La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?

Lors de la table-ronde organisée par Sciences Humaines lors des Journées de l’histoire à Blois ‒ rare occasion de rencontrer nos lecteurs ‒, une question fut posée sur l’européocentrisme, sur le décentrement et sur le piège d’un éventuel enfermement dialectique Europe(Occident)/Chine. Le temps manquait pour une réponse précise et j’évoquai rapidement l’historien Joseph Ferrari, qui, en 1867, publia un ouvrage sur La Chine et l’Europe. Ce billet lui est donc consacré [1].

La Chine n’a pas été une découverte du 19e siècle. Loin s’en faut ; les interactions entre extrême Occident et extrême Orient de l’Eufrasie remontent au moins au début du Ier millénaire. Mais la Chine est l’Empire inconquis [Gruzinski, 2011] et le regard européen demeure jusqu’au 18e siècle très ambivalent, oscillant entre admiration (Voltaire) et rejet (Montesquieu). Au siècle suivant, les choses semblent basculer ‒ ce qui permet au passage de donner un sens métahistorique à la « grande divergence » analysée par Kenneth Pomeranz. La Chine vacille et finit par s’ouvrir aux puissances européennes ; dès lors, l’Europe ne se connaît plus de rivale. La date fatidique de ce basculement est le traité de Nankin, signé le 29 août 1842 au terme de ce qu’on appellera ensuite la première guerre de l’opium. Une décennie plus tard, la brèche britannique est agrandie par le traité de Tianjin, signé le 26 juin 1858 à la fin de la deuxième guerre de l’opium, qui ouvre onze ports chinois aux puissances étrangères (Royaume-Uni, France, Russie, États-Unis). C’est ce traité que célèbre le marquis de Courcy dans un livre consacré à L’Empire du Milieu, paru en 1867 [Texte 1] :

« La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant. »[2]

Ce à quoi s’oppose fermement Joseph Ferrari dans un ouvrage exactement contemporain [Texte 2] : « la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire ».[3]

Et Ferrari de s’interroger :

« si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? »[4]

Joseph Ferrari (1811-1876) était un historien franco-italien, professeur de philosophie dans son exil français, parlementaire à son retour dans l’Italie unifiée. Marqué par la lecture de Vico, dont il assura la publication des œuvres complètes, il développa une réflexion philosophique de l’histoire, étendue progressivement de l’Italie au Monde, et dont le principe fondamental est la synergie qui anime l’ensemble des peuples : Ferrari ne peut en fait penser la Chine isolée du reste du Monde. Notons au passage que Ferrari est l’un des premiers, sans doute sous l’influence de l’italien, à utiliser l’adjectif « mondial » [Capdepuy, 2011].

C’est dans l’Histoire de la raison d’État, parue en 1860, que Ferrari dévoile pour la première fois les synchronismes planétaires dont la mécanique serait essentiellement fondée sur la guerre entre les peuples :

« Pas de distance, pas de désert, pas de montagne qui interrompe ce funèbre entrelacement de combats ; la guerre coule partout comme l’eau qui cherche son niveau. Aucun vide, aucun intervalle, nulle paix sur la terre ; ce bois abandonné, cet îlot négligé, reçoivent leurs battues périodiques, leurs buissons ne peuvent abriter aucun fugitif. […] Dans les temps calmes, les nations se tiennent par le travail sourd des unités et des fédérations ; mais aux jours des révolutions, celle qui s’agite la première transmet un choc qui fait le tour du monde. Le surcroît de force que lui donne son progrès l’engage à faire des conquêtes ; et ses invasions explosives continuent jusqu’à ce que les nations les plus arriérées aient découvert le moyen de l’arrêter en l’imitant ; en d’autres termes jusqu’à ce que l’équilibre se soit partout rétabli. C’est ainsi que lorsqu’une roue dentée tourne, son mouvement se communique à tout l’engrenage ; chaque roue tourne de droite à gauche ou de gauche à droite, en sens inverse de sa voisine, et toutes les pièces crient tant que l’impulsion ne s’épuise pas complètement. Ne vous étonnez donc pas si une secousse d’Athènes ébranlait Crotone, si une catastrophe de Babylone retentissait au loin jusque sur la plage d’Espagne, si l’Europe, que les évêques mettaient en révolution vers l’an 1000, refoulait les musulmans sur tous les points, si le reflux contre les croisades portait Saladin à Jérusalem et les Tartares à Moscou, à Varsovie et à Bude. Rome, à son apogée, donnait aux Chinois l’idée de la combattre, et, quelques siècles plus tard, les invasions partaient des plateaux de l’Asie pour envahir les provinces de l’Allemagne, de la Gaule, de l’Ibérie et de l’Afrique. »[5]

Toujours en exil, il développa pleinement sa théorie dans La Chine et l’Europe, où il affronte ce que la vanité européenne refuserait de voir, à savoir l’ampleur de la civilisation chinoise. Pourtant, lui aussi, reprend à son compte le double récit de la Chine qui se replie et de l’Europe qui conquiert le Monde, de cette divergence du 19e siècle :

« Ce retard de la Chine, cette accélération de l’Europe sont dus au génie de notre race, qui travaille enfin sur les données de l’expérience et se dérobe à la domination de la mythologie chrétienne. Le bon sens chinois nous surpassait tant que nos religions gaspillaient nos forces et nous jetaient à la conquête tantôt de la toison d’or, tantôt de Jérusalem ; alors Confucius battait les Évangélistes, les mandarins étaient supérieurs aux évêques, et notre plus grand soin était d’enchaîner et de persécuter nos inventeurs et nos hommes de génie. Mais les données de la renaissance, de la réformation et de la Révolution française rendent le bon sens à nos rois, à nos tribuns, à nos chefs ; ils ne sont plus aliénés dans l’Église ou du moins ils sont en voie de guérison. Dès lors ils deviennent à peu près des mandarins; dès lors la supériorité de notre race nous rend plus rapides que les lettrés de la Chine. De là l’artillerie, qui nous donne le nouveau monde et reste stérile entre les mains des Chinois ; de là notre exploration du globe et notre domination sur toutes les côtes, tandis que les Chinois n’arrivent pas en Europe, voyagent sur nos navires, et s’étendent en esclaves, en travailleurs, en ouvriers, sans aspirer à aucune conquête. »[6]

Mais Ferrari minimise « les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe [qui] ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations » et conclut de façon quasi prophétique d’une part sur la montée en puissance des États-Unis et de la Russie, et d’autre part sur le rattrapage de la Chine :

« Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789 la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pé-king et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »[7]

Cependant, la pensée peut-être trop systématique, trop mécanique, pas assez européocentrée de l’histoire du monde a pu ne pas convaincre et l’ouvrage de Ferrai sombra dans l’oubli, jusqu’à ce que Robert Bonnaud [8] l’en sorte au début des années 1990 et se l’approprie dans une réflexion personnelle sur « les tournants historiques mondiaux » [Bonnaud, 1992]. De fait, certains synchronismes que distingue Ferrari et que reprend Bonnaud, non sans les corriger, ou du moins non sans en souligner les limites et les erreurs, ne peuvent qu’interpeler les tenants de l’histoire globale et reposer la question même de la globalité. L’hypothèse de fond qui est posée par ceux-ci est celle de l’interconnexion croissante des hommes et des sociétés et l’histoire des mondialisations, dont la globalisation est le dernier terme, est précisément celle du tissage de la toile humaine [McNeil R. & McNeil W.H., 2003]. Or, pour Ferrari, l’unification sociale qui résulte d’interactions croissantes est le fait notamment de la guerre.

C’est ce qu’a bien rappelé Laurent Testot dans son précédent billet sur la guerre, sur la place de celle-ci dans les diffusions et les interactions à l’intérieur d’un espace eufrasien dont l’Europe et la Chine constitueraient les deux pôles, et dont l’histoire pourrait presque se résumer à une sorte de ping-pong mondial, selon le modèle élaboré par Christian Grataloup dans les Lieux d’histoire [Grataloup, 1996].

Pourtant, Bonnaud reproche à Ferrari d’être « contactualiste » :

« Faut-il que les peuples fassent la chaîne, que les hommes se touchent, pour que leur histoire soit commune, pour que leur devenir soit collectif ? Pour que la recherche des moyennes planétaires soit légitime, faut-il d’abord démontrer que les hommes sont parents, et que la noosphère existe ? »[9]

Il établit ainsi un parallèle entre la mécanique newtonienne qui nécessitait l’existence d’un éther comme médiateur de la force gravitationnelle et la pensée ferrarienne qui exigerait, pour reprendre une notion moderne, un « méta-espace » :

« Nouveaux Ferraris, partirons-nous à la recherche d’autres éthers ? Appellerons-nous au secours des synchronismes d’hypothétiques marchands, de mystérieux missionnaires, compterons-nous sur de providentiels marchands nomades, sur de prodigieux migrants ? Remplacerons-nous la chaîne des guerres par la chaîne des complots et des consignes, avec ses chefs d’orchestre clandestins et ses émissaires internationaux, ou par la chaîne de l’or et des circuits monétaires, ou par la chaîne des nuées, des fluctuations climatiques, ou par celle des virus ? »[10]

On pourrait presque s’étonner de ces remarques tant le diffusionnisme est un modèle prégnant dans l’explication historique, notamment en histoire globale, dont l’approche est notoirement sécante avec celle de l’histoire connectée.

