« Mondialisation », les aléas de la conscience contemporaine (2)

3. Les années 1970 : une mondialisation inquiète

Le début des années 1970 constitue incontestablement un tournant majeur dans l’histoire des relations internationales de la seconde moitié du 20e siècle. La crise s’installe, et comme l’écrit l’éditorialiste du Monde Pierre Drouin, elle est planétaire :

« La conscience d’une “planétarisation” économique s’est considérablement ravivée à l’occasion de la secousse énergétique. […] Un voile s’est déchiré grâce à la crise énergétique. On a dit, après les événements de 1968 : “Rien ne sera plus comme avant.” C’est aussi vrai cette fois-ci. Pour d’autres raisons. La vulnérabilité de l’Occident est apparue crûment, et l’assurance qu’il déployait sur la manière de sécréter la richesse en est fortement ébranlée. Ce qui conduira ses dirigeants, par la force des choses, à réfléchir sérieusement sur d’autres styles de croissance. Et à considérer que l’on vit sur “une seule Terre”, où les bonnes cartes ne sont pas toutes du même côté. » [1]

Le président de la République française Valéry Giscard d’Estaing également, dans un discours prononcé le 24 septembre 1974, à la cérémonie de clôture du colloque « Biologie et devenir de l’homme », s’interroge sur l’avenir :

« Dès lors, nous assistons à un changement progressif dans les mentalités : alors que le siècle dernier avait été caractérisé par le passage du problème de l’individu au problème des classes sociales, notre siècle sera sans doute marqué par le passage du problème des classes sociales à celui des classes mondiales, c’est-à-dire de l’espèce humaine. À nous de préparer la morale nouvelle qui en gouvernera la conduite, à nous d’inventer la morale de l’espèce au seul niveau où ce soit possible : celui du monde. Vous savez peut-être que pour moi, cette prise de conscience globale des problèmes de l’espèce est une des données qui doivent éclairer les grandes évolutions politiques et sociales. Or, nous assistons actuellement à une évolution surprenante : le phénomène de la mondialisation qui résulte normalement de l’évolution de nos sociétés se manifeste effectivement, parce que tout événement qui concerne un homme se répercute à notre époque sur les autres hommes, mais il se manifeste de manière inacceptable  la mondialisation de la violence précède celle de la pensée. » [2]

Les transformations sociales perturbent. En 1975, le géographe Maurice Le Lannou définit la « mondialisation de l’économie » comme « l’extension sans bornes des grands thèmes de la consommation, c’est-à-dire d’une sociologie de la jouissance et du loisir qui multiplie les clients éventuels de la firme » [3], et fait de la mondialisation une source d’inégalités et de tensions :

« Ces appétits nouveaux, bien légitimes, viennent donc paradoxalement accentuer les inégalités entre les nations. Ils renforcent la position des grands entrepreneurs industriels, qui ont soin de les entretenir par ce prodigieux moyen de domination qu’est la publicité, et ils appauvrissent les pays retardés en multipliant et en orientant leurs besoins. » [4]

Maurice Le Lannou s’interroge ainsi sur la possibilité d’une résistance à la mondialisation dans un compte-rendu du livre de Calogero Mùscara, La Société déracinée, sans pour autant vouloir céder à une vision rétrograde :

« Refaire l’homme-habitant ne veut pas dire restituer un âge d’or. Des cadres nouveaux ont été imposés aux sociétés humaines par un progrès qui conduit à la communication de masse et à la gigantisation. Il ne s’agit que de résister aux développements excessifs qui font du progrès lui-même un gaspillage, une pollution ou une injustice. » [5]

Plaidant pour l’enracinement des hommes, Maurice Le Lannou en profite pour défendre un certain enseignement de l’histoire et de la géographie, du passé et du lieu, contre la proposition de René Haby en faveur d’un enseignement peut-être plus conceptuel des « sciences humaines ».
En 1980, Maurice Le Lannou prolonge et réaffirme sa réflexion contre la mondialisation et la destruction des traditions :

« Beaucoup a été dit, et souvent fort bien, sur ces énormes mouvements qui bouleversent la physionomie traditionnelle du monde et singulièrement de notre Occident. L’urbanisation galopante, la “rurbanisation” – moins sournoise que jamais – des plats pays, les colossales migrations de travail qui tendent à devenir des transferts irréversibles, les cohortes fiévreuses du tourisme : en voilà les plus voyants. Tout cela sous le signe d’une mondialisation qui est devenue la marque péremptoire des économies et des sociologies de notre temps. En fin de compte, c’est la fin des espaces nuancés, des sociétés différentes, d’une image du monde complexe et bigarrée qui justifiait la géographie de naguère.

[…]

Ces processus de démantèlement du local et de mondialisation des affaires et des esprits apparaissent au gros de nos contemporains comme autant de libérations. Le mot n’est pas de moi, car je n’y crois guère. Libération à l’égard des milieux naturels ? Elle ne serait véritable que si les libertés acquises ne devaient se payer d’un prix fort lourd. On a beaucoup parlé de ressources pillées, de patrimoine sacrifié, de pénurie promise, pour peu que les hommes cessent d’inventer. Il faudrait mettre davantage en lumière le rôle des délocalisations dans la genèse des pollutions et à l’origine de ces catastrophes qui sont l’équivalent moderne, abondamment augmenté, des calamités naturelles d’autrefois. Beau travail pour une géographie active et appliquée ; physique et humaine, qui ne donnerait pas toute sa foi au technocrate !

Libération, nous dit-on aussi, quant à la condition humaine, politique, économique, morale. Je n’en crois rien. Il me semble que l’ancienne entente des hommes et des lieux garantissait aux premiers infiniment plus de liberté que ne leur en apporte l’actuel divorce, et que les pseudo-libérations d’aujourd’hui, par le démembrement des vieilles communautés éprouvées, les font retomber dans d’autres servitudes. Le renoncement aux vrais ensembles de naguère est singulièrement favorable à la mise en œuvre de pouvoirs occultes, anonymes et lointains qui, sous couleur de se rapporter à l’universel, échappent à l’humain. Des logiques totalitaires se substituent aux leçons tirées des lieux.
Libérations ? Je me demande plutôt si l’ère des dominations ne vient pas de s’ouvrir. » [6]

Sur le plan économique, le développement de l’industrie textile dans plusieurs pays d’Asie commence à se faire ressentir. En 1978, la journaliste Véronique Maurus développe une analyse critique de la mondialisation de la production et du marché textile qui pourrait aboutir à une condamnation du secteur en France si aucune mesure politique n’est prise [7].

En cette même année 1978, Gérard Delfau, membre du secrétariat national du Parti socialiste, dénonce la mondialisation comme stade ultime du capitalisme, et fait référence au Manifeste du parti communiste, souvent cité encore aujourd’hui comme une des premières analyses de la mondialisation :

« Il me semble que nos nations occidentales ont atteint avec les années 60 la pointe extrême du capitalisme, tel que Marx l’avait, par anticipation, décrit. La concentration du capital, s’appuyant sur le développement du machinisme, met en cause le droit au travail et fait de couches entières de jeunes des chômeurs hors statut social. La mondialisation des marchés, annoncée dès le Manifeste (1848), a sécrété, au-delà des États, ces phénomènes singuliers que sont les multinationales, et dont seul un poète, R.-V. Pilhes, dans L’Imprécateur, a su nous faire éprouver l’obscure menace.

La loi du marché, enfin, grignote tout ce qui est encore en dehors des circuits habituels de production : l’eau, l’air, la terre, l’éducation, l’information, les loisirs, sont devenus objets de spéculation, matière à publicité. On ne sait plus très bien où commence et où finit l’exploitation que la grande masse subit, tellement le temps et l’espace sont devenus valeurs d’échange. Et cela, pour nos pays de vieille civilisation industrielle.

Le gâchis est à une autre dimension pour des continents entiers comme l’Afrique et l’Amérique du Sud, où le pillage aboutit, souvent, au génocide. Mais de ces excès naît une protestation diffuse, qui vient chez nous s’ajouter aux formes classiques de la revendication sociale. L’écologie, un certain féminisme, les associations d’usagers, la mise en cause du rôle que jouent, dans nos vies, médecins et conseillers en tous genres, la critique du gaspillage, l’espoir, encore balbutiant, d’un nouveau modèle de croissance, ne me paraissent pas antagonistes de la grève traditionnelle. » [8]

La référence à l’ouvrage de René-Victor Pihles, L’Imprécateur, est intéressante car elle n’est pas unique (cf. billet antérieur). Le livre, paru en 1974, narre comment un homme, par ses imprécations, ébranle le siège social parisien de la multinationale américaine Rosserys and Mitchell. Une phrase, souvent citée, est censée résumer l’esprit de la mondialisation industrielle des Trente Glorieuses qui s’achèvent :

« Or c’était le temps où les pays riches, hérissés d’industries, touffus de magasins, avaient découvert une foi nouvelle, un projet digne des efforts supportés par l’homme depuis des millénaires : faire du monde une seule et immense entreprise. » [9]

Plutôt qu’un effondrement, on redoute surtout une « France à deux vitesses » :

« Le bouleversement économique et la politique menée depuis sept ans ont accentué le phénomène. Les contrats à temps partiel se multiplient dans le même temps où fleurissent les sociétés d’intérim. Du fait de la mondialisation des marchés, le fossé se creuse de plus en plus entre les entreprises actives sur les marchés extérieurs, disposant des méthodes de gestion les plus modernes et des cadres les plus “performants”, et les autres. Et ce, avec la bénédiction, voire l’appui, du gouvernement, dont la stratégie, plus ou moins avouée, consiste à aider les forts. Ce qui est vrai pour l’industrie l’est aussi pour l’agriculture. » [10]

