1904, la mondialisation selon Pierre de Coubertin

La parution d’un hors-série d’Alternatives économiques sur « Mondialisation & démondialisation » a été l’occasion de réactualiser mes recherches sur l’apparition du mot en français.

1397050610_CV1_HS101_zoomDans un précédent article [Cybergéo, 2011], j’avais daté la première occurrence du terme « mondialisation » de 1916. Le mot apparaissait dans un texte du juriste belge Paul Otlet à propos de la nécessité de gérer collectivement les ressources mondiales dans le but d’éviter une nouvelle guerre.

« Un droit nouveau doit remplacer alors le droit ancien pour préparer et organiser une nouvelle répartition. La “question sociale” a posé le problème à l’intérieur ; “la question internationale” pose le même problème à l’extérieur entre peuples. Notre époque a poursuivi une certaine socialisation de biens. Le régime féodal est tombé en 1789, l’égalité de droit a été proclamée, la mainmorte prohibée, le morcellement de la propriété facilité, l’expropriation pour cause d’utilité publique instaurée; l’accumulation privée a été tempérée par les impôts sur le revenu, le capital et les successions, par la participation aux bénéfices, l’élévation de la part faite aux travailleurs, par les charges qu’impose le système d’assurance et de prévoyance sociale. La grande majorité reconnaît aujourd’hui la justice de ces mesures. Les socialistes et les collectivistes, eux, vont encore plus loin; ils demandent la socialisation des moyens de production et proposent des moyens d’expropriation des droits acquis moyennant compensation. La “question internationale” c’est tout cela, transporté dans la sphère des compétitions de pays en pays. Il s’agit, si l’on peut employer cette expression, de socialiser le droit international, comme on a socialisé le droit privé et de prendre à l’égard des richesses naturelles des mesures de “mondialisation”. » [1]

Les progrès de la numérisation permettent aujourd’hui de réviser les résultats de cette recherche et de proposer une nouvelle datation, qui reste évidemment elle aussi sujette à remise en question. En 1904, Pierre de Coubertin utilise le mot dans une tribune parue dans Le Figaro, au détour de la conclusion :

« L’essentiel est que la propagande nationale se mette au diapason des conditions nouvelles instaurées, si l’on peut user d’un pareil langage, par la “mondialisation” de toutes choses. » [2]

Sans surprise, on retrouve les marques des premières occurrences : les guillemets, qui révèlent le néologisme, et l’incise, qui marque une certaine réserve (« si l’on peut user d’un pareil langage »). Ceci survient dans un contexte linguistique précis caractérisé par la multiplication des mots sur la base du lexème « monde ». L’adjectif « mondial » apparaît de façon sporadique à partir du milieu du 19e siècle, souvent en traduction de l’italien, mais son usage ne commence véritablement à se remarquer qu’à partir de la fin des années 1870. L’adverbe « mondialement » est utilisé à partir de la décennie suivante. Quant au verbe « mondialiser », son emploi est attesté dès le début du 20e siècle. On citera notamment un article paru lui aussi dans Le Figaro, en 1902, et portant précisément sur « La France mondiale » :

« Parmi les mots nouveaux ou renouvelés, que le progrès de l’ambition humaine a mis à la mode, il en est un qui revient avec une fréquence significative sous la plume et sur les lèvres des écrivains et des orateurs, notamment dans les assemblées et dans les académies d’outre-Rhin. C’est celui-ci : mondial.

Les peuples qui se disputent actuellement la prééminence dans la hiérarchie des nations civilisées s’efforcent tous, plus ou moins, de mondialiser leur politique, leur industrie, leur commerce, leurs sciences, leurs arts. Aucune activité, à l’heure présente, ne peut être féconde si elle n’est cosmique. Les moyens de transport et de communication se sont multipliés, perfectionnés de façon à rapprocher tous les êtres intelligents qui sont disséminés sur notre planète ronde. » [3]

L’auteur, Gaston Deschamps, exprime clairement la conscience d’un état de fait, qui résulte de la multiplication des réseaux à l’échelle du globe, et que souligne un mot nouveau, « mondial ». Point de détail intéressant, il fait référence à l’usage encore plus fréquent en Allemagne du mot Welt (cf. mes remarques sur ce point in : Capdepuy, 2011). Se jouant des mots, Gaston Deschamps n’hésite pas à forger celui de « mondialiser » pour désigner l’action de donner une dimension mondiale à une chose. De fait, tout l’article est une tribune politique en faveur de la mondialisation de la politique de la France, ce qu’il appelle le « mondialisme » – autre mot qu’il crée et qui ne sera repris véritablement que durant l’entre-deux-guerres.

« Nos amis les Américains, dont la prodigieuse réussite est due principalement à une pratique constante des vertus de l’ancienne, Europe, possèdent au plus haut degré le sens du mondialisme. Toutes leurs entreprises s’étendent à la totalité du globe. Toujours ils ont en vue le monde entier : The world… » [4]

C’est donc dans ce contexte qu’en 1904, Pierre de Coubertin en vient à parler de « mondialisation » comme d’un phénomène général. Alertant les lecteurs du déclin de la puissance française dans le domaine des armes et dans celui de la fortune, il appelle à un sursaut national dans le domaine des idées :

« En effet, rien jusqu’ici ne remplace l’idée française. En littérature, en art, en science même, elle reste la plus foncièrement humaine, la mieux proportionnée, la plus claire, la plus séduisante, la plus sûre.

[…]

Voilà pourquoi si nous voulons, nous autres Français, maintenir la suprématie de notre génie national, nous sommes dans l’obligation d’allumer par le monde des foyers de lumière française qui brilleront au centre de carrefours bien choisis, le long de routes fréquentées, là où ne parvient plus que pâli et sans force le rayonnement de la métropole. » [5]

Mais de l’empire écroulé, il ne reste que quelques parcelles :

« Québec, la Nouvelle-Orléans, Hanoï, Pondichéry, Tananarive, Le Caire, Alger, – flambeau à sept branches par lequel la pensée française pourra continuer d’illuminer les horizons lointains, comme jadis elle le faisait de Paris. »

Cependant, ces foyers de la civilisation française doivent aussi, selon Pierre de Coubertin, devenir des creusets où il faudrait tenir compte des particularismes locaux :

« Les gazettes ou les magazines qui paraîtront à Québec ne conviendraient pas au Caire et l’université de Tananarive ne saurait ressembler à celles de Lille ou de Toulouse. A Pondichéry il faudra tenir compte des étudiants que pourrait fournir l’Inde anglaise, comme à la Nouvelle-Orléans on devra songer à ceux qu’enverrait la République mexicaine. Les méthodes qui attireront à Alger, pour les pétrir et les moderniser, les jeunes phalanges de l’Islam ne sont pas celles qui permettront de constituer à Hanoï un mandarinat sagement progressiste. »

Après guerre, en 1926, dans un entrefilet publié dans La Lanterne, le mot « mondialisation » revient sous la plume de Pierre de Coubertin :

« Je ne souhaiterais pas de recommencer ma vie avec l’aléa de la “manquer”, mais s’il m’était donné de la recommencer telle quelle, je me bornerais à lui apporter quelques retouches de détail. Je ne ferais rien plus vite, mais évidemment, je tâcherais de faire mieux. En tout cas, je ne lui voudrais pas un autre cadre. Celui qui, né sous le Second Empire a vécu les cinquante années pendant lesquelles s’est opérée la “mondialisation” de toutes choses (excusez le barbarisme) et qui assiste, en bonne santé, à l’aube des temps nouveaux, peut se vanter d’avoir bénéficié d’un des actes les plus variés et les plus intéressants de l’immense tragédie humaine. » [6]

Les guillemets et la réticence montrent à quel point plus de vingt ans plus tard le mot reste inusité, même si d’autres l’ont employé. Son constat semble s’être renforcé :

« Les découvertes opérées dans le passé de l’humanité, les progrès techniques qui ont rapproché les peuples et tendu à supprimer les distances, enfin les événements récents qui ont engendré une sorte d’unité mondiale, rendent désormais possible l’étude, l’enseignement de la grande Histoire par ses côtés fragmentaires. »

Le journaliste rend par ailleurs compte du projet de Pierre de Coubertin de fonder une « Société de l’Histoire Universelle » basée sur une doctrine nouvelle :

« À savoir que tout enseignement historique fragmentaire est rendu stérile – intellectuellement aussi bien que socialement – par l’absence d’une connaissance préalable de l’ensemble des annales humaines ; le principe des fausses proportions de temps et d’espace s’introduit ainsi dans l’esprit, égarant l’homme d’étude aussi bien que l’homme politique. »

La même année, cette société, sise à Aix-en-Provence, publie les quatre volumes de son Histoire universelle, qui, malheureusement, n’ont toujours pas été numérisés et me sont donc inaccessibles. L’analyse restera donc tronquée.

