L’axe du monde

Je tiens à remercier vivement Hélène et Mathieu pour m’avoir permis de travailler aux antipodes, dans les archives de la Sarthe.

« L’Europe est atteinte d’un mal qu’elle soupçonne à peine ou plutôt qu’elle ne veut pas voir, de peur d’être trop effrayée […]. Qu’est ce mal ? N’est-ce pas la vieillesse tout simplement ? Non, ce n’est pas vieillesse seulement ; c’est la fatigue, le résultat du surmenage d’abord et de la concurrence ensuite. L’Europe a trop vécu depuis cinquante ans. Elle a développé sa production outre mesure, sacrifié son agriculture à son industrie, donné à son activité un tel essor qu’elle s’est mise sur le pied d’approvisionner de ses marchandises le monde entier. Elle a inventé la vapeur, supprimé les distances et s’est imaginé qu’elle serait seule à bénéficier de ces progrès qui l’ont grisée. » [1]

Le déclin de l’Europe, telle est l’inquiétude de Paul d’Estournelles dans un article paru dans La Revue des Deux mondes en 1896, et intitulé « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux ». Avant, donc, Albert Demangeon, auteur, en 1920, du Déclin de l’Europe. Et Jean-Baptiste Arrault, dans sa thèse, avait bien raison d’affirmer que « le premier XXe siècle, même avant 1914, peut être analysé, et nous avons commencé à le faire, comme une période de crise pour l’Europe » [2].

Paul d’Estournelles, qui occupa diverses fonctions diplomatiques entre 1876 et 1895, abandonna son poste au Quai d’Orsay pour s’engager dans la politique et en 1896, au moment où il publia cet article, il venait juste d’être élu député de la Sarthe. Il continua cependant de se préoccuper des relations internationales, notamment des tensions suscitées par les colonisations, et s’engagea en faveur de la paix mondiale, ce qui lui valut de recevoir le prix Nobel en 1909 avec Auguste Beenaert, autre membre de la Cour internationale d’arbitrage [Pavé 2007].

Une région, en particulier, retenait son attention : l’Extrême-Orient, où les puissances, européennes et non européennes, s’entrechoquaient. Il s’abonna à l’Argus de la presse, qui effectuait une veille éditoriale, et accumula ainsi de très nombreuses coupures de journaux concernant « le péril jaune », selon l’expression en vogue à l’époque (cf. par exemple l’ouvrage de Vambéry, 1904). Ces informations nourrissaient ses réflexions, qu’il exprimait dans ses discours à la Chambre, dans des articles, des conférences, ainsi que dans une riche correspondance. L’ensemble de cette masse documentaire se trouve aujourd’hui dans onze cartons étiquetés « le péril jaune », et conservés aux Archives départementales de la Sarthe. Le fond a constitué la base de la thèse de François Pavé, soutenue en 2011.

Parmi ces papiers, un a retenu mon attention. Court, le texte ne présente à vrai dire que peu d’originalité, mais il n’est pas sans intérêt, surtout dans un cadre scolaire, pour saisir une vision européenne du Monde au tournant des 19e et 20e siècles (cf. en annexe).

L’auteur, Anatole Leroy-Beaulieu, professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à l’École libre des sciences politiques, livre ici un article dans une revue nouvelle qui semble n’avoir que peu duré : 32 numéros répertoriés à la BnF, de novembre 1901 à mars 1903 (Notice). Il s’agit là du premier numéro, et on peut noter que l’auteur se réjouit d’une telle publication :

« Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe. » [3]

La connaissance doit servir la colonisation. L’antienne, connue, est aujourd’hui au cœur de la critique postcoloniale.

De ce point de vue, le découpage du Monde est très classique. Dès le titre, Anatole Leroy-Beaulieu adopte une vision par grandes entités spatiales : l’Asie, l’Europe, et plus loin dans l’article : l’Amérique, l’Afrique. On soulignera cependant l’usage ancien de la notion de « continent », car pour lui, l’Asie, l’Europe, l’Afrique sont bien des « parties du monde » et forment une seule masse terrestre, le « Vieux Continent » – ce qui ne correspond plus tout à fait à l’usage actuel. À l’intérieur de l’Asie, il distingue une région orientale, l’Extrême-Orient, nom qui a été forgé au début du 19e siècle, mais qui ne s’est alors imposé qu’assez récemment [Capdepuy 2008, Pelletier 2011]. À ce pavement se superpose un découpage racial lui aussi très banal pour l’époque : l’homme blanc, l’homme jaune, l’homme noir. Les disjonctions entre les deux structures sont évidentes, mais sont gommées. Contrairement à ce que suggère la dernière phrase par exemple, il n’y a pas coïncidence entre Europe et homme blanc, entre Asie et homme jaune. Quoi qu’il en soit, la combinaison aboutit à une géographie des civilisations où les différences sont essentialisées et naturalisées.

Pourtant, le propos est sans doute moins caricatural qu’il pourrait y paraître à première lecture. Il y a dans le texte d’Anatole Leroy-Beaulieu une mise en garde, l’hégémonie européenne, éclatante au terme du 19e siècle, n’est pas acquise définitivement :

« Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage. » [4]

L’auteur alerte. Le racisme ordinaire pourrait masquer aux yeux des Européens les évolutions mondiales, qu’on pourrait résumer par le terme de mondialisation. Certes, le mot n’existe pas encore, mais l’adjectif « mondial » commence à se répandre [Capdepuy, 2011] ; et c’est bien un globe mondialisé que décrit Anatole Leroy-Beaulieu en introduction à son article :

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés. » [5]

Trois caractéristiques majeures, évoquées par l’auteur, permettent de préciser sa conception du processus de mondialisation.

1) Il constate l’intégration de l’humanité globale dans un seul et même espace, que les géographes ont pris l’habitude depuis les années 1980 de désigner par le mot « Monde », avec une majuscule. On pourrait sans doute contester l’assertion d’Anatole Leroy-Beaulieu sous prétexte que les régions polaires restent des blancs de la carte à l’époque et qu’il existe encore des peuplades inconnues au cœur des forêts équatoriales, mais cela reste marginal.

2) Il pose la question de l’uniformisation civilisationnelle. Le mot « civilisation » apparaît dans l’article dans sa double acception : d’une part, l’auteur considère qu’il existe plusieurs civilisations, au sens de cultures (« la civilisation progressive de l’Europe » et « la civilisation stationnaire de la Chine ») ; d’autre part, il sous-entend qu’il n’existe qu’une seule civilisation, qu’un seul progrès (« au point de vue de la civilisation générale »). Il semble assez évident par ailleurs qu’aux yeux de l’auteur, l’Europe ouvre la voie de la Civilisation, est « le monde civilisé ». Celle-ci se caractériserait avant tout par l’industrialisation.

3) Cependant, la civilisation industrielle, en se diffusant, échappe à l’Europe, se déseuropéanise :

« À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. » [6]

Trois foyers de puissance peuvent dores et déjà être distingués : l’Europe, l’Amérique, le Japon – ce qui préfigure ce qu’on a pris l’habitude de désigner depuis 1985 sous le nom de « Triade », quoique son inventeur y entendait autre chose [Ohmae, 1985].

On retrouve ainsi une dialectique aperçue par d’autres, notamment Élisée Reclus [cf. le billet sur « L’hégémonie de l’Europe »]. La mondialisation est un processus d’intégration et de diffusion à partir d’un centre qui débouche sur un monde polycentrique. À partir de ce constat, une question se pose pour Anatole Leroy-Beaulieu, c’est celle de la Chine. S’il advenait que la Chine connaisse le même processus de modernisation que le Japon, le Monde en serait profondément impacté :

« Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? » [7]

C’est ce que résume la phrase introductive : « L’axe du monde se déplace. » L’expression est porteuse d’un discours métahistorique qui trouve son origine dans le thème médiéval de la translation imperii, qu’on trouve développé par exemple sous la plume de C. de Varigny :

« L’axe du monde se déplace. Une force inconnue, un courant irrésistible l’entraîne vers l’ouest. Sortie des hauts plateaux de l’Asie centrale, la civilisation a, dans ses étapes successives, constamment progressé vers l’Occident. […] De Balbek et de Palmyre, de Ninive et de Babylone, d’Ecbatane et de Thèbes aux cent portes, il ne reste que des ruines abandonnées. La civilisation est passée là, elle s’y est arrêtée, puis a repris sa marche vers l’Occident. Athènes, Rome, ont ensuite été ses capitales comme le sont aujourd’hui Paris, Londres et New York, comme le sera demain peut-être San Francisco, la reine du Pacifique. » [8]

Mais certains anticipent, voient déjà, au-delà de l’Amérique, l’Asie orientale émerger. L’enjeu est donc l’hégémonie mondiale et le risque pour Anatole Leroy-Beaulieu que l’Europe perde son rang est lié au facteur travail. Les avancées, qu’il juge cependant nécessaires, en faveur de l’amélioration du sort de classe ouvrière pourraient à terme nuire à la position de l’Europe.

