Europe du Nord et histoire globale : la diaspora urbaine de la Hanse

L’importance, en histoire globale, des réseaux commerciaux méditerranéens forgés, entre 11e et 15e siècles, par Venise, Gênes et quelques autres, est particulièrement bien connue. Ces réseaux sont notamment associés à ce qu’on a appelé la « révolution commerciale du Moyen Âge » [Lopez, 1974] et ont servi à comprendre ce que pouvaient être les fameuses économies-mondes de Fernand Braudel [1979]. Cette réussite spectaculaire a pu cependant amener à laisser dans l’ombre des structurations économiques assez similaires que connaissait, à la même époque, l’Europe du Nord, plus particulièrement Baltique et mer du Nord, grâce au commerce dynamique pratiqué par les villes de la Ligue Hanséatique. C’est à une incursion dans la logique économique de ces cités marchandes de la Hanse que nous invitons aujourd’hui le lecteur.

Ce que l’on désigne comme le symétrique septentrional de la Méditerranée se compose principalement des ports de la mer du Nord, nés pour la plupart au Moyen Âge (Bruges, Anvers, Gand), des villes de la Manche (Londres), des villes marchandes de la mer Baltique (Lübeck, Hambourg, Brême) et des ports scandinaves (essentiellement Bergen). Mais le Nord de l’Europe dans son ensemble contribua à l’essor de la révolution commerciale des 13e-15e siècles, grâce au fort développement préindustriel que connurent la Flandre, l’Angleterre et l’Allemagne. Par ailleurs, un réseau commercial serré se forma à cette époque : la Ligue Hanséatique.

La pré-industrialisation qui se produisit dans le Nord entre les 11e et 13e siècles est unique à l’époque, et les cités marchandes italiennes, si elles dominèrent les échanges, ne purent égaler le niveau productif atteint alors par le Nord. Néanmoins, en se spécialisant ainsi dans ces nouvelles activités (principalement textile), les villes du Nord de l’Europe durent se limiter à un commerce de biens plutôt de masse, produits dans la zone, laissant le commerce du luxe aux cités italiennes. Ce sont d’abord les innovations techniques dans le domaine de la production textile (avec le rouet et le métier à pédale) qui permirent d’économiser du travail, et jouèrent un rôle fondamental dans l’essor préindustriel de la zone, notamment en Flandre.

Cette région connut en effet un essor inégalé dans la production textile et de la laine. Celui-ci ne se limita pas aux villes les plus importantes, telles que Bruges, mais envahit littéralement les villes de Flandre, créant un véritable pôle industriel. Ainsi, Gand, dont la population était estimée à 50 000 habitants, faisait vivre la moitié de ses habitants de la production de la laine [Lopez, 1974, 182]. Plusieurs villes, parmi lesquelles Bruges, Gand et Ypres, toujours reconnues aujourd’hui pour leurs draperies, affirmèrent leur éclat par leur savoir-faire et la qualité de leurs draps à cette époque.

Le commerce se développa de façon précoce dans cette région fortement productive. A la différence de l’Italie où les talents commerciaux entraînent plus tard une éventuelle production propre, ici c’est la fabrication autonome qui dicte l’évolution commerciale. Située au carrefour de l’Angleterre (grande exportatrice de laine), de la Scandinavie, de l’Europe de l’Est et du Centre, parcourue par de nombreux fleuves praticables (dont la Meuse), desservie par la mer du Nord, la Flandre offrait de réelles perspectives commerciales. Mais la Flandre n’était pas assez puissante pour prétendre à la suprématie à la fois dans la production industrielle et dans le commerce. En ce qui concerne ce dernier, en effet, elle ne put jamais, jusqu’au 15e siècle, remettre véritablement en cause la domination des cités marchandes italiennes.

La pré-industrialisation textile de l’Europe du Nord préfigura la révolution industrielle qui se produirait quelques siècles plus tard. Le drapier de l’époque n’était déjà plus un simple artisan, il possédait déjà les caractéristiques d’un entrepreneur : ce n’était plus un travailleur manuel, il dirigeait une « chaîne de production ». Ainsi, les étapes de production étaient confiées à des ateliers différents, centralisées par le marchand qui récupérait et redistribuait les textiles, et commercialisait le produit fini. D’autre part, les principaux marchands de Flandre  ne voyageaient plus : « ils investissaient leurs capitaux dans la production et les prêts, et laissaient à des marchands étrangers la tâche d’importer la laine (surtout d’Angleterre) et d’exporter le drap à leur propre risque et profit » (Lopez, 1974, 184).

Outre sa production textile, le Nord de l’Europe produisait et commercialisait des produits dits « de masse » qui, tout en ne générant pas des marges de profits considérables, étaient tout à fait essentiels à la subsistance et à la croissance de l’Europe entière. Si nous nous rappelons en effet que l’un des facteurs structurels de la révolution commerciale est la mise en circulation des surplus agricoles dégagés à partir du 11e siècle, nous pouvons comprendre l’importance capitale du commerce de céréales (blé et seigle principalement). Base de l’alimentation de la majorité de la population, les céréales étaient produites principalement dans le centre et le Nord de l’Europe (en Allemagne, en France, en Pologne et en Russie). Elles étaient ensuite exportées vers l’extrême Nord et le Sud de l’Europe, c’est-à-dire vers des régions ne pouvant produire ces biens alimentaires indispensables, comme les cités marchandes d’Italie (Venise fut bien sûr grande importatrice de blé) ou la Scandinavie. Le poisson, nourriture moins fondamentale, était tout aussi apprécié. Ainsi, le hareng, pêché dans la Baltique et salé grâce aux mines de sel de Lünebourg, dont les marchands lübeckois contrôlaient la commercialisation, contribua à l’essor précoce de Lübeck.  Enfin, la bière, produite sur place, était transportée vers toutes les régions alentours.

Outre ces produits alimentaires, le trafic maritime en « Méditerranée du Nord » se composait de marchandises lourdes, nécessitant un transport adéquat (des navires particulièrement grands), et dont le déplacement présentait des risques élevés. Ainsi, la principale marchandise convoyée était le bois, à une époque où il servait de matériau de base de construction et combustion. Il provenait principalement de Scandinavie et de l’Est de l’Europe (Russie, Pologne) et était convoyé dans toute l’Europe. De même, le goudron, provenant des mêmes régions, était transporté par les marchands allemands. Ces marchands utilisaient les koggen, bateaux lourds, peu agiles et lents, mais adaptés à ces marchandises volumineuses. Enfin, le textile, facteur de développement de toute cette région, connut un circuit commercial particulier, articulant Nord et Sud de l’Europe, et présentant une grande spécialisation entre les zones concernées.

Ce trafic de marchandises ordinaires resta malgré tout limité, même s’il fit la fortune des marchands de la « Méditerranée du Nord ». Non pas que les besoins fussent inexistants ou faibles, mais le coût des transports devant convoyer ces produits volumineux et lourds restait élevé, et les progrès de l’industrie navale à l’époque ne purent compenser des marges de profit assez faibles, évaluées à 5% [Dollinger, 1964, 266], sur des marchandises vendues à des prix modérés.

Mais la « Méditerranée du Nord », c’est d’abord et surtout l’espace d’une puissante diaspora commerciale, la Ligue Hanséatique.

Afin de se prémunir contre le pouvoir des princes, contre les risques inhérents au commerce maritime, et afin d’obtenir des privilèges commerciaux des puissances voisines, les villes allemandes cherchèrent à se regrouper en ligue régionale. Se mit ainsi en place un réseau dense de marchands appartenant aux villes germaniques, qui, se consolidant, donna naissance à la Ligue Hanséatique. Celle-ci leur permit de s’allier pour partager les frais et les risques et tirer le maximum de richesses d’un commerce somme toute peu profitable.

Au cours du 13e siècle, des liens étroits entre les villes marchandes germaniques (Cologne, Hambourg, Brême, Lübeck) se formèrent. Partageant une même communauté d’intérêts (faire fructifier le commerce des produits de la zone) et liés par le partage d’une langue commune (le bas-allemand), les commerçants allemands décidèrent de s’allier en une confédération marchande qu’ils appelèrent la Hanse. Ainsi, les marchands, secondés par les militaires, procédèrent à la structuration de l’espace maritime compris entre la mer Baltique et la mer du Nord, créant ainsi un espace commercial organisé. Officialisée en 1356 à Lübeck, la Hanse fit de cette ville la plaque tournante de ses échanges commerciaux. Jouissant d’une position privilégiée pour lier les deux moitiés de l’espace maritime nordique par voie de terre et éviter ainsi le contrôle des Scandinaves, Lübeck domina ce réseau commercial. Grâce à son industrie du sel (commerce du hareng salé) et aux privilèges accordés en Flandre à tous les marchands appartenant à la Hanse, Lübeck connut son heure de gloire, notamment entre 1370 et 1388, dates de victoires importantes sur le Danemark et sur Bruges. Néanmoins, Lübeck n’exerça en aucun cas une autorité centrale sur l’ensemble des marchands germaniques. Le fonctionnement en réseau et par solidarité établi entre les villes allemandes (on dénombre, selon les époques, entre 70 et 170 villes) [Braudel, 1979, 83] ne laissait en effet, place à aucun Etat, à aucun gouvernement exécutif. Les décisions étaient prises lors d’Assemblées générales, qui regroupaient toutes les villes membres. Curtin [1998, 7-8] voit dans cette Ligue l’expression d’une diaspora commerciale sans pouvoir hégémonique d’une ville sur les autres, soit le contre-exemple même de Venise ou Gênes

