Le 16e siècle portugais dans l’océan Indien : une économie de la capture (1)

Quand ils pénètrent dans l’océan Indien, à partir de 1498, les Portugais se signalent d’abord par une agressivité militaire inhabituelle dans le commerce qui animait les côtes africaines, arabes et indiennes jusque là. Vasco de Gama commence par mener des combats douteux sur la côte est-africaine, suspectant les Musulmans d’origine arabe de vouloir lui nuire. Arrivé à Calicut, il n’a pas à se battre mais « ses présents plutôt mesquins ne firent pas bonne impression » (Subrahmanyam, 1999, p. 80) et les deux pouvoirs en présence, portugais et indien, se quittèrent sur une méfiance réciproque. Deux ans plus tard, son successeur Cabral entre en conflit direct avec les habitants de Calicut et les Portugais se replient sur Cochin. Puis de 1506 à 1515, notamment sous la direction d’Albuquerque, les Portugais vont multiplier les prises de villes côtières, du sud de l’Afrique jusqu’au sud de l’Inde, dans le but d’y installer des places fortes, en faisant preuve au passage d’une rare cruauté militaire et inspirant la terreur sur toute la côte (Oliveira Martins, 1994, 191-207).

Il faut sans doute voir dans ces premiers « contacts » l’expression de l’ambiguïté des objectifs de la Couronne portugaise quant à sa présence en Asie. Nous la préciserons dans notre premier point qui permettra de comprendre en détail quelle instrumentalisation du commerce lointain est en jeu dans l’expansion portugaise. Nous analyserons ensuite les différents modèles qui s’opposent ou cohabitent dans l’empire portugais d’Asie jusqu’au milieu du 16e siècle, date qui inaugure une crise réelle de la domination portugaise et surtout de son impact économique. Dans un second article (la semaine prochaine), nous montrerons les impasses de ces modèles et explorerons les raisons qui poussèrent les Portugais à ne guère s’implanter à l’intérieur des terres.

Les objectifs de l’expansion asiatique

La société portugaise de la fin du Moyen Âge s’est largement constituée en opposition aux musulmans, pourtant repoussés définitivement de l’Algarve dès 1250. L’esprit de la reconquista, entretenu par le pouvoir, semble encore perdurer à l’époque qui nous intéresse. Comme ailleurs en Europe, la royauté se veut fortement centralisatrice, ce qui l’amène à s’opposer à l’Église, aux ordres militaires et surtout à la noblesse. Contre la grande noblesse terrienne, le roi instaure au 15e siècle une noblesse de robe (nobreza de serviço) faite de serviteurs de l’État, représentants de la Couronne dans les provinces, petits nobles ruraux en pleine ascension sociale. Cette nouvelle couche sociale va rester longtemps proche du Roi et fournira une grande partie du personnel qui participera à l’aventure asiatique. De fait la royauté va tenter de neutraliser la noblesse terrienne traditionnelle en lui offrant des occasions de briller militairement contre les musulmans en Afrique du Nord. Parallèlement le souverain va chercher à récompenser la noblesse de robe, comme la bourgeoise urbaine, en leur offrant des occasions de profit commercial, d’abord sur les côtes africaines puis dans l’océan Indien, avec au passage la possibilité d’arrondir le trésor royal. Les deux essors du 15e siècle, vers l’Afrique du Nord et vers l’Afrique atlantique, sont donc d’abord destinés à l’affermissement politique du pouvoir royal.

Le souverain n’est cependant pas seulement un acteur politique, mais aussi un véritable marchand. Dom Manuel, qui règne de 1495 à 1521, reprend la tradition de ses ancêtres qui, depuis un siècle, affrètent une flotte personnelle pour faire commerce des esclaves et du sucre ou négocier le vin et les fruits de leurs domaines (Subrahmanyam, 1999, p. 67), voire soutenir des expéditions corsaires. Cette attitude irrite d’autres souverains : ainsi François 1er n’hésite-t-il pas à qualifier dom Manuel de « roi-épicier »… Ce « capitalisme monarchique » très particulier a évidemment des conséquences institutionnelles. C’est la création des feitoria, dirigées par un feitor, dans les cités européennes (puis africaines et asiatiques) qui commercent avec le Portugal, sortes de représentation à la fois de l’État et du souverain. A Bruges par exemple, le feitor reçoit un salaire et une prime du trésor royal pour vendre des marchandises portugaises mais surtout approvisionner la maison royale. Autrement dit, en parallèle des marchands traditionnels et de leurs représentants (les consuls), le roi installe ses hommes afin d’être le premier à tirer parti des commerces engagés… Il n’instrumentalise donc pas un commerce lointain réalisé par des étrangers (comme le faisaient les souverains du Moyen Âge) mais bien un commerce purement portugais et de préférence royal. Changement radical mais qui ne fera pas directement école…

Acteur politique se jouant des couches sociales antagonistes, commerçant maritime pourvu de capital et d’expérience, le souverain qui va lancer l’aventure asiatique est aussi farouchement opposé à l’islam. Pénétré de son rôle messianique, il entend libérer Jérusalem, « reconquête considérée comme la conclusion logique et l’apogée de l’expansion outre-mer, comme l’acte suprême qui lui permettrait de revendiquer le titre d’Empereur de l’Est ou même d’Empereur universel » (ibid., p. 70). Pour cela il faut affaiblir les Mamelouks qui règnent sur l’Égypte et tiennent la ville sainte. Un des moyens d’y parvenir est de bloquer, dans l’océan Indien, la route des épices qui se termine dans la mer Rouge. Ce qui permettrait par la même occasion de couper à la racine la prospérité vénitienne qui, on le sait, consiste à acheter les épices à ces mêmes Mamelouks… On le voit, le messianisme du souverain portugais est en synergie totale avec ses objectifs mercantiles, d’autant que pour bloquer la route de la mer Rouge, la constitution d’une armée et d’une flotte conséquentes est de rigueur, laquelle permettra en retour de conforter le commerce sur les côtes de l’Asie…

Seule ombre au tableau, Dom Manuel ne devait pas rencontrer, en Afrique de l’Est, le fameux « prêtre Jean » auquel il comptait s’allier contre les Infidèles. Par ailleurs ses projets allaient vite rencontrer l’opposition d’une noblesse terrienne, peu disposée à soutenir une entreprise hasardeuse sur le plan spirituel et réprouvée par la tradition nobiliaire quant à son versant mercantile. De la même façon, la bourgeoisie urbaine allait rapidement exprimer sa réticence à laisser le souverain profiter commercialement, seul ou presque, de la conquête. Au final le roi ne devait compter que sur la noblesse de robe, les hommes d’affaires étrangers présents au Portugal et les travailleurs des villes (ibid., p. 73).

L’instrumentalisation du grand commerce propre à la royauté portugaise est donc très particulière. Si elle vise l’affermissement du pouvoir central, comme ailleurs en Europe à cette époque, elle est indissociable d’une finalité d’enrichissement prioritaire du souverain lui-même et d’un militantisme anti-musulman affirmé. Il est probable que ces buts expliquent les modalités par lesquelles l’activité portugaise dans l’océan Indien va d’abord s’exercer.