« C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence. » [9]

Mais pour Paul d’Estournelle, le risque est d’avantage dans la guerre qui pourrait ravager l’Europe :

« Mais si je n’exagère le danger, il mérite cependant qu’on y réfléchisse, et qu’on en parle, car il existe et il explique, oui, la concurrence qui menace 1’Europe explique tous ses embarras, son malaise, les maux dont elle souffre ; et c’est déjà beaucoup que de s’en rendre compte ; et cette conviction seule peut apaiser bien des colères, mettre fin à bien des conflits.

Et non pas des conflits seulement d’ordre intérieur ; j’ai montré le parti que nos rivaux lointains tiraient de nos divisions, de nos grèves, mais je n’ai pensé qu’à leur concurrence en temps de paix. Avec quels avantages bien autrement grands ne s’exercerait-elle pas en temps de guerre ! S’ils profitent de nos querelles de famille, s’il suffit d’une révolte de mineurs éclatant en Angleterre pour qu’aussitôt la production et la vente des charbons japonais prenne un essor nouveau et ravisse à l’Europe les marchés qu’elle avait créés à grands frais, que serait-ce le jour où nos ouvriers au lieu de se mettre par milliers en grève sur quelques points, cesseraient partout par millions de travailler pour aller rejoindre leurs régiments ; le jour où la production de l’Europe, arrêtée subitement, laisserait le champ libre, grand ouvert, à des concurrents attentifs et tout prêts à prendre la place ! La guerre finie, les ouvriers européens trouveraient plus difficilement que jamais de l’ouvrage ; l’industrie européenne se verrait fermer un grand nombre des débouchés qui lui restent à l’étranger. Le lendemain de la guerre serait pire peut-être que la guerre elle-même ; et c’est une raison de plus pour que ceux qui pourraient d’un mot la déchaîner et qui la préparent au prix des plus écrasants sacrifices s’attachent en même temps à la prévenir ; pour qu’ils comprennent peut-être ce qu’il y aurait de noble et de grand à vouloir la rendre impossible. Et c’est pourquoi l’Europe, toute l’Europe, malgré tant de difficultés, tant de complications qui la tourmentent, n’a jamais si ardemment et sincèrement désiré la paix ; parce que la guerre ne serait pas seulement la guerre, mais le commencement de temps nouveaux, impénétrables et dont l’obscurité nous fait reculer. C’est pourquoi aussi une responsabilité bien lourde devant l’histoire pèsera sur ceux qui n’auront pas craint d’attrister cette paix, de la rendre sombre et précaire pour satisfaire d’injustes et de malheureuses ambitions. » [10]

Bibliographie

Arrault J.-B., 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en ligne.

d’Estournelles de Constant P., 1896, « Le Péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, pp. 651-686.

Capdepuy V., 2008, « Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East », Espace géographique, Vol. 37, N°3, pp. 225-238.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document N°576, http://cybergeo.revues.org/24903.

Leroy-Beaulieu A., 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

Leroy-Beaulieu P., 1900, La Rénovation de l’Asie : Sibérie, Chine, Japon, Paris, Armand Colin & Cie.

Pavé F., 2007, « Paul d’Estournellles de Constant au cœur de la polémique sur le “péril jaune”. Les raisons d’un engagement intellectuel et politique, 1895-1905 », Études chinoises, vol. XXVI, pp. 285-297.

Pavé F., 2011, Le Péril jaune à la fin du XIXème siècle, fantasme ou inquiétude légitime ?, thèse de doctorat, Université du Maine, en ligne.

Pelletier P., 2011, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire ».

Reclus É., 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, pp. 433-443.

de Varigny C., 1886, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, pp. 168-192.

Notes

[1] Paul d’Estournelles de Constant, 1896, « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, p. 651]

[2] Jean-Baptiste Arrault, 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, p. 443.

[3] Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, p. 5.

[4] Ibid., p. 8

[5] Ibid., p. 3

[6] Ibid., p. 3 – à noter l’usage des guillemets pour un adjectif qui n’est pas encore totalement familier.

[7] Ibid., p. 6

[8] C. de Varigny, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, p. 168.

[9] Anatole LEroy-Beaulieu, art. cit., p. 7.

[10] Paul d’Estournelles, art. cit., p. 686.

Annexe

Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés.

À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. Les peuples qui veulent conserver leur rang dans le monde sont tous contraints de regarder au loin, par delà les vagues de 1’Océan et par dessus les dunes de sable du désert. Cette nécessité ne s’impose pas seulement aux quatre ou cinq grande puissances qui se disputent l’hégémonie politique ; elle s’impose, presque également, à tous les peuple, grands ou petits, anciens ou récents, qui aspirent à la fortune et qui veulent devenir ou demeurer de peuples riches. C’est, en effet, une question de bien-être ou de richesse, autant qu’une question de puissance. Pas plus à l’économiste qu’au politique, il n’est permis de s’enfermer dans les frontières d’un seul État, si étendues soient-elles. Industrie, finances, commerce, marine, les intérêts essentiels de l’Europe débordement de tous côtés l’Europe. L’avenir des nations européennes n’est plus dans notre étroite Europe. Il est au loin, sur les mers et sur les continents neufs ou en train de se renouveler, au contact de notre civilisation.

L’avenir de l’Europe et des peuples européens, il est surtout dans les deux parties du monde qui forment, avec l’Europe, notre ancien continent et qui sont, en quelque sorte, les dépendances naturelles de l’Europe civilisée, qui ouvrent, en tous cas, à l’activité européenne, depuis longtemps à l’étroit, un double et immense champ d’action.

L’Asie et l’Afrique, les efforts et les rivalités, peut-être les luttes et les conflits pour leur colonisation ou pour leur exploitation, seront, au siècle nouveau, les principaux soucis de la politique et de la diplomatie de l’Europe, que l’envahissante ambition de la grande République américaine menace déjà d’évincer du Nouveau Continent. Heureuse encore l’Europe si la grandissante concurrence du jeune colosse américain ne vient lui ravie ou lui disputer l’hégémonie politique ou économique de l’orient de notre Vieux Continent !

Asie et Afrique sont les deux mondes sur lesquels tous les esprits soucieux de l’avenir de l’Europe doivent sans cesse tenir les yeux fixés.

Aise et Afrique, disons-nous ; l’une ne doit pas faire oublier l’autre. Si grande que soit pour l’Europe, pour la France en particulier, l’importance du continent noir, l’Afrique ne saurait nous faire négliger la vieille Asie.

Si vaste qu’elle soit cette massive Afrique, si riche qu’elle semble en fécondes terres tropicales et en métaux de toutes espèces, quelques trésors cachés que puissent nous réserver ses déserts, elle est bornée et pauvre en regard de l’énorme continent asiatique.

Comparée à l’Asie et aux multitudes humaines qui se pressent dans l’Inde, en Chine, au Japon, l’Afrique semble vide. Et si l’on oppose les races et les peuples qui habitent les deux continents, la supériorité de l’Asie comme réservoir de forces matérielles ou intellectuelles ressort encore plus clairement.

Que l’on se place au point de vue économique, ou au point de vue de la civilisation générale, il faudra des générations, ou mieux, i1 faudra des sièc1es, pour que 1’homme noir puisse entrer en compétition avec l’homme jaune, et l’Afrique rivaliser de population ou de richesse avec 1’Asie.

Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe.

La rencontre, pour ne pas dire le choc de la civilisation progressive de l’Europe et de sa remuante démocratie avec la civilisation stationnaire de la Chine, figée dans ses coutumes trente ou quarante fois séculaires, sera peut-être regardée par nos arrière-neveux comme le plus grand événement de l’histoire de la planète. Qu’adviendra-t-il de cette rencontre de deux mondes si différents ? Quels en seront les résultats pour la Chine et pour l’Europe ? Dans quelle mesure le Chinois saura-t-il et voudra-t-il s’approprier les éléments essentiels de notre civilisation occidentale ? Et quels seront pour l’Europe et pour l’Amérique, pour nos sociétés modernes ct pour nos marchés occidentaux, les conséquences ou les contrecoups de l’ouverture de la Chine, c’est là, j’ose le dire, à l’heure actuelle la question capitale de l’évolution humaine.