Car il est une autre hypothèse qui permet d’expliquer certaines synchronies : l’évolutionnisme structuraliste ; et Bonnaud regrette que Ferrari en soit resté « au seuil de la notion de structure planétaire ». De fait, sans forcément suivre Robert Bonnaud dans ses réflexions, on peut simplement rappeler que les Européens débarquant en Amérique ont trouvé un autre monde, pas une autre humanité.

Au final, c’est là une autre manière d’appréhender l’histoire globale. L’unité de l’humanité résulte-t-elle de la mondialisation ? Ou bien lui est-elle antérieure ? Le lecteur prendra garde d’éviter le piège rhétorique d’une question en réalité mal formulée en distinguant l’unité essentielle, originelle, de l’humanité, diffusée à l’occasion d’une pré-mondialisation, et l’uniformité acquise par l’humanité, qui résulte bien, elle, de la mondialisation comme entremise croissante des hommes entre eux. Ce n’est donc pas tant la Chine qui doit interpeler que l’Amérique « pré-colombienne » et son histoire parallèle. Mais on quitte ici l’histoire globale pour l’histoire universelle.

Bibliographie

Bonnaud R., 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo : European Journal of Geography, article 576, : http://cybergeo.revues.org/24903

Courcy R., marquis de, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie.

Ferrari J., 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie,

Grataloup C., 1996, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Montpellier, GIP Reclus.

Gruzinski S., L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard

McNeil R. & McNeil W.H., 2003, The Human Web: a Bird’s View of Word History, New York, W.W. Norton & Company.

Pomeranz K., 2010, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité ».


Notes

[1] J’en profite ainsi pour ouvrir le blog à une certaine interactivité. Dans la mesure de nos compétences, ces billets peuvent être des réponses à d’éventuelles questions de nos lecteurs.

[2] Réné de Courcy (marquis), 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, p. viii.

[3] Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, p. v.

[4] Ibidem

[5] Joseph Ferrari, 1860, Histoire de la raison d’État, Paris, Michel Lévy frères, p. 117.

[6] Ibidem, p. 595.

[7] Ibidem, p. 596.

[8] Robert Bonnaud (né en 1929) n’est pas à proprement parler un historien de la globalité, mais davantage de l’universalité. Hors-normes, il s’inscrit dans un courant de pensée peu estimé par l’historiographie traditionnelle, celle de la synchronie et du comparatisme. Et lorsqu’il parle de Joseph Ferrari, de la marginalité de celui-ci, de son rejet par l’Université, on peut penser qu’il parle aussi un peu de lui-même. Sa vision de l’histoire est fondamentalement un engagement. Ami d’enfance de Vidal-Naquet, il dénonça les massacres perpétrés par l’armée française dans un article paru dans la revue Esprit en 1957, puis soutint le FLN, ce qui lui valut d’être emprisonné en 1961. Son universalisme est un anti-nationalisme et son ouvrage sur Ferrari, publié en 1992, est une forme de manifeste.

«Sans doute, parce que les années 1980, nationales et nationalistes, néo-impériales même, pleines de ferveurs et de nostalgies patriotiques et occidentalistes, les années Rambo, Malouines, les années Reagan, Thatcher, Craxi, Hernu, etc., les années de la revanche des histoires nationales et du “quadripartisme” (les quatre périodes canoniques, une vision très occidentale de l’histoire), n’avantagent guère le théoricien des parallélismes planétaires. »

Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 10.

[9] Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 105.

[10] Ibidem


Texte 1

Réné de Courcy, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, préface, pp. v-xi.

« Les traités de Tien-Tsin et les conventions qui leur servirent de corollaires ont réalisé une des plus grandes et des plus nobles conquêtes de la civilisation moderne, en ouvrant aux entreprises du négoce étranger, à la libre propagande des missionnaires chrétiens, aux investigations du voyageur et du savant, la plus riche, la plus industrieuse, la plus féconde, la plus populeuse, la plus curieuse contrée de l’univers. Désormais il n’est plus un port important des côtes chinoises qui n’admette les navires de toutes les nations du globe, il n’est pas un lieu de l’empire chinois qui ne puisse être visité par les Européens ; il ne s’y rencontre pas une ville, pas un village où le prêtre chrétien ne puisse enseigner ouvertement sa doctrine. Nos ambassadeurs résident à Péking. Aucune humiliation ne leur est imposée. Ils interprètent directement les griefs de leur pays et de leurs nationaux, et traitent d’égal à égal avec les conseillers intimes de l’empereur. Que de belles et brillantes promesses dans ces conquêtes ! Déjà nos marchands se sont établis, sous la protection de nos consuls, dans les grandes villes que baigne le Yang-tze-Kiang, la principale artère de la Chine. Les intelligentes populations du vaste et fertile bassin qu’arrosent le fleuve Bleu et ses tributaires, profitent, avec empressement, des avantages de notre industrie. Sa supériorité éclate à leurs regards. Elles en partagent avec nous les bénéfices. Éclairées par l’intérêt, le guide irrésistible de leur race, elles ouvrent les yeux à la lumière. Le vieux préjugé chinois est frappé au cœur. Quels magnifiques triomphes attendent notre civilisation, quels gains immenses sont réservés à notre commerce si ce préjugé vient à disparaître entièrement, si, mettant à profit la science de nos ingénieurs aussi bien que l’expérience de nos industriels, et nous abandonnant la part de bénéfice et d’influence qui serait due légitimement à notre concours, la nation chinoise vient à multiplier la puissance de ses ressources nationales, par la construction de chemins de fer et de télégraphes qui relient entre elles ses grandes cités, par l’établissement d’un service régulier de steamers sur les innombrables rivières qui sont les routes commerciales de l’empire, avant tout, par l’exploitation des richesses inouïes que recèlent ses mines d’argent, de cuivre, de fer et de houille.

Une transformation si magnifique et si féconde n’est point improbable. Nous avons vu la valeur approximative du négoce étranger que représentait en Chine, pour l’année 1855, la somme de 300 millions de francs y atteindre, neuf ans plus tard, sans tenir compte du trafic de l’opium, le chiffre énorme de 4 milliard 200 millions de francs bien que les districts producteurs du thé et de la soie eussent été, en partie, dévastés par les rebelles, bien que la terreur qui régnait autour de Shang-haï, au temps où l’insurrection cernait, de toutes parts, ce grand] emporium des échanges maritimes, en eût banni, pendant plusieurs années le crédit et la confiance. Que de si rapides progrès, accomplis dans des conditions défavorables, nous servent de leçons et d’encouragements ! La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant.

Ce prodigieux triomphe est-il assuré, est-il prochain ? Nul doute pour moi, que les destinées sociales, industrielles et mercantiles du peuple chinois n’appartiennent désormais à l’Europe. »


Texte 2

Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, préface, pp. i-vi.

« Les premières études relatives à la Chine causèrent une vive impression sur le monde savant de l’Europe par la révélation de faits qui blessent profondément l’orgueil de la tradition chrétienne. On a eu tout à coup une autre tradition, avec des dates aussi anciennes que les nôtres, avec la prétention non moins exclusive de remonter seule aux origines de l’humanité, avec des fondateurs, des inventeurs, des réformateurs bien supérieurs aux patriarches et aux héros de la Bible, enfin avec une religion reproduisant tellement nos dogmes et nos cérémonies que nos missionnaires en ont été réduits à imaginer que le démon avait parodié notre religion dans l’intérêt de l’enfer. Le spectacle de trois cent millions d’hommes régis depuis 4000 ans par des philosophes qui laissent passer chez eux les rédempteurs et les papes comme les accidents éphémères de l’ignorance ou les maladies incurables de l’esprit achevait d’humilier notre vanité.

Pour s’en délivrer, on a inventé trois mots ; et en disant que le Céleste Empires est barbare, stationnaire et isolé, on l’a livré à la stérile curiosité des antiquaires.