Une dualité s’instaure : la mondialisation économique peut être subie, elle peut être aussi voulue. En 1978, François Grosrichard paraphrase ainsi une étude de la Datar, Villes internationales et villes mondiales :

« Le néologisme de “mondialisation” s’est appliqué vers les années 60 à des phénomènes aussi différents que la conquête spatiale, la dissuasion nucléaire, la crise des valeurs, les firmes multinationales, les moyens d’Information, la circulation des hommes, des marchandises ou des capitaux. Pourquoi ne s’appliquerait-il pas aussi aux cités ? Quand une grande ville se plie aux nouvelles caractéristiques de révolution économique internationale, mais surtout lorsqu’elle est capable d’anticiper ces mouvements, de les accompagner et d’en profiter, alors, elle accède au statut de ville mondiale. » [11]

Le paragraphe est riche d’enseignements. D’une part, le mot « mondialisation » n’est plus perçu, à la fin des années 1970, comme un néologisme ; d’autre part, il est déjà question de « villes mondiales », avec une analyse assez précise, portant sur des études de cas, et ce avant les travaux de Saskia Sassen généralement considérés comme fondateurs. La mondialisation, définie comme l’extension de l’internationalisation de la marchandise, de l’internationalisation du capital financier et de l’internationalisation de la production, et comme la combinaison de ces trois processus grâce au rôle moteur des grandes firmes multinationales, est considérée comme un processus essentiellement urbain :

« Face à ce mouvement de mondialisation, et à cause de lui, quelques villes jouent ou vont jouer un rôle mondial en ce sens qu’elles sont ou deviennent le lieu singulier de la définition d’un ordre socio-économique mondial et le moteur privilégié de sa diffusion. » [12]

Et François Grosrichard de conclure en s’interrogeant :

« À une époque où les responsables de l’aménagement du territoire semblent tous et presque exclusivement versés dans les dossiers, certes difficiles, de la France rurale, des provinces oubliées et des villages où il ne reste que des pierres, il n’était pas inopportun qu’on témoigne à nouveau quelque intérêt pour les villes. En effet, il serait dangereux, sur ce chapitre, de laisser la réflexion et la doctrine s’appauvrir en vieillissant. Dans quelques années, huit Français sur dix vivront dans des villes et dans leurs banlieues. Et comment croire qu’une nation peut tenir son rang dans le monde sans un réseau de grandes villes aux multiples renoms ? »

Le propos se retrouve sous la plume d’Henri Tezenas du Montcel, professeur de gestion des ressources humaines à l’université Paris-Dauphine et ancien collaborateur d’André Giraud, ministre de l’Industrie entre 1978 et 1981 :

« La mondialisation des échanges interdit l’isolement et contraint au renouvellement des méthodes de production et des fabrications elles-mêmes. » [13]

Il faut s’adapter !

Toutefois, dans ce contexte marqué par une défiance assez générale, on trouve une résurgence du mondialisme, défendu en 1977 dans les pages du Monde par Robert Mallet, alors recteur de l’académie de Paris :

« La population du globe en croissance exponentielle (malgré les chutes de natalité des pays dits développés, cause supplémentaire de conflits et d’invasions possibles), le gaspillage éhonté des ressources de la Terre, qui seront épuisées dans quelques décennies (malgré l’exploitation des fonds marins tout aussi épuisables que les continents émergés), la répartition anarchique des profits (le tiers de la population mondiale se partageant les 7/8e des richesses de la planète), l’aggravation continue du paupérisme des plus pauvres et de l’analphabétisation des moins instruits (les rapports de l’Unesco l’ont révélé), la prolifération des armes nucléaires (on dispose actuellement de quoi détruire un million d’Hiroshima), tout cela provoque d’immenses problèmes qu’aucun État, ni même aucun groupe d’États, ne saurait avoir la capacité de régler, tant pour sa gouverne qu’au nom de l’intérêt commun.

Ajoutons à ces facteurs de mondialisation subis dans l’involontaire communauté des épreuves toutes les raisons de se mondialiser dans le partage pas davantage prémédité mais bénéfique des sciences et des techniques appliquées à la santé, à l’information, à toutes les formes de communication. Nous assistons donc à une double mondialisation irrésistible : celle des problèmes qui n’ont pas encore trouvé de solutions, et celle des solutions qui ont déjà été adoptées par les forces des choses, autrement dit sous l’emprise de nécessités auxquelles aucune nation ne pouvait se soustraire. » [14]

La mondialisation est clairement définie comme un processus général, inéluctable, mais profondément ambivalent quant à ses conséquences. Quoi qu’il en soit, il semble alors qu’il n’y a pas d’autre choix que d’accepter cette situation nouvelle de l’humanité, « maintenant que nous y sommes… » [15].

 

4. Les années 1980 : la mondialisation financière

Le début des années 1980 commence par le « cri d’alarme » de Michel Charzat contre « la mondialisation sauvage » de l’économie française, « la déchirure du tissu industriel » [16]. Ce à quoi le gouvernement socialiste tente d’apporter une réponse :

« M. Jacques Delors reconnaît le fait de la mondialisation de l’économie, souhaite que la France ait des sociétés multinationales, et qu’elle investisse à l’étranger. Il se prononce contre l’idée d’une “économie duale” (où la France serait divisée en secteurs hautement compétitifs et industries moins performantes) et se prononce pour une “économie en continu” où tous les agents économiques sont utiles. “On ne peut bâtir le progrès social sur le sable économique.” C’est là une idée force du nouveau ministre dont les maîtres mots sont aujourd’hui : effort, rigueur, efficacité. »[17]

Position confirmée par le discours-programme de Pierre Mauroy :

« Notre pays est aujourd’hui engagé dans une nouvelle phase de mutations industrielles et technologiques. Les dures lois de la concurrence et de la productivité s’imposent à une économie ouverte qui s’insère dans la mondialisation des échanges. À nous de dominer le progrès, de dominer la machine. À nous de les mettre enfin au service de l’homme. À nous d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. » [18]

Mais le doute n’est pas loin, comme dans cette autre déclaration de Jacques Delors dans une interview donnée au « Club de la presse » sur Europe 1 :

« Il faut bien savoir que chaque fois qu’on assume une tâche quotidienne, elle ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt des grands défis des années 80, qui se résument à trois : la mondialisation de l’économie avec l’émergence de nouveaux compétiteurs ; une troisième révolution industrielle pour laquelle les pays européens ont cinq à dix ans de retard sur les États-Unis et le Japon ; la fin d’une période ou d’un modèle de régulation économique qui avait fait merveille pendant vingt-cinq ans dans les pays européens, avec des limites selon chaque pays. » [19]

Mais la mondialisation ne se réduit pas à l’économie :

« La mondialisation de l’information, des déplacements et surtout de la science introduit, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la possibilité et la nécessité d’une éthique non plus communautaire mais universelle, qui s’adresse, au-delà des particularismes ou des convictions locales, à l’espèce humaine elle-même. C’est cette éthique transcendante, visant à définir et à protéger les droits élémentaires de la personne humaine au regard de la révolution biologique et médicale, qui devrait inspirer le Comité. » [20]

La mondialisation est un fait général, que Maurice Le Lannou ne cesse de condamner :

« La mondialisation on dirait mieux la planétarisation des idées, des désirs, des vouloirs, et, de manière regrettable, des démarches spirituelles et intellectuelles d’une humanité qui, naguère encore, ne tenait pour vrai et pour désirable que ce qui était commandé ou suggéré par l’époque et par le lieu. Il faut aujourd’hui, pour convaincre les hommes, frapper vaste et fort. L’idée doit valoir pour le monde entier, et de plus en plus l’universel se confond avec l’univers. »[21]

« Mais nous sommes arrivés au temps des ruptures plus violentes. La mondialisation rapide des économies et des mœurs, fruit (ou cause ?) de la dislocation des communautés élémentaires et des délocalisations qui suppriment l’indigène et ruinent les solidarités proches de naguère, fait que le paysage, désormais enjeu et objet de conflit, cesse partout d’être banal, c’est-à-dire familier, pour devenir le siège d’une exploitation profitable. » [22]

Mais comme le rappelle André Fontaine, le Monde reste divisé :

« Le drame spécifique de notre époque, c’est que dans son aspiration à un ordre universel, aux dimensions du “village planétaire” cher à Marshall McLuhan, que justifie la mondialisation croissante des communications de toute nature, l’humanité se soit fragmentée en deux empires rivaux qui s’effrayent l’un l’autre et, faute de pouvoir écraser l’adversaire sans risquer l’anéantissement, se chipent sournoisement des pions. » [23]

Il n’en reste pas moins qu’un aspect plus particulier caractérise cette nouvelle période : la mondialisation financière. L’expression apparaît pour la première fois dans le journal Le Monde en 1987 à l’occasion de la privatisation de la Société générale [24].