La “Rénovation de l’Asie”, selon le titre du livre de mon neveu Pierre Leroy-Beaulieu, tel est le problème qui se dresse devant nous, problème dont personne, ni e savant, ni le politique, ni l’économiste, ni l’ouvrier dans son atelier, ni le moine lui-même dans sa cellule, peuvent se désintéresser, car la solution en importe également à la science, à la politique, à l’industrie, à la religion, et personne ne peut en mesurer d’avance les répercussions matérielles ou morales.

Cette rénovation de l’Asie, qu’a spontanément inaugurée le merveilleux développement du Japon, par qui et pour qui se fera-t-elle ? Par quelles mains ? Sera-ce par des mains européennes, des mains américaines, des mains asiatiques ? La tâche sera-t-elle partagée entre plusieurs puissances, et la France saura-t-elle en prendre sa part ? Comme l’œuvre est énorme et qu’elle sera de longue haleine, avec quels concours matériels ou intellectuels, avec quel maîtres ou quels précepteurs, grâce à quelles règles et à quelles méthodes pourra-t-elle s’effectuer ? Quels bénéfices en pourront retirer la France, l’Europe, le Monde ? Quelles appréhensions en peuvent concevoir notre race blanche et notre humanité occidentale ? Autant de questions d’une importance considérable, qui ne peuvent être tranchées a priori, qui ne sauraient être résolues que petit à petit, par l’étude patiente et scrupuleuse des faits.

L’Extrême-Orient, la Chine en particulier est le grand sphinx dressé en face du XXe siècle. Penseurs et politiques, voyageurs et missionnaires scruteront longtemps sa face jaune et muette avant de lui dérober son secret. Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? Nous l’ignorons, comme l’ignorent les Chinois eux-mêmes.

L’Extrême-Orient sera-t-il pour l’Europe, une élève docile et un client fidèle, ou bien se montrera-t-il pour nous un hardi rival et un dangereux concurrent ? Les esprits les plus sagaces ne peuvent en décider ; nos yeux ne sauraient percer le mystère chinois, ni s’en détourner.

Une seule chose est hors de doute ; qu’il s’ouvre ou non à notre influence, à nos idées, à nos doctrines, à nos sciences occidentales ; qu’il sache maintenir son indépendance, renouveler ses ressources et concentrer ses forces, qu’il parvienne à acquérir une puissance en proportion de sa masse ; ou, au contraire, qu’il s’en aille peu à peu en morceaux, qu’il tombe sous la domination directe ou indirecte de l’Europe, de l’Amérique ou du Japon, les destinées de l’Empire Chinois importent à tout le monde civilisé, ou mieux à l’humanité entière.

Que nous le voulions ou non, notre sort, à nous occidentaux, dépendra pour beaucoup du sort de l’Extrême-Orient. L’homme blanc et l’homme jaune, définitivement mis en contact, se tiendront de plus en plus dans une dépendance mutuelle.

Ce n’est pas seulement la puissance et la richesse des nations européennes qui sont intéressés à révolution de la vieille mère Asie ; ce n’est pas seulement ce qui préoccupe le politique, le philanthrope ou le patriote ; c’est l’ensemble même des conditions d’existence des peuples civilisés.

Notre Europe est aujourd’hui dominée par 1e noble souci du relèvement des classes ouvrières. Philosophes et politiques, industriels et ouvriers sont d’accord pour mettre les questions sociales au premier rang de leurs préoccupations. Les syndicats, qui revendiquent bruyamment la journée de huit heures, le salaire minimum et les retraites ouvrières croient n’avoir à compter qu’avec les naturelles résistances des patrons et les habituelles indécisions des gouvernements.

Ils n’imaginent pas que le jour approche où l’Europe et 1’Amérique industrielles auront à compter avec un facteur nouveau, avec l’Extrême-Orient et avec l’homme jaune. Ce n’est pas là une des moindres questions que soulèvent l’ouverture de la Chine et l’incorporation de l’Extrême-Orient à la sphère d’activité du monde civilisé. Jusqu’ici l’Européen, l’homme blanc n’a nulle part rencontré de peuples ou de races qui puissent lui disputer le sceptre de l’industrie et l’hégémonie du travail. En sera-t-il longtemps de même ? Cette suprématie de la race blanche, qu’elle doit en grande partie à son énergie et à son labeur, l’Europe moderne et l’ouvrier contemporain sauront-ils la conserver ? Il nous faut l’espérer ; mais peut-être ne sera-ce pas sans luttes.

C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence.

Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage.

L’Asie ne sera pas seulement pour notre industrie et pour notre commerce un vase champ d’expansion ; elle sera, tôt ou tard, une concurrente. Aussi pouvons-nous affirmer, que politiques ou économistes, sociologues ou socialistes, tous les hommes que préoccupent les transformations sociales du monde contemporain doivent tenir les yeux ouverts sur l’évolution de l’Extrême-Orient. Ce qui est en question, sur les plages des mers de la Chine et du Japon, ce n’est pas seulement l’avenir de l’Asie et de l’homme jaune, c’est, à bien des égards, l’avenir même de l’Europe et de l’homme blanc. »

Histoire globale et genèse de la finance européenne

Les trois siècles qui précèdent la révolution industrielle ne relèvent pas, au sens strict, de ce que l’on nomme aujourd’hui mondialisation économique. Cette dernière est historiquement matérialisée, du moins aux yeux de la plupart des économistes, par deux périodes spécifiques, dans les années 1860-1914 d’une part, depuis le milieu des années 1980 d’autre part. Il a néanmoins été montré que ces deux phases particulières révèlent des régularités sous-jacentes, éventuellement beaucoup plus anciennes. Au-delà de la libéralisation des échanges de biens et de capitaux (et des phénomènes de convergence connexes), ces deux périodes voient se conforter des régulations internationale ou supranationale qui vont certainement dans le sens d’un approfondissement des dispositifs de marché… Si bien que sur la longue durée le processus de mondialisation a pu être qualifié de synergie entre l’extension géographique des échanges et l’approfondissement des structures de marché [Norel, 2004]. Plus précisément, avant la révolution industrielle, c’est bien le grand commerce, l’expansion géographique des échanges (pas nécessairement ni toujours marchands) qui stimulerait la création de « systèmes de marché », entendus comme la mise en place, au côté des marchés de biens, de marchés de facteurs (terre, travail et capital) de plus en plus sophistiqués, permettant ainsi en principe une meilleure allocation des ressources. On sait en effet que les premiers marchés de facteurs dignes de ce nom en Europe apparaissent aux Pays-Bas puis en Angleterre, pays phares dans l’expansion commerciale qui suit le siècle d’or espagnol, et cela ne saurait être fortuit.

Si l’on envisage ainsi que la mondialisation constitue, non pas seulement un état repérable lors de périodes spécifiques, mais aussi et surtout un processus historique de longue durée, caractérisé par cette synergie entre un phénomène d’ordre géographique et une transformation institutionnelle particulière, alors il devient possible d’étudier les liens entre ce processus historique de mondialisation et la mise en place des innovations touchant les marchés de facteurs, innovations financières entre autres… Le développement de la finance de marché apparaît ainsi comme une conséquence directe de l’extension géographique des échanges et du développement du commerce hors frontières. Rien d’étonnant s’il émerge après le premier tour du monde (Magellan, 1522) qui fait que la terre devient promesse de conquête, et s’il s’accélère au 17e et surtout au 18e siècle, quand les revenus du commerce explosent.

La relative « dématérialisation » qui prend clairement son essor au 17e siècle, notamment aux Pays-Bas et en Angleterre (effets de commerce puis billets plutôt que métaux précieux et espèces), et l’intermédiation de professionnels (financiers organisant les émissions et plaçant les titres), s’expliquent par la croissance des échanges au sein des premiers « empires coloniaux ». On pense évidemment à la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, sa capacité à faire circuler sa signature, sa capacité à transférer des fonds de façon sûre et rapide.  La City constitue, dans ce domaine, un autre exemple saisissant. Fondée sur la Tamise, juste à l’endroit où les bateaux arrivaient pour décharger leurs marchandises, la City est le nom du quartier le plus ancien de la ville. Le commerce y a du reste toujours été florissant et ce depuis le Moyen Âge, notamment avec les villes hollandaises, puis les villes de la Hanse et les villes italiennes entre les 12e et 14e siècles.