Que retenir cependant de la découverte de cette nouvelle occurrence ? Premièrement, elle conforte le fait que les contemporains, ou du moins une partie d’entre eux, au tournant du 19e et du 20e siècle, ont conscience qu’un monde global, le Monde, est en train d’émerger, résultat de l’interconnexion croissante et accélérée des différentes parties de l’humanité planétaire. Deuxièmement, elle montre que, selon Pierre de Coubertin, cet état de fait, la mondialité, pour reprendre un concept actuel, touche toute chose, autrement dit : la mondialisation n’est pas perçue comme uniquement économique ; elle est un fait total. Troisièmement, elle établit que dans un contexte de bouillonnement linguistique autour de l’idée de « monde », le terme de « mondialisation » est encore loin d’atteindre le statut de notion. Lié au verbe « mondialiser », assez rare, le mot désigne simplement une extension à l’échelle mondiale. Notons simplement que pour Pierre de Coubertin, la mondialisation semble plutôt désigner un processus, tandis que pour Paul Otlet, il s’agit davantage d’une action volontaire, sur le modèle de « nationalisation » – sens que le mot garde quelque temps après la Seconde Guerre mondiale avant de signifier un phénomène général. Enfin, sur le plan politique, l’opposition est nette. Si Paul Otlet inscrit la mondialisation dans le prolongement de l’internationalisme du 19e siècle, Pierre de Coubertin s’inscrit dans celui du colonialisme. Il s’agit d’enrailler le déclin national et pour que la civilisation française dure, elle doit se mondialiser.


Annexes

Pierre de Coubertin, 1904, « Le flambeau à sept branches », Le Figaro, 13 décembre 1904, p. 1.

 « Tous ceux que passionne l’avenir de l’action française dans le monde doivent, avant tout, se faire une juste idée des limites dans lesquelles aujourd’hui cette action demeure confinée. Ce n’est point le regret des splendeurs disparues, mais bien l’analyse des réalités présentes qui nous permettra de servir efficacement la grande cause de l’expansion nationale.

La domination d’une race peut s’exercer par les armes, par la fortune et par l’idée. La France a connu simultanément cette triple supériorité; mais depuis lors des circonstances ont surgi qui ont modifié les données de la question. La supériorité par les armes reste basée sur la vaillance, l’entraînement et le nombre ; toutefois la vaillance actuelle le cède au nombre et le degré d’entraînement dépend de la fortune. Or le nombre nous a échappé et ne saurait nous revenir. Même si le chiffre des naissances françaises remonte quelque peu et si, comme il est probable, celui des naissances étrangères baisse avant longtemps, notre infériorité numérique vis-à-vis des Anglo-Saxons, des Allemands ou des Russes demeurera telle que le temps ne la saurait annuler. – Riches, nous le sommes toujours ; notre avoir est le plus considérable qui soit ; notre crédit, le plus robuste… Combien de temps cela durera-t-il ? Les lois du mouvement productiviste ont une rigidité presque mathématique et, fissions-nous les plus grands efforts pour accroitre nos revenus – ce qui est loin d’être le cas, – nous ne saurions empêcher les ressources de nos rivaux de progresser à pas de géant. Le domaine de l’idée, enfin, tend à nous échapper ; sur ce point du moins il existe un remède aux disgrâces du sort.

En effet, rien jusqu’ici ne remplace l’idée française. En littérature, en art, en science même, elle reste la plus foncièrement humaine, la mieux proportionnée, la plus claire, la plus séduisante, la plus sûre. Les contacts germanique et anglo-saxon, loin de lui nuire, ont depuis cinquante ans comme redressé sa stature et affiné sa silhouette. Nul ne saurait désigner ses héritiers la souplesse slave est trop ondulante; la précision américaine, trop anguleuse. Non, en vérité, l’idée française n’a point encore de rivale et les hommes n’ont pas fini d’avoir besoin d’elle.

Seulement, il faut qu’ils sachent où la chercher, il faut qu’ils l’aient à portée. Ce point de vue échappe à nos concitoyens. Eh quoi répondraient-ils à quiconque leur en ferait la remarque, Paris, qui fut considéré en tout temps comme d’un accès aisé, a-t-il cessé de l’être parce que la rapidité des transports et la facilité des communications ont décuplé ? ne peut-on aujourd’hui mieux que jamais se maintenir, de tous les points du globe, en communion intellectuelle avec Paris ?

Oui, sans doute, on le peut ; mais on ne le fait pas. Si la foule devient à certains égards plus cosmopolite, l’élite par contre s’est faite plus régionale, parce qu’il s’est opéré une vaste décentralisation des choses de l’esprit et qu’ayant le choix des ressources d’art, de, presse, d’enseignement, chacun préfère celles qui se trouvent immédiates et voisines, quand même leur valeur serait moindre.

Voilà pourquoi si nous voulons, nous autres Français, maintenir la suprématie de notre génie national, nous sommes dans l’obligation d’allumer par le monde des foyers de lumière française qui brilleront au centre de carrefours bien choisis, le long de routes fréquentées, là où ne parvient plus que pâli et sans force le rayonnement de la métropole.

***

La tâche serait presque impossible s’il fallait tout créer, journaux, revues, chaires, institutions scientifiques, académies. Une civilisation, si puissante soit elle, ne s’implante pas ainsi, artificiellement, tout d’une pièce. Fort heureusement un passé glorieux nous a préparé les voies.

Les Anglais, dans leurs écoles, exposent volontiers un planisphère où s’inscrivent de façon visible et péremptoire les succès de leur race. D’énormes surfaces revêtues d’une teinte uniforme marquent la place prépondérante qu’elle occupe au sein de l’humanité. La jeunesse française devrait avoir sous les yeux un planisphère historique où les exploits de ses ancêtres lui seraient rappelés par un procédé analogue. Les empires écroulés s’y compareraient avec les empires récents. L’Amérique et l’Inde d’autrefois y feraient figure, à côté de l’Afrique et de l’Indo-Chine d’à présent. Alors s’imposeraient d’eux-mêmes les noms des cités où doivent s’allumer les clartés fécondes : Québec, la Nouvelle-Orléans, Hanoï, Pondichéry, Tananarive, Le Caire, Alger, – flambeau à sept branches par lequel la pensée française pourra continuer d’illuminer les horizons lointains, comme jadis elle le faisait de Paris.

Je sais très bien quelles objections doit susciter un tel plan et je les discuterai quand on voudra, car je sais aussi qu’elles ne sont point insolubles et qu’il n’existe pas d’autre moyen de parvenir au but désirable. Mais plus un projet est imprégné d’idéalisme, plus il convient d’apporter à sa réalisation une méthode précise et un esprit pratique. Connaître exactement le point de départ est indispensable pour atteindre sûrement au point d’arrivée. Une sérieuse enquête préliminaire s’imposera donc afin de fixer l’état exact des choses sur chacun des points que nous venons d’énumérer. Il y aura à déterminer ce qui est à créer, ce qui est à détruire, ce qui est à développer. Il y aura à se préoccuper des, dispositions de l’opinion et des exigences du particularisme local. Les gazettes ou les magazines qui paraîtront à Québec ne conviendraient pas au Caire et l’université de Tananarive ne saurait ressembler à celles de Lille ou de Toulouse. A Pondichéry il faudra tenir compte des étudiants que pourrait fournir l’Inde anglaise, comme à la Nouvelle-Orléans on devra songer à ceux qu’enverrait la République mexicaine. Les méthodes qui attireront à Alger, pour les pétrir et les moderniser, les jeunes phalanges de l’Islam ne sont pas celles qui permettront de constituer à Hanoï un mandarinat sagement progressiste.

Mais l’essentiel est qu’un effort énergique et direct soit tenté, un effort de puissante exportation inspiré par la conviction que l’œuvre à accomplir là-bas dépasse en importance toutes les autres, car son succès constituera pour la civilisation française un critérium de durée. L’essentiel est que la propagande nationale se mette au diapason des conditions nouvelles instaurées, si l’on peut user d’un pareil langage, par la “mondialisation” de toutes choses. L’essentiel est que, sans retard, aux lieux appropriés, une flamme vivante se substitue au reflet qui meurt. »


Notes
[1] Paul Otlet, 1916, Les Problèmes internationaux et la guerre, Genève/Paris, Librairie Kundig/Rousseau & Cie, p. 337.
[2] Pierre de Coubertin, 1904, « Le flambeau à sept branches », Le Figaro, 13 décembre 1904, p. 1.
[3] Gaston Deschamps, 1902 « La France mondiale », Le Figaro, N° 147, p. 1.
[4] Ibid.
[5] Coubertin, 1904, art. cit.
[6] La Lanterne, 10 juin 1926, p. 3.

Comment un colon français de l’île de France voit son île et le monde

Un colon français des Mascareignes

Les hasards d’une recherche concernant les magistrats réunionnais au 19e siècle m’ont fait découvrir un document rédigé par un colon de l’île de France (actuelle île Maurice) à la veille de la Révolution française qui présente l’avantage de montrer une réflexion, que l’on pourrait qualifier d’« environnementale », dont l’intérêt majeur est de présenter un caractère multiscalaire. C’est un mémoire présenté par Étienne Boldgerd, colon français et entrepreneur agro-forestier, aux administrateurs généraux de la colonie (le Gouverneur et l’Intendant) visant à préserver la ressource forestière de l’île tout en maintenant une activité agricole. Ce plan envisage les différents problèmes posés par la surexploitation des ressources forestières de l’Ile de France à différentes échelles : locale (l’île), régionale (l’archipel des Mascareignes, l’Ouest de l’océan Indien) et même mondiale.

