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Caffa, port d’extrême Europe

Vendredi 7 décembre 2012

Dans un billet précédent, Philippe Norel s’interrogeait sur les retombées économiques des Croisades. Il montrait que le 12e et le 13e siècles avaient constitué un moment important dans la constitution des réseaux commerciaux européens et dans l’articulation de ces derniers aux réseaux asiatiques. Il insistait également sur le rôle de certaines villes, comme Gênes. Les documents rassemblés à la fin de ce nouveau billet ne portent pas directement sur Gênes, mais sur une de ses filles, Caffa, sise au fond de la mer Noire, en pays mongol. Il y a là en effet une excellente étude de cas pour l’histoire globale.

Rappelons que l’objet central de ce courant historiographique est bien dans l’étude des processus de mise en relation des différentes parties du monde, y compris dans les siècles de pré-globalisation. Mais l’histoire globale tient aussi à sa capacité à décentrer le regard. D’où le choix du document incipit : un extrait de la relation d’Ibn Battûta (1304-1377), dans lequel le voyageur tangérois, de passage à Caffa au début de l’année 1334, livre un témoignage où se mêle étonnement et apeurement [texte 1].

L’étonnement d’Ibn Battûta est suscité par le nombre de navires dans le port :

« Nous allâmes jusqu’au port et nous fûmes surpris de voir près de deux cents navires de guerre et marchands, petits et grands. »

Mais il reconnaît immédiatement que Caffa est « un des ports les plus connus au monde ». Cette vitalité du trafic commercial justifie l’implantation des Génois un demi-siècle plus tôt sur ce rivage criméen. Toutefois, on regrettera sur ce point l’absence de précisions. Ibn Battûta, homme de religion, et non de commerce, ne dit rien des marchandises transportées.

Quant à l’effroi, il est causé par les cloches de la ville qui se mettent soudainement à retentir :

« Un moment après nous êtres installés, nous entendîmes les cloches sonner de toutes parts. Je n’avais jamais entendu ce bruit et je fus effrayé. Je demandais donc à mes compagnons de monter dans le minaret, de réciter des passages coraniques, d’invoquer Dieu et d’appeler à la prière. »

À la fin du 14e siècle, en additionnant les églises des différentes communautés, latine, grecque et arménienne, on estime qu’il existait plus d’une trentaine d’édifices religieux, dont le plus important était la cathédrale Sainte-Agnès (Balard & Veinstein, 1980). On pourrait s’étonner qu’un voyageur comme Ibn Battûta prenne peur pour si peu. L’explication tient tout simplement à sa méconnaissance du monde chrétien. Ibn Battûta, au cours de sa vie, a voyagé du Maroc à la Chine, du Mali à la Tartarie, mais sans jamais vraiment sortir du monde musulman, qui occupe alors pleinement le centre du monde eufrasien (Hodgson 1974, 1998). Caffa semble même être la seule ville chrétienne qu’il ait traversée. On remarquera au passage l’usage des mots arabes pour parler d’une société qu’Ibn Battûta ignore. Il parle ainsi de « l’émir al-Damadîr » à propos sans doute du consul, peut-être nommé Dimitri. On retrouve là les difficultés que les historiens connaissent bien par ailleurs dans les récits des voyageurs européens lorsqu’ils décrivent des sociétés non européennes.

Nous sommes ainsi amenés à poser la question de la place de Caffa par rapport à l’espace européen d’un côté, et par rapport à l’espace musulman de l’autre. La présence d’Ibn Battûta à Caffa et l’accueil qu’il y reçoit montrent bien la situation particulière de la ville. Caffa apparaît comme une sorte d’enclave chrétienne à l’intérieur du monde musulman, du dâr al-islam, voire comme un lieu d’interpénétration, car si Caffa est dans le territoire de l’Islam, l’islam est présent dans Caffa, ne serait-ce que par les mosquées et les minarets, où Ibn Battûta, apeuré, trouva refuge.

L’installation des commerçants italiens dans les ports du Nord de la mer Noire est une conséquence indéniable des Croisades. Au milieu du 13e siècle, la Crimée et la basse Volga constituent une des interfaces vers l’Asie. C’est par là que passent, entre autres, le père et l’oncle de Marco Polo en route pour la Chine [texte 2]. Mais en 1260, la porte d’entrée de la Crimée est Soldaia, l’actuelle Soudak. C’est à ce moment que les Génois fondèrent l’établissement de Caffa.

Les origines de Caffa sont incertaines. Les Grecs avaient fondé dans cette anse de l’antique Chersonèse une colonie du nom de Théodosia, mais on ne sait quand celle-ci disparut. La région, restée byzantine jusqu’au 11e siècle, passa ensuite sous la domination des Coumans, avant d’être intégrée dans le khanat de la Horde d’or après la soumission de la Crimée par les Tatars en 1249. On sait comment la prise de Constantinople en 1204 permit aux Vénitiens de contrôler le commerce de la mer Noire. Mais, en conflit avec les Vénitiens, les Génois se rapprochèrent de Michel Paléologue et signèrent en mars 1261 le traité de Nymphée qui accordait la liberté de commercer en mer Noire aux Génois en échange du soutien maritime de la République de Gênes. En juillet, Constantinople fut reprise et Michel VIII fut sacré empereur à Sainte-Sophie. Au bénéfice des Génois.

Cependant, ceux-ci ne pénètrent réellement en mer Noire qu’à la fin des années 1260. Ils s’installèrent d’abord à Soldaia, contrôlée par les Vénitiens, mais la concurrence avec ces derniers les incita à demander au khan l’autorisation de s’établir dans la baie de l’ancienne ville grecque de Théodosia. L’essor de la nouvelle ville fut très rapide et dès 1281 un consul génois est en place. Grâce à la « paix mongole », des relations se développèrent entre les régions pontiques et l’intérieur de l’Asie au point qu’entre 1290 et 1340 de nombreux marchands occidentaux se risquent jusqu’en Inde et en Chine à la suite de Marco Polo (Balard 2006).

La situation de la ville n’en resta pas moins assez précaire et en 1307 les Génois furent obligés de l’abandonner face aux armées de Toqtaï, khan de la Horde d’Or (*1290-1312). Mais les intérêts commerciaux étaient assez importants et dès la mort du khan connue, Gênes envoya une ambassade à son successeur Öz Beg Khan (*1313-1341), obtenant le retour de ses concitoyens sur un site à reconstruire. C’est à ce moment que la ville fut organisée selon un plan précis constitué notamment de deux remparts, décrits par Johannes Schiltberger, soldat allemand fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis en 1396, puis par Tamerlan à la bataille d’Ankara en 1402 [Texte 3]. Caffa devait alors avoir des petits airs de ville italienne.

Cependant, on ne saurait oublier l’hégémonie tatare sous laquelle Caffa était placée. Lors du passage de Ibn Battûta, le pouvoir est encore aux mains d’Öz Beg Khan, qui est installé dans la ville de Qirim, que les Italiens nomment Solcata, et qui a fini par donner son nom à toute la région : Crimée. Le traité signé entre le Khan Jarcas et les représentants génois en 1380, dont la version génoise a été traduite par Sylvestre de Sacy [texte 4], donne un aperçu des relations diplomatiques entre Caffa et le pouvoir tatar :

« Ils promettent donc audit seigneur Cheikh stipulant au nom (et comme représentant de l’empereur), et ils s’obligent envers lui, ainsi que tous les Francs qui demeurent à Caffa et dans les villes de la grande commune, qu’ils seront tous fidèles et loyaux à l’empereur, qu’ils seront amis de qui est son ami, et ennemis de ses ennemis, et ne recevront point les ennemis de l’empereur dans leurs villes et leurs châteaux, ni ceux qui détourneraient le visage de l’empereur. »

La soumission paraît totale pour les Génois, qui sont en même temps reconnus comme les représentants de tous les « Francs », c’est-à-dire les Latins, qui seraient amenés à résider dans la région. Ceci, toutefois, ne saurait faire oublier les relations conflictuelles d’une pax mongolica somme toute relative. En 1346, la ville fut assiégée et selon le témoignage du notaire Gabriele de’ Nussi, on considère généralement qu’elle fut le point de départ de l’épidémie de peste qui ravagea l’Europe dans les années qui suivirent, peste apportée de Chine où elle était présente dans les années 1330.

De fait, Caffa constituait alors l’un des ports européens de l’Asie, l’aboutissement de la route septentrionale de la soie (Lopez 1977).

Mais Caffa est également un des ports de la traite esclavagiste à destination de l’Égypte, mais aussi de l’Europe (Balard 1996). En 1420, dans son Traité sur le passage en Terre Sainte, le Vénitien Emmanuel Piloti dénonçait le rôle des Génois dans l’approvisionnement en esclaves de l’armée mamelouke, par ailleurs combattue par l’Europe chrétienne [texte 5].

Enfin, les ports de Crimée étaient des lieux d’approvisionnement en poissons de la Volga et en fourrures de Sibérie.

Cependant tout ceci ne dit pas précisément ce qu’apportaient les Génois (draps, fer…), ce qui pose la question de la place exacte de l’économie européenne dans le système eufrasien.

Les sous-systèmes du système-mondeFigure 1. Les sous-systèmes (Abu-Lughod 1989)

La prise de Constantinople en 1453 affecta considérablement le commerce génois, déjà affaibli depuis quelques années, et en 1475, les Génois durent abandonner la ville face à l’avance des troupes ottomanes. La mer Noire devint alors un lac ottoman. Mais Caffa resta un port de commerce important, bien décrit par Jean Chardin qui y passa lors de son deuxième voyage en Perse, entrepris en 1671 [texte 6]. Dans une édition ultérieure (1711), Jean Chardin donne une étymologie fausse mais intéressante du nom de la ville Caffa :

« Ce fut alors que son nom lui fut changé & qu’elle prit celui de Caffa, qui vient de caffer, terme originairement arabe, lequel signifie infidèle dans toutes les langues des mahométans. Les Tartares lui donnèrent ce nom, pour signifier que c’était le boulevard des chrétiens, qu’ils appellent communément caffers, ou Infidèles, comme nous autres chrétiens les appelions par retaliation. »

La Crimée génoise aurait été ainsi une sorte de Cafrerie septentrionale…

Bibliographie

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Balard M. & Veinstein G., 1980, « Continuité ou changement d’un paysage urbain ? Caffa génoise et ottomane », in : Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public. 11e congrès, Lyon, pp. 79-131.

Balard M., 1996, « Esclavage en Crimée et sources fiscales génoises au XVe siècle », in : Henri Bresc (dir.), Figures de l’esclavage au Moyen-Âge et dans le monde moderne, Paris, L’Harmattan, pp. 77-87.

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Beaujard P., 2009, « Un seul système-monde avant le XVIIe siècle ? L’océan Indien au cœur de l’intégration de l’hémisphère afro-eurasien », in : P. Beaujard, L. Berger et P. Norel (dir.), Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La Découverte, pp.

Boucheron P., 2012, Inventer le monde. Une histoire globale du XVe siècle , Paris, La documentation française, coll. « La documentation photographique ».

Chardin J., 1686, Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse & aux Indes Orientales, par la mer Noire & par la Colchide, Londres, chez Moses Pitt.

Chardin J, 1711, Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse & aux Indes Orientales, par la mer Noire & par la Colchide, Amsterdam, chez Jean-Louis de Lorme

Hodgson M.G.S., 1974, The Venture of Islam. Conscience and History in a World Civilization, Chicago/Londres, University of Chicago Press.

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Lopez R.S., 1977, « Nouveaux documents sur les marchands italiens en Chine à l’époque mongole, communication du 11 février », in : Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Vol. 121, N° 2, pp. 445-458.

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Schiltberger J., 2008, Captif des Tartars, trad. de l’allemand par J. Rollet, Toulouse, Anarchasis, p. 115.


Texte 1. Ibn Battûta à Caffa, 1334

« L’endroit où nous avions débarqué faisait partie de la plaine de Dasht Qifjaq (dasht en turc signifie “plaine”) qui était verdoyante, mais où on ne voyait ni arbre, ni montagne, ni col. [...] On ne voyage dans cette plaine que dans des chariots. Il faut six mois pour la traverser : trois dans les États du sultan Muhammad Uzbak et le reste dans d’autres États.

Le lendemain de notre arrivée dans ce port, un marchand de nos compagnons alla trouver la tribu des Qifjaq qui est chrétienne et qui campe dans cette plaine. Il loua un chariot tiré par un cheval. Nous y montâmes pour gagner al-Kafâ, grande ville qui s’étire sur le rivage et qui est habitée par des chrétiens pour la plupart génois. Leur émir se nommait ad-Damadîr. Nous y logeâmes dans une mosquée.

Un moment après nous êtres installés, nous entendîmes les cloches sonner de toutes parts. Je n’avais jamais entendu ce bruit et je fus effrayé. Je demandais donc à mes compagnons de monter dans le minaret, de réciter des passages coraniques, d’invoquer Dieu et d’appeler à la prière. Ce qu’ils firent. C’est alors qu’apparut un homme en cotte de mailles et en armes. Il nous salua et nous lui demandâmes ce qu’il voulait. Il nous apprit qu’il était le cadi de la ville et ajouta : “Quand j’ai entendu que vous récitiez des passages coraniques et que vous appeliez à la prière, j’ai tremblé pour vous et je suis venu comme vous me voyez.” Puis il nous quitta et nous n’eûmes qu’à nous féliciter de notre sort !

Le lendemain, l’émir vint nous rendre visite pour inviter à un repas. Nous le prîmes chez lui et nous fîmes un tour en ville où nous découvrîmes de beaux marchés. Tous les habitants sont des infidèles. Nous allâmes jusqu’au port et nous fûmes surpris de voir près de deux cents navires de guerre et marchands, petits et grands. C’est, il est vrai, un des ports les plus connus au monde.

Nous louâmes un chariot et nous gagnâmes al-Qirim, grande et belle ville, appartenant au sultan illustre Muhammad Uzbak Khân. »

Ibn Battûta, 1995, « Voyages et périples », in : Voyageurs arabes, trad. de l’arabe par P. Charles-Dominique, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 671.


Texte 2. Nicolo et Maffeo Polo à Soldaia, 1260

« Au temps où un Baudouin était empereur de Constantinople – c’était en 1250 [1260] –, qu’il se trouva deux frères, messire Nicolo Polo, le père de messire Marco, et messire Maffeo, le frère de Nicolo, étaient en la cité de Constantinople, arrivés de Venise pour commercer. Ils étaient connus pour leur expérience et leur sagesse, assurément. Ils discutèrent et décidèrent d’aller en mer Noire pour y faire du profit. Ils achetèrent quantité de joyaux, partirent de Constantinople et allèrent par mer à Soudaia.

Quand ils furent à Soldaia, après réflexion il leur sembla bon d’aller plus loin. Ils partirent de Soldaia, se mirent en route et chevauchèrent tant qu’ils arrivèrent chez un seigneur tartare nommé Berké Khan qui se trouvait à Sary et à Bolghar. »

Marco Polo, 1998, La description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », pp. 51, 53.


Texte 3. Johannes Schiltberger à Caffa, fin 14e ou début 15e siècle

« Kaffa est une ville sur la mer Noire qui a deux murailles circulaires. À l’intérieur de la première, il y a six mille maisons, habitées par des Walen*, des Grecs et des Arméniens. C’est une vraie ville et à l’intérieur du deuxième mur, il y a onze mille maisons habitées par des chrétiens de différentes confessions, romaine, grecque, arménienne et syrienne. Y habitent aussi de nombreux Infidèles avec leurs propres temples. Il y a aussi trois évêques, un romain, un grec et un arménien. Dans la ville, il y a, en outre, deux sortes de Juifs qui ont deux synagogues. Quatre autres villes sur la mer sont soumises à Kaffa. »

* Le terme germanique de Walen désigne les Italiens.

Johannes Schiltberger, 2008, Captif des Tartars, trad. de l’allemand par J. Rollet, Toulouse, Anarchasis, p. 115.


Texte 4. Un traité entre les ambassadeurs génois et le représentant du khan de la Horde d’Or, 1380

« Au nom de Dieu, ainsi soit-il. Amen

Avec l’autorisation de l’empereur, autorisation donnée au seigneur Jharcas, quand il fut envoyé a Solcat comme seigneur de ladite ville, et avec celle du peuple de l’île de Solcat, à l’effet de rechercher l’amitié et l’amour, cette même amitié, veux-je dire, que les Francs étrangers entretenaient dans les temps passés avec les empereurs …. Le Cheikh exécute les ordres qu’il a reçus de l’empereur. II a fait les promesses et conventions suivantes : à savoir, que ledit seigneur Cheikh, seigneur de Solcat, avec le commandement de l’empereur, comme envoyé dudit empereur, et son messager, venant avec les gens du pays de l’empereur , au nom de l’empereur, et au sien propre, comme seigneur de Solcat, d’une part ; et messire Janon de Bosco, consul de Caffa et de tous les Génois dans 1’empire de Gazarie, et de tous les Génois qui y habitent, au nom de la grande commune (de Gènes), et messires Barnabé Riço et Theram Pichinotto, syndics et massiers de la commune de Caffa, de l’ordre de la grande commune, en présence des conseillers de Caffa, et avec (l’autorisation) d’iceux, d’autre part : ont fait les promesses au nom de la grande commune, et ont juré en la manière suivante. Ils ont promis et sont convenus qu’ils ne contreviendront point a ces engagements. Ils promettent donc audit seigneur Cheikh stipulant au nom (et comme représentant de l’empereur), et ils s’obligent envers lui, ainsi que tous les Francs qui demeurent à Caffa et dans les villes de la grande commune, qu’ils seront tous fidèles et loyaux à l’empereur, qu’ils seront amis de qui est son ami, et ennemis de ses ennemis, et ne recevront point les ennemis de l’empereur dans leurs villes et leurs châteaux, ni ceux qui détourneraient le visage de l’empereur ; enfin qu’ils augmenteront, de tout leur pouvoir, la renommée de l’empereur, comme ils le faisaient au temps des précédents empereurs. Ils promettent encore que (les officiers de l’empereur) pourront venir à Caffa, et que les hommes de l’empereur, allant et venant, ces officiers pourront leur rendre justice. En outre, messire le consul qui est en exercice, et ceux qui viendront après lui, feront justice à tous ceux qui habitent dans les limites du territoire de Caffa, de quelque qualité qu’ils soient. Ils promettent de plus que le percepteur des droits de l’empereur pourra résider à Caffa et y percevoir les droits de l’empereur, suivant les anciens usages. Le seigneur Cheikh , au nom de l’empereur, et encore en son nom, comme seigneur de Solcat, prend les engagements suivants envers messire le consul et envers les syndics et le conseil du consul stipulant au nom de la grande commune de Gènes et de celle de Caffa. Les dix-huit villages qui étaient soumis et annexés à Soldaia quand la commune prit Soldaia, et qu’ensuite le seigneur Marnai lui a enlevés de force, seront à la disposition et au pouvoir de la commune et du consul, et affranchis de l’Empire. Semblablement la Gothie, avec ses villages et avec son peuple, lesquels sont chrétiens, depuis Cembalo jusqu’à Soldaia, appartiendra à la grande commune, et les villages susdits seront affranchis (de l’Empire), le peuple ainsi que le terrain et les eaux. Le seigneur Jharcas les a donnés à la grande commune, et il a promis et juré de ne point contrevenir à ces paroles. Le seigneur Cheikh s’oblige encore et promet que toute personne qui se fera connaître pour Génois pourra ensemencer dans le territoire de l’Empire, et que ses bestiaux et ses attirails pourront aller dans telle partie de l’Empire que bon lui semblera. De plus, tous les marchands qui vont et viennent jouiront d’une pleine sûreté sur les terres de l’Empire, et on ne leur imposera aucun nouveau droit ou usage. En outre, si des esclaves de l’un ou de l’autre sexe s’enfuient de Solcat à Caffa, ou de Caffa à Solcat, ils devront être rendus, et il ne pourra être rien pris pour cela en outre de 35 aspres de droit de trouvaille. Si un sujet du khan a quelque affaire ou quelque réclamation à l’encontre d’un Génois, messire le consul en décidera, suivant qu’il le jugera convenable. Quant aux affaires des sujets du khan entre eux, elles seront décidées à Solcat par le seigneur Jharcas, et à Caffa, par le Titan, conformément aux conventions ci-dessus. Les présentes promesses et conventions ont été faites entre Caffa et la montagne de Jachim, devant les Trois Puits, à l’encontre de Caffa. Témoins : Lucien de Liturffi, Marc Spinora, Raffe de Façio, Jean de Cainogi. Messire le consul faisant lesdites conventions avec le seigneur Cheikh, Jean Rico, truchement de Caffa, a servi de truchement entre eux. Témoins : Akboga bey, fils d’Escander bey, Tholus bey, fils de Cachimas bey, Molana Moharram, envoyé du seigneur, Coscheldi Omar khodja, envoyé de l’empereur, Conach bey. Moi Sichassam, écrivain, j’ai écrit les noms des témoins soussignés sur la copie du seigneur, de l’ordre du seigneur Cheikh. Date des Sarrasins : l’année 782, le dernier jour du mois de chaban, a été écrit le présent. »

Silvestre de Sacy, 1827, « Pièces diplomatiques tirées des archives de la république de Gènes », in : Notices et extraits des manuscrits de la bibliothèque du roi et autres bibliothèques, Paris, Imprimerie royale, Vol. 11, pp. 55-58.


Texte 5. Emmanuel Piloti, un point de vue vénitien sur la traite génoise, 1420

« La cité de Caffa est aux Génois, et elle est voisine et entourée de pays païens, comme les Tatars, les Circassiens, les Russes et autres nations païennes. Jusqu’à ces régions, le sultan du Caire mande ses facteurs et fait acheter des esclaves, lesquels n’ont nulle autre voie de prendre la mer qu’en la cité de Caffa. Quand ils viennent mener audit lieu de tels esclaves génois, les gouverneurs dudit lieu, font demander s’ils veulent être chrétiens ou païens. Ceux qui disent vouloir être chrétiens, ils les retiennent, et ceux qui répondent vouloir être païens, les laissent aller, et ils demeurent dans la liberté du facteur du sultan. Lequel les vient à charger sur les navires de très faux et très mauvais chrétiens, qui les apportent à Alexandrie ou à Damiette, et de là au Caire. Et si ce ne fut la nécessité que les Génois ont de la cité d’Alexandrie, ils ne laisseraient passer aucun desdits esclaves. »

Emmanuel Piloti, « Traité sur le passage dans la Terre Sainte », in : F. de Reiffenberg, 1846, Monuments pour servir à l’histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, Vol. IV, Bruxelles, M. Hayez, pp. 312-419.


Texte 6. Caffa, ottomane, décrite par le chevalier Chardin au début des années 1670

« Caffa est une grande ville bâtie au bas d’une colline sur le rivage de la Mer. Elle est plus longue que large. Sa longueur s’étend à peu après du midi au septentrion. Elle est entourée de sortes murailles. Il y a deux châteaux aux deux bouts qui avancent un peu dans la mer, ce qui fait que quand on regarde la ville de dessus un vaisseau, elle paraît bâtie en demi-lune. Le château du côté du midi est sur une éminence qui commande les environs. Il est fort grand, & le pacha y demeure. L’autre est plus petit, mais il est bien muni d’artillerie. La mer en baigne le côté qui la regarde. On compte quatre mille maisons dans Caffa, 3200 de Mahométans Turcs &Tartares, 800 de Chrétiens, Grecs & Arméniens. Les Arméniens y sont en plus grand nombre que les Grecs. Ces maisons sont petites, & toutes de terre. Les bazars, on appelle ainsi les lieux de marché, les places publiques, les mosquées, & les bains en sont aussi bâtis. On ne voit dans la ville aucun édifice de pierre, si l’on en excepte huit anciennes églises un peu ruinées, qui ont été bâties par les Génois. Caffa s’appelait auparavant Théodosie. Les Grecs la fondèrent dans le cinquième siècle. Les Génois s’en rendirent maîtres, & de plusieurs autres villes maritimes en divers endroits de cette mer dans le 13 siècle, du temps de la guerre sainte, & de la grande faiblesse des empereurs d’Orient. Mahomet second les conquit sur les Génois vers la fin du 16 siècle. Caffa fut prise l’an 1574. »

« La rade de Caffa est à l’abri de tous les vents, excepté du nord & du sud-ouest. Les vaisseaux y sont à ancre assez proche du rivage à dix ou douze brasses, sur un fond limoneux qui est bon & bien assuré. II s’y fait un grand commerce, & plus qu’en aucun port de la mer Noire. Pendant quelques quarante jours que j’ai été là, j’y ai vu arriver & partir plus de quatre cents voiles, sans compter les petits bâtiments qui vont & viennent le long de la côte. Le commerce le plus ordinaire & le plus considérable, est celui du poisson salé, & de caviar, qui vient du Palus Méotide, & qui se transporte dans toute l’Europe, & jusques aux Indes. La pêche de poisson qui se fait dans ce Marais est incroyable, pour son peu d’étendue. La raison que les gens du pays rendent de la multitude presque infinie de poissons qu’on y prend, c’est que l’eau de ce Palus étant limoneuse, grasse, & peu salée à cause du Tanaïs qui se jette dedans, elle attire, disent-ils, le poisson non feulement du Tanaïs, & de la mer Noire, mais encore de l’Hellespont & de l’Archipel, & le nourrit & l’engraisse en peu de temps. J’ai vu cent personnes assurer qu’il s’y prend ordinairement des poissons qui pèsent huit & neuf cents livres chacun, & dont on fait trois à quatre quintaux de caviar. Je n’en ai point vu de si gros en vie à Caffa ; mais je ne laisse pas de le croire par les pièces de poisson que j’y ai vues, & par la merveilleuse quantité qu’on en transporte en mille lieux. La pêche se fait depuis octobre jusqu’en avril. C’est peut-être le limon de cette eau Méotide qui lui a fait donner le nom de marais ; car d’ailleurs elle serait mieux nommée Lac puisqu’elle porte des vaisseaux, qu’elle ne hausse ni ne baisse, & qu’elle communique incessamment avec un grand fleuve, & avec la mer. Outre le transport de caviar & de poisson, le plus important qui se fasse de Caffa est de blé, de beurre, & de sel. Cette ville fournit de cela Constantinople , & quantité d’autres lieux. »

Jean Chardin, 1686, Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse & aux Indes Orientales, par la mer Noire & par la Colchide, Londres, chez Moses Pitt, Vol. I, p. 62, 63.

