l’Occident. […] De Balbek et de Palmyre, de Ninive et de Babylone, d’Ecbatane et de Thèbes aux cent portes, il ne reste que des ruines abandonnées. La civilisation est passée là, elle s’y est arrêtée, puis a repris sa marche vers l’Occident. Athènes, Rome, ont ensuite été ses capitales comme le sont aujourd’hui Paris, Londres et New York, comme le sera demain peut-être San Francisco, la reine du Pacifique. » [8]

Mais certains anticipent, voient déjà, au-delà de l’Amérique, l’Asie orientale émerger. L’enjeu est donc l’hégémonie mondiale et le risque pour Anatole Leroy-Beaulieu que l’Europe perde son rang est lié au facteur travail. Les avancées, qu’il juge cependant nécessaires, en faveur de l’amélioration du sort de classe ouvrière pourraient à terme nuire à la position de l’Europe.

« C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence. » [9]

Mais pour Paul d’Estournelle, le risque est d’avantage dans la guerre qui pourrait ravager l’Europe :

« Mais si je n’exagère le danger, il mérite cependant qu’on y réfléchisse, et qu’on en parle, car il existe et il explique, oui, la concurrence qui menace 1’Europe explique tous ses embarras, son malaise, les maux dont elle souffre ; et c’est déjà beaucoup que de s’en rendre compte ; et cette conviction seule peut apaiser bien des colères, mettre fin à bien des conflits.

Et non pas des conflits seulement d’ordre intérieur ; j’ai montré le parti que nos rivaux lointains tiraient de nos divisions, de nos grèves, mais je n’ai pensé qu’à leur concurrence en temps de paix. Avec quels avantages bien autrement grands ne s’exercerait-elle pas en temps de guerre ! S’ils profitent de nos querelles de famille, s’il suffit d’une révolte de mineurs éclatant en Angleterre pour qu’aussitôt la production et la vente des charbons japonais prenne un essor nouveau et ravisse à l’Europe les marchés qu’elle avait créés à grands frais, que serait-ce le jour où nos ouvriers au lieu de se mettre par milliers en grève sur quelques points, cesseraient partout par millions de travailler pour aller rejoindre leurs régiments ; le jour où la production de l’Europe, arrêtée subitement, laisserait le champ libre, grand ouvert, à des concurrents attentifs et tout prêts à prendre la place ! La guerre finie, les ouvriers européens trouveraient plus difficilement que jamais de l’ouvrage ; l’industrie européenne se verrait fermer un grand nombre des débouchés qui lui restent à l’étranger. Le lendemain de la guerre serait pire peut-être que la guerre elle-même ; et c’est une raison de plus pour que ceux qui pourraient d’un mot la déchaîner et qui la préparent au prix des plus écrasants sacrifices s’attachent en même temps à la prévenir ; pour qu’ils comprennent peut-être ce qu’il y aurait de noble et de grand à vouloir la rendre impossible. Et c’est pourquoi l’Europe, toute l’Europe, malgré tant de difficultés, tant de complications qui la tourmentent, n’a jamais si ardemment et sincèrement désiré la paix ; parce que la guerre ne serait pas seulement la guerre, mais le commencement de temps nouveaux, impénétrables et dont l’obscurité nous fait reculer. C’est pourquoi aussi une responsabilité bien lourde devant l’histoire pèsera sur ceux qui n’auront pas craint d’attrister cette paix, de la rendre sombre et précaire pour satisfaire d’injustes et de malheureuses ambitions. » [10]

Bibliographie

Arrault J.-B., 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en ligne.

d’Estournelles de Constant P., 1896, « Le Péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, pp. 651-686.

Capdepuy V., 2008, « Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East », Espace géographique, Vol. 37, N°3, pp. 225-238.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document N°576, http://cybergeo.revues.org/24903.

Leroy-Beaulieu A., 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

Leroy-Beaulieu P., 1900, La Rénovation de l’Asie : Sibérie, Chine, Japon, Paris, Armand Colin & Cie.

Pavé F., 2007, « Paul d’Estournellles de Constant au cœur de la polémique sur le “péril jaune”. Les raisons d’un engagement intellectuel et politique, 1895-1905 », Études chinoises, vol. XXVI, pp. 285-297.

Pavé F., 2011, Le Péril jaune à la fin du XIXème siècle, fantasme ou inquiétude légitime ?, thèse de doctorat, Université du Maine, en ligne.

Pelletier P., 2011, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire ».

Reclus É., 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, pp. 433-443.

de Varigny C., 1886, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, pp. 168-192.

Notes

[1] Paul d’Estournelles de Constant, 1896, « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, p. 651]

[2] Jean-Baptiste Arrault, 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, p. 443.

[3] Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, p. 5.