Comme pour les cités italiennes néanmoins, les marchands profitèrent des conquêtes militaires. La présence militaire dans la zone fut facilitée par l’effondrement de la puissance scandinave entre fin du 11e et fin du 13e siècle. Ainsi, en combinant diplomatie et actions militaires, les marchands allemands purent obtenir des privilèges spéciaux dans tous les ports du royaume de Suède et dans tous ceux de Norvège. Ils bénéficièrent également d’un traitement de faveur aux grandes foires de Skänor, qui demeurait le plus grand centre de rassemblement du poisson et où les marchands de Lübeck étaient les plus gros intervenants. De plus, durant les 12e et 13e siècles, les Hanséates encerclèrent les peuples Slaves et Baltes. L’Ordre des Chevaliers Teutoniques, procédant à une croisade en Lettonie et Estonie au 13e siècle, précéda ou appuya les marchands « mélangeant avec adresse propagande chrétienne, force brutale et sens des affaires » [Lopez, 1974, 163]. Que ce soient les marchands, qui imposaient leurs méthodes commerciales et fondaient de nouveaux ports marchands dans la zone, ou les armées, qui menaient de nouvelles conquêtes orientales, la Baltique méridionale et son arrière-pays furent soumis et intégrés dans l’espace commercial mis en place par les marchands germaniques. Enfin, suite à la victoire militaire sur le Danemark (1370) et au blocus victorieux imposé à Bruges (1388), les marchands Hanséatiques obtinrent de nombreux privilèges dans toute la zone et au sein de l’important port flamand. C’est l’époque de prédominance de Lübeck dont les marchands bénéficient également de privilèges à Londres (exemption de taxes).

Néanmoins, ces victoires militaires et commerciales ne découlaient pas, comme à Venise, d’un seul Etat fort voulant dominer la zone, mais de princes se querellant le territoire. Ainsi, les villes germaniques ne purent compenser les nombreux retards de la « Méditerranée du Nord » sur les cités marchandes italiennes, et bientôt de nombreuses failles dévoilèrent la fragilité du réseau allemand, annonçant la grande crise de la fin du 14e siècle.

La performance financière dont Bruges faisait preuve était loin d’être imitée dans le Nord de l’Europe. Celui-ci accusait un réel retard : l’organisation du crédit y était encore rudimentaire, et pendant longtemps seule la monnaie d’argent y fut admise. Dans un espace commercial où le crédit avait acquis une importance cruciale et où les marchands en avaient constamment besoin pour se développer, ce retard s’avéra rédhibitoire. Par ailleurs, l’absence d’autorité exécutive, si elle permit de tisser un véritable réseau de relations privilégiées, n’en demeura pas moins un handicap : les rivalités entre villes germaniques resurgirent, provoquant des ruptures entre marchands de la Hanse. Ainsi, l’incapacité d’une seule ville à gouverner, produire, commercialiser et enfin s’imposer, se fit cruellement sentir. Le commerce existant au nord de l’Europe consistait surtout, on l’a vu, en échanges entre pays peu développés, entre fournisseurs de matières premières et de produit alimentaires. La demande de marchandises de luxe, des produits en provenance de l’Orient restait limitée, peu de gens pouvant se les offrir. La grande crise qui saisit le monde occidental durant la seconde moitié du 14e siècle, imbriquant la grande épidémie de peste noire, une forte diminution de la production, et une contraction des crédits, toucha de plein fouet les Hanséates.

C’est le mouvement des prix en Occident qui pénalisa en tout premier lieu les marchands de la Hanse. Après 1370, les prix des céréales reculèrent, alors que ceux des produits industriels augmentaient. Ce mouvement défavorisa les trafics de Lübeck et des autres villes marchandes et annonça un recul temporaire de la zone Cependant, la création d’un système commercial européen, comprenant le Nord et le Sud de l’Europe, ne s’effondra nullement avec cette crise majeure : nous retrouverons un système semblable avec Anvers, puis surtout Amsterdam au 17e siècle…

Une première version de ce texte est parue initialement dans NOREL P., 2004, L’invention du Marché, Paris, Seuil.

BRAUDEL F., 1979, Civilisation matérielle, Economie Capitalisme, 15ème-18ème siècle, 3 tomes, Paris, Armand Colin.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in Wordl History, Cambridge, Cambridge University Press.

DOLLINGER P., 1964, La Hanse (12ème-17ème siècle), Paris, Aubier (rééd. 1988).

LOPEZ R., 1974, La révolution commerciale dans l’Europe médiévale, Paris, Aubier-Montaigne.

L’histoire au prisme impérial

À propos de :

Empires. De la Chine ancienne à nos jours, Jane Burbank et Frederick Cooper, Trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2011.

Titre original : Empire in World History. Power and the politics of difference, Princeton University Press, 2010.

 

De nombreux livres ont récemment réexaminé la question impériale, dévoilant progressivement les complexités des empires du passé. Empires, de Jane Burbank et Frederick Cooper, offre une synthèse précieuse de nombre de ces travaux qui ont changé notre regard sur ces formations politiques.

Une histoire eurocentrée, dont nous avons héritée, a longtemps estimé que les empires n’étaient que des formes archaïques et despotiques dans l’échelle d’une évolution se dirigeant vers la forme aboutie supposée être celle des États-nations. Dans la réalité, les empires étaient des entités politiques complexes, qui surent s’adapter aux changements. Seule leur réactivité explique leur durée (quatre siècles – ou dix, si on postule que la République fut aussi impérialiste que l’Empire – pour Rome, autant pour Byzance, six pour l’Empire ottoman, etc. – à comparer aux quelques décennies que durèrent les empires coloniaux européens). Et pour durer, en intégrant des multitudes de peuples et de religions, il fallait savoir gérer les différences, faire des compromis, déléguer le pouvoir parfois, ne recourir à la force qu’en dernière extrémité – les outils de contrôle social utilisés par les dictatures du 20e siècle n’avaient pas leur équivalent dans le passé.

Les auteurs nuancent néanmoins : « Bien entendu, les empires n’étaient pas spontanément ouverts à la diversité. La violence, la coercition quotidienne furent des éléments essentiels à leur construction et leur fonctionnement. Mais lorsqu’ils réussirent à tirer profit de leurs conquêtes, ils eurent à gérer des populations dissemblables et pour cela conçurent divers modes d’exploitation et de gouvernement. Chacun mobilisa et contrôla différemment ses ressources humaines, incluant ou excluant, récompensant ou exploitant, partageant ou concentrant le pouvoir. »

De Rome à la Chine contemporaine

Les deux auteurs sont professeurs d’histoire à l’Université de New York. Cooper est spécialiste de l’histoire coloniale de l’Afrique – plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français (liste en fin d’article) – ; Burbank des Empires russes et soviétiques. Le livre couvre deux mille ans d’histoire. Il commence par une étude d’histoire comparée des empires de Rome et de la Chine des Han (deux modèles de gestion des différences, qui s’enrichiront d’une troisième voie avec l’Empire mongol), et s’étend pour l’essentiel sur l’Eurasie de ces deux derniers millénaires. Il n’y a donc rien, par exemple, sur la naissance des empires antiques qui, en Mésopotamie, en Égypte et ailleurs, ont inauguré cette forme de gouvernement. Rien non plus sur les empires africains… Cette partialité, reconnue par les auteurs qui rappellent qu’ils n’avaient pas plusieurs vies à consacrer à un ouvrage exhaustif, confère une unité à un livre qui est déjà épais, couvre une multitude de sujets et ouvre de nombreuses réflexions.

Le terme empire s’applique à une multitude de choses : en mettant de côté son emploi dans des expressions comme « l’empire des médias », il qualifie néanmoins des structures politiques composites, aussi différentes que les empires antiques de Rome et de la dynastie Han, les empires coloniaux européens des 19e-20e siècles, voire l’empire américain (aujourd’hui en phase terminale ?) ou chinois (en ascension ?) – en bref, le terme englobe toutes ces « vastes unités politiques, expansionnistes ou conservant le souvenir d’un pouvoir étendu dans l’espace, qui maintiennent la distinction et la hiérarchie au fur et à mesure qu’elles incorporent de nouvelles populations ».  Tandis que l’État-nation homogénéise ses populations, l’empire incorpore des populations dont « la différence se voit explicitée sous sa domination ».

Une grammaire impériale

Les auteurs observent que « les empires – qui maintenaient délibérément la diversité des peuples qu’ils conquéraient et intégraient – ont longtemps joué un rôle crucial dans l’histoire de l’humanité ». Ils ont été la réalité politique du monde de ces deux derniers millénaires. Leurs politiques et leurs imaginaires, les connexions qu’ils établirent entre eux (telle la migration de ressortissants de pays autrefois colonisés vers l’ex-métropole) ont façonné notre univers. L’objectif du livre est de fournir une grammaire impériale, de discerner le répertoire des stratégies mises en œuvre pour intégrer des populations dans les sociétés d’empires, tout en maintenant ou en instaurant des distinctions entre elles. Cooper et Burbank discernent cinq thèmes transversaux qui parcourent l’ouvrage :

1) la politique de la différence, par exemple la distinction opérée entre colons et colonisés, qui pouvait connaître d’innombrables variations au sein d’une même entité ;

2) les intermédiaires impériaux (gouverneurs, percepteurs… ainsi que les populations de colons, les multiples intermédiaires locaux, voire les esclaves administrateurs de haut rang de l’Empire ottoman) gérant et exploitant les territoires conquis ;

3) les interactions impériales : imitation, conflit et transformation furent l’ordinaire des empires en contact avec d’autres ;

4) les imaginaires impériaux, telle la « mission civilisatrice » des empires coloniaux ;

5) les répertoires de pouvoir, rendant compte de la multiplicité des modes de gestion et souvent de leur coexistence au sein d’un même empire, certaines zones étant directement administrées par le centre impérial, d’autre conservant une souveraineté plus ou moins graduée.