La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?

Mardi 13 novembre 2012

Lors de la table-ronde organisée par Sciences Humaines lors des Journées de l’histoire à Blois ‒ rare occasion de rencontrer nos lecteurs ‒, une question fut posée sur l’européocentrisme, sur le décentrement et sur le piège d’un éventuel enfermement dialectique Europe(Occident)/Chine. Le temps manquait pour une réponse précise et j’évoquai rapidement l’historien Joseph Ferrari, qui, en 1867, publia un ouvrage sur La Chine et l’Europe. Ce billet lui est donc consacré [1].

La Chine n’a pas été une découverte du 19e siècle. Loin s’en faut ; les interactions entre extrême Occident et extrême Orient de l’Eufrasie remontent au moins au début du Ier millénaire. Mais la Chine est l’Empire inconquis [Gruzinski, 2011] et le regard européen demeure jusqu’au 18e siècle très ambivalent, oscillant entre admiration (Voltaire) et rejet (Montesquieu). Au siècle suivant, les choses semblent basculer ‒ ce qui permet au passage de donner un sens métahistorique à la « grande divergence » analysée par Kenneth Pomeranz. La Chine vacille et finit par s’ouvrir aux puissances européennes ; dès lors, l’Europe ne se connaît plus de rivale. La date fatidique de ce basculement est le traité de Nankin, signé le 29 août 1842 au terme de ce qu’on appellera ensuite la première guerre de l’opium. Une décennie plus tard, la brèche britannique est agrandie par le traité de Tianjin, signé le 26 juin 1858 à la fin de la deuxième guerre de l’opium, qui ouvre onze ports chinois aux puissances étrangères (Royaume-Uni, France, Russie, États-Unis). C’est ce traité que célèbre le marquis de Courcy dans un livre consacré à L’Empire du Milieu, paru en 1867 [Texte 1] :

« La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant. »[2]

Ce à quoi s’oppose fermement Joseph Ferrari dans un ouvrage exactement contemporain [Texte 2] : « la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire ».[3]

Et Ferrari de s’interroger :

« si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? »[4]

Joseph Ferrari (1811-1876) était un historien franco-italien, professeur de philosophie dans son exil français, parlementaire à son retour dans l’Italie unifiée. Marqué par la lecture de Vico, dont il assura la publication des œuvres complètes, il développa une réflexion philosophique de l’histoire, étendue progressivement de l’Italie au Monde, et dont le principe fondamental est la synergie qui anime l’ensemble des peuples : Ferrari ne peut en fait penser la Chine isolée du reste du Monde. Notons au passage que Ferrari est l’un des premiers, sans doute sous l’influence de l’italien, à utiliser l’adjectif « mondial » [Capdepuy, 2011].

C’est dans l’Histoire de la raison d’État, parue en 1860, que Ferrari dévoile pour la première fois les synchronismes planétaires dont la mécanique serait essentiellement fondée sur la guerre entre les peuples :

« Pas de distance, pas de désert, pas de montagne qui interrompe ce funèbre entrelacement de combats ; la guerre coule partout comme l’eau qui cherche son niveau. Aucun vide, aucun intervalle, nulle paix sur la terre ; ce bois abandonné, cet îlot négligé, reçoivent leurs battues périodiques, leurs buissons ne peuvent abriter aucun fugitif. […] Dans les temps calmes, les nations se tiennent par le travail sourd des unités et des fédérations ; mais aux jours des révolutions, celle qui s’agite la première transmet un choc qui fait le tour du monde. Le surcroît de force que lui donne son progrès l’engage à faire des conquêtes ; et ses invasions explosives continuent jusqu’à ce que les nations les plus arriérées aient découvert le moyen de l’arrêter en l’imitant ; en d’autres termes jusqu’à ce que l’équilibre se soit partout rétabli. C’est ainsi que lorsqu’une roue dentée tourne, son mouvement se communique à tout l’engrenage ; chaque roue tourne de droite à gauche ou de gauche à droite, en sens inverse de sa voisine, et toutes les pièces crient tant que l’impulsion ne s’épuise pas complètement. Ne vous étonnez donc pas si une secousse d’Athènes ébranlait Crotone, si une catastrophe de Babylone retentissait au loin jusque sur la plage d’Espagne, si l’Europe, que les évêques mettaient en révolution vers l’an 1000, refoulait les musulmans sur tous les points, si le reflux contre les croisades portait Saladin à Jérusalem et les Tartares à Moscou, à Varsovie et à Bude. Rome, à son apogée, donnait aux Chinois l’idée de la combattre, et, quelques siècles plus tard, les invasions partaient des plateaux de l’Asie pour envahir les provinces de l’Allemagne, de la Gaule, de l’Ibérie et de l’Afrique. »[5]

Toujours en exil, il développa pleinement sa théorie dans La Chine et l’Europe, où il affronte ce que la vanité européenne refuserait de voir, à savoir l’ampleur de la civilisation chinoise. Pourtant, lui aussi, reprend à son compte le double récit de la Chine qui se replie et de l’Europe qui conquiert le Monde, de cette divergence du 19e siècle :

« Ce retard de la Chine, cette accélération de l’Europe sont dus au génie de notre race, qui travaille enfin sur les données de l’expérience et se dérobe à la domination de la mythologie chrétienne. Le bon sens chinois nous surpassait tant que nos religions gaspillaient nos forces et nous jetaient à la conquête tantôt de la toison d’or, tantôt de Jérusalem ; alors Confucius battait les Évangélistes, les mandarins étaient supérieurs aux évêques, et notre plus grand soin était d’enchaîner et de persécuter nos inventeurs et nos hommes de génie. Mais les données de la renaissance, de la réformation et de la Révolution française rendent le bon sens à nos rois, à nos tribuns, à nos chefs ; ils ne sont plus aliénés dans l’Église ou du moins ils sont en voie de guérison. Dès lors ils deviennent à peu près des mandarins; dès lors la supériorité de notre race nous rend plus rapides que les lettrés de la Chine. De là l’artillerie, qui nous donne le nouveau monde et reste stérile entre les mains des Chinois ; de là notre exploration du globe et notre domination sur toutes les côtes, tandis que les Chinois n’arrivent pas en Europe, voyagent sur nos navires, et s’étendent en esclaves, en travailleurs, en ouvriers, sans aspirer à aucune conquête. »[6]

Mais Ferrari minimise « les anticipations et les retards de la Chine sur l’Europe [qui] ne dépassent jamais l’intervalle de deux générations » et conclut de façon quasi prophétique d’une part sur la montée en puissance des États-Unis et de la Russie, et d’autre part sur le rattrapage de la Chine :

« Les dangers actuels de l’Europe viennent de la Russie et de l’Amérique. Au point de vue du progrès, de la population, des ressources naturelles, de l’expansion assurée, il y a là un excédent de forces qui déplacera les entourages des nations, et déterminera des révolutions inattendues. Dès 1789 la France se trouve entre la double influence de la république et du Czar, et même aujourd’hui l’Angleterre redoute avant tout les Américains et les Russes. Ce sont aussi les ennemis que redoute la Chine, et si notre civilisation est condamnée à se frayer sa route entre ces deux extrêmes avec les explosions latines et les prodiges de la science, dans la prochaine période de 1875 à 2000 la Chine résoudra à son tour le même problème en quatre temps avec les lettrés de Pé-king et les rebelles du Chen-si. Elle a si souvent passé des phases les plus sanguinaires aux plus pacifiques qu’elle pourra commenter les King avec nos sciences physiques avant que nous arrivions au règne des fonctionnaires philosophes. »[7]

Cependant, la pensée peut-être trop systématique, trop mécanique, pas assez européocentrée de l’histoire du monde a pu ne pas convaincre et l’ouvrage de Ferrai sombra dans l’oubli, jusqu’à ce que Robert Bonnaud [8] l’en sorte au début des années 1990 et se l’approprie dans une réflexion personnelle sur « les tournants historiques mondiaux » [Bonnaud, 1992]. De fait, certains synchronismes que distingue Ferrari et que reprend Bonnaud, non sans les corriger, ou du moins non sans en souligner les limites et les erreurs, ne peuvent qu’interpeler les tenants de l’histoire globale et reposer la question même de la globalité. L’hypothèse de fond qui est posée par ceux-ci est celle de l’interconnexion croissante des hommes et des sociétés et l’histoire des mondialisations, dont la globalisation est le dernier terme, est précisément celle du tissage de la toile humaine [McNeil R. & McNeil W.H., 2003]. Or, pour Ferrari, l’unification sociale qui résulte d’interactions croissantes est le fait notamment de la guerre.

C’est ce qu’a bien rappelé Laurent Testot dans son précédent billet sur la guerre, sur la place de celle-ci dans les diffusions et les interactions à l’intérieur d’un espace eufrasien dont l’Europe et la Chine constitueraient les deux pôles, et dont l’histoire pourrait presque se résumer à une sorte de ping-pong mondial, selon le modèle élaboré par Christian Grataloup dans les Lieux d’histoire [Grataloup, 1996].

Pourtant, Bonnaud reproche à Ferrari d’être « contactualiste » :

« Faut-il que les peuples fassent la chaîne, que les hommes se touchent, pour que leur histoire soit commune, pour que leur devenir soit collectif ? Pour que la recherche des moyennes planétaires soit légitime, faut-il d’abord démontrer que les hommes sont parents, et que la noosphère existe ? »[9]

Il établit ainsi un parallèle entre la mécanique newtonienne qui nécessitait l’existence d’un éther comme médiateur de la force gravitationnelle et la pensée ferrarienne qui exigerait, pour reprendre une notion moderne, un « méta-espace » :

« Nouveaux Ferraris, partirons-nous à la recherche d’autres éthers ? Appellerons-nous au secours des synchronismes d’hypothétiques marchands, de mystérieux missionnaires, compterons-nous sur de providentiels marchands nomades, sur de prodigieux migrants ? Remplacerons-nous la chaîne des guerres par la chaîne des complots et des consignes, avec ses chefs d’orchestre clandestins et ses émissaires internationaux, ou par la chaîne de l’or et des circuits monétaires, ou par la chaîne des nuées, des fluctuations climatiques, ou par celle des virus ? »[10]

On pourrait presque s’étonner de ces remarques tant le diffusionnisme est un modèle prégnant dans l’explication historique, notamment en histoire globale, dont l’approche est notoirement sécante avec celle de l’histoire connectée.

Car il est une autre hypothèse qui permet d’expliquer certaines synchronies : l’évolutionnisme structuraliste ; et Bonnaud regrette que Ferrari en soit resté « au seuil de la notion de structure planétaire ». De fait, sans forcément suivre Robert Bonnaud dans ses réflexions, on peut simplement rappeler que les Européens débarquant en Amérique ont trouvé un autre monde, pas une autre humanité.

Au final, c’est là une autre manière d’appréhender l’histoire globale. L’unité de l’humanité résulte-t-elle de la mondialisation ? Ou bien lui est-elle antérieure ? Le lecteur prendra garde d’éviter le piège rhétorique d’une question en réalité mal formulée en distinguant l’unité essentielle, originelle, de l’humanité, diffusée à l’occasion d’une pré-mondialisation, et l’uniformité acquise par l’humanité, qui résulte bien, elle, de la mondialisation comme entremise croissante des hommes entre eux. Ce n’est donc pas tant la Chine qui doit interpeler que l’Amérique « pré-colombienne » et son histoire parallèle. Mais on quitte ici l’histoire globale pour l’histoire universelle.

Bibliographie

Bonnaud R., 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo : European Journal of Geography, article 576, : http://cybergeo.revues.org/24903

Courcy R., marquis de, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie.

Ferrari J., 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie,

Grataloup C., 1996, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Montpellier, GIP Reclus.

Gruzinski S., L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle, Paris, Fayard

McNeil R. & McNeil W.H., 2003, The Human Web: a Bird’s View of Word History, New York, W.W. Norton & Company.

Pomeranz K., 2010, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité ».


Notes

[1] J’en profite ainsi pour ouvrir le blog à une certaine interactivité. Dans la mesure de nos compétences, ces billets peuvent être des réponses à d’éventuelles questions de nos lecteurs.

[2] Réné de Courcy (marquis), 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, p. viii.

[3] Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, p. v.

[4] Ibidem

[5] Joseph Ferrari, 1860, Histoire de la raison d’État, Paris, Michel Lévy frères, p. 117.

[6] Ibidem, p. 595.

[7] Ibidem, p. 596.

[8] Robert Bonnaud (né en 1929) n’est pas à proprement parler un historien de la globalité, mais davantage de l’universalité. Hors-normes, il s’inscrit dans un courant de pensée peu estimé par l’historiographie traditionnelle, celle de la synchronie et du comparatisme. Et lorsqu’il parle de Joseph Ferrari, de la marginalité de celui-ci, de son rejet par l’Université, on peut penser qu’il parle aussi un peu de lui-même. Sa vision de l’histoire est fondamentalement un engagement. Ami d’enfance de Vidal-Naquet, il dénonça les massacres perpétrés par l’armée française dans un article paru dans la revue Esprit en 1957, puis soutint le FLN, ce qui lui valut d’être emprisonné en 1961. Son universalisme est un anti-nationalisme et son ouvrage sur Ferrari, publié en 1992, est une forme de manifeste.

«Sans doute, parce que les années 1980, nationales et nationalistes, néo-impériales même, pleines de ferveurs et de nostalgies patriotiques et occidentalistes, les années Rambo, Malouines, les années Reagan, Thatcher, Craxi, Hernu, etc., les années de la revanche des histoires nationales et du “quadripartisme” (les quatre périodes canoniques, une vision très occidentale de l’histoire), n’avantagent guère le théoricien des parallélismes planétaires. »

Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 10.

[9] Robert Bonnaud, 1992, Y a-t-il des tournants historiques mondiaux ? La Chine, l’Europe et Ferrari, Paris, Kimé, p. 105.

[10] Ibidem


Texte 1

Réné de Courcy, 1867, L’Empire du Milieu, Paris, Didier et Cie, préface, pp. v-xi.

« Les traités de Tien-Tsin et les conventions qui leur servirent de corollaires ont réalisé une des plus grandes et des plus nobles conquêtes de la civilisation moderne, en ouvrant aux entreprises du négoce étranger, à la libre propagande des missionnaires chrétiens, aux investigations du voyageur et du savant, la plus riche, la plus industrieuse, la plus féconde, la plus populeuse, la plus curieuse contrée de l’univers. Désormais il n’est plus un port important des côtes chinoises qui n’admette les navires de toutes les nations du globe, il n’est pas un lieu de l’empire chinois qui ne puisse être visité par les Européens ; il ne s’y rencontre pas une ville, pas un village où le prêtre chrétien ne puisse enseigner ouvertement sa doctrine. Nos ambassadeurs résident à Péking. Aucune humiliation ne leur est imposée. Ils interprètent directement les griefs de leur pays et de leurs nationaux, et traitent d’égal à égal avec les conseillers intimes de l’empereur. Que de belles et brillantes promesses dans ces conquêtes ! Déjà nos marchands se sont établis, sous la protection de nos consuls, dans les grandes villes que baigne le Yang-tze-Kiang, la principale artère de la Chine. Les intelligentes populations du vaste et fertile bassin qu’arrosent le fleuve Bleu et ses tributaires, profitent, avec empressement, des avantages de notre industrie. Sa supériorité éclate à leurs regards. Elles en partagent avec nous les bénéfices. Éclairées par l’intérêt, le guide irrésistible de leur race, elles ouvrent les yeux à la lumière. Le vieux préjugé chinois est frappé au cœur. Quels magnifiques triomphes attendent notre civilisation, quels gains immenses sont réservés à notre commerce si ce préjugé vient à disparaître entièrement, si, mettant à profit la science de nos ingénieurs aussi bien que l’expérience de nos industriels, et nous abandonnant la part de bénéfice et d’influence qui serait due légitimement à notre concours, la nation chinoise vient à multiplier la puissance de ses ressources nationales, par la construction de chemins de fer et de télégraphes qui relient entre elles ses grandes cités, par l’établissement d’un service régulier de steamers sur les innombrables rivières qui sont les routes commerciales de l’empire, avant tout, par l’exploitation des richesses inouïes que recèlent ses mines d’argent, de cuivre, de fer et de houille.

Une transformation si magnifique et si féconde n’est point improbable. Nous avons vu la valeur approximative du négoce étranger que représentait en Chine, pour l’année 1855, la somme de 300 millions de francs y atteindre, neuf ans plus tard, sans tenir compte du trafic de l’opium, le chiffre énorme de 4 milliard 200 millions de francs bien que les districts producteurs du thé et de la soie eussent été, en partie, dévastés par les rebelles, bien que la terreur qui régnait autour de Shang-haï, au temps où l’insurrection cernait, de toutes parts, ce grand] emporium des échanges maritimes, en eût banni, pendant plusieurs années le crédit et la confiance. Que de si rapides progrès, accomplis dans des conditions défavorables, nous servent de leçons et d’encouragements ! La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle; elle doit la vaincre en la régénérant.

Ce prodigieux triomphe est-il assuré, est-il prochain ? Nul doute pour moi, que les destinées sociales, industrielles et mercantiles du peuple chinois n’appartiennent désormais à l’Europe. »


Texte 2

Joseph Ferrari, 1867, La Chine et l’Europe. Leur histoire et leurs traditions comparées, trad. de l’italien, Paris, Didier et Cie, préface, pp. i-vi.

« Les premières études relatives à la Chine causèrent une vive impression sur le monde savant de l’Europe par la révélation de faits qui blessent profondément l’orgueil de la tradition chrétienne. On a eu tout à coup une autre tradition, avec des dates aussi anciennes que les nôtres, avec la prétention non moins exclusive de remonter seule aux origines de l’humanité, avec des fondateurs, des inventeurs, des réformateurs bien supérieurs aux patriarches et aux héros de la Bible, enfin avec une religion reproduisant tellement nos dogmes et nos cérémonies que nos missionnaires en ont été réduits à imaginer que le démon avait parodié notre religion dans l’intérêt de l’enfer. Le spectacle de trois cent millions d’hommes régis depuis 4000 ans par des philosophes qui laissent passer chez eux les rédempteurs et les papes comme les accidents éphémères de l’ignorance ou les maladies incurables de l’esprit achevait d’humilier notre vanité.

Pour s’en délivrer, on a inventé trois mots ; et en disant que le Céleste Empires est barbare, stationnaire et isolé, on l’a livré à la stérile curiosité des antiquaires.

Mais la Chine est-elle barbare ? Il n’y pas un éventail, pas une boîte à thé arrivée de Nan-king qui ne démente cette extravagante accusation. Demandons plutôt si l’Europe est civilisée en Angleterre, où l’aristocratie règne sur le sol ; en Russie, où le peuple est esclave ; à Constantinople, où il n’y a ni arts, ni philosophie, ni littérature ; en France, en Espagne, en Italie, en Autriche, où l’on adore un pontife inutilement combattu par tous les hommes éclairés. Demandons plutôt si toutes les places mises au concours dans toute l’Europe, abstraction faite de tout rang nobiliaire, et si les hommes supérieurs mis à la tête des États de par la loi ne nous donneraient pas un progrès qu’on doit encore considérer comme une utopie.

La Chine est-elle stationnaire ? Elle nous dit au jour le jour la date précise de ses inventions ; elle nous apprend quand elle a inventé l’écriture, quand elle l’a perfectionnée, à quelle époque elle a fondé son académie, comme elle l’a depuis étendue, quelles ont été les vicissitudes de ses lois, les modifications qu’elle a imposées à la propriété, à la pénalité, à l’administration ; elle nous dit combien de fois elle a réformé sa géographie, déplacé ses capitales, renouvelé son calendrier. L’idée qu’elle soit stationnaire vient de ce que nos habits, nos modes, nos gouvernements beaucoup plus mobiles qu’ils ne le sont ; nos moindre variations nous absorbent ; nous y jouons la vie et les biens, tandis que les Chinois, vus à distance et engagés à leur tour dans des variations et des vicissitudes qui nous échappent, nous semblent immobiles comme les astres. Mais eux aussi, en nous observant de loin, en voyant les Grecs, les Romains toujours habillés de la même manière, les Français toujours sous la monarchie, les catholiques constamment attachés à la Bible, pourraient nous croire sinon barbares, du moins stationnaires.

L’accusation d’isolement serait moins injuste, car nous n’avons connu la Chine que sous Louis XIV ; elle a eu tort de ne pas se présenter plus tôt à notre curiosité, à ne pas recevoir plus tôt la visite de Cabral, de n’avoir vu dans nos premiers navigateurs portugais ou espagnols que des pirates incapables de l’étudier, dans nos missionnaires français ou italiens que des bonzes disposés à la tromper, dans nos voyageurs les plus ingénieux que des individus dédaignés par leurs compatriotes, comme Marco Polo chez les Vénitiens. C’est un tort ; mais la distance de Pé-king à Paris étant la même que celle de Paris à Pé-king, on pourrait avec autant de raison dire à la Chine que nous avons vécu isolés, dans un coin du monde, que notre politique et notre religion n’ont pas eu la force de dépasser Madras et Bombays, de se faire connaître à Canton, que dis-je ? de rester à Constantinople ou à Jérusalem. Si nous avons bouleversé plusieurs fois notre continent, si les Grecs, les Romains, les chevaliers, les croisés ont fait un effroyable fracas, il faut aussi user d’indulgence envers les Chinois qui ont plusieurs fois rasé leurs villes, incendié leurs capitales, envahi ou absorbé les barbares, subi ou imposé d’affreux désastres pendant des siècles, en un mot mis aux prises des armées de quinze cent mille combattants sans que l’Europe s’en soit aperçue. Ne faut-il pas leur pardonner s’ils ne sont venus chez nous ni pour inventer le papier-monnaie, qu’ils ont connu deux siècles avant nous, ni pour imiter l’imprimerie, qu’ils ont fait fonctionner cinq siècles avant nous, ni même pour dérober la boussole, qu’ils possédaient une vingtaine de siècles avant que les Romains eussent des barques ? Ils n’ont pas été plus isolés que nous, puisque la Perse, le Japon, l’Inde et la Tartarie recevaient leurs nouvelles.

Mais si la Chine n’est ni barbare, ni stationnaire, ni solitaire, si elle mérite toute notre attention, si ses ressemblances avec notre civilisation nous fascinent, comment comparer son histoire avec la nôtre ? D’après quelles règles rapprocher des révolutions accomplies aux deux extrémités de la terre sans se toucher ? Quel rapport peut-il y avoir entre des héros qui ont vécu en même temps dans deux milieux si lointains et sans soupçonner l’existence les uns des autres ? Je crois avoir résolu ce problème dans mon Histoire des Révolutions d’Italie, où j’ai montré comment à chaque période les républiques de la Toscane, le royaume de Naples, le duché de Milan, les États les plus variés, la papauté elle-même et par l’entremise de la papauté victorieuse ou vaincue, tous les États de l’Europe marchaient sur la même route, sans le savoir, sous l’unique pression de la guerre qui les condamnait à se maintenir de niveau pour rester indépendants. Dans mon Histoire de la raison d’État, j’ai généralisé cette loi et maintenant je m’adresse encore une fois au lecteur dans l’espérance de confirmer ces généralisations en expliquant le monde par la Chine. Puisque toutes les histoires se ressemblent, l’histoire la plus ancienne, la plus continue, la plus explicite servira de guide, et en voyant toutes ses révolutions reproduites en Europe l’une après l’autre, on comprendra comment le jour om Salomon disait mélancoliquement : “Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”, on lisait sur la statue mystérieuse du temple de Lo-yang : “Le ciel n’a point de parenté ; il traite également tous les hommes.” »

Les Phéniciens, un modèle originel ?

Mardi 9 octobre 2012

La semaine précédente, dans une perspective globale et comparatiste, Philippe Norel attirait l’attention sur le commerce phénicien comme modèle d’organisation en réseaux. Je voudrais ici jeter un regard décalé sur cet archétype à partir de plusieurs textes français pris entre la toute fin du 17e siècle et le début du 19e siècle, et qui ont tous en commun d’attribuer aux Phéniciens une place particulière dans l’histoire du commerce et par là dans le discours qui justifie la mondialisation européenne.