Thomas Étienne Boldgerd (1748-1818) appartient à la deuxième génération des colons français de l’île de France. Son père, natif de Bretagne, était un employé de la compagnie française des Indes Orientales. Né dans la colonie et devenu très tôt orphelin, Thomas Étienne fut placé sous la tutelle de Réminiac, officier de l’administration de la compagnie, il épousa la fille d’un colon bourbonnais (Ile Bourbon, actuelle île de La Réunion) et fit une carrière dans la Marine puis dans la milice locale. Il exerça également d’importantes fonctions administratives et politiques à l’époque révolutionnaire et napoléonienne. Il termina sa vie comme un riche colon à l’époque où la colonie était devenue anglaise.

Son mémoire de 1789 porte en réalité sur un autre aspect de sa vie : Étienne Boldgerd fut un entrepreneur agro-forestier et se constitua une importante fortune foncière. Son exploitation principale est située au Sud de l’île le long de la Rivière des Citronniers près du Poste Jacotet.

Carte reliefCarte 1. L’île de France

Les différents échelons de sa réflexion sont les suivants : son « quartier », son île, l’archipel des Mascareignes, l’espace indianocéanique et le monde.

Le quartier

Thomas Étienne Boldgerd consacre une grande partie de son mémoire au récit de sa carrière d’entrepreneur agro-forestier. Il a obtenu des concessions dans une partie sauvage de l’île (le Sud) où il a opéré des défrichements, pratiqué des cultures, monté une exploitation forestière et même construit des navires. Dans le cadre de son domaine il a su, suivant le contexte, faire alterner deux types de cycles : cycles forestiers durant les périodes de guerre avec l’Angleterre pour répondre aux besoins militaires et cycles agricoles (périodes de paix). Ses activités ont eu des répercussions sur tout le « quartier » : il a fait reculer le marronnage et il a attiré autour de lui d’autres colons.

L’île et l’archipel

L’échelon insulaire intéresse Étienne. L’île est une escale entre l’Europe et l’Inde, elle sert de point d’appui aux navires français en cas de guerre. Elle fournit eau et vivres aux navires de passage et du bois pour la construction navale. D’où la nécessité de préserver des espaces boisés. Boldgerd dresse d’abord un tableau de l’état des défrichements :

« Les bords de mer, les environs du Port-Louis sont rasés à plus de trois lieues dans les terres, on trouve partout des traces de dévastations. Toute la côte du vent est absolument dépouillée, celle de sous le vent l’est à plus de huit lieues, il en est de même des environs du Port-Bourbon »

Il s’agit là du résultat des défrichements opérés dès l’époque hollandaise et continués à l’époque française à partir de quelques fonts-pionniers correspondant aux lieux où les premiers colons se sont installés (voir carte n° 2).

Defrichement_MauriceCarte 2. Extension des défrichements à l’île de France (fin 18e siècle)

Boldgerd dénonce aussi la destruction irrationnelle des espaces boisés en rapport avec l’extension des espaces cultivés : « Les plus beaux bois de construction étoient abatus et brulés sur le sol. » Contrairement à une partie des colons qui veulent poursuivre la déforestation, il se montre favorable à une véritable réserve forestière :

« cette considérations lui paroit n’avoir pas assez fixé l’attention des personnes qui s’élèvent contre l’étendue des possessions boisées que se sont insensiblement formées quelques habitans de cette île […] cette disposition, dénoncée comme nuisible aux progrès de la colonie, est, en effet très heureuse, en ce qu’elle a servi de correctif au plan de dévastation des bois trop généralement adopté et qu’elle en a arrêté les funestes effets, au moins dans quelques cantons ».

Mais la réflexion d’Étienne Boldgerd dépasse le cadre insulaire. Son raisonnement multiscalaire prend son sens si l’on songe au contexte historique. Nous sommes à l’époque de l’expansion européenne qui se fait aussi bien dans l’océan Indien que dans les Amériques. Cette expansion entraîne une forte rivalité franco-britannique dont le théâtre est nord-américain et indianocéanique (guerre de Sept Ans, guerre d’Indépendance américaine). Le colon français cherche à justifier l’utilité de son île au sein de l’empire colonial français, c’est-à-dire dans un cadre régional et mondial.

L’île appartient à un archipel (les Mascareignes) qui comprend Bourbon et Rodrigue. Étienne évoque les capacités agricoles de l’île Bourbon (La Réunion) comme pouvant compléter celles de l’île de France. Rodrigue n’est pas citée, son rôle, en rapport avec sa taille, est modeste. On sait qu’au 18e siècle, elle a servi aux Français de réserve de tortues. Celles-ci étaient embarquées sur les navires pour lutter contre le scorbut.

L’espace indianocéanique et le monde

L’évocation de ces espaces proches (océan Indien) et lointains (Amérique du Nord et Europe) se fait dans le cadre d’une réflexion sur la double vocation que l’auteur assigne à son île : celle-ci doit être à la fois un « grenier » (fourniture de vivres aux flottes de passages) et un « chantier » (production de bois).

« Dans l’hypothèse que nous soyons réduits à l’alternative de nous approvisionner au dehors ou de bois, ou de grains, le choix pourrait-il être douteux ? Le dernier de ces besoins, plus pressant sans doute ne sauroit être absolu dans aucun temps, notre sol et celui de Bourbon sont des ressources assurées contre la disette, avec un peu de prévoyance, l’Europe et l’Amérique septentrionale nous rapportent des farines ; toutes les côtes voisines nous offrent des ris et des bleds, et l’importation de ces denrées est aussi facile que peu couteuse. Il n’en est pas ainsi des bois où les prendrons-nous ? Combien de difficultés n’éprouverons-nous pas pour l’extraction ! combien de dépenses pour le transport ! »

Thomas Étienne intègre donc son île dans un système-monde créé par l’expansion coloniale européenne (voir carte n°3). Il préfère accentuer la vocation forestière de la colonie (vocation à laquelle il a pris une part active dans le cadre de sa propre exploitation) car il sait que les Mascareignes peuvent compter sur d’autres espaces : Madagascar (les « côtes voisines »), l’Amérique du Nord et l’Europe. La capacité de ce contemporain des Lumières à raisonner à plusieurs échelles s’explique par plusieurs facteurs.

carte1bis_hammerCarte 3. Les Mascareignes dans le système-monde français

Étienne Boldgerd est un membre de la diaspora coloniale française, un « colon de la seconde génération » des Mascareignes. Son père est né en France et lui aux colonies. Il a lui-même voyagé : il a fait une carrière dans la marine (1762-1766) qui l’a sans doute amené à voyager dans l’océan Indien et il a épousé une Bourbonnaise. L’île de France est un lieu de passage entre l’Europe et l’Inde, une colonie cosmopolite. On sait par ailleurs qu’Étienne a rencontré Bernardin de Saint-Pierre (celui-ci narre sa rencontre avec le colon dans le récit de son voyage à l’Ile de France, août 1769). D’une manière plus générale Thomas Étienne est un contemporain de l’expansion coloniale française et de la rivalité britannique, c’est-à-dire qu’il a vécu à une époque qui constitue une phase majeure de la mondialisation.

Ce billet est inspiré de l’article du même auteur, 2013, « Les enjeux de la préservation de la forêt dans l’océan Indien au XVIIIe siècle. Expérience et réflexion d’un colon de l’Ile de France (actuelle Ile Maurice) »Revue de géographie historique, N° 3.

Le Japon, un modèle pour le monde musulman ?

Le 28 novembre 1924, Sun Yat-Sen prononça à l’École normale des filles de Kobé, au Japon, un discours sur l’avenir de la Chine, dans lequel il présentait le Japon comme le modèle à suivre. En cela, on retrouve des réflexions déjà évoquées, mais au lieu de la crainte de déclin de l’Europe, c’est évidemment l’émergence de l’Asie qui est ici célébrée.

« Nous nous sentions si pauvres et si faibles, en face de l’Europe si riche et si forte !… Alors nous vîmes monter l’astre du Japon, et avec quelle splendeur ! » [1]

Aux yeux de Sun Yat-Sen, un événement marque cette montée en puissance du Japon : la victoire contre les Russes en 1905.

« Le Japon battit la Russie. Les Japonais triomphèrent des Russes !… Les Européens n’étaient donc pas invincibles ! … Le fracas de cet écroulement retentit dans toute l’Asie. Tous les peuples d’Orient relevèrent la tête, et un immense enthousiasme les saisit… » [2]

Et pour convaincre son auditoire de la portée internationale de cette victoire auprès des peuples colonisés, il en vient à raconter quelques souvenirs :

« J’étais en Europe, quand le télégraphe y apporta la nouvelle de la complète destruction de l’escadre russe par l’amiral japonais Togo. Ce fut pour l’Europe entière un coup terrible, comme un deuil de famille. Même en Angleterre, pays alors allié au Japon, les sages hochèrent la tête et froncèrent les sourcils. C’est que la race blanche tout entière perdait la “face”. Or, dit le proverbe anglais : “blood is thicker than water” (les liens du sang priment tout). Par contre, le prestige de la race jaune s’accrut considérablement. J’en eus la preuve quand, revenant en Chine, à Suez des Arabes m’ayant pris pour un Japonais, me firent une ovation. “Tes compatriotes, criaient-ils, viennent de couler une flotte russe, que nous avons vu passer par ce canal. Ce sont de fiers gens ! Nous aussi nous sommes des Orientaux opprimés par les Occidentaux. La victoire des Japonais est la nôtre !” L’enthousiasme de ces gens et à l’autre bout du continent asiatique, était indescriptible. L’oppression commune avait fait de ces Arabes, des frères des Japonais… » [3]

Le récit est en soi anecdotique, mais il pose une intéressante question d’histoire connectée contemporaine sur la mise en connexion du Japon et du monde musulman au début du 20e siècle, et d’histoire globale sur les résistances à l’hégémonie européenne dans un contexte de mondialisation croissante.