L’expansion du 16e siècle a amené les Britanniques, comme bien d’autres, à développer leur flotte marchande, ainsi que le commerce d’épices et de thé en provenance des pays asiatiques. Comme les bateaux et leur armement coûtaient chers, ils eurent l’idée de créer des sociétés, développant ainsi le principe de la commenda ou de la colleganza vénitienne (elle-même d’origine arabe). Ce système permettait au public d’investir en achetant des titres de la société et de profiter des bénéfices réalisés grâce au commerce. Il devint vite clair, que ces titres pouvaient se vendre et s’acheter, comme n’importe quel produit : ainsi commença l’histoire financière européenne. Certes, elle était aussi née de la dette publique, apparue clairement en Europe aux 14e et 15e siècles, mais avec des financeurs plus institutionnels (villes, grands marchands ou banquiers) et sans réel marché, à grande échelle, des titres de dette.

Au-delà de ces données factuelles qui montrent l’imbrication étroite entre grand commerce d’une part, innovations financières d’autre part, il nous faut analyser plus systématiquement la relation qui unit l’extension géographique des échanges et la formation du marché du capital en Europe de l’Ouest. Nous proposons de privilégier trois étapes dans l’enchaînement logique menant du simple commerce de longue distance aux perfectionnements du marché financier.

La première étape concerne la lettre de change, à la fois ses transformations en tant que moyen de paiement et son évolution en tant qu’instrument de crédit.

Cette lettre est d’abord une reconnaissance de dette sur papier, suite à une transaction commerciale entre partenaires étrangers. Muni de ce papier, le vendeur peut aller voir sa banque pour en percevoir immédiatement le montant, laissant alors la banque se débrouiller avec le client extérieur. Mais il peut aussi l’utiliser comme moyen de paiement et la transférer à quelqu’un d’autre qui aurait confiance dans la reconnaissance de dette signée par ce client. De fait, la lettre de change évolue au 16e siècle, en premier lieu parce que la révolution commerciale impose des distances plus longues, donc des délais supplémentaires avant perception des recettes liées à une transaction. Par exemple une importation de produits asiatiques en Europe devra être réglée aujourd’hui mais n’assurera un revenu qu’après que le produit soit parvenu en Europe… Cette extension géographique des échanges multiplie par ailleurs les partenaires éloignés et donc accroît aussi le risque de contrepartie commerciale.

Pour ce qui est de ce dernier, une solution partielle est trouvée à Anvers, dans la seconde moitié du 16e siècle, avec les pratiques d’endossement multiple des lettres de change [De Roover, 1953, p.83-118 ; Kohn, 1999, p.23-28]. Traditionnellement le « payé » ou « possesseur » d’une lettre de change, par exemple un exportateur, peut décider de ne pas présenter, auprès d’un merchant-banker domestique, le « payeur », la lettre de change remise par son client étranger (le « tiré » de la lettre), pour s’en servir à son tour comme moyen de paiement. Si les partenaires se connaissent bien, la circulation de la lettre comme moyen de paiement est sans difficultés. Un problème se pose évidemment en revanche dans un espace commercial élargi. Comment le nouveau récipiendaire peut-il être sûr que le merchant-banker « payeur » associé au « possesseur » est fiable ? Simplement en exigeant que celui qui lui remet la lettre de change appose sa signature au dos et se rende ainsi coresponsable du paiement final (au même titre que le « tiré » et le « payeur »). Avec la multiplication des usages successifs d’une même lettre comme moyen de paiement, la sécurité de celle-ci s’accroît d’autant puisque de plus en plus d’agents économiques affichent leur solidarité. Dans ces conditions, un vendeur peu enclin à courir des risques aura tendance à n’accepter en paiement que des lettres de change déjà endossées par des « signatures » prestigieuses… Les dangers liés à la multiplication des partenaires commerciaux sont ainsi circonscrits à partir du moment où la plupart, par la technique de l’endossement, confirment leur responsabilité dans la chaîne officielle de paiements.

Le premier problème (celui du délai entre le paiement du produit asiatique et sa mise en vente en Europe) est aussi indirectement réglé par cette même évolution. Les grands importateurs européens sont essentiellement, voire exclusivement, les grandes compagnies de commerce. Le prestige de leur signature leur permet de régler assez largement leurs achats sur d’autres continents par émission d’une lettre de change payable dans une « banque » locale (mais aussi à Londres ou Amsterdam) ou simple endossement d’une lettre déjà en circulation. Les vendeurs n’escompteront que rarement cette lettre dans la mesure où elle pourra leur servir de moyen de paiement local, à peu près unanimement accepté. En conséquence l’importation pourra avoir commencé de créer des revenus en Europe avant même d’avoir été payée, en espèces sonnantes et trébuchantes… Le règlement réel se fera, d’abord par compensation, puis ultérieurement et pour le solde, par le premier galion transportant du métal précieux…

Moyen de paiement, la lettre de change a toujours été aussi un instrument de crédit. Vendre à Londres, à un merchant-banker local, une lettre de change payable sur une banque d’Amsterdam, n’est rien d’autre qu’un emprunt à Londres réalisé par ce vendeur (« tireur » de la lettre). Le merchant-banker londonien détient alors une créance sur Amsterdam qui peut être incluse dans une opération de compensation. Mais se développent vite d’autres pratiques qui n’ont plus rien à voir avec le commerce. C’est notamment la technique du « rechange » utilisée dès la fin du Moyen Âge. Supposons qu’une lettre de change vendue à Londres et payable sur Amsterdam soit doublée par une lettre semblable, vendue par le « payeur » initial à Amsterdam et réglable au final par le « tireur » initial à Londres. Dans ce dispositif, il peut donc y avoir émission de deux lettres de change symétriques et qui se neutralisent sans contrepartie commerciale aucune… Ce genre de dispositif semble à l’époque avoir connu un grand succès parce qu’il permettait de déguiser une opération locale de prêt à intérêt, donc répréhensible aux yeux de l’Église, en une opération formellement internationale et a priori commerciale…

Mais ce qui est nouveau au 16e siècle, et encore à Anvers (officialisé en 1540), c’est l’escompte, par des money dealers, des lettres de change désormais endossables. En clair, ces agents achetaient avec un rabais (plus ou moins important selon l’état de resserrement du crédit) les lettres de change en circulation. Jusqu’alors de telles pratiques n’avaient guère concerné que les dettes publiques à Florence. Mais l’existence d’endossements rendait ces papiers fiables, donc négociables et ce, à n’importe quelle date avant leur maturité. Autrement dit cette négociabilité permettait de fixer des taux d’intérêt à diverses échéances, pour des instruments a priori sans risque. Comme on va le voir dans notre deuxième partie, on dispose alors de ce qui serait « le fondement de la banque commerciale moderne, aux 17e et surtout 18e siècles » [Kohn, 1999, p. 28]. Là encore l’évolution commerciale extérieure serait bien au point de départ, avec la nécessité de l’endossement des lettres de change, des tout premiers pas de la banque commerciale…

Mais surtout le financement à long terme des opérations lourdes qu’impose le grand commerce (armement des bateaux, achat des cargaisons…) amène d’une certaine façon la transformation de crédits à court terme, matérialisés par une lettre de change, en crédits à long terme sous forme de rentes sur les sociétés commerciales. C’est là notre deuxième étape. Au tout début du 17e siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales, la VOC, finance ses premières opérations par emprunt à court terme. Celui-ci prend la forme d’une vente de lettres de change domestiques. Mais devant la multiplication des voyages, la compagnie décide, en 1609, de convertir ces dettes en « parts » de la société. Techniquement, le procédé consiste à convertir les lettres en rentes perpétuelles négociables, sur le modèle de celles qui avaient été créées en 1542 pour financer l’impôt exigé par Charles Quint de ses provinces flamandes… Autrement dit les exigences du grand commerce amènent à étendre aux sociétés commerciales le type de financement qui était jusqu’ici, et depuis peu, l’apanage des puissances publiques provinciales. Mais il y a aussi des raisons politiques à cette extension.