NB. Compte tenu de la longueur de ces extraits, ces derniers ont été mis à la fin du billet.

1) Le premier texte est extrait des Aventures de Télémaque, roman aujourd’hui perçu comme un classique, tombé dans la désuétude à partir des années 1920, et dont on tend à oublier la dimension critique. Publié pour la première fois en 1699, il provoqua la disgrâce de Fénelon. En effet, le roman, qui relate les pérégrinations du fils d’Ulysse, accompagné de Mentor, n’est qu’un prétexte à un enseignement politique et moral pour le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, dont Fénelon, archevêque de Cambrai, était le précepteur. Certaines réflexions eurent le malheur de déplaire.

Tout d’abord, on remarquera que Fénelon ne parle pas des Phéniciens, mais des Tyriens ‒ les Phéniciens n’étant un ensemble informel constitué de plusieurs cités-États indépendantes les unes des autres (Tyr, Sidon, Ascalon…). Cela dit, cette prééminence des Tyriens correspond à une réalité historique, et reflète les sources qui ont influencé Fénelon : l’Odyssée, et surtout la Bible (Ézéchiel, XXVII). Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le roman de Fénelon est un texte à clé et la puissance commerciale que décrit Fénelon est celle de l’économie-monde hollandaise de la fin du 17e siècle.

« Les marchands y abordent de toutes les parties du monde, & ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu’il y ait dans l’univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d’abord que ce n’est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu’elle est la ville commune de tous les peuples, & le centre de leur commerce. »

La description de Tyr est indirectement un miroir du prince tendu à Louis XIV. À travers l’éloge de la puissance hollandaise, Fénelon dresse une critique du colbertisme et apparaît ainsi comme un des premiers chantres français du libéralisme économique.

« II faut que le prince ne s’en mêle point, & qu’il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine, autrement il les découragera. Il en tirera assez d’avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses États, le commerce est comme certaines sources, si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir. »

Cependant, si cette liberté du commerce implique un retrait de l’État, elle ne peut exister sans règle. Elle se fonde sur un ordre juridique qui l’encadre et la garantit. Il ne faut pas oublier le rôle des juristes hollandais comme Grotius (1583-1645) dans l’élaboration du droit international et notamment du droit de la mer (Mare liberum, 1609).

« S’ils altéraient tant soit peu les règles d’un commerce libre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez. »

« Soyez constant dans les règles du commerce, qu’elles soient simples & faciles ; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement »

Au-delà de cet encadrement juridique de la liberté du commerce, Fénelon fonde la puissance commerciale des Phéniciens sur un ensemble de vertus qui évoque la problématique ouverte par Max Weber sur la place de l’éthique dans le développement économique :

« Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres & ménagers. »

Enfin, notons l’attention qu’accorde Fénelon à l’accueil des étrangers. Là encore on peut y voir une critique sous-jacente à la politique de Louis XIV, notamment à la révocation de l’édit de Nantes qui a provoqué le départ d’une partie de la bourgeoisie protestante.

« Faites, me répondit-il, comme on fait ici, recevez bien & facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière »

2) À la différence de Fénelon, pour qui les Phéniciens/Hollandais constituent d’abord un modèle à imiter, les auteurs des textes 2, 3 et 4 inscrivent davantage l’exemple phénicien dans un récit des origines. Les Phéniciens y sont décrits comme les ancêtres des marchands européens qui font au 18e siècle la puissance mondiale de l’Europe.

Pour Louis-Philémon de Savary, qui a prolongé et préfacé l’œuvre de son frère Jacques Savary des Brûlons,  les Phéniciens (avec toujours la prédominance de Tyr) sont l’exemple le plus ancien dans la maîtrise du commerce, avant les Grecs.

« Les Phéniciens & Tyr leur capitale, sont les premiers qui se présentent quand on veut traiter du commerce des anciens ; & ce sont eux aussi qui peuvent prouver davantage, à quel comble de gloire, de puissance & de richesses une nation est capable de s’élever par les seules ressources du commerce. »

Mais Savary s’en tient à une simple histoire du commerce. Or si le texte de Voltaire est assez proche du précédent, la vision s’élargit et le commerce maritime des Phéniciens constitue une nouvelle étape dans le progrès de la civilisation. Mais cette innovation s’explique par un déterminisme géographique simple :

« Le commerce maritime a toujours été la dernière ressource des peuples. On a commencé par cultiver sa terre avant de bâtir des vaisseaux pour en aller chercher de nouvelles au-delà des mers. Mais ceux qui sont forcés de s’adonner au commerce maritime ont bientôt cette industrie fille du besoin qui n’aiguillonne point les autres nations. »

Pour Voltaire, c’est également la contrainte du manque d’espace terrestre qui explique le développement de la puissance vénitienne puis de la puissance hollandaise. Par ailleurs, ce progrès s’accompagna d’une invention majeure : l’alphabet, qui fut repris ensuite par les Grecs. Manière là encore de reléguer ceci au second rang dans une histoire de la civilisation qui prend son origine en Orient, c’est-à-dire en Mésopotamie, selon un schéma hérité d’Orose et de saint Augustin.

Quant au texte de Vivien de Saint-Martin, il est un exemple caractéristique de la réécriture de l’histoire à travers un prisme racialiste. Pour l’auteur, considérer les Phéniciens comme des ancêtres pose souci car ils sont identifiés comme des Arabes. Cette caractérisation peut surprendre. Elle tient au moment même où Vivien de Saint-Martin écrit. L’ethnonyme d’Arabes, longtemps resté assez marginal parce que réservé aux bédouins, se généralise progressivement au cours du 18e et de la première moitié du 19e siècle. D’un autre côté, la notion de Sémites, qui émerge au tournant du 18e et du 19e siècle, ne s’est pas encore imposée. Cependant, par delà cette opposition Européens / Arabes, qui est une reprise de la vieille opposition Chrétienté / Islam, et qui est redoublée par l’opposition Europe / Asie, Vivien de Saint-Martin se sent obligé de justifier la place d’« ancêtres », en soulignant que les Phéniciens sont blancs :

« des peuples blancs, en qui sont innés le besoin de mouvement et la passion des découvertes »

Vivien de Saint-Martin en arrive à cette conclusion pour lui paradoxale :

« [les Phéniciens] sont les Européens de l’Asie, s’il est permis de rapprocher deux dénominations qui semblent s’exclure. »

3) Le dernier extrait provient de la grande œuvre géohistorique d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, parue en 1905. Deux siècles séparent ce texte du premier. Le monde a changé et les Phéniciens/Hollandais de Fénelon sont devenus des Anglais. Pour Reclus, la puissance phénicienne et la puissance anglaise se lisent dans la dissymétrie structurelle entre le territoire initial et le territoire dominé. Reclus va donc au-delà du déterminisme trop simple qu’on pouvait lire sous la plume de Savary ou de Voltaire et qui lie la vocation commerciale des Phéniciens à l’étroitesse de la plaine littorale levantine. La puissance hégémonique des uns et des autres tient d’abord  à une stratégie maîtrisée de contrôle des points d’un réseau très étendu. Les Phéniciens sont une puissance marchande, et non une puissance industrielle.

« Ce petit peuple, attaché à la frange d’un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes, que par les voies de mer, pratiquées des navires. »

L’économie-monde phénicienne est par ailleurs une puissance sans empire, ce qui les différencie de la puissance carthaginoise :

« Les Phéniciens, laissant à d’autres le rêve d’une domination universelle, s’arrangeaient aisément d’une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs. »

A travers la description des Phéniciens, on peut lire l’admiration de Reclus à l’égard de la puissance britannique ‒ au risque de l’exagération. Reclus s’appuie sur un certain nombre de travaux récents, mais aujourd’hui en partie désavoués, pour montrer l’étendue du monde reconnu par les marchands phéniciens, des îles britanniques à l’Asie du Sud-Est en passant par le pourtour de l’Afrique.

Le monde phénicien (Reclus, 1905)

Figure 1. Le monde des Phéniciens (Reclus, 1905)

Pour Reclus, les Phéniciens sont donc une sorte de modèle, mais un modèle longtemps inégalé, car  Reclus oppose également les Phéniciens aux Grecs.

« En comparant les Phéniciens aux Hellènes dans l’ensemble de la civilisation, on constate que les premiers possédèrent certainement le cercle d’horizon le plus vaste, grâce à leur esprit d’aventure, à leurs navigations presque illimitées : on peut dire vraiment qu’après eux, sous la gérance des Grecs, le monde se rapetissa matériellement. »

On retrouve ici un trait majeur de la conception reclusienne de l’histoire qui associe progrès et régrès.

« La civilisation que les Phéniciens avaient inaugurée déjà dépassait les bornes du versant méditerranéen ; deux mille années avant l’accomplissement du progrès dont ils furent les initiateurs, ils avaient indiqué pour l’avenir le déplacement vers les bords atlantiques du centre de la culture et de l’hégémonie du vieux monde. De même, par leur circumnavigation de l’Afrique, ils furent les précurseurs de l’ère mondiale. »

En conclusion, cette analyse ne doit pas simplement être lue comme un exercice historiographique. L’objectif est bien d’élaborer une métahistoire. Regard spéculaire et critique sur l’histoire, celle-ci est un étai indispensable à l’histoire globale. D’une part, elle doit nous permettre de mieux comprendre notre propre appréhension de l’histoire par une remise en question des récits hérités ; d’autre part, elle apporte un éclairage sur le processus même de globalisation, en particulier sur sa perception par les contemporains et sur les discours qui l’ont accompagnée. La mondialisation globale est un processus réel qui doit être abordée dans sa longue durée, mais aussi un horizon d’avenir anticipé, notamment par les Européens dès le 16e ou 17e siècle. Dans les quatre derniers extraits, les Phéniciens, promus ancêtres des Européens, justifient cette prédestination à la domination européenne du Monde qui trouve son aboutissement au 19e siècle. Ce n’est pas exactement le cas du premier, qui, en revanche, se trouve cité en guise de préambule dans le rapport du groupe de travail international sur la mondialisation dirigé par Pascal Morand et missionné par la ministre de l’Économie Christine Lagarde en 2006.


Texte 1

« C’est auprès de cette belle côte que s’élève dans la mer l’île où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des eaux, & être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de toutes les parties du monde, & ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu’il y ait dans l’univers.

Quand on entre dans cette ville , on croit d’abord que ce n’est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu’elle est la ville commune de tous les peuples, & le centre de leur commerce. Elle a deux grands môles, qui sont comme deux bras qui s’avancent dans la mer, & qui embrassent un vaste port ou ses vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme une forêt de mâts de navires, & ces navires sont si nombreux, qu’à peine peut-on découvrir la mer qui les porte.

Tous les citoyens s’appliquaient, au commerce , & leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin lin d’Égypte, & la pourpre tyrienne deux fois teinte d’un éclat merveilleux ; cette double teinture est si vive , que le temps ne peut l’effacer ; on s’en sert pour une teinture de laine fine qu’on rehausse d’or & d’argent. Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples jusqu’au détroit des Gades, & ils ont même pénétré dans le vaste océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer rouge, & c’est par ce chemin qu’ils vont chercher dans des îles inconnues de l’or, des parfums, & divers animaux qu’on ne voit point ailleurs.

Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville où tout était en mouvement. Je n’y voyais point comme dans les villes de la Grèce des hommes oisifs & curieux qui vont chercher des nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises ou à les vendre, à ranger leurs magasins, & à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants étrangers. Les femmes ne cessent jamais, ou de filer des laines, ou de faire des dessins de broderie, ni de ployer les riches étoffes.

D’où vient, disais-je à Narbal, que les Phéniciens se sont rendus les maîtres du commerce de toute la terre, & qu’ils s’enrichissent ainsi aux dépens de tous les autres peuples ? Vous le voyez , me répondit-il, la situation de Tyr est heureuse pour le commerce.  C’est notre Patrie qui a la gloire d’avoir inventé la navigation. Les Tyriens furent les premiers (s’il en faut croire ce qu’on raconte de la plus obscure antiquité) qui osèrent se mettre dans un frêle vaisseau à la merci des vagues & des tempêtes, qui sondèrent les abîmes de la mer, qui observèrent les astres loin de la terre, suivant la science des Égyptiens & des Babyloniens, qui réunirent tant de peuples que la mer avait séparés. Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres & ménagers ; ils ont une exacte police, ils sont parfaitement d’accord entre eux ; jamais peuple n’a été plus constant, plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous les étrangers.

Voilà, sans aller chercher d’autre cause, ce qui leur donne l’empire de la mer, & qui fait fleurir dans leur port un si utile commerce. Si la division & la jalousie se mettaient entre eux, s’ils commençaient à s’amollir dans les délices & dans l’oisiveté ; si les premiers d’entre eux méprisaient le travail & l’économie ; si les arts cessaient d’être en honneur dans leur ville ; s’ils manquaient de bonne foi envers les étrangers ; s’ils altéraient tant soit peu les règles d’un commerce libre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez.

Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d établir un jour à Ithaque un pareil commerce. Faites, me répondit-il, comme on fait ici, recevez bien & facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière ; ne vous laissez jamais entraîner, ni par l’avarice, ri par l’orgueil ; le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, & de savoir perdre à propos. Faites vous aimer par tous les étrangers : souffrez même quelque chose d’eux ; craignez d’exciter la jalousie par votre hauteur ; soyez constant dans les règles du commerce, qu’elles soient simples & faciles ; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement ; punissez sévèrement la fraude, & même la négligence ou le faste des marchands, qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout n’entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon nos vies. II faut que le prince ne s’en mêle point, & qu’il en laisse tout le profit à ses sujets qui en, ont la peine, autrement il les découragera. Il en tirera assez d’avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses États, le commerce est comme certaines sources, si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir.

Il n’y a que le profit & la commodité qui attirent les étrangers chez vous. Si vous leur rendez le commerce moins commode & moins utile, ils le retirent insensiblement, & ne reviennent plus, parce que d’autres peuples profitant de votre imprudence les attirent chez eux, & les accoutument à se passer de vous. »

Fénelon, 1700, Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse, Bruxelles, chez François Foppens (nlle édition augmentée), pp. 49-52.


Texte 2

« Qu’on parcoure tous les âges du monde, l’histoire des nations mêmes les plus guerrières, est bien autant l’histoire de leur commerce que celle de leurs conquêtes. Si les grands empires s’établissent par la valeur & la force des armes, ils ne s’affermissent & ne se soutiennent que par les secours que leur fournissent le négoce, le travail & l’industrie des peuples. Les vainqueurs languiraient & périraient bientôt avec les vaincus, si suivant l’expression de l’Écriture, ils ne convertissaient le fer de leurs armes en des socs de charrues, c’est-à-dire, s’ils n’avaient recours aux richesses que produisent la culture des terres, les manufactures & le commerce, pour conserver par les arts tranquilles de la paix, les avantages acquis dans les horreurs & le tumulte de la guerre.

Pour entrer avec plus de détail dans la preuve de ce qu’on vient d’avancer en général, de l’utilité & de l’excellence du commerce, on va faire, pour ainsi dire, quelques excursions dans l’Antiquité la plus reculée & de là ramenant l’histoire du commerce jusqu’à notre temps, on se flatte de pouvoir établir solidement par les exemples qu’on en rapportera, que les nations n’ont été & ne font puissantes ; que les villes ne sont riches & peuplées, qu’autant qu’elles ont poussé plus loin & plus heureusement leurs entreprises de commerce ; & que les princes eux-mêmes n’entendent bien leurs intérêts, & ne rendent leur règne florissant & leurs États heureux, qu’à proportion des secours & de la protection qu’ils accordent au commerce de leurs sujets.

Les Phéniciens & Tyr leur capitale, sont les premiers qui se présentent quand on veut traiter du commerce des anciens ; & ce sont eux aussi qui peuvent prouver davantage, à quel comble de gloire, de puissance & de richesses une nation est capable de s’élever par les seules ressources du commerce.

Ces Peuples [comme le remarque l’illustre & savant auteur de l’excellent Traité du commerce des anciens, qu’on se fait honneur de prendre pour guide dans une matière si obscure & qu’il a si bien débrouillée], ces peuples, dis-je, n’occupaient qu’une lisière assez étroite le long des côtes de la mer, & Tyr elle-même était bâtie dans un terrain ingrat, & qui, quand il aurait été plus gras & plus fécond, n’aurait pu être suffisant pour nourrir ce grand nombre d’habitants que les premiers succès de son commerce y avaient attirés.

Deux avantages les dédommageaient de ce défaut. Ils avoient sur les côtes de leur petit État d’excellents ports, particulièrement celui de leur capitale ; & ils étaient nés avec un génie si heureux pour le négoce, qu’on les associe ordinairement avec les Égyptiens dans l’honneur qu’on fait à ces derniers de les croire les inventeurs du commerce de mer, particulièrement de celui qui se fait par des voyages de long cours.

Les Phéniciens surent si heureusement profiter de ces deux avantages, qu’ils furent bientôt les maîtres de la mer & du commerce. Le Liban & les autres montagnes voisines leur fournissant d’excellents bois pour les constructions navales, on leur vit en peu de temps de nombreuses flottes marchandes qui hasardèrent des navigations inconnues, pour y établir leur négoce ; & leurs peuples se multipliant presqu’à l’infini par le grand nombre d’étrangers que le désir du gain & l’occasion sûre de s’enrichir attiraient dans leur ville, ils se virent en état de jeter au dehors quantité de peuplades, particulièrement la fameuse colonie de Carthage, qui conservant l’esprit phénicien par rapport au trafic, ne céda pas même à Tyr dans son négoce, & la surpassa de beaucoup par l’étendue de sa domination, comme on aura occasion de le dire dans la suite. »

Jacques Savary de Brûlons, 1723, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez Jacques Estienne, pp. i-iii.


Texte 3

« Les Phéniciens sont probablement rassemblés en corps de peuple aussi anciennement que les autres habitants de la Syrie. Ils peuvent être moins anciens que les Chaldéens, parce que leur pays est moins fertile. Sidon, Tyr, Joppé, Berith, Ascalon, sont des terrains ingrats. Le commerce maritime a toujours été la dernière ressource des peuples. On a commencé par cultiver sa terre avant de bâtir des vaisseaux pour en aller chercher de nouvelles au-delà des mers. Mais ceux qui sont forcés de s’adonner au commerce maritime ont bientôt cette industrie fille du besoin qui n’aiguillonne point les autres nations. II n’est parlé d’aucune entreprise maritime, ni des Chaldéens , ni des Indiens. Les Égyptiens même avaient la mer en horreur; la mer était leur Typhon , un être malfaisant ; & c’est ce qui fait révoquer en doute les quatre, cent vaisseaux équipés par Sésostris pour aller conquérir l’Inde. Mais les entreprises des Phéniciens sont réelles. Carthage & Cadiz fondées par eux, l’Angleterre découverte, leur commerce aux Indes par Eziongaber , leurs manufactures d’étoffes précieuses, leur art de teindre en pourpre, sont des témoignages de leur habileté & cette habileté fit leur grandeur.

Les Phéniciens furent dans l’antiquité ce qu’étaient les Vénitiens au quinzième siècle, & ce que sont devenus depuis les Hollandais, forcés de s’enrichir par leur industrie.

Le commerce exigeait nécessairement qu’on eut des registres qui tinssent lieu de nos livres de compte, avec des signes aisés & durables pour établir ces registres. L’opinion qui fait les Phéniciens auteurs de l’écriture alphabétique est donc très vraisemblable. Je n’assurerais pas qu’ils aient inventé de tels caractères avant les Chaldéens, mais leur alphabet fut certainement le plus complet & le plus utile, puisqu’ils peignirent les voyelles que les Chaldéens n’exprimaient pas. Ce mot même Alphabeth, composé de leurs deux premiers caractères, dépose en faveur des Phéniciens.

Je ne vois point que les Égyptiens aient jamais communiqué leurs lettres, leur langue, à aucun peuple. Au contraire, les Phéniciens transmirent leur langue & leur alphabet aux Carthaginois, qui les altérèrent depuis. Leurs lettres devinrent celles des Grecs. Quel préjugé pour l’antiquité des Phéniciens ! »

Voltaire, 1765, Nouveaux mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc., Première partie, pp. 62-63.


Texte 4

« Une nation orientale précéda cependant les peuples de l’Occident dans la carrière des explorations lointaines : ce sont les Arabes. Sous le nom de Phéniciens, qui appartenaient à une de leurs branches, les Arabes accomplirent très anciennement d’importantes découvertes maritimes, de même qu’après l’apparition de Mohammed ils exécutèrent de nombreux voyages dans une partie considérable du monde connu. Mais c’est que les Arabes appartiennent eux-mêmes à la souche des peuples blancs, en qui sont innés le besoin de mouvement et la passion des découvertes ; ce sont les Européens de l’Asie, s’il est permis de rapprocher deux dénominations qui semblent s’exclure. Toutefois, aucune des nombreuses ramifications de la race arabe ne se trouva placée sous des conditions parfaitement favorables au complet développement des qualités qui la distinguent ; l’esprit asiatique les a toujours plus ou moins comprimés, et la civilisation générale n’en a pas retiré tout le fruit qu’elle semblait en devoir attendre. »

Louis Vivien de Saint-Martin, 1845, Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, Arthus-Bertrand, Paris, pp. xi-xii


Texte 5

« Comme l’Angleterre de nos jours, Tyr et Sidon eurent à l’extérieur de leur domaine naturel un empire beaucoup plus vaste que leur propre territoire ; avec une petitesse extrême de noyau primitif, ils arrivèrent à une longueur prodigieuse de ramifications tentaculaires. Les Phéniciens tentèrent d’acquérir les points du littoral de la Méditerranée qui pouvaient leur être utiles comme ports de refuge, de commerce et d’entrepôt, ou comme lieux stratégiques pour la domination des côtes et la surveillance des passages. Ils possédèrent le Bosphore où ils fondèrent une forteresse, Kalta, Karta ou Carthage, la Khalkedon des Grecs, la moderne Chalcédoine. Au centre de la Méditerranée, ils saisirent l’île de Malte, dont le port, facile à fortifier, leur permettait de dominer les approches de la Méditerranée occidentale ; ils occupèrent aussi le promontoire isolé où se dressa la cité de Carthage, la “fille” de Tyr par excellence, qui devint plus puissante que sa mère, car elle était beaucoup mieux située pour la commodité des conquêtes, au centre même de la région méditerranéenne et dans une position absolument dominante, au milieu de la population inférieure par la valeur individuelle, les ressources et l’armement. Plus loin encore, vers les mers occidentales, les Tyriens s’établirent sur la plupart des points du littoral méditerranéen qui offraient de grands avantages comme lieux de marché et notamment Mars-el ou Marseille, “Port de Dieu”, qui, depuis cette époque, a parcouru de si amples destinées, grâce à son port naturel merveilleusement abrité et à la vallée du Rhône dont elle occupe la véritable embouchure commerciale. En dehors des colonnes de Malkarth, attribués plus tard à l’Hercule des Grecs, se succédèrent sur les côtes de petites Phénicies où se ravitaillaient au passage les navires aventurés sur le vaste océan, au nord vers les îles de l’Étain, ou bien au sud vers l’archipel Fortuné. »

Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Paris, Librairie universelle, 1905, Tome II, pp. 48-50

« Le rôle des Phéniciens comme grands négociants et porteurs de marchandises, dépassa de beaucoup en proportion celui qui échut plus tard à toutes les autres nations commerçantes. On oublie d’ordinaire que les “lois de la mer, les règles du droit international en vigueur sur la Méditerranée pendant le moyen-âge, sont en grande partie l’héritage des Phéniciens”1. Ce petit peuple, attaché à la frange d’un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes, que par les voies de mer, pratiquées des navires. Ils possédaient des comptoirs au loin dans les terres de leurs puissants voisins, dans le Delta, à Tunis, à Bubaste, à Memphis même, en Syrie et en Potamie, à Saïs, à Hamath, à Thapsaque, à Nisibis, qui se targuaient d’être de fondation sidonienne. Les Phéniciens, laissant à d’autres le rêve d’une domination universelle, s’arrangeaient aisément d’une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs.