Dès 1906, Fernand Farjenel, professeur au Collège libre de sciences sociales, rédigea dans le premier numéro de la Revue du monde musulman, une synthèse sur cet émoi qui traversa une partie de l’Eufrasie :

« Le triomphe du Japon a fait passer à travers toute l’Asie comme un frisson de réveil, qui s’est étendu jusqu’à l’Afrique, et en Europe à l’empire turc. La Chine et ses pays jadis tributaires, l’Inde, la Perse, l’Égypte, une partie du nord de l’Afrique, sont remués jusque dans leurs profondeurs par un besoin de progrès et surtout par le désir de devenir forts, de conquérir la puissance qui se fait respecter et permet au besoin d’imposer sa volonté à autrui. C’est peut-être en pays musulman que ce sentiment s’est propagé avec le plus de force. » [4]

Analysant la presse arabe et persane, il citait plusieurs exemples de l’écho de la victoire japonaise.

« Désireuse, dit un important journal persan, le Habl oul-Matîn de Calcutta, de devenir aussi puissante que le Japon et de sauvegarder son indépendance nationale, la Perse doit faire cause commune avec lui. Une alliance devient nécessaire. Il faut un ambassadeur du Japon à Téhéran. Pour réorganiser l’armée, on devra prendre des instructeurs japonais de préférence à ceux de toute autre nation. II faut aussi développer les relations commerciales des deux pays. Pour la création de banques, chose nécessaire, on pourra aussi s’adresser au Japon, quoique le concours des Parsis de l’Inde, hommes riches et rompus aux affaires financières, puisse être également précieux. » [5]

Élargissant l’horizon, Fernand Farjenel faisait aussi référence à Abdullah Quilliam, citoyen britannique né William H. Quilliam (1856-1932), converti à l’islam. Fondateur à Liverpool, en 1889, de la première mosquée de Grande-Bretagne, il fut investi en 1894 par le sultan Abdülhamid II « sheikh ul-islam des îles Britanniques ». Or, en 1906, il prononça une conférence au Cercle musulman de Liverpool sur les religions du Japon et le moyen de convertir ce pays à l’islam.

Crescent_1907Fig. 1. Première page du Crescent, revue créée par Abdullah Quilliam, annonçant la parution d’un livre sur le même thème, 1907

Cependant, Fernand Farjenel restait sceptique :

« Toutes ces espérances des musulmans sont des plus symptomatiques. Elles soulèvent une grande question, qui demeure pour le présent encore voilée d’une sorte d’obscurité. Le fait positif qu’elles font ressortir, c’est le réveil actuel de l’Islam, comme conséquence des victoires Japonaises, puis la naissance et le développement d’une forte poussée de l’opinion publique musulmane dans le sens d’une alliance entre l’Islam et le Japon. Elles nous permettent de constater, par les sympathies qu’elles semblent trouver auprès des Japonais, l’attention consacrée par l’empire du Mikado aux pays musulmans. Mais, là où on pouvait s’attendre à un coup de théâtre, on assiste seulement à un prologue encore vague qui promet tout sans rien engager. Il ne faut pas s’étonner beaucoup qu’il en soit ainsi, pour commencer. » [6]

Mais on aurait tort de s’arrêter à une « géopolitique de l’émotion ». Dès les années 1870, des relations diplomatiques avaient commencé à se nouer entre le Japon et l’Empire ottoman et dans les années qui suivirent la victoire japonaise, on observe le développement d’une connexion entre les tenants du panasiatisme et ceux du panislamisme. En l’absence de travail universitaire français sur la question, il n’est peut-être pas inutile de citer quelques acteurs de ces réseaux transnationaux.

Mustafa Kamil (1874-1908)

Nationaliste égyptien, après des études en France, il prit la tête du Parti national (Hizb al-Watani), créé en 1893, et en 1900 fonda le journal al-Liwa’. En 1904, dans al-chams al-muchriqa (« Le Soleil levant »), Mustafa Kamil dit sa déception à l’égard des Européens et son admiration pour la nouvelle puissance émergente :

« Si les Européens avaient été sincères dans leur propagande lorsqu’ils disaient qu’ils voulaient civiliser tout le genre humain et qu’ils étaient seulement entrées dans les pays pour prendre les peuples entre leurs mains afin de les mettre sur la voie de la civilisation, alors, ils auraient été contents dans leur attente du progrès de la race jaune et de son développement, et ils auraient reconnu le Japon comme le plus grand des facteurs de civilisation. Cependant, la vraie réalité est que la rivalité reste la règle générale de l’humanité. Il est dit que chacun œuvre à la déception et au désavantage de son adversaire. Les Européens ne souhaitent pas le progrès des Orientaux et les Orientaux ne désirent pas la permanence de l’hégémonie européenne. » [7]

Ce qui frappa Mustafa Kamil était le renversement opéré par le Japon :

« Nous sommes fascinés par le Japon car c’est le premier gouvernement oriental à utiliser la civilisation occidentale pour résister à l’impérialisme européen en Asie. » [8]

De façon plus anecdotique, Michel Laffan cite également l’écrivain égyptien Mustafa Lutfi al-Manfalûti (1876-1924), qui, dans une de ses nouvelles, raconte comment un coiffeur, emporté par une discussion sur la progression du Japon dans sa guerre contre la Russie, en vient par inadvertance à tailler une carte du Japon dans les cheveux de son client.

Abdürreşid Ibrahim (1853-1944)

Tatar, autrement dit musulman de Russie, il se rendit pour la première fois au Japon en 1908, où il séjourna plusieurs mois et fit alliance avec la société secrète du Dragon noir (Kokuryūkai). Là-bas, se trouvaient plusieurs activistes exilés pour leur opposition à la colonisation britannique, notamment l’officier égyptien Ahmad Fadzil et l’Indien Mohammed Barakatullah, qui enseignait l’ourdou à l’université de Tōkyō. Tous les trois participèrent à un journal en anglais, The Islamic Fraternity, qui défendait le rapprochement du panislamisme et du panasiatisme. En 1909, il participa à la fondation de l’Ajia Gikai (« Société de la renaissance asiatique »), qui diffusa la propagande japonaise dans le monde musulman. Abdürreşid Ibrahim traduisit également l’ouvrage de Hasan Hatano Uho, Asia in danger. Puis il revint à Istanbul avec l’aide de la Kokuryūkai, en rendant visite sur le chemin du retour aux communautés musulmanes des colonies britanniques et hollandaises. À Bombay, il rencontra Omar Yamaoka, un membre de la Kokuryūkai converti à l’islam ; ils firent le pèlerinage ensemble à La Mecque. À Istanbul, en 1910-1911, Abdürreşid Ibrahim publia Alem-i Islam ve Japonya’da Intisari Islamiyet (« Le Monde de l’islam et la diffusion de l’islam au Japon »). Il y détaillait les raisons d’un rapprochement entre panislamisme et panasiatisme, tout en argumentant en faveur de la nécessité de convertir le Japon à l’islam afin que celui-ci aide les musulmans à se libérer de l’Occident. Il montrait aussi en quoi le Japon pouvait aider l’Islam à se moderniser.

Omar Kōtarō Yamaoka (1880-1959)

Après des études de russe à l’université de Tōkyō, il s’engagea en faveur du panasiatisme et devint membre de la Kokuryūkai. Considéré comme « aventurier continental » (tairiku rōnin), il se fit le promoteurs du panasiatisme en voyageant, ce qui l’amena en Inde où il rencontra Abdürreşid Ibrahim. Après La Mecque, il poursuivit son voyage à Damas, Beyrouth et Istanbul, puis s’en retourna au Japon où il publia un récit de son expérience, Arabia jūdanki. En France, en 1911, Lucien Bouvat évoquait ainsi ses activités.

« La Société de propagande musulmane au Japon a adressé au Mechyakhat une lettre, rédigée en français, dont les journaux de Constantinople ont publié la traduction. Dans cette lettre, des nouvelles sont données de Hâdjî ‘Omar Yamaoka Efendi, cet officier japonais converti à l’Islam qui, après un voyage à Constantinople, a fait le pèlerinage des Villes saintes. Il est rentré dans son pays, par la Sibérie, non sans avoir eu bien des difficultés à surmonter, et a remis à la Société des rapports sur ses voyages. Au Japon, la propagande musulmane se heurte à de grands obstacles. Les. religions dominantes, fortes du nombre de leurs adhérents et vingt fois séculaires, opposeront une résistance sérieuse. Beaucoup de préventions existent contre l’Islam, dont on se fait une idée d’autant plus défavorable, qu’on le connaît moins. Les nouveaux convertis sont en butte à l’hostilité de leurs familles et de leurs relations ; on fait tout pour qu’ils abandonnent la religion musulmane, dont les Chrétiens japonais seraient, paraitrait-il, les ennemis les plus résolus.

Malgré tout, la Société a confiance dans l’avenir, et ne se laissera pas décourager par ces obstacles. Elle se propose, avec l’aide des Musulmans, de poursuivre son œuvre de la manière suivante :

1° En fondant, partout où elle le pourra, des mosquées et des écoles ;

2° En faisant venir des professeurs, pour instruire les jeunes gens, dont on fera de bons Musulmans ;

3° En réunissant les sommes nécessaires à une propagande active.