Façonner un monde

À cette grille de lecture, exposée en introduction, succède une longue entreprise de description et d’analyse, respectant un plan chronologique visant à restituer la dynamique impériale dans l’histoire, les héritages transmis d’un empire à l’autre, enrichis et transformés. Retour au début de notre ère. La Chine des Han et Rome ont alors en commun d’intégrer « le commerce et la production dans des économies » d’échelle considérable, de façonner littéralement un monde, chinois ou méditerranéen, et pour stratégies respectives de « créer une classe de fonctionnaires loyaux et qualifiés » pour la première, d’instaurer « la responsabilisation – au moins théorique – de ses citoyens » pour la seconde.

Ces deux axes vont exercer des effets durables dans les régions où se sont étendus ces empires. Par exemple, du côté occidental, les entités politiques qui prendront la relève de Rome s’instaurent sur des bases religieuses, du durable Empire byzantin à l’éphémère État carolingien, de même que les successifs califats islamiques. Le glaive de la foi se révèle alors à double tranchant. L’exclusivité monothéiste autorise à mobiliser les guerriers de l’islam ou du christianisme, mais introduit également le ferment d’explosions potentielles – lorsqu’un hétérodoxe s’avise de contester le pouvoir en place, il a l’opportunité de plonger l’empire dans un bain de sang en se présentant comme détenteur de la vraie foi. « Les régimes impériaux les moins exigeants en termes de conformité religieuse […], observent Burbank et Cooper, furent parmi les plus durables. »

Au 13e siècle, la tornade mongole entraîne la formation du plus vaste empire terrestre de l’histoire, rendu brièvement possible par une formule originale, une approche pragmatique des différences religieuses et culturelles. Les khans instaurent par exemple des débats entre religieux chrétiens, bouddhistes, taoïstes, musulmans, et les arbitrent. Cette conception ouverte de la société permet aux khans d’utiliser au mieux les compétences des populations conquises, et inspireront des Empires ultérieurs (russe, moghol, ottoman). La richesse de l’Asie devient visible aux yeux des Occidentaux lorsque les Mongols, pacifiant l’Eurasie, impulsent une ère de commerce transcontinental – les routes de la Soie, terrestres comme maritime.

Cette richesse sera l’aimant qui mènera l’Europe à exercer une hégémonie mondiale, louvoyant autour de trois axes : il convient d’accéder aux biens produits en Chine ; pour cela, il faudra contourner les obstacles, notamment cet Empire ottoman qui barre la route ; et trouver les ressources nécessaires au premier objectif, pour des États en compétition, aucun pays européen n’étant en mesure d’exercer une hégémonie durable sur ses voisins. L’enclave fortifiée devient alors une stratégie à part entière, qui permet d’asseoir un pouvoir maritime.

Les Amériques, on le sait, fournissent l’argent qui irrigue ce commerce en expansion en Europe occidentale, dans le Sud-Est asiatique et dans le monde chinois. Elles voient naître un autre répertoire de pouvoir, qui permet aux colons européens d’instaurer une société inégalitaire, reposant en grande partie sur le travail forcé dans les mines ou les plantations, mais offrant des opportunités variables d’intégration faisant office de soupape de sécurité. En France, par exemple, l’idée de conférer la citoyenneté aux populations des colonies est envisagée dans les années 1790, rejetée par Napoléon en 1802, ré-envisagée en 1848, limitée à la fin du 19e siècle, de nouveau débattue lorsque la métropole a besoin de soldats, et finalement brièvement appliquée en 1946.

Toujours s’adapter

Au 19e siècle, l’Europe acquiert un avantage technologique sur les autres régions du monde, jouissant d’une supériorité qui « ne fut jamais totale ni assurée » et connaissant des contestations internes, amenant par exemple à l’abrogation de l’esclavage et à l’imposition du libre-échange en lieu et place d’un commerce strictement encadré par les États. Partout sur la planète, alors que l’histoire s’accélère au rythme de l’accroissement des connexions, les empires subissent des convulsions politiques qui les obligent à toujours s’adapter.

« Empire de liberté » selon les mots de Thomas Jefferson, les États-Unis, nés d’une révolution menée par des colons britanniques, divergent du modèle colonial européen en acquérant des territoires qu’ils érigent au rang d’État, excluent Indiens et esclaves de leur société, survivent à une guerre civile liées à des conceptions différentes de ce que doit être le contrat social américain, avant de devenir, en annexant par exemple les Philippines au début du 20e siècle, une puissance coloniale qui refuse de se reconnaître comme telle. Face à elle, un autre empire. « L’Union soviétique opta pour une stratégie combinant reconnaissance des diverses “nationalités” et État à parti unique afin de tisser un réseau communiste englobant ses nombreux groupes nationaux et de susciter ailleurs des contestations de l’empire capitaliste. »

La permanence du concept d’empire – que celui-ci naisse d’une confédération tribale (cas des Mongols), d’une cité-État (Rome…), d’un royaume, etc. –, dans l’histoire mondiale amène, selon les auteurs, à postuler « l’existence d’une dynamique politique fondamentale, dynamique qui permet d’expliquer pourquoi les empires ne peuvent être confinés à une région ou une époque particulière et n’ont cessé d’émerger et réémerger au fil des millénaires ». L’État-nation, nous disent-ils, n’était pas une finalité historique en soi, juste un choix dans une gamme de possibilités. Et par son idéal homogénéisant, il pose un danger : comment ces entités gèrent-elles la différence quand elles sont fragilisées, sinon par la guerre ou le génocide, comme on l’a vu lors de l’éclatement de la Fédération yougoslave ? Ils soulignent que d’autres formes, fédératives notamment, portent en germe un avenir potentiellement plus pacifié qu’ils appellent de leurs vœux, posant en exemple l’Union européenne.

Reste qu’aujourd’hui la Chine, « au système administratif fort et intact, mobilise son immense population, contrôle étroitement ses élites, lutte contre l’agitation de ses populations tibétaines et musulmanes, envoie à l’étranger – sans faire de prosélytisme – ses entrepreneurs, ses spécialistes et ses travailleurs, et contrôle des ressources aux quatre coins du globe ». On peut se poser la question : sans se dévoiler comme empire, ne suivrait-elle pas un itinéraire impérial, en l’enrichissant d’un nouveau répertoire d’action, celui du capitalisme d’État ?

 

À lire aussi

Ann Laura Stoler et Frederick Cooper [1997], Repenser le colonialisme, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2013.

Frederick Cooper [2002], L’Afrique depuis 1940, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2008, rééd. 2012.

Frederick Cooper [2005], Le Colonialisme en question. Théorie, connaissance, histoire, trad. fr. Christian Jeanmougin, Payot, 2010.

Ann Laura Stoler [2002], La Chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial, trad. fr. Sébastien Roux, La Découverte, 2013.

Échanges de géographies

En travaillant sur Pocahontas, plusieurs textes ont attiré mon attention sur une problématique différente. Ils méritaient un traitement à part, d’où le petit billet que voici. La rencontre de deux mondes est celle d’une ignorance réciproque qui conduit à un partage de savoirs, à commencer par la description de ces mondes respectifs. Le témoignage de John Smith sur la Virginie prête à suspicion, ne serait-ce que parce qu’une critique croisée entre ces textes publiés à plusieurs années d’intervalle révèle maints détails dissemblables, de façon contradictoire ou complémentaire. Ces ouvrages n’en demeurent pas moins très riches et révèlent une réelle attention à ces sociétés, ce qui en fait une source ethnographique précieuse. On trouve ainsi la relation d’un échange géographique entre Smith et le chef Powhatan, au cours duquel chacun d’entre eux décrit son territoire.

 « Il me demanda pourquoi nous venions à nouveau avec notre bateau. Je lui dis – ce qui me donna l’occasion de parler de la mer derrière, de l’autre côté, la principale, où était l’eau salée –, que mon père avait un enfant tué, que nous supposions par Monocan, son ennemi, et dont nous entendions venger la mort.

Après un long débat, il commença à me décrire les pays derrière les chutes, avec une grande partie du reste, confirmant ce que Opechancanoyes et un Indien qui avait été fait prisonnier à Pewhatan m’avaient dit avant. Mais l’un dit que c’est à cinq jours, l’un à six, l’autre à huit, que ladite eau jaillit parmi beaucoup de rochers et de rocs, lors de chaque tempête, ce qui rend souvent la tête de la rivière saumâtre.

Il décrivit les Anchanachuck, le peuple qui avait tué mon frère, dont il vengerait la mort. Il décrivit également au-dessus de la même mer, une puissante nation appelée les Pocoughtronack, une fière nation qui mangeait des hommes et faisait la guerre avec le peuple des Moyaoncer et des Pataromerke, nations qui habitaient le haut de la baie, sous ses territoires. Là, l’année précédente, ils en avaient tué une centaine. Il me fit comprendre que le haut de leurs têtes était rasé, avec de longs cheveux dans la nuque, attachés en un nœud, et des épées comme des hallebardes.

Derrière eux, il décrivit un peuple avec des manteaux courts, des manches jusqu’aux coudes, qui cheminaient dans des bateaux comme les nôtres. Il me décrivit beaucoup de royaumes vers le haut de la baie, qui semblait être une puissante rivière sortant de puissantes montagnes entre les deux mers. Il me confirma également le peuple vêtu à Ocamahowan, ; et les pays méridionaux aussi, comme le reste qu’il nous décrivit être à un jour et demi de Mangoge, deux jours de Chawwonock, 6 de Roonock, jusqu’à la partie Sud de la mer derrière. Il décrivit un pays appelé Anone, où il y a beaucoup d’objets en cuivre, et des maisons comme les nôtres.