En 1988, François Rachline s’interroge sur la remise en question du pouvoir des États :

« La transnationalisation des firmes et la mondialisation financière permettent aux entreprises et aux banques de se jouer des mesures gouvernementales en jouant des différentiels que les États font immanquablement naitre : différentiels d’intérêts et d’inflation bien sûr, mais aussi différentiels de réglementations. » [25]

La question de la gouvernance mondiale est ainsi reposée par Michel Beaud, professeur d’économie, fondateur en 1983 du Gemdev :

« Puisque la finance est incapable à elle seule de produire les régularités économiques permettant le jeu des mécanismes stabilisateurs de marché, une autorité centrale et un prêteur en dernier ressort sont indispensables. Ce rôle a, jusqu’à présent, été pour l’essentiel assumé par les autorités étatiques et bancaires nationales, mais, dans le contexte actuel de globalisation financière et de mondialisation, il devient écrasant : qui donc va désormais pourvoir le prendre en charge ? » [26]

Mais il ne peut que constater l’inertie contemporaine :

« Ainsi, comme pour les risques globaux environnementaux, nous nous trouvons avec la triple dynamique d’expansion, d’“archéisation” et de mondialisation financières, devant des risques tels que devrait être mise en place une capacité de gouvernance mondiale. Au lieu d’y œuvrer, les autorités en exercice en sont réduites à gérer une coopération dont l’efficacité tient principalement à la confiance que se doivent de placer en elle les acteurs financiers internationaux. » [27]

On notera au passage l’usage du mot « globalisation », mot français qui, au sens de « mondialisation », est cependant considéré comme un anglicisme, calqué sur le mot « globalization ». Celui-ci n’est d’ailleurs jamais utilisé dans Le Monde, et la seule référence qu’on puisse trouver, est une mention de l’article de Theodore Levitt, « The Globalization of Markets », paru en 1983 dans la Harvard Business Review [28].

De fait, l’expression « globalisation financière » s’impose comme une forme spécifique de la mondialisation à partir de la fin des années 1980. Il n’est pas tellement surprenant de trouver la première occurrence en 1988 dans un article de Christian de Boissieu [29], dont la carrière d’universitaire et d’analyste financier se déroule de part et d’autre de l’Atlantique, aux États-Unis et en France.

Notes

[1] Pierre Drouin, « Une “bonne” secousse ? », Le Monde, 29 décembre 1973.

[2] « “C’est à nous d’inventer une morale de l’espèce”, affirme M. Giscard d’Estaing », Le Monde, 26 septembre 1974.

[3] Maurice Le Lannou, « La géographie. L’ordre économique et la morale », Le Monde, 15 décembre 1975.

[4] Ibid.

[5] Maurice Le Lannou, « “La société déracinée” », Le Monde, 30 août 1976.

[6] Maurice Le Lannou, « La fin des paroisses », Le Monde, 24 juillet 1980.

[7] Véronique Maurus, « Textile : il ne suffit pas d’accepter l’inévitable », Le Monde, 24 janvier 1978.

[8] Gérard Delfau, « En ce printemps mouillé de la gauche… », Le Monde, 19 juin 1978.

[9] René-Victor Pilhes, 1974, L’Imprécateur, Paris, Seuil.

[10] « La France à deux vitesses », Le Monde, 13 novembre 1980.

[11] François Grosrichard, « Une étude de la DATAR. Un renom mondial pour la province ? », Le Monde, 3 mars 1978.

[12] DATAR, 1977, Villes internationales et villes mondiales, Paris, La Documentation française, p. 21.

[13] Henri Tezenas du Montcel, « Rénover la politique industrielle », Le Monde, 13 novembre 1979.

[14] Robert Mallet, « Ne pas être mondialiste, voilà l’utopie ! », Le Monde, 9 juillet 1977.

[15] Jean Provencher, « Maintenant que nous y sommes… », Le Monde, 7 juillet 1979.

[16] F.R. « Vive le plan… et l’investissement », Le Monde, 8 octobre 1980.

[17] Pierre Drouin, « Ministres et ministres délégués Économie et finances M. Jacques Delors : effort, rigueur et efficacité », Le Monde, 25 mai 1981 : citations extraites d’une interview donnée par Jacques Delors à l’Usine nouvelle, 14 mai 1981.

[18] « Le discours-programme de M. Mauroy », Le Monde, 10 juillet 1981.

[19] « Nous devons avoir la hantise du déclin déclare M Jacques Delors », Le Monde, 26 janvier 1982.

[20] Dr Escoffier-Lambiotte, « M. Mitterrand installe le Comité national d’éthique », Le Monde, 3 décembre 1982.

[21] Maurice Le Lannou, « Le décalage entre la science et la vie », Le Monde, 6 janvier 1984.

[22] Maurice Le Lannou, « Paysage et marginalité », Le Monde, 28 août 1984.

[231] André Fontaine, « Le temps de la vengeance », Le Monde, 9 novembre 1984.

[24] François Renard, « La Société Générale privatisée. Face à la mondialisation financière », Le Monde, 16 juin 1987.

[25] François Rachline, « La crise financière et les États débordés », Le Monde, 6 janvier 1988.

[26] Michel Beaud, « Brumes financières », Le Monde, 18 décembre 1990.

[27] Ibidem.

[28] Didier Pourquery, « À l’affût du consommateur européen », Le Monde, 15 octobre 1988.

[29] Christian de Boissieu, « L’innovation financière dans les pays en développement. Une nécessité à gérer », Le Monde, 3 mai 1988.

« Mondialisation », les aléas de la conscience contemporaine (1)

En avril dernier, l’ouverture des archives du journal Le Monde depuis 1944 a constitué un micro-événement de la recherche contemporaine. Il était enfin possible d’explorer en plein texte les occurrences de certaines notions, de certains mots. Une analyse rapide m’a ainsi permis de rédiger un texte sur le terme de « mondialisation » et de prolonger un travail de recherche antérieur. Longue anthologie raisonnée plus que véritable article scientifique, ce texte sera publié en plusieurs billets. Voici le premier.

 

Introduction

Le mot « mondialisation », en français, est moins récent qu’on le croit, puisque la première occurrence attestée remonte à 1916 (Capdepuy, 2011). En pleine guerre mondiale, Paul Otlet constatait déjà une interconnexion de l’humanité, sa mobilité et son interpénétration :

« Aujourd’hui la terre entière est devenue le territoire où s’exerce l’activité humaine et celle-ci ne se laisse plus enserrer ni comprimer dans les limites arbitraires des frontières de chaque pays. Ce n’est plus seulement un échange de produits ou une circulation d’idées ; c’est une colonisation des uns chez les autres, des uns par les autres. » [1]

Et il évoquait la nécessité d’une gestion mondiale des ressources terrestres :

« Un droit nouveau doit remplacer alors le droit ancien pour préparer et organiser une nouvelle répartition. La “question sociale” a posé le problème à l’intérieur ; “la question internationale” pose le même problème à l’extérieur entre peuples. Notre époque a poursuivi une certaine socialisation de biens. […] Il s’agit, si l’on peut employer cette expression, de socialiser le droit international, comme on a socialisé le droit privé, et de prendre à l’égard des richesses naturelles des mesures de “mondialisation”. » [2]

À partir de cette date, l’emploi du mot peut être tracé, en pointillé, jusqu’aux années 1990, moment où la mondialisation véritablement s’impose dans le discours. La récente mise en ligne des archives du journal Le Monde depuis sa création en 1944 offre une ressource nouvelle permettant d’affiner cette recherche et de tester l’hypothèse selon laquelle la mondialisation, du moins en France, a connu une révolution axiologique : l’enthousiasme du milieu du 20e siècle semble céder progressivement le pas à l’inquiétude et la mondialisation, définie initialement comme un progrès de l’humanité en marche vers plus d’unité, devient une processus subi et un sujet d’inquiétude.

Le comptage du nombre d’articles dans lesquels le mot « mondialisation » est employé donne un premier aperçu sur un usage qui apparaît régulier depuis 1949 – ce qui confirme d’emblée le fait que ni le mot français ni son usage ne datent des années 1980. Toutefois, et c’est le second constat, l’emploi de ce terme ne se développe véritablement qu’à partir des années 1990, confortant l’idée communément admise que le discours sur la mondialisation est récent. Ceci pose assez bien le problème de l’écart entre une conscience relativement ancienne de la mondialisation et l’émergence assez récente d’un discours paradigmatique, et appelle une réflexion critique à la croisée de la métagéographie et de la métahistoire dans la mesure où la notion de mondialisation porte un discours à la fois sur la géographie et sur l’histoire du Monde.

La lecture des articles où le mot « mondialisation » est usité amène à élaborer une chronologie au sein de laquelle peuvent être distingués des moments de sens. Le découpage par décennies pourra paraître arbitraire, il a surtout l’avantage d’une certaine neutralité. Les périodes ainsi distinguées ne doivent pas être considérées comme autant de champs-levés, mais bien comme des moments où de nouveaux usages émergent, où des nouveaux brins sont ajoutés à la tresse du sens.

 

1. L’après-guerre : la mondialisation citoyenne

Les années qui succèdent à la fin de la Seconde Guerre mondiale donnent lieu à un discours pacifiste et internationaliste spécifique : le mondialisme. Ce courant, quelque peu oublié, a duré jusqu’aux années 1970 (Haegler, 1972) et fut néanmoins assez important pour qu’un volume de la collection « Que sais-je ? » lui soit consacré, en 1977, rédigé par Louis Périllier et Jean-Jacques L. Tur.

Plusieurs articles du Monde, entre 1949 et 1952, couvrent quelques événements suscités par ce mondialisme. Ainsi, le premier article où le mot « mondialisation » apparaît date du 17 juin 1949. Il y est question d’un appel lancé par le maire de la commune britannique de Chelmsford, située à 50 km au nord-est de Londres, et adressé aux autres représentants municipaux des soixante-dix villes qui ont déjà proclamé leur « mondialisation ». L’objectif était d’organiser des « élections-pilotes » en vue de préparer la Constituante de 1950.