Hâdjî ‘Omar Yamaoka Efendi a, lui-même, abordé ces questions dans une lettre adressée au Té‘âruf-i Muslimîn. De retour dans sa patrie, il désire voir des·rapports de plus en plus étroits s’établir entre la Turquie et le Japon. Et, pour propager l’Islam, la première chose à faire sera d’amener au Japon des ulémas, auxquels on assurera le nécessaire. » [9]

Omar Yamaoka défendait notamment une « politique musulmane » (kaikyō seisaku). Cependant, ses arguments restent ceux du panasiatisme et ne cachent pas son impérialisme. Son expérience en Arabie rappelle celle de Lawrence dont l’admiration pour les Arabes servit l’Empire britannique durant la Première Guerre mondiale [Esenbel 2012]

Hatano Uho (1882-1936)

Ancien étudiant de la Tōa Dōbun Shoin de Shanghai, dont le but était de développer le partenariat entre le Japon et la Chine, Hatano Uho développa une vision globale des relations internationales et imagina une union de tous les pays d’Asie, à commencer par un rapprochement du Japon et de l’Empire ottoman :

« L’union du Japon et de l’Empire ottoman a plus d’importance qu’une union avec la Chine. Car le Japon et les Ottomans sont comme deux citadelles à chaque extrémité de l’Asie. Si ces deux États parvenaient à conclure une véritable alliance, ils pourraient empêche tout type d’activité européenne en Asie, au lieu de la situation actuelle dans laquelle se trouvent les Ottomans, considérés par les Européens dans une position d’infériorité. » [10]

Comme l’écrit Renée Worringer, « lui et les autres activistes asiatiques révèlent un moment particulier dans l’histoire de la politique mondiale : ils forment un collectif de résistance internationale anti-occidentale originaire de différents lieux d’Asie, dont plusieurs convergèrent au Japon et dont tous avaient en tête une nouvelle vision du monde qui nécessitait que les Asiatiques et les musulmans laissent de côte leurs différences et se soutiennent les uns les autres dans l’intérêt de résister au colonialisme et de forger leurs propres destinées. » [11]

Le paradoxe évident de cette situation est que la politique japonaise est elle aussi impérialiste. En 1937, Georges Hardy considérait le Japon comme une puissance coloniale en concurrence avec les puissances occidentales :

« Il n’est pas douteux que l’impérialisme territorial du Japon ait choisi pour domaine tout le Pacifique et une grande partie de l’Asie orientale. Il ne craint pas, au reste, de publier ses desseins, de s’affirmer dans le cadre d’une “doctrine de Monroë asiatique”, définie en mainte rencontre par ses hommes d’État les plus en vue. » [12]

Bibliographie

Esenbel S., 2004, « Japan’s Global Claim to Asia and the World of Islam: Transnational Nationalism and World Power, 1900-1945 », The American Historical Review, Vol. 109, N° 4, pp. 1140-1170.

Esenbel S., 2000, « Japanese Interest in the Ottoman Empire », in Edstrom B. (éd), The Japanese and Europe: Images and Perceptions, Oxon, RoutledgeCurzon

Farjenel F., 1906, « Le Japon et l’islam », Revue du monde musulman, Vol. I, pp. 101-114.

Laffan M., 1999, « Mustafa and the Mikado: A Francophile Egyptian’s turn to Meiji Japan », Japanese Studies, Vol. 19, n° 3, pp. 269-286.

Misawa N., 2009, « The Influence of the Ottoman Print Media in Japan: the Linkage of Intellectuals in the Eurasian World », Kyoto Bulletin of Islamic Area Studies, n° 2, pp. 36-42.

Worringer R., 2011, « Hatano Uho : Asia in Danger, 1912 », in Sven Saaler & Christopher W.A. Szpilman (éd.), Pan-asiatism. A Documentary History, Vol. I, 1850-1920, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, pp. 149-160.

Worringer R., 2014, Ottoman Imaging Japan. East, Middle East, and Non-Western Modernity at the Turn of the Twentieth Century, New York, Palgrave Macmillan.

Notes

[1] Discours prononcé par Sun Yat-Sen à Kobé, à l’École normale des filles, le 28 novembre 1924, traduit par Léon Wiegler dans La Chine moderne, vol. 6, Le Feu aux poudres, Paris, 1925, et cité dans le journal La Croix du 17 juin 1927.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Fernand Farjenel, 1906, « Le Japon et l’islam », Revue du monde musulman, Vol. I, p. 101.

[5] Habl oul-Matîn, 6 juin 1906, cite par Farjenel, p. 102-103.

[6] Ibid. p. 114.

[7] Mustafa Kamil, 1904, al-chams al-muchriqa, Le Caire, Matba’at al-Liwa’, p. 22, cité et trad. en anglais in Laffan, 1999.

[8] cité par Renée Worringer, 2014, Ottoman Imaging Japan. East, Middle East, and Non-Western Modernity at the Turn of the Twentieth Century, New York, Palgrave Macmillan, p. 59.

[9] Lucien Bouvat, 1911, in Revue du monde musulman, p. 578.

[10] Hatano Uho, 1912, Asia in Danger, cité par Renée Worringer, 2011.

[11] Renée Worringer, 2011, « Hatano Uho : Asia in Danger, 1912 », in Sven Saaler & Christopher W.A. Szpilman (éd.), Pan-asiatism. A Documentary History, Vol. I, 1850-1920, Lanham, Rowman & Littlefield Publishers, p. 151.

[12] Georges Hardy, 1937, La Politique coloniale et le partage de la terre aux XIXe et XXe siècles, Paris, Albin Michel.

L’axe du monde

Je tiens à remercier vivement Hélène et Mathieu pour m’avoir permis de travailler aux antipodes, dans les archives de la Sarthe.

« L’Europe est atteinte d’un mal qu’elle soupçonne à peine ou plutôt qu’elle ne veut pas voir, de peur d’être trop effrayée […]. Qu’est ce mal ? N’est-ce pas la vieillesse tout simplement ? Non, ce n’est pas vieillesse seulement ; c’est la fatigue, le résultat du surmenage d’abord et de la concurrence ensuite. L’Europe a trop vécu depuis cinquante ans. Elle a développé sa production outre mesure, sacrifié son agriculture à son industrie, donné à son activité un tel essor qu’elle s’est mise sur le pied d’approvisionner de ses marchandises le monde entier. Elle a inventé la vapeur, supprimé les distances et s’est imaginé qu’elle serait seule à bénéficier de ces progrès qui l’ont grisée. » [1]

Le déclin de l’Europe, telle est l’inquiétude de Paul d’Estournelles dans un article paru dans La Revue des Deux mondes en 1896, et intitulé « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux ». Avant, donc, Albert Demangeon, auteur, en 1920, du Déclin de l’Europe. Et Jean-Baptiste Arrault, dans sa thèse, avait bien raison d’affirmer que « le premier XXe siècle, même avant 1914, peut être analysé, et nous avons commencé à le faire, comme une période de crise pour l’Europe » [2].

Paul d’Estournelles, qui occupa diverses fonctions diplomatiques entre 1876 et 1895, abandonna son poste au Quai d’Orsay pour s’engager dans la politique et en 1896, au moment où il publia cet article, il venait juste d’être élu député de la Sarthe. Il continua cependant de se préoccuper des relations internationales, notamment des tensions suscitées par les colonisations, et s’engagea en faveur de la paix mondiale, ce qui lui valut de recevoir le prix Nobel en 1909 avec Auguste Beenaert, autre membre de la Cour internationale d’arbitrage [Pavé 2007].

Une région, en particulier, retenait son attention : l’Extrême-Orient, où les puissances, européennes et non européennes, s’entrechoquaient. Il s’abonna à l’Argus de la presse, qui effectuait une veille éditoriale, et accumula ainsi de très nombreuses coupures de journaux concernant « le péril jaune », selon l’expression en vogue à l’époque (cf. par exemple l’ouvrage de Vambéry, 1904). Ces informations nourrissaient ses réflexions, qu’il exprimait dans ses discours à la Chambre, dans des articles, des conférences, ainsi que dans une riche correspondance. L’ensemble de cette masse documentaire se trouve aujourd’hui dans onze cartons étiquetés « le péril jaune », et conservés aux Archives départementales de la Sarthe. Le fond a constitué la base de la thèse de François Pavé, soutenue en 2011.

Parmi ces papiers, un a retenu mon attention. Court, le texte ne présente à vrai dire que peu d’originalité, mais il n’est pas sans intérêt, surtout dans un cadre scolaire, pour saisir une vision européenne du Monde au tournant des 19e et 20e siècles (cf. en annexe).

L’auteur, Anatole Leroy-Beaulieu, professeur d’histoire contemporaine et des affaires d’Orient à l’École libre des sciences politiques, livre ici un article dans une revue nouvelle qui semble n’avoir que peu duré : 32 numéros répertoriés à la BnF, de novembre 1901 à mars 1903 (Notice). Il s’agit là du premier numéro, et on peut noter que l’auteur se réjouit d’une telle publication :

« Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe. » [3]

La connaissance doit servir la colonisation. L’antienne, connue, est aujourd’hui au cœur de la critique postcoloniale.