Je récompensai son discours (voyant à quel prix il accordait les grands et spacieux empires, voyant que tout ce qu’il connaissait était dans ses territoires), en lui décrivant les territoires de l’Europe, qui étaient sujet de notre grand roi dont j’étais le sujet, la multitude innombrable de ses navires, je lui donnai à entendre le bruit des trompettes, et montrai la terrible manière de combattre sous les ordres du capitaine Newport, mon père, que j’intitulai le meworames, terme par lequel ils désignent le roi, des eaux. Il l’admira pour sa grandeur ; et ne fut pas le moins effrayé. Il désira que j’abandonne Paspahegh et que j’habite près de lui sur la rivière, dans un pays appelé Capa Howasicke. Il promit de me donner du grain, des venaisons, ou tout ce que je voulais pour nous nourrir. En échange, nous lui ferions des hachettes et des objets en cuivre, et personne ne nous dérangerait. »[1]

La description du chef Powhatan obéit à quelques principes assez classiques : des points de repères géographiques (montagnes, rivières, mer…), des peuples, et des distances exprimées en temps. Celle faite par John Smith en retour la décalque, ce qu’il souligne lui-même, et ce que révèle également l’usage de termes indiens, comme celui de meworames, mais aussi la formulation des relations sociales en termes familiaux (père, frère, enfant). On regrettera le caractère elliptique de la réponse de Smith, qu’il n’a probablement pas jugée intéressante pour un lectorat anglais. Il passe vite en particulier sur un point, pourtant d’importance : l’outre-mer. Il indique juste en passant qu’il a dû parler de la « grande mer », celle qui est de l’autre côté, c’est-à-dire probablement de l’autre côté de la côte qui ferme la baie de la Chesapeake, semble-t-il considérée comme une petite mer.

Dans l’ouvrage paru en 1624, qui constitue un prolongement du livre de 1608, mais aussi une réécriture de celui-ci, il est question d’une autre rencontre entre John Smith et le chef Powhatan au cours de laquelle ce dernier commence à dessiner des points à même le sol, signes d’une pratique qu’on pourra qualifier de cartographique.

 « Le jour suivant, arriva Powhatan. Smith délivra son message à propos des présents qui lui avaient été envoyés, et libéra Namontack qu’il [Powhatan] avait envoyé en Angleterre, désirant que celui-ci rencontre Newport, pour accepter ces présents et conclure leur revanche contre les Monacans. Sur ce, ce subtile sauvage répliqua :

“Si ton roi m’a envoyé des présents, je suis aussi un roi, et ceci est ma terre. Je resterai encore huit jours pour les recevoir. Ton père doit venir à moi, et non moi à lui, ni encore à votre fort. Pour les Monacans, je peux venger mes propres injures, et pour le pays des Atquanachuk, où tu dis que ton frère a été tué, c’est dans une direction contraire à celle que vous supposez. Il n’y pas d’eau salée derrière les montagnes, les relations que tu as eues de mon peuple sont fausses.” Sur ce, il commença à dessiner des points sur le sol (suivant son discours) de toutes ces régions. »[2]

Le problème qui est évoqué ici est celui de l’éventuelle présence d’une mer au-delà des montagnes et c’est le rivage de celle-ci qui semble être esquissé sur la carte dressée par John Smith en 1616 (dans l’angle supérieur droit). Ce qui permet de souligner le rôle de ce savoir géographique indigène dans l’élaboration des cartes du Nouveau Monde. La toponymie amérindienne est très omniprésente sur la carte, à l’exception du littoral où on trouve quelques noms anglais : Cape Henry, Cape Charle, Smyth Iles, etc.

Carte de Virginie

Figure 1. Carte de la Virginie (Smith 1616) – Cliquez sur les images pour agrandir

Les descriptions évoquées ci-avant sont d’ordre géographique, ou chorographique comme on disait à l’époque, mais ils s’inscrivent dans des conceptions cosmographiques. Ainsi, dans un autre passage, John Smith évoque rapidement le fait que peu après sa capture, lorsqu’il a été mené devant le chef Powhatan, il a montré sa boussole et qu’il a dû en expliquer l’usage, ce qui a donné lieu, à la demande expresse du chef, à une petite leçon sur le globe terrestre et le mouvement des astres.

 « S’étant saisis de moi, ils me sortirent et me conduisirent au roi. Je lui présentai une boussole, lui montrant au mieux comme l’utiliser. Là, il l’admira avant tant d’étonnement, qu’il me pressa de lui faire un discours sur la rotondité de la terre, la course du soleil, de la lune, des étoiles et des planètes. »[3]

Aussi bref qu’il soit, ce passage est intéressant car il révèle la prégnance du discours métagéographique qui sous-tend la mainmise européenne sur le Monde. Un des éléments cruciaux de la mondialisation tient dans cette saisie théorique du globe, et ce n’est pas un hasard si, sur le portrait de John Smith qui est intégré dans un angle de la carte qu’il réalisa en 1616, on trouve un globe terrestre. Le message iconographique est simple : le savoir géographique, autant que la puissance militaire et la maîtrise des mers, contribue à l’expansion européenne, et en l’occurrence anglaise.

Captaine John Smith

Figure 2. Portrait de John Smith

Par ailleurs, dans le texte de 1624, John Smith raconte une cérémonie organisée peu après sa capture.

 « Peu après, tôt le matin, un grand feu fut allumé dans une longue maison ; une natte fut étendue sur un côté, et de même de l’autre côté. Sur l’une, ils lui dirent de s’asseoir, et tous les gardes sortirent de la maison. Sur le champ entra en bondissant un homme entièrement peint avec du charbon mélangé à de l’huile. Il portait de nombreuses peaux de serpents et de belettes rembourrées avec de la mousse, toutes les queues liées ensemble, de manière à ce qu’elles se rassemblent sur le dessus de la tête en un pompon. Autour de ce pompon était une couronne de plumes, les peaux pendant autour de sa tête, son dos et ses épaules, et couvrant en partie son visage. D’une voix infernale, un hochet à la main, dans de très étranges gestes, il commença avec passion son invocation ; il entoura le feu d’un cercle de farine. Ceci fait, trois, encore plus démons que lui, entrèrent précipitamment avec les mêmes trucs, peints à moitié en noir, à moitié en rouge. Mais tous leurs yeux étaient peints en blanc, avec quelques traits rouges comme des moustaches le long de leurs joues. Tout autour de lui, ces démons dansèrent un petit moment, puis entrèrent trois autres encore plus horribles que les précédents, avec des yeux rouges, et des traits blancs sur leurs visages noirs. À la fin, tous s’assirent en face de lui, trois d’un côté du prêtre en chef, trois de l’autre côté. Alors tous avec leurs hochets, ils commencèrent à chanter. Ceci terminé, le prêtre en chef laissa tomber cinq grains blancs. Puis battant ses bras et ses mains avec une telle violence qu’il transpira et que ses veines se gonflèrent, il commença une courte oraison. À la fin, tous ils émirent une courte plainte, puis ils laissèrent tomber trois graines de plus. Après quoi, ils commencèrent à nouveau leur chant, puis une nouvelle oraison, laissant tomber autant de grains qu’auparavant, jusqu’à ce qu’ils aient fait deux cercles autour feu. Ceci fait, ils prirent une poignée de petits bâtons préparés à cette fin, continuant leur dévotion, et à la fin de chaque chanson et oraison, ils laissaient tomber un bâton entre les grains. Jusqu’à la nuit, ni lui ni eux ne mangèrent ou burent, et alors ils festoyèrent simplement avec les meilleurs provisions qu’ils purent. Pendant trois jours, ils firent cette cérémonie ; dont la signification, lui dirent-ils, était de savoir s’il était bien intentionné ou non. Le cercle de farine signifiait leur pays, les cercles de grains les limites de la mer, et les bâtons son pays. Ils imaginaient le monde plat et rond, et eux au milieu. »[4]

Cérémonie cosmographique

Figure 3. Cérémonie « cosmographique » (Smith 1624)

Ce témoignage est rare. On ne connaît en effet qu’une dizaine d’évocations de « cartes éphémères » réalisée par des Amérindiens d’Amérique du Nord (Lewis, 1998). Généralement, ce sont des cartes dessinées pour appuyer une description faite à des Européens, comme c’est le cas dans le premier exemple cité. Dans le dernier cas, la carte est réalisée lors d’une cérémonie, il s’agit bien d’un usage interne et son sens n’est expliqué à John Smith que dans un deuxième temps. C’est d’ailleurs moins une carte à proprement parler qu’un schéma cosmographique. La logique en est très simple : une représentation ethnocentrée, avec une terre entourée par la mer. Il est difficile de ne pas penser aux schémas cosmographiques mésopotamien et grec, et de ne pas y voir une certaine structure universelle.

Carte éphémère

Figure 4. Schéma interprétatif (d’après Smith 1624)

Cependant, si on se replace dans l’horizon de lecture de l’époque, ce qu’il faut percevoir en creux, c’est bien la dénonciation de l’erreur et la mise en valeur de la connaissance « vraie » des Européens, car eux savent bien que le monde n’est pas plat. On peut ainsi considérer, pour jouer aux histoires parallèles à la Gruzinski, que la leçon de globalité donnée par John Smith dans ce village algonquin de Virginie ressemble, mutatis mutandis, à celle de Matteo Ricci en Chine.

Bibliographie

Lewis G.M., 1998, « Maps, Mapmaking, and Map Use by Native North Americans », in : David Woodward et G. Malcolm Lewis (dir.), The History of Cartography, Vol. 2, Livre 3, Cartography in the Traditional African, American, Arctic, Australian, and Pacific Societies, Chicago, The Chicago University Press, pp. 51-182.