Les modèles d’une hégémonie ambiguë

Pour Curtin (1998, p. 137), les Lusitaniens avaient fondamentalement le choix entre deux types d’implantation. Ils pouvaient venir commercer pacifiquement et s’insérer au sein des diasporas existantes, quitte à payer aux autorités asiatiques locales les taxes et redevances habituelles. Ils pouvaient aussi s’implanter militairement dans quelques cités, les fortifier, et défendre ainsi leur propre commerce à la fois vers l’Europe et en Asie. Ce qui est étonnant, eu égard aux traditions de commerce portugaises, c’est qu’ils choisirent d’emblée la seconde possibilité, mais en la radicalisant : non seulement ils construisirent des places fortes (le plus souvent sur des îles proches de la côte, à la manière phénicienne) mais encore ils obligèrent les autres diasporas commerciales à leur payer des droits de circulation (cartazes) et à faire escale dans leurs ports (ce qui permettait de les taxer au déchargement ou transbordement des bateaux). Il s’agissait donc d’une vente forcée de leur protection militaire (mais contre qui ?) et de leurs services portuaires, autrement dit d’une capture des bénéfices inhérents au commerce local. Si les cartazes étaient d’un faible coût, en revanche les droits payés dans les ports pouvaient représenter jusqu’à 10 % de la cargaison…

Il y a bien dans ce choix, fondé sur la contrainte militaire, une rupture apparente avec la pratique commerciale pacifique des feitorias, lesquelles s’implantaient dans des ports étrangers, en se fondant pour l’essentiel dans les communautés marchandes locales. Curtin (p. 138) voit dans ce nouveau cours un effet de l’imposition dans le commerce, par les nobles portugais, de leurs traditions militaires. C’est sans doute oublier que les nobles qui vont en Asie sont le plus souvent de la noblesse de robe, donc moins portés aux faits d’armes que la vieille oligarchie terrienne. Quatre autres raisons à cette militarisation de la pénétration portugaise peuvent être avancées. C’est en premier lieu dans le militantisme anti-islamique qu’il faut chercher la clé de ce changement objectif de stratégie, dans la mesure où il requiert un potentiel militaire important : c’est lui qui pousse explicitement Almeida, premier vice-roi, à prôner l’attaque des Arabes et des Turcs là où ils sont implantés, pour remettre au pouvoir les anciennes élites locales (Oliveira Martins, 1994, p. 182). Mais par ailleurs les Portugais sont très largement conseillés par des Génois qui sont issus d’une tradition de comptoirs militarisés en Méditerranée. En troisième lieu, il est clair qu’Albuquerque radicalise les souhaits du roi en conquérant des places qui n’étaient pas initialement prévues. Dès 1506 il s’émancipe de son commandant pour prendre Qalhât, Quryât, Mascate et surtout Ormuz (ibid., p. 192) avant, une fois devenu gouverneur, de s’emparer de Goa en 1510 et de soumettre Malacca l’année suivante. Il établit ainsi un modèle fondé sur la seule force militaire, avec un contrôle relativement dense du commerce (au moins dans l’ouest de l’océan Indien), grâce aux forteresses construites. Enfin, il est évident que le roi cherche aussi à s’assurer un maximum de signes de vassalité de la part des souverains locaux et ce, afin de contrebalancer la puissance espagnole rivale. Ceci conduit Dom Manuel à exiger autant de tributs qu’il est possible d’en obtenir, « le commerce de longue distance étant finalement considéré d’abord comme un moyen pour obtenir un tribut politique par la mise en œuvre de moyens militaires » (Chaudhuri, 2001, p. 69). Sur ce point, le souverain portugais apparaît adopter la « couleur locale » en reprenant la vieille tradition des Ming avant 1433 dans la région… On est encore loin d’un commerce émancipé du politique.

CHAUDHURI K.N., 1985, Trade and Civilisation in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in Wordl History, Cambridge, Cambridge University Press.

OLIVEIRA MARTINS J. P., 1994, Histoire du Portugal, Paris, Éditions de la Différence.

SALLMANN J-M., 2003, Géopolitique du 16e siècle, Paris, Seuil.

SUBRAHMANYAM S., 1999, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose.

La guerre prémoderne, 5e-15e siècles

Le Moyen Âge est une période historiquement déterminée. Et encadrée par des événements qui ne font sens que d’un point de vue occidental : 476, date symbolique de la chute de Rome déterminée par la déposition du dernier empereur par le chef de guerre barbare Odoacre – on peut retenir d’autres marqueurs – ; 1453, prise de Constantinople par les Ottomans et aussi fin de la guerre de Cent Ans, ou 1492, « découverte » accidentelle du Nouveau Monde par Christophe Colomb et expulsion des Juifs d’Espagne. Un millénaire approximatif, longtemps vu comme une période obscure et violente assurant la transition entre l’âge d’or de l’Empire romain et le rayonnement de la Renaissance européenne.

La réalité, dans une perspective mondiale, est bien différente. Mais cette périodicité fait sens en portant un regard d’ensemble sur l’Eurasie. Les évolutions conjointes des sociétés et du fait guerrier offrent, au fil de ce long millénaire prémoderne, d’étonnantes similitudes, de l’Europe à la Chine en passant par le Nord de l’Afrique et le Moyen-Orient.

La première similitude nous est donnée par la quasi-simultanéité de la chute des grands empires qui dominaient le monde au début de notre ère. La Chine impériale des dynasties Han (de 206 à 9 avant notre ère puis de 25 à 220) s’effondre sous les coups de la confédération de tribus nomades d’Asie centrale, les Xiongnus. Dans les deux siècles qui suivent, les confédérations huns, probablement de même origine que les Xiongnus, provoquent l’effondrement de l’ensemble des grandes puissances de l’Ancien Monde, poussant les Goths jusqu’à l’Empire romain : les grandes invasions fragmentent les empires romain, kushan au nord de l’Inde, et chinois. Elles sont le fait de peuples nomades, dont la force de frappe repose sur une cavalerie mobile harcelant les armées impériales majoritairement composées de fantassins. Ces peuples se regroupent ponctuellement sous la bannière de chefs susceptibles de leur assurer la victoire au sein de confédérations politiquement complexes. Et cette élite nomade a surtout pour but de s’insérer dans les civilisations qu’elles visent. Les peuples des steppes en Chine, les Goths, Alains, Burgondes et Vandales en Occident n’auront de cesse de copier les puissances qu’ils ont dépecées.

En Occident, la disparition des grandes entités étatiques d’antan entraîne celle du soldat – la machine de guerre romaine ne pouvait exister qu’entretenue par les richesses de territoires fiscalement productifs. Les royaumes romano-barbares ne mobilisent, quand les circonstances l’exigent, que de petites armées de volontaires nobles. En 841, la bataille de Fontenoy-en-Puisaye, qui engage le destin de l’Europe quand les trois petits-fils de Charlemagne se disputent son empire, n’a probablement mobilisé que quelques milliers d’hommes. Ces combattants devaient en effet disposer des ressources suffisantes pour entretenir leur équipement, soit un bouclier – et dans l’idéal une armure – complété d’une lance, d’une hache et mieux, d’une épée. La complexité des techniques de forge et le coût en matériaux font de cette arme, souvent entourée de pouvoirs magiques et transmise de génération en génération, un luxe symbolisant le statut d’homme libre. D’élément militaire clé des armées nomades qui sévissent toujours entre Chine et Europe – jusqu’à la Hongrie magyare –, le cheval est devenu en Europe un moyen de déplacement jusqu’au champ de bataille, où l’on s’affronte généralement à pied, en petites formations compactes – les Vikings et Normands passent maîtres en cet art, qui leur vaut d’être embauchés comme mercenaires partout en Europe, jusqu’à la cour de Byzance.

Le voyage de l’étrier

En Chine, vers la fin du 6e siècle, intervient un nouvel élément : l’apparition de la cavalerie lourde, rendue possible par l’étrier, qui dote le guerrier armuré chargeant à la lance d’une puissance de frappe inégalée. L’invention complète un arsenal chinois depuis longtemps conséquent (paysans-soldats évoluant en formations de piquiers, arbalétriers équipés d’armes à tir rapide, cavalerie d’archers montés des auxiliaires nomades…), et contribue à la nouvelle réunification d’une Chine infiniment plus peuplée que l’Europe sous la dynastie Tang (618-907). L’étrier se diffuse rapidement et atteint l’Europe de l’Ouest dès le 8e siècle. Il permettra à l’Empire byzantin d’aligner des cataphractaires, à l’Occident de voir se structurer la chevalerie, favorisera au 13e siècle l’affirmation des Mamelouks en Égypte.