Les objets de trafic dont les Phéniciens furent les porteurs à la grande époque de leur prospérité avaient d’autant plus d’importance relative dans les échanges mondiaux de ces temps que les articles de commerce étaient moins nombreux et que les coutumes religieuses et civiles se pratiquaient d’une manière plus solennelle et plus impérieuse : ainsi l’encens de l’Arabie, l’ambre de la Baltique, l’étain des îles océanes présentaient à cause de l’éloignement du lieu de production et du mystère de l’origine un caractère presque divin. »

Ibidem, p. 55

« En comparant les Phéniciens aux Hellènes dans l’ensemble de la civilisation, on constate que les premiers possédèrent certainement le cercle d’horizon le plus vaste, grâce à leur esprit d’aventure, à leurs navigations presque illimitées : on peut dire vraiment qu’après eux, sous la gérance des Grecs, le monde se rapetissa matériellement. Les Hellènes l’étudièrent avec plus d’amour et de pénétration que leurs devanciers, mais ils s’étaient cantonnés dans un espace plus étroit. La civilisation que les Phéniciens avaient inaugurée déjà dépassait les bornes du versant méditerranéen ; deux mille années avant l’accomplissement du progrès dont ils furent les initiateurs, ils avaient indiqué pour l’avenir le déplacement vers les bords atlantiques du centre de la culture et de l’hégémonie du vieux monde. De même, par leur circumnavigation de l’Afrique, ils furent les précurseurs de l’ère mondiale. Aussi comprend-on la haine que voua la Grèce à ces rivaux, qui furent aussi leurs maîtres en civilisation. »

Ibidem, p. 57

L’histoire-tunnel en diapositives : l’Atlas historique d’Edward Quin

Lundi 24 septembre 2012

Dans mon précédent billet, j’évoquai la scission qui s’était peu à peu faite, à partir du 16e siècle, entre la géographie ancienne et la géographie moderne. Les Grandes Découvertes rendirent rapidement obsolètes la géographie des Anciens, qui devenait ainsi un outil pour l’histoire. C’est ainsi, par exemple, qu’après Abraham Ortelius, Pierre Bertius publiait en 1618 un Theatrum geographiæ veteris, dans lequel il reproduisait l’édition en grec et en latin de la Géographie de Ptolémée avec les annotations de Mercator, ainsi que d’autres œuvres, comme la Table de Peutinger ou l’Itinéraire d’Antonin. La compilation d’œuvres cartographiques passées, d’abord sans ordre chronologique, mettait en lumière le progrès des connaissances cartographiques européennes et aboutit à la « géographie triomphante » du 19e siècle déjà évoquée. Mais ce croisement de l’histoire et de la géographie fut l’occasion d’une autre innovation : l’atlas historique [Hofmann, 2000 ; Goffart, 2003].

Le principe fondamental d’un ouvrage géographique dont le feuillettement même supplée la narration historique a été utilisé pour la première fois en 1651, dans le livre de Philippe de La Rue, La Terre Sainte, mais à une échelle très modeste, puisqu’il n’est composé que de six cartes, ordonnées selon le temps, de l’Exode jusqu’à « la Sourie [Syrie] d’aujourd’hui ». On retrouve le même procédé en 1705 dans le livre de Nicolas de La Mare, Traité de police, où l’auteur retrace en huit plans l’histoire de la ville de Paris, de l’époque romaine au présent. Le premier Atlas explicitement qualifié d’« historique » parut en 1705, à Amsterdam, d’un auteur anonyme, « M.C««««« », probablement Zacharie Châtelain, un huguenot ayant fui la répression de la fin du règne de Louis XIV. Toutefois, si le titre est nouveau, le contenu ne l’est guère et n’est constitué que d’une présentation conventionnelle des pays du monde. En 1705 également, parut une double carte intitulée Theatrum historicum ad annum christi quadringentesimu, « Théâtre historique en 400 de l’ère chrétienne », divisée en une Pars occidentalis et une Pars orientalis. Elle était l’œuvre de Guillaume de L’Isle (1675-1726). Comme celui-ci l’annonçait en marge, « cette carte doit être accompagnée de quelques autres, qui serviront toutes ensemble à faire voir l’état du monde connu dans les différents temps » ; mais une mort quelque peu prématurée n’a pu permettre l’achèvement de cet atlas. Dans les années 1730-1740, le cartographe Johann Matthias Hase (1684-1742), ou Johannes Hasius, réalisa plusieurs ouvrages géographico-historiques qui s’apparentent à des atlas. En 1739, il publia à Nuremberg une Regni Davidici et Salomonaei descriptio geographica et historica, una cum delineatione Syriae et Aegypti pro statu temporum sub Seleucidis et Lagidis regibus mappis luculentis exhibita, et probationibus idoneis instructa ; et en 1742, Phosphorus historiarum, vel Prodromus theatri summorum imperiorum : « Lumière de l’histoire, ou Prodrome du théâtre des plus grands empires ». Témoin également de cette dynamique historico-cartographique, un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France, daté de 1747 et attribué à Gilles Robert de Vaugondy (1688-1766), qui s’intitule Atlas des révolutions du globe [*]. L’ouvrage est composé de 66 cartes occupant chacune une double page et couvrant l’Eurasie, de l’Espagne à la Corée. La réalisation en reste cependant assez grossière avec de nombreuses fautes. Enfin, notons, également à l’état de manuscrit, l’œuvre de Michel Picaud de Nantes, par ailleurs inconnu, réalisée en 1763 sur la base d’un mémoire rédigé par un certain Dupré un Atlas des révolutions de l’univers représentées en trente cartes, et qui mériterait une étude approfondie.

Les atlas historiques se multiplièrent au cours du 19e siècle et s’imposèrent comme un genre en soi, bien établi aujourd’hui. Christian Grataloup dans Lieux d’histoire a souligné l’intérêt à étudier ce type d’ouvrages pour le discours géohistorique dont ils sont porteurs [Grataloup, 1996]. Parmi les atlas du début du 19e siècle, l’un se démarque par l’originalité du traitement graphique. Publié en 1830, il a été réalisé par Edward Quin (1794-1828). Le dessein de l’auteur est clairement de proposer un nouveau support à l’enseignement de l’histoire grâce à un ensemble de cartes réalisées à la même échelle afin de montrer la continuité d’un récit mondial qui est celui de l’extension de la domination européenne.

« L’idée directrice de ce volume est de présenter l’histoire connue du Monde comme un tout, plutôt que sous la forme de fragments ; et comme un ensemble cohérent et uniforme, au lieu de parties dessinées selon des proportions variables, et des plans différents, voire opposés.

Quel a été le système commun dans l’instruction de la jeunesse en ce qui concerne cette partie du savoir humain ? Habituellement, on met dans les mains d’un jeune étudiant une Histoire de la Grèce, une autre de Rome, peut-être une de l’Angleterre, et parfois un ou deux volumes d’Histoire universelle, qui, de par son caractère compressée, n’a que peu d’intérêt. Il arrive même que ces récits puissent être accompagnés de quelques cartes, chacune dessinée selon une échelle différente, et se rapportant à une période différente. Et après avoir traversé cette courte formation, dont il est à craindre qu’elle comprenne tout ce que le plus grand nombre des écoliers reçoit, quelles idées de l’histoire du Monde l’écolier garde-t-il ? […]  En bref, quelle idée générale peut-il avoir des grandes lignes de l’histoire, quand son attention a été dirigée seulement vers un ou deux points de la surface terrestre, et ce durant une période donnée ?

Il n’est pas souhaitable de sous-évaluer ou de rejeter le fait de présenter à la jeunesse des histoires magnifiques et animées de la Grèce antique et de Rome. Mais dans le même temps, il faut concéder que les passages intéressants ne sont que des fragments, et que si l’attention de l’élève est occupée complètement ou en partie avec eux, il est probable qu’il ne conçoive qu’une idée très imparfaite ou erronée de l’histoire universelle. »[1]

Pour pallier cet enseignement fragmentaire, à la fois discontinu et difforme, Edward Quin proposait une série de vingt-et-une cartes réalisées selon la même échelle, mais partiellement couvertes de nuages noirs selon une logique de dévoilement afin de montrer l’élargissement progressif de la Civilisation, confondue avec une histoire européenne. Les choix graphiques explicitent cette dichotomie civilisation / barbarie :

« Il y a toujours eu, à chaque âge du monde, des parties de la terre non pas inconnues, mais classées, par leur manque de civilisation, de gouvernement régulier, et aux limites connues et reconnues, sous le terme général de pays barbares. Telle était la Scythie durant toute l’Antiquité, tel est l’intérieur de l’Afrique aujourd’hui.

Maintenant, en distinguant les royaumes successifs de la terre dans nos cartes par des couleurs appropriées, il était évidemment impossible d’assigner une couleur distincte à ces parties. Les couleurs que nous avons utilisées généralement pour désigner et distinguer un État ou un Empire d’un autre, et à montrer leurs limites respectives et l’étendue de leur domination, étaient inutilisables pour les déserts peuplés de tribus n’ayant aucune forme stable de gouvernement, ou d’existence politique, ou de limites territoriales connues. Ces types de pays cependant, nous les avons couverts de la même manière à toutes les périodes par un ombrage olivâtre, que l’œil de l’étudiant repérera vite sur les marges de toutes les cartes, et qui désigne à travers toute l’œuvre, les pays barbares et non civilisés auxquels nous avons fait allusion. »[2]

L’atlas se présente ainsi :

Quin, 1830, An Historical Atlas

Figure 1. L’Atlas historique animé (cliquez pour agrandir), légende des cartes en annexe, David Rumsey Map Collection.

L’animation donne à voir l’atlas comme aucun feuilletage ne pourrait le faire et révèle véritablement l’intention de son auteur : un discours géohistorique du monde. Le terme de « géohistoire » n’est pas un abus ici ; l’auteur lui-même souligne sa volonté de combiner les deux disciplines, ce qui est au demeurant le propre des atlas historiques :

« Chaque carte successive combine donc, en un seul regard, à la fois la Géographie et l’Histoire de l’âge auquel elle se réfère, montrant par son étendue les limites du monde connu, et par ses couleurs les empires respectifs en lesquels le monde est distribué. » [3]

Reste l’originalité même de cet atlas, à savoir le choix de masquer une partie des cartes par des nuages. L’auteur s’en explique dans la préface :

« En faisant ainsi, nous n’oublions pas que les faits réels de la géographie de la terre à ces périodes sont les mêmes qu’aujourd’hui, que la Chine et l’Amérique existaient autant à l’époque de Cyrus qu’à présent, bien qu’inconnues de la plus grande partie des êtres humaines civilisés. Aussi, nous ne devons pas omettre ces pays de nos cartes, bien qu’ils n’eussent pas d’existence, et pourtant nous n’avons pas à les montrer, comme formant une partie du monde connue à l’âge délimité. »[4]

Cette présentation appelle deux critiques. La première est inspirée de la réflexion séminale de Christian Grataloup, à l’orée de Lieux d’histoire :

« L’intention est de ne point se satisfaire d’une sorte de projection de diapositives : l’Histoire produisant de nouvelles configurations géohistoriques que des images, des cartes, enregistrent et donnent à voir. Peut-être les configurations mêmes sont-elles des facteurs de ces changements comme elles peuvent l’être des permanences. Cette hypothèse de l’espace en tant qu’acteur, nous allons l’éprouver. »[5]

La géographie n’est pas simplement l’« œil de l’histoire », pour reprendre l’expression d’Abraham Ortelius, elle ne se limite pas au travail cartographique et à la simple localisation des lieux de l’histoire. La spatialisation doit au contraire aboutir, parfois par l’abstraction et par l’expression schématique, à une véritable géographicisation de l’analyse historique, c’est-à-dire à la mise en lumière des différents facteurs (espaces, milieux, territoires) et des différents acteurs (individus, groupes sociaux, États…) qui constituent le système spatial d’un lieu. De ce point de vue, un atlas historique est un outil pratique, mais il n’est que cela.

La deuxième critique s’appuie sur la réflexion d’un autre géographe, James M. Blaut, développée dans The Colonizer’s Model of the World. L’Atlas historique de Quin fournit en effet une magnifique illustration de ce que Blaut a appelé l’« histoire-tunnel », fondée sur une logique dedans/dehors.

« C’est l’idée que le Monde a un intérieur et un extérieur. Jusqu’à présent, l’histoire mondiale a été, pour l’essentiel, l’histoire de l’intérieur. L’extérieur a été, généralement, considéré comme sans importance. L’histoire et la géographie historique, telles qu’elles ont été enseignées, écrites et pensées par les Européens jusqu’à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, et encore (comme nous le verrons) à bien des égards aujourd’hui, se situent, en quelque sorte, dans un tunnel de temps. Les murs imaginaires de ce tunnel sont les limites de la Grande Europe. L’histoire consiste à chercher, dans un sens ou dans l’autre, à l’intérieur de ce tunnel temporel européen et à décider de ce qui arrive, où, quand et pourquoi. “Pourquoi” évidemment implique des connexions avec des événements historiques, mais seulement les événements qui se situent dans le tunnel européen. À l’extérieur de ces murs, tout semble réduit à une tradition immuable, sans temps, sans changement. J’appellerai cette manière de penser “la vision historique tunnel”, ou tout simplement “l’histoire tunnel”. »[6]

Au final, l’Atlas historique de Quin est autant un document pour l’historiographie globale que pour l’histoire globale. D’une part, il montre comment s’est écrit un Grand Récit de la civilisation européenne, un « roman civilisationnel » qui continue de former l’arrière-plan de l’appréhension occidentale de l’histoire du Monde. D’autre part, ce récit cartographique participe de l’histoire globale elle-même comme discours justificateur de l’impérialisme européen. Ce billet complète donc bien le précédent dans l’étude de la place de la cartographie européenne dans ce « vol de l’histoire » dénoncé par Jack Goody [Goody, 2010].

Alors bien sûr, aujourd’hui, ce document doit être pris avec la distance qui s’impose et qui sied à l’historien. Deux siècles, ou presque, après, cet atlas est un objet d’histoire. L’Europe a tourné la page de la colonisation. C’est un fait. Pourtant, comparons un instant ce récit géohistorique aux programmes actuels de collège.

Classe de sixième
I. L’Orient ancien
II. La civilisation grecque
III. Rome
IV. Les débuts du judaïsme et du christianisme
V. Les empires chrétiens du haut Moyen Âge
VI. Regards sur les mondes lointains
Classe de cinquième
I. Les débuts de l’islam
II. L’Occident féodal, XIe – XVe siècle
III. Regards sur l’Afrique
IV. Vers la modernité, fin XVe – XVIIe siècle
Classe de quatrième
I. L’Europe et le monde au XVIIIe siècle
II. La Révolution et l’Empire
III. Le XIXe siècle
Classe de troisième
I. Un siècle de transformations scientifiques, technologiques, économiques et sociales
II. Guerres mondiales et régimes totalitaires (1914-1945)
III. Une géopolitique mondiale (depuis 1945)
IV. La vie politique en France

Dans le détail, le contenu de l’enseignement est bien sûr différent, mais dans ses grandes lignes, si on laisse de côté l’histoire du 20e siècle qui ne peut pas être prise en compte dans la comparaison, le récit s’inscrit dans la même logique. On observe même des reculs, comme l’attention portée aux invasions mongoles et à la « pax mongolica » ; lorsqu’on voit toute l’importance accordée aujourd’hui à un événement comme la mort de Tamerlan en 1405 [Darwin, 2007], on peut émettre ne serait-ce qu’un regret…. Tout juste, a-t-on fait un peu de place à des « regards », c’est le terme utilisé, vers l’extérieur du tunnel : la Chine, l’Afrique. Et pourtant, ce petit pas de côté a été critiqué, l’Inspection générale a été attaquée, accusée de brader l’histoire nationale[7]. Ceci rappelle, il y a près d’un demi-siècle, les difficultés à mettre en œuvre le programme de terminale de 1957, modifié en 1959, qui était défini par l’étude de plusieurs civilisations : le monde occidental, le monde communiste européen, le monde musulman, le monde de l’océan Indien et de l’océan Pacifique, le monde africain noir. Ceci avait été l’occasion pour Fernand Braudel de rédiger un chapitre de manuel, « Une grammaire des civilisations » [Braudel, 1963], qui connut un regain de notoriété après sa réédition à part en 1987. Mais à l’époque, ce programme fut rapidement allégé des questions portant sur les civilisations extra-européennes dès 1966-1967 pour des raisons soi-disant d’évaluation [Legris, 2010].

On prend alors conscience de l’ampleur de la tâche pour ceux qui voudraient renouveler l’enseignement de l’histoire en France, ouvrir les fenêtres et y faire entrer un peu de globalité ; et pas seulement par l’extrémité du temps présent : la mondialisation est un processus beaucoup plus ancien et les intrications des sociétés, multiséculaires. L’histoire globale se doit de dissiper ces nuages qui continuent d’obscurcir notre vision pour permettre la « déclosion du monde » [Mbembe, 2010].

Annexe : légende des cartes

1) Carte recouverte de nuages montrant la terre connue de la Création jusqu’au Déluge, 2348 av. J.-C. (1646 Anno Mundi). Première période. L’Éden est montré à travers les nuages avec le mont Ararat et la Terre de Nod.

2) Carte recouverte de nuages montrant la terre connue du Déluge, 2348 av. J.-C., jusqu’à l’Exode des Israélites, 1491 av. J.-C. (de 1656 A.M. à 2513). Deuxième période. Au travers des nuages, la carte montre en couleurs les empires et les pays: l’Empire Assyrien, la Syrie, Canaan et l’Égypte.

3) Carte recouverte de nuages montrant la terre connue de l’Exode des Israélites, 1491 av. J.-C., jusqu’à la fondation de Rom, 753 av. J.-C. (de 2513 A.M. à 3251). Troisième période. Au travers des nuages, sont visibles en couleurs les régions précédentes ainsi que l’Asie Mineure, la Grèce et l’Italie.

4) Carte recouverte de nuages montrant la terre connue de la fondation de Rome, 753 av. J-C., jusqu’à la mort de Cyrus, 529 av. J.-C. (de 3251 A.M. à 3475). Quatrième période. Au travers des nuages, est visible en couleurs la Méditerranée, de l’Italie jusqu’à la Perse.

5) Carte avec des nuages laissant voir la terre connue de la mort de Cyrus, 529 av. J.-C., jusqu’à celle d’Alexandre de Macédoine, 323 av. J.-C. (de 3475 A.M. à 3681). Cinquième période. En couleurs avec l’Empire macédonien en cramoisi.

6) Carte avec des nuages laissant voir la terre connue de la mort d’Alexandre de Macédoine, 323 av. J.-C., jusqu’à la partition de l’Empire, 301 av. J.-C. (de 3681 A.M. à 3703). Sixième période. En couleurs avec la plus grande partie en bleu montrant l’étendue de l’Empire.

7) Nuages laissant voir la terre connue de la partition de l’Empire d’Alexandre, 301 av. J.-C., jusqu’à la fin de la Troisième Guerre punique. Septième période. En couleurs s’étirant de l’Espagne et du Maroc jusqu’à la Chine. La Grande Muraille de Chine est visible.

8 ) Nuages laissant voir la terre connue de la fin de la Troisième Guerre punique, 146 av. J.-C., jusqu’à la naissance du Christ (de 3853 A.M. à 4004). Huitième période. En couleurs s’étirant de l’Irlande et du Maroc jusqu’à la Chine. L’Empire romain est visible en jaune, l’Empire parthe en vert, l’Hindoustan en gris et la Chine en marron clair.

9) La Terre connue des Européens visible à travers des nuages de la naissance du Christ jusqu’à la mort de Constantin, 337 apr. J.-C. En couleurs de la Scandinavie et du Maroc jusqu’à la Corée.

10) La Terre connue des Européens visible à travers des nuages de la mort de Constantin, 337 apr. J.-C., jusqu’à la division de l’Empire romain en deux, à la mort de Théodose, 395 apr. J.-C. En couleurs, couvrant de la Scandinavie et du Maroc jusqu’à la Corée. L’Empire romain d’Occident et l’Empire romain d’Orient sont montrés par des couleurs différentes.

11) La Terre connue à travers des nuages de la division de l’Empire romain en deux, à la mort de Théodose, 395 apr. J.-C., jusqu’à la dissolution de l’Empire d’Occident, 476 apr. J.-C. Onzième période. L’Empire romain d’Occident est maintenant identifié en pourpre comme les « Nations nordiques ».

12) Le monde connu à travers des travers de la dissolution de l’Empire d’Occident, 476 apr. J.-C., jusqu’à la mort de Charlemagne, 814 apr. J.-C. Douzième période. Trois empires sont identifies: l’Empire de Charlemagne (jaune), l’Empire grec (jaune-vert) et l’Empire mahométan (vert).

13) Le monde connu montré à travers des nuages de la mort de Charlemagne, 814 apr. J.-C., jusqu’à la dissolution de son empire, 912 apr. J.-C. Treizième période. Des pays en Europe commencent à émerger et la masse terrestre au-dessus de la Scandinavie est montrée pour la première fois.

14) Le monde connu montré à travers des nuages de la dissolution finale de l’Empire de Charlemagne, 912 apr. J.-C., jusqu’à la Première Croisade, 1100 apr. J.-C., Quatorzième période. La carte est dominée par l’Empire germanique, les États mahométans et la Chine. Le Groenland peut être vu dans le coin supérieur gauche.

15) Le monde connu montré à travers des nuages du commencement des Croisades, 1100 apr. J.-C., jusqu’à la division de l’Empire mongol, à la mort de Kubilaï, 1292 apr. J.-C. Quinzième période. L’Empire de Kubilaï khan, en vert olive, domine plus de la moitié de la carte, s’étendant de la Hongrie jusqu’à la Mongolie et la mer de Chine.

16) La carte dépliée montre des nuages aux angles et décrit le monde connu depuis la division de l’Empire mongol, 1294 apr. J.-C., jusqu’à la découverte de l’Amérique, 1498 apr. J.-C. Seizième période. L’Afrique est montrée en entier pour la première fois et la côte oriental de l’Amérique, du Newfoundland jusqu’au bord septentrional de l’Amérique du Sud. Les Indes occidentales sont montrées en bleu.

17) La carte dépliée montre des nuages aux angles et décrit le monde connu depuis la découverte de l’Amérique, 1498 apr. J.-C., jusqu’à la mort de Charles V de Germanie, 1551 apr. J.-C. Dix-septième période. L’Amérique du Sud et les parties orientales et méridionales de l’Amérique du Nord ne sont plus couvertes de nuages. Les Philippines sont aussi visibles.

18) Des nuages sont seulement visibles en bordure de la carte, qui décrit le monde connu depuis la mort de Charles V de Germanie, 1558 apr. J.-C., jusqu’à la restauration des Stuarts en Angleterre, 1660 apr. J.-C. Dix-huitième période. L’Australie est incluse ainsi que les baies d’Hudson et de Baffin (avec d’importantes distorsions). La partie septentrionale de la Sibérie a été découverte.

19) Le monde entier est visible, sans nuage, pour la première fois. Les divisions politiques sont montrées depuis la restauration des Stuarts en Angleterre, 1660 apr. J.-C., jusqu’à l’indépendance des États-Unis d’Amérique, 1783 apr. J.-C. Dix-neuvième période. La région septentrionale du Canada n’a pas été explorée et a été laissée en blanc.

20) Le monde connu depuis l’indépendance des États-Unis d’Amérique, 1783 apr. J.-C., jusqu’à la plus extension de l’Empire français, 1811 apr. J.-C. Douzième période.

21) Le monde connu depuis la plus grande extension de l’Empire français, 1811 apr. J.-C., jusqu’à la fin de la paix générale, 1828 apr. J.-C. Vingt-et-unième période.


Bibliographie

Blaut J.M., 1993, The Colonizer’s Model of the World. Geographical Diffusionism and Eurocentric History, New York, The Guilford Press.

Braudel F., 1963, « Une grammaire des civilisations », in Baille S., Braudel F. & Philippe R., Le Monde actuel. Histoire et civilisations, Paris, Belin, pp. 143-475 ; réédition : Braudel F., 1987, Grammaire des civilisations, Paris, Arthaud/Flammarion.

Darwin J., 2007, After Tamerlane. The Global History of Empire, Londres, Allen Lane.

Goffart W.A., 2003, Historical Atlases. The First Three Hundred Years, 1570-1870, , Chicago/Londres, University of Chicago Press.

Goody J., 2010, Le Vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, trad. de l’anglais par F. Durand-Bogaert, Paris, Gallimard [éd. orig. 2006].

Grataloup C., 1996, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, Montpellier, GIP / Reclus.

Hofmann C., 2000, « La genèse de l’atlas historique en France (1630-1800) : pouvoirs et limites de la carte comme “œil de l’histoire” », Bibliothèque de l’école des chartes, Vol. 158, N°1, pp. 97-128.

Legris P., 2010, L’Écriture des programmes d’histoire en France (1944-2010). Sociologie historique d’un instrument de politique éducative, thèse de doctorat, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, disponible sur le site Hal-SHS.

Mbembe A., 2010, Sortir de la grande nuit, Paris, La Découverte.

Quin E., 1830, An Historical Atlas, Londres, L.B. Seeley & Sons.


Notes

[1] Edward Quin, 1830, An Historical Atlas, Londres, L.B. Seeley & Sons, p.1.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 2.

[4] Ibid., p. 1

[5] Christian Grataloup, Lieux d’histoire. Essai de géohistoire systématique, GIP Reclus, Montpellier, 1996, p. 9.

[6] James M. Blaut, 1993, The Colonizer’s Model of the World. Geographical Diffusionism and Eurocentric History, New York, The Guilford Press, p. 5.

[7] Patricia Legris, « L’introduction controversée des civilisations extra-européennes dans les programmes d’histoire », sur le site Aggiornamento Histoire Géographie.