Smith J., 1608, A True Relation of Such Occurrences and Accidents of Note as Hath Hapned in Virginia Since the First Planting of that Colony, which is now resident in the South part thereof, till the last returne from thence, Londres, John Tappe, éd. de 1856, avec introduction et notes de Charles Deane, Boston, Wiggin and Lunt.

Smith J., 1624, The Generall Historie of Virginia, New England, and the Summer Isles with the name of the Aventurers, Planters, and Governours, from their first beginning An: 1584 to this present 1626, Londres, Michael Sparkes.


Notes

[1] John Smith, 1608, A True Relation of Such Occurrences and Accidents of Note as Hath Hapned in Virginia Since the First Planting of that Colony, which is now resident in the South part thereof, till the last returne from thence, Londres, John Tappe, éd. de 1856, avec introduction et notes de Charles Deane, Boston, Wiggin and Lunt, pp. 35-36.]

[2] John Smith, 1624, The Generall Historie of Virginia, New England, and the Summer Isles with the name of the Aventurers, Planters, and Governours, from their first beginning An: 1584 to this present, Londres, Michael Sparkes, p. 68.

[3] John Smith, 1608, op. cit., p. 26.

[4] John Smith, 1624, op. cit. p. 48.

La constante Apocalypse

21 12 2012, le chiffre de la fin. Raz-de-marée médiatique pour une fin du monde anticipée. Les journalistes multiplient les articles, les éditeurs les livres, les experts les analyses, date de péremption programmée oblige. L’occasion de revenir sur la longue histoire des millénarismes, globale, pour montrer en quoi la prophétie de cette fin de semaine est un phénomène parfaitement artificiel : personne n’y croit, et elle n’a de maya que le nom.

Temps cyclique, temps linéaire

Pour qu’il y ait apocalypse, que soit soulevé au terme du monde le voile des apparences (une apocalypse est littéralement dévoilement, révélation), il faut qu’il y ait un début, c’est-à-dire un calendrier. Au commencement était donc le Néolithique. Puisque les premiers calendriers semblent nés de la nécessité de prévoir les cycles de la nature pour l’ensemencer. Mésoaméricain, chinois ou mésopotamien, ces calendriers sont nés de la Révolution néolithique, ont participé à la complexification des sociétés, à la montée en puissance des hiérarchies, à la spécialisation des tâches : les scribes notaient les saisons, les sages les observaient, et le roi se gardait le monopole sacré de proclamer les moments des récoltes et des semences. Faute de travaux convaincants, la vulgate demeure, car probable dans ses grandes lignes. Le temps cyclique des chasseurs-cueilleurs, celui des migrations de gibier et de collecte des plantes sauvages, avait cédé la place à un autre temps cyclique, celui des saisons, des mois et des semaines – qu’il soit sur une base 20 (calendrier mésoaméricain), une base 12 (version mésopotamienne, qui nous a légué nos 12 mois) ou une base plus ou moins décimale (vieux calendrier chinois).

La mutation fondamentale, probablement mésopotamienne, s’est manifestée avec l’apparition logique du temps linéaire. Nous devons beaucoup, en matière calendaire, à la Mésopotamie : ainsi du mythe du Déluge, attesté dans l’épopée de Gilgamesh, qui raconte déjà une apocalypse. La Bible y a puisé abondamment. Pour Norman Cohn [1957], l’idée millénariste, révolutionnaire entre toutes, est née avec les prêches de Zoroastre en Iran. Reprise par les communautés juives de Babylone, elle se distilla ensuite largement par le biais de la Bible.

L’apocalypse est un genre littéraire en vogue au début de notre ère, dans les milieux judaïsants. L’occupation romaine de la Judée est un signe de la colère de Dieu, la fin est proche. Les concessions que se font les différentes églises judéo-chrétiennes – ou les luttes – aboutissent apparemment à ce qu’un de ces textes, l’Apocalypse de Jean, soit compilé entre 2e et 4e siècles comme texte conclusif de la sélection officielle du Nouveau Testament, celui des chrétiens. On ne compile la Parole de Dieu, les actes de son Fils accomplissant les prophéties de l’Ancien Testament (celui des Juifs), que quand on réalise que la fin du monde tant attendue n’est pas si proche. Jésus annonçait le Royaume, il devait revenir instamment, il ne revient pas… C’est sur l’échec d’une prophétie que se bâtit l’Église, en charge de gérer le troupeau dans l’attente toujours déçue du retour du berger. Et l’ombre de Jean plane sur cette Chrétienté. Un jour, la fin… Mais toujours l’espérance : il est écrit qu’après de grandes souffrances, les villes seront anéanties, les méchants  châtiés, pour laisser les justes vivre un millénaire de bonheur agraire.

Millénarisme bouddhiste

De son côté, le bouddhisme n’était pas resté à l’abri de la contagion millénariste. Dans le chaudron iranien, où il s’était diffusé quelque peu dans les siècles précédant l’ère chrétienne, il semble avoir approfondi l’idée d’un monde évoluant vers sa fin. Un concept en germe dès ses origines. Une légende ancienne, car commune aux différentes écoles, raconte que le Bouddha avait prédit que le monde prendrait fin trois mille ans après ses prêches : un premier millénaire durant lequel la Loi bouddhiste serait respectée ; un deuxième pendant lequel cette Loi serait dévoyée ; un troisième qui en verrait l’oblitération, et se conclurait sur un Armageddon (pour reprendre un terme hébreu) ou un Ragnarok (son équivalent scandinave). Mais Ananda, cousin du Bouddha, bouleversa cette programmation. Bouddha avait posé que le Salut n’était accessible qu’aux hommes (de sexe masculin), nés nobles, qui entreraient dans les ordres monastiques. Tous les exclus étaient voués au cycle des réincarnations – les femmes mauvaises ayant même droit à un enfer spécifique, dit sanglant. Ananda intercéda auprès de son saint cousin, demandant à ce que sa noble mère puisse entrer dans les ordres et accélérer ainsi sa progression spirituelle. Le Bouddha se laissa fléchir, mais estima que cette funeste décision réduirait à cinq siècles l’ère de la Loi respectée. Faites le calcul : nous ne serions pas très loin des deux mille cinq cents ans après la mort du Bouddha…

Un des premiers Bouddhas figurés par l’art gréco-indien des royaumes afghano-iraniens fondés par Alexandre est connu comme Maitreya, le Bouddha du Futur, celui qui viendra à la fin des temps. Contrairement aux autres Bouddhas, généralement assis, celui-ci est représenté debout. La diffusion de ces statues dans toute l’aire bouddhiste, de l’Afghanistan au Japon, atteste de l’importance de son culte dans l’histoire. Au Japon, au 13e siècle, le moine bouddhiste Nichiren se fit le propagandiste d’une fin du monde annoncée (les invasions mongoles) pour punir les dirigeants corrompus de son temps. Sa prophétie fit long feu, ce qui n’empêcha pas ses enseignements de prospérer. 30 millions de Japonais déclarent aujourd’hui suivre une des Églises qui se revendiquent de Nichiren.

Mille ans de bonheur

En Europe, si l’échéance de l’an Mil semble être passée relativement inaperçue, divers mouvements (notamment les joachimistes, suivants de Joachim de Flore) affectent durement la Chrétienté. Se basant sur l’Ancien Testament, des communautés défavorisées mélangent mobilisation mystique et revendications sociales : les séides de Dieu clament l’imminence du retour du Christ, sont prêts à se sacrifier pour qu’advienne le millénaire de bonheur promis par les prédictions bibliques. Le monde est sur le point de prendre fin, une ère de bonheur attend les élus… Terrifiées par ces mouvements, les autorités civiles et religieuses vont tout faire pour les écraser : du 11e au 16e siècle, des croisades des pauvres scandées par les massacres de Juifs à l’holocauste des anabaptistes de Münster [BARRET ET GURGAND, 1981], l’histoire du millénarisme s’écrit dans le sang. Et au 16e siècle, l’idée millénariste est mondiale : on la découvre partagée par les élites et petites gens en Europe comme en Chine et en Amérique centrale.

La traditionnelle saga de l’eschatologie occidentale [COHN, 1957 ; VAUCHEZ, 2012 ; DELUMEAU, 1995 ; DESROCHE, 1969 ; STAVRIDES et BERNHEIM, 1991] nous invite alors à questionner l’époque contemporaine ! Croire que l’histoire est déterminée, qu’il y a des causes sacrées, des méchants archétypaux qui doivent être exterminés pour que les élus soient sauvés… Les vieilles thèses continuent à mobiliser partout sur la planète [JUERGENSMEYER, 2003]. Si l’idée est présente dans les religions d’inspiration biblique (judaïsme, christianisme, islam), Mark Juergensmeyer souligne qu’elle se manifeste aussi dans le bouddhisme ou le taoïsme. Cette dernière religion s’est d’ailleurs structurée une première fois vers le 2e siècle de notre ère avec l’Église des maîtres célestes. Celle-ci impose l’idée qu’établir un État théocratique permettra d’inaugurer des temps nouveaux, où les paysans ne subiront plus le joug des puissants. De multiples rébellions seront brisées par les guerres que leur livreront les dynasties successives. Au 19e siècle, un dernier spasme secoue la Chine. Mêlant traditions taoïstes et bibliques, un jeune homme se proclame frère de Jésus et instaure le Royaume de la Grande paix. La guerre des Taïpings va opposer ce mouvement à l’Empire chinois, et fera environ 30 millions de morts – la plus importante guerre civile de l’histoire mondiale. On comprend pourquoi une des obsessions du pouvoir chinois, de tout temps, est de contrôler strictement l’activité des Églises.