Mais la Chine est-elle barbare ? Il n’y pas un éventail, pas une boîte à thé arrivée de Nan-king qui ne démente cette extravagante accusation. Demandons plutôt si l’Europe est civilisée en Angleterre, où l’aristocratie règne sur le sol ; en Russie, où le peuple est esclave ; à Constantinople, où il n’y a ni arts, ni philosophie, ni littérature ; en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, où l’on adore un pontife inutilement combattu par tous les hommes éclairés. Demandons plutôt si toutes les places mises au concours dans toute l’Europe, abstraction faite de tout rang nobiliaire, et si les hommes supérieurs mis à la tête des États de par la loi ne nous donneraient pas un progrès qu’on doit encore considérer comme une utopie.

La Chine est-elle stationnaire ? Elle nous dit au jour le jour la date précise de ses inventions ; elle nous apprend quand elle a inventé l’écriture, quand elle l’a perfectionnée, à quelle époque elle a fondé son académie, comme elle l’a depuis étendue, quelles ont été les vicissitudes de ses lois, les modifications qu’elle a imposées à la propriété, à la pénalité, à l’administration ; elle nous dit combien de fois elle a réformé sa géographie, déplacé ses capitales, renouvelé son calendrier. L’idée qu’elle soit stationnaire vient de ce que nos habits, nos modes, nos gouvernements beaucoup plus mobiles qu’ils ne le sont ; nos moindre variations nous absorbent ; nous y jouons la vie et les biens, tandis que les Chinois, vus à distance et engagés à leur tour dans des variations et des vicissitudes qui nous échappent, nous semblent immobiles comme les astres. Mais eux aussi, en nous observant de loin, en voyant les Grecs, les Romains toujours habillés de la même manière, les Français toujours sous la monarchie, les catholiques constamment attachés à la Bible, pourraient nous croire sinon barbares, du moins stationnaires.

L’accusation d’isolement serait moins injuste, car nous n’avons connu la Chine que sous Louis XIV ; elle a eu tort de ne pas se présenter plus tôt à notre curiosité, à ne pas recevoir plus tôt la visite de Cabral, de n’avoir vu dans nos premiers navigateurs portugais ou espagnols que des pirates incapables de l’étudier, dans nos missionnaires français ou italiens que des bonzes disposés à la tromper, dans nos voyageurs les plus ingénieux que des individus dédaignés par leurs compatriotes, comme Marco Polo chez les Vénitiens. C’est un tort ; mais la distance de Pé-king à Paris étant la même que celle de Paris à Pé-king, on pourrait avec autant de raison dire à la Chine que nous avons vécu isolés, dans un coin du monde, que notre politique et notre religion n’ont pas eu la force de dépasser Madras et Bombays, de se faire connaître à Canton, que dis-je ? de rester à Constantinople ou à Jérusalem. Si nous avons bouleversé plusieurs fois notre continent, si les Grecs, les Romains, les chevaliers, les croisés ont fait un effroyable fracas, il faut aussi user d’indulgence envers les Chinois qui ont plusieurs fois rasé leurs villes, incendié leurs capitales, envahi ou absorbé les barbares, subi ou imposé d’affreux désastres pendant des siècles, en un mot mis aux prises des armées de quinze cent mille combattants sans que l’Europe s’en soit aperçue. Ne faut-il pas leur pardonner s’ils ne sont venus chez nous ni pour inventer le papier-monnaie, qu’ils ont connu deux siècles avant nous, ni pour imiter l’imprimerie, qu’ils ont fait fonctionner cinq siècles avant nous, ni même pour dérober la boussole, qu’ils possédaient une vingtaine de siècles avant que les Romains eussent des barques ? Ils n’ont pas été plus isolés que nous, puisque la Perse, le Japon, l’Inde et la Tartarie recevaient leurs nouvelles.

Mais si la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire, si elle mérite toute notre attention, si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? Je crois avoir résolu ce problème dans mon Histoire des Révolutions d’Italie, où j’ai montré comment à chaque période les républiques de la Toscane, le royaume de Naples, le duché de Milan, les États les plus variés, la papauté elle-même et par l’entremise de la papauté victorieuse ou vaincue, tous les États de l’Europe marchaient sur la même route, sans le savoir, sous l’unique pression de la guerre qui les condamnait à se maintenir de niveau pour rester indépendants. Dans mon Histoire de la raison d’État, j’ai généralisé cette loi et maintenant je m’adresse encore une fois au lecteur dans l’espérance de confirmer ces généralisations en expliquant le monde par la Chine. Puisque toutes les histoires se ressemblent, l’histoire la plus ancienne, la plus continue, la plus explicite servira de guide, et en voyant toutes ses révolutions reproduites en Europe l’une après l’autre, on comprendra comment le jour om Salomon disait mélancoliquement : “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”, on lisait sur la statue mystérieuse du temple de Lo-yang : “Le ciel n’a point de parenté ; il traite également tous les hommes.” »

Paradoxes de l’histoire des inégalités mondiales

A propos de : François Bourguignon, La Mondialisation de l’inégalité, Seuil, coll. « La République des idées », 2012

Le livre de François Bourguignon s’ouvre d’emblée sur un constat accablant : l’inégalité mondiale, celle qui met en comparaison les revenus par tête des populations les plus riches de la planète avec ces mêmes revenus chez les populations les plus mal loties du monde, est bien plus lourde que celle qui peut exister au sein des différentes nations, même les plus inégalitaires. Ainsi, alors qu’en France, en 2006, les 10% les plus riches gagnaient 6 fois plus environ que les 10% les plus pauvres et que cette même proportion était de 15 pour les Etats-Unis mais déjà de 40 pour le Brésil, à l’échelle mondiale elle aurait été de l’ordre de 90… Autrement dit nous supportons à l’échelle de la planète une inégalité qui serait proprement inimaginable au sein d’une communauté nationale.

C’est au plan historique que l’étude de l’inégalité mondiale est la plus fascinante. Un premier fait s’impose : entre 1820 et 1990 environ, l’inégalité mondiale n’a pas cessé de s’accroître, le rapport de proportionnalité entre les revenus des 10% les plus riches et des 10% les plus pauvres étant multiplié par 1,4 environ. Et cette croissance est très régulière, sauf dans les années 1950 qui voient à la fois se mettre en place des politiques redistributives en Occident et la montée d’un communisme à visée égalitaire en URSS et en Chine. Mais cette hausse séculaire de l’inégalité mondiale doit être complétée par une seconde constatation : depuis vingt ans, cette inégalité recule de façon significative, diminuant d’un ordre de grandeur similaire à celui de sa progression depuis 1900. Pour Bourguignon, « le tournant du millénaire marque un retournement historique de l’inégalité dans le monde ». Et il s’agirait aussi d’un recul de la pauvreté absolue : en 1900, 70% de la population mondiale se situait en dessous d’un seuil équivalent aujourd’hui à 1 € par personne et par jour contre seulement 20% en 2005. A l’évidence la croissance des revenus des pays dits émergents au Sud et la quasi-stagnation (voire baisse) des salaires réels au Nord ont joué un rôle important dans cette réduction de l’inégalité mondiale.

Peut-on dans ces conditions devenir optimiste quant à la capacité de la mondialisation à réduire l’inégalité ? Sans doute si l’on raisonne, comme précédemment, en pourcentages extrêmes de la population mondiale. En revanche si on compare le revenu moyen des 10% de pays les plus riches à celui des 10% de pays les plus pauvres (soit environ quinze pays de chaque côté), l’écart s’est au contraire accru, montrant implicitement que le sous-développement s’aggrave de façon significative dans les pays les plus pauvres de la planète et dont le nom a défrayé la chronique : Haïti, Liberia, Sierra Leone, Rwanda ou Madagascar… Mais pour autant, ne comparer que des pays extrêmes n’a pas beaucoup de sens puisqu’on oublie alors de pondérer leur importance par leur population : on élimine alors la Chine ou l’Inde, de fait définitivement sorties de ce groupe, et dont l’émergence récente pèse très lourd dans la réduction de l’inégalité mondiale.