D’autres articles suivirent. Plusieurs tournent autour de la figure de Garry Garis, ancien pilote de l’US Air Force pendant la guerre, qui s’engagea dans le pacifisme dès la fin de celle-ci. Il fut connu notamment pour avoir campé dans les jardins du Trocadéro à Paris et pour avoir interrompu, le 19 novembre 1948, une séance de l’Assemblée générale des Nations Unies au palais de Chaillot en lisant la « déclaration d’Oran » ‑ un texte coécrit avec Albert Camus :

« Messieurs le président et les délégués,

Je vous interromps au nom des peuples du Monde qui ne sont pas représentés ici. Bien que mes mots pourraient ne pas être entendus, notre besoin commun d’un ordre et d’une loi mondiale ne peut plus être ignoré.

Nous, le peuple, voulons une paix que seul un gouvernement mondial peut donner.

Les États souverains que vous représentez nous divisent et nous conduisent à l’abîme de la guerre totale.

J’en appelle à vous pour ne plus nous tromper par l’illusion de l’autorité politique.

J’en appelle à vous pour convoquer immédiatement une assemblée mondiale constituante afin de dresser le drapeau autour duquel tous les hommes pourront se rassembler, le drapeau d’une véritable paix, d’un gouvernement uni pour un monde uni. […] » [3]

À la fin de l’année, il fonda le mouvement des Citoyens du Monde. En 1949, à l’initiative de Robert Sarrazac, Cahors se proclame ville citoyenne du Monde et en février 1950, Le Monde reprend l’annonce faite par 230 communes du Lot de leur « mondialisation » :

« Le texte de la charte de “mondialisation” comporte essentiellement l’affirmation du principe que la sécurité et le bien-être de chaque ville sont liés à la sécurité et au bien-être de toutes les communes du monde, menacées de destruction par la guerre totale, ainsi que la revendication d’un pouvoir fédéral mondial démocratique, émanant d’une Assemblée constituante de peuples désignée à raison d’un délégué par million d’habitants.

La charte admet enfin que les villes ou territoires mondialisés ne renient en aucune manière leurs droits et leurs devoirs à l’égard de la région et de la nation auxquelles elles appartiennent. » [4]

Ceci amène André Fontaine, au mois d’avril 1950, à proposer une réflexion sur le mondialisme par rapport au contexte de guerre froide : comment mondialiser un Monde coupé en deux ?

« Il n’en reste pas moins qu’en dehors du gouvernement mondial on voit mal quel dénominateur commun pourrait encore réunir l’Est et l’Ouest. Proclamer sa conviction que seule l’unité mondiale peut permettre d’entreprendre une exploitation rationnelle et une distribution équitable des ressources du globe et éviter en fin de compte la guerre, ce n’est pas refuser de défendre les valeurs auxquelles on est attaché. L’idéologie mondialiste est sans doute la forme la plus positive du pacifisme. Il n’est à aucun degré un défaitisme ; le pire défaitisme c’est le désespoir. » [5]

Après 1950, le mot « mondialisation », qui était resté lié au mouvement mondialiste, disparaît des articles du Monde, et il faut attendre 1959 pour qu’il commence de nouveau à être utilisé ; mais le sens n’est plus tout à fait le même.

 

2. Les années 1960 : une mondialisation banalisée

En novembre 1961, dans le contexte de la crise de Berlin, André Fontaine expose la politique des États-Unis, et notamment la proposition du sénateur Mansfield de faire de Berlin une ville libre, ce qu’il lie implicitement avec le mouvement mondialiste :

« Pour l’ancien repaire de Hitler, ce ne serait pas un mauvais aboutissement que de servir de terrain d’expérience à la première tentative de mondialisation. »[6]

Mais les choses bougent. En juin 1959 déjà, François Hetman pose le problème de la balance commerciale de la France : « La France doit-elle exporter autant que l’Allemagne ? », et parle dans le corps de l’article de « la “mondialisation” des exportations » [7]. La présence de guillemets pourrait être interprétée sinon comme la marque d’un néologisme, du moins comme la trace d’un déplacement de sens. Le mot continue ici à désigner une action, mais il entre dans le vocabulaire économique, notamment par les écrits de François Perroux [8]. Plusieurs articles du Monde s’en font l’écho et reprennent incidemment le mot. Ainsi, en 1960, dans une citation extraite de l’Univers économique et social, tome de l’Encyclopédie française dirigé par Gaston Berger et François Perroux :

« […] la multiplication des monographies qui ne permet pas, à elle seule, de comprendre le monde moderne : les liens étroits – heureux par de nombreux côtés – entre hommes d’affaires et économistes, qui risquent de faire oublier à ces derniers l’ampleur de vues nécessaire à l’élaboration des projets gouvernementaux ; enfin la localisation des phénomènes économiques, alors que partout agissent les forces visant à la mondialisation des problèmes économiques et à l’unité du monde » [9].

Ou encore dans un article de 1962 rendant compte d’un numéro de la revue Comprendre, consacré à « la question internationale », auquel François Perroux a contribué :

« François Perroux surtout a maintes fois établi qu’à travers des régimes divers l’humanité est en marche vers un État post-capitaliste et post-communiste, où la plus grande œuvre de l’homme sera enfin rendue possible. Ici, en des pages précises et passionnantes, il établit le diagnostic de l’économiste : la conquête spatiale exige le contrôle plurinational des investissements et, par conséquent, la coordination plurinationale des plans de développement ; elle entraîne la socialisation et même, à plus ou moins brève échéance, la mondialisation de l’économie. » [10]

Comme dans les cas précédents, la mondialisation désigne une action définie par une intentionnalité et portée par un acteur, le plus souvent collectif, et non l’interrelation croissante des différentes parties du Monde, qui est chaque fois constatée, mais jamais nommée.

Dans cet ordre d’idée, au début des années 1960, on débat d’une possible « mondialisation du Marché commun » [11], qui consisterait à étendre la coopération économique européenne par la signature de traités avec d’autres pays ou d’autres organisations internationales (Commonwealth par exemple). Cependant, le sens peu à peu s’affaiblit, se banalise. La mondialisation n’est plus qu’une extension à l’échelle mondiale. Le géographe Maurice Le Lannou utilise le terme en 1963 à l’occasion de la parution du livre de Pierre George, Précis de géographie rurale ; il y parle de la nécessaire « mondialisation des préoccupations de l’agriculture » [12].

La mondialisation est simplement une généralisation de dimension mondiale. Cela peut s’appliquer aussi bien à la guerre du Viêtnam… :

« Ces deux versions du drame vietnamien, celle de la “localisation” et celle de la “mondialisation” de son enjeu, sont présentées au public au gré des circonstances. Il est clair que beaucoup d’officiels américains flottent entre les deux, la première leur paraissant d’un réalisme trop placide, et la seconde d’un idéalisme conduisant tout droit à la croisade permanente. » [13]

… qu’au gaullisme, comme dans ce billet ironique de Robert Escarpit :

« La stature et l’intelligence du général de Gaulle dépassent manifestement le cadre modeste de nos préoccupations nationales. La mondialisation du gaullisme vaut à notre pays un prestige inégalé. Nous n’avons aucune raison de nous priver de cet avantage. Créons donc un poste de président itinérant et nommons-y notre grand homme. Et puis, entre petites gens, essayons de faire le reste. » [14]

Le mot en rencontre parfois un autre, celui de « planétarisation », forgé par Teilhard de Chardin, mais lui aussi banalisé (et employé jusqu’à aujourd’hui) :

« Ainsi, par un paradoxe à proprement parler tragique, un siècle après les plus grandes espérances, non seulement nous ne connaissons en fait d’universel que la planétarisation des conflits et la mondialisation de la peur, mais aucun pays, aucun système, ne se fait des rapports internationaux une idée à la fois assez claire et assez cohérente pour fonder une action précise à long terme. » [15]

En 1967, Jean Lacroix développait une réflexion sur le sens de l’histoire inspirée précisément par l’œuvre de Teilhard de Chardin (1949, 1955). La mondialisation dessinait l’horizon de l’humanité planétaire :

« La socialisation est toujours dangereuse, inquiétante. La synthèse entre l’unité et la liberté est difficile. Tout le drame de l’histoire est de sauver la personne dans l’avènement de l’humanité totale, de cette mondialisation dont nous vivons le douloureux enfantement. » [16]

Mais en 1968, le terme « mondialisation », employé par François Mitterrand dans le sens banal d’extension à l’échelle mondiale, est associé à une analyse négative :

« L’Europe libérale est une contradiction dans les termes. La mondialisation du capitalisme enlève à l’avance toute consistance à l’expression politique de cette Europe-là. » [17]

À la fin des années 1960, l’inquiétude commence à pointer.

 


Notes

[1] Paul Otlet, 1916, Les Problèmes internationaux et la Guerre, les conditions et les facteurs de la vie internationale, Genève/Paris, Kundig/Rousseau, p. 76.

[2] Ibid., p. 337.

[3] http://www.worldgovernment.org/gov.html#oran, trad. de l’anglais par l’auteur.

[4] Le Monde, 17 février 1950.

[5] André Fontaine, « Le “mondialisme” », Le Monde, 3 avril 1950.

[6] André Fontaine, « Contre-attaque », Le Monde, 24 novembre 1961.

[7] François Hetman, « La France doit-elle exporter autant que l’Allemagne ? », Le Monde, 22 juin 1959.

[8] J’avais déjà signalé l’usage qu’il faisait du mot « mondialisation » dans L’Europe sans rivages, paru en 1954. Indiquons également que dans le Trésor de la langue française la première occurrence attestée de « mondialisation » est attribuée à François Perroux, Économie du XXe siècle, 1964.

[9] « Le tome de l’Encyclopédie française consacré aux questions économiques et sociales a été remis à M. Joxe par MM. Berger et Perroux », Le Monde, 28 avril 1960.

[10] Jean Lacroix, « La question internationale », Le Monde, 18 juillet 1962.