La géographie triomphante du 19e siècle : Louis Vivien de Saint-Martin

Mardi 18 septembre 2012

Au début du 19e siècle, même si le monde était déjà globalement reconnu, le sentiment fut très vif d’un immense progrès des connaissances géographiques européennes et c’est en faveur de celui-ci que le géographe danois installé en France Conrad Malte-Brun (1775-1826) plaidait avec énergie en 1807 lorsqu’il créa les Annales des voyages, de la géographie et de l’histoire. Dans l’éditorial du premier numéro, il soulignait l’étendue très vaste des connaissances contemporaines, tout en regrettant un certain retard de la géographie française en matière de publication, et défendait la nécessité de promouvoir l’activité géographique :

« Les préjugés des Anciens ont disparu ; les bornes qui resserraient le Monde, sont tombées de toutes parts ; il n’y a plus de Colonnes d’Hercule ; la fabuleuse Inde et l’obscure Thulé ne sont plus les extrémités de la terre. Plus hardi, plus actif, l’esprit humain embrasse, dans une seule et vaste idée, toutes les contrées du Monde, avec toutes leurs productions variées et avec les innombrables Nations qui les habitent. »[1]

Cependant, on peut penser avec Paul Claval que cette « histoire de la géographie comme épopée de la découverte de la Terre » a quelque peu souffert de son lien avec l’entreprise coloniale (Claval, 2007) et demeure aujourd’hui quelque peu ignorée. C’est le cas par exemple du géographe Louis Vivien de Saint-Martin (1802-1897), qui reprit l’entreprise de Conrad Malte-Brun, en dirigeant à partir de 1840 les Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques.

Vivien de Saint-Martin

Figure 1. Vivien de Saint-Martin, par Alexandre Quinet (fin 19e siècle), BNF.

On lui doit l’œuvre peut-être la plus emblématique de cette « histoire géographique », l’Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde. Entamée en 1845, elle resta cependant inachevée, étouffée par l’ampleur du sujet.

« Cette activité infatigable que l’homme d’Europe porte dans toutes les voies ouvertes à la curiosité humaine, a eu en effet l’Univers entier pour théâtre. Tout ce que l’homme peut rechercher et découvrir, tout ce qui lui est donné de savoir et de connaître, l’Européen a voulu le rechercher et le savoir. Sa pensée audacieuse s’est élancée dans les incommensurables profondeurs du monde immatériel, son regard a sondé les espaces infinis où gravitent les astres, ses pas ont sillonné dans tous les sens l’habitation terrestre que Dieu lui a donnée pour domaine. Les mers qui couvrent de vastes parties du Globe ont été pour lui d’impuissantes barrières ; des constructions flottantes, œuvres de son génie, l’ont transporté vers les contrées et sous les climats qui semblaient lui devoir rester à jamais étrangers. Il n’a été arrêté ni par les glaces du pôle ni par les feux du tropique ; sa curiosité, qui semble s’accroître à chaque découverte, l’a conduit partout où habitent d’autres hommes. Il a recherché sous chaque climat les productions du sol pour en enrichir sa propre patrie. Il a mesuré et décrit tous les pays qu’il a visités. Il s’est élevé sur les plus hautes montagnes pour y observer les phénomènes de l’atmosphère qui nous enveloppe ; il est descendu dans les entrailles mêmes de la terre pour en connaître la formation et en rechercher l’origine. La Nature tout entière, dans sa vaste étendue et dans son infinie diversité, est ainsi devenue pour l’Européen un immense champ d’études qu’a fécondé sa haute intelligence, et dont les limites se reculent incessamment devant lui.

Parmi toutes les nations et toutes les races qui partagent avec l’Européen l’habitation du Globe, lui seul donc a porté sa pensée et ses investigations au-delà des bornes étroites de sa contrée natale. Les peuples mêmes les plus anciennement civilisés de l’Asie, les Hindous et les Chinois, n’ont jamais étendu leurs connaissances bien loin au-delà des mers ou des montagnes qui les bornent : pour eux, tout l’univers est dans leur patrie. La patrie de l’Européen, c’est le monde. »[2]

« Au milieu de la variété de tons et de tableaux qu’il comporte, ce magnifique ensemble a néanmoins son unité qui est en même temps pour l’esprit une direction et un point de repos : cette unité, c’est le résultat même de ces explorations multipliées dont il faut raconter les incidents ; c’est la connaissance du Globe terrestre. C’est là le lien commun qui réunit et fait converger vers un même centre les innombrables rayons de ce cercle immense. Suivre à la fois dans le temps et dans l’espace la marche quelquefois lente et comme assoupie, quelquefois brusque et rapide, des événements de toute nature, des voyages, des recherches, des explorations et des découvertes qui ont élevé graduellement les connaissances géographiques des nations savantes au point où elles sont arrivées aujourd’hui ; montrer d’une manière impartiale quelle a été la part de chaque peuple dans ce résultat final ; faire ressortir la mutuelle influence des grandes découvertes géographiques sur le progrès de la civilisation générale et du progrès des civilisations sur l’avancement des découvertes, et rechercher quelle action exerce cette double cause sur le bien-être individuel des peuples et sur la destinée générale de l’humanité ; étudier de ce point de vue et l’histoire géographique de la Terre dans son ensemble le plus général, et successivement celle de chaque région en particulier ; exposer enfin, comme dernier résultat, le tableau bien complet des notions de toute nature que l’Europe possède aujourd’hui sur les pays et les peuples des autres parties du Monde qu’elle a découvertes ou explorées, c’est-à-dire sur l’Asie, l’Afrique, le Nouveau-Continent et l’Océanie : tel est le plan qui nous paraît convenir à un travail de cette nature ; tel est celui que nous nous sommes tracé. »[3]

En 1874, Vivien de Saint-Martin reprit son projet initial et publia un Atlas dressé pour l’Histoire de la géographie et des découvertes géographiques depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Composé de 13 cartes, il retrace l’évolution des connaissances géographiques depuis Homère, et donne tout à la fois à voir une histoire de la cartographie et une certaine histoire de l’Europe. Les quatre cartes suivantes sont extraites de cet ouvrage (David Rumsey Map Collection).

Vivien de Saint-Martin_1874_Monde héroïque

Figure 2. Géographie aux temps héroïques de la Grèce (Planche Ibis), d’après Homère et Hésiode.

Vivien de Saint-Martin_1874_Monde connu des Anciens

Figure 3. Le monde connu des anciens au deuxième siècle de notre ère (Planche V), d’après Ptolémée, même si celui-ci n’est pas nommé.

Vivien de Saint-Martin_1874_Monde connu au XIIIe

Figure 4. Le monde connu au XIIIe siècle (Planche VIII), que Vivien de Saint-Martin considère comme étant la juxtaposition de « trois grandes coupes historiques » : « l’Empire Mongol, qui comprenait la majeure partie de l’Asie ; le Monde Arabe, ou Monde Musulman, embrassant le Sud-Ouest de l’Asie et les parties alors connues de l’Afrique ; le Monde Chrétien, c’est-à-dire l’Europe moins les parties orientales envahies par les Mongols ».

Vivien de Saint-Martin_1874_Planisphere

Figure 5. Planisphère, sur la projection de Mercator (Planche XII), qui représente le monde actuel, c’est-à-dire tel qu’il est connu à la fin du XIXe siècle. On notera que la carte est centrée sur le Pacifique, ce qui est relativement fréquent à l’époque, contrairement à ce qu’on pourrait croire aujourd’hui, et ce qui atténue en partie l’eurocentrisme de l’auteur.

Cependant, si l’œuvre de Vivien de Saint-Martin apparaît aujourd’hui comme une des œuvres emblématiques du discours eurocentriste du 19e siècle, à quand peut-on faire remonter cette vision du monde ? On retrouve là un des débats historiographiques majeurs de l’histoire globale [Blaut, 1993 ; Goody, 2010], et je tenterai de montrer ici que l’histoire de la cartographie peut apporter un certain éclairage.

Le discours triomphaliste de la géographie du 19e siècle est une amplification de la césure entre « géographie ancienne » et « géographie moderne » formalisée au siècle précédent, mais dont l’origine se trouve au 15e siècle, marqué par deux événements contraires : la redécouverte de la Cosmographie de Ptolémée d’une part, la « découverte de l’Amérique » d’autre part. Si le titre du livre du grand géographe grec était connu, on n’en trouvait aucun manuscrit dans la Chrétienté latine. Aussi l’enthousiasme fut-il grand au début du 15e siècle lorsque des exemplaires de la Cosmographie [Le titre Géographie fut traduit par Cosmographie car le mot même de « géographie » n’était pas usité, car quasi inexistant en latin. Il n’a commencé à devenir commun en français qu’au fil du XVIe siècle.] de Ptolémée commencèrent à circuler en Europe sur la base du manuscrit grec que Manuel Chrysoloras avait apporté à Florence en 1397 en provenance de Byzance et de la traduction en latin que réalisa Jacopo Angeli vers 1409. Toutefois, celle-ci ne comprenait aucune carte. Le plus ancien exemplaire d’un manuscrit latin avec des cartes est celui conservé à la bibliothèque de Nancy, qui fut copié en 1418 sur ordre du cardinal Fillastre de Reims après le concile de Constance, mais dont les cartes ne furent ajoutées qu’en 1427. De même, la première édition imprimée de Ptolémée, qui date de 1475, à Vicence, ne comporte pas les cartes, au contraire de l’édition de Bologne de 1477 (Edson, 2007).

Pourtant, paradoxe de l’histoire, cet opus majeur de la géographie antique, en soi sans doute déjà dépassé pour décrire le monde du 15e siècle, est réapparu un siècle à peine avant les Grandes Découvertes. Or celles-ci ont profondément modifié la vision européenne du globe et ont rendu le texte de Ptolémée quasiment obsolète. Dès 1482, de nouvelles cartes, représentant le Nord de l’Europe, sont ajoutées ; et dans l’édition de Strasbourg de 1513, on compte ainsi vingt « nouvelles cartes » (tabulæ novæ). Un demi-siècle plus tard, la séparation introduite entre « ancien » et « nouveau » est accentuée par Abraham Ortelius dont son Theatrum orbis terrarum (1570). Celui-ci, en effet, ne comprend plus que des cartes du monde contemporain, tandis que les cartes anciennes sont regroupées à part dans un ouvrage publié ultérieurement, le Parergon (1579). On notera d’une part, le sous-titre de l’ouvrage : Veteris geographiæ aliquot tabulæ, « Quelques tableaux d’ancienne géographie » ; d’autre part, l’invention (déguisée en reprise) de l’aphorisme : Historiæ oculus geographia, « la Géographie est l’œil de l’Histoire », sous-entendu : la géographie ancienne. Entre-temps, cette disjonction avait déjà conduit Ortelius à publier en 1578 un livre des correspondances toponymiques entre passé et présent, la Synonymia geographica. À partir de là, les ouvrages se multiplient. En 1618, Pierre Bertius publie un Theatrum geographiæ veteris, dans lequel il reproduit l’édition en grec et en latin de la Géographie de Ptolémée avec les annotations de Mercator, ainsi que d’autres œuvres, comme la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin, dont la valeur de documents historiques est évidente. Dix ans plus tard, en 1628, Bertius publie une Geographia vetus ex antiquis et melioris notæ scriptoribus (« Géographie ancienne d’après les meilleurs auteurs antiques »). En 1768, Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville publie à son tour une Géographie ancienne abrégée.

Parallèlement à cela, les géographes publièrent des ouvrages de « géographie moderne » tenant compte des connaissances accumulées au fil des explorations. Ce fut précisément le mérite de Bourguignon d’Anville de blanchir les cartes modernes en les expurgeant de toute information héritée et non actualisée. Le clivage ne fit ainsi que s’accroître. Loin de toute « renaissance », la comparaison entre les anciens et les modernes affirmait la grandeur de ces derniers et révélait par l’image cartographique le progrès européen et la domination de l’Europe sur le Monde. Les géographe du 19e siècle croient triompher en parvenant à un horizon aperçu dès le 16e siècle. La « grande divergence » avant d’être réelle fut imaginée et s’ancre dans une modification de la conception spatiale européenne (Besse, 2003).

Bibliographie

Besse J.-M., 2003, Les Grandeurs de la Terre. Aspects du savoir géographique à la Renaissance, Paris, ENS éditions.

Blaut J.M., 1993, The Colonizer’s Model of the World: Geographical Diffusionism and Eurocentric History, New York, The Guilford Press.

Capdepuy V., 2010, Entre Méditerranée et Mésopotamie. Étude géohistorique d’un entre-deux plurimillénaire, Thèse de doctorat, Université Paris Diderot, Annexe 1 « De la géohistoire ».

Claval P., 2007 (2e éd.), Épistémologie de la géographie, Paris, Armand Colin.

Edson E., 2007, The World Map, 1300-1492. The Persistence of Tradition and Transformation, Baltimore, Johns Hopkins University Press.

Goody J., 2010, Le Vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, trad. de l’anglais par F. Durand-Bogaert, Paris, Gallimard [éd. orig. 2006].

Malte-Brun C., 1807, « Discours préliminaire sur la nature et le but de cet ouvrage », Annales des voyages, de la géographie et de l’histoire, tome 1, n° 1, pp. 3-15.

Vivien de Saint-Martin L., 1845, Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, Paris, Arthus-Bertrand.

Vivien de Saint-Martin L., 1874, Atlas dressé pour l’Histoire de la géographie et des découvertes géographiques depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, Paris, Hachette.


Notes

[1] Conrad Malte-Brun, « Discours préliminaire sur la nature et le but de cet ouvrage », Annales des voyages, de la géographie et de l’histoire, 1807, tome 1, n° 1, p. 6.

[2] Louis Vivien de Saint-Martin, 1845, Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, Paris, Arthus-Bertrand, tome 2, préface, pp. ix-x. À noter qu’il n’existe pas de tome 1, et que la préface du tome 2 définit donc l’objet de l’œuvre.

[3] Louis Vivien de Saint-Martin, 1845, Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, Paris, Arthus-Bertrand, p. xx.

La confluence des deux océans

Lundi 27 août 2012

Au mois de juillet dernier décédait Jerry H. Bentley. Ce nouveau billet est une manière de revenir sur un des thèmes qui lui étaient chers : le rôle des soufis dans les rencontres et des échanges culturels de l’époque prémoderne au cœur de l’Eufrasie.

1.

« [Au nom de Dieu: celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux.]

Au nom de celui qui n’a pas de nom de quelque nom que tu l’appelles, il se révèle.

Louange à l’(être) unique qui fit apparaître sur sa face splendide, sans semblable et sans pareille, les deux mèches (de chevelure) : soumission (islâm) et infidélité (kofr) qui sont comme deux pôles opposés, et ne se servit d’aucun des deux comme voile à sa splendide beauté.

Infidélité et soumission en quête sur son chemin
s’exclamant (à l’unisson) : Il est unique et sans associé,
Il est le manifesté en toute chose et tout se manifeste par Lui ;
Il est le Premier, il est le Dernier et rien n’existe si ce n’est Lui.

Voisin, compagnon et ami de voyage, ne sont que lui,
Dans les guenilles du mendiant, dans les satins des souverains, tout est lui.
Dans l’assemblée de la séparation (farq) et l’alcôve secrète de l’union (jam‘)
(Je jure) par Dieu que tout est lui, et encore Dieu m’est témoin que tout est lui.

Que des saluts infinis (soient prodigués) à l’épiphanie la plus complète, la cause de l’existenciation de l’univers, Mohammad, que paix et bénédiction soient sur lui, ainsi que sur sa noble famille et ses grands compagnons. Ainsi s’exprime cet auteur, privé de chagrin et d’affliction, Dârâ Shikôh, ben Shâhjahân Pâdishâh : ayant reçu la vérité des soufis, et dévoilé les mystères et les arcanes de la religion vraie des soufis, et, ayant été gratifié par ce don immense, il décida d’en faire autant de la doctrine des monistes de l’Inde. Il discuta et conversa à maintes reprises avec certains d’entre les Docteurs (mahaqîqân) et les Parfaits (kâmilân) de cette communauté qui avaient atteint l’apogée de l’ascèse, de l’Intuition mystique (idrâk) et de la compréhension (spirituelle), ainsi que l’extrême limite de la gnose et de la théosophie ; mais, hormis quelques divergences verbales, il ne trouva aucune différence quant à leur façon de comprendre et connaître Dieu.

Sur ces entrefaites, il se mit à comparer les propos des deux sectes et réunir ceux d’entre eux dont la connaissance était profitable et absolument nécessaire aux aspirants à la vérité. Il en fit ensuite un essai, et comme celui-ci était une collection des vérités et des sciences ésotériques appartenant aux deux communautés, il l’intitula “Majma‘ al-Bahrayn” (le Confluent des deux Océans). Selon le dite des grands (parmi les soufis) “le tasawwof (soufisme) c’est la justice et l’abandon des devoirs (purement exotériques)” ; c’est pourquoi quiconque est pourvu de quelque justice et appartient aux gens de l’intuition mystique, saura, pour dévoiler ces matières, à quel point il nous a fallu les approfondir d’abord. Il est certain que ceux qui comprennent et sont gens d’intuition mystique, tireront d’amples jouissances à la lecture de cet ouvrage ; mais ceux dont l’intelligence est opaque, n’auront aucune part à ses profits. Ce dévoilement des vérités, entrepris conformément à ma découverte intuitive (kashf) et mon goût (mystique), je l’ai écrit pour les membres de ma famille et je n’ai que faire du commun des hommes appartenant à l’une d’entre les deux communautés.

Khâjâ Ahrâr, sanctifiée soit sa tombe, a dit : “Si j’apprends qu’un mécréant, accablé de péchés, psalmodie quelque air de tawhîd (unité), je m’en irai vers lui, je l’écouterai et lui en serai gré.” D’Allâh vient grâce et secours. »[1]

Ainsi s’ouvre un court essai théosophique indien du 17e siècle, écrit par le prince moghol Dârâ Shikôh (1615-1658). Dans le fond, le propos est pour le moins ésotérique ‒ stricto sensu : l’ouvrage compile des réflexions sur l’unité cachée de la religion musulmane et de la religion hindouiste à destination de lecteurs quelque peu initiés ; et l’ouvrage ne concerne l’histoire globale que par son exemplarité d’une grammaire qui reste à écrire.

De l’aveu même de Dârâ Shikôh, l’horizon d’attente de ses méditations personnelles est de toute évidence forclos. On pourrait même y voir une forme de désarroi tant le dialogue entre islam et hindouisme semble être vain, ce dont l’histoire même de Dârâ Shikôh fut la sanglante illustration. Celui-ci, en effet, était le fils aîné de l’empereur moghol Shâh Jahân et de Mumtâz Mahal ‒ celle du célèbre mausolée. Il était le fils aîné et le fils préféré, mais il ne fut peut-être pas le meilleur prince au regard des impératifs du pouvoir, et en particulier dans l’art militaire. Il connut plusieurs revers, notamment en 1649, lorsqu’il fut incapable de reprendre la ville de Qandahar, dont s’était emparé le souverain safavide Shâh Abbâs II. Malgré cela, en 1655, il fut nommé prince héritier avec le titre de Shâh-e boland iqbâl. C’est la maladie du père, en 1657, qui provoqua une crise de succession : les trois frères puinés se révoltèrent, affirmant leur indépendance et contestant à Dârâ Shikôh sa prééminence et son droit de succession. En 1658, Aurangzeb, le troisième des frères, défit Dârâ Shikôh près d’Agra, fit emprisonner leur père et monta sur le trône du paon. Il fit exécuter Dârâ Shikôh quelques mois plus tard, en 1659.

Celui-ci laissait une œuvre majeure qui trouve sa place dans un dialogue entre islam et hindouisme qui remonte au 15e siècle, notamment en la personne de Kabîr (ca.1440-1518), à la fois hindou vishnouiste et musulman soufi, qui développa une religion monothéiste fondée sur l’adoration (bhakti). Au tournant du 15e et du 16e siècle, ce syncrétisme aboutit à la création du sikhisme par Nanak (1469-1539). Sur le plan politique, ce dialogue fut défendu par l’empereur Akbar (*1556-1605). Celui-ci, qui étendit considérablement l’empire moghol par la conquête du Gujerat, du Bengale, du Sind, de l’Orissa, du Balûchistân, encouragea la traduction des œuvres indiennes en persan et soutint la tolérance religieuse à l’égard des hindous, jusqu’à créer en 1582 une sorte de confrérie religieuse, le tauhîd-i llâhî, le « divin monothéisme », ou dîn-i llâhî, le « culte de dieu », fondée sur la suhl-i kûl, la « réconciliation des croyances », selon l’expression qu’il utilisa dans un sermon prononcé en 1572, en arabe et en hindi, dans la Jâma-Masjid, la mosquée de Fahtepur Sikri, la nouvelle capitale de l’empire. Toutefois, cet esprit de syncrétisme, mal perçu par les deux communautés, s’éclipsa après sa mort. S’il peut être retrouvé dans l’œuvre de son arrière-petit-fils, le prince Dârâ Shikôh, il n’y a là aucun dessein politique de conciliation, mais un simple cheminement personnel ouvert à la diversité des religions pratiquées dans l’empire.

Prince moghol, musulman, Dârâ Shikôh a très tôt marqué un attrait pour l’enseignement ésotérique. C’est ainsi qu’en 1635, il rencontra Miyân Mîr (ca.1550-1635), maître spirituel appartenant à l’ordre soufi des Qadiri, et par ailleurs très lié à Gurû Arjan Dev (ca.1563-1606), le cinquième maître sikh.

Dara Shikoh avec Mian Mir et Mulla Shah

Figure 1. Dârâ Shikôh en compagnie de Miyân Mîr et Mûllah Shâh, ca.1635, The Smisonian’s Museums of Asian Art

Mais il ne s’en tint pas à la seule religion musulmane. Dans le texte, il évoque ainsi ses échanges avec des sages hindous, dont nous possédons un témoignage dans le texte publié en 1926 par Clément Huart et Louis Massignon, « Les entretiens de Lahore [entre le prince impérial Dârâ Shikûh et l’ascète hindou Baba La‘l Dâs] », à partir de la traduction en persan du dialogue qui eut lieu en 1651/2 à Lahore.

Le Majma‘ al-bahrayn constitue donc la somme de ce dialogue personnel entretenu par un prince moghol entre les deux grandes religions de l’Inde du Nord : l’islam et l’hindouisme. Mais chercher l’unité théologique entre une religion monothéiste et une religion polythéiste était sans doute une gageure alors que l’affirmation de l’unité de Dieu est au cœur du credo musulman. Du reste, les correspondances établies par Dârâ Shikôh peuvent paraître parfois assez formelles, et jamais ne sont abordés les points de divergence. Aurangzeb (*1658-1707) soutint la condamnation de Dârâ Shikôh comme apostat de l’islam ; sous son règne, il s’opposa au soufisme, perçu comme hérétique, promut un islam rigoriste et s’attaqua directement à l’hindouisme : rétablissement de l’impôt sur les hindous (jizya), destruction de temples comme à Vârânasî (Bénarès)…

Quatre siècles plus tard, les tensions entre musulmans et hindous à l’intérieur de la péninsule indienne demeurent toujours assez vives.

2.

Le Majma‘ al-bahrayn. Le titre résume à lui seul l’intention de Dârâ Shikôh. Sa signification paraît évidente : par « la confluence des deux mers », Dârâ Shikôh entend désigner la rencontre des deux religions et l’unité retrouvée par-delà leurs divergences apparentes. Cependant, l’expression n’est pas anodine et trouve sa référence dans la sourate XVIII du Coran, « La caverne ».

« Moïse dit à son jeune serviteur :
“Je n’aurai de cesse que je n’aie atteint
le confluent des deux mers ;
devrais-je marcher durant de longues années.”

Quand ils eurent atteint le confluent des deux mers,
ils oublièrent leur poisson
qui reprit librement son chemin dans la mer.

Lorsqu’ils eurent dépassé cet endroit,
Moïse dit à son serviteur :
“Apporte-nous notre repas,
car nous sommes fatigués après un tel voyage.”

Il dit :
“N’as-tu pas remarqué
que j’ai oublié le poisson
lorsque nous nous sommes abrités contre le rocher ?
– Seul le Démon me l’a fait oublier
pour que je n’y pense pas –
Il a repris son chemin dans la mer.
Quelle étrange chose !

Moïse dit :
“Voilà bien ce que nous cherchions !”
puis ils revinrent exactement sur leurs pas.

Ils trouvèrent un de nos serviteurs
à qui nous avions accordé
une miséricorde venus de nous
et à qui nous avions conféré
une Science émanant de nous.

Moïse lui dit :
“Puis-je te suivre pour que tu m’enseignes
ce qu’on t’a appris concernant une voie droite ?”

Il dit :
“Tu ne saurais être patient avec moi.
Comment serais-tu patient,
alors que tu ne comprends pas ?”

Moïse dit :
“Tu me trouveras patient, si Dieu le veut,
et je ne désobéirai à aucun de tes ordres.”

Le Serviteur dit :
“Si tu m’accompagnes, ne m’interroge sur rien
avant que je t’en donne l’explication.” »[2]

Le Serviteur dont il est ici question n’est pas nommé, mais la tradition l’a identifié à Khadir. Le récit de l’initiation de Moïse, qui est un échec, se poursuit sur quelques versets, et a servi de modèle à la relation entre maître et disciple. Ce n’est donc pas un hasard si Dârâ Shikôh s’y réfère. Or le « confluent des deux mers » (majma‘ al-bahrayn) que cherche à atteindre Moïse et qui est le lieu de la révélation du sens caché, Dârâ Shikôh croit le trouver au-delà de l’islam et de l’hindouisme, aussi bien dans le Coran que dans les Upanisads, dont il propose la traduction en persan de cinquante chapitres dans le Sirr-i-Akbar en 1656.