De façon très intéressante, Bourguignon décompose cette inégalité mondiale en deux phénomènes distincts, l’inégalité entre les nations d’une part, l’inégalité interne à celles-ci d’autre part. Jusqu’en 1980, l’augmentation des inégalités entre pays est indéniable tandis que les écarts de revenu internes se seraient contractés, notamment vers le milieu du 20e siècle. Mais depuis trente ans on observerait une inversion des deux tendances en même temps : « l’inégalité entre pays décroît fortement, tandis que l’inégalité moyenne au sein des pays se remet à croître après une longue période stationnaire ». L’explication de cette évolution contrastée, pour ce qui est de l’inégalité entre pays, s’expliquerait, dans sa phase de croissance, par les effets des révolutions industrielles au 19e, puis par la forte dynamique des pays dominants, tandis que le repli de cette inégalité s’amorcerait, dans les années 1970, du fait de l’émergence des grands pays que l’on sait puis de la diffusion internationale (mais partielle), en Afrique et en Amérique latine, de leur prospérité. Qu’en est-il pour l’évolution de l’inégalité interne aux pays ? Le fait qu’elle ait commencé à régresser entre 1914 et 1970 reflèterait la politique de redistribution déjà évoquée tandis que sa remontée depuis les années 1980 témoignerait des ravages de la mondialisation sur les hiérarchies sociales internes, le travail faiblement qualifié dans les pays riches étant internationalement très concurrencé par exemple alors que le capital se trouvait de plus en plus valorisé. L’auteur évoque à ce propos un phénomène d’internalisation de l’inégalité mondiale, « l’inégalité entre Américains et Chinois se voyant progressivement remplacée par l’inégalité entre riches et pauvres Américains, mais aussi riches et pauvres Chinois ».

Sur cette base, l’auteur se livre ensuite (deuxième chapitre) à une analyse plus précise des causes de la croissance des inégalités internes, passant tour à tour en revue les Etats-Unis (champion de la remontée des inégalités internes), la France (pays où elle a peut-être été le plus contenue mais sans doute au prix d’un chômage plus durable), les différents types de pays émergents. Il évoque l’extension spectaculaire des marchés qui multiplie significativement les recettes des stars capables de vendre leur image ou leurs compétences à l’échelle mondiale. Une conclusion très générale semble s’imposer : « la mondialisation des échanges est partout en toile de fond. Elle a changé l’environnement international de l’ensemble des économies nationales ; en exacerbant la concurrence, elle a accéléré le changement technique et ses conséquences ; elle a induit la libéralisation financière dans un grand nombre de pays et a renforcé la mobilité du capital ; elle est présente aussi derrière le mouvement général de dérégulation, avec des conséquences majeures pour la distribution des revenus ». C’est notamment la dérégulation financière qui, en stimulant la croissance du secteur financier, a amélioré le rendement réel du capital, « accentuant l’inégalité des revenus liée à la concentration des patrimoines » et permettant l’éclosion de très hauts revenus chez les cadres et opérateurs clés du secteur. C’est aussi la dérégulation du marché du travail quoique ses effets en matière d’inégalités soient plus ambigus.

Le dernier chapitre propose des réflexions sur « les instruments de politique économique et sociale susceptibles de réduire les inégalités sans pour autant diminuer la compétitivité ». Il est probable que la diminution des inégalités entre nations va se prolonger à moyen terme : crise durable dans les pays développés et freinages dus aux réformes structurelles liées au désendettement public comme à la lutte inéluctable contre le réchauffement climatique ; marge de croissance encore importante des pays émergents. Cependant l’auteur fait justement remarquer que d’ici quinze ans « le niveau de vie moyen des Chinois dépassera la moyenne mondiale et que toute croissance additionnelle de la Chine par rapport au reste du monde sera potentiellement une source d’accroissement de l’inégalité mondiale », ce qui pourrait nuancer le processus en cours. Mais en admettant que l’inégalité entre nations continue bien de régresser, il s’agit alors de maintenir cette tendance tout en réduisant parallèlement l’inégalité au sein des nations. Mais il s’agit là d’un débat de politique économique, de fait beaucoup plus technique, et qui nous éloigne de l’histoire des processus de mondialisation…

La guerre prémoderne, 5e-15e siècles

Le Moyen Âge est une période historiquement déterminée. Et encadrée par des événements qui ne font sens que d’un point de vue occidental : 476, date symbolique de la chute de Rome déterminée par la déposition du dernier empereur par le chef de guerre barbare Odoacre – on peut retenir d’autres marqueurs – ; 1453, prise de Constantinople par les Ottomans et aussi fin de la guerre de Cent Ans, ou 1492, « découverte » accidentelle du Nouveau Monde par Christophe Colomb et expulsion des Juifs d’Espagne. Un millénaire approximatif, longtemps vu comme une période obscure et violente assurant la transition entre l’âge d’or de l’Empire romain et le rayonnement de la Renaissance européenne.

La réalité, dans une perspective mondiale, est bien différente. Mais cette périodicité fait sens en portant un regard d’ensemble sur l’Eurasie. Les évolutions conjointes des sociétés et du fait guerrier offrent, au fil de ce long millénaire prémoderne, d’étonnantes similitudes, de l’Europe à la Chine en passant par le Nord de l’Afrique et le Moyen-Orient.

La première similitude nous est donnée par la quasi-simultanéité de la chute des grands empires qui dominaient le monde au début de notre ère. La Chine impériale des dynasties Han (de 206 à 9 avant notre ère puis de 25 à 220) s’effondre sous les coups de la confédération de tribus nomades d’Asie centrale, les Xiongnus. Dans les deux siècles qui suivent, les confédérations huns, probablement de même origine que les Xiongnus, provoquent l’effondrement de l’ensemble des grandes puissances de l’Ancien Monde, poussant les Goths jusqu’à l’Empire romain : les grandes invasions fragmentent les empires romain, kushan au nord de l’Inde, et chinois. Elles sont le fait de peuples nomades, dont la force de frappe repose sur une cavalerie mobile harcelant les armées impériales majoritairement composées de fantassins. Ces peuples se regroupent ponctuellement sous la bannière de chefs susceptibles de leur assurer la victoire au sein de confédérations politiquement complexes. Et cette élite nomade a surtout pour but de s’insérer dans les civilisations qu’elles visent. Les peuples des steppes en Chine, les Goths, Alains, Burgondes et Vandales en Occident n’auront de cesse de copier les puissances qu’ils ont dépecées.

En Occident, la disparition des grandes entités étatiques d’antan entraîne celle du soldat – la machine de guerre romaine ne pouvait exister qu’entretenue par les richesses de territoires fiscalement productifs. Les royaumes romano-barbares ne mobilisent, quand les circonstances l’exigent, que de petites armées de volontaires nobles. En 841, la bataille de Fontenoy-en-Puisaye, qui engage le destin de l’Europe quand les trois petits-fils de Charlemagne se disputent son empire, n’a probablement mobilisé que quelques milliers d’hommes. Ces combattants devaient en effet disposer des ressources suffisantes pour entretenir leur équipement, soit un bouclier – et dans l’idéal une armure – complété d’une lance, d’une hache et mieux, d’une épée. La complexité des techniques de forge et le coût en matériaux font de cette arme, souvent entourée de pouvoirs magiques et transmise de génération en génération, un luxe symbolisant le statut d’homme libre. D’élément militaire clé des armées nomades qui sévissent toujours entre Chine et Europe – jusqu’à la Hongrie magyare –, le cheval est devenu en Europe un moyen de déplacement jusqu’au champ de bataille, où l’on s’affronte généralement à pied, en petites formations compactes – les Vikings et Normands passent maîtres en cet art, qui leur vaut d’être embauchés comme mercenaires partout en Europe, jusqu’à la cour de Byzance.

Le voyage de l’étrier

En Chine, vers la fin du 6e siècle, intervient un nouvel élément : l’apparition de la cavalerie lourde, rendue possible par l’étrier, qui dote le guerrier armuré chargeant à la lance d’une puissance de frappe inégalée. L’invention complète un arsenal chinois depuis longtemps conséquent (paysans-soldats évoluant en formations de piquiers, arbalétriers équipés d’armes à tir rapide, cavalerie d’archers montés des auxiliaires nomades…), et contribue à la nouvelle réunification d’une Chine infiniment plus peuplée que l’Europe sous la dynastie Tang (618-907). L’étrier se diffuse rapidement et atteint l’Europe de l’Ouest dès le 8e siècle. Il permettra à l’Empire byzantin d’aligner des cataphractaires, à l’Occident de voir se structurer la chevalerie, favorisera au 13e siècle l’affirmation des Mamelouks en Égypte.

Car dans l’intervalle, entre Orient et Occident a émergé une nouvelle puissance : l’Islam, entité territoriale fédérée par une foi commune et une obéissance très symbolique à la personne du calife, dépositaire plus ou moins légitime de l’héritage du prophète fondateur Mahomet. Entre 632 et 751, cette nouvelle puissance a annexé un espace s’étendant de l’Afghanistan à l’Espagne – se morcelant in fine entre plusieurs États. Très vite, les Arabes intègrent dans leurs rangs les contingents des peuples conquis, renforçant leur cavalerie légère à la logistique assurée par des dromadaires, des lourds cavaliers perses, des archers montés turcs comme des fantassins du Moyen-Orient. Les Mamelouks ne sont, au départ, qu’une troupe d’élite spécialisée, des cavaliers lourds formés à partir d’esclaves entraînés dès l’enfance – les élites musulmanes faisant un usage régulier de soldats conscrits de force dès leur plus jeune âge, tels les janissaires du futur Empire ottoman.