[11] L’expression, qui apparaît dans un article de Jean-Marie Domenach, « Les choix de l’Europe », Esprit, n° 314, février 1963, est citée dans un compte-rendu d’Yves Florenne, « Choix et chances de l’Europe », Le Monde, 16 mars 1963.

[12] Maurice Le Lannou, « Géorgiques du temps présent », Le Monde, 29 mars 1962.

[13] Alain Clément, « La politique de la Maison Blanche est approuvée par le Congrès et l’opinion publique », Le Monde, 12 février 1965.

[14] Robert Escarpit, « Étoiles filantes », Le Monde, 22 février 1965.

[15] Jean Charbonnel, « La légende et l’héritage », Le Monde, 27 avril 1970.

[16] Jean Lacroix, « Teilhard et le drame humain », Le Monde, 8 mai 1967.

[17] François Mitterrand, « Mobiliser l’économie », Le Monde, 1er mars 1968.

Nehru, un autre regard sur l’histoire du monde

Lorsqu’on évoque les origines de l’histoire globale, on cite généralement des historiens étatsuniens, comme Leften S. Stavrianos, William H. McNeill, ou bien encore Marshall G.S. Hodgson (cf. le billet de Chloé Maurel) ; au-delà, on inscrit l’histoire globale dans la lignée des histoires universelles, de Bossuet à René Grousset, pour s’en tenir à des auteurs français. Parfois, on rappelle l’ouvrage de H.G. Wells, The Outline of History, paru en 1920. Mais un livre est souvent passé sous silence alors même qu’il occupe une place remarquable. Il s’agit de l’ouvrage de Jawaharlal Nehru, Glimpses of World History – « Regards sur l’histoire du monde », traduit en français en 1986, dans une édition malheureusement difficile à trouver, sous le titre Lettres d’un père à sa fille. L’ouvrage, paru en 1934, est en effet composé de près de deux cents lettres écrites par Nehru à sa fille Indira entre 1930 et 1933, alors qu’il était détenu dans les prisons britanniques. Le livre rencontra un succès assez important et connut de nombreuses rééditions, et réécritures. L’édition sur laquelle je me suis appuyée est celle parue en 1947, aux couleurs du nouvel État indien.

Nehru_Glimpses of World History

Figure 1. Glimpses of World History, 1re édition américaine, 1947

Parmi toutes ces lettres, j’en ai choisi trois afin de donner un aperçu sur ces Glimpses – en anglais, et en français (en espérant que la traduction ne soit ni fautive ni trop maladroite). Ce billet s’inscrit donc à la croisée de l’historiographie et de l’histoire elle-même, dans la mesure où l’émergence d’un regard historique global en Inde au début des années 1930 paraît doublement intéressant : et pour la compréhension de la genèse de l’histoire globale, et pour l’étude de la conscience de la mondialisation.

On imagine cependant le scepticisme vaguement goguenard de certains lecteurs face à une telle affirmation et la suspicion d’anachronisme. Sur quels critères peut-on en effet considérer que l’ouvrage de Nehru appartient à une histoire globale qui s’ignore encore en tant que telle ? Certes, la notion de « global history » ne date que du milieu des années 1940, mais on peut incontestablement reconnaître dans Glimpses of World History quelques traits constitutifs de l’histoire globale, à savoir :

– l’envergure mondiale de la réflexion ;

– la vision de l’histoire sur la longue durée, appuyée sur le présent et ouverte sur l’avenir ;

– le constat de la mondialisation comme processus d’interrelation croissante entre les hommes grâce aux progrès technique ;

– le rejet d’une historiographie exclusivement nationale ;

– la remise en question d’une écriture de l’histoire qui contribuerait à l’hégémonie des puissances dominantes.

Il reste qu’on ne peut pas aborder le livre de Nehru comme n’importe quel livre d’histoire. D’une part, parce qu’il ne s’agit pas initialement d’un livre, mais bien de lettres destinées à l’éducation d’Indira, née en 1917, et qui a donc au moment où elle reçoit ses lettres, entre 13 et 16 ans. D’autre part, parce qu’on ne peut pas ignorer l’engagement politique de Nehru, qui fut élu pour la première fois secrétaire général du parti du Congrès en 1923 et qui participa au mouvement de désobéissance civile initié par Gandhi en 1930 – ce qui lui valut d’être emprisonné et lui donna l’occasion d’écrire ces lettres.

Sur la formation de la pensée historique globale de Nehru, trois facteurs peuvent être mis en avant. Le premier est évidemment l’éducation britannique que Nehru a reçue lors de son séjour en Angleterre entre 1905 et 1912. Nehru fut étudiant successivement à Harrow, puis à Trinity College, et enfin à Inner Temple. C’est durant ses années d’études qu’il se familiarisa notamment avec les idées de la Fabian Society. En 1912, il fut admis à son examen de droit et rentra en Inde où il devint avocat à la haute cour d’Allahabad.

Le deuxième facteur, ce sont les voyages effectués par Nehru, au moment de ses études, puis en 1926-1927 lors d’un séjour avec sa famille en Suisse, à Genève, où il apprécia les rencontres et les discussions suscitées par la présence de la Société des Nations. Dans une lettre à son collègue Syed Mahmud, il écrit :

« Genève est pleine de toutes sortes de cours spéciaux et de lectures, et je participe à nombre de ces conférences. Dans l’ensemble, elles sont intéressantes et comme les conférenciers appartiennent à différentes nationalités européennes, la variation de leurs points de vue est intéressante. » [1]

En 1927, Nehru fut également désigné comme le représentant du Parti du Congrès à la conférence fondatrice de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale.

Nehru fait référence à ses voyages (Lettre 145) lorsqu’il se souvient avoir vu le premier avion voler au-dessus de la tour Eiffel et qu’il rappelle à Indira leur présence à l’arrivée de Charles Lindbergh après sa traversée de l’Atlantique en 1927. Il souligne que si pour Indira, se déplacer en avion peut être une évidence, pour l’avoir fait elle-même plusieurs fois, cela reste une révolution très récente pour l’humanité ; et Nehru ne cache pas son enthousiasme, révélant ici aussi sa croyance en la modernité technique et sa foi dans le progrès, malgré ses doutes sur la moralité des êtres humains. Les moyens modernes de communication, la télégraphie et l’aviation, doivent rapprocher les hommes. La mondialisation, comme décloisonnement de l’humanité, est gage d’un avenir meilleur. Sur ce point, Nehru a été fortement influencé par l’internationalisme des penseurs du 19e siècle.

Le troisième facteur est constitué par les lectures de Nehru à l’occasion de sa détention. Comme il l’écrit dans la première préface de Glimpses of World History, il prit tôt l’habitude de prendre des notes des livres qu’il lisait en prison. Cependant, le seul que Nehru mentionne est le livre de H.G. Wells, Outline of World History. On retrouve dans le livre de Nehru la même foi dans le progrès de l’humanité, qui constitue selon lui l’axe central de l’histoire (Lettre 2). On retrouve également l’importance accordée à la coopération. Cependant, alors que Wells anticipe l’avènement d’un gouvernement mondial unique, Nehru développe une vision d’une monde uni mais multipolaire, et on ne peut pas s’empêcher de penser à son engagement international après l’indépendance de l’Inde, à Bandung en 1955, puis à Belgrade en 1961. Malgré tous les brassages, pacifiques ou violents, de l’histoire, les civilisations peuvent perdurer. À ses yeux, la Chine et l’Inde en sont les deux exemples vivants.

On notera cependant un européocentrisme persistant dans la place qu’il accorde à l’Égypte, à la Babylonie, à la Grèce, même s’il ne manque pas de souligner qu’au moment où les grandes civilisations font leurs premiers pas, l’Europe en est encore à la barbarie. De fait, Nehru ne cache pas son espoir que l’histoire poursuive son cours, que l’Europe redevienne un petit cap de l’Asie et que l’Asie soit à nouveau prédominante (Lettre 4).

Ces quelques lignes n’entendent évidemment pas faire le tour de l’œuvre de Nehru. Ce billet se veut avant tout comme une invitation à la lecture, et aussi, un peu, au voyage.

Lettre 2, 5 janvier 1931 (en anglais, en français)

Lettre 4, 8 janvier 1931 (en anglais, en français)

Lettre 145, 22 mars 1933 (en anglais, en français)

 

Post-scriptum

Pour une utilisation possible d’une autre lettre dans le cadre du programme de terminale, cf. le site académique de La Réunion.

 

Bibliographie

Michele L. Langford, 2005, Deconstructing Glimpses of World History: An Analysis of Jawaharlal Nehru’s Letters to his Daughter, Thesis, Miami University, Oxford.

Patrick Manning, 2003, Navigating World History: Historians Create a Global Past, New York, Palgrave MacMillan.

Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1ère éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939).

Jawaharlal Nehru, 1986, Lettres d’un père à sa fille, trad. par Anne Chaymotty, New Delhi, Conseil indien pour les relations culturelles.

 


Notes

[1] Jawaharlal Nehru, Selected Works of Jawaharlal Nehru, éd. par S. Gopal, New Delhi, Orient Longman, 1972, vol. 2, p. 240, cité par Langford, 2005.

De l’européocentrisme dans la nomenclature des océans, et de la Révolution française

Il a beaucoup été question de l’invention des continents, un peu moins des océans. Un article coécrit avec Christian Grataloup, à paraître cette semaine dans le dernier numéro de Monde(s), entend corriger cela. Toutefois, un point évoqué à l’intérieur de celui-ci m’a semblé mériter un petit éclairage complémentaire dans la perspective de l’histoire globale.