Car dans l’intervalle, entre Orient et Occident a émergé une nouvelle puissance : l’Islam, entité territoriale fédérée par une foi commune et une obéissance très symbolique à la personne du calife, dépositaire plus ou moins légitime de l’héritage du prophète fondateur Mahomet. Entre 632 et 751, cette nouvelle puissance a annexé un espace s’étendant de l’Afghanistan à l’Espagne – se morcelant in fine entre plusieurs États. Très vite, les Arabes intègrent dans leurs rangs les contingents des peuples conquis, renforçant leur cavalerie légère à la logistique assurée par des dromadaires, des lourds cavaliers perses, des archers montés turcs comme des fantassins du Moyen-Orient. Les Mamelouks ne sont, au départ, qu’une troupe d’élite spécialisée, des cavaliers lourds formés à partir d’esclaves entraînés dès l’enfance – les élites musulmanes faisant un usage régulier de soldats conscrits de force dès leur plus jeune âge, tels les janissaires du futur Empire ottoman.

En Europe, la supériorité des cavaliers lourds est devenue incontestable, mais elle ne peut se maintenir que grâce à une forte croissance urbaine et agricole – elle-même nourrie d’innovations orientales, telles le collier d’attelage. Jusqu’à l’an mil, l’Europe est la cible de raids, vikings ou sarrasins… À partir du 11e siècle, elle devient expansionniste – le symbole le plus marquant de ce renversement étant les croisades : 8 campagnes militaires menées au Proche-Orient entre 1095 et 1291, reconquista de l’Espagne qui s’étale du 9e siècle à 1492, christianisation par la force des peuples d’Europe orientale, mainmise sur les royaumes situés au Sud de la France sous prétexte de lutte contre les hérésies cathare et vaudoise… Les chevaliers, désargentés lorsqu’ils ne sont pas aînés de leur fratrie, ne rêvent que de conquérir de nouveaux fiefs.

Arts martiaux, entre Europe et Japon

Le progrès technique est une affaire transnationale. Les croisés s’extasient devant la qualité des sabres en acier de Damas, souvent fabriqués en Perse à partir de barres de métal produites en Inde… La poudre, inventée en Chine, suit les cavaliers mongols dans leur expansion avant de voir son usage perfectionné en Europe sous la forme du canon puis des bouches à feu portatives. L’arbalète, inventée en Chine au temps des Royaumes combattants (5e-3e siècles av. notre ère), est « découverte » par les croisés, qui en font rapidement un usage intensif : un arbalétrier est plus vite formé qu’un archer, et ses traits sont capables de percer les lourdes armures des chevaliers. L’efficacité de cette innovation est telle qu’elle est proscrite par bulle papale dans les luttes entre chrétiens dès le début du 13e siècle – une interdiction sans grand effet.

On voit également fleurir, aux deux bouts de l’Eurasie, Europe occidentale et Japon, des traités de combat au corps à corps à partir du 13e siècle. Le parallèle est frappant : les techniques de corps que dévoilent les documents plus ou moins cryptés des écoles (comment bloquer un coup de couteau, utiliser efficacement une lance en engageant la hanche, se battre immergé dans l’eau jusqu’à la taille ou se relever d’une chute engoncé dans une armure…) sont les mêmes. Par suite d’une histoire particulière, les Japonais conserveront ces techniques – pour partie dans leur cas d’origine chinoise – jusqu’à nos jours, sous les kimonos des pratiquants d’arts martiaux. Les Européens les oublieront, jusqu’à ce que l’archéologie expérimentale et les associations de passionnés les exhument. À contextes similaires, évolutions parallèles. Les grandes épées à deux mains ne seront guère utilisées qu’en Suisse, en Écosse ou au Japon par des formations de montagnards devant s’opposer à des invasions de cavaliers – une telle arme, difficile à manier, permet de faucher monture et homme à distance respectable.

Ce rapide survol montre en creux ce qu’il conviendrait encore d’explorer – l’histoire militaire de l’Europe est bien connue, celle des mondes musulmans, indiens, nomades ou chinois moins documentée, exception faite, en anglais, des traités de la maison d’édition Osprey Publishing. On pourrait suivre les Assassins dans leurs méthodes de guerre asymétrique, les empires nomades dans leurs évolutions techniques, les étonnants progrès des machines de guerre comme le trébuchet – l’usage décisif du contrepoids semble introduit en Chine sous les Mongols par des ingénieurs perses, au moment où les Européens le découvrent ; ou s’appesantir sur les ordres religieux militaires, Templiers, Hospitaliers et Teutoniques en Occident, reflétés à l’autre bout par les moines guerriers des sectes Shaolin en Chine, Tendaï au Japon.

Clôturons sur une généralité qui connaît quelques exceptions : alors que les États se font de plus en plus forts, les techniques évoluent partout vers plus d’efficacité, et les pouvoirs religieux, chrétiens, musulmans ou bouddhistes, s’embrigadent progressivement comme avocats des guerres justes menées par les puissances séculières, quand ce n’est pas comme acteurs militaires. D’un bout à l’autre de l’Eurasie, les hommes étaient les mêmes, les sociétés bénéficiaient d’une croissance démographique et d’une complexification des structures administratives. Et tous semblent contribuer à leur insu à l’avènement d’une modernité marquée par une violence de plus en plus soutenue.

Bibliographie

BARLOZZETTI Ugo et MATTEONI Sandro [2008], Les armes blanches qui ont façonné l’histoire. Des origines au 20e siècle en Europe et dans le monde, trad. fr. Denis-Armand Cana, 2010, Paris, Place des Victoires Éd.

CHALIAND Gérard [1990, rééd. 2009], Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».

CONTAMINE Philippe [1980, rééd. 1999], La Guerre au Moyen Âge, Paris, Puf.

DUBY Georges, dir. [2005, rééd. 2008], Une histoire du monde médiéval, Paris, Larousse.

HOLEINDRE Jean-Vincent et TESTOT Laurent, coord. [nov.-déc. 2012], « La guerre. Des origines à nos jours », Auxerre, Hors-série des Grands Dossiers des sciences humaines Histoire n° 1.

MERDRIGNAC Bernard et MÉRIENNE Patrick [2003, rééd. 2010], Le Monde au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France.

Le carrefour impérial

À propos de :

STANZIANI Alessandro (2012], Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, 15e-19e siècle, Paris, Raisons d’agir.

En 1690, un candide extraterrestre qui aurait visité notre planète aurait-il su quel en serait le destin ? Aurait-il deviné l’ascension à venir de l’Europe ? Évidemment que non, répond Alessandro Stanziani dans le premier chapitre de ce bref ouvrage, un magnifique texte qui condense nombre des interrogations de l’histoire globale.

Évidemment que non, car les grandes puissances en expansion terrestre de l’époque n’étaient pas européennes – si l’on fait abstraction de l’Empire ottoman. Elles se déployaient en Eurasie et avaient nom Empire qing (en Chine), Empire moghol (en Inde) et Empire des tsars (en Russie). Elles étaient capables de projeter des troupes nombreuses sur des milliers de kilomètres. Mais quel était leur secret ? Comment ces empires acheminaient-ils les approvisionnements nécessaires aux campagnes et à la stabilité des conquêtes ? Où puisaient-ils ces ressources ?