[4] Ibid., p. 8

[5] Ibid., p. 3

[6] Ibid., p. 3 – à noter l’usage des guillemets pour un adjectif qui n’est pas encore totalement familier.

[7] Ibid., p. 6

[8] C. de Varigny, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, p. 168.

[9] Anatole LEroy-Beaulieu, art. cit., p. 7.

[10] Paul d’Estournelles, art. cit., p. 686.

Annexe

Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés.

À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. Les peuples qui veulent conserver leur rang dans le monde sont tous contraints de regarder au loin, par delà les vagues de 1’Océan et par dessus les dunes de sable du désert. Cette nécessité ne s’impose pas seulement aux quatre ou cinq grande puissances qui se disputent l’hégémonie politique ; elle s’impose, presque également, à tous les peuple, grands ou petits, anciens ou récents, qui aspirent à la fortune et qui veulent devenir ou demeurer de peuples riches. C’est, en effet, une question de bien-être ou de richesse, autant qu’une question de puissance. Pas plus à l’économiste qu’au politique, il n’est permis de s’enfermer dans les frontières d’un seul État, si étendues soient-elles. Industrie, finances, commerce, marine, les intérêts essentiels de l’Europe débordement de tous côtés l’Europe. L’avenir des nations européennes n’est plus dans notre étroite Europe. Il est au loin, sur les mers et sur les continents neufs ou en train de se renouveler, au contact de notre civilisation.

L’avenir de l’Europe et des peuples européens, il est surtout dans les deux parties du monde qui forment, avec l’Europe, notre ancien continent et qui sont, en quelque sorte, les dépendances naturelles de l’Europe civilisée, qui ouvrent, en tous cas, à l’activité européenne, depuis longtemps à l’étroit, un double et immense champ d’action.

L’Asie et l’Afrique, les efforts et les rivalités, peut-être les luttes et les conflits pour leur colonisation ou pour leur exploitation, seront, au siècle nouveau, les principaux soucis de la politique et de la diplomatie de l’Europe, que l’envahissante ambition de la grande République américaine menace déjà d’évincer du Nouveau Continent. Heureuse encore l’Europe si la grandissante concurrence du jeune colosse américain ne vient lui ravie ou lui disputer l’hégémonie politique ou économique de l’orient de notre Vieux Continent !

Asie et Afrique sont les deux mondes sur lesquels tous les esprits soucieux de l’avenir de l’Europe doivent sans cesse tenir les yeux fixés.

Aise et Afrique, disons-nous ; l’une ne doit pas faire oublier l’autre. Si grande que soit pour l’Europe, pour la France en particulier, l’importance du continent noir, l’Afrique ne saurait nous faire négliger la vieille Asie.

Si vaste qu’elle soit cette massive Afrique, si riche qu’elle semble en fécondes terres tropicales et en métaux de toutes espèces, quelques trésors cachés que puissent nous réserver ses déserts, elle est bornée et pauvre en regard de l’énorme continent asiatique.

Comparée à l’Asie et aux multitudes humaines qui se pressent dans l’Inde, en Chine, au Japon, l’Afrique semble vide. Et si l’on oppose les races et les peuples qui habitent les deux continents, la supériorité de l’Asie comme réservoir de forces matérielles ou intellectuelles ressort encore plus clairement.

Que l’on se place au point de vue économique, ou au point de vue de la civilisation générale, il faudra des générations, ou mieux, i1 faudra des sièc1es, pour que 1’homme noir puisse entrer en compétition avec l’homme jaune, et l’Afrique rivaliser de population ou de richesse avec 1’Asie.

Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe.

La rencontre, pour ne pas dire le choc de la civilisation progressive de l’Europe et de sa remuante démocratie avec la civilisation stationnaire de la Chine, figée dans ses coutumes trente ou quarante fois séculaires, sera peut-être regardée par nos arrière-neveux comme le plus grand événement de l’histoire de la planète. Qu’adviendra-t-il de cette rencontre de deux mondes si différents ? Quels en seront les résultats pour la Chine et pour l’Europe ? Dans quelle mesure le Chinois saura-t-il et voudra-t-il s’approprier les éléments essentiels de notre civilisation occidentale ? Et quels seront pour l’Europe et pour l’Amérique, pour nos sociétés modernes ct pour nos marchés occidentaux, les conséquences ou les contrecoups de l’ouverture de la Chine, c’est là, j’ose le dire, à l’heure actuelle la question capitale de l’évolution humaine.

La “Rénovation de l’Asie”, selon le titre du livre de mon neveu Pierre Leroy-Beaulieu, tel est le problème qui se dresse devant nous, problème dont personne, ni e savant, ni le politique, ni l’économiste, ni l’ouvrier dans son atelier, ni le moine lui-même dans sa cellule, peuvent se désintéresser, car la solution en importe également à la science, à la politique, à l’industrie, à la religion, et personne ne peut en mesurer d’avance les répercussions matérielles ou morales.