La VOC en effet a commencé comme une entreprise gérée strictement par des représentants politiques des différentes provinces (les Heeren XVII). Et l’obtention de parts dans la société, sous forme de rentes perpétuelles, ne devait en rien modifier cet état de fait. Ce type de gouvernance d’entreprise, dans lequel les porteurs de parts n’ont strictement aucun contrôle opérationnel et, en quelque sorte, « mandatent » des représentants du pouvoir politique pour gérer au mieux l’entreprise, semble avoir à son tour stimulé l’innovation financière précédemment décrite. D’une part les pouvoirs politiques provinciaux avaient tout intérêt à trouver un financement de long terme pour la VOC qui n’entame pas leur propre contrôle : à l’inverse la cession de droits à des privés par la couronne britannique pour mener à bien les grandes compagnies commerciales s’est accompagné d’un net recul du contrôle étatique. La création de rentes perpétuelles était donc un bon moyen, pour les pouvoirs provinciaux, de conserver le contrôle et de tirer parti au maximum des bénéfices dégagés. D’autre part il semble que ce dispositif de gouvernance ait permis le spectaculaire succès de l’émission des rentes citées : les souscripteurs étrangers semblent avoir été positivement sensibles au fait que cette « augmentation de capital » allait accroître les moyens d’action de la VOC, sans diluer le pouvoir de décision effectif [Neal, 1993, p. 9]. En définitive, l’exigence d’innovation financière, issue du rôle moteur des Provinces-Unies dans l’économie monde du 17e siècle, s’est trouvée facilitée, dans sa mise en œuvre, par un mode très particulier de gouvernance de la principale compagnie néerlandaise de l’époque…

La troisième étape, dans laquelle se manifesterait une influence déterminante de l’extension géographique des échanges sur les innovations financières, est sans doute à situer au début du 18e siècle. Tant en France qu’en Angleterre, une réponse au surendettement de l’État est, on le sait, la vente aux épargnants de titres de dette des grandes compagnies commerciales (compagnie d’Occident devenue compagnie des Indes en France, compagnie des Mers du Sud en Angleterre) en échange des rentes sur le Trésor royal détenues par ces mêmes particuliers. Une fois en possession de ces rentes, les compagnies en négociaient le « remboursement » avec ce même Trésor, notamment par l’obtention de privilèges commerciaux supplémentaires ou encore le monopole de frappe des monnaies. On sait qu’en France, ce dispositif devait aussi être associé à l’émission massive de billets par la Banque Royale, notamment afin de contribuer à l’achat de titres de la Compagnie des Indes, débouchant sur la panique associée au nom de John Law et à une réelle méfiance vis-à-vis des billets de banque pour plusieurs décennies. C’est au début 1720 qu’éclate la bulle boursière en France. En Angleterre, l’éclatement de la bulle sur les titres de la South Sea Company survient en août 1720, six mois après l’autorisation d’émettre des titres en échange de rentes publiques.

Ce qui frappe dans les deux chronologies, c’est d’abord l’instrumentalisation, par les pouvoirs publics, des grandes compagnies et de leurs perspectives de bénéfice commercial, pour se désendetter d’une façon particulièrement habile (même si elle devait très mal tourner en France). En clair on adossait les dépenses publiques et la prospérité permise par l’émission monétaire sur les espoirs plus ou moins fantasmatiques de profits commerciaux sur longue distance. Et l’on pourrait alors penser que cette instrumentalisation du commerce au long cours fut alors une dramatique erreur. Il est probable au contraire que cette « faute » devait servir l’innovation financière en stabilisant les marchés financiers et en relançant la croissance… Pour Neal [1993, p. 80],  c’est non seulement la prospérité des vingt années qui ont suivi, mais aussi et surtout « le renforcement des liens financiers entre Londres et Amsterdam » qui furent les vraies conséquences des deux crises. Ce renforcement serait imputable à l’habitude prise par les spéculateurs de spéculer alternativement sur Paris, Londres et Amsterdam et de procéder à des allers-retours successifs, en fonction des événements. Par ailleurs, il apparaît clairement que les deux marchés financiers deviennent beaucoup plus intégrés et efficients à partir de 1725 (idem, p. 163). Le premier marché international des capitaux serait donc indirectement imputable à cette instrumentalisation des profits des compagnies maritimes, si dramatiquement vécue en 1720…

BOYER-XAMBEU M.-T., DELEPLACE G., GILLARD L., [1986], Monnaie privée et pouvoir des princes, Paris, Editions du CNRS et Presses de la FNSP.

De ROOVER R., [1953], L’Évolution de la lettre de change, 14ème – 18ème siècle, Paris, Armand Colin.

KOHN M., [1999], Bills of Exchange and the Money Market to 1600, Dept of Economics – DartmouthCollege, Working paper 99-04.

NEAL L., [1993], The Rise of Financial Capitalism – International Capital Markets in the Age of Reason, Cambridge, CUP.

NOREL P. [2004], L’Invention du Marché, une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil.

L’histoire globale peut-elle aider à penser comme l’autre ?

A propos de François Jullien, Entrer dans une pensée, Paris, Gallimard, 2012.

L’histoire globale est par définition critique à l’égard de l’histoire traditionnelle, jugée eurocentrée, privilégiant les dynamiques européennes sur toutes les autres, également trop imprégnée des catégories occidentales d’analyse. De fait, une composante centrale de cette histoire globale vise à repérer l’eurocentrisme dans toutes ses dimensions, ce dont ce blog s’est souvent fait l’écho. Elle n’en est pas moins elle-même l’objet d’une critique forte : en élaborant la complexité des flux de marchandises, de techniques, d’idées, d’abord sur le continent afro-eurasien, puis à l’échelle planétaire, en définissant les acteurs de ces mouvements, elle continuerait à le faire dans les termes mêmes de la pensée européenne, identifiant des Etats, des marchés, un possible capitalisme, etc. Disons le d’emblée : cette critique paraît largement justifiée et, jusqu’à un certain point, salutaire. Il est ainsi possible que l’histoire globale des flux soit finalement plus utile en tant que pédagogie d’un décentrement très progressif, permettant à ses lecteurs de se débarrasser « en douceur » de leurs préjugés, qu’en tant que discours scientifique, supposé universalisable (qualificatif auquel, à l’évidence, elle ne peut prétendre).

On pourra cependant objecter que l’histoire globale n’est pas seulement élaboration d’interconnexions, à l’échelle de continents ou de la planète. Elle passe aussi par la méthode de la comparaison entre des sociétés supposées différentes, comme l’a brillamment illustré Kenneth Pomeranz dans « Une grande divergence », entre Chine et Grande-Bretagne. Là encore cependant, cette pratique peut facilement laisser l’analyste, surtout s’il  prend une situation européenne comme un des termes de la comparaison, en dehors des significations et représentations propres à la société « comparée ». La tentation sera grande de chercher dans cette dernière, au pire ce qui lui manque en regard de la « référence », au mieux ce qu’elle a de plus, mais sans vraiment décentrer le regard, sans nécessairement cerner les logiques implicites de l’autre société… Et c’est évidemment en ce sens qu’une certaine « histoire connectée » prétend constituer une alternative à l’histoire globale, en se penchant résolument sur les significations vécues par chacune des parties dans la rencontre ou en tentant de cerner comment les structures économiques, politiques, sociales, peuvent être vécues de part et d’autre. Pour ce faire, elle attache à juste titre une grande importance à l’analyse des textes ou témoignages oraux dans la langue même des parties prenantes. Peut-on pour autant penser qu’engager une telle démarche suffise pour en assurer la réussite ? A l’évidence non et c’est toute la difficulté de l’entreprise qui est indirectement démontrée par François Jullien dans cet ouvrage essentiel que constitue « Entrer dans une pensée ». Raison pour laquelle nous allons aujourd’hui nous permettre une exceptionnelle incursion dans la philosophie, ce qu’elle a à dire aux histoires globale, comparée, connectée, étant définitivement incontournable.

Jullien veut nous faire « entrer » dans la « pensée » chinoise… « Pensée » prise, semble-t-il,  à la fois dans son contenu philosophique et dans ses modalités concrètes ou quotidiennes, deux signifiés vraisemblablement non séparables. Et au titre de l’expérimentation il va choisir une phrase clé du corpus littéraire chinois, assertion supposée illustrer correctement un mode de pensée encore prégnant aujourd’hui.  « Entrer », c’est-à-dire en percevoir, sinon en adopter, les « plis », l’implicite, autrement dit ce dont un locuteur a un mal infini à se déprendre, même quand il tente de procéder à l’exercice du doute, tel que la philosophie occidentale l’a pratiqué à partir de Descartes. Tentative à priori impossible pour nous, notamment parce que la pensée chinoise est solidaire d’une écriture très particulière, donc dans un rapport de « dépendance non dénouée avec le pouvoir figurateur du tracé », solidaire aussi d’une langue qui, dans sa variante  classique, est « sans morphologie et quasiment sans syntaxe ». Tentative que ne permet pas non plus la démarche qui consisterait à cerner les écoles de pensée, leurs oppositions et successions, approche trop calquée sur l’histoire conflictuelle de la pensée européenne et peu crédible dans le cas chinois du fait des « connivences sourdement nouées, des évidences inlassablement réchauffées ». Tentative qui est peut-être enfin fondamentalement bloquée par le présupposé que toute pensée procède à partir de « questions », ce qui est de fait le cas dans la pensée grecque, puis européenne, mais peut-être pas dans la pensée chinoise. Bref le risque est immense que, même en pratiquant cette langue, on passe à côté de cette pensée, ce que démontre a plaisir l’auteur dans ses trois premiers chapitres.