Monde(s)

Figure 1. Monde(s), n°3, « Invention des continents », sous la direction d’Isabelle Surun et de Hugues Tertrais

Pour faire droit, rappelons simplement que le découpage de l’espace maritime qui fait de la Terre une « planète bleue » repose essentiellement sur une convention, même si on pourra contester que celle-ci n’est pas purement nominaliste et prend appui sur des éléments bien réels. Cette convention tient aujourd’hui en un livre, publié par l’Organisation hydrographique internationale, dont la troisième et dernière édition remonte à 1953, et dont la nouvelle mouture en préparation ne devrait guère changer le système global. On compte actuellement cinq océans : l’océan Atlantique, l’océan Indien, l’océan Pacifique, l’océan Arctique et l’océan Austral – sept pour être précis, l’océan Atlantique et l’océan Pacifique étant divisés en deux par l’équateur. Or ce Pentateuque aquatique trouve sa constitution à la fin du 18e siècle, lors de la Révolution française.

Ce siècle fut celui des grandes explorations dans les mers du Sud : Bougainville, Cook, La Pérouse… Moins connue est la circumnavigation réalisée par Étienne Marchand à bord du navire « La Solide » entre 1790 et 1792. Cet oubli s’explique sans doute par les motifs de cette entreprise. Initialement, il ne s’agissait nullement d’une de ces grandes expéditions scientifiques comme celles menées par les marins susnommés. Son but était beaucoup plus mercantile. Le projet était de s’approvisionner en fourrures de loutres de mer et autres animaux, auprès des Indiens de la baie de Nootka (Nord-Est de l’Amérique), de revendre celles-ci en Chine et de revenir en France avec un chargement de thé, de soie et de porcelaine. Ce qui rappelle, si nécessaire, la place de la Chine dans le commerce mondial au 18e siècle (cf. le billet de la semaine dernière sur La Chine et le Monde), et le problème de la balance des paiements auquel étaient confrontés les Européens. Les commerçants marseillais voulaient imiter les marchands anglais qui commençaient tout juste à s’implanter dans la région au détriment des Espagnols (affaire de Nootka, 1790).

Le Solide

Figure 2. Expédition du Solide (Cliquez pour agrandir)

Sur le plan commercial, l’expédition française fut un échec. La concurrence des marchands anglais, l’accord signé entre Catherine II et l’empereur de Chine accordant l’exclusivité de l’importation de fourrures aux Russes, la Révolution française rendaient le contexte trop difficile. En revanche, le voyage aboutit à l’écriture de quatre volumes au contenu scientifique non négligeable, ce qui peut justifier de classer finalement ce voyage avec les précédents. C’est un passage du quatrième volume qui a retenu mon attention.

On connaît l’œuvre de la Révolution française en matière de redéfinition des cadres spatio-temporels, on sait moins que celle-ci s’étendit aux étendues océaniques et à la question de leur dénomination. Charles Pierre Claret, comte de Fleurieu, ancien ministre de Louis XVI, participa à l’expédition menée par Étienne Marchand. Devenu simple citoyen, il fut membre du Bureau des longitudes créé en 1795. Or, en 1799, Fleurieu proposa une nouvelle nomenclature hydrographique du globe, qui, après examen, fut acceptée et proposée comme nouveau référentiel :

« Le citoyen Fleurieu, membre du bureau des longitudes, ayant accompagné d’une Carte générale, la relation qu’il publie du Voyage de Marchand, navigateur marseillais, autour du Monde, a changé, dans cette carte, la division hydrographique du globe, et la nomenclature générale et particulière de l’hydrographie.

Un mémoire détaillé accompagne la relation : le citoyen Fleurieu y expose les motifs qui ont décidé les changements qu’il s’est permis.

Le bureau des longitudes, après avoir entendu la lecture du mémoire, a cru devoir nommer les citoyens Méchain, Bougainville et Buache, commissaires pour l’examiner et lui en rendre compte : et, d’après le rapport des commissaires, le bureau des longitudes approuve les changements proposés par le citoyen Fleurieu.

Il est de toute évidence que l’ancienne division hydrographique est inexacte, incomplète, et induit en erreur par son expression même. La nouvelle donne une vision juste, claire, et présente à tous les peuples, quelque position qu’ils occupent sur le globe, des dénominations également exactes.

A l’égard des changements qui regardent les terres inconnues aux anciens, et donc la découverte est due à la navigation moderne ; ces changement ont le mérite de rendre à chacun des découvreurs ce qui lui est dû. […]

En conséquence, le bureau des longitudes invite les géographes et les professeurs d’hydrographie à prendre en considération et la nouvelle division hydrographique et les autres changements qui enrichissent la carte du citoyen Fleurieu. »[1]

En quoi consiste cette révolution de la toponymie océanique ? Au 18e siècle, l’usage était encore fréquent de parler d’« océan Occidental », d’« océan Oriental » ou d’« océan Septentrional », conformément à la vision antique d’un Océan unique découpé en fonction des points cardinaux. Mais ceci n’avait évidemment de sens que par rapport à l’Europe. Certes, d’autres noms existaient : « mer Atlantique », « mer Éthiopique » (pour l’Atlantique Sud ou bien l’océan Indien), « mer des Indes », tous trois issus de la géographie grecque, et « mer Pacifique » ou « mer du Sud », inventés au début du 16e siècle, mais l’usage restait confus. Néanmoins, parler d’« océan Occidental » pour désigner l’Atlantique alors que cet océan se trouvait à l’est de l’Amérique pouvait apparaître absurde et c’est bien ce qu’écrivait déjà Edward Wells en 1706 :

 « Le globe terraqué est composé de deux grandes parties, la terre et la mer. Je dois commencer par la description de cette dernière, car elle englobe et délimite la première.

La mer a été distinguée par les Anciens en fonction des quatre coins du monde, en océans septentrional, méridional, oriental et occidental. Et bien que cette même distinction pourrait encore servir, un autre continent, entre-temps, a été découvert à côté de celui-ci connu depuis longtemps, et situé de telle façon que le vieil océan Occidental est son océan Oriental, et vice versa ; aussi, pour éviter toute ambiguïté, semble-t-il plus commode d’appeler la mer située entre la côte Ouest du Vieux Continent et la côte Est du Nouveau Continent, océan Atlantique, nom tiré du célèbre Mont Atlas sur la côte la plus occidentale de Afrique, et donné par les Anciens eux-mêmes pour autant qu’ils connaissaient l’océan Occidental. »[2]

Cette critique ne semble guère avoir été entendue, et il fallut donc attendre la fin du siècle et le mémoire de Fleurieu pour qu’elle trouve de l’écho.

 « Mon premier objet a été de ramener la division hydrographique, la division des mers, à des principes pris dans la nature, et de réformer les qualifications, les désignations, les dénominations vicieuses, que le hasard des circonstances, une prédilection de territoire, et le plus souvent l’ignorance, ont fait imposer aux différentes portions de la grande masse des eaux. »[3]

 « Les Européens qui ont tout fait à cet égard, ont rapporté tout à l’Europe ; et, selon eux, le Monde entier doit aboutir à ce centre : ainsi, ils ont appelé Océan Occidental, la partie de l’Océan qui est situé à l’occident par rapport à l’Europe. Mais depuis qu’à l’occident de cet Océan, il existe à notre connaissance une autre terre ; depuis que l’Europe et l’Afrique y ont successivement versé une partie de leur population ; exigerons-nous des hommes qui l’habitent, qu’ils donnent le nom d’Océan Occidental, d’Océan où le soleil se couche [Sol occidens], à la Mer où ils voient le soleil se lever [Sol oriens] ? »[4]

Fleurieu balaie vigoureusement cet européocentrisme entaché d’erreurs pour adopter un point de vue qu’il souhaite global :

 « Le géographe ne doit appartenir ni à un continent ni à l’autre ; il doit, pour ainsi dire, planer sur le globe, et, en le voyant tourner au-dessous de lui, attacher à chaque partie de l’Océan qui environne de ses eaux les deux masses terrestres, des dénominations qui puissent convenir également aux situations de toutes les contrées, et à tous les peuples de la Terre. Effaçons donc sans ménagement, des noms que l’ignorance, le hasard, les circonstances, le préjugé territorial, ont introduits ; des noms que le temps et l’habitude semblaient autoriser, mais que ni l’habitude ni le temps, qui ne justifient pas ce qui est absurde et incongru, ne peuvent avoir consacrés de manière à les rendre indélébiles. »[5]

La posture apparaît si radicale qu’il serait presque tentant de la qualifier anachroniquement de « post-moderne ». Cependant, sur la table rase d’une géographie hypercritique, quelle carte dessiner ? Fleurieu opère avec méthode et en revient aux concepts scientifiquement définis. Il constate ainsi qu’il n’y a qu’un seul océan et que deux continents :

 « Quand on considère le globe terrestre sous un point de vue général, on voit que la portion de sa surface qui fut destinée à être l’habitation des hommes, est partagée en deux continents, en deux grandes îles, dont l’une comprend dans ses limites, l’Europe, l’Asie et l’Afrique, et l’autre présente les deux Amériques liées par un isthme étroit qui résiste à l’action continue des eaux : je ne parle pas des îles formées en groupes ou éparses, qui se trouvent jetées dans les intervalles ; ce ne sont pas des limites de l’Océan […]. »

« L’Océan est un, universel ; ses eaux, d’un pôle à l’autre, et sur toute la circonférence du globe, se communiquent et se maintiennent en équilibre. »

« Le globe terrestre ne présente proprement que deux îles et un océan »[6]

Fleurieu finit donc par considérer que ces deux grands continents constituent un cloisonnement de l’océan mondial et qu’il y a donc deux océans. L’un est l’océan Atlantique. L’autre, Fleurieu refuse les termes de « mer du Sud » et de « mer Pacifique », jugés impropres, et propose de l’appeler Grand Océan. Il englobait dans ce dernier l’océan Indien, qu’il préférer désigner comme le grand golfe de l’Inde. Enfin, au Nord et au Sud, il adopta les cercles polaires pour distinguer un océan glacial Arctique et un océan glacial Antarctique.