Mais de ce récit du Coran, plusieurs points peuvent déranger, notamment l’échec de Moïse, pourtant reconnu comme un prophète par l’islam ; le Coran ouvre ici une porte vers la possibilité d’une lecture non littérale et surtout non conforme à la tradition. On comprend ainsi que pour certains docteurs de la Loi, ce personnage très énigmatique de Khadir soit perçu comme une menace pour toute lecture exotérique du texte coranique dans la mesure où Khadir initie à la voie mystique, au sens caché, à l’au-delà du Livre. La citation du mystique naqshbandî Khâja Ahrâr qui clôt l’introduction pourrait être perçue comme une véritable provocation : la vérité de l’unité de Dieu peut être trouvée en n’importe qui. C’est une remise en question de toute autorité instituée.

3.

Enfin, revenant à des réflexions peut-être plus terre-à-terre, je retiendrai du Majma‘ al-bahrayn un chapitre géographique dont la lecture révèle une boucle historique. Dârâ Shikôh essaie de montrer la correspondance entre les cosmographies musulmane et hindoue.

XVII. La Description des Divisions de la Terre (qizmat-e zamîn)

« Les philosophes ont divisé le quart habitable de la terre en sept étages et les ont appelé les sept climats (haft iqlîm) ; tandis que les gens de l’Inde les dénomment les sapat dîp : satpa dvîpa. Ces derniers imaginent les sept étages de la terre comme les marches d’un escalier plutôt qu’à la manière de pelures d’oignon. Les sept montagnes qui circonscrivent chacune des terres sont dites sapat kolâchal = saptakulâcala par les gens de l’Inde. Les noms de ces montagnes sont ainsi : 1) Sumîru = Sumeru, 2) Samûpat = Suktima, 3) Hamukat = Hemakutâ, 4) Hemavan = Himavat, 5) Nakadh = Nisadha, 6) Pârjâter = Pâriyâtra, 7) Kailas = Kailasa. De même il est dit dans le Qôran : « Et les montagnes (telles) des pieux. » (Qôran lxxviii : 12).

Chacune de ces montagnes, est entourée par une mer, les mers, sont dites les sapat samandar = sapta-samudra et sont dénommées ainsi : 1) Lavan samandar = Lavana-samudra, l’océan de sel, 2) Oncharas samandar = Iksu-rasa-samudra, l’océan de sucre, 3) Sârâ samandar = Surâ-samudra, l’océan de vin, 4) Gherat-samandar = Ghrta-samudra, l’océan de beurre clarifié, 5) Dadha samandar = Dadhi-samudra, l’océan de lait caillé, 6) Khir samandar = Ksîra-samudra, l’océan de lait, 7) Svad-jal = Svaduja-samudra, l’océan d’eau douce.

Le nombre des sept mers est aussi déduit de ce verset : « Si ce qui est arbre sur terre formait des calames et si la mer, grossie encore de sept autres mers (étaient de l’encre, calames et encre s’épuiseraient mais) les arrêts d’Allah ne s’épuiseraient point » (Qôran xxxi : 26, 27). »[3]

Le terme iqlîm (pl. aqâlîm), qu’on trouve en persan et en arabe, provient du grec klima signifiant « inclinaison », et la division en sept climats est reprise de la Géographie de Ptolémée, tandis qu’en Europe, c’est la division en cinq (deux zones arctiques, deux zones tempérées et une zone équatoriale), qu’on trouve dans les Météorologiques d’Aristote, qui a prévalu. La raison pour laquelle la division en sept l’a emporté chez les premiers géographes musulmans est peut-être la raison même qui permet à Dârâ Shikûh de faire la comparaison. En effet, les géographes abbassides du début du 9e siècle ont réalisé la synthèse de la cosmographie grecque et de la cosmographie persane (Tibbetts, 1992). Selon cette dernière, la Terre est divisée en sept « régions », appelées kishvar : une région centrale, correspondant à l’Iran, et six régions périphériques. Ce schéma, qu’on retrouve par exemple chez Mas’ûdi, permettait de conforter la centralité de Bagdad (Miquel, 1975). Or, la cosmographie persane est dérivée de l’Avesta, qui constitue par ailleurs la matrice de la cosmographie hindoue, et notamment celle du sapta-dvîpa vasumatî selon laquelle la Terre est constituée de sept continents concentriques entre lesquels s’intercalent sept mers (Schwartzberg, 1992).

Le rapprochement opéré par Dârâ Shikûh est donc tout à fait pertinent. À ceci près qu’il n’y a là aucune raison divine à cette commune vision du monde, mais simplement la conséquence des entrelacs de l’histoire, dans une région de l’Eufrasie où les liens se sont tissés depuis des millénaires et n’ont cessé de s’entrecroiser. La référence coranique qui clôt ce chapitre du Majma‘ al-barhayn s’en trouve finalement peu convaincante.

Bibliographie

Le Coran, trad. de D. Masson, 1967, Paris, Gallimard, coll. « Folio ».

Amir-Moezzi M.A. (dir.), 2007, Dictionnaire du Coran, Paris, Laffont, coll. « Bouquins ».

Bentley J.H., 1993, Old World Encounters: Cross-Cultural Contacts and Exchanges in the Pre-Modern Times, New York, Oxford University Press.

Dârâ Shikûh M., 1929, Majma‘-ul-bahrain, or the Mingling of the Two Oceans, traduction et notes de M. Mahfuz-ul-Haq, Calcutta, coll. « Bibliotheca Indica ».

Huart C. & Massignon L., 1926, « Les entretiens de Lahore [entre le prince impérial Dârâ Shikûh et l’ascète hindou Baba La‘l Dâs », Journal asiatique, Vol. 209, pp. 285-334.

Miquel A., 2001, La Géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du 11e siècle, Éditions de l’EHESS, Paris (1975).

Schwartzberg J.E., 1992, « Cosmographical Mapping », in Harley J.B. & Woodward D. (éd.), The History of Cartography. II; 1, Cartography in the Traditional Islamic and South Asian Societies, University of Chicago Press, Chicago/Londres, pp. 332-383.

Shayegan D., 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré ».

Tibbetts G.R., 1992, « The Beginnings of a Cartographic Tradition », in Harley J.B. & Woodward D. (éd.), The History of Cartography. II; 1, Cartography in the Traditional Islamic and South Asian Societies, Chicago/Londres, University of Chicago Press, pp. 90-107.


Notes

[1] Daryush Shayegan, 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré », p. 27.

[2] Coran, XVIII, 60-69, trad. de D. Masson, 1967, Paris, Gallimard, coll. « Folio », pp. 363-365.

[3] Daryush Shayegan, 1997 (1ère éd. 1979), Hindouisme et soufisme. Une lecture du « Confluent des Deux Océans », Paris, Albin Michel, coll. « La pensée et le sacré », p. 41.

L’arak : distillations eufrasiennes

Mercredi 1 août 2012

Les Grandes Découvertes ont été l’occasion pour les Européens de nombreuses méditations anthropologiques et le premier texte qui suit constitue un exemple d’une réflexion globale, certes particulière, sur le rapport des hommes aux boissons alcoolisées. L’auteur, Pedro Teixeira, est mal connu et l’ouvrage dont le texte est extrait, Relaciones de Pedro Teixeira, d’el origen descendencia y succession de los Reyes de Persia y de Harmuz, y de un viage hecho por el mismo autore dende la India oriental e hasta Italia por tierra, paru à Anvers en 1610, n’a pas été traduit en français depuis le 17e siècle.

Pedro Teixeira, dont on ignore et la date de naissance et celle de sa mort, partit de Lisbonne probablement sur la flotte des Indes de 1586. Parvenu à Goa, il s’embarqua vers Ormuz, où il séjourna quelques années et apprit le persan. En 1600, il s’en retourna au Portugal, mais via le Mexique, bouclant ainsi un tour du monde. Arrivé à Lisbonne en octobre 1601, il en repartit un an et demi plus tard, en mars 1602, de nouveau vers Goa. Il revint en Europe en 1604, mais cette fois-ci par le golfe Persique et la vallée de l’Euphrate, et s’installa à Anvers. Dans ce passage, Pedro Teixeira dresse un bref panorama des vins et boissons spiritueuses consommés à travers le monde, et conclut sur l’idée qu’il n’y a pas d’humanité sans ivresse.

« L’usage du vin est très ancien dans le monde ; et il n’est donc pas étonnant qu’il y en ait aujourd’hui tant mis en usage, parce que je crois qu’il n’y a pas de nation qui ne s’en réjouit pas, et celles qui manquent du vrai vin de raisins, soit par absence d’industrie, soit par indisposition de la terre et du climat, ont mis en place une sorte de breuvage pour célébrer leurs fêtes. En Perse, il y a beaucoup d’un excellent vin de raisins, appelé dans la langue des naturels xaràb. Les Perses en usent de façon immodérée, et en font passer des quantités dans des caissettes de bouteilles d’eau de rose, vers Lahore, en terre du Grand Mogol. À Ormuz et dans le Moghistan, et tout le long de la côte de l’Arabie dans le golfe Persique il y a deux boissons. L’une est distillée à partir de dattes et de feuilles de réglisse, appelée arequy, de arac, mot persan qui signifie “sueur”. Le nom a été donné en raison de son excellence. C’est de loin la boisson la plus forte et la plus terrible qui ait été inventée, et parce qu’elle est telle, il y a de notables buveurs. L’autre est faite par infusion de raisins séchés dans de l’eau froide en une certaine quantité et mesure, elle fermente d’elle-même, et lorsqu’elle s’apaise, on la sert. On estime qu’elle est bonne pour la santé. J’en ai vu utilisée en Syrie. En Inde, le vin est distillé à partir de la substance de l’arbre qui produit les cocos, appelé palmier par la ressemblance qu’il a avec le vrai*, et il y en a de deux sortes. La sura est celle qui se collecte crue, s’écoulant d’elle-même dans des vases destinés à la recueillir. Celle qui s’obtient de cette sura par distillation sur le feu, est appelée araca, et elle est aussi bien forte. Souvent on y ajoute des raisins séchés, ce qui lui enlève beaucoup de son âpreté, et la rend plus suave. Elle est meilleure avec les années, ce qui n’est pas le cas de celle faite d’eau et de raisins séchés. Une autre est produite par distillation à partir d’une autre espèce de palmier, appelée nipa, qui pousse dans des lieux marécageux ; elle est plus douce, suave et claire que l’eau pure, et ils disent qu’elle est très saine ; on en fait en grande abondance dont on charge des navires à Pegu, Tenasserim, Malacca, aux Philippines ou à Manille, mais celle de Tenasserim les dépasse toutes de beaucoup en bonté. À Orracam et à Pegu, on fait une certaine boisson à partir de riz fermenté, appelée pamplis, qu’on utilise aussi à Manille, en Chine. Là il y a beaucoup de vins différents, même s’il n’y en a pas de raisins. On a en premier lieu celui de letchis, fruit qui ressemble beaucoup, mais en plus grand, à l’arbouse, et en raison de son excellence ils l’appellent vin de mandarin, du nom commun dont on appelle ceux qui gouvernent la Chine. Dans la Cafrerie, ou terre des nègres qui est vers le Mozambique, on fait du vin de millet, qu’ils appellent huembe, ou pembe. Au Bengale, qui sont des terres baignées par le Gange, on fait un autre vin de riz, appelé modo. Au Mexique, on fait du vin de maguey*, plante qui ressemble beaucoup par sa forme à la plante dont on fait l’aloès, mais plus grande et plus grosse ; et les Indiens en font du yuca. Ainsi, les boissons et les vins variés dont les différentes nations usent, sont quasiment sans nombre. »[1]

Parmi les boissons citées, j’en retiendrai une : l’arak, pour la place qu’elle tient dans l’histoire des distillations eufrasiennes. L’étymologie donnée par Pedro Teixeira est juste ‒ à un détail près : le mot, s’il se trouve en persan, est d’origine arabe. Néanmoins, ‘araq signifie bien « sueur », et désigne ainsi de façon très imagée le produit de la distillation. Or, fait assez surprenant, alors que les Européens apprennent l’art de la distillation des Arabes vers le milieu du 12e siècle (latin alambicus, de l’arabe al-anbîq), et commencent à fabriquer de l’aqua ardens, ou aqua vitae*, le mot ‘araq leur semble inconnu et ils le découvrent non pas sur les rives arabes de la Méditerranée, mais en Extrême-Orient ! La plus ancienne occurrence du mot paraît en effet être celle qui se trouve dans le récit d’Antonio Pigafetta, rare rescapé du tour du monde entrepris par Magellan et achevé par El Cano.

Parvenu en mars 1521, dans l’île de Zzamal, sans doute Samar, au centre de l’archipel des Philippines, il raconte que les gens présentèrent au capitaine :

« un vaisseau de vin de palme qu’ils appellent dans leur langage uraca, des figues d’Indes plus longues d’un pied et d’autres plus petites et de meilleure saveur, et deux cocos. »[2]

Quelques mois après, en juillet 1521, sur l’île de Palawan, il note que les habitants :

« ont un vin de riz lambiqué, plus fort et meilleur que celui de palme. […] Ledit vin de riz est clair comme de l’eau, mais tant fort que plusieurs des nôtres s’enivrèrent, et ils l’appellent arach. »[3]

Antonio Pigafetta ne fait pas le lien entre les deux termes. Il s’agit pourtant bien de deux dérivés du même mot arabe, ‘araq, servant à désigner deux alcools très différents : l’un de palme, l’autre de riz, mais tous deux obtenus par distillation. L’adjectif « limbicco » ne laisse aucun doute sur le procédé duquel découle la liqueur. La diffusion du mot arabe révèle d’une part l’origine mésopotamienne de la technique de la distillation, d’autre part l’extension du monde arabo-musulman et sa prééminence au cœur de l’Eufrasie jusqu’à la fin du 17e siècle.

L'Islam en 1700

Figure 1. Le monde musulman en 1700

La technique de la distillation de l’arak se trouve ainsi décrite en détail dans la « Constitution d’Akbar », Ain-i Akbari, un ouvrage rédigé aux alentours de 1590 par Abu al-Fazl ibn Mubarak, vizir de l’empereur moghol Akbar.

« Le sucre de canne est également utilisé pour la préparation de boissons enivrantes, mais pour cela le sucre brun est meilleur. Il y a différentes manières de les préparer. Une des façons est la suivante. Ils pilent de l’écorce de babul [acacia], la mélangent au taux de dix sers pour un man de sucre de canne, et mettent trois fois plus d’eau par-dessus. Puis ils prennent de grandes jarres qu’ils remplissent de ce mélange, et les mettent dans le sol, entourées de fumier de cheval séché. Il faut sept à dix jours pour que se produise la fermentation. C’est un signe de perfection lorsqu’il a un goût sucré, mais astringent. Si le mélange doit être fort, ils rajoutent un peu de sucre brun, et parfois des épices et des arômes, comme de l’ambre gris, du camphre, etc. Ils laissent aussi de la viande se dissoudre dedans. Cette boisson, une fois filtré, peut être consommée, mais elle est surtout employée pour la préparation de l’arak.

Il y a plusieurs méthodes pour la distiller. Première méthode, ils mettent la boisson ci-dessus mentionnée dans des vases en cuivre à l’intérieur desquels une coupe est mise de manière à ce qu’elle ne bouge pas et à ce que le liquide n’entre pas à l’intérieur. Les vases sont ensuite fermés avec des couvercles inversés fixés avec de l’argile. Après avoir versé de l’eau froide sur les couvercles, ils allument le feu, changeant l’eau aussi souvent qu’elle devient chaude. Dès que la vapeur, à l’intérieur, touche le couvercle froid, elle se condense et retombe sous forme d’arak dans la coupe. Deuxième méthode, ils ferment le même vase avec un pot de terre fixé de la même manière avec de l’argile, et installent deux tuyaux dont les autres extrémités aboutissent chacune à une jarre plongée dans de l’eau froide. La vapeur pénètre dans les jarres par les tuyaux et se condense. Troisième méthode, ils remplissent un vase avec la boisson ci-dessus mentionnée, et fixent une grosse cuillère avec un manche creux. L’extrémité est recouverte par un couvercle qui est maintenu plein d’eau froide. L’arak, lorsqu’il se condense, coule dans la jarre à travers la cuillère. Certains distillent l’arak deux fois, et l’appellent alors duátashah, ou “deux fois brûlés”. C’est très fort. »[4]

Cette consommation d’alcool, quoique généralement prohibée par l’islam, est également renseignée par François Bernier (1620-1688), qui séjourna dans l’Inde moghole dans les années 1660.

« … Joint que l’âme du festin, qui est le bon vin, ne s’y trouve point. Non pas qu’il ne croisse pas des raisins dans le pays dont on pourrait fait ; j’en ai bu à Ahmedabad et à Golconda chez les Hollandais et chez les Anglais qui n’était pas mauvais ; mais c’est qu’il y a défense d’en faire, parce que non seulement dans la loi des mahométans, mais encore dans celle des gentils, il n’est pas permis d’en boire, de sorte que s’il s’en trouve, c’est fort rarement, et de celui de Perse qui vient de Chiraz par terre au Bandar Abbas, de là par mer à Surat, et de Surat ici par terre en quarante-six jours ; ou bien de celui des Canaries que les Hollandais apportent aussi par mer à Sourate, et l’un et l’autre est si cher, que le coût, comme on dit, en faire perdre le goût, car la bouteille qui tiendra environ trois de nos pintes de Paris, revient souvent à six ou sept écus et davantage. Ce qui se trouve ici c’est de l’arak, ou eau de vie de sucre qui n’est pas raffiné, encore y est-il très expressément défendu d’en vendre, et il n’y a personne que les chrétiens qui en osent boire, si ce n’est en cachette. C’est une boisson qui est brûlante et acre comme cette eau de vie qu’on fait de blé en Pologne ; elle attaque même tellement les nerfs, qu’elle rend souvent les mains tremblotantes de ceux qui en boivent un peu trop et les jette dans des maladies incurables. »[5]

L’arak, produit à partir de la mélasse, désigne en fait tout simplement une sorte de rhum. Ce dernier mot, abréviation de rumbullion, d’origine incertaine, fut inventé dans les Antilles peu avant 1650 et finit par supplanter celui d’arak, qui ne fut jamais utilisé aux Amériques. Le terme s’est toutefois conservé en créole réunionnais : l’arak, parfois écrit aussi la raque ou la rak, continue parfois d’être employé pour désigner le rhum. Ainsi dans cette chanson de Danyel Waro, en hommage à un autre chanteur réunionnais, Alain Peters.

Le punch même, qu’on associe aujourd’hui au rhum et qui semble être un mot indien, est, à l’origine, une manière de consommer l’arak adoptée par les Anglais dans l’océan Indien au 17e siècle, comme l’explique Simon de La Loubère (1642-1729), diplomate de Louis XIV au Siam.

« Mais comme dans les pays chauds la dissipation continuelle des esprits fait que l’on désire ce qui en donne, on y aime passionnément les eaux de vie, et les plus fortes plus que les autres. Les Siamois en font de riz, et ils la frelatent souvent avec de la chaux. Du riz ils font d’abord de la bière, dont ils ne boivent point ; mais ils la convertissent en eau de vie qu’ils appellent laou, et les Portugais arak, terme arabe, qui veut dire proprement sueur, et métaphoriquement essence, et par excellence eau de vie. De la bière de riz, ils font aussi du vinaigre.

Les Anglais habitués au Siam usent d’une boisson qu’ils appellent punch, et que les Indiens trouvent fort délicieuse. On met une chopine d’eau-de-vie ou d’arak sur une pinte de limonade avec de la muscade, et un peu de biscuit de mer grillé et pilé, et l’on bat le tout ensemble jusqu’à ce que les liqueurs soient bien mêlées. Les Français ont appelé cette boisson boule-ponche et bonne-ponche, de ces deux mots anglais boul punch, qui veulent dire une tasse de ponche. »[6]

L’arak s’installe progressivement dans la consommation européenne, mais le terme reste très générique comme le révèle cette synthèse rédigée au milieu du 18e siècle, extraite d’une réédition du dictionnaire de Jacques Savary de Brûlons (1622-1690), dont l’ouvrage parut initialement en 1675 sous le titre du Parfait négociant (les additions successives sont indiquées par des +).

« Arac, arak, ou rak. Espèce d’eau-de-vie que font les Tartares Tungutes*, sujets de l’Empire de Moscovie.

Cette eau-de-vie se fait avec du lait de cavale que l’on laisse aigrir, et qu’ensuite on distille à deux ou trois reprises entre deux pots de terre bien bouchés, d’où la liqueur sort par un petit tuyau de bois. Cette eau-de-vie est très forte, et enivre plus que celle du vin. Voilà tout ce qu’en dit l’Encyclopédie, d’après Savary.

+ Ce mot est arabe et signifie proprement eau-de-vie, ou toute liqueur distillée qui a la force de l’eau-de-vie ou de l’esprit du vin. L’usage de ce mot est fort étendu chez les Orientaux et les Africains, et dans tous les endroits où les Arabes ont pénétré et ont fait négoce. Les eaux-de-vie de France sont appelées en Barbarie araki, qui est le même mot, comme on l’apprend dans les voyages de M. Saw. Ainsi ce mot ne s’applique pas à une seule eau-de-vie, comme les voyageurs l’ont cru.

+ L’arac que les Anglais font venir de Batavia, ou de Malacca, pour faire leur punch, est une eau-de-vie que les Chinois fabriquent par la distillation, dans les Indes. Ils en font de trois sortes, tirées du cocotier, du riz et du sucre. La première est la meilleure et la plus usitée. Ils font cette eau-de-vie avec la liqueur qui sort de la grappe à fleur de l’arbre de coco. Ils lient pour cela la grappe enveloppée encore de sa graine ou membrane, avec une ficelle, puis ils coupent le travers de ce faisceau, assez près du lien, et ils y adaptent une cruche pour récipient, qui reçoit une liqueur vineuse, agréable et sucrée, laquelle est appelée toüac ou soûri ; d’autres mettent un tuyau de bambou, au lieu d’une cruche ; ensuite ils la laissent fermenter, puis ils la distillent pour faire l’arac. Ils en font un débit extraordinaire dans toutes les Indes. Les Hollandais en font aussi venir. Il est un peu plus doux, et enivre moins que l’eau-de-vie ordinaire ; c’est pourquoi les Anglais l’ont trouvé plus propre pour faire le punch. »[7]

On retrouve là les différents éléments précédemment évoqués, mais étonnamment la première définition donnée à l’arak est celle de l’eau-de-vie obtenue par distillation de lait fermenté. Ceci est l’écho de voyages récents réalisés en Asie centrale dans le cadre de l’expansion de l’Empire russe (le Pacifique est atteint en 1640). Ainsi, Pierre le Grand, afin de développer le commence avec la Chine, envoya en 1692 le marchand danois Eberhard Isbrands Ides (1657-1708). Il décrit ainsi les mœurs de tribus mongoles Toungouzes, rencontrées en mai 1693 près de l’Amour, et notamment leurs boissons.

« Ils font aussi une espèce d’eau-de-vie, qu’ils nomment kunnen ou arak, extraite du même lait de cavale, qu’ils font chauffer, et puis le mettent dans un petit tonneau, avec un peu de lait aigre, qu’ils remuent une fois par heure ; après qu’il a passé la nuit de cette manière, on le met dans un pot de terre, bien couvert et bien bouché, avec de la pâte, et puis on le fait distiller sur le feu, comme parmi nous, en se servant d’un roseau. Cela se fait à deux reprises, avant que cette liqueur soit bonne à boire, et ensuite elle est aussi forte et aussi claire que l’eau-de-vie faite de grain, et elle soûle aussi facilement. »[8]

Ceci avait déjà attiré l’attention d’Alexandre de Humboldt, premier grand géographe de la globalité, qui consacre une annexe à son Examen critique de la géographie du nouveau continent, paru en 1836-1837, et qui s’interroge sur l’origine de la distillation à propos du texte de Guillaume de Rubrouck (1215-1295), où il est question d’une boisson préparée avec du riz, mais qui ne semble toutefois pas être distillée. Pourtant, le terme arak ou araki en mongol est révélateur de la diffusion du terme ‘araq et de la diffusion de l’usage d’eau-de-vie chez les Mongols, par voie de terre cette fois-ci, sans doute aux 13e-14e siècles, grâce à la mise en place de cette connexion mongole marquée d’un côté par la prise de Pékin en 1215, de l’autre par celle de Bagdad en 1258. On retrouve ainsi l’influence du terme ‘araq en mandchou : arki ; et en chinois : a-la-ki. Ce dernier apparaît aux alentours de 1330 dans le Yinshan Zhengyao (« Justes principes du boire et du manger ») de Hu Sihui. Mais le texte de référence, quoique ambigu, est le « Grand traité de la matière médicale »¸ le Bencao gangmu, de Li Shizhen (1518-1593), dans lequel l’auteur affirme que la fabrication de vin distillé est un art récent, développé sous la dynastie Yuan (1279-1368).