Une critique salutaire

À partir de ces questions, Stanziani entreprend une critique salutaire des thèses qui ont précédé la sienne. Car nombre d’entre elles prennent la fin pour le commencement. Se baser sur le postulat que l’Europe va gagner la compétition, c’est prendre l’issue du match pour son déroulé. Ainsi, il est de bon ton, dans l’historiographie nationale chinoise, de dire que la Chine a toujours été unifiée, pays de concorde où prirent place un certain nombre d’inventions fondamentales. Des historiens européens ont retourné ce grand récit de la nation chinoise. Pourquoi la Chine fut-elle dépassée au 19e siècle ? Simplement parce qu’elle aurait toujours été stable, quand les pays européens se déchiraient en guerres incessantes qui les obligeaient à une compétition économique et technologique pour la suprématie… Un simple regard sur l’histoire chinoise suffit à détruire cet argument à double visage, défendant un pays tantôt irénique tantôt figé dans un despotisme éternel et mortifère : la Chine a rarement été unifiée, a connu autant de guerres que l’Europe, et les frontières des différents États qui l’ont composée ont considérablement varié.

C’est donc l’histoire de la construction impériale, de ses fondements sociaux et économiques, de ses dynamiques qu’entend étudier Stanziani en portant un regard large sur le fonctionnement des organisations militaires de ces États. « Ce n’est pas dans le pouvoir du nombre (la population chinoise ou indienne), ni dans l’étendue du territoire (cette dernière étant plutôt le résultat que la cause) et encore moins dans leur caractère “despotique” qu’il faut chercher la force des empires russe, chinois et moghol, leurs différentes évolutions ainsi que le résultat de leur confrontation avec l’Occident. Ainsi, certains éléments sont communs aux trois empires : leur capacité à intégrer des ethnies et des religions différentes, leur aptitude à mobiliser des ressources agricoles et militaires, l’importance du commerce, des organisations bureaucratiques complexes. Les différences sont tout aussi remarquables : les Chinois développent davantage le marché afin d’approvisionner l’armée ; les Russes ont recours aux soldats-colons et procèdent à un centralisation importante de leur administration, tandis que les Moghols misent sur la décentralisation de la fiscalité et de l’armée. »

Dans ces conditions, le comparatisme peut se passer de l’aune européenne, défend l’auteur, et se limiter au triumvirat Russie-Inde-Chine. Du coup, « l’Occident omniprésent […] demeure à l’arrière-plan » et « c’est un monde nouveau qui s’ouvre : la relation entre guerre, économie et dynamique sociale ; la signification même de la frontière. Vues d’Asie et suivant des comparaisons entre steppes d’Asie centrale, Moscovie, Chine et Empire moghol, ces comparaisons n’aboutiront pas aux mêmes réponses qu’en suivant les axes habituels Delhi-Londres, Yangzi-Lancashire ou Paris-Moscou. »

Guerre aux poncifs

Il faut alors faire table rase des poncifs, s’abstenir de penser en termes d’États-nations, de monopole de la violence (un empire pouvait déléguer cette composante de son pouvoir), chercher le capitalisme sous les formes oubliées qu’il a pu prendre ailleurs. Rappeler que ce même capitalisme n’est pas synonyme de droit, que l’urbanisation n’entraîne pas mécaniquement la liberté, que les peuples des steppes n’étaient pas des barbares jouissant d’une économie de pillage mais pouvaient se fédérer dans des entités administratives complexes. Que les religions n’ont jamais dicté l’éthique ou le fonctionnement du marché. Et enfin que ces empires n’ont jamais été monolithiques – la multiplicité des autorités et des juridictions y a toujours été la règle.

Un exemple : les armes à feu n’étaient réellement efficaces que dans des circonstances données. Dire que l’Occident s’est conféré un avantage crucial en les perfectionnant, c’est méconnaître le fait qu’elles ont aussi connu des évolutions ailleurs. Chinois, Indiens, Russes y ont eu recours quand les circonstances l’autorisaient. Mais la guerre dans les steppes se jouait avec la cavalerie, et ce sont les chevaux, plus que les canons, qui étaient l’objet de toutes les attentions en Asie. Autre exemple : le servage, pense-t-on couramment, aurait fourni à l’Empire russe les troupes disciplinées dont il avait besoin. Mais ce sont des soldats-colons, capables de manier les armes comme de cultiver la terre, qui ont procédé aux conquêtes. Et le pouvoir des tsars se négociait constamment avec les autres échelons de la société. Pour se limiter à une dernière illustration, autour du commerce en Asie centrale, l’auteur souligne que les marchands ouzbeks, chinois ou persans n’avaient rien à envier à leurs homologues européens, que ce soit en terme de performances, de foires, d’infrastructures de transports disponibles, de dispositifs d’arbitrage des contentieux, de liberté par rapport aux pouvoirs politiques, d’accès aux crédits ou de techniques comptables.

Passé le premier chapitre, Stanziani consacre un chapitre au cas particulier de chacun des trois empires. Il y expose la multitude des compromis qui ont permis à ces empires de perdurer tout au long de l’époque moderne. Les processus militaires, techniques, économiques, administratifs, etc., connurent en Inde, en Chine comme en Russie nombre d’adaptations différentes, souvent simultanées, adaptées aux contextes locaux. Les tactiques militaires russes étaient différentes dans le Caucase et en Asie centrale. Les Qing géraient différemment la Chine du Sud et celle du Nord ; et pour coloniser les steppes, ils eurent recours, en complément à la mobilisation massive des soldats-paysans, à une solution similaire à l’indenture britannique ou l’engagisme français : l’État – puis ensuite des intermédiaires privés – anticipait les frais de transport et d’habillement des migrants, bénéficiant en échange de cinq ans de leur travail sur place. Et toujours, dans ces empires, il existait une dialectique entre privé et public : les marchands ont très souvent approvisionné les armées ; et les pouvoirs impériaux ont encadré plus ou moins strictement les modalités de ce marché.

En conclusion, Stanziani plaide pour que les historiens cessent de prétendre prédire le futur « dans une relation mécanique avec le passé ». Ce qui permettra accessoirement de réécrire l’histoire du succès de l’Occident qui, pour être indéniable, est « à relativiser dans l’espace comme dans le temps ».

GWOT (Global War on Terrorism)

« Les images et les déclarations de la semaine dernière étaient sans aucun doute celles d’une guerre à propagation rapide.

Dans la mer Rouge et la mer d’Arabie, sur le pont des navires de guerre américains, les missiles de croisière Tomahawk ont vrombi, lancés vers des cibles situées en Afghanistan et au Soudan, où ils ont brisé ce que les responsables américains décrivent comme un centre d’entraînement de terroristes et une usine d’armes chimiques.

À Washington, certains des membres du Congrès les plus critiques à l’égard du président Clinton ont mis de côté leur partisanerie et ont salué le chef de la nation, malgré le scandale qui l’éclabousse, pour avoir répondu au terrorisme par des frappes militaires. Quelques jours avant, en Afrique de l’Est, la secrétaire d’État Madeleine K. Albright avait erré dans les décombres de l’ambassade américaine bombardée du Kenya, comparant la scène à ses souvenirs d’enfance lors du Blitz à Londres.

“C’est comme dans une guerre”, a-t-elle dit de retour à Washington après un voyage en Afrique où elle a aidé à planifier les attaques contre l’Afghanistan et le Soudan. “Je pense que nous sommes embarqués dans une aventure dans laquelle nous devrons faire face sur le long terme à ce qui est une très grave menace pour notre mode de vie.” Le président Clinton a averti que les États-Unis faisaient face à “une longue lutte qui s’engageait entre la liberté et le fanatisme, entre le règne de la loi et le terrorisme.”