Fleurieu_1798_Carte hydrogaphique

 Figure 3. Carte hydrographique réalisée par Beautemps-Beaupré, An v, d’après la nomenclature de Fleurieu (BnF)

Fleurieu concluait son mémoire avec une certaine note de scepticisme, doutant que sa nomenclature soit reprise.

 « La défaveur que porte avec soi l’idée d’une innovation, surtout quand elle attaque des dénominations que le temps semble, en quelque sorte, avoir consacrées, s’est si souvent offerte à ma pensée dans le cours du long examen auquel je me suis livré, que j’aurais hésité à proposer mes idées, si la nécessité d’une réforme ne se faisait péniblement sentir à celui qui, occupé de l’histoire des navigations, promène sans cesse ses regards sur la surface de ces plaines liquides dont l’homme, ambitieux d’accroître son domaine, osa tenter de franchir et franchit l’immense étendue. Il est si rare de combattre avec succès un usage enraciné ! Si cependant on veut considérer que je n’ai fait , pour ainsi dire , que remettre chaque chose à sa place; peut-être ne sera-t-on point arrêté par l’idée d’une innovation qui n’est qu’en apparence ; peut-être n’y verra-t-on qu’une réforme naturelle, nécessaire pour se mieux entendre en géographie, pour s’entendre partout et toujours. J’ose croire que, si la force de l’habitude peut céder à la raison, les géographes des différentes nations seront amenés, du moins insensiblement, à adopter une division et une nomenclature hydrographiques qui, n’étant celles d’aucun temps, d’aucun pays, d’aucun peuple, en particulier, conviennent également à tous les peuples, à tous les pays, à tous les temps, et doivent être invariables, comme les principes qui leur servent de fondements. »[7]

L’œuvre de Fleurieu fut le point de départ de nombreux débats au cours du 19e siècle, mais surtout, au regard de cet horizon d’une géographique universelle qui serait de nulle part, on ne peut constater que la remise en question par Fleurieu de l’européocentrisme ne lui permet pas réellement de s’en échapper. La nature comme référence absolue et débarrassée de tout prisme culturel est une utopie. Reste donc la convention, ce qui fut l’objet des discussions de la commission réunie à Londres en 1845, de la conférence hydrographique internationale de 1919, puis du Bureau hydrographique international fondé en 1921, et devenu par la suite l’Organisation hydrographique internationale.

Au-delà, l’absence de solution sub speciae eternitatis ne doit pas étouffer la radicalité de la critique qui doit sous-tendre l’écriture de toute histoire globale et qui donne toute sa légitimité à une entreprise de métahistoire et de métagéographie comme mise à nu des implicites, narratifs ou naturalistes.

 

Bibliographie

Voyage autour du Monde, pendant les années 1790, 1791, et 1792, par Étienne Marchand, Paris, Imprimerie de la République, 1800, 4 vol.

Christian Grataloup, 2009, L’invention des continents. Comment l’Europe a découpé le Monde, Paris, Larousse.

Christian Grataloup et Vincent Capdepuy, 2013, « Continents et océans : le pavage européen du globe », Monde(s), n° 3, pp. 29-52.

Martin W. Lewis et Kären E. Wigen, 1997, The Myth of Continents. A Critique of Metageography, Berkeley, University of California Press.

Olivier Serret, « L’océan mondial de la planète bleue », M@ppemonde, n° 97, 2010.

Edward Wells, 1706, A Treatrise of Antient and Present Geography, Londres, A. & J. Churchill.

 


Notes

[1] « Extrait du procès-verbal des séances du bureau des longitudes du 14 ventôse, an VIII de la République » in : Voyage autour du Monde, pendant les années 1790, 1791, et 1792, par Étienne Marchand, Paris, Imprimerie de la République, 1800, Vol. 4, n.p.

[2] Edward Wells, 1706, A Treatrise of Antient and Present Geography, Londres, A. & J. Churchill, p. 13.

[3] Charles Fleurieu, « Observations sur la division hydrographique du globe et changements proposés dans la nomenclature générale et particulière de l’hydrographie », in : Voyage autour du Monde, op. cit., Vol. 4, p. 2.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 8.

[6] Ibid., pp. 8-9

[7] Ibid., p. 73

1974, L’Imprécateur

Dans l’analyse de la mondialisation contemporaine, un rôle majeur est accordé aux firmes transnationales (FTN), ou, comme on les a d’abord appelées, les firmes multinationales. Même si on rappelle souvent que la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, était déjà à sa manière une firme multinationale, ce type d’entreprises ne commence véritablement à s’imposer qu’à partir des années 1960. La notion est alors un peu flottante, comme l’atteste l’introduction de cet article de Stephen Hymer, paru dans la Revue économique en 1968 :

« Quelle est, d’abord, la nature de la “chose” ? Pour la désigner, les étiquettes ne manquent pas : investissement direct, International Business, International Firm, International Corporate Group, Multinational Firm, Multinational Enterprise, Multinational Corporation, Multinational Family Group, World Wide Enterprise, grande entreprise plurinationale, grande entreprise multinationale, grande unité interterritoriale, grande unité pluriterritoriale ou, pour reprendre une expression du ministre français des Affaires étrangères : “la société géante américaine”. » [1]

Les firmes multinationales sont des acteurs clés de la transnationalisation du capitalisme. Non seulement elles remettent en question l’internationalisation orchestrée par les États, mais leur puissance semble rivaliser avec celle de ces derniers. En 1974, Xavier Browaeys, dans une « Introduction à l’étude des firmes multinationales », cite un article de Lester Brown que je n’ai pas pu retrouver [2], et écrit :

« Dans la même optique un auteur américain a classé, pour l’année 1966, les nations selon leur produit national brut et les entreprises d’après le volume de leurs ventes. Parmi les cent plus grandes entités économiques, on trouve cinquante et une entreprises. General Motors vient au 13e rang, presque à égalité avec la Suède, IBM et Chrysler avec la Corée du Sud ou les Philippines, Volkswagen avec l’Irlande et Goodyear avec le Maroc. » [3]

Or, c’est dans ce contexte qu’en 1974 René-Victor Pilhes publie un roman, L’Imprécateur. Le récit, au passé, relate dans une autobiographie où la fiction se confond avec l’onirisme, la chute, réelle autant que métaphorique, du siège social parisien de « la firme géante, multinationale et américaine, Rosserys & Mitchell » ‑ expression qui constitue le leitmotiv du roman :

« Rosserys & Mitchell était l’un des joyaux de cette civilisation. Grâce à ses engins, des travaux surhumains avaient été effectués dans le monde entier, du blé poussait là où Moïse sous ses pas soulevait de la poussière. Des millions d’écoliers apprenaient que, s’ils travaillaient bien en classe, ils auraient plus tard une chance d’être engagés par une firme semblable à Rosserys & Mitchell-International. Aux jeunes générations, on disait : “Le jour où le monde ne sera plus qu’une seule et même entreprise, alors, personne n’aura jamais plus faim, personne n’aura jamais plus soif, personne ne sera jamais plus malade.”

Ainsi étaient façonnés les esprits dans le monde industrialisé lorsque survint un accident dans la firme française de cette compagnie géante, américaine et multinationale.

Or c’était le temps où les pays riches, hérissés d’industries, touffus de magasins, avaient découvert une foi nouvelle, un projet digne des efforts supportés par l’homme depuis des millénaires : faire du monde une seule et immense entreprise. »[*]

Le fond du roman est une réflexion sur le management. Le narrateur est le directeur des ressources humaines de la firme française et son récit est celui de la folie qui s’empare de la direction et des principaux cadres de l’entreprise suite à une série d’incidents. Le réalisme y cède peu à peu la place au burlesque comme lors de cette réunion secrète du staff constitué des douze principaux cadres, nouveaux chevaliers de la table ronde, au cours de laquelle le narrateur s’emporte dans une des nombreuses diatribes qui ponctuent le roman :

« Oh, vous, Seigneur, qui avait daigné favoriser la naissance et la multiplication des sociétés géantes, multinationales et américaines, accordez-nous les forces nécessaires à les préserver ! Grâce à elles, les biens et les marchandises fabriqués en ce bas monde s’accroissent et bientôt pourvoiront à la nourriture, à l’habillement, au confort et au loisir de toutes les créatures humaines que vous avez créées à votre image ! Grâce à elles, Seigneur, les finances internationales sont saines, les femmes et les hommes du monde entier, par-delà les frontières, au-delà des égoïsmes nationaux et des fanatismes religieux, se tiennent par la main, se sentent solidaires et s’aiment fraternellement. Car c’est un fait, Seigneur, que depuis que ces sociétés existent et étendent leur influence, le monde n’a jamais connu un tel sursaut d’honnêteté et de justice. C’est un fait, Seigneur, que ceux qui président aux destinées de ces sociétés n’ont jamais été aussi proches de vos apôtres et que jamais hommes n’ont incarné si parfaitement votre bonté et votre magnanimité. Seigneur, ces sociétés, parce qu’elles font le bien de par notre pauvre monde, parce qu’elles utilisent l’argent à soulager les souffrances des peuples malades ou affamés, sont l’objet de la haine des méchants et envieux. Voici, Seigneur, qu’il se pourrait que la propagation planétaire du bonheur soit compromise par les agissements des envoyés de Satan. Je vous prie instamment de veiller à ce que l’œuvre pacifique et désintéressée de ces sociétés multinationales, qui n’ont pour unique et cher désir que de panser les blessures, apaiser les colères, caresser les petits enfants déshérités, ne soit pas détruite par les forces du mal. Seigneur, vous qui avez chassé les marchands du temple, expulsez de nos murs les démons ! Puissent votre bonté divine et votre infinie puissance favoriser l’expansion et la croissance des compagnies géantes, américaines et multinationales qui apportent du pain à ceux qui ont faim, de l’eau à ceux qui ont soif, de l’ombre à ceux qui ont chaud, de la chaleur à ceux qui ont froid, et que se dressent, partout où il n’existe encore que terres arides et brûlées, de nombreux immeubles de verre et d’acier, et que leurs trésoriers soient protégés par vous de la vindicte obscurantiste des destructeurs ! Seigneur, je bois à votre toute-puissance et vous demande de bien vouloir pardonner leurs erreurs à douze cadres d’état-major, vos humbles serviteurs, qui, en se réunissant ici, cette nuit, tentent avec leurs modestes moyens de repousser l’envahisseur et de parer à son offensive hideuse et païenne. Buvons ! » [*]