Quand des sociétés connaissent un sort peu enviable, le millénarisme est souvent à l’affût. Peu importe l’état réel des forces en présence, Dieu est supposé accomplir des miracles pour les justes : en 1666, un prophète juif du nom de Sabbataï Tsevi soulève ses coreligionnaires contre l’Empire ottoman. Plusieurs prophétismes en Afrique noire, comme les différents mahdismes des pays musulmans (Inde [GABORIEAU, 2012], Soudan…), se manifestent en réaction à l’impérialisme occidental. Le bâbisme, un mouvement apocalyptique issu de l’islam, qui provoque une guerre civile en Perse au milieu du 19e siècle, repose sur des ressorts similaires.

L’idée de millénarisme, on l’aura noté, n’était pas nouvelle en islam : dès ses débuts, les mouvements chi’ites ismaéliens (Zendjs, Qarmates, Fatimides…) avaient proclamé la fin des temps. On lira avec intérêt l’analyse que Christian Jambet consacre à La Grande Résurrection d’Alamût [1990] au 12e siècle, lors de laquelle le grand maître de la communauté des Assassins abolit la Loi divine – une façon, selon l’auteur, d’explorer les limites du possible en matière de liberté.

Et pour aujourd’hui ? On ne croira pas en avoir fini avec L’Apocalypse dans l’Islam, une inquiétante thématique toujours mobilisatrice aujourd’hui, estime l’islamologue Jean-Pierre Filiu [2008]. Et avant de piocher dans la prolifique vague qui précède la prophétie de 2012, on peut encore plonger dans l’enquête qui poussa le sociopsychologue Leon Festinger [1956] et ses comparses à infiltrer une secte qui annonçait déjà comme certaine la fin du monde pour le 21 décembre… 1954.

Le cru Maya 2012

Car on l’aura compris à ce qui précède, annoncer la fin du monde pour le solstice d’hiver 2012, c’est prolonger un jeu cruel, celui des prophéties manquées. Festinger a posé une théorie, celle de la dissonance cognitive, supposée expliquer comment un groupe de croyants, même confronté à l’échec d’une prophétie, survit au démenti des faits. Pour ne citer qu’un exemple parmi des milliers d’autres, les adventistes du Septième Jour sont issus d’un groupe d’adeptes millérites dont la conviction survécut au « grand désappointement » du 22 octobre 1844 – le Christ ne fut pas du rendez-vous. Mais le cru 2012 est surtout l’occasion de jouer à se faire peur, avec la rassurante conviction que rien n’arrivera. Même les tenants New Age de la prophétie, qui se basent sur de vagues calculs attribués aux Mayas (voir à ce sujet cette vidéo du CNRS), ne croient pas à l’apocalypse, mais à un renouvellement, qu’il soit galactique (une énergie venue du cosmos régénèrera le monde) ou extraterrestre (des ET viendront ouvrir une ambassade et pacifier notre planète)… Car les Mayas, partageant le même calendrier cyclique que les autres peuples de la Mésoamérique, ne pensaient pas que le monde allait prendre fin à la date fatidique du 4 ahau 3 kankin, supposée correspondre au 21 décembre 2012 de notre calendrier. Ce jour marque seulement la fin d’un grand cycle calendaire : pour un Maya de l’Époque classique, l’urgence serait alors d’aider au retour de la divinité Bolonyocte, qui remettra le temps en marche – il conviendrait quand même de procéder entre autres préliminaires indispensables à des sacrifices humains au sommet d’une pyramide à degrés. Le caractère bricolé de la prophétie est patent [GRATIAS, 2011] : si le fond est présenté comme « maya », l’idée motrice d’Apocalypse est judéo-chrétienne, et l’une des pièces à conviction, dite maya, la Pierre du Soleil, est en fait un calendrier aztèque ne mentionnant pas la date à laquelle on fait correspondre le 21 décembre 2012.

Alain Musset, dans un livre jubilatoire [2012], montre à quel point cette thématique apocalyptique se nourrit des mythologies contemporaines que sont les livres et les films de science-fiction et d’ésotérisme, à mille lieux des préoccupations des descendants des Mayas – ceux-ci se désintéressent pour l’essentiel de cette lubie d’Occidentaux, à l’exception des néo-chamanes qui trouvent à s’employer comme marabouts en zone urbaine. Son travail offre un immense mérite, outre celui de récapituler les milliers de façons dont notre civilisation peut s’effondrer (causes environnementales, galactiques, telluriques, nucléaires, religieuses, etc.) : c’est de montrer que ces peurs sont très présentes dans notre imaginaire, et que le 21 décembre 2012 offre un ersatz de carnaval permettant de les dédramatiser. Sans le contexte de crise (économique, spirituelle, climatique…) auquel nous sommes médiatiquement confrontés, il y a fort à parier que le business catastrophiste n’aurait pas rencontré un tel succès.

BARRET Pierre et GURGAND Jean-Noël [1981], Le Roi des derniers jours, L’exemplaire et très cruelle histoire des rebaptisés de Münster (1534-1535), Paris, Hachette, 1981, rééd. Complexe (Paris), 1996.

COHN Norman [1957], Les Fanatiques de l’apocalypse. Courants millénaristes révolutionnaires du 11e au 16e siècle, trad. fr. Simone Clémendot, Paris, Payot, 1983, rééd. Aden (Paris), 2011.

DELUMEAU Jean [1995], Une histoire du Paradis. T. II : Mille ans de bonheur, Paris, Hachette, rééd. 2002.

DESROCHE Henri (dir.) [1969], Dieux d’hommes. Dictionnaire des messianismes et des millénarismes du 1er siècle à nos jours, Paris, Mouton, rééd. Berg (Paris), 2010.

FESTINGER Leon, RIECKEN Hank et SCHACHTER Stanley [1956], L’Échec d’une prophétie, trad. fr. Sophie Mayoux et Paul Rozenberg, Paris, Puf, 1993.

FILIU Jean-Pierre [2008], L’Apocalypse dans l’Islam, Paris, Fayard.

GABORIEAU Marc [2010], Le Mahdi incompris, Paris, CNRS Éd., 2010.

GRATIAS Laure [2011], La Grande Peur de 2012. Ce que disent vraiment les prophéties, Paris, Albin Michel.

JAMBET Christian [1990], La Grande résurrection d’Alamût. Les formes de la liberté dans le shî’isme ismaélien, Paris, Verdier.

JUERGENSMEYER Mark [2003], Au nom de Dieu, ils tuent ! Chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, trad. fr. Nedad Savic, Paris, Autrement.

MUSSET Alain [2012], Le Syndrome de Babylone. Géofictions de l’Apocalypse, Paris, Armand Colin.

STAVRIDES Guy et BERNHEIM Pierre-Antoine [1991], Histoire des paradis, Paris, Plon, rééd. Perrin (Paris), 2011.

VAUCHEZ André (dir.) [2012], Prophètes et prophétisme, Paris, Seuil.

La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?

Lors de la table-ronde organisée par Sciences Humaines lors des Journées de l’histoire à Blois ‒ rare occasion de rencontrer nos lecteurs ‒, une question fut posée sur l’européocentrisme, sur le décentrement et sur le piège d’un éventuel enfermement dialectique Europe(Occident)/Chine. Le temps manquait pour une réponse précise et j’évoquai rapidement l’historien Joseph Ferrari, qui, en 1867, publia un ouvrage sur La Chine et l’Europe. Ce billet lui est donc consacré [1].

La Chine n’a pas été une découverte du 19e siècle. Loin s’en faut ; les interactions entre extrême Occident et extrême Orient de l’Eufrasie remontent au moins au début du Ier millénaire. Mais la Chine est l’Empire inconquis [Gruzinski, 2011] et le regard européen demeure jusqu’au 18e siècle très ambivalent, oscillant entre admiration (Voltaire) et rejet (Montesquieu). Au siècle suivant, les choses semblent basculer ‒ ce qui permet au passage de donner un sens métahistorique à la « grande divergence » analysée par Kenneth Pomeranz. La Chine vacille et finit par s’ouvrir aux puissances européennes ; dès lors, l’Europe ne se connaît plus de rivale. La date fatidique de ce basculement est le traité de Nankin, signé le 29 août 1842 au terme de ce qu’on appellera ensuite la première guerre de l’opium. Une décennie plus tard, la brèche britannique est agrandie par le traité de Tianjin, signé le 26 juin 1858 à la fin de la deuxième guerre de l’opium, qui ouvre onze ports chinois aux puissances étrangères (Royaume-Uni, France, Russie, États-Unis). C’est ce traité que célèbre le marquis de Courcy dans un livre consacré à L’Empire du Milieu, paru en 1867 [Texte 1] :

« La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant. »[2]

Ce à quoi s’oppose fermement Joseph Ferrari dans un ouvrage exactement contemporain [Texte 2] : « la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire ».[3]

Et Ferrari de s’interroger :

« si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? »[4]

Joseph Ferrari (1811-1876) était un historien franco-italien, professeur de philosophie dans son exil français, parlementaire à son retour dans l’Italie unifiée. Marqué par la lecture de Vico, dont il assura la publication des œuvres complètes, il développa une réflexion philosophique de l’histoire, étendue progressivement de l’Italie au Monde, et dont le principe fondamental est la synergie qui anime l’ensemble des peuples : Ferrari ne peut en fait penser la Chine isolée du reste du Monde. Notons au passage que Ferrari est l’un des premiers, sans doute sous l’influence de l’italien, à utiliser l’adjectif « mondial » [Capdepuy, 2011].