Ce n’était pas le premier coup dans cette lutte. L’attentat contre le World Trade Center à New York en 1993 a choqué des Américains qui ne se sont plus sentis en sécurité dans leur isolement géographique. Auparavant, l’armée américaine avait frappé des cibles en Libye et en Irak. Mais l’attaque de la semaine dernière a été dépeinte comme étant plus que de simple représailles, c’était une attaque préventive contre une menace permanente. Et, de façon inquiétante, les porte-paroles n’ont pas dit que l’ennemi avait été écrasé, mais que la bataille était là.

Alors, les États-Unis sont-ils préparés pour les conséquences de ce qui est désormais une guerre globale contre le terrorisme ? » [1]

Cet extrait d’un article du New York Times pourrait, par certains points, immédiatement faire penser à l’après-11 septembre 2001 ; il est en fait d’août 1998. L’expression de « global war on terrorism » employée par le journaliste Philip Shenon ne se trouve pas dans le discours de Bill Clinton prononcé quelques jours plus tôt, le 20 août 1998, mais elle en résume bien l’esprit et deviendra en 2001 l’appellation gouvernementale pour désigner la lutte contre le terrorisme islamiste. Le tournant politique amorcé à la fin des années 1990 dans la lutte contre le terrorisme islamiste, de la diplomatie multilatérale vers la guerre globale, est souligné par Bill Clinton lui-même :

« L’Amérique a combattu le terrorisme pendant de nombreuses années. Lorsque cela a été possible, nous avons utilisé la loi et la diplomatie pour mener la lutte. Le bras long de la loi américaine a tendu la main à travers le monde et traduit en justice les personnes coupables d’attentats à New York, en Virginie et dans le Pacifique. Nous avons défait en douceur les groupes terroristes et déjoué leurs complots. Nous avons isolé des pays qui pratiquent le terrorisme. Nous avons travaillé à bâtir une coalition internationale contre le terrorisme. Mais il y a eu et il y aura des moments où la loi et la diplomatie sont tout simplement insuffisantes, quand notre sécurité nationale est très menacée, et quand nous devons prendre des mesures extraordinaires pour protéger la sécurité de nos citoyens.

Avec des preuves convaincantes que le réseau Ben Laden de groupes terroristes avait l’intention de monter de nouvelles attaques contre les Américains et d’autres personnes éprises de liberté, j’ai décidé que l’Amérique devait agir. Et ce matin, sur la base de la recommandation unanime de mon conseil à la Sécurité nationale, j’ai ordonné à nos forces armées de prendre des mesures pour contrer une menace immédiate du réseau Ben Laden. » [2]

L’histoire immédiate est délicate. On s’y hasardera cependant, car la notion de « guerre globale » ne peut laisser indifférent l’historien de la globalité, fût-ce au risque de se tromper.

1) Qu’est-ce qu’une guerre globale ? ‒ La notion a été utilisée pour la première fois au cours de la Seconde Guerre mondiale. Forgée aux États-Unis dans un contexte marquée par une double rupture de l’isolationnisme américain (Capdepuy, 2011), due à la guerre mondiale qui finit par atteindre les États-Unis le 7 décembre 1941, et à la mondialisation aéronautique qui faisait subir au globe un nouveau rétrécissement, l’expression semble s’être imposée immédiatement :

« Quand le Japon a fait une attaque directe contre des possessions américaines et britanniques, il y a eu coalescence de deux grandes guerres. Il y a maintenant une seule guerre mondiale. C’est une guerre globale dans un sens beaucoup plus poussé que la Première Guerre mondiale. » [3]

L’expression semble se justifier d’elle-même en raison de la multiplicité des théâtres d’opération :

« Car c’est une guerre globale, et en 1943, il en coûtera à cette nation presque 100 milliards de dollars.

Dans cette guerre globale, il y a maintenant quatre zones principales de combat, et je voudrais brièvement vous parler d’elles, mais non par ordre d’importance, car chacune d’elles est essentielle et elles sont toutes interdépendantes.

[…]

Diverses personnes nous pressent de concentrer nos forces sur l’une ou l’autre de ces quatre zones, bien que personne ne suggère que l’une ou l’autre de ces quatre zones ne doive être abandonnée. Évidemment, on ne pourrait pas sérieusement insister pour que nous abandonnions l’aide à la Russie, ou que nous laissions tout le Pacifique au Japon, ou la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’Allemagne, ou que nous renoncions à une offensive contre l’Allemagne. Le peuple américain peut être sûr que nous ne négligerons aucun de ces quatre grands théâtres de la guerre. » [4]

Cependant, un doute s’immisce : existe-t-il réellement une différence d’échelle entre guerre mondiale et guerre globale ? Ou bien s’agit-il là de deux notions redondantes ? La question rappelle le débat en France à propos des notions de mondialisation et de globalisation, qui pourraient également apparaître comme un doublon. L’une ayant été forgée dès le début du 20e siècle, l’autre étant une adaptation du terme anglais globalization, n’est-il pas artificiel de les distinguer ? Inversement, on peut y voir une forme de richesse conceptuelle, à condition toutefois de s’entendre sur les mots. Aussi, considérera-t-on ici le global comme un niveau supérieur ou égal au mondial dans la mesure où « global » renvoie au globe terrestre pris dans sa totalité tandis que « mondial » peut désigner un espace plus restreint, un monde. Autrement dit, si on accepte que le Monde est le globe devenu monde, la globalisation est l’aboutissement de la mondialisation (ou de mondialisations, au pluriel) ; et une guerre globale est une guerre dont l’emprise spatiale s’étend à une majeure partie du globe.

Après la Seconde Guerre mondiale, la notion de « guerre globale » a été utilisée pour qualifier la Guerre froide qui a opposé les deux superpuissances à l’échelle du globe, même s’il s’agissait alors d’une guerre globale potentielle dont les conflits réels étaient seulement locaux.

2) La lutte contre le terrorisme est-elle globale ? ‒ L’emploi de cette notion est-elle justifiée pour qualifier la lutte entreprise par les États-Unis et leurs alliés contre le terrorisme islamiste au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ? L’expression de « global war on terrorism » est apparue dès le 19 septembre 2001 à l’annonce d’une allocution du président George W. Bush devant le Congrès le jour suivant, même si ce dernier ne parla précisément que d’une « global war » et d’un « global terror network ». La formule fut donc d’abord officieuse. Cependant, la création en mars 2003 d’une médaille de la Global War on Terrorism montre bien qu’elle fut entérinée par les autorités états-uniennes, à concurrence avec d’autres, comme Global war on terror.

Le succès de l’expression peut se comprendre par l’existence d’un discours déjà là, qu’atteste l’article de 1998 préalablement cité, et qu’on peut relier à l’analyse développée par Samuel P. Huntington au cours des années 1990, dont l’idée centrale était qu’avec la fin de la Guerre froide, le monde se trouvait face à un risque de guerre globale opposant l’Occident au non-Occident, « the West and the Rest » (Huntington, 1993). L’intervention militaire russe en Tchétchénie était ainsi comprise comme un front local de cette guerre globale (Huntington, 1999), autrement dit comme une guerre « glocale », à l’image de ce qu’avait pu être le Viêtnam durant la Guerre froide par exemple. Toutefois, cette grille de lecture civilisationnelle n’a pas emporté l’adhésion de tous, à commencer par le président George W. Bush qui a souligné à plusieurs reprises que les autorités des États-Unis faisaient la différence entre musulmans et islamistes (Droz-Vincent, 2007). La guerre globale contre le terrorisme n’était donc pas voulue comme une guerre d’un monde contre un autre, et l’expression signifiait bien une subsumption du monde musulman dans un ordre global supérieur. L’adjectif « global » doit finalement plutôt s’entendre comme une variation sur le thème de l’universel. Le 20 octobre 2001, George W. Bush retrouvait les formules de Harry S. Truman du 12 mars 1947 sur un monde divisé en deux :

« Aujourd’hui, nous nous concentrons sur l’Afghanistan, mais la bataille est plus vaste. Chaque nation a un choix à faire. Dans ce conflit, il n’y a pas de territoire neutre. Tout gouvernement qui protège des hors-la-loi et des meurtriers d’innocents, devient lui-même hors-la-loi et meurtrier. Et il suivra cette voie solitaire à ses risques et périls. » [5]

On peut penser qu’il y a dans l’expression de « guerre globale contre le terrorisme » une forme de déterritorialisation de la guerre par un élargissement à la totalité du globe : ce ne sont pas les États-Unis qui sont attaqués, mais un mode de vie fondé sur la liberté, dont les États-Unis sont les garants.