Au-delà des qualités littéraires du roman, celui-ci constitue, on le devine ici, une source intéressante à une métahistoire et à une métagéographie de la globalité. Derrière la parodie et le suspens de l’intrigue, en effet, se révèle une réalité : la mondialisation. Le mot n’apparaît pas dans le texte, mais ce n’est pas un hasard si le roman est cité en exergue d’une étude de la DATAR portant sur les métropoles dans la mondialisation et parue en 1977. Mondialisation et multinationales apparaissent intrinsèquement liées.

À côté de cela, on trouve, évoqués, pêle-mêle, la question des délocalisations :

« Lorsque survinrent les événements relatés ici, Rosserys & Mitchell avait entrepris de construire des usines non point dans les pays assez riches pour acheter eux-mêmes les engins fabriqués et emballés sur leur sol, mais au contraire dans les pays pauvres et démunis de denrées pour la raison que les salaires payés aux ouvriers de ces pays étaient moins élevés qu’ailleurs. » [*]

L’émergence du Japon :

« Buvons au Japon, réjouissons-nous de l’érection massive des immeubles de verre et d’acier qui honorent et embellissent cet archipel béni des dieux ! » [*]

L’assassinat d’Allende (avec une allusion au rôle d’ITT) :

« Des millions de jeunes filles et de jeunes gens des pays industrialisés, dégoûtés des assassinats perpétrés par ces puissances financières internationales et de leur insolence politique, écœurés de payer si cher la liberté de consommer, tournaient innocemment leurs espoirs vers des socialismes travestis et d’impitoyables dictatures. Les démocraties de ce temps-là paraissaient à bout de souffle. Ainsi, un pays d’Amérique du Sud qui s’appelait le Chili fut un jour poignardé dans le dos par les financiers de Wall Street et leurs complices des beaux quartiers de Santiago. » [*]

La crise pétrolière :

« Les Seven Majors sont les maîtres d’œuvre de l’ensemble de ces activités ! Que vont-elles devenir maintenant que les Arabes veulent s’emparer des puits ? Et nous, sans pétrole, qu’allons-nous devenir ? » [*]

La nature dissymétrique des échanges :

« Je mis à profit mon déjeuner pour lire le journal. Je m’attardai sur les commentaires suscitées par la pénurie naissante de pétrole et les menaces qui pesaient sur le zinc, le cuivre, la bauxite et même le phosphate. Ainsi, l’Occident, entraîné par l’Amérique du Nord, avait en somme vécu au-dessus de ses moyens. Et, si les habitants des pays industrialisés avaient connu une amélioration spectaculaire de leur niveau de vie, ce n’était donc pas seulement dû à leur intelligence, à leur travail, à leur habileté, mais aussi pour une bonne part en raison du faible prix qu’ils avaient payé leurs matières premières. Voilà qui expliquait l’affamation quasi générale d’une immense partie du monde et la prospérité, le gâchis de l’autre partie. » [*]

Le traitement informatique des données :

« Nous-mêmes, dressés là, au cœur de l’Histoire de France, nous jetions en pâture à nos ordinateurs des milliers de données déjectant des milliers de résultats et de probabilités pesant lourd sur l’économie du Mexique et de la Côte-d’Ivoire. » [*]

La remise en question de la croissance :

« Nous sommes voués en effet à fabriquer n’importe quel produit pourvu qu’il soit nouveau, faute de quoi notre système est ainsi fait qu’il s’écroulera à la moindre faiblesse, au plus petit raté. L’industriel qui, l’année prochaine, ne trouvera pas son nouveau produit et son nouveau marché est condamné. Trouvez-vous cela normal, d’inventer sans cesse non pour satisfaire les besoins mais pour nourrir la machine économique ? Trouvez-vous normal que nos managers ou nos fonctionnaires des Finances parlent sans cesse de clignotants et de tableaux de bord ? La société économique serait-elle donc une espèce de Boeing 727 ? Aurait-on oublié que, si un avion vole, c’est pour transporter des passagers d’un point à un autre et que cela seul en justifie la fabrication ? Et que, s’il convient, certes, de surveiller son tableau de bord et ses clignotants, c’est uniquement pour veiller à ce qu’il ne s’écrase pas, et que cela est dans la nature des choses mais ne constitue pas un objectif ? Le but d’un avion n’est pas de voler, Brignon, cela, c’est simplement sa fonction. Nous sommes victimes de l’orgueil et du manque d’imagination conjugués des économistes des vingt dernières années, voilà ce que je voulais vous dire, Brignon. » [*]

Ces éléments sont autant de petites touches impressionnistes d’un tableau plus vaste dont le sens se perçoit évidemment mieux a posteriori, avec le recul de l’historien. L’anachronisme est un récif qu’on se gardera autant que possible d’éviter. Il ne s’agit pas de lire dans un roman de 1974 la réalité du Monde actuel. Certains éléments sont clairement datés. Il n’en demeure pas moins que René-Victor Pilhes y saisit la mondialisation à l’œuvre dans sa dimension entrepreneuriale et capitaliste, et révèle également par ses imprécations l’inquiétude que celle-ci fait déjà surgir. Dans l’histoire de la mondialisation contemporaine et de sa perception, on peut déceler à travers ce roman un basculement crucial qui a conditionné l’analyse qui en a été faite dans les années 1990.

« Et l’heure de vérité sonna enfin pour les principaux cadres de Rosserys & Mitchell-France. Ils étaient dans le vif du sujet. Cette fois, il n’était plus question de marges, de marchés, de cash-flow, de devises, de pétrole, de zinc, d’exportation. Il était question de l’homme, des hommes qu’ils étaient sous leur déguisement présomptueux de technocrates énergiques et savants tirant le char du monde postindustriel. Ils avaient à résoudre le paradoxe suivant : comment, à l’ère des ordinateurs, du télétraitement, de la gestion intégrée, de la direction par objectifs, se pouvait-il qu’un haut responsable américain proposât de créer un tribunal spécial au sein de l’entreprise afin de juger un collaborateur dans les sous-sols et de le punir ? Les sociétés multinationales, ces mécaniques fameuses qui gommaient les frontières, écrasaient de leur poids de malheureuses nations pauvres et bâillonnées, sécrétaient-elles par surcroît le fascisme à l’intérieur ? Interdire la révolution ou la démocratie aux pays pauvres, distiller le fascisme dans les nations riches, cela par le truchement de leurs puissantes firmes du monde entier, étaient-ce les deux missions qu’elles s’assignaient ? Certes, la première avait été depuis longtemps mise au jour, mais la deuxième ? Elle était moins apparente, plus subtile. L’étranglement du Chili, le monde l’avait vu. Il avait appris le meurtre un beau matin avec la même stupeur qu’il avait éprouvée en apprenant l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. Mais le poison, progressivement, patiemment inoculé dans l’âme des jeunes cadres hollandais, allemands, français, espagnols, italiens, japonais ou autres, travaillant dans leurs filiales soumises à une loi spéciale, acquérant des réflexes spécifiques, ce poison-là était tout aussi dangereux et préparait de vastes ravages dans les démocraties occidentales. » [*]

Post-scriptum. Dans un article paru le 4 mai dernier dans Le Monde, la journaliste cite Marcel Gauchet : « L’année 1974 marque l’entrée dans la mondialisation. On découvre la puissance exportatrice du Japon, le premier “tigre” asiatique. Le choc du flottement des monnaies est à l’origine de l’économie financière spéculative pour équilibrer les changes. » 1974 ne marque en aucun cas l’entrée dans la mondialisation, mais elle est l’année où les Européens comprirent qu’ils en avaient perdu les rênes. L’Imprécateur en est l’immédiate expression.

Bibliographie

DATAR, 1977, Villes internationales et villes mondiales, Paris, La Documentation française.

Browaeys X., 1974, « Introduction à l’étude des firmes multinationales », Annales de Géographie, Vol. 83, n° 456, pp. 141-172.

Hymer S., 1968, « La grande “corporation” multinationale », Revue économique, Vol. 19, n° 6, pp. 949-973.

Pilhes R.-V., 1974, L’Imprécateur, Paris, Éd. du Seuil.


Notes

[1] Stephen Hymer, 1968, « La grande “corporation” multinationale », Revue économique,  Vol. 19, n° 6, p. 949.

[2] Lester Brown, “The Nation State, the multinational corporation and the changing order”, publié dans Government U.S.A in the Year 2000, New York, 1970.

[3] Xavier Browaeys, 1974, « Introduction à l’étude des firmes multinationales », Annales de Géographie, Vol. 83, n° 456, p. 141.