Cette rénovation de l’Asie, qu’a spontanément inaugurée le merveilleux développement du Japon, par qui et pour qui se fera-t-elle ? Par quelles mains ? Sera-ce par des mains européennes, des mains américaines, des mains asiatiques ? La tâche sera-t-elle partagée entre plusieurs puissances, et la France saura-t-elle en prendre sa part ? Comme l’œuvre est énorme et qu’elle sera de longue haleine, avec quels concours matériels ou intellectuels, avec quel maîtres ou quels précepteurs, grâce à quelles règles et à quelles méthodes pourra-t-elle s’effectuer ? Quels bénéfices en pourront retirer la France, l’Europe, le Monde ? Quelles appréhensions en peuvent concevoir notre race blanche et notre humanité occidentale ? Autant de questions d’une importance considérable, qui ne peuvent être tranchées a priori, qui ne sauraient être résolues que petit à petit, par l’étude patiente et scrupuleuse des faits.

L’Extrême-Orient, la Chine en particulier est le grand sphinx dressé en face du XXe siècle. Penseurs et politiques, voyageurs et missionnaires scruteront longtemps sa face jaune et muette avant de lui dérober son secret. Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? Nous l’ignorons, comme l’ignorent les Chinois eux-mêmes.

L’Extrême-Orient sera-t-il pour l’Europe, une élève docile et un client fidèle, ou bien se montrera-t-il pour nous un hardi rival et un dangereux concurrent ? Les esprits les plus sagaces ne peuvent en décider ; nos yeux ne sauraient percer le mystère chinois, ni s’en détourner.

Une seule chose est hors de doute ; qu’il s’ouvre ou non à notre influence, à nos idées, à nos doctrines, à nos sciences occidentales ; qu’il sache maintenir son indépendance, renouveler ses ressources et concentrer ses forces, qu’il parvienne à acquérir une puissance en proportion de sa masse ; ou, au contraire, qu’il s’en aille peu à peu en morceaux, qu’il tombe sous la domination directe ou indirecte de l’Europe, de l’Amérique ou du Japon, les destinées de l’Empire Chinois importent à tout le monde civilisé, ou mieux à l’humanité entière.

Que nous le voulions ou non, notre sort, à nous occidentaux, dépendra pour beaucoup du sort de l’Extrême-Orient. L’homme blanc et l’homme jaune, définitivement mis en contact, se tiendront de plus en plus dans une dépendance mutuelle.

Ce n’est pas seulement la puissance et la richesse des nations européennes qui sont intéressés à révolution de la vieille mère Asie ; ce n’est pas seulement ce qui préoccupe le politique, le philanthrope ou le patriote ; c’est l’ensemble même des conditions d’existence des peuples civilisés.

Notre Europe est aujourd’hui dominée par 1e noble souci du relèvement des classes ouvrières. Philosophes et politiques, industriels et ouvriers sont d’accord pour mettre les questions sociales au premier rang de leurs préoccupations. Les syndicats, qui revendiquent bruyamment la journée de huit heures, le salaire minimum et les retraites ouvrières croient n’avoir à compter qu’avec les naturelles résistances des patrons et les habituelles indécisions des gouvernements.

Ils n’imaginent pas que le jour approche où l’Europe et 1’Amérique industrielles auront à compter avec un facteur nouveau, avec l’Extrême-Orient et avec l’homme jaune. Ce n’est pas là une des moindres questions que soulèvent l’ouverture de la Chine et l’incorporation de l’Extrême-Orient à la sphère d’activité du monde civilisé. Jusqu’ici l’Européen, l’homme blanc n’a nulle part rencontré de peuples ou de races qui puissent lui disputer le sceptre de l’industrie et l’hégémonie du travail. En sera-t-il longtemps de même ? Cette suprématie de la race blanche, qu’elle doit en grande partie à son énergie et à son labeur, l’Europe moderne et l’ouvrier contemporain sauront-ils la conserver ? Il nous faut l’espérer ; mais peut-être ne sera-ce pas sans luttes.

C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence.

Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage.

L’Asie ne sera pas seulement pour notre industrie et pour notre commerce un vase champ d’expansion ; elle sera, tôt ou tard, une concurrente. Aussi pouvons-nous affirmer, que politiques ou économistes, sociologues ou socialistes, tous les hommes que préoccupent les transformations sociales du monde contemporain doivent tenir les yeux ouverts sur l’évolution de l’Extrême-Orient. Ce qui est en question, sur les plages des mers de la Chine et du Japon, ce n’est pas seulement l’avenir de l’Asie et de l’homme jaune, c’est, à bien des égards, l’avenir même de l’Europe et de l’homme blanc. »