En Europe, la supériorité des cavaliers lourds est devenue incontestable, mais elle ne peut se maintenir que grâce à une forte croissance urbaine et agricole – elle-même nourrie d’innovations orientales, telles le collier d’attelage. Jusqu’à l’an mil, l’Europe est la cible de raids, vikings ou sarrasins… À partir du 11e siècle, elle devient expansionniste – le symbole le plus marquant de ce renversement étant les croisades : 8 campagnes militaires menées au Proche-Orient entre 1095 et 1291, reconquista de l’Espagne qui s’étale du 9e siècle à 1492, christianisation par la force des peuples d’Europe orientale, mainmise sur les royaumes situés au Sud de la France sous prétexte de lutte contre les hérésies cathare et vaudoise… Les chevaliers, désargentés lorsqu’ils ne sont pas aînés de leur fratrie, ne rêvent que de conquérir de nouveaux fiefs.

Arts martiaux, entre Europe et Japon

Le progrès technique est une affaire transnationale. Les croisés s’extasient devant la qualité des sabres en acier de Damas, souvent fabriqués en Perse à partir de barres de métal produites en Inde… La poudre, inventée en Chine, suit les cavaliers mongols dans leur expansion avant de voir son usage perfectionné en Europe sous la forme du canon puis des bouches à feu portatives. L’arbalète, inventée en Chine au temps des Royaumes combattants (5e-3e siècles av. notre ère), est « découverte » par les croisés, qui en font rapidement un usage intensif : un arbalétrier est plus vite formé qu’un archer, et ses traits sont capables de percer les lourdes armures des chevaliers. L’efficacité de cette innovation est telle qu’elle est proscrite par bulle papale dans les luttes entre chrétiens dès le début du 13e siècle – une interdiction sans grand effet.

On voit également fleurir, aux deux bouts de l’Eurasie, Europe occidentale et Japon, des traités de combat au corps à corps à partir du 13e siècle. Le parallèle est frappant : les techniques de corps que dévoilent les documents plus ou moins cryptés des écoles (comment bloquer un coup de couteau, utiliser efficacement une lance en engageant la hanche, se battre immergé dans l’eau jusqu’à la taille ou se relever d’une chute engoncé dans une armure…) sont les mêmes. Par suite d’une histoire particulière, les Japonais conserveront ces techniques – pour partie dans leur cas d’origine chinoise – jusqu’à nos jours, sous les kimonos des pratiquants d’arts martiaux. Les Européens les oublieront, jusqu’à ce que l’archéologie expérimentale et les associations de passionnés les exhument. À contextes similaires, évolutions parallèles. Les grandes épées à deux mains ne seront guère utilisées qu’en Suisse, en Écosse ou au Japon par des formations de montagnards devant s’opposer à des invasions de cavaliers – une telle arme, difficile à manier, permet de faucher monture et homme à distance respectable.

Ce rapide survol montre en creux ce qu’il conviendrait encore d’explorer – l’histoire militaire de l’Europe est bien connue, celle des mondes musulmans, indiens, nomades ou chinois moins documentée, exception faite, en anglais, des traités de la maison d’édition Osprey Publishing. On pourrait suivre les Assassins dans leurs méthodes de guerre asymétrique, les empires nomades dans leurs évolutions techniques, les étonnants progrès des machines de guerre comme le trébuchet – l’usage décisif du contrepoids semble introduit en Chine sous les Mongols par des ingénieurs perses, au moment où les Européens le découvrent ; ou s’appesantir sur les ordres religieux militaires, Templiers, Hospitaliers et Teutoniques en Occident, reflétés à l’autre bout par les moines guerriers des sectes Shaolin en Chine, Tendaï au Japon.

Clôturons sur une généralité qui connaît quelques exceptions : alors que les États se font de plus en plus forts, les techniques évoluent partout vers plus d’efficacité, et les pouvoirs religieux, chrétiens, musulmans ou bouddhistes, s’embrigadent progressivement comme avocats des guerres justes menées par les puissances séculières, quand ce n’est pas comme acteurs militaires. D’un bout à l’autre de l’Eurasie, les hommes étaient les mêmes, les sociétés bénéficiaient d’une croissance démographique et d’une complexification des structures administratives. Et tous semblent contribuer à leur insu à l’avènement d’une modernité marquée par une violence de plus en plus soutenue.

Bibliographie

BARLOZZETTI Ugo et MATTEONI Sandro [2008], Les armes blanches qui ont façonné l’histoire. Des origines au 20e siècle en Europe et dans le monde, trad. fr. Denis-Armand Cana, 2010, Paris, Place des Victoires Éd.

CHALIAND Gérard [1990, rééd. 2009], Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».

CONTAMINE Philippe [1980, rééd. 1999], La Guerre au Moyen Âge, Paris, Puf.

DUBY Georges, dir. [2005, rééd. 2008], Une histoire du monde médiéval, Paris, Larousse.

HOLEINDRE Jean-Vincent et TESTOT Laurent, coord. [nov.-déc. 2012], « La guerre. Des origines à nos jours », Auxerre, Hors-série des Grands Dossiers des sciences humaines Histoire n° 1.

MERDRIGNAC Bernard et MÉRIENNE Patrick [2003, rééd. 2010], Le Monde au Moyen Âge, Rennes, Éditions Ouest-France.

Pourquoi le monde a besoin d’histoires globales

Ce texte constitue l’introduction légèrement remaniée du livre que nous venons de publier sous le titre Une histoire du monde global, aux Éditions Sciences Humaines, octobre 2012, et qui reprend pour partie des textes parus sur ce blog depuis trois ans.

Est-il raisonnable de se croire seul au monde ? Les récentes tentatives pour créer un musée de l’Histoire de France ont-elles un sens ? Existe-t-il vraiment des civilisations supérieures aux autres ? Peut-on excuser les formes diverses d’une xénophobie particulièrement présente aujourd’hui dans le débat politique, ici et là en Europe ? Le « continentalisme » européen n’est-il pas en train de virer au nationalisme à grande échelle ?

L’actualité est riches de ces questions multiples, posées parfois dramatiquement, plus souvent encore sur un mode dérisoire. Notre réponse de chercheurs et vulgarisateurs demeure incertaine. Elle s’articule sur des valeurs supposées intangibles d’ouverture à l’autre, et sur une posture morale qui n’est plus nécessairement perceptible par l’ensemble du corps social. Pour éclairer et renforcer cette réponse, le mieux, et parfois le plus simple, est peut-être de revenir aux faits historiques les plus lourds, ceux qui relèvent de la longue durée. Non, aucune société n’a jamais vécu durablement dans l’isolement ou en autosuffisance : il n’existe donc pas de « civilisation » au sens identitaire de ce terme. Oui, l’histoire de France n’a qu’un sens très limité si on recherche au sein de ce pays un moteur unique ou principal d’évolution qu’il faudrait mettre en exergue, et si l’on refuse de voir que notre société est fondamentalement le résultat de connexions lointaines, multiples et fécondes, avec d’autres sociétés, parfois parmi les plus inattendues. Oui, la supposée « supériorité de civilisation » n’est qu’un gadget idéologique, dès lors que l’on réalise combien l’Europe doit de techniques à l’Asie orientale ou au monde musulman, de plantes au continent américain ou à l’Inde, d’idées à la Chine impériale, de fait très à la mode chez les intellectuels de notre siècle des Lumières…

En clair, les preuves historiques existent quant à l’importance qualitative et quantitative des connexions de longue date entre les hommes, à travers les échanges, les transferts de techniques et d’idées, la circulation des religions, les migrations, l’acclimatation différenciée des plantes et des graines, comme encore avec les conquêtes impériales, leurs crimes et leurs apports… Sommes-nous sûrs par ailleurs que nos supposés idéaux de rationalité ou de démocratie nous appartiennent en propre ? -Qu’ils ne sont pas le résultat de rencontres anciennes et particulièrement complexes ?

Le monde a dramatiquement besoin, aujourd’hui et plus que jamais, d’une connaissance de ces interactions de longue date. Elles sont les seules racines de ce qu’on essentialise trop facilement comme des civilisations à l’identité affirmée. Contre la tentation d’identités-racines fictives, il s’agit désormais de prendre appui sur des identités-rhizomes. Ce faisant, il ne s’agit évidemment pas de dire que la civilisation européenne n’existe pas et que l’Europe n’aurait été qu’une province marginale de l’histoire du monde… Il ne peut être question de relativiser l’eurocentrisme évident, sans doute compréhensible, de nos représentations, pour tomber dans un sinocentrisme, un afrocentrisme ou toute autre position qui ne serait qu’un décalque des vieux habits que nous voulons quitter.