On terminera en soulignant que l’arak désigne aujourd’hui au Moyen-Orient une eau-de-vie anisée, dont les équivalents sont le raki turc et l’ouzo grec. Sa particularité est de blanchir lorsqu’on la mélange avec de l’eau, comme le raconte le voyageur anglais Robert Walsh dans le récit de son voyage de Constantinople en Angleterre en 1827.

« À côté de l’éternel pilau, j’avais les kalkans* bouillis, et, avec l’aide du raki, je combattis les effets de l’humidité et du froid. Je ne sais pas si le terme raki a quelque rapport avec l’arak indien : c’est une eau-de-vie produite par la distillation des peaux de raisin après que le jus en a été extrait pour le vin ; elle est aromatisée avec de l’angélique et une certaine quantité de gomme y a été dissoute. Quoique très claire et transparente lorsqu’elle n’est pas mélangée, dès que de l’eau est ajouté, elle devient azure, puis opaque et laiteuse. La gomme, qui a été mise en solution dans l’alcool, n’est pas soluble dans l’eau. C’est une eau-de-vie très parfumée et agréable, bien qu’elle soit bon marché. »[9]

Le blanchiment (ou plus exactement le louchissement) n’est en réalité pas lié à la présence de gomme, mais à l’anis, dont l’huile (anéthol) est soluble dans l’alcool, mais pas dans l’eau. Même si le lien n’est pas clairement établi, l’arak levantin est l’ancêtre du pastis provençal, qui ne s’est réellement développé qu’à la suite de l’interdiction de l’absinthe en 1915. L’arak a donc bien été au centre des distillations eufrasiennes.

À la vôtre !

Bibliographie

Abul Fazl ‘Allami, 1873, Ain-i Akbari, traduit du persan par H. Blochmann, Calcutta, Asiatic Society of Bengal, Vol. I.

Bernier F., 1671, Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, chez Claude Barbin.

Humboldt A. de, 1836-1837, Examen critique de la géographie du nouveau continent et des progrès de l’astronomie nautique aux quinzième et seizième siècles, Paris, Librairie de Gide, deux volumes.

Isbrands, Relation du voyage de M. Isbrants Ides, ambassadeur de Moscovie, in : 1725, Voyages de Corneille Le Bruyn par la Moscovie, en Perse et aux Indes orientales, Tome III, Paris, chez Jean-Baptiste-Claude Bauche fils.

La Loubère S. de, 1691, Du royaume de Siam, Amsterdam, chez Abraham Wolfgang, deux volumes.

Needham J., 1980, Science and Civilization in China, Vol. 5, Part 4, Cambridge, Cambridge University Press.

Pigafetta A., 2010 (1ère éd. 2007), Le voyage de Magellan (1519-1522). La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, éd. établie par X. de Castro et al., Paris, Chandeigne.

Savary de Brûlons J., 1750, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez la veuve Estienne, Sixième édition, revue, corrigée et augmentée.

Teixeira P., 1610, Relaciones, Anvers, Hieronymus Verdussen.

Teixeira P., 1902, The Travels of Pedro Teixeira; with his “Kings of Hormuz”, and extracts from his “Kings of Persia”, traduit et annoté par William F. Sinclair, avec des annotations complémentaires et une introduction de Donald Ferguson, Londres, Hakluyt Society.

Walsh R., 1828, Narrative Journey from Constantinople to England, Londres, Frederick Westley & A.H. Davis.


Notes

[1] Pedro Teixeira, 1610, Relaciones, Anvers, Hieronymus Verdussen, pp. 15-17, traduction de l’A.

[2] Le Voyage de Magellan (1519-1522). La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages, éd. établie par X. de Castro et al., Paris, Chandeigne, 2010 (1ère éd. 2007), p. 123.

[3] Ibidem, p. 182.

[4] Abul Fazl ‘Allami, 1873, Ain-i Akbari, traduit du persan par H. Blochmann, Calcutta, Asiatic Society of Bengal, Vol. I., pp. 68-69.

[5] 1671, Suite des mémoires du sieur Bernier sur l’empire du grand Mogol, Paris, chez Claude Barbin, pp. 48-50.

[6] Simon de La Loubère, 1691, Du royaume de Siam, Amsterdam, chez Abraham Wolfgang, deux volumes, Tome I, pp. 66-67.

[7] Jacques Savary de Brûlons, 1750, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez la veuve Estienne, Sixième édition, revue, corrigée et augmentée, Vol. 1, p. 172.

[8] Isbrands, Relation du voyage de M. Isbrants Ides, ambassadeur de Moscovie, in : 1725, Voyages de Corneille Le Bruyn par la Moscovie, en Perse et aux Indes orientales, Tome III, Paris, chez Jean-Baptiste-Claude Bauche fils, p. 392.

[9] Robert Walsh, 1828, Narrative Journey from Constantinople to England, Londres, Frederick Westley & A.H. Davis, p. 91.

La carte de Matteo Ricci : transfert et traduction géographiques de l’Europe vers l’Extrême-Orient

Mercredi 27 juin 2012

Matteo Ricci, jésuite italien arrivé en Chine en 1583, est bien connu pour son rôle dans les échanges culturels entre l’Europe et la Chine au tournant du 16e et du 17e siècle. Pour mieux s’implanter en Chine, il suivit le principe de sinisation qu’avaient perçu ses prédécesseurs, Alessandro Valignani et Michel Ruggieri – même si la voie du confucianisme choisie par Matteo Ricci diffère du bouddhisme adopté par le P. Ruggieri. Indépendamment de ces débats, la carte du monde réalisée par Matteo Ricci illustre bien cette nécessaire traduction qu’a impliquée le transfert des connaissances géographiques européennes pour un public de lettrés chinois. Cette « description » fut réalisée pour la première fois en 1584 après qu’une carte européenne eut été admirée par les Chinois accrochée au mur de la mission à Zhaoqing. Il s’agissait bien entendu de traduire les noms en caractères chinois, pour rendre cette carte directement lisible, mais aussi et surtout de proposer une traduction cartographique, c’est-à-dire un décentrement de la projection afin de remettre la Chine au cœur de l’univers. Cependant, contrairement à ce que Matteo Ricci écrit lui-même, ce recentrement n’est pas total : la Chine n’occupe pas le centre exact de la nouvelle carte, qui se trouve quelque part au large du Japon.

Ricci, Carte du monde, 1602

Figure 1. La carte de Matteo Ricci, version de 1602 (Library of Congress)

Matteo Ricci mourut à Pékin en 1610, mais il laissait un manuscrit en italien que reprit un jésuite belge, le P. Nicolas Trigault. La version française de l’Histoire de l’expédition chrétienne en Chine parut en 1616. De nombreux passages nous donnent de précieux renseignements sur l’élaboration de cette carte, sur sa réception et sur sa diffusion.

« Dans la salle de la maison pendait attachée une description cosmographique en caractères européens. Les lettrés chinois la regardait avec plaisir, et quand ils eurent entendu que le plan de tout le monde était vu et lu en cette description, ils prirent grand plaisir de la pouvoir lire en lettres chinoises. Car les Chinois, qui sur toute autre nation n’auraient jamais eu le moindre, et quasi nul commerce avec les peuples étrangers, étaient grossièrement ignorants des parties du monde. Car encore qu’ils eussent assez de semblables tables cosmographiques qui portaient le titre de description universelle de tout le monde, ils réduisaient néanmoins l’étendue de toute la terre en leurs quinze provinces, et en la mer dépeinte à l’entour ils mêlaient quelques petites îles, ajoutant les noms des royaumes qu’ils avaient quelquefois ouï nommer, tous lesquels royaumes assemblés en un à peine égalaient la moindre province de l’Empire chinois. Ceci est la cause pour laquelle ils n’ont pas fait de difficulté d’orner leur Empire du nom de tout l’Univers, l’appelant Thien-hia, comme si vous disiez “tout ce qui est sous le ciel”. Quand donc ils entendirent et virent que leur Chine était confinée en un coin de l’Orient, ils admiraient comme une choix à eux inouïe cette description à leur opinion si dissemblable à l’Univers, et désiraient en pouvoir lire l’écriture, pour juger de la vérité d’icelle. Le gouverneur donc conseilla au P. Matthæus Riccius de faire avec l’aide de son truchement que cette table parlât chinois, ce dont il pourrait acquérir beaucoup de crédit et de saveur à l’endroit d’un chacun.

Par quoi le P. Riccius bien versé en disciplines mathématiques, lesquelles il avait apprises du P. Christophe Clavius docteur et prince des mathématiques de son siècle, qu’il avait ouï quelques années à Rome, appliqua son esprit à dessein de prêcher l’Évangile, sachant bien qu’on ne s’est pas toujours servi d’un même moyen, ou entremise de même nation, pour, selon la disposition divine, attirer quelque peuple à la foi de Jésus-Christ. En vérité, par cette amorce, plusieurs entre les Chinois ont été amenés dans la nasse de l’Église. Il étendit donc cette description en un champ plus ample afin qu’il pût aisément contenir les caractères chinois, qui sont plus grands que les nôtres, et ajouta non les mêmes annotations, mais d’autres selon l’humeur des Chinois et convenables à son intention ; car il en venait à propos en divers lieux traitant des coutumes et cérémonies de diverses nations, il discourait des mystères sacrés de notre très sainte foi jusqu’au temps présent inconnue aux Chinois, afin que sa renommée s’épandit en peu de temps par tout le monde.

Je n’oublierai pas aussi ce qu’il inventa pour gagner la bonne grâce des Chinois. Les Chinois croient bien que le ciel est rond, mais toutefois ils estiment que la terre est carrée ; au milieu de laquelle ils se font assurément accroire que leur Empire est situé. Par quoi ils portaient impatiemment que leur Chine fût par nos géographes rejetée en un coin de l’extrémité d’Orient. Et pour autant qu’ils n’étaient pas encore assez capables d’entendre les démonstrations des mathématiques, par lesquelles on prouverait facilement que la terre avec la mer fait un globe, et qu’au globe, par nature de la figure circulaire, ne se trouve ni commencement ni fin, il changea un peu notre projet et rejetant le premier méridien des îles Fortunées aux marges de la description géographique à droit et à gauche, il fit que le Royaume de Chine se voyait au milieu de la description, à leur grand plaisir et contentement. » [1]

Le succès de cette carte est immédiat, ce que Ricci explique par l’articulation entre la nouvelle carte et les connaissances géographiques chinoises antérieures, et par la distance que cette carte révèle entre la Chine et l’Europe.

« Véritablement on n’eût pu en ce temps-là trouver une invention plus propre pour disposer ce peuple à recevoir les mystères de notre religion. Ce que s’il semble être un paradoxe à quelqu’un, j’en déclarerai la cause, qui en a après été confirmée par le témoignage de l’expérience. À cause de l’ignorance de la grandeur du monde, les Chinois ont pris une telle opinion d’eux-mêmes que la Chine n’admire que soi seule, à leur croyance unique en grandeur d’Empire, administration de la république, ou gloire des lettres ; et tenait toutes les autres nations non seulement comme barbares, mais quasi au rang des bêtes, croyant qu’il n’y eût en aucun autre lieu nul roi, nulle république, nulles lettres. Mais d’autant que l’ignorance avait enflé cet orgueil, la vérité en après connue l’a abaissé. Car ayant vu cette description, encore que quelques-uns des plus grossiers du commencement tournassent tout en risée et en brocards, les plus doctes toutefois ayant considéré la proportion des parallèles méridiens ensemble avec l’équateur et les tropiques, ayant aussi entendu la symétrie des cinq zones et lu les coutumes de tant de peuples, et noms de tant de lieux, dont aussi plusieurs choses s’accordaient avec les anciennes descriptions des Chinois, crurent que cette table était vraie et naturelle représentation et figure de tout le monde, ce qui fut cause qu’ils conçurent une grande opinion des Européens en toute sorte de disciplines et autres sciences.

Ceci produisit aussi un autre effet, qui n’était pas de moindre importance ; car on voyait par cette description de quel espace quasi démesuré de terres et de mers le Royaume de la Chine était éloigné de l’Europe, ce qui fut cause qu’ils diminuèrent la crainte qu’ils avaient des nôtres : jugeant aisément qu’ils n’avaient aucun sujet d’avoir peur d’un peuple que la nature avait séparé d’eux de si grands intervalles. Chose laquelle si elle était également connue de tous les Chinois, ôterait un grand empêchement aux nôtres pour faire recevoir la foi chrétienne par tout le royaume. Car nous ne sommes par aucune chose tant empêchés que par ces ombrages de soupçon : depuis cette œuvre géographique souvent revue et limée par le Père a été donnée pour être plusieurs fois imprimée, et montrée voir avec égale admiration de l’une et l’autre cour, jusqu’à ce qu’enfin elle fut portée dans le palais même du roi par son commandement. »[2]

Toutes les copies de la carte de 1584 furent perdues, comme le furent celles d’une seconde version réalisée par Ricci à Nanjing en 1599. La carte donnée ici est l’une des six copies connues de la troisième version de la carte, faite par Ricci en 1602. Mais le succès de la carte de Matteo Ricci ne se limita pas à la Chine. Très vite, des copies circulent vers la Corée et vers le Japon.

« Le magistrat plus souverain de ce temps pria le P. Matthieu de revoir la description géographique du monde qu’il avait autrefois mise en lumière en la province de Canto, et y ajouter des commentaires plus amples : qu’il la voulait encore graver sur les tables publiques de son palais, et l’exposer en vue au public. Il fit ce dont on le priait, et augmenta aussi le projet, afin de le représenter sur des tables plus grandes pour la commodité des spectateurs ; il corrigea les fautes, et y ajouta plusieurs choses, tellement qu’il ne fut pas marri de l’avoir renouvelée. Cela plut merveilleusement au magistrat ami, et soudain y employa des graveurs excellents aux dépens du public, et lui-même loua l’œuvre et l’auteur avec une préface très élégante. Cette dernière impression en estime et en nombre surpassa celle de Canto : plusieurs exemplaires furent de ce cœur du royaume distribués par toutes les autres provinces, même les nôtres en envoyèrent à Amacao, et au Japon, sur le modèle desquels on dit qu’on en grava autre part d’autres. »[3]

Serge Gruzinski avait déjà attiré l’attention sur ces étonnants paravents japonais ornés de peintures européanisantes, de style namban. Parmi les illustrations de ces paravents, on trouve des cartes. Philippe Pelletier, dans son dernier ouvrage, en reproduit une inspirée d’une carte « classique », européocentrée (cf. Pelletier, 2011). La carte-paravent montrée ici, date de 1640 et reprend au contraire la carte de Matteo Ricci.

Paravent japonais, 1640

Figure 2. Paravent japonais, 1640 (David Rumsey Collection)

On notera cependant que le texte a été en grande partie supprimé, pour ne pas dire expurgé. Toutes les croix ont également disparues. En effet, l’édit de Kan.ei de 1630 interdit l’introduction d’ouvrages étrangers en Europe, et explicitement ceux de Matteo Ricci. Toute référence au christianisme est condamnée. Cependant, il semble y avoir eu une certaine tolérance à l’égard des ouvrages cartographiques.

Carte / paravent

Figure 3. L’Europe (carte de Matteo Ricci de 1602 / paravent japonais de 1640) : simplification et déchristianisation

On fera attention aux illustrations marginales. La première montre le système planétaire géocentré et résume la vision cosmographique de l’époque. Les deux autres sont des cartes polaires hémisphériques, comme on en trouve beaucoup sur les mappemondes de l’époque. La quatrième est plus étonnante et représente quatre bateaux situés sur le pourtour du globe. La figure exprime clairement la rotondité de la terre et rappelle un schéma qu’on trouve dans Le miroir du monde de Gossuin de Metz (13e siècle, cf. sur le site de la BNF). On notera également le traitement particulier du bateau situé en bas : il disparaît à l’horizon, ne laissant apparaître que le haut de son gréement ‒ référence là encore à un argument classique en faveur de la rotondité de la terre et qu’on trouve beaucoup dans le traité de Joannes de Sacrobosco, De sphaera mundi (lui aussi du 13e siècle, mais de nombreuse fois reproduit encore au 16e siècle, cf. sur le site de la BNF). De fait, comme le souligne Philippe Pelletier, la théorie de la globalité n’a guère été contestée par les savants japonais.

Globe

Figure 4. Le globe terrestre (détail)

On terminera en citant un dernier exemplaire, une carte japonaise de 1688.

Ishikawa, Carte du monde, 1688

Figure 5. Ishikawa, Carte du monde, 1688 (BNF)

Cette carte est due à Ishikawa Ryûsen, cartographe japonais mal connu. Sa principale caractéristique est la projection transverse, avec l’est en haut de la carte, ce qui place l’Europe et l’Afrique en bas. Au regard des cartes européennes contemporaines, elle combine donc à la fois décentrement et pivotement. Elle est reprise d’une mappemonde anonyme dite de Shôhô datant de 1645, dont le modèle initial reste bien la carte de Matteo Ricci, même si certains éléments proviennent de cartes européennes plus tardives. On pourra juger le tracé moins précis, mais l’important est ce que ces transferts révèlent, à savoir une mondialisation de ce regard global que porte la nouvelle cartographie européenne du 16e siècle (Gruzinski, 2008).

Bibliographie

Gruzinski S., 2004, Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière.

Gruzinski S., 2008, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des Temps modernes, Paris, Seuil.

Rigault N., d’après Matteo Ricci, 1616, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, Lyon, Horace Cardon.

Pelletier P., 2011, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire ».

Unno K., 1994, « Cartography in Japan », in: J.B. Harley & D. Woodward (dir.), The History of Cartography, Vol. 2, Book 2, Cartography in the Tradional East and South-east Asian Societies, Chicago, University of Chicago Press, pp. 346-477.

Yee C.D.K., 1994, « Traditional Chinese Cartography and the Myth of Westernization », in: J.B. Harley & D. Woodward (dir.), The History of Cartography, Vol. 2, Book 2, Cartography in the Tradional East and South-east Asian Societies, Chicago, University of Chicago Press, pp. 170-202.


Notes

[1] Nicolas Rigault d’après Matteo Ricci, 1616, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, Lyon, Horace Cardon, pp. 299-302.

[2] Ibid., pp. 302-303.

[3] Ibid., pp. 608-609.

L’hégémonie de l’Europe

Mardi 12 juin 2012

Afin de poursuivre sur la notion d’hégémonie abordée dans les quatre billets précédents, je voudrais attirer l’attention sur un article du géographe anarchiste Élisée Reclus, paru en 1894 dans La Société nouvelle, et intitulé « L’hégémonie de l’Europe ». Dans le cadre d’un article consacré à la Nouvelle géographie universelle du même auteur, Federico Ferretti s’est interrogé sur la posture de l’auteur dans le contexte colonial de son époque. Mon approche sera quelque peu différente.

Je retiendrai trois points.

1) Pour Élisée Reclus, cette hégémonie de l’Europe consiste dans une domination directe et indirecte du monde.

« Après l’Australie, l’Europe est la plus petite parmi les parties du monde, mais si elle constitue un ensemble de terres émergées bien moindre que l’Asie, l’Afrique ou les deux continents américains, elle ne le cède qu’à la seule Asie par le nombre de ses habitants, et sa population, beaucoup plus dense, est animée d’une vie autrement active et d’un plus rapide élan de civilisation.

Trois cent soixante-dix millions d’hommes, soit environ le quart de la race humaine, telle est la part des Européens, mais ils possèdent beaucoup plus de la moitié des richesses du monde, et dans les autres continents c’est d’eux que vient la poussée d’initiative. L’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud appartiennent à des colons de leur race, de même que l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ils se partagent l’Afrique et l’Océanie par le droit du plus fort : la plus puissante des nations européennes, l’Angleterre, a pris possession de la merveilleuse péninsule Gangétique, où vivent près de trois cents millions d’hommes entre l’océan des Indes et l’Himalaya. L’Indo-Chine est aussi plus qu’à moitié conquise par les Européens, et les nations de l’Extrême-Orient, Chine, Corée, Japon, subissent de plus en plus l’influence de ces “barbares de l’Occident” ; de ces “démons aux cheveux rouges” qu’elles méprisaient naguère. Même le Japon a poussé l’esprit d’imitation jusqu’à l’absurde en essayant de s’européaniser par les institutions politiques, le costume et les mœurs. Du moins a-t-il bien fait de se mettre à l’école des Européens pour apprendre les sciences et suivre la méthode rigoureuse d’observation et d’expérience, sans laquelle l’humanité ne procède qu’au hasard et comme en rêve.

Quelle est la raison de cette hégémonie de l’Europe ? » [1]

Le constat reste cependant assez banal et fait écho à celui de Conrad Malte-Brun au début du siècle :

« Tel est néanmoins le pouvoir de l’esprit humain. Cette région que la nature n’avait ornée que de forêts immenses, s’est peuplée de nations puissantes, s’est couverte de cités magnifiques, s’est enrichie du butin des deux mondes ; cette étroite presqu’île, qui ne figure sur le globe que comme un appendice à l’Asie, est devenue la métropole du genre humain et la législatrice de ce vaste univers. L’Europe est partout ; un continent entier n’est peuplé que de nos colons ; la moitié de nos armées suffirait pour conquérir la faible Asie et la féroce Afrique. Nos pavillons couvrent l’Océan, et tandis que l’industrieux Chinois n’ose dépasser les bornes des mers qui l’ont vu naître, nos hardis navigateurs suivent d’un pôle à l’autre les routes que leur traça dans son cabinet un de nos géographes. » [2]

Toutefois, de l’un à l’autre, l’hégémonie de l’Europe s’est renforcée par la colonisation de la seconde moitié du 19e siècle.

Mais ce n’est pas le seul biais de cette hégémonie européenne et un terme mérite d’être souligné : « européaniser ». Même si une étude resterait à faire, il appert que Reclus utilise une notion assez récente en français et qui remonterait au milieu du 19e siècle. Le nom même d’« européanisation » est encore plus tardif puis qu’il semble apparaître au milieu des années 1880, sans doute sous l’influence de la langue anglaise où le terme d’« europeanization » est usité depuis les années 1850. L’exemple du Japon auquel se réfère Reclus n’est d’ailleurs pas anodin. La notion d’européanisation est souvent associé à ce pays qui exerce une réelle fascination à cette époque pour un pays qui échappe à la conquête européenne, mais imite, intègre la culture européenne.

2) Mais l’européanisation, pour Reclus, doit aboutir à une égalisation du monde.

« C’est que les mouvements de la civilisation ne se propagent plus maintenant sur une seule ou sur quelques lignes de moindre résistance, mais se répercutent d’une extrémité du monde à l’autre, comme les ondulations qui frémissent à la surface d’un étang et vont se réfléchir sur le rivage. À chaque période de civilisation, le foyer d’irradiation complète se faisait plus vaste. Dans sa plus grande expansion, le monde grec embrassa non seulement toute la Méditerranée orientale, mais tout le bassin de la mer intérieure avec l’Égypte, l’Asie Mineure et même les approches de l’Inde. Rome fut le centre d’un monde beaucoup plus étendu, limité au sud par les solitudes du désert, au nord par les forêts de l’Hercynie. Beaucoup plus considérable encore fut le monde que l’on pourrait appeler celui des communes libres et qui était représenté dans l’Europe entière par les mille communes indépendantes et d’ardente initiative constituées en petites républiques guerroyantes ou fédérées, celles de l’Italie et de l’Espagne, de la France et des Pays-Bas, de l’Allemagne et même de la Russie, jusqu’à la grande Novgorod. Par leur trafic et leur mouvement de civilisation, elles propageaient leur puissance dans la Mongolie, en Chine, le pays de la Soie, dans l’Insulinde, l’archipel des Épices, l’Afrique ou pays de l’Ivoire. Et maintenant le foyer de l’Europe n’illumine-t-il pas le monde et n’a-t-il pas créé d’autres Europes sur la superficie de la terre entière, dans l’Amérique du Nord et du Sud, en Australie, dans l’Inde, au cap de Bonne-Espérance ? Ainsi, de progrès en progrès, la civilisation européenne en est arrivée à la négation de son point de départ. Elle visait à la domination, à la prépondérance, et par ses conquêtes mêmes elle constitue l’égalité. Le monde entier s’européanise : on peut même dire qu’il est européanisé déjà.