De ce point de vue, le découpage du Monde est très classique. Dès le titre, Anatole Leroy-Beaulieu adopte une vision par grandes entités spatiales : l’Asie, l’Europe, et plus loin dans l’article : l’Amérique, l’Afrique. On soulignera cependant l’usage ancien de la notion de « continent », car pour lui, l’Asie, l’Europe, l’Afrique sont bien des « parties du monde » et forment une seule masse terrestre, le « Vieux Continent » – ce qui ne correspond plus tout à fait à l’usage actuel. À l’intérieur de l’Asie, il distingue une région orientale, l’Extrême-Orient, nom qui a été forgé au début du 19e siècle, mais qui ne s’est alors imposé qu’assez récemment [Capdepuy 2008, Pelletier 2011]. À ce pavement se superpose un découpage racial lui aussi très banal pour l’époque : l’homme blanc, l’homme jaune, l’homme noir. Les disjonctions entre les deux structures sont évidentes, mais sont gommées. Contrairement à ce que suggère la dernière phrase par exemple, il n’y a pas coïncidence entre Europe et homme blanc, entre Asie et homme jaune. Quoi qu’il en soit, la combinaison aboutit à une géographie des civilisations où les différences sont essentialisées et naturalisées.

Pourtant, le propos est sans doute moins caricatural qu’il pourrait y paraître à première lecture. Il y a dans le texte d’Anatole Leroy-Beaulieu une mise en garde, l’hégémonie européenne, éclatante au terme du 19e siècle, n’est pas acquise définitivement :

« Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage. » [4]

L’auteur alerte. Le racisme ordinaire pourrait masquer aux yeux des Européens les évolutions mondiales, qu’on pourrait résumer par le terme de mondialisation. Certes, le mot n’existe pas encore, mais l’adjectif « mondial » commence à se répandre [Capdepuy, 2011] ; et c’est bien un globe mondialisé que décrit Anatole Leroy-Beaulieu en introduction à son article :

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés. » [5]

Trois caractéristiques majeures, évoquées par l’auteur, permettent de préciser sa conception du processus de mondialisation.

1) Il constate l’intégration de l’humanité globale dans un seul et même espace, que les géographes ont pris l’habitude depuis les années 1980 de désigner par le mot « Monde », avec une majuscule. On pourrait sans doute contester l’assertion d’Anatole Leroy-Beaulieu sous prétexte que les régions polaires restent des blancs de la carte à l’époque et qu’il existe encore des peuplades inconnues au cœur des forêts équatoriales, mais cela reste marginal.

2) Il pose la question de l’uniformisation civilisationnelle. Le mot « civilisation » apparaît dans l’article dans sa double acception : d’une part, l’auteur considère qu’il existe plusieurs civilisations, au sens de cultures (« la civilisation progressive de l’Europe » et « la civilisation stationnaire de la Chine ») ; d’autre part, il sous-entend qu’il n’existe qu’une seule civilisation, qu’un seul progrès (« au point de vue de la civilisation générale »). Il semble assez évident par ailleurs qu’aux yeux de l’auteur, l’Europe ouvre la voie de la Civilisation, est « le monde civilisé ». Celle-ci se caractériserait avant tout par l’industrialisation.

3) Cependant, la civilisation industrielle, en se diffusant, échappe à l’Europe, se déseuropéanise :

« À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. » [6]

Trois foyers de puissance peuvent dores et déjà être distingués : l’Europe, l’Amérique, le Japon – ce qui préfigure ce qu’on a pris l’habitude de désigner depuis 1985 sous le nom de « Triade », quoique son inventeur y entendait autre chose [Ohmae, 1985].

On retrouve ainsi une dialectique aperçue par d’autres, notamment Élisée Reclus [cf. le billet sur « L’hégémonie de l’Europe »]. La mondialisation est un processus d’intégration et de diffusion à partir d’un centre qui débouche sur un monde polycentrique. À partir de ce constat, une question se pose pour Anatole Leroy-Beaulieu, c’est celle de la Chine. S’il advenait que la Chine connaisse le même processus de modernisation que le Japon, le Monde en serait profondément impacté :

« Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? » [7]

C’est ce que résume la phrase introductive : « L’axe du monde se déplace. » L’expression est porteuse d’un discours métahistorique qui trouve son origine dans le thème médiéval de la translation imperii, qu’on trouve développé par exemple sous la plume de C. de Varigny :

« L’axe du monde se déplace. Une force inconnue, un courant irrésistible l’entraîne vers l’ouest. Sortie des hauts plateaux de l’Asie centrale, la civilisation a, dans ses étapes successives, constamment progressé vers l’Occident. […] De Balbek et de Palmyre, de Ninive et de Babylone, d’Ecbatane et de Thèbes aux cent portes, il ne reste que des ruines abandonnées. La civilisation est passée là, elle s’y est arrêtée, puis a repris sa marche vers l’Occident. Athènes, Rome, ont ensuite été ses capitales comme le sont aujourd’hui Paris, Londres et New York, comme le sera demain peut-être San Francisco, la reine du Pacifique. » [8]

Mais certains anticipent, voient déjà, au-delà de l’Amérique, l’Asie orientale émerger. L’enjeu est donc l’hégémonie mondiale et le risque pour Anatole Leroy-Beaulieu que l’Europe perde son rang est lié au facteur travail. Les avancées, qu’il juge cependant nécessaires, en faveur de l’amélioration du sort de classe ouvrière pourraient à terme nuire à la position de l’Europe.

« C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence. » [9]

Mais pour Paul d’Estournelle, le risque est d’avantage dans la guerre qui pourrait ravager l’Europe :

« Mais si je n’exagère le danger, il mérite cependant qu’on y réfléchisse, et qu’on en parle, car il existe et il explique, oui, la concurrence qui menace 1’Europe explique tous ses embarras, son malaise, les maux dont elle souffre ; et c’est déjà beaucoup que de s’en rendre compte ; et cette conviction seule peut apaiser bien des colères, mettre fin à bien des conflits.

Et non pas des conflits seulement d’ordre intérieur ; j’ai montré le parti que nos rivaux lointains tiraient de nos divisions, de nos grèves, mais je n’ai pensé qu’à leur concurrence en temps de paix. Avec quels avantages bien autrement grands ne s’exercerait-elle pas en temps de guerre ! S’ils profitent de nos querelles de famille, s’il suffit d’une révolte de mineurs éclatant en Angleterre pour qu’aussitôt la production et la vente des charbons japonais prenne un essor nouveau et ravisse à l’Europe les marchés qu’elle avait créés à grands frais, que serait-ce le jour où nos ouvriers au lieu de se mettre par milliers en grève sur quelques points, cesseraient partout par millions de travailler pour aller rejoindre leurs régiments ; le jour où la production de l’Europe, arrêtée subitement, laisserait le champ libre, grand ouvert, à des concurrents attentifs et tout prêts à prendre la place ! La guerre finie, les ouvriers européens trouveraient plus difficilement que jamais de l’ouvrage ; l’industrie européenne se verrait fermer un grand nombre des débouchés qui lui restent à l’étranger. Le lendemain de la guerre serait pire peut-être que la guerre elle-même ; et c’est une raison de plus pour que ceux qui pourraient d’un mot la déchaîner et qui la préparent au prix des plus écrasants sacrifices s’attachent en même temps à la prévenir ; pour qu’ils comprennent peut-être ce qu’il y aurait de noble et de grand à vouloir la rendre impossible. Et c’est pourquoi l’Europe, toute l’Europe, malgré tant de difficultés, tant de complications qui la tourmentent, n’a jamais si ardemment et sincèrement désiré la paix ; parce que la guerre ne serait pas seulement la guerre, mais le commencement de temps nouveaux, impénétrables et dont l’obscurité nous fait reculer. C’est pourquoi aussi une responsabilité bien lourde devant l’histoire pèsera sur ceux qui n’auront pas craint d’attrister cette paix, de la rendre sombre et précaire pour satisfaire d’injustes et de malheureuses ambitions. » [10]

Bibliographie

Arrault J.-B., 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, en ligne.

d’Estournelles de Constant P., 1896, « Le Péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, pp. 651-686.

Capdepuy V., 2008, « Proche ou Moyen-Orient ? Géohistoire de la notion de Middle East », Espace géographique, Vol. 37, N°3, pp. 225-238.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document N°576, http://cybergeo.revues.org/24903.

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Pavé F., 2007, « Paul d’Estournellles de Constant au cœur de la polémique sur le “péril jaune”. Les raisons d’un engagement intellectuel et politique, 1895-1905 », Études chinoises, vol. XXVI, pp. 285-297.

Pavé F., 2011, Le Péril jaune à la fin du XIXème siècle, fantasme ou inquiétude légitime ?, thèse de doctorat, Université du Maine, en ligne.

Pelletier P., 2011, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire ».

Reclus É., 1894, « Hégémonie de l’Europe », La Société nouvelle, pp. 433-443.

de Varigny C., 1886, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, pp. 168-192.

Notes

[1] Paul d’Estournelles de Constant, 1896, « Le péril prochain. L’Europe et ses rivaux », La Revue des Deux Mondes, n° 134, p. 651]

[2] Jean-Baptiste Arrault, 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, p. 443.

[3] Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, p. 5.

[4] Ibid., p. 8

[5] Ibid., p. 3

[6] Ibid., p. 3 – à noter l’usage des guillemets pour un adjectif qui n’est pas encore totalement familier.