Non, le présent a besoin d’une véritable histoire globale, ou plutôt d’histoires globales au pluriel. Puisqu’il est désormais clair que personne ne pourra prétendre avoir le monopole du grand récit mondial, réconciliant les points de vue, les ressentis, les émotions de tant d’individus et de groupes sociaux différents. Le présent ne peut faire l’impasse sur cette nécessité, peut-être aussi vitale pour nos sociétés que l’impératif écologique, de comprendre ce qui s’est réellement passé entre nous tous, sur de nombreux siècles, au moins quatre ou cinq millénaires, peut-être même davantage.

En témoignent les textes réunis dans cet ouvrage et que certains pourront trouver hétéroclites : ils sont de fait issus de multiples horizons et ont été pour la plupart déjà présentés, soit dans la revue Sciences Humaines, soit sur le blog « Histoire globale » (https://blogs.histoireglobale.com) que nous animons depuis janvier 2010. Nous espérons montrer ici que leur compilation crée indéniablement du sens, et que ce dernier est aujourd’hui crucial pour comprendre aussi la mondialisation contemporaine. Ces textes se complètent, tant chronologiquement que thématiquement, se répondent les uns aux autres, abordent parfois le même sujet avec des méthodes différentes, s’enrichissent de regards contrastés. L’ordre des chapitres permet de fixer leur place logique dans ce qui pourrait n’apparaître sinon que comme un kaléidoscope arbitraire. Ainsi s’esquisse une – parmi bien d’autres possibles – histoire de notre Monde, de notre humanité aujourd’hui mondialisée, de nos passés divers qui se sont rencontrés depuis fort longtemps et qui, sinon, auraient à coup sûr été différents…

La matière de base de l’histoire globale, ce sont d’abord ces échanges de biens, aussi ces transferts de techniques, ces déplacements et acclimatations de plantes. Sur plusieurs millénaires, ils ont connecté les différentes parties du monde, matérialisé des influences économiques, métissé déjà les consommations. Le premier chapitre nous saisit en quelque sorte au petit matin, prenant appui sur les histoires improbables du sucre (Christian Grataloup), du thé et du café (Philippe Norel) pour décrire à la fois ce métissage consumériste et les conséquences économiques lourdes des transferts de plantes ; il se poursuit avec l’analyse, par Gabriel Vergne et P. Norel, d’anciens réseaux commerciaux de longue distance souvent mal connus en Europe (océan Indien, Asie du Sud-Est, commerce swahili) et pourtant très structurants ; il se termine avec le repérage des multiples transferts techniques, le plus souvent d’est en ouest, qui ont forgé la supériorité ultérieure de l’Occident : innovations collectives concernant la poudre et les armes, paradoxe d’un monde musulman initial riche en innovations commerciales et financières, multiples apports techniques chinois à l’humanité.

À peine clos ce panorama des échanges matériels, le chapitre 2 nous ouvre à cette « autre fabrique de l’universel » que sont la circulation des idées, notamment religieuses, et des conquêtes de type impérial. Le regretté Jerry H. Bentley nous initie d’abord à la logique des conversions religieuses qui ont permis et accompagné le grand commerce, donc fondé la connexion entre sociétés éloignées. Si Laurent Testot aborde quelques-unes des grandes religions d’Asie, Jean-Paul Demoule nous rappelle que les religions monothéistes et les principales « sagesses » de l’Asie tirent leur origine d’une même conjoncture, autour du milieu du Ier millénaire avant notre ère, et que leur développement coïncide ensuite avec l’essor des grands empires. Essor impérial qui est ensuite beaucoup plus asiatique qu’on ne le croirait le plus souvent (à propos de Bâtisseurs d’Empires d’Alessandro Stanziani). Les liens multiples entre commerce, conquêtes impériales et circulation des religions constituent bien un objet, encore insuffisamment élucidé, de l’histoire globale.

Il n’en reste pas moins que les échanges réguliers, donc aussi les processus d’intégration,  ont été particulièrement précoces, comme l’analyse le chapitre 3. Avant la Révolution néolithique*, si les circulations humaines semblent infiniment lentes, elles n’en créent pas moins, sur la très longue durée, des connexions décisives, donnant lieu à ces « mondialisations froides » dont parle J.-P. Demoule, tandis que Jean Guilaine nous entretient de l’explosion presque simultanée des principaux foyers agricoles puis de leur diffusion planétaire. Dans une vision originale, P. Beaujard montre combien la naissance de l’État est elle-même souvent liée à des phénomènes d’expansion commerciale extérieure, comme dans le cas singulier de la Mésopotamie. De son côté, L. Testot analyse le rôle des pandémies de peste dans la constitution d’un monde plus intégré. Ce chapitre présente aussi quelques acteurs clés de cette intégration au long cours : la Chine et sa contribution au monde moderne (Timothy Brook), les Mongols, auteurs d’un prodigieux essor au 13e siècle restitué dans un livre de Jack Weatherford, les élites commerçantes de l’Afrique subsaharienne face à leurs partenaires berbères, yéménites, omanais, persans ou indiens (P. Norel). C’est bien la chronique de la fabrique du Monde que tisse ainsi, patiemment, l’histoire globale.

Dans le chapitre 4, « Quand l’histoire s’écrivait ailleurs », il s’agit d’en finir avec des assertions encore trop souvent entendues : l’Asie, l’Afrique, les Amériques n’auraient pas d’histoire, à la différence de l’Europe ? L’Afrique, berceau de l’hominisation, a tôt innové en matière agricole et peut-être métallurgique mais a aussi connu des transformations décisives, comme nous le rappelle Catherine Coquery-Vidrovitch. L’Austronésie a joué un rôle fondamental dans l’évolution de Madagascar et d’une partie de l’Afrique par des transferts de plantes cruciaux (Philippe Beaujard), tout comme l’Inde a longtemps été un véritable atelier du monde, comme le rappelle Éric Paul Meyer. On sait aussi combien le commerce maritime chinois fut performant sous la dynastie Song, notamment grâce aux innovations en matière de navigation (gouvernail, boussole, voile à bourcet…), permettant à François Gipouloux de parler, à l’image de Fernand Braudel, d’une Méditerranée asiatique. Ce chapitre n’oublie pas le Pacifique (sous la plume d’Hélène Guiot). Il se clôt avec une recension de l’analyse faite par Serge Gruzinski, dans son dernier livre, de l’échec du Portugal à conquérir la Chine, au 16e siècle. Cet événement peu documenté nous rappelle opportunément qu’à l’époque, l’histoire ne s’écrivait encore que très partiellement à partir de l’Europe…

Ce tableau nous amène alors à réviser certains postulats : les grands récits de l’hégémonie européenne ne sont plus pertinents, ne l’ont du reste jamais été… Cette mise au point, objet du chapitre 5, peut donner lieu à des contre-récits (P. Norel). Elle se construit aussi à partir du point de vue de ceux que l’Europe aborde, souvent avec brutalité, dès le 16e siècle : le texte de Sanjay Subrahmanyam est ici emblématique d’un long malentendu. Morgan Muffat-Jeandet met l’accent de son côté sur les métissages humains et culturels dans l’Empire espagnol de la fin de ce siècle, relativisant ainsi le mythe d’une conquête du reste du monde par de « purs » Européens. Cette critique passe aussi par la démonstration du rôle de la Chine comme « acteur global » dans la longue durée, et le rappel des thèses de Jack Goody. Cet anthropologue estime qu’un miracle eurasien s’est bien mis en place avant notre ère, amenant ainsi cette idée que l’hégémonie doit logiquement alterner entre « Extrême-Orient » et « Extrême-Occident ». Dans un texte exigeant mais particulièrement riche, Jonathan Friedman se livre à une critique précise des travaux de J. Goody, notamment à partir du concept d’hégémonie enraciné dans la théorie des systèmes-monde, ce qui lui permet de réfuter un certain nombre de structures héritées et bien présentes dans la science historique.

C’est précisément de l’analyse en termes de système-monde que nous entretient le chapitre 6. P. Beaujard y définit le concept et explique d’emblée pourquoi on peut parler d’un système-monde en préparation juste avant notre ère, concrétisé ensuite par la coexistence des empires romain et han et les liens tissés sur des routes commerciales en plein renouveau. Dans l’article suivant, il analyse les déterminants climatiques à l’œuvre dans la succession des systèmes-monde et conclut son apport par une réhabilitation des navigations indiennes avant le 16e siècle, à rebours de la vulgate dominante sur ce thème. P. Norel propose une illustration de ce concept, en analysant comment le Japon a été intégré au système-monde pré-moderne à partir du VIIe siècle.