C’est dans l’Histoire de la raison d’État, parue en 1860, que Ferrari dévoile pour la première fois les synchronismes planétaires dont la mécanique serait essentiellement fondée sur la guerre entre les peuples :

« Pas de distance, pas de désert, pas de montagne qui interrompe ce funèbre entrelacement de combats ; la guerre coule partout comme l’eau qui cherche son niveau. Aucun vide, aucun intervalle, nulle paix sur la terre ; ce bois abandonné, cet îlot négligé, reçoivent leurs battues périodiques, leurs buissons ne peuvent abriter aucun fugitif. […] Dans les temps calmes, les nations se tiennent par le travail sourd des unités et des fédérations ; mais aux jours des révolutions, celle qui s’agite la première transmet un choc qui fait le tour du monde. Le surcroît de force que lui donne son progrès l’engage à faire des conquêtes ; et ses invasions explosives continuent jusqu’à ce que les nations les plus arriérées aient découvert le moyen de l’arrêter en l’imitant ; en d’autres termes jusqu’à ce que l’équilibre se soit partout rétabli. C’est ainsi que lorsqu’une roue dentée tourne, son mouvement se communique à tout l’engrenage ; chaque roue tourne de droite à gauche ou de gauche à droite, en sens inverse de sa voisine, et toutes les pièces crient tant que l’impulsion ne s’épuise pas complètement. Ne vous étonnez donc pas si une secousse d’Athènes ébranlait Crotone, si une catastrophe de Babylone retentissait au loin jusque sur la plage d’Espagne, si l’Europe, que les évêques mettaient en révolution vers l’an 1000, refoulait les musulmans sur tous les points, si le reflux contre les croisades portait Saladin à Jérusalem et les Tartares à Moscou, à Varsovie et à Bude. Rome, à son apogée, donnait aux Chinois l’idée de la combattre, et, quelques siècles plus tard, les invasions partaient des plateaux de l’Asie pour envahir les provinces de l’Allemagne, de la Gaule, de l’Ibérie et de l’Afrique. »[5]

Toujours en exil, il développa pleinement sa théorie dans La Chine et l’Europe, où il affronte ce que la vanité européenne refuserait de voir, à savoir l’ampleur de la civilisation chinoise. Pourtant, lui aussi, reprend à son compte le double récit de la Chine qui se replie et de l’Europe qui conquiert le Monde, de cette divergence du 19e siècle :

« Ce retard de la Chine, cette accélération de l’Europe sont dus au génie de notre race, qui travaille enfin sur les données de l’expérience et se dérobe à la domination de la mythologie chrétienne. Le bon sens chinois nous surpassait tant que nos religions gaspillaient nos forces et nous jetaient à la conquête tantôt de la toison d’or, tantôt de Jérusalem ; alors Confucius battait les Évangélistes, les mandarins étaient supérieurs aux évêques, et notre plus grand soin était d’enchaîner et de persécuter nos inventeurs et nos hommes de génie. Mais les données de la renaissance, de la réformation et de la Révolution française rendent le bon sens à nos rois, à nos tribuns, à nos chefs ; ils ne sont plus aliénés dans l’Église ou du moins ils sont en voie de guérison. Dès lors ils deviennent à peu près des mandarins; dès lors la supériorité de notre race nous rend plus rapides que les lettrés de la Chine. De là l’artillerie, qui nous donne le nouveau monde et reste stérile entre les mains des Chinois ; de là notre exploration du globe et notre domination sur toutes les côtes, tandis que les Chinois n’arrivent pas en Europe, voyagent sur nos navires, et s’étendent en esclaves, en travailleurs, en ouvriers, sans aspirer à aucune conquête. »[6]

Mais Ferrari minimise « les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe [qui] ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations » et conclut de façon quasi prophétique d’une part sur la montée en puissance des États-Unis et de la Russie, et d’autre part sur le rattrapage de la Chine :

« Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789 la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pé-king et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »[7]

Cependant, la pensée peut-être trop systématique, trop mécanique, pas assez européocentrée de l’histoire du monde a pu ne pas convaincre et l’ouvrage de Ferrai sombra dans l’oubli, jusqu’à ce que Robert Bonnaud [8] l’en sorte au début des années 1990 et se l’approprie dans une réflexion personnelle sur « les tournants historiques mondiaux » [Bonnaud, 1992]. De fait, certains synchronismes que distingue Ferrari et que reprend Bonnaud, non sans les corriger, ou du moins non sans en souligner les limites et les erreurs, ne peuvent qu’interpeler les tenants de l’histoire globale et reposer la question même de la globalité. L’hypothèse de fond qui est posée par ceux-ci est celle de l’interconnexion croissante des hommes et des sociétés et l’histoire des mondialisations, dont la globalisation est le dernier terme, est précisément celle du tissage de la toile humaine [McNeil R. & McNeil W.H., 2003]. Or, pour Ferrari, l’unification sociale qui résulte d’interactions croissantes est le fait notamment de la guerre.

C’est ce qu’a bien rappelé Laurent Testot dans son précédent billet sur la guerre, sur la place de celle-ci dans les diffusions et les interactions à l’intérieur d’un espace eufrasien dont l’Europe et la Chine constitueraient les deux pôles, et dont l’histoire pourrait presque se résumer à une sorte de ping-pong mondial, selon le modèle élaboré par Christian Grataloup dans les Lieux d’histoire [Grataloup, 1996].

Pourtant, Bonnaud reproche à Ferrari d’être « contactualiste » :

« Faut-il que les peuples fassent la chaîne, que les hommes se touchent, pour que leur histoire soit commune, pour que leur devenir soit collectif ? Pour que la recherche des moyennes planétaires soit légitime, faut-il d’abord démontrer que les hommes sont parents, et que la noosphère existe ? »[9]

Il établit ainsi un parallèle entre la mécanique newtonienne qui nécessitait l’existence d’un éther comme médiateur de la force gravitationnelle et la pensée ferrarienne qui exigerait, pour reprendre une notion moderne, un « méta-espace » :

« Nouveaux Ferraris, partirons-nous à la recherche d’autres éthers ? Appellerons-nous au secours des synchronismes d’hypothétiques marchands, de mystérieux missionnaires, compterons-nous sur de providentiels marchands nomades, sur de prodigieux migrants ? Remplacerons-nous la chaîne des guerres par la chaîne des complots et des consignes, avec ses chefs d’orchestre clandestins et ses émissaires internationaux, ou par la chaîne de l’or et des circuits monétaires, ou par la chaîne des nuées, des fluctuations climatiques, ou par celle des virus ? »[10]

On pourrait presque s’étonner de ces remarques tant le diffusionnisme est un modèle prégnant dans l’explication historique, notamment en histoire globale, dont l’approche est notoirement sécante avec celle de l’histoire connectée.

Car il est une autre hypothèse qui permet d’expliquer certaines synchronies : l’évolutionnisme structuraliste ; et Bonnaud regrette que Ferrari en soit resté « au seuil de la notion de structure planétaire ». De fait, sans forcément suivre Robert Bonnaud dans ses réflexions, on peut simplement rappeler que les Européens débarquant en Amérique ont trouvé un autre monde, pas une autre humanité.

Au final, c’est là une autre manière d’appréhender l’histoire globale. L’unité de l’humanité résulte-t-elle de la mondialisation ? Ou bien lui est-elle antérieure ? Le lecteur prendra garde d’éviter le piège rhétorique d’une question en réalité mal formulée en distinguant l’unité essentielle, originelle, de l’humanité, diffusée à l’occasion d’une pré-mondialisation, et l’uniformité acquise par l’humanité, qui résulte bien, elle, de la mondialisation comme entremise croissante des hommes entre eux. Ce n’est donc pas tant la Chine qui doit interpeler que l’Amérique « pré-colombienne » et son histoire parallèle. Mais on quitte ici l’histoire globale pour l’histoire universelle.

Bibliographie

Bonnaud R., 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo : European Journal of Geography, article 576, : http://cybergeo.revues.org/24903

Courcy R., marquis de, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie.

Ferrari J., 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie,

Grataloup C., 1996, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Montpellier, GIP Reclus.

Gruzinski S., L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard

McNeil R. & McNeil W.H., 2003, The Human Web: a Bird’s View of Word History, New York, W.W. Norton & Company.

Pomeranz K., 2010, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité ».


Notes

[1] J’en profite ainsi pour ouvrir le blog à une certaine interactivité. Dans la mesure de nos compétences, ces billets peuvent être des réponses à d’éventuelles questions de nos lecteurs.

[2] Réné de Courcy (marquis), 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, p. viii.

[3] Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, p. v.

[4] Ibidem

[5] Joseph Ferrari, 1860, Histoire de la raison d’État, Paris, Michel Lévy frères, p. 117.

[6] Ibidem, p. 595.

[7] Ibidem, p. 596.

[8] Robert Bonnaud (né en 1929) n’est pas à proprement parler un historien de la globalité, mais davantage de l’universalité. Hors-normes, il s’inscrit dans un courant de pensée peu estimé par l’historiographie traditionnelle, celle de la synchronie et du comparatisme. Et lorsqu’il parle de Joseph Ferrari, de la marginalité de celui-ci, de son rejet par l’Université, on peut penser qu’il parle aussi un peu de lui-même. Sa vision de l’histoire est fondamentalement un engagement. Ami d’enfance de Vidal-Naquet, il dénonça les massacres perpétrés par l’armée française dans un article paru dans la revue Esprit en 1957, puis soutint le FLN, ce qui lui valut d’être emprisonné en 1961. Son universalisme est un anti-nationalisme et son ouvrage sur Ferrari, publié en 1992, est une forme de manifeste.