Il ne saurait donc plus être question d’une lente translation du foyer de lumière dans le sens de l’orient à l’occident, suivant la marche du soleil autour de la Terre. C’est là un phénomène qui fut relativement vrai dans le passé, mais qui n’a plus de réalité dans le présent. Les navires qui partent de la “Nouvelle Carthage” pour cingler vers d’autres Nouvelle Carthage, New York ou Sans-Francisco, Bombay, Madras ou Singapour, Hong-Kong, Sidney ou Valparaiso, passent à l’ouest par le détroit de Magellan ou bien à l’est autour du cap des Tempêtes. Les lignes de circumlocomotion, par mer ou par terre, se dirigent dans tous les sens : à l’ouest, à l’est, au nord, au midi. Non seulement le mouvement d’égalisation entre l’Europe et les autres parties du monde se fait par la fondation de colonies nouvelles, par le peuplement de régions désertes ou le croisement de race avec les indignes, mais il restaure les contrées déchues, leur inspire un nouveau souffle de vie, les rattache au monde de la civilisation dont elles étaient séparées. C’est ainsi que, grâce à l’Occident, la Grèce a pu se reconstituer et qu’elle a cessé d’être une terre de ruines pour se couvrir de cités nouvelles ; de même les pays où nous cherchons les origines première de notre civilisation, l’Égypte, ou la Chaldée, l’Inde surtout, sont désormais partie intégrante du monde moderne. La fille a retrouvé sa mère. Les savants ont eu le bonheur de remonter à la source de nos langues, à celle des religions qui, sous diverses modifications, s’étaient répandues en Europe, passant par la Judée, par la Grèce et par Rome. C’est à Ceylan, dans les montages du Tibet, que les affamés de mysticisme religieux vont se nourrir de la parole bouddhique, dont les Occidentaux n’avaient autrefois entendu que les lointains échos, presque étouffés par la distance. » [3]

La mondialisation introduit donc une rupture dans l’histoire de « la civilisation mondiale », de « l’humanité consciente », pour reprendre des expressions d’Élisée Reclus. Alors que pendant des millénaires, celle-ci a toujours suivi une ligne, une « marche en diagonale à travers le continent » européen [4], « maintenant, c’est le monde entier qui devient le théâtre de l’activité des peuples civilisés : la Terre est désormais sans limites, puisque le centre en est partout sur la surface planétaire et la circonférence nulle part. » [5]

La formule employée mérite explication. Elle est sans doute directement empruntée à Pascal :

« Tout ce que nous voyons du monde n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’approche de l’étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c’est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. » [6]

Mais son origine est en fait plus ancienne puisque qu’elle provient d’un ouvrage qui daterait du 4e siècle et qui serait réapparu au 12e, le Liber viginti quattuor philosophorum, le Livre des vingt-quatre philosophes, où Maître Eckart, Nicolas de Cues, Giordano Bruno puis Blaise Pascal purent lire, parmi vingt-quatre définitions de Dieu, celle-ci :

« 2. Deus est sphaera infinita cuius centrum est ubique, circumferentia nusquam.
Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Dans sa description de la mondialisation à venir, Reclus sécularise ainsi une vieille formule mystique qui lui permet d’exprimer le décentrement du monde moderne par la négation même du centre. De toute évidence, la géohistoire reclusienne appartient aux utopies planétaires. Reclus développe une vision eschatologique d’une mondialisation qui doit étendre le progrès au monde entier et abolir les inégalités.

3) Cependant, dans cette égalisation du monde, conséquence de son européanisation, une inquiétude sourd : quelle place aura l’Europe lorsque l’Europe sera partout ?

« Cette annexion de l’Orient à l’Occident dans le monde de la civilisation moderne effraie nombre d’historiens et d’économistes, qui se demandent si dans ces conditions nouvelles, l’homme civilisé d’Europe, enseignant ses sciences et ses industries, ne se condamne pas à une déchéance inévitable ou même à l’extermination dans la bataille de la vie.

Des usines s’élèvent dans l’Inde, aux Antilles, au Mexique, au Brésil, à côté des lieux de production, et les jaunes, les noirs, les gens de toute race commencent à travailler à la place des blancs, même à diriger les industries, sans que les travaux aient à souffrir de la différence de la main-d’œuvre, payée seulement à des prix inférieurs. Les esprits chagrins ou timorés en ont conclu que le jour viendrait bientôt où les Européens et leur descendance, incapables de lutter dans le grand drame de la concurrence vitale, seraient promptement écartés de la lutte et voués à la mort par l’intervention disciplinée des Chinois, des Hindous, même des Cafres, comme à Natal et dans le pays des Bechuana. Certainement les débouchés que cherchaient les industriels de notre Europe manufacturière leur manqueront successivement, et les ingénieurs que l’on fabrique à coups de diplômes pour l’exportation ne trouveront plus à s’employer chez tous ces peuples lointains dits “inférieurs”. Ce sont là des événements d’une gravité capitale qui nous pronostiquent toute une révolution économique, et à laquelle nous devons nous préparer, mais sans anxiété et surtout sans faiblesse. Ayons l’audace et l’intelligence d’aborder sur place tous les problèmes sociaux qui nous assiègent, d’utiliser toutes les ressources que nous avons dans chacune de nos contrées occidentales. Nous prétendons qu’elles sont largement suffisantes pour donner à tous les habitants le travail et le bien-être, même dans les contrées, comme l’Angleterre et la Belgique, obligées d’importer annuellement une partie de leur pain.

Mais pour cela il faut changer de régime et ne plus se fier aveuglement à la concurrence forcenée, à l’esprit de spéculation et d’accaparement, orienter toute notre politique vers une ère de solidarité, de compréhension commune et de bon vouloir entre les hommes. Les événements prouvent avec toute évidence qu’un immense travail d’égalisation s’accomplit à la surface de la planète. » [7]

Cependant, en des termes assez mystiques, Reclus termine sur l’idée que l’Europe pourrait continuer à montrer la voie au monde.

« Nous pouvons reprendre ici l’ancienne comparaison de la Bible qui nous montre la vérité s’élevant sans cesse comme une marée et recouvrant la terre entière ainsi que les eaux d’un océan. Nous progressons toujours, et bien que l’ère de la civilisation européenne ait commencé pour le Nouveau Monde, elle ne s’est point achevée pour l’Ancien.
L’heure de la mort n’a pas sonné pour nous et notre force n’est point épuisée. Nous nous sentons encore jeunes, emmagasinant sans cesse, pour une vie plus intense, plus de chaleur solaire. » [8]

Lorsqu’il écrit ce texte, en 1894, Élisée Reclus pressent le retournement de l’hégémonie européenne et l’émergence de nouvelles puissances. On ne peut évidemment que penser à l’ouvrage d’Albert Demangeon paru après la Première Guerre mondiale, qui s’ouvre sur cette interrogation :

« Déjà la fin du dix-neuvième siècle nous avait révélé la vitalité et la puissance de certaines nations extra-européennes, les unes comme les États-Unis nourries du sang même de l’Europe, les autres, comme le Japon, formées par ses modèles et ses conseils. En précipitant l’essor de ces nouveaux venus, en provoquant l’appauvrissement des vertus productrices de l’Europe, en créant ainsi un profond déséquilibre entre eux et nous, la guerre n’a-t-elle pas ouvert pour notre continent une crise d’hégémonie et d’expansion ? » [9]

Et qui se termine sur cette même idée d’une pérennité de l’Europe :

« Est-ce à dire que l’Europe ait fini son règne ? Est-ce à dire que, suivant l’originale expression de M. P. Valéry, elle “deviendra ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire un petit cap du continent asiatique” ? Pour cela, il faudrait qu’elle fût réduite à ne plus compter que proportionnellement à sa superficie. Or, l’espace n’est pas la mesure de la grandeur des peuples. Cette grandeur se fonde encore sur le nombre des hommes, sur leur état de civilisation, sur leur progrès mental, sur leurs aptitudes à dominer la nature ; il s’agit ici plutôt de valeur que de grandeur. C’est pourquoi l’on peut dire que, si l’Europe n’occupe plus le même rang dans l’échelle des grandeurs, elle doit à sa forte originalité de conserver une place toute personnelle dans l’échelle des valeurs. » [10]

Bibliographie

Le livre des vingt-quatre philosophes : Résurgence d’un texte du IVe siècle, éd. par F. Hudry, Paris, Vrin, 2009.

Demangeon A., 1920, Le déclin de l’Europe, Paris, Payot.

Ferretti F., 2010, « L’egemonia dell’Europa nella Nouvelle géographie universelle (1876-1894) di Élisée Reclus : una geografia anticoloniale ? », Rivista Geografica Italiana, vol. 117, pp. 65-92.

Malte-Brun C. & Mentelle E., 1803, Géographie mathématique, physique et politique de toutes les parties du monde, vol. 2, Paris, chez H. Tardieu / Laporte.

Mattelart A., 2009, Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale, Paris, La Découverte (1ère éd. 1999, augmentée).

Reclus É., 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, pp. 433-443.

Sloterdikj P., 2010, Globes. Macrosphérologie. Sphères II, trad. de l’allemand, Paris, Méta-Éditions (éd. originale 1999).


Notes

[1] Élisée Reclus, 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, p. 433.
[2] Conrad Malte-Brun, 1803, Géographie mathématique, physique et politique de toutes les parties du monde, Paris, chez H. Tardieu / Laporte, Volume 2, pp. III-IV.
[3] Élisée Reclus, 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, pp. 441-442.
[4] Élisée Reclus, ibid., pp. 438.
[5] Élisée Reclus, 1889, Nouvelle géographie universelle. L’Homme et la Terre, vol. 14, Océan et terres océaniques, Paris, Hachette, p. 6.
[6] Blaise Pascal, Pensées, texte de l’éd. Brunschwicg, 1951, Paris, Garnier Frères, Pensée 72.
[7] Élisée Reclus, 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, p. 442.
[8] Élisée Reclus, ibid., p. 443.
[9] Albert Demangeon, 1920, Le déclin de l’Europe, Paris, Payot, p. 15.
[10] Albert Demangeon, ibid., pp. 313-314.

La découverte de l’Amérique, une erreur ?

Jeudi 10 mai 2012

Le rideau s’ouvre…

COLOMB (à part). Quel est ce prêtre vénérable que j’aperçois au fond de ce bocage ? Ses yeux baignés de larmes sont fixés sur un groupe d’Américains. Ah ! C’est leur protecteur ; c’est Las-Casas. Approchons-nous.
Las-Casas, dissipez enfin votre tristesse, et cessez de pleurer sur le sort de vos Indiens ; voici un discours qu’on m’envoie de l’autre Monde, vous y verrez que la découverte de l’Amérique a été utile au genre humain.

LAS-CASAS. Hélas ! Je ne l’ai que trop lu cet éloquent discours, et c’est lui qui cause ma tristesse. Quoi ! N’était-ce donc pas assez que les Européens eussent exercé leur barbarie sur les habitants du Nouveau Monde, fallait-il donc encore qu’ils employassent leur esprit à nous persuader que cette dépopulation n’a point été un mal ?

COLOMB. L’auteur ne le nie point ; mais il prétend que c’est la faute du siècle, et non celle des Européens qui découvrirent l’Amérique.

LAS-CASAS. Eh ! Que m’importe, quand on égorge mes bons Indiens, que ce soit la faute du siècle ou de la découverte de l’Amérique ? Croyez-vous que dans ces temps barbares, où les ténèbres de la superstition et du fanatisme courraient l’Europe, le prétendu sorcier qui mourait à petit feu sur un bûcher s’embarrassât beaucoup que son trépas fût l’ouvrage du siècle superstitieux, ou d’un juge inique ?

COLOMB. J’avoue que votre comparaison est spécieuse et vous n’ignorez pas que si les Espagnols, qui me doivent le nouvel hémisphère, avaient suivi mes avis et mon exemple, ils n’auraient point dévasté l’Amérique ; et que sans répandre une goutte de sang, ils auraient uni les deux Mondes par les liens du commerce et des beaux-arts. Mais la soif de l’or fit verser des torrents de sang au Castillan avide, et des fers furent ma récompense.

LAS-CASAS. Il est trop vrai, Colomb, et ces fers déposés dans votre tombeau par votre ordre, ces fers que vous portez jusque chez les ombres, sont la honte de vos contemporains ; mais leurs descendants vous ont bien vengé par la gloire attachée à votre nom.

COLOMB. Ils m’ont vengé, mais trop tard ; la gloire est pour une ombre ce qu’est une pompe funèbre pour celui qui descend au tombeau. Un aventurier ne m’a-t-il même enlevé l’honneur de donner mon nom à l’Amérique. Mais oublions ces injustices et avouez-le, Las-Casas, ce premier moment de crise est passé, et voyez les progrès qu’ont faits le commerce et la navigation ; comptez les richesses, les jouissances qu’ils ont procurées à l’Europe, les nouveaux débouchés ouverts à ses manufactures et aux productions de son sol. Vous sentez que les denrées de l’Amérique sont une marchandise privilégiée, qui réunit tous les avantages des métaux monnayés sans s’accumuler ni s’avilir comme eux ; que l’Amérique est un asile ouvert à la vertu persécutée, et un égout utile à la population européenne ; que le commerce enfin, répare lui seul tous les maux que l’Amérique a causés au genre humain.

LAS-CASAS. L’éloquence est une sirène ; elle vous a séduit, je n’en suis point étonné. On ne parle pas avec plus de chaleur ; on ne peint pas avec plus de grâce et d’énergie que votre auteur ; et l’homme supérieur à son siècle, qui eut le génie de deviner l’Amérique, doit applaudir à celui qui met son esprit à prouver l’utilité de cette découverte. Pour moi, qui n’ai que du bon sens et une âme tendre, je résiste mieux aux prestiges de l’esprit ; et quelque avantage que l’Amérique ait procuré au commerce, je ne pourrai croire qu’elle ait été utile au genre humain, tant qu’on ne me prouvera pas que cette découverte n’a point causé la dépopulation du Nouveau Monde, l’exportation des Nègres, ni la propagation de ce fléau né au sein des plaisirs.

COLOMB. Vous commencez à me persuadez. Adieu. Vous m’attristeriez en me prouvant que j’ai fait une découverte fatale au genre humain ; mais je vais relire ce discours, et l’éloquence entraînante de son auteur l’emportera bientôt sur la froide raison qui sort de votre bouche. [1]

Ce dialogue, bien entendu fictif, date de 1787. L’auteur en est Jean-Louis Mallet, dit Mallet-Butini (1757-1832). Avocat de Genève, il était ami et voisin de Voltaire. Le texte, trop bref pour être véritablement pertinent, permet cependant d’évoquer un débat majeur du XVIIIe siècle et pourtant quelque-peu oublié de nos jours. La question fut posée dès 1756 par Voltaire dans son Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations depuis Charlemagne jusqu’à nos jours.

« C’est un grand problème de savoir si l’Europe a gagné en se portant en Amérique. Il est certain que les Espagnols en retirèrent d’abord des richesses immenses ; mais l’Espagne a été dépeuplée, et ces trésors partagés à la fin par tant d’autres nations, ont remis l’égalité qu’ils avaient d’abord ôtée. Le prix des denrées a augmenté partout. Ainsi personne n’a réellement gagné. Il reste à savoir si la cochenille et le quinquina sont d’un assez grand prix pour compenser la perte de tant d’hommes. »[2]

La question fut ensuite développée par Cornelius de Pauw dans un ouvrage qui eut à son époque un retentissement certain, Recherches philosophiques sur les Américains, ou Mémoire intéressant pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, paru à Berlin à 1777.

« Il n’y a pas d’événement plus mémorable parmi les hommes, que la découverte de l’Amérique. En remontant des temps présents aux temps les plus reculés, il n’y a point d’événement qu’on puisse comparer à celui-là ; et c’est sans doute un spectacle grand et terrible de voir une moitié de ce globe réellement disgraciée par la nature, que tout y était ou dégénéré ou monstrueux.

Quel physicien de l’Antiquité eût jamais soupçonné qu’une même planète avait deux hémisphères si différents, dont l’un serait vaincu, subjugué et comme englouti par l’autre dès qu’il en serait connu, après un laps de siècles qui se perdent dans la nuit et l’abyme des temps ?

Cette étonnante révolution, qui changea la face de la terre et la fortune des nations, fut absolument momentanée, parce que, par une fatalité presque incroyable, il n’existait aucun équilibre entre l’attaque et la défense. Toute la force et toute l’injustice étaient du côté des Européens : les Américains n’avaient que de la faiblesse ; ils devaient donc être exterminés et exterminés dans un instant. Soit que ce fût une combinaison funeste de nos destins; ou une suite nécessaire de tant de crimes et de tant de fautes, il est certain que la conquête du nouveau Monde, si fameuse et si injuste a été le plus grand des malheurs que l’humanité ait essuyés.

Après le prompt massacre de quelques millions de sauvages, l’atroce vainqueur se sentit atteint d’un mal épidémique, qui, en attaquant à la fois les principes de la vie et les sources de la génération, devint bientôt le plus horrible fléau du monde habitable. L’homme déjà accablé du fardeau de son existence, trouva, pour comble d’infortune, les germes de la mort entre les bras du plaisir et au sein de la jouissance : il se crut perdu sans ressources ; il crut que la nature irritée avoir juré sa ruine.

Les Annales de l’Univers n’offrent pas, et n’offriront peut-être plus une époque semblable. Si de tels désastres pouvaient arriver plus d’une fois, la Terre serait un séjour dangereux, où notre espèce succombant sous ses maux, ou fatiguée de combattre contre sa destinée, parviendrait à une extinction totale, et abandonnerait cette Planète à des êtres plus heureux ou moins persécutés.

Cependant des politiques à projets ne cessent, par leurs séditieux écrits, d’encourager les Princes à envahir les Terres Australes. Il est triste que quelques philosophes aient possédé le don de l’inconséquence jusqu’au point de former eux-mêmes des vœux pour le succès de cette coupable entreprise : ils ont théoriquement tracé la route que devra tenir le premier vaisseau qui, au sortir de nos ports, ira porter des chaînes aux paisibles habitants d’un pays ignoré. Irriter la cupidité des hommes par de faux besoins et des richesses imaginaires, c’est agacer des tigres, qu’on devrait craindre et enchaîner. Les peuples lointains n’ont déjà que trop à se plaindre de l’Europe : elle a, à leur égard, étrangement abusé de la supériorité. Maintenant la prudence, au défaut de l’équité, lui dit de laisser les Terres Australes en repos, et de mieux cultiver les siennes.

Si le génie de la désolation et des torrents de sang précèdent toujours nos conquérants, n’achetons pas l’éclaircissement de quelques points de géographie par la destruction d’une partie du globe ; ne massacrons par les Papous pour connaître au thermomètre de Réaumur le climat de la nouvelle Guinée.

Après avoir tant osé, il ne reste plus de gloire à acquérir, que par la modération qui nous manque. Mettons des bornes à la fureur de tout envahir pour tout connaître. »[3]

La charge est virulente. La question qui est ainsi posée n’est donc pas tant de savoir si la découverte de l’Amérique a été utile ou non, mais celle des conséquences de l’expansion européenne. Le texte de Mallet est un écho, sinon une véritable réponse, au concours ouvert par l’abbé Raynal à l’Académie de Lyon en 1780 avec un prix de 1200 livres. Le sujet était ainsi formulé : La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? S’il en est résulté des biens, quels sont les moyens de les conserver et de les accroître ? Si elle a produit des maux quels sont les moyens d’y remédier ? Or l’abbé Raynal se trouve être l’auteur d’un des ouvrages les plus importants de son siècle, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, paru pour la première édition en 1770. L’introduction peut apparaître comme un éloge de la mondialisation :

« Il n’y a point eu d’événement aussi intéressant pour l’espèce humaine en général et pour les peuples d’Europe en particulier, que la découverte du nouveau monde et le passage des Indes par le Cap de Bonne-Espérance. Alors a commencé une révolution dans le commerce, dans la puissance des nations, dans les mœurs, l’industrie et le gouvernement de tous les peuples. C’est à ce moment que les hommes des contrées les plus éloignées se sont devenus nécessaires : les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; l’industrie du nord est transportée au sud ; les étoffes de l’orient habillent l’occident, et partout les hommes se sont communiqués leurs opinions, leurs lois, leurs usages, leurs remèdes, leurs maladies, leurs vertus et leurs vices. »[4]

Mais l’auteur enchaîne sur les doutes et sur les interrogations :

« Tout est changé et doit changer encore. Mais les révolutions passées et celles qui doivent suivre ont-elles été, peuvent-elles être utiles à la nature humaine ? L’homme leur devra-t-il un jour plus de tranquillité, de vertus et de plaisirs ? Peuvent-elles rendre son état meilleur, ou ne feront-elles que le changer ?

L’Europe a fondé partout des colonies ; mais connaît-elle les principes sur lesquels on doit les fonder ? Elle a un commerce d’échanges, d’économie, d’industrie. Ce commerce passe d’un peuple à l’autre. Ne peut-on découvrir par quels moyens et dans quelles circonstances ? Depuis qu’on connaît l’Amérique et la route du Cap, des nations qui n’étaient rien sont devenues puissantes ; d’autres qui faisaient trembler l’Europe se sont affaiblies. Comment ces découvertes ont-elles influé sur l’état de ces peuples ? Pourquoi enfin les nations les plus florissantes et les plus riches ne sont-elles pas toujours celles à qui la nature a le plus donné ? Il faut pour s’éclaircir sur ces questions importantes jeter un coup d’œil sur l’état où était l’Europe avant les découvertes dont nous avons parlé ; suivre en détail les événements dont elles ont été la cause et finir par considérer l’état de l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui. »[5]

L’ouvrage est connu en particulier pour sa dénonciation de l’esclavage, qui s’accentue au fil des éditions. Ainsi, dans la troisième, parue en 1781 :

« L’Europe retentit depuis un siècle des plus saines, des plus sublimes maximes de la morale. La fraternité de tous les hommes est établie de la manière la plus touchante dans d’immortels écrits. On s’indigne des cruautés civiles ou religieuses de nos féroces ancêtres, et l’on détourne les regards de ces siècles d’horreur et de sang. Ceux de nos voisins que les Barbaresques ont chargé de chaînes, obtiennent nos secours et notre pitié. Des malheurs mêmes imaginaires, nous arrachent des larmes dans le silence du cabinet et surtout au théâtre. Il n’y a que la fatale destinée des malheureux nègres qui ne nous intéresse pas. On les tyrannise, on les mutile, on les brûle, on les poignarde ; et nous l’entendons dire froidement et sans émotion. Les tourments d’un peuple à qui nous devons nos délices ne vont jamais jusqu’à nos cœurs. »[6]

Au terme de la première édition, l’abbé Raynal termine par une réflexion sur la question de l’émancipation des colonies anglaises d’Amérique du Nord et sur l’avenir de l’Amérique comme puissance mondiale face à une Europe perçue comme déclinante :

« À mesure que nos peuples s’affaiblissent et succombent tous les uns sous les autres, la population et l’agriculture vont croître en Amérique ; les arts y naîtront fort vite, transportés par nos soins ; ce pays sorti du néant brûle de figurer à son tour sur la face du globe et dans l’histoire du monde. »[7]

Plusieurs livres furent publiés en réponse au concours ouvert par l’abbé Raynal. Parmi ceux-ci, on citera Joseph Mandrillon : Recherches philosophiques sur la découverte de l’Amérique (1784) ; de François-Jean de Chastellux : Discours sur les avantages ou les désavantages qui résultent pour l’Europe de la découverte de l’Amérique (1787) ; et de l’abbé Genty : L’influence de la découverte de l’Amérique sur le bonheur du genre humain (1788). Aucun cependant, en dix ans, n’emporta le prix. La Révolution mit un terme au débat et le nouveau siècle fut celui d’une colonisation européenne décomplexée, tout autant que celui de la montée en puissance de l’Amérique.

Bibliographie

M. P*** [François-Jean de Chastellux], 1787, Discours sur les avantages ou les désavantages qui résultent pour l’Europe de la découverte de l’Amérique, Londres/Paris, chez Prault.

Commager H.S. & Giordanetti E., 1968, Was America a Mistake ? An Eighteenth-Century Controversy, Columbia, University of south Carolina Press.

abbé Genty, 1788, L’influence de la découverte de l’Amérique sur le bonheur du genre humain, Paris, chez Nyon l’aîné et fils.

Gerbi A., 1973, The Dispute of the New World. The Historic of a Polemic, 1750-1900, trad. de l’italien par J. Moyle, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press (éd. or., 1955).

Liauzu C., 2007, Histoire de l’anticolonialisme en France. Du XVIe siècle à nos jours, Paris, Armand Colin.

Mallet, 1787, « Dialogue. Colomb et Las Casas », L’Année littéraire, Tome 7, pp. 210-214.

J.M*** [Mandrillon], 1784, Recherches philosophiques sur la découverte de l’Amérique, ou Discours sur cette question posée par l’Académie des Sciences, Belles-Lettres & Arts de Lyon : La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? S’il en est résulté des biens, quels sont les moyens de les conserver & de les accroître ? Si elle a produit des maux, quels sont les moyens d’y remédier ?, Amsterdam, chez les héritiers E. van Harrevelt.

Cornélius de Pauw, 1777, Recherches philosophiques sur les Américains, ou Mémoire intéressant pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, Berlin, 3 volumes.

Abbé Raynal, 1770, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Amsterdam.

Voltaire, 1756, Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, Genève.


Notes

[1] Mallet, 1787, « Dialogue. Colomb et Las Casas », L’Année littéraire, Tome 7, pp. 210-214.

[2] Voltaire, 1756, Essai sur l’histoire générale, et sur les mœurs et l’esprit des nations depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, Genève, chapitre CXXV, p. 244.

[3] Cornélius de Pauw, 1777, Recherches philosophiques sur les Américains, ou Mémoire intéressant pour servir à l’histoire de l’espèce humaine, Berlin, Vol. 1, pp. III-VIII.

[4] [5] Abbé Raynal, 1770, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Amsterdam, Vol. I, pp. 1-2.

[6] Abbé Raynal, 1781, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Genève, chez Jean-Léonard Pellet, Vol. 6, p. 105.

[7] Abbé Raynal, 1770, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, Amsterdam, Vol. VI, p.426.