Le chapitre 7 a pour titre « Marché, capitalisme et mondialisation ». Il traite résolument d’économie. P. Norel tente d’y définir l’apport de Karl Polanyi à l’histoire globale en précisant comment se forme l’économie de marché selon cet auteur, la méthode qui en découle devant pouvoir servir à des études comparatives. Il situe ensuite les origines très largement globales, c’est-à-dire dépendant de nombreuses connexions, du capitalisme européen qui prend son essor avec le système-monde moderne. Eric Mielants montre pour sa part combien le réseau des cités-États de la fin du Moyen Âge a contribué à la construction progressive de ce mode de production, permettant le passage d’un capitalisme diffus, celui des diasporas commerçantes de l’Asie par exemple, à un capitalisme concentré, ultérieurement incarné dans les grandes métropoles des puissances hégémoniques. Jan de Vries nous offre un détour par la consommation en montrant comment s’est formé le consommateur moderne, à partir entre autres de l’exemple néerlandais au XVIIe siècle. Xavier de la Vega évoque la problématique d’un éventuel capitalisme asiatique, à la fois ancien et contemporain. Dans un long texte, Olivier Grenouilleau réalise une véritable revue des troupes et pose les enjeux méthodologiques de la galaxie « histoire globale » dans une perspective largement académique. Son apport est complété par une réflexion personnelle d’André Burguière sur les apports de Fernand Braudel, entre autres à la démarche globale en histoire. P. Norel conclut le chapitre par une critique des approches économiques néoclassiques en matière d’histoire de la mondialisation et pose ce que pourrait être une véritable « histoire de la mondialisation » qui sache éviter les écueils de l’interprétation téléologique.

Le débat méthodologique rebondit dans le chapitre 8, intitulé « Regards sur le Monde », qui cherche d’abord à saisir les approches et paradigmes en discussion. Dans un texte assez exigeant, Laurent Berger tente de théoriser le nouveau paradigme de recherche que constitue, à ses yeux, l’histoire globale, insistant sur l’entrelacs des diverses filiations et la parenté avec quelques pères fondateurs inattendus…. Après une réflexion de P. Norel sur une lecture « globale » du XXe siècle, le chapitre poursuit  par une série de regards iconoclastes sur le Monde, tous inspirés par les travaux de l’histoire globale : reconstruction historique par L. Testot du mot de kamikaze, abusivement utilisé aujourd’hui ; aperçu sur la pensée fondatrice et non conformiste de Hayden White sous la plume de Victor Ferry. Et un brillant article de Stéphane Dufoix sur la pensée de Nikola Tesla qui avait, il y a plus d’un siècle, imaginé le monde branché et électroniquement connecté que nous connaissons aujourd’hui… Une réflexion salubre de C. Grataloup sur l’ambiguïté du planisphère en tant que figure du monde poursuit la réflexion tandis que Xavier de la Vega évoque la place de l’urbanisation dans l’histoire mondiale. Chloé Maurel conclut en indiquant des pistes quant à la possibilité d’une histoire sociale globale, sur la base de travaux récents particulièrement riches.

Le chapitre 9 nous invite enfin à aborder les enjeux de l’heure, les « perspectives du Monde ». Quel bilan en matière de guerre et de paix pour la période apparemment paradoxale entamée en 1945 ? Ou encore comment caractériser le « basculement du monde » lié à l’émergence spectaculaire de l’Asie orientale (L. Testot) ? Nayan Chanda prolonge cette réflexion en se demandant si l’actuelle mondialisation n’est pas d’abord une asiatisation du monde. L. Testot reprend alors la plume pour évoquer la comparaison entre notre usage actuel de l’énergie et l’utilisation passée d’esclaves. C. Grataloup réfléchit sur le besoin mais aussi la difficulté d’un enseignement de l’histoire du monde. Nous abordons pour finir les questions environnementales : influenceraient-elles, comme l’estiment plusieurs auteurs, les formes politiques des sociétés ? Que peut dire l’expert, Frédéric Denhez, de la réalité du réchauffement climatique et des mythes eschatologiques qui l’accompagnent ? Focus enfin sur les recherches portant sur ces notions que sont l’impérialisme écologique et  l’échange colombien, qui montrent à quel point le cours de l’histoire moderne a pu être affecté par certaines contraintes environnementales (Jean-François Mouhot) ; prolongé par l’exposé du travail de John R. McNeill, qui diagnostique méthodiquement comment l’homme a métamorphosé la Terre au cours du XXe siècle… Une page nouvelle se tourne. Patrick Boucheron, dans une malicieuse conclusion, nous rappelle que les caprices des volcans peuvent affecter tout à la fois le climat, les sociétés, le bon fonctionnement de nos moyens de communication et la rédaction contingente d’une histoire globale…

Le lecteur soucieux de pédagogie en matière d’histoire globale trouvera enfin une annexe entièrement rédigée par Vincent Capdepuy, « l’histoire globale par les sources ». L’intention n’est pas tant de proposer des commentaires détaillés de documents historiques, que de suggérer des études possibles. A cette fin, des corpus documentaires ont été constitués sur des problématiques variées, prises en des moments différents, qui s’égrènent du 15e au 20e siècle, et en divers lieux du globe, du Rio de la Plata au Japon en passant par Paris et l’isthme de Suez. Cette annexe est à l’image du présent livre : picorant dans l’histoire globale, elle invite à terme à l’élaboration d’un véritable manuel…

Philippe Norel, Laurent Testot et Vincent Capdepuy

Global/world history : le monde vu des États-Unis

En matière d’histoire, même si les États-Unis présentent certaines particularités, ils ont connu les mêmes évolutions que les autres pays occidentaux. L’histoire se centrait majoritairement sur la nation et les grands hommes, pour mieux développer le sentiment d’appartenance des citoyens, autochtones ou fraîchement immigrés. La plupart du temps, les États-Unis étaient ainsi décrits comme un pays exceptionnel, doté d’une constitution quasi parfaite, né d’une révolution et d’un rejet du joug britannique comme des vices politiques et sociaux européens. Ils apparaissaient comme une force du bien dans le monde, attachée aux valeurs de la démocratie et de l’autodétermination, entrant dans des conflits en tout dernier recours et ne s’adonnant pas à l’impérialisme des puissances européennes.

Les historiens travaillaient avant tout sur les archives américaines, même lorsqu’il s’agissait d’étudier les relations avec les autres pays. Cela n’empêchait pas des moments plus « internationalistes » (les années 1870-1880 ou 1920), une certaine forme de décentrage lorsque les Américains favorisaient l’étude de l’histoire des États-Unis à l’étranger, ou des approches plus critiques venues notamment de la gauche. Mais, comme en Europe, les années 1950 ont renforcé les tendances conservatrices : après la guerre, dont il fallait panser les plaies par l’autoglorification, et face à la menace totalitaire, il était important de s’en tenir aux fondamentaux.

De profondes transformations

Depuis les années 1960, les transformations de l’histoire ont été profondes. L’Amérique est devenue une grande puissance, engagée dans le cadre de la guerre froide sur tous les continents. Il a donc fallu financer des recherches sur des régions encore mal connues. C’est ainsi que se sont développées les area studies, qui ont connu leurs heures de gloire dans les années 1970-1980. L’élite de l’hyperpuissance se devait de connaître le monde. À l’université d’Hawaï, entre Asie et Amérique, où ont officié la plupart des grands noms d’une histoire élargie (de William H. McNeill, pionnier de la global history, à Jerry H. Bentley, fondateur du Journal of World History), ce n’est pas un hasard si les militaires furent parmi les premiers destinataires des enseignements de la world history. Il fallait, pour faire entendre le message américain, connaître le récepteur et se débarrasser un peu de son ethnocentrisme. En effet, les résistances rencontrées par la politique internationale américaine étaient expliquées par l’ignorance et l’arrogance. Les academics de gauche, qui critiquaient cette politique pour son impérialisme et son militarisme, se targuaient de parler au nom des peuples opprimés et de les connaître mieux – notamment en reprenant leurs discours.

Leurs critiques portaient sur l’impérialisme économique américain. S’appuyant sur les théories structuralistes de théoriciens du tiers-monde, influencés par le marxisme autant que par les réflexions braudéliennes sur le capitalisme, des auteurs ont réfléchi à l’échelle d’un système-monde, articulé autour d’un centre (les États-Unis étant devenus le centre du centre) et d’une périphérie sous-développée car dominée. Toutefois, à partir des années 1970, c’est moins la dimension économique que culturelle de la domination occidentale qui a été objet de réflexions et d’études, relayées par des auteurs comme Immanuel Wallerstein ou Christopher Chase-Dunn. En même temps, la modernité occidentale, jadis considérée comme la locomotive de l’histoire, était désormais mise en cause. Car elle aurait construit l’image d’un monde non occidental ahistorique, inférieur car privé des atouts de l’Occident. Le récit national américain, écrit par des élites masculines et blanches, se retrouvait au banc des accusés. Il fallait désormais privilégier les voix des dominés, redécouvrir les pans entiers de l’histoire occultés par les récits centrés sur un Occident hégémonique.