[7] Ibid., p. 6

[8] C. de Varigny, « San Francisco », Revue des Deux Mondes, Vol. 78, p. 168.

[9] Anatole LEroy-Beaulieu, art. cit., p. 7.

[10] Paul d’Estournelles, art. cit., p. 686.

Annexe

Anatole Leroy-Beaulieu, 1901, « L’Asie et l’Europe », La Revue d’Asie, pp. 3-8.

« L’axe du monde moderne se déplace en même temps que la scène de l’histoire s’élargit en tous sens. C’est une de choses qui distingueront le XXe siècle des siècles qui l’ont précédé. Le mouvement d’unification de la planète, préparé par les découvertes du XVe siècle, a définitivement fait entrer le globe tout entier dans la sphère politique et économique des peuples civilisés.

À l’ère de la politique européenne, a pour jamais succédé l’ère de la politique “mondiale”. Les peuples qui veulent conserver leur rang dans le monde sont tous contraints de regarder au loin, par delà les vagues de 1’Océan et par dessus les dunes de sable du désert. Cette nécessité ne s’impose pas seulement aux quatre ou cinq grande puissances qui se disputent l’hégémonie politique ; elle s’impose, presque également, à tous les peuple, grands ou petits, anciens ou récents, qui aspirent à la fortune et qui veulent devenir ou demeurer de peuples riches. C’est, en effet, une question de bien-être ou de richesse, autant qu’une question de puissance. Pas plus à l’économiste qu’au politique, il n’est permis de s’enfermer dans les frontières d’un seul État, si étendues soient-elles. Industrie, finances, commerce, marine, les intérêts essentiels de l’Europe débordement de tous côtés l’Europe. L’avenir des nations européennes n’est plus dans notre étroite Europe. Il est au loin, sur les mers et sur les continents neufs ou en train de se renouveler, au contact de notre civilisation.

L’avenir de l’Europe et des peuples européens, il est surtout dans les deux parties du monde qui forment, avec l’Europe, notre ancien continent et qui sont, en quelque sorte, les dépendances naturelles de l’Europe civilisée, qui ouvrent, en tous cas, à l’activité européenne, depuis longtemps à l’étroit, un double et immense champ d’action.

L’Asie et l’Afrique, les efforts et les rivalités, peut-être les luttes et les conflits pour leur colonisation ou pour leur exploitation, seront, au siècle nouveau, les principaux soucis de la politique et de la diplomatie de l’Europe, que l’envahissante ambition de la grande République américaine menace déjà d’évincer du Nouveau Continent. Heureuse encore l’Europe si la grandissante concurrence du jeune colosse américain ne vient lui ravie ou lui disputer l’hégémonie politique ou économique de l’orient de notre Vieux Continent !

Asie et Afrique sont les deux mondes sur lesquels tous les esprits soucieux de l’avenir de l’Europe doivent sans cesse tenir les yeux fixés.

Aise et Afrique, disons-nous ; l’une ne doit pas faire oublier l’autre. Si grande que soit pour l’Europe, pour la France en particulier, l’importance du continent noir, l’Afrique ne saurait nous faire négliger la vieille Asie.

Si vaste qu’elle soit cette massive Afrique, si riche qu’elle semble en fécondes terres tropicales et en métaux de toutes espèces, quelques trésors cachés que puissent nous réserver ses déserts, elle est bornée et pauvre en regard de l’énorme continent asiatique.

Comparée à l’Asie et aux multitudes humaines qui se pressent dans l’Inde, en Chine, au Japon, l’Afrique semble vide. Et si l’on oppose les races et les peuples qui habitent les deux continents, la supériorité de l’Asie comme réservoir de forces matérielles ou intellectuelles ressort encore plus clairement.

Que l’on se place au point de vue économique, ou au point de vue de la civilisation générale, il faudra des générations, ou mieux, i1 faudra des sièc1es, pour que 1’homme noir puisse entrer en compétition avec l’homme jaune, et l’Afrique rivaliser de population ou de richesse avec 1’Asie.

Aussi devons-nous féliciter les hommes qui ont entrepris de nous faite connaître cette énigmatique Asie où nos savants et nos explorateurs ont déjà frayé glorieusement tant de voies nouvelles. Il importait à la France, à ses intérêts économiques, politiques, scientifiques, que nous possédions, en langue française, un organe voué à l’étude de cette immense Asie, de l’Asie moderne, de l’Asie contemporaine, de l’Asie orientale surtout, de cet Extrême-Orient qui, bon gré mal gré, s’ouvre aux produits et aux idées de l’Europe.

La rencontre, pour ne pas dire le choc de la civilisation progressive de l’Europe et de sa remuante démocratie avec la civilisation stationnaire de la Chine, figée dans ses coutumes trente ou quarante fois séculaires, sera peut-être regardée par nos arrière-neveux comme le plus grand événement de l’histoire de la planète. Qu’adviendra-t-il de cette rencontre de deux mondes si différents ? Quels en seront les résultats pour la Chine et pour l’Europe ? Dans quelle mesure le Chinois saura-t-il et voudra-t-il s’approprier les éléments essentiels de notre civilisation occidentale ? Et quels seront pour l’Europe et pour l’Amérique, pour nos sociétés modernes ct pour nos marchés occidentaux, les conséquences ou les contrecoups de l’ouverture de la Chine, c’est là, j’ose le dire, à l’heure actuelle la question capitale de l’évolution humaine.

La “Rénovation de l’Asie”, selon le titre du livre de mon neveu Pierre Leroy-Beaulieu, tel est le problème qui se dresse devant nous, problème dont personne, ni e savant, ni le politique, ni l’économiste, ni l’ouvrier dans son atelier, ni le moine lui-même dans sa cellule, peuvent se désintéresser, car la solution en importe également à la science, à la politique, à l’industrie, à la religion, et personne ne peut en mesurer d’avance les répercussions matérielles ou morales.

Cette rénovation de l’Asie, qu’a spontanément inaugurée le merveilleux développement du Japon, par qui et pour qui se fera-t-elle ? Par quelles mains ? Sera-ce par des mains européennes, des mains américaines, des mains asiatiques ? La tâche sera-t-elle partagée entre plusieurs puissances, et la France saura-t-elle en prendre sa part ? Comme l’œuvre est énorme et qu’elle sera de longue haleine, avec quels concours matériels ou intellectuels, avec quel maîtres ou quels précepteurs, grâce à quelles règles et à quelles méthodes pourra-t-elle s’effectuer ? Quels bénéfices en pourront retirer la France, l’Europe, le Monde ? Quelles appréhensions en peuvent concevoir notre race blanche et notre humanité occidentale ? Autant de questions d’une importance considérable, qui ne peuvent être tranchées a priori, qui ne sauraient être résolues que petit à petit, par l’étude patiente et scrupuleuse des faits.

L’Extrême-Orient, la Chine en particulier est le grand sphinx dressé en face du XXe siècle. Penseurs et politiques, voyageurs et missionnaires scruteront longtemps sa face jaune et muette avant de lui dérober son secret. Que sera, dans vingt-cinq ans, dans cinquante ans, dans cent ans, le Céleste Empire ? Quelles surprises nous réserve le réveil de la Chine, si elle doit jamais secouer sa torpeur séculaire ? Que prendra-t-elle à notre Europe et que lui apportera-t-elle ? Nous l’ignorons, comme l’ignorent les Chinois eux-mêmes.

L’Extrême-Orient sera-t-il pour l’Europe, une élève docile et un client fidèle, ou bien se montrera-t-il pour nous un hardi rival et un dangereux concurrent ? Les esprits les plus sagaces ne peuvent en décider ; nos yeux ne sauraient percer le mystère chinois, ni s’en détourner.

Une seule chose est hors de doute ; qu’il s’ouvre ou non à notre influence, à nos idées, à nos doctrines, à nos sciences occidentales ; qu’il sache maintenir son indépendance, renouveler ses ressources et concentrer ses forces, qu’il parvienne à acquérir une puissance en proportion de sa masse ; ou, au contraire, qu’il s’en aille peu à peu en morceaux, qu’il tombe sous la domination directe ou indirecte de l’Europe, de l’Amérique ou du Japon, les destinées de l’Empire Chinois importent à tout le monde civilisé, ou mieux à l’humanité entière.

Que nous le voulions ou non, notre sort, à nous occidentaux, dépendra pour beaucoup du sort de l’Extrême-Orient. L’homme blanc et l’homme jaune, définitivement mis en contact, se tiendront de plus en plus dans une dépendance mutuelle.

Ce n’est pas seulement la puissance et la richesse des nations européennes qui sont intéressés à révolution de la vieille mère Asie ; ce n’est pas seulement ce qui préoccupe le politique, le philanthrope ou le patriote ; c’est l’ensemble même des conditions d’existence des peuples civilisés.

Notre Europe est aujourd’hui dominée par 1e noble souci du relèvement des classes ouvrières. Philosophes et politiques, industriels et ouvriers sont d’accord pour mettre les questions sociales au premier rang de leurs préoccupations. Les syndicats, qui revendiquent bruyamment la journée de huit heures, le salaire minimum et les retraites ouvrières croient n’avoir à compter qu’avec les naturelles résistances des patrons et les habituelles indécisions des gouvernements.