Dès lors comment faire ? Jullien nous propose (chapitres 4 à 6) d’étudier, retourner, malaxer, appréhender de plusieurs points de vue différents, une seule phrase chinoise, une phrase qui, comme dans toute autre langue  « secrète un ordre qu’on ne défera plus », obligera à penser dans son sillage et même « pliera du pensable ». Il prend comme exemple d’une telle « pliure » la façon dont la première phrase de Proust, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », engage tout le déploiement de « A la recherche du temps perdu ». Et c’est dans le Yi Jing ou « Classique du Changement » que Jullien trouve sa phrase initiale, voire initiatique, celle qui va nous permettre une furtive incursion dans la pensée chinoise. Mais peut-on parler de phrase ? Il s’agit plutôt d’une succession de caractères que l’on peut considérer comme des « termes » et qu’il traduit par : « commencement – essor – profit – rectitude ». Bousculé par une telle différence, le lecteur occidental peut aisément considérer qu’il s’agit là d’une pensée prélogique, peut-être ésotérique, en tout cas non-structurée. Et déclarer alors qu’elle ne peut lui parler, le laisse indifférent et sans prise. Il peut aussi en être d’autant plus stimulé à suivre les développements que Jullien déploie ensuite et qui nous font commencer à « entrer »…

Cette « phrase » exprimerait d’emblée moins un sens qu’une cohérence. Ce serait « la formule-clé de ce qui fait indéfiniment réalité, dans son incessant procès, et que rien ne peut remettre en question – ne peut ni réduire, ni contredire ». Qu’on l’interprète en termes de succession des saisons à partir du printemps, de germination ou de reproduction, d’histoire des sociétés, il s’agit d’un mouvement englobant toute chose et tout être, ne marquant nulle tension ou opposition (par exemple avec un créateur ou une origine), ne laissant présager ni ailleurs, ni extérieur. L’angle de vue ici posé, pour parler en Européen, est « celui de tout processus déclenché et qui se propage, saisi dans son avènement et son déploiement ». Et si le profit consécutif à l’essor suggère une idée de moisson, pour que le bénéfice obtenu soit durable, encore faut-il « qu’il ne favorise rien de particulier, respecte un juste équilibre, ne dévie ni ne déborde. Aussi maintient-il par sa « rectitude », dernier terme de la phrase, son immanente capacité ; et cette fécondité à l’œuvre ne tarit-elle pas ». L’auteur se plaît ensuite à citer les commentaires faits en Chine sur cette phrase, notamment pour montrer combien elle n’interroge, ni n’explique, et même ôte toute prise au questionnement. En revanche, se présentant comme une évidence, tenant tout lié, cette phrase peut éveiller le soupçon du regard européen : « cet ordre si bien régulé ne servirait-il pas de machine à obéissance ? », de support idéologique à une conformité sociale sans cesse ressassée en Chine.

Arrivé à ce point, l’auteur nous a déjà fait « entrer » en dévoilant plusieurs intérêts d’une formulation aussi énigmatique au premier abord. Il a commencé à nous procurer un point de vue quelque peu chinois. Mais le franchissement du seuil va être réellement consommé en nous faisant confronter ce récit chinois de tout processus à ses équivalents occidentaux, celui de la Bible et celui des Grecs (chapitres 7 et 8). Dans le récit biblique, nulle continuité, mais au contraire un évènement fondateur et un dieu créateur extérieur ; chez Hésiode, un fondement éternel en partie en contradiction du reste avec la dimension temporelle. D’un côté une théologie, de l’autre une mythologie. Mais pour nous l’essentiel n’est pas dans le contenu : il est au contraire dans ce résultat « technique » étonnant qu’obtient François Jullien, à savoir nous permettre de relativiser chacune des trois traditions par les deux autres et même de lire les deux interprétations occidentales des origines avec un regard extérieur… On arrive peu à peu à moins de complaisance vis-à-vis des séparations et conceptualisations qui nous sont familières, on aperçoit plus facilement en quoi l’idée d’un créateur extérieur, par exemple, tout à la fois oriente définitivement et limite drastiquement la pensée européenne ultérieure. Et on en vient finalement à trouver bien des vertus au récit du Yi Jing tout en relevant son ambiguïté politique.

Il est certes impossible de résumer ici le corps d’un texte dense et érudit, dans lequel le simple amateur de réflexion philosophique peut aisément se perdre. Mais la trajectoire suivie par l’auteur ensuite est clairement exposée. Il commence par montrer (chapitres 9 et 10) combien les traditions hébraïque et hellénique sont de fait déjà interdépendantes car métissées en amont, sans doute à Babylone, certainement aussi en relation avec la foisonnante mythologie propre à la pensée indienne des origines. Ne seraient-elles donc qu’une ultime variation dans une infinité de récits des origines, tous soumis à des contradictions internes comme à des incompatibilités mutuelles ? Du coup, le retour à la phrase chinoise (chapitre 11) montre cette dernière comme incroyablement décantée : « on mesure alors à côté de quoi, sans s’en rendre compte, celle-ci est passée ; on la lit (du dehors) dans ce (qu’elle ne sait pas) qu’elle ne dit pas ». Et on réalise qu’elle ne se prête pas « à contestation, à autre chose que de la glose et de l’explicitation ». Se pourrait-il alors qu’elle n’ait rien à nous dire ? Renversant la question au chapitre 12, Jullien montre que c’est tout autant la Chine qui est restée indifférente aux mythes ou théologies, et jusque tard rétive à nos catégories de pensée par trop clivantes. Et de fait, si des vestiges de mythologie subsistent dans la culture chinoise, ils ne se déploient pas, « enfouis ou travestis par une cohérence qui prévaut sur eux et les étiole ». La Chine aurait ainsi privilégié un parti-pris ritualiste « qui n’est pas explicatif, mais tend à déceler la ligne d’évolution des choses pour y lire une propension à laquelle se conformer ». Elle a de ce fait choisi un des « possibles de l’esprit ». Ce qui l’amène à être fort peu concernée par d’autres partis-pris, les nôtres en particulier, de la même façon que son discours propre n’aurait rien à nous dire.

Cette variété des « possibles de l’esprit » est alors étudiée par Jullien dans l’exemple grec (chap. 13). Il voit dans la langue un outil clé de construction dans/de la pensée et montre remarquablement combien le grec « construit un sens » à partir d’une grammaire qui induit le concept de cause, lequel hypothèquerait définitivement la suite de la réflexion (y compris la notion de Dieu). A l’inverse le chinois (classique) « condense des cohérences », sans doute en grande partie du fait de son absence de grammaire, de temps, de distinction entre passif et actif, etc. et se traduirait en « formules » plus qu’en énoncés logiques. Penser selon les Grecs sera alors « trancher successivement dans une série organisée d’alternatives s’impliquant les unes à partir des autres, optant pour une solution et refusant l’autre », ce sera « problématiser ».  Chez les Chinois, ce ne sera pas cette déduction des raisons mais plutôt un dévidement ou enfilement, la phrase étant aussi processive que ce qu’elle cherche à faire entendre, et la problématisation étant superbement ignorée. Sur ces bases, l’auteur consacre le chapitre 14 à réhabiliter le sens de la traduction, à condition que celle-ci fasse précisément entendre ces écarts et permette de faire « entrer », non pas tire tout de suite vers les catégories européennes des textes qui leur sont profondément étrangers, phénomène dont il donne des incarnations certes grotesques mais qui ont malheureusement longtemps fait autorité. Au final il considère que la révélation de ces multiples « possibles de l’esprit » est sans doute le moyen d’un dialogue fructueux entre l’Europe et la Chine, de façon notamment à caractériser ce substrat commun dont les « possibles » auraient dérivé, mais cette conclusion paraît moins étayée et brillante que le reste de sa démonstration.

On ne cherchera pas à construire ici, en conclusion, ce que pourrait être pratiquement l’apport du livre de Jullien à l’histoire globale (ou connectée ou comparée). Cela se fera peut-être, ici ou là, par le travail effectif et l’étude attentive des « écarts ». Il me semble clair néanmoins que cet ouvrage devrait être, pour nous, véritablement fondateur.