Ceci se manifeste par un brouillage de la guerre elle-même qui devient une lutte transnationale et transfrontalière, confondant opérations militaires et opérations de police. Ainsi, le USA Patriot Act (Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism Act) voté et signé en octobre 2001 a effacé la distinction juridique entre les enquêtes effectuées par les services de renseignement extérieur et les agences fédérales responsables des enquêtes criminelles pour les terroristes étrangers ; il a également créé le statut de combattant illégal, qui a permis de détenir sans limite et sans inculpation toute personne soupçonnée de projet terroriste. Ce dont la prison de Guantánamo, au Cuba, est devenue le triste symbole.

Toutefois, la conséquence la plus importante après les attentats du 11-Septembre fut l’opération Enduring Freedom entamée par le gouvernement des États-Unis. Elle avait pour objectif premier de combattre al-Qaida en Afghanistan :

« Ces actions soigneusement ciblées visent à arrêter l’utilisation de l’Afghanistan comme base d’opérations terroristes et à attaquer les capacités militaires du régime des talibans.

Nous sommes rejoints dans cette opération par notre allié loyal, la Grande-Bretagne. D’autres alliés, y compris le Canada, l’Australie, l’Allemagne et la France, ont promis des forces au fur et à mesure que l’opération se déroulera.

Plus de 40 pays du Proche-Orient, d’Afrique, d’Europe et d’Asie ont accordé le droit de survoler leur territoire. D’autres ont partagé les informations glanées par leurs services de renseignement. Nous sommes soutenus par la volonté collective du monde.

Il y a plus de deux semaines, j’ai adressé aux dirigeants talibans une série de demandes claires et spécifiques : fermer les camps d’entraînement terroristes, livrer les dirigeants du réseau al-Qaida et laisser partir les étrangers, dont des citoyens américains, détenus injustement dans leur pays.

Aucune de ces demandes n’a été satisfaite. Et aujourd’hui, les talibans vont en payer le prix.

En détruisant les camps et en interrompant les communications, nous rendrons plus difficiles pour le réseau terroriste l’entraînement de nouvelles recrues et la coordination de leurs plans diaboliques.

Au début, les terroristes ont pu se terrer encore plus profondément dans des cavernes ou d’autres lieux reculés. Notre action militaire est destinée à ouvrir la voie à des opérations militaires soutenues, globales et implacables pour les faire sortir et les traduire devant la justice.

En même temps, le peuple opprimé d’Afghanistan va connaître la générosité de l’Amérique et de nos alliés. Pendant que nous frapperons des cibles militaires, nous larguerons des vivres, des médicaments et des provisions pour les hommes, femmes et enfants affamés d’Afghanistan.

Les États-Unis d’Amérique sont un pays ami du peuple afghan et nous sommes les amis de près d’un milliard de personnes dans le monde qui sont adeptes de la foi musulmane.

Les États-Unis d’Amérique sont un ennemi de ceux qui aident les terroristes et les criminels barbares qui commettent un sacrilège contre une grande religion en perpétrant des meurtres en son nom. » [6]

Depuis, d’autres opérations secondaires se sont annexées à celle-ci : aux Philippines, dans la Corne de l’Afrique, au Sahara, au Kirghizistan et dans la vallée du Pankissi en Géorgie. Il y a donc eu re-territorialisation de cette guerre globale, et ce dans des espaces bien précis où les logiques locales sont tout aussi importantes, sinon plus, que la logique globale affichée.

3) La lutte d’al-Qaida contre les États-Unis est-elle globale ? ‒ Les attentats du 11-Septembre ont pu surprendre. Pourtant, ils sont arrivés dans un contexte de guerre « ouverte », et ce depuis le 23 août 1996, date à laquelle al-Qaida avait déclaré la guerre contre les États-Unis :

« Chacun d’entre vous sait quelle injustice, quelle oppression, quelle agression subissent les musulmans de la part de l’alliance judéo-croisée et de ses valets ! À tel point que le sang des musulmans n’a plus aucun prix, que leurs biens et leur argent sont offerts en pillage à leurs ennemis. Leur sang coule en Palestine, en Irak et au Liban (les horribles images du massacre de Qana sont encore présentes dans tous les esprits), sans compter les massacres du Tadjikistan, de Birmanie, du Cachemire, d’Assam, des Philippines, de Pattani, de l’Ogaden, de Somalie, d’Érythrée, de Tchétchénie et de Bosnie-Herzégovine, où les musulmans ont été victimes d’abominables boucheries. Et tout cela au vu et au su du monde entier, pour ne pas dire en raison du complot des Américains et de leurs alliés, derrière l’écran de fumée des Nations Injustes Unies. Mais les musulmans se sont rendu compte qu’ils étaient la cible principale de la coalition judéo-croisée, et toute cette propagande mensongère sur les droits de l’Homme a laissé la place aux coups portés et aux massacres perpétrés contre les musulmans sur toute la surface de la terre.

La dernière calamité à s’être abattue sur les musulmans, c’est l’occupation du pays des deux sanctuaires, le foyer de la maison de l’islam et le berceau de la prophétie, depuis le décès du Prophète et la source du message divin, où se trouve la sainte Kaaba vers laquelle prient l’ensemble des musulmans, et cela par les armées des chrétiens américains et leurs alliés ! Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu ! » [7]

Le texte est intéressant dans la mesure où il donne une vision, sinon globale, du moins mondiale de cette guerre : selon l’auteur, le monde musulman subit de multiples agressions, ici et là, et c’est en réponse à ces agressions qu’al-Qaida justifie son action contre un ennemi identifié aux États-Unis et à Israël. On trouve là aussi un effet de subsumption d’une série d’événements dans une logique supérieure. Le discours islamiste d’al-Qaida tisse des liens, rapproche, crée une circulation entre les lieux et les conflits, et à sa manière déterritorialise chaque lutte

Cependant, au centre de ce discours, se trouve un objet de ressentiment : la présence militaire états-unienne sur le sol de l’Arabie Saoudite, qui remonte à la Guerre du Golfe de 1990-1991. Ce point ne doit pas être minimisé car Oussama Ben Laden est lui-même originaire d’Arabie Saoudite et sur les dix-neuf auteurs des attentats du 11 septembre 2001, quinze sont saoudiens. Ce point de discorde est à nouveau clairement exprimé en février 1998 dans la « Déclaration du Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés » :

« Depuis que Dieu a déployé la péninsule Arabique, créé son désert et l’a bordé de mers, aucune calamité ne l’a affligée comme ces armées croisées qui s’y sont déployées tels des criquets, couvrant sa terre, dévorant sa verdure et profitant de ses ressources. Tout cela alors que les nations s’accordent pour attaquer les musulmans comme des sangsues.

[…]

Tous ces événements et crimes constituent de la part des Américains une franche déclaration de guerre contre Dieu et Son Prophète, et les oulémas savants de toutes les écoles, tout au long des siècles musulmans, sont d’accord pour affirmer que la guerre sainte est un devoir individuel.

[…]

En conséquence, et conformément à l’ordre de Dieu, nous rendons à tous les musulmans le jugement suivant.