Mieux enseigner la diversité humaine

Dans le sillage des mouvements civiques, une tout autre face de l’histoire américaine fut mise en récit : celle des violences infligées aux Natives (Amérindiens), aux Noirs, voire aux immigrants asiatiques. L’histoire atlantique, dans les années 1950, était celle des révolutions et de la liberté. Elle devenait celle de l’impérialisme, de la colonisation de peuplement blanc et des traites négrières. L’histoire juive prenait elle aussi de l’ampleur. Le résultat ne fut pas un récit œcuménique où tout le monde pourrait trouver sa place, mais une somme d’histoires de groupes particuliers, dans laquelle les grands hommes blancs devaient céder la place à des femmes ou des Noirs influents, ou encore une histoire traditionnelle pimentée de chapitres obligés sur les minorités raciales et sexuelles.

Néanmoins, depuis les années 1980, le rapport de l’Amérique au monde et à ses minorités n’est pas pensé seulement en termes de domination. D’abord, les États-Unis apparaissent comme le laboratoire d’un avenir fait de cohabitation. Il faut connaître l’histoire, la culture, voire la religion de l’autre, afin de préserver l’harmonie au sein de la société américaine et du monde entier. Enseigner la world history au niveau du collège et du lycée permet aux élèves de mieux comprendre la diversité humaine.

Ensuite, la mondialisation apparaît comme une nouvelle étape de l’histoire, ce que défend entre autres Bruce Mazlish, promoteur de la new global history. Dès lors, les historiens doivent en éclairer les antécédents, jusqu’à considérer que le monde a toujours été interconnecté. Comme le néolibéralisme triomphant chante les louanges de cette mondialisation, il est tentant de montrer que les espaces non européens ont été précocement ouverts sur le monde, ou que le temps colonial fut un temps de rencontre (encounter) entre un colonisé qui n’était pas passif et un colonisateur qui a été lui-même transformé – comme le défend la new imperial history.

L’histoire mondiale, une question de puissance

Enfin, si l’histoire mondiale ou globale permet de gérer la diversité et de penser la mondialisation au-delà des unités d’analyses traditionnelles que sont l’État-nation et l’Occident, elle constitue également un enjeu de puissance. Les États-Unis peuvent attirer dans leurs universités nombre des meilleurs enseignants et étudiants, financer les projets de recherche les plus ambitieux, et constituer, grâce à des initiatives publiques et privées, des réseaux. Du coup, nombre d’excellents historiens non américains, tels le Chinois Roy Bin Wong et ses études innovantes sur l’histoire de son pays, le Sénégalais Mamadou Diouf qui enseigne désormais à l’université Columbia de New York…, entretiennent aux États-Unis même cette flamme de l’histoire mondiale. De grands historiens d’origine japonaise (Akira Iriye…) ou allemande (Michael Geyer…) y vantent les contacts interculturels, le rôle de la société civile transnationale et les progrès des droits de l’homme, en contrepoint au passé excessivement étatiste et nationaliste de leur pays. Des historiens de l’Empire britannique viennent faire de l’histoire globale, soit pour en montrer toute la richesse (Anthony G. Hopkins…), soit pour rappeler que l’Empire américain doit succéder au britannique pour favoriser l’œuvre positive de l’englobalisation (Niall Ferguson…).

Leurs collègues venus du monde non occidental trouvent un statut et une reconnaissance, des moyens, une liberté académique et un riche milieu intellectuel. L’Amérique peut à la fois tirer parti de leurs compétences linguistiques, archivistiques et intellectuelles, montrer son ouverture en acceptant des discours critiques, et désamorcer des contestations plus virulentes, puisque cette élite aurait pu devenir antioccidentale, au service de dirigeants d’États hostiles aux États-Unis. Par cette histoire ouverte au monde, les établissements d’enseignement américains prétendent également, dans le marché mondial de l’éducation supérieure, être les mieux placés pour créer l’élite globalisée dont le monde a besoin.

Les historiens américains sont pour leur part poussés depuis vingt ans à apprendre des langues étrangères et à conduire des recherches dans plusieurs pays. Un historien qui travaille sur l’Europe devra ajouter la corde impériale ou africaine à l’arc de ses compétences pour augmenter ses chances d’être recruté, financer ses recherches et courir les colloques à travers le monde. Nombre d’ouvrages et de collections étudient les États-Unis dans le monde. Les cours « America in the World » et « US history in a global context » se sont multipliés. L’élève comprend que la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau et que les États-Unis ont évolué en interaction avec le monde. Et au final, il assimile l’idée que son pays serait le mieux placé pour profiter de la mondialisation actuelle, parce qu’il en a toujours été le promoteur, voire l’architecte.

Global history : les limites de l’enseignement

La world/global history est montée en puissance ces deux dernières décennies. Au point de parfois constituer un passage important dans les parcours universitaires. Elle est pourtant loin de triompher.

D’abord parce qu’elle manque de moyens. Les areas studies sont moins financées depuis la fin des années 1980. Les grands projets sur le monde interconnecté datent du milieu des années 1990, apogée du discours sur la mondialisation « optimiste ». Avec le 11 septembre 2001, les enlisements en Irak et en Afghanistan et la crise économique, les financements retrouvent des logiques géopolitiques et sécuritaires.

Les ambitions de la world history dans l’enseignement étaient louables. Mais pour être dotés financièrement, les établissements doivent depuis le début des années 2000 démontrer que leurs élèves ont de bons résultats. Or ces pratiques d’évaluation ne concernent que la lecture/écriture et les mathématiques. Pourquoi passer du temps sur d’autres matières, au risque de faire perdre à l’école des crédits potentiels ? Pour évaluer les cours de world history, des standards ont été établis au niveau des États ; mais ils transforment l’apprentissage intellectuel en exercice de régurgitation, sous forme de QCM. Et malgré les efforts de ces universitaires soucieux de mettre à disposition méthodes, documents, parcours pédagogiques, etc. (et pour certains d’écrire un gros manuel onéreux que tous les élèves devront acheter), il reste un déficit de formation des enseignants. La plupart font de l’histoire des États-Unis élargie à l’Occident, et saupoudrent avec de l’histoire des autres « civilisations ». Certains États, comme le Texas, s’efforcent également de promouvoir leur propre histoire, étudiée à égalité avec l’histoire nationale et la world history.

En fait, le problème est tout simplement de savoir comment enseigner : la world history a une vocation pédagogique, et elle sert souvent à camper de grandes synthèses dans de petits formats – à l’image de Peter Stearns, auteur d’une centaine d’opuscules, dont World History. The basics (Routledge, 2010). Les chercheurs ne s’y retrouvent guère. À l’inverse de cette tentation macro (penser large, penser global), existe la tentation micro, à savoir partir d’un exemple précis, biographique ou local, afin de montrer ce que veut dire concrètement le global (ou le transnational, le connecté…). Les vertus pédagogiques sont évidentes. Mais le document particulier ne permet pas facilement d’articuler de grands raisonnements.

Même si bien des tenants de l’histoire mondiale/globale ne prétendent pas se substituer à l’histoire nationale, tout en en soulignant les limites, les critiques se sont multipliées aux États-Unis comme dans d’autres pays occidentaux. La remise en cause du récit national, assimilée à de l’autoflagellation, ainsi que le « politiquement correct » et le relativisme culturel ambiants ont provoqué de nombreuses protestations, et même des affrontements qualifiés de « guerres culturelles ». Que chaque minorité écrive son histoire des États-Unis empêcherait la consolidation d’une nation unie et puissante. Durant l’ère Bush Jr, le monde académique a été attaqué : trop multiculturaliste, il aurait affaibli l’Amérique en critiquant son action. Bref, il faudrait réviser programmes et manuels pour revenir à l’histoire nationale traditionnelle, laquelle continue de remporter de beaux succès de librairie, surtout lorsqu’elle plonge dans la vie des grands hommes et des héros anonymes, comme le faisait l’historien Stephen Ambrose, alternant biographie de Richard Nixon, plongée dans la Seconde Guerre mondiale et récit de la conquête de l’Ouest.

Ainsi l’histoire, aux États-Unis comme ailleurs, demeure-t-elle objet de controverses ; parce que les questions dont elle traite reflètent des enjeux identitaires et donc politiques.

Article repris de Sciences Humaines, Numéro spécial, n° 17, « De la pensée en Amérique. Idées – Auteurs – Débats », nov.-déc. 2012.