La mer impériale

À propos de :

Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans

Cyrille P. Coutansais, CNRS Éditions, 2013.

atlas-empires-maritimes

Ayant récemment dirigé un hors-série de Sciences Humaines Histoire consacré à « La nouvelle histoire des empires », j’ai été frappé, lors de mes lectures exploratoires du sujet, par une observation de Gérard Chaliand : si l’Inde a pu être conquise tout entière par les Britanniques, alors que les conquérants précédents (d’Alexandre le Grand aux Moghols, qui ne contrôlaient que l’Inde du Nord) s’y étaient cassés les dents, c’est qu’ils seraient arrivés par voie maritime, et non terrestre.

Voile et canons

Par un hasard amusant, l’image retenue en couverture de « La nouvelle histoire des empires » est celle d’un navire occidental des 17e ou 18e siècles, un brick peut-être (je ne suis pas spécialiste de technologie marine). En tout cas, il montre ce que Geoffrey Parker, dans La Révolution militaire (voir le billet « La guerre moderne, 16e – 21e siècles »), estime être le ressort de la puissance coloniale occidentale : au-delà de la capacité à mettre en œuvre des canons, l’habilité à les utiliser sur mer, émergeant des lignes de sabord, en ligne, au plus près de la ligne de flottaison, permettant d’envoyer par le fond tout rival assez téméraire pour s’y frotter. Des Portugais s’insérant de force dans les réseaux commerciaux de l’Asie côtière du 16e siècle aux Britanniques assiégeant la Chine au 19e siècle, les empires coloniaux européens s’imposent progressivement au monde par cette combinaison meurtrière d’artillerie et de voile (cette dernière étant remplacée tardivement par le cuirassé mû par la vapeur), comme le soulignait Caro M. Cipolla dans un livre au titre explicite : Guns, Sails, and Empires: Technological innovation and the early phases of European expansion, 1400- 1700 [Sunflower University Press, 1985].

D’Athènes à Albion, en passant par Sriwijaya et Venise, la mer a permis à des hégémonies différentes de s’imposer. N’ayant pas disposé du temps nécessaire à leur évocation dans « La nouvelle histoire des empires », je vais combler cette lacune en explorant un étonnant ouvrage : l’Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans, de Cyrille P. Coutansais – premier atlas publié en français se revendiquant des apports de l’histoire globale.

Il est vrai que le terme empire, comme le souligne l’auteur, conseiller juridique à l’état-major de la Marine française, « évoque l’Égypte pharaonique, la Perse achéménide ou encore la Chine des Ming plutôt que les dominations crétoise, carthaginoise ou vénitienne. La raison ? Probablement une fascination pour ces grandes emprises continentales, aptes à rassembler peuples et territoires, et une méconnaissance des choses de la mer. L’apparent soft power vénitien n’a pourtant rien à envier au hard power gengiskhanide. » L’argument, en creux, ramène aussi à un paradoxe : en France, le terme empire renvoie d’emblée aux Premier et Second Empires des Napoléon, ou à l’Empire colonial d’une France successivement royaliste, révolutionnaire, impériale et républicaine – des entités qui avaient une dimension ultramarine plus ou moins affirmée, mais tenue pour périphérique.

Un empire maritime, poursuit Coutansais, est « une puissance détenant une flotte capable d’exercer sa force et son contrôle sur les mers, afin d’en maîtriser les principaux courants d’échange. » Telle quelle, elle détient ainsi une « capacité hégémonique. Si Venise peut faire face à l’Empire ottoman, elle le doit certes à sa puissance financière qui lui offre la possibilité d’armer sans cesse de nouvelles galères mais, plus encore, à son rôle d’intermédiaire obligé du commerce entre l’Orient et l’Occident. La Sublime Porte, dépendante des ressources que lui procurent ces échanges, est ainsi contrainte de se plier au bon vouloir de la Sérénissime. »

Lire la suite

La guerre moderne, 16e – 21e siècles

Le billet du 29 octobre 2012, « La guerre prémoderne, 5e – 15e siècles », se terminait par une conclusion provisoire ouvrant sur ce qu’il est convenu d’appeler les Temps modernes. Une modernité marquée par un phénomène sans précédent historique, celui d’une société exerçant progressivement son hégémonie à l’échelle mondiale. Sachant que l’Europe finit par dominer le monde au terme du 19e siècle, nombre d’historiens ont essayé d’analyser les causes de cet « essor de l’Occident », à commencer par William H. McNeill avec The Rise of the West [1963]. Nombre d’explications ayant intégré le facteur militaire comme décisif dans ce « miracle européeen », nous rebondissons ici sur le choix de la guerre comme thématique des Rendez-vous de l’histoire de Blois cette année, du 10 au 13 octobre 2013. Nous allons explorer la genèse de cette supériorité militaire occidentale.

Si l’histoire militaire européenne est connue, certaines trajectoires illustrent hors de l’Europe de façon spectaculaire l’entrée dans une nouvelle ère de la guerre. La poudre est à cet égard décisive. Elle est d’abord utilisée en Chine dès le 9e siècle, puis perfectionnée avec le savoir-faire des ingénieurs en balistique perses et des fondeurs européens réunis sous la bannière des Mongols lors de leur expansion continentale. Elle entraîne enfin, dans toute l’Eurasie, l’affirmation progressive du canon – renforcée en Europe par l’irruption de la bouche à feu portative, ancêtre du mousquet –, arme pivot du champ de bataille à partir du 15e siècle. Les Otttomans font ainsi usage d’une monstrueuse bombarde en assiégeant Constantinople (1453).

Et le Japon renonça aux armes à feu

Mais à l’autre bout de l’Asie va prendre place une étonnante trajectoire, celle du Japon. Ses habitants découvrent les arquebuses à la faveur de l’arrivée (sur un navire chinois) de marchands portugais en 1543. Ils les dupliquent dans les années qui suivent, et produisent rapidement en série des armes d’acier d’excellente qualité – introduisant un système de rayage inédit qui en améliore grandement l’efficacité. Alors que les Occidentaux n’auront de cesse, dans les siècles qui suivent, d’améliorer la vitesse du tir afin d’arroser l’adversaire, les Japonais se focalisent sur la précision du tir, rendant cette arme bien plus meurtrière.

Le Japon est alors déchiré dans un interminable conflit civil opposant des seigneurs de guerre en compétition pour la suprématie sur l’ensemble de l’archipel. L’un d’entre, Oda Nobunaga, a en sus l’idée, devançant les Européens de quelques décennies, du feu roulant : en tirant à tour de rôle sur trois rangées, ses arquebusiers viennent à bout de tous ses rivaux (le film Kagemusha. L’ombre du guerrier, d’Akira Kurosawa, 1980, en offre une bonne illustration). Si le fusil détrône l’arc, en Europe comme au Japon, ce n’est pas qu’il soit plus efficace, c’est qu’il faut beaucoup moins de temps pour former un soldat à s’en servir. Le plus étonnant : après avoir acquis une avance indéniable sur le reste du monde en matière de technologie et de stratégie, le Japon prend la décision politique – unique dans l’histoire – de renoncer aux armes à feu alors qu’il interdit l’accès à son marché aux Européens, aux débuts de l’ère Tokugawa (soit entre 1600 et 1650). Nul progrès ne sera plus fait en matière d’armes à feu jusqu’à ce qu’en 1853, la flotte américaine du commodore Matthew Perry intime à l’archipel l’ordre d’ouvrir ses ports au commerce international sous la menace de canons infiniment plus efficaces que l’artillerie du 16e siècle conservée par les Japonais.

Alors que le Japon tourne le dos au « progrès », l’Europe embrasse avec ferveur la « Révolution militaire ». Geoffrey Parker la caractérise comme l’ensemble des évolutions liées à l’irruption de l’artillerie. Les canons, très lourds donc longtemps mis en service immobile lors des sièges, deviennent de plus en plus puissants, et les fortifications de plus en plus vulnérables. Les États les plus riches de l’Europe (Italie, puis France…) adoptent la « trace italienne » : des forteresses bastionnées pour multiplier les possibilités de défense, aux murs en pente pour dévier les boulets, au détriment des fortifications médiévales aux murs droits, conçues pour résister aux attaques de fantassins.

Il est intéressant de noter qu’il s’agit là d’un choix technologique, d’autres options étaient ouvertes : ainsi en Asie (Empire moghol en Inde du Nord, Chine, Japon…), les murs restent droits, on s’acharne simplement à les construire suffisamment épais pour qu’ils résistent aux canons, quitte à donner dans le monumental – lors de la première guerre de l’Opium (1839-1842), des artilleurs britanniques se plaindront de ne pouvoir écorner certaines murailles chinoises, alors que celles-ci sont vieilles de plusieurs siècles.