Tuer les Américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra, dans tout pays il se trouvera, et ce jusqu’à ce que soient libérées de leur emprise la mosquée al-Aqsa comme la grande mosquée de La Mecque, et jusqu’à ce leurs armées sortent de tout territoire musulman, les mains paralysées, les ailes brisées, incapables de menacer un seul musulman, conformément à son ordre, qu’il soit loué ! » [8]

Il y a donc là une forte dimension territoriale, qui se noue autour de l’Arabie Saoudite et de Jérusalem, et c’est ce que la notion de « guerre globale contre le terrorisme » a nié. L’englobement mené par les autorités états-uniennes a servi de brouillage géopolitique permettant d’éviter de remettre en question la présence des États-Unis au Moyen-Orient (Capdepuy, 2009) et de revenir sur l’occupation israélienne de Jérusalem ‒ ce qui, évidemment, ne saurait en aucun cas s’entendre comme une acceptation du point de vue d’al-Qaida, mais l’histoire globale est aussi cela : un regard polycentrique.

Bibliographie

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document n° 576.

Capdepuy V., 2009, « Greater Middle East », M@ppemonde, n° 93.

Droz-Vincent P., 2007, Vertiges de la puissance. Le « moment américain » au Moyen-Orient, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui / Relations internationales ».

Huntington S.P., 1993, « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, vol. 72, n° 3, pp. 22-49.

Huntington S.P., 1999, « A Local Front of a Global War », The New York Times, 16 décembre 1999.

Kepel G. (éd.), 2005, Al-Qaida dans le texte, Paris, Puf.


[1] Philip Shenon, « The World: Hitting Home; America Takes On a Struggle With Domestic Costs », The New York Times, 23 août 1998.

[2] Bill Clinton, Adresse à la nation sur l’action militaire menée contre des sites terroristes en Afghanistan et au Soudan, 20 août 1998.

[3] Éditorial, The New York Times, 11 décembre 1941.

[4] Franklin D. Roosevelt, Sur l’inflation et le progrès de la guerre, Causerie au coin du feu, 7 septembre 1942.

[5] [6] Extrait du discours de George W. Bush à la nation américaine, 7 octobre 2001.

[7] Extrait de : « Déclaration de jihad contre les Américains qui occupent le pays des deux lieux saints », 23 août 1996, Al-Qaida dans le texte, Gilles Kepel (éd.), Paris, Puf, 2005, p. 53.

[8] Extrait de : « Déclaration du Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés », 23 février 1998, Al-Qaida dans le texte, Gilles Kepel (éd.), Paris, Puf, 2005, p. 53.

Les discours sur l’état de l’Union : une source pour l’histoire globale ?

L’objectif de ce billet est de présenter le corpus des discours sur l’état de l’Union des présidents américains et leur intérêt pour alimenter les recherches sur une approche globale de l’histoire. Ces discours sont disponibles, dans leur intégralité, à l’adresse suivante : www.presidency.ucsb.edu. J’ai moi-même traduit les extraits présentés ci-dessous, et j’invite le lecteur à se référer aux versions originales, reproduites en fin de document.

Les discours sur l’état de l’Union sont des discours par lesquels le président des États-Unis informe le Congrès [1] des grandes orientations qu’il souhaite donner à sa politique. Ces discours furent institués par l’article II de la Constitution américaine, portant sur les attributions du président :

(1) « Il [le président] doit, de temps à autre, donner au Congrès des informations sur l’état de l’Union, et soumettre à leur considération les mesures qu’il juge nécessaires et opportunes [2]. »

Le premier discours sur l’état de l’Union a été prononcé par George Washington, à New York, le 8 janvier 1790. Cette tradition s’est perpétuée, annuellement, presque sans interruption jusqu’à la présidence d’Obama. Cette continuité est une des raisons pour lesquelles cette source mérite l’attention de l’historien. L’étude de ces discours offre, en effet, un accès privilégié pour observer, sur le long terme, comment le pouvoir présidentiel réagit aux événements qui ont rythmé l’histoire des États-Unis : les événements les plus connus et les mieux étudiés comme la guerre de Sécession, les deux guerres mondiales, la guerre froide, la guerre du Viêtnam, les attentats du 11 septembre… Mais ces discours donnent également accès à des événements peut-être moins connus, comme la guerre dite de Tripoli, toute première guerre menée par les États-Unis après leur indépendance (voir les discours du président Jefferson entre 1801 et 1805), ou la guerre hispano-américaine, qui se solda par l’indépendance de Cuba (voir les discours du président McKinley de 1897 à 1900). Aborder ces événements via les discours sur l’état de l’Union donne accès à des informations détaillées sur la conduite des opérations, leurs coûts, les unités déployées. Mais une telle source pourrait également permettre d’aborder des problématiques moins conventionnelles : la comparaison des discours sur l’état de l’Union peut, par exemple, nourrir une histoire, sur le long terme, de la justification des opérations militaires auprès de l’opinion publique. Dans cette perspective, je reproduis ci-dessous un extrait du discours du président McKinley, en 1898, et un extrait du discours du président Roosevelt, en 1941 :

(2) « Le 15 février dernier, survenait la destruction du navire de combat le Maine alors qu’il se trouvait, en toute légalité, dans le port de La Havane, pour une mission de  courtoisie internationale – une catastrophe dont la nature suspecte et l’horreur ont profondément agité le cœur de la nation. […] La conclusion de l’enquête du conseil d’administration navale a établi que l’origine de l’explosion était externe, causée par une mine sous-marine, et il ne manquait plus qu’un aveu pour déterminer la responsabilité de l’auteur.

Tous les éléments de cette affaire emportaient la conviction du plus réfléchi, avant même la conclusion du tribunal maritime, que la crise dans nos relations avec l’Espagne autour de Cuba était imminente [3]. »

(3) « Il y a exactement un an aujourd’hui, je disais au Congrès : “Quand les dictateurs… sont prêt à nous faire la guerre, ils ne vont pas attendre un acte de guerre de notre part… Eux – pas nous – vont choisir le moment, le lieu et la méthode de leur attaque.”

Nous connaissons leur choix du moment : un paisible dimanche matin, le 7 décembre 1941.

Nous connaissons leur choix du lieu : un avant-poste américain dans le Pacifique.

Nous connaissons leur choix de méthode : la méthode d’Hitler lui-même [4]. »

La richesse des discours sur l’état de l’Union, dans la perspective de l’écriture d’une histoire globale, provient également du fait que les présidents américains y abordent de nombreuses facettes de la politique des États-Unis : l’économie, la finance, le droit, la diplomatie, le commerce, les questions de société, les questions environnementales… Pour chacun de ces objets, il pourrait être intéressant de suivre l’évolution de leur traitement à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme un acteur global. À titre d’exemple, je reproduis, ci-dessous, les extraits des discours d’Andrew Jackson (1831), de Rutherford B. Hayes (1877) et de Bill Clinton (1998), qui peuvent être abordés comme autant d’étapes dans le rapport du pouvoir exécutif à l’environnement :

(4) « Si de l’état satisfaisant de notre agriculture, de nos manufactures, de nos infrastructures, nous en venons à l’état de notre marine et de notre commerce avec les nations étrangère et entre nos États, nous avons peine à trouver moins de raisons de nous réjouir. Une Providence bienfaisante a fourni pour les exercer et les encourager une côte étendue, bordée de baies de grande capacité, de longues rivières, des mers intérieures; avec un pays produisant tous les matériaux pour la construction navale et tous les produits de base pour le commerce lucratif, et rempli d’une population active, intelligente, bien éduquée, et sans peur du danger [5]. »

(5) « L’expérience des autres nations nous enseigne qu’un pays ne peut pas être dépouillé de ses forêts en toute impunité, et nous nous exposons aux conséquences les plus graves si le gaspillage et l’imprudence avec lesquels les forêts des États-Unis sont détruites ne sont pas contrôlés efficacement [6]. »