«Sans doute, parce que les années 1980, nationales et nationalistes, néo-impériales même, pleines de ferveurs et de nostalgies patriotiques et occidentalistes, les années Rambo, Malouines, les années Reagan, Thatcher, Craxi, Hernu, etc., les années de la revanche des histoires nationales et du “quadripartisme” (les quatre périodes canoniques, une vision très occidentale de l’histoire), n’avantagent guère le théoricien des parallélismes planétaires. »

Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 10.

[9] Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 105.

[10] Ibidem


Texte 1

Réné de Courcy, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, préface, pp. v-xi.

« Les traités de Tien-Tsin et les conventions qui leur servirent de corollaires ont réalisé une des plus grandes et des plus nobles conquêtes de la civilisation moderne, en ouvrant aux entreprises du négoce étranger, à la libre propagande des missionnaires chrétiens, aux investigations du voyageur et du savant, la plus riche, la plus industrieuse, la plus féconde, la plus populeuse, la plus curieuse contrée de l’univers. Désormais il n’est plus un port important des côtes chinoises qui n’admette les navires de toutes les nations du globe, il n’est pas un lieu de l’empire chinois qui ne puisse être visité par les Européens ; il ne s’y rencontre pas une ville, pas un village où le prêtre chrétien ne puisse enseigner ouvertement sa doctrine. Nos ambassadeurs résident à Péking. Aucune humiliation ne leur est imposée. Ils interprètent directement les griefs de leur pays et de leurs nationaux, et traitent d’égal à égal avec les conseillers intimes de l’empereur. Que de belles et brillantes promesses dans ces conquêtes ! Déjà nos marchands se sont établis, sous la protection de nos consuls, dans les grandes villes que baigne le Yang-tze-Kiang, la principale artère de la Chine. Les intelligentes populations du vaste et fertile bassin qu’arrosent le fleuve Bleu et ses tributaires, profitent, avec empressement, des avantages de notre industrie. Sa supériorité éclate à leurs regards. Elles en partagent avec nous les bénéfices. Éclairées par l’intérêt, le guide irrésistible de leur race, elles ouvrent les yeux à la lumière. Le vieux préjugé chinois est frappé au cœur. Quels magnifiques triomphes attendent notre civilisation, quels gains immenses sont réservés à notre commerce si ce préjugé vient à disparaître entièrement, si, mettant à profit la science de nos ingénieurs aussi bien que l’expérience de nos industriels, et nous abandonnant la part de bénéfice et d’influence qui serait due légitimement à notre concours, la nation chinoise vient à multiplier la puissance de ses ressources nationales, par la construction de chemins de fer et de télégraphes qui relient entre elles ses grandes cités, par l’établissement d’un service régulier de steamers sur les innombrables rivières qui sont les routes commerciales de l’empire, avant tout, par l’exploitation des richesses inouïes que recèlent ses mines d’argent, de cuivre, de fer et de houille.

Une transformation si magnifique et si féconde n’est point improbable. Nous avons vu la valeur approximative du négoce étranger que représentait en Chine, pour l’année 1855, la somme de 300 millions de francs y atteindre, neuf ans plus tard, sans tenir compte du trafic de l’opium, le chiffre énorme de 4 milliard 200 millions de francs bien que les districts producteurs du thé et de la soie eussent été, en partie, dévastés par les rebelles, bien que la terreur qui régnait autour de Shang-haï, au temps où l’insurrection cernait, de toutes parts, ce grand] emporium des échanges maritimes, en eût banni, pendant plusieurs années le crédit et la confiance. Que de si rapides progrès, accomplis dans des conditions défavorables, nous servent de leçons et d’encouragements ! La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant.

Ce prodigieux triomphe est-il assuré, est-il prochain ? Nul doute pour moi, que les destinées sociales, industrielles et mercantiles du peuple chinois n’appartiennent désormais à l’Europe. »


Texte 2

Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, préface, pp. i-vi.

« Les premières études relatives à la Chine causèrent une vive impression sur le monde savant de l’Europe par la révélation de faits qui blessent profondément l’orgueil de la tradition chrétienne. On a eu tout à coup une autre tradition, avec des dates aussi anciennes que les nôtres, avec la prétention non moins exclusive de remonter seule aux origines de l’humanité, avec des fondateurs, des inventeurs, des réformateurs bien supérieurs aux patriarches et aux héros de la Bible, enfin avec une religion reproduisant tellement nos dogmes et nos cérémonies que nos missionnaires en ont été réduits à imaginer que le démon avait parodié notre religion dans l’intérêt de l’enfer. Le spectacle de trois cent millions d’hommes régis depuis 4000 ans par des philosophes qui laissent passer chez eux les rédempteurs et les papes comme les accidents éphémères de l’ignorance ou les maladies incurables de l’esprit achevait d’humilier notre vanité.

Pour s’en délivrer, on a inventé trois mots ; et en disant que le Céleste Empires est barbare, stationnaire et isolé, on l’a livré à la stérile curiosité des antiquaires.

Mais la Chine est-elle barbare ? Il n’y pas un éventail, pas une boîte à thé arrivée de Nan-king qui ne démente cette extravagante accusation. Demandons plutôt si l’Europe est civilisée en Angleterre, où l’aristocratie règne sur le sol ; en Russie, où le peuple est esclave ; à Constantinople, où il n’y a ni arts, ni philosophie, ni littérature ; en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, où l’on adore un pontife inutilement combattu par tous les hommes éclairés. Demandons plutôt si toutes les places mises au concours dans toute l’Europe, abstraction faite de tout rang nobiliaire, et si les hommes supérieurs mis à la tête des États de par la loi ne nous donneraient pas un progrès qu’on doit encore considérer comme une utopie.

La Chine est-elle stationnaire ? Elle nous dit au jour le jour la date précise de ses inventions ; elle nous apprend quand elle a inventé l’écriture, quand elle l’a perfectionnée, à quelle époque elle a fondé son académie, comme elle l’a depuis étendue, quelles ont été les vicissitudes de ses lois, les modifications qu’elle a imposées à la propriété, à la pénalité, à l’administration ; elle nous dit combien de fois elle a réformé sa géographie, déplacé ses capitales, renouvelé son calendrier. L’idée qu’elle soit stationnaire vient de ce que nos habits, nos modes, nos gouvernements beaucoup plus mobiles qu’ils ne le sont ; nos moindre variations nous absorbent ; nous y jouons la vie et les biens, tandis que les Chinois, vus à distance et engagés à leur tour dans des variations et des vicissitudes qui nous échappent, nous semblent immobiles comme les astres. Mais eux aussi, en nous observant de loin, en voyant les Grecs, les Romains toujours habillés de la même manière, les Français toujours sous la monarchie, les catholiques constamment attachés à la Bible, pourraient nous croire sinon barbares, du moins stationnaires.

L’accusation d’isolement serait moins injuste, car nous n’avons connu la Chine que sous Louis XIV ; elle a eu tort de ne pas se présenter plus tôt à notre curiosité, à ne pas recevoir plus tôt la visite de Cabral, de n’avoir vu dans nos premiers navigateurs portugais ou espagnols que des pirates incapables de l’étudier, dans nos missionnaires français ou italiens que des bonzes disposés à la tromper, dans nos voyageurs les plus ingénieux que des individus dédaignés par leurs compatriotes, comme Marco Polo chez les Vénitiens. C’est un tort ; mais la distance de Pé-king à Paris étant la même que celle de Paris à Pé-king, on pourrait avec autant de raison dire à la Chine que nous avons vécu isolés, dans un coin du monde, que notre politique et notre religion n’ont pas eu la force de dépasser Madras et Bombays, de se faire connaître à Canton, que dis-je ? de rester à Constantinople ou à Jérusalem. Si nous avons bouleversé plusieurs fois notre continent, si les Grecs, les Romains, les chevaliers, les croisés ont fait un effroyable fracas, il faut aussi user d’indulgence envers les Chinois qui ont plusieurs fois rasé leurs villes, incendié leurs capitales, envahi ou absorbé les barbares, subi ou imposé d’affreux désastres pendant des siècles, en un mot mis aux prises des armées de quinze cent mille combattants sans que l’Europe s’en soit aperçue. Ne faut-il pas leur pardonner s’ils ne sont venus chez nous ni pour inventer le papier-monnaie, qu’ils ont connu deux siècles avant nous, ni pour imiter l’imprimerie, qu’ils ont fait fonctionner cinq siècles avant nous, ni même pour dérober la boussole, qu’ils possédaient une vingtaine de siècles avant que les Romains eussent des barques ? Ils n’ont pas été plus isolés que nous, puisque la Perse, le Japon, l’Inde et la Tartarie recevaient leurs nouvelles.

Mais si la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire, si elle mérite toute notre attention, si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? Je crois avoir résolu ce problème dans mon Histoire des Révolutions d’Italie, où j’ai montré comment à chaque période les républiques de la Toscane, le royaume de Naples, le duché de Milan, les États les plus variés, la papauté elle-même et par l’entremise de la papauté victorieuse ou vaincue, tous les États de l’Europe marchaient sur la même route, sans le savoir, sous l’unique pression de la guerre qui les condamnait à se maintenir de niveau pour rester indépendants. Dans mon Histoire de la raison d’État, j’ai généralisé cette loi et maintenant je m’adresse encore une fois au lecteur dans l’espérance de confirmer ces généralisations en expliquant le monde par la Chine. Puisque toutes les histoires se ressemblent, l’histoire la plus ancienne, la plus continue, la plus explicite servira de guide, et en voyant toutes ses révolutions reproduites en Europe l’une après l’autre, on comprendra comment le jour om Salomon disait mélancoliquement : “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”, on lisait sur la statue mystérieuse du temple de Lo-yang : “Le ciel n’a point de parenté ; il traite également tous les hommes.” »