Les évolutions militaires, toujours plus coûteuses, imposent et se nourrissent de l’affirmation du pouvoir étatique : en Europe, la guerre devient l’affaire des États et leur principale source de dépenses. Les effectifs militaires des guerres en Europe connaissent des hausses colossales qui permettent en quelques siècles aux armées d’atteindre des effectifs qui rivalisent avec ceux des plus puissants États asiatiques, pourtant davantage peuplés. Quant aux tâches militaires, elles subissent en Europe une rationalisation croissante.

L’artillerie embarquée

Le progrès décisif en matière d’artillerie est réalisé à bord des bateaux : la conjonction de navires de plus en plus puissants et de canons toujours plus performants, que les Européens travaillent de manière à optimiser leur usage en mer (tir au canon par le travers, chargement par la bouche, mise au point de chariots…), les rend maîtres des océans dès le 16e siècle. À cet égard, il est intéressant de noter que les Coréens, pour contrer l’invasion japonaise de 1592, recourent à des bateaux-tortues recouverts de plaques d’acier, véritables cuirassés avant leur apparition officielle au 19e siècle – leur puissance de feu surpassait celle des navires japonais d’un facteur de 10 pour 1. Mais cette innovation technologique ne sera pas entretenue, avant d’être oubliée.

Inlassablement, fruit de la concurrence féroce que se livrent les États européens en situation de guerre quasi permanente, se tisse un réseau mondial de fortins coloniaux côtiers. Dans un premier temps, exception faite des Amériques aux populations décimées par le choc microbien, les Espagnols, Portugais, puis Français, Britanniques et Néerlandais ne pénètrent pas à l’intérieur des terres : l’Afrique intérieure (sauf l’Afrique australe) reste inexplorée, trop bien défendue par les maladies endémiques tel le paludisme, et il faudra attendre la seconde moitié du 19e siècle pour assister au dépeçage de l’Afrique. De  plus, les traites négrières alimentent les royaumes africains esclavagistes en mousquets, monnaie d’échange parmi d’autres. Mais les rares observateurs conviennent que l’on s’y bat de façon désordonnée, le but semblant de tirer le maximum de munitions pour montrer son courage. C’est qu’en Europe, l’objectif étant d’éradiquer l’adversaire, on améliore sans cesse. Ainsi les comtes de Nassau, commandant une armée hollandaise confrontée à des forces bien supérieures, en sus d’« inventer » le feu roulant, découpent de façon stakhanoviste les gestes élémentaires nécessaires au chargement d’un fusil ou à la mise en œuvre d’une pique dans les années 1590-1610. Un siècle plus tard en Afrique, ou un siècle avant en Méso-Amérique, on ne se bat que dans le but de capturer – donc de ne pas tuer – dans un cas de futurs esclaves, dans l’autre des condamnés à sacrifier aux dieux.

L’efficacité de l’arme à feu n’est donc rien sans le contexte culturel qui pousse à « optimiser » son usage. Sans les infrastructures sociales et économiques qui avaient engendré la machine de guerre européenne, utiliser ou copier la technologie qui en était issue ne permettait jamais d’acquérir l’efficacité visée. Car la guerre à l’occidentale était basée sur tout un appareil de mobilisation des masses, de logistique en armes et ravitaillement qui exigeait, en temps de conflit, un État en mesure de mobiliser d’immenses ressources. Simultanément à l’essor européen, seuls les grands États asiatiques (Chine, Inde moghole et Russie étudiés par Alessandro Stanziani, auxquels on peut rajouter l’Empire ottoman) sont en mesure de rivaliser. Mais si ces États sont bien des « empires de la poudre » (ils se servent de leur artillerie pour réduire des rebellions), leur arme reine reste la cavalerie usant du sabre – les canons sont bien trop lourds pour les déplacer sur les immenses étendues qu’ils contrôlent.

Jusqu’au 19e siècle, Chine, Japon et Corée repoussent les nouveaux-venus. De toute façon, l’avance technologique européenne est faible : en cas de choc frontal, les arquebuses sont longues à recharger, et si les plastrons et les sabres d’acier offrent un avantage au corps à corps dans la plupart des situations, ces armes n’entraînent pas la décision face à un adversaire déterminé (en témoigne la mort de Fernand de Magellan en 1521). Certaines civilisations, comme la Chine, valent l’Europe en matière de technologies militaires, et y ajoutent, se battant à domicile, des effectifs militaires largement supérieurs à ceux que l’Europe peut projeter au loin.

Le grand bond a lieu au long du 19e siècle. Vers 1800, l’Europe domine 30 % de la surface du globe. En 1900, elle en contrôle 80 %. Cette expansion s’explique par la conjonction de toutes sortes de facteurs. La Révolution industrielle dope la production d’armement, la maîtrise du charbon permet de mettre d’immenses bateaux sur les mers, capables de transporter les grandes masses de soldats ou de migrants générés par la transition démographique. La technologie militaire suit : armes à répétitions, canons toujours plus performants, mitrailleuses… Si on commence à se battre à partir de 1830 en Algérie à armes égales (fusils turcs et français se valent bien) mais à démographie déséquilibrée (la France est bien plus peuplée), il n’en est pas de même des guerres entre Occidentaux. La guerre de Sécession des États-Unis d’Amérique d’abord, la Première Guerre mondiale ensuite ouvrent la voie aux conflits totaux : instrumentalisation des médias ; mobilisation des transports (chemins de fer…), des télécommunications (télégraphe…), des industries et de l’ensemble des forces de travail de la nation, d’un arsenal toujours plus assassin culminant avec des bombardements aériens apocalyptiques… Le tout conduisant à des pertes massives. Encore peut-on relativiser, rappelle Lawrence H. Keeley : il fallait tirer des centaines d’obus et des milliers de balles pour tuer un seul soldat lors de la Première Guerre mondiale, et au Rwanda, en 1994, armés pour l’essentiel de machettes, les génocidaires tueront en trois mois environ 800 000 personnes – à comparer au bilan humain de guerres menées avec des armes à feu, comme au Liban (de 1975-1990, de 150 000 à 250 000 morts) ou en ex-Yougoslavie (de 1991 à 1995, de 150 000 à 250 000 morts).

Après le règne de la bombe atomique, que l’on put croire un temps constituer l’apogée de l’art de tuer, à tel point que l’équilibre de la terreur postulait qu’être détenteur de ladite arme revenait à être à l’abri de la guerre, est venu le temps des guerres asymétriques et des raids de drones. Il est possible, probable, que les robots, téléguidés ou même autonomes, domineront dans nos journaux télévisés les champs de bataille de demain. La guerre se joue d’ores et déjà dans les circuits électroniques, un signal lancé à bon escient suffisant à paralyser les technologies que l’on vendait hier à l’ennemi d’aujourd’hui. Il n’empêche : la meilleure arme du monde ne sert à rien dans un contexte social inadapté. Les troupes de la coalition envoyées en Afghanistan avaient beau être technologiquement très supérieures à leurs adversaires insurgés, les voici qui se retirent sans résultat. La guerre, toujours, se gagne dans les esprits.

 

 

 

Bibliographie

Les faits non sourcés sont issus, pour une part majeure, de l’ouvrage de Geoffrey Parker [1988] et secondairement de celui de William H. McNeill [1982].

PARKER Geoffrey [1988], The Military Revolution. Military innovations and the rise of the West, 1500-1800, Cambridge, Cambridge University Press, trad. fr. Jean Joba, La Révolution militaire, Gallimard, 1993, rééd. coll. Folio / Histoire », 2013.

McNEILL William H. [1982], The Pursuit of Power. Technology, armed forc, and society since A.D. 1000, The University of Chicago Press, trad. fr. Bernadette et Jean Pagès, La Recherche de la puissance. Technique, force armée et société depuis l’an mil, Paris, Économica, 1992.

McNEILL William H. [1963], The Rise of the West. A history of the Human community, London, The University of Chicago Press, 1963, rééd. 1991

STANZIANI Alessandro [2012], Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, XVe-XIXe siècle, Paris, Raisons d’agir.

KEELEY Lawrence H. [1997], War Before Civilisation. The myth of the peaceful Sauvage, Oxford University Press, trad. fr. Jocelyne de Pass et Jérôme Bodin, Les Guerres préhitoriques, Paris Le Rocher, 2002.

HOLEINDRE Jean-Vincent et TESTOT Laurent, coord. [nov.-déc. 2012], « La guerre. Des origines à nos jours », Auxerre, Hors-série / Grands Dossiers des sciences humaines Histoire, n° 1.