(6) « Notre défi environnemental primordial, ce soir, est le problème mondial du changement climatique, le réchauffement global, la crise commune qui nécessite une action dans le monde entier. La grande majorité des scientifiques ont conclu sans équivoque que si nous ne réduisons pas les émissions de gaz à effet de serre, à un moment donné dans le siècle prochain, nous allons perturber notre climat et mettre nos enfants et nos petits-enfants en danger. En décembre dernier, l’Amérique a conduit le monde à un accord historique, engageant notre nation à réduire les émissions de gaz à effet de serre par les forces du marché, les nouvelles technologies, et l’efficacité énergétique. »

En somme, les discours sur l’état de l’Union présentent deux aspects de la globalité à laquelle peut aspirer une écriture globale de l’histoire : la globalité comprise comme une approche multifacettes des événements, de par la diversité des questions que doit aborder le président américain dans son discours ; la globalité dans son sens d’interconnexions géographiques, tendance qui s’est renforcée à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme superpuissance. Or, il va de soi que, si les discours sur l’état de l’Union peuvent, en ce sens, offrir une perspective globale sur l’histoire, il s’agit d’une histoire via un prisme culturel bien particulier. Ainsi, l’intérêt de l’étude des discours sur l’état de l’Union pourrait également provenir de l’opportunité qu’ils offrent d’expérimenter le concept de métarécit, compris comme le cadre philosophique, politique, idéologique au sein duquel les événements sont interprétés. Les discours sur l’état de l’Union se prêtent d’autant mieux à l’étude de ce concept que les présidents américains prennent soin d’inscrire les priorités de leur agenda politique dans un récit, aux accents mythiques, des grandes étapes de l’histoire de leur nation. Voici, par exemple, comment le président Lyndon Johnson présentait, en 1965, son projet de « Great Society » :

(7) « Il y a deux cent ans, en 1765, neuf colonies se réunissaient pour la première fois afin d’exiger leur libération du pouvoir arbitraire.

Au cours d’un premier siècle, nous avons lutté pour maintenir l’unité de la première union continentale démocratique dans l’histoire de l’homme. Il y a cent ans, en 1865, à la suite d’une terrible épreuve du sang et du feu, le pacte de l’union fut enfin scellé.

Au cours d’un deuxième siècle, nous avons travaillé à établir une unité de but et d’intérêt parmi les nombreux groupes qui composent la communauté américaine.

Souvent, cette lutte amena la douleur et la violence. Elle n’est pas encore terminée. Mais nous avons réalisé une unité d’intérêt au sein de notre peuple qui est inégalée dans l’histoire de la liberté.

Et ce soir, maintenant, en 1965, nous commençons une nouvelle quête de notre union. Nous cherchons l’unité de l’homme avec le monde qu’il a construit – avec le savoir qui peut le sauver ou le détruire, avec les villes qui peuvent le stimuler ou l’étouffer – avec la richesse et les machines qui peuvent cultiver ou aliéner son esprit.

Nous cherchons à établir une harmonie entre l’homme et la société qui permettra à chacun d’entre nous d’élargir le sens de sa vie et à chacun d’entre nous d’élever la qualité de notre civilisation. C’est la recherche que nous commençons ce soir.

Mais l’unité que nous cherchons ne peut pas réaliser toutes ses promesses dans l’isolement. Car aujourd’hui, l’état de l’Union dépend, dans une large mesure, de l’état du monde [7]. »

Cet extrait nous confronte avec une fonction archaïque de la narration historique, qui a été notamment analysée par George Kennedy dans ses travaux d’histoire comparée de la parole publique [8] : raconter l’histoire pour entretenir la cohésion d’une société donnée et raconter l’histoire pour donner un sens aux événements. Il s’agit de deux conditions de l’action collective. L’histoire, comme discipline académique, entretient un rapport ambigu à ces deux fonctions : le souhait de l’historien d’écrire un récit utile à ses contemporains peut-être mis en balance avec le risque de restreindre la définition de son auditoire à des catégories trop étroites, comme l’ont longtemps été les nations. Et le projet de l’histoire globale, tel qu’il fut notamment porté par Christopher Bayly [9] dans le monde anglo-saxon, trouve une de ses sources dans une volonté de décentrer l’écriture de l’histoire. Une question est alors de savoir si un tel projet peut faire l’économie d’une réflexion sur l’auditoire auquel il s’adresse et sur les fonctions qu’il pourrait remplir.

[1] « Le Congrès des États-Unis (United States Congress) est le parlement bicaméral du gouvernement fédéral des États-Unis, c’est-à-dire sa branche législative. Les deux chambres sont le Sénat des États-Unis (United States Senate)  et la Chambre des représentants des États-Unis (United States House of Representatives). »

[2] « He [the President] shall from time to time give to the Congress Information of the State of the Union, and recommend to their Consideration such Measures as he shall judge necessary and expedient. »

[3] « At this juncture, on the 15th of February last, occurred the destruction of the battle ship Maine while rightfully lying in the harbor of Havana on a mission of international courtesy and good will – a catastrophe the suspicious nature and horror of which stirred the nation’s heart profoundly. […] The finding of the naval board of inquiry established that the origin of the explosion was external, by a submarine mine, and only halted through lack of positive testimony to fix the responsibility of its authorship.

All these things carried conviction to the most thoughtful, even before the finding of the naval court, that a crisis in our relations with Spain and toward Cuba was at hand. »

[4] « Exactly one year ago today I said to this Congress: “When the dictators. . . are ready to make war upon us, they will not wait for an act of war on our part. . . . They – not we — will choose the time and the place and the method of their attack.”

We now know their choice of the time: a peaceful Sunday morning — December 7, 1941.

We know their choice of the place: an American outpost in the Pacific.

We know their choice of the method: the method of Hitler himself. »

[5] « If from the satisfactory view of our agriculture, manufactures, and internal improvements we turn to the state of our navigation and trade with foreign nations and between the States, we shall scarcely find less cause for gratulation.A beneficent Providence has provided for their exercise and encouragement an extensive coast, indented by capacious bays, noble rivers, inland seas; with a country productive of every material for ship building and every commodity for gainful commerce, and filled with a population active, intelligent, well-informed, and fearless of danger. »

[6] « The experience of other nations teaches us that a country can not be stripped of its forests with impunity, and we shall expose ourselves to the gravest consequences unless the wasteful and improvident manner in which the forests in the United States are destroyed be effectually checked. »

[7] « Two hundred years ago, in 1765, nine assembled colonies first joined together to demand freedom from arbitrary power.

For the first century we struggled to hold together the first continental union of democracy in the history of man. One hundred years ago, in 1865, following a terrible test of blood and fire, the compact of union was finally sealed.

For a second century we labored to establish a unity of purpose and interest among the many groups which make up the American community.

That struggle has often brought pain and violence. It is not yet over. But we have achieved a unity of interest among our people that is unmatched in the history of freedom.

And so tonight, now, in 1965, we begin a new quest for union. We seek the unity of man with the world that he has built – with the knowledge that can save or destroy him, with the cities which can stimulate or stifle him – with the wealth and the machines which can enrich or menace his spirit.

We seek to establish a harmony between man and society which will allow each of us to enlarge the meaning of his life and all of us to elevate the quality of our civilization. This is the search that we begin tonight.

But the unity we seek cannot realize its full promise in isolation. For today the state of the Union depends, in large measure, upon the state of the world. »

[8] KENNEDY, George A. [1998], Comparative Rhetoric: An Historical and Cross-Cultural Introduction, Oxford, Oxford University Press.

[9] BAYLY, Christopher A. [2007], La Naissance du monde moderne, Paris, Les Éditions de l’Atelier.