Ils n’imaginent pas que le jour approche où l’Europe et 1’Amérique industrielles auront à compter avec un facteur nouveau, avec l’Extrême-Orient et avec l’homme jaune. Ce n’est pas là une des moindres questions que soulèvent l’ouverture de la Chine et l’incorporation de l’Extrême-Orient à la sphère d’activité du monde civilisé. Jusqu’ici l’Européen, l’homme blanc n’a nulle part rencontré de peuples ou de races qui puissent lui disputer le sceptre de l’industrie et l’hégémonie du travail. En sera-t-il longtemps de même ? Cette suprématie de la race blanche, qu’elle doit en grande partie à son énergie et à son labeur, l’Europe moderne et l’ouvrier contemporain sauront-ils la conserver ? Il nous faut l’espérer ; mais peut-être ne sera-ce pas sans luttes.

C’est un fait digne d’attention que le moment où le monde occidental entre en contact étroit avec l’Extrême-Orient est précisément l’heure où les doctrines socialistes tendent à diminuer la force d’endurance et la capacité de travail de l’ouvrier européen. S’il existe vraiment, pour notre avenir, un péril jaune, il est surtout croyons-nous, dans cette coïncidence.

Notre Occident, si dédaigneux des races qu’il traite d’inférieures, ne saurait impunément l’oublier ; s’il venait à perdre le goût et la faculté des rudes labeurs, s’il laissait s’affaiblir sa capacité de production, l’Extrême-Orient serait là pour recueillir notre héritage.

L’Asie ne sera pas seulement pour notre industrie et pour notre commerce un vase champ d’expansion ; elle sera, tôt ou tard, une concurrente. Aussi pouvons-nous affirmer, que politiques ou économistes, sociologues ou socialistes, tous les hommes que préoccupent les transformations sociales du monde contemporain doivent tenir les yeux ouverts sur l’évolution de l’Extrême-Orient. Ce qui est en question, sur les plages des mers de la Chine et du Japon, ce n’est pas seulement l’avenir de l’Asie et de l’homme jaune, c’est, à bien des égards, l’avenir même de l’Europe et de l’homme blanc. »

Le tour du monde de George Anson (1ère partie)

Premier volet d’un polyptyque consacré au livre rédigé par Richard Walter, et traduit en français en 1749 : Voyage autour du monde, fait dans les années MDCCXL,I,II,III,IV, par George Anson, présentement Lord Anson, commandant en chef d’une escadre envoyé par Sa Majesté britannique dans la mer du Sud, trad. de l’anglais, Paris, chez Charles-Antoine Jombert.

L’ouvrage, quelque peu oublié aujourd’hui, a été en son temps un best-seller. Paru à Londres en 1748, le livre est traduit en français dès l’année suivante ; et il est réédité cinq fois dans cette même langue au cours de la décennie suivante. Le livre est également traduit en hollandais, dès 1748, en allemand, en 1749, en italien, en 1756, en suédois, en 1761, mais pas en espagnol – ce qui n’est pas anodin, comme on le comprendre par la suite. Au 18e siècle, en tout, on compte 44 éditions. L’influence de ce récit de l’expédition conduite par le commodore Anson autour du globe se lit aussi bien dans l’œuvre de Montesquieu que dans celles de Voltaire ou encore de Rousseau, et l’ouvrage, à n’en point douter, constitue une source majeure pour l’histoire globale.

La circumnavigation terrestre opérée en 1522 a marqué l’entrée dans la mondialisation globale, même si on peut considérer qu’il ne s’agit là encore que d’une proto-mondialisation. En effet, comme le souligne l’auteur, au milieu du 18e siècle, malgré la multiplication des voyages, le tour du monde reste un fait rare et remarquable. On en compte alors à peine une vingtaine.

« Quoique depuis deux siècles on ait fait de grands progrès dans l’art de la navigation, un voyage autour du monde ne laisse pas d’être considéré comme une chose singulière, & le public a toujours paru fort curieux des accidents, qui accompagnent la plupart du temps cette entreprise extraordinaire. » *

Outre le récit, qui satisfera les amateurs d’aventures : l’expédition dura plus de trois ans, moins de deux cents hommes survécurent sur les deux mille engagés au départ… ; le livre rédigé par le chapelain Richard Walter, membre de l’expédition, s’avère très riche de renseignements sur des thématiques multiples, ce dont ces deux billets tâcheront de donner un aperçu, au risque de paraître un peu décousus.

Carte du tour du monde du Centurion (2)

Fig. 1. Le tour du monde d’Anson (BnF)

La guerre mondiale

La guerre de 1914-1918 a-t-elle vraiment été la première guerre mondiale ? Il y a déjà quelque temps que la question commence à être posée sérieusement et de plus en plus d’auteurs attirent l’attention sur la guerre de Sept Ans (1756-1763) dont le déploiement en Europe, en Amérique, en Asie, pourrait justifier que le concept de « guerre mondiale » soit employé. C’était l’objet d’un très récent colloque organisé par Pierre Serna, Hervé Drevillon et Marion Godfroy. Or la logique globale qui est à l’œuvre dans ce conflit est déjà en place dans les années antérieures, comme le remarquait Voltaire en historien du temps présent :

« La France ni l’Espagne ne peuvent être en guerre avec l’Angleterre, que cette secousse qu’elles donnent à l’Europe ne se fasse sentir aux extrémités du monde. Si l’industrie & l’audace, de nos nations modernes ont un avantage sur le reste de la terre & sur toute l’Antiquité, c’est par nos expéditions maritimes. On n’est pas assez étonné peut-être de voir sortir des ports de quelques petites provinces inconnues autrefois aux anciennes nations civilisées, des flottes dont un seul vaisseau eût détruit tous les navires des anciens Grecs & des Romains. D’un côté ces flottes vont au-delà du Gange se livrer des combats à la vue des plus puissants empires, qui sont les spectateurs tranquilles d’un art & d’une fureur qui n’ont point encore passé jusqu’à eux ; de l’autre, elles vont au-delà de l’Amérique se disputer des esclaves dans un Nouveau Monde. » *

Or cette réflexion de Voltaire est précisément motivée par l’expédition d’Anson, qui s’inscrit au cours d’une guerre appelée par les Anglais « guerre de l’oreille de Jenkins » et par les Espagnols « guerre de l’asiento ». La traite des noirs de l’Afrique vers les possessions espagnoles d’Amérique était un monopole (asiento) concédé à l’Angleterre à l’occasion du traité d’Utrecht (1713) pour trente ans. Une clause annexe limitait l’importation de marchandises britanniques à un seul navire par an. En 1731, un navire de contrebande fut arraisonné. Le capitaine espagnol fit trancher l’oreille du capitaine anglais, Robert Jenkins. Les relations entre les deux nations se dégradèrent, mais l’affaire fut étouffée. Provisoirement. En 1739, Jenkins fut appelé à comparaître à la Chambre des communes et l’indignation prévalut. Robert Walpole, qui dirigeait alors le gouvernement de la Grande-Bretagne, fut contraint par le roi et par la majorité à la Chambre des communes, de déclarer la guerre contre l’Espagne. Or, pour affaiblir la puissance espagnole, il fut décidé d’aller frapper celle-ci à la source de sa richesse, à l’autre bout du monde, à Manille. Deux flottes devaient faire la moitié du tour du globe, l’une par l’ouest, l’autre par l’est, et frapper par surprise.

« Ce projet était certainement très bien conçu, & pouvait contribuer puissamment, tant au bien public qu’à la réputation & à la fortune de ceux qui avaient été choisis pour l’exécuter ; car si M. Anson était parti pour Manille au temps & de la manière que l’avait dit le Chevalier Wagner, il serait, suivant toutes les apparences, arrivé sur les lieux avant que les Espagnols y eussent reçu avis qu’ils étaient en guerre avec les Anglais, & par conséquent avant qu’ils se fussent mis en état de faire résistance. On peut hardiment supposer que la ville de Manille se trouvait dans une situation pareille à celle de tous les autres établissements espagnols, lors de la déclaration de guerre : c’est-à-dire que les fortifications de leurs meilleures places étaient négligées, & en divers endroits tombées en ruine, leur canon démonté, ou rendu inutile, faute d’affuts ; leurs magasins, destinés à contenir les munitions de guerre & de bouche, tous vides ; leurs garnisons mal payées, & par cela même peu fortes, & découragées ; & la caisse royale du Pérou, qui devait seule remédier à tous ces désordres, entièrement épuisée. On sait par des lettres de leurs vice-rois et de leurs gouverneurs, qui ont été interceptées, que c’était là précisément l’état de Panama, & des autres places espagnoles le long de la côte de la mer du Sud, près de douze mois après notre déclaration de guerre ; & l’on n’a aucun droit de s’imaginer que la ville de Manille, éloignée d’environ la moitié de la circonférence de notre globe, ait été l’objet de l’attention & des soins du gouvernement espagnol plus que Panama, & les autres ports importants du Pérou & du Chili, d’où dépend la possession de cet immense empire. On sait même à n’en pouvoir douter, que Manille était alors incapable de faire une résistance tant soit peu considérable, & qu’elle se serait probablement rendue à la seule vue de notre escadre. Pour se former une idée de quelle conséquence cette ville, & l’île dans laquelle elle est située, nous auraient été, il faut considérer que l’air est très sain, qu’elle a un bon port & une excellente baie, que ses habitants sont nombreux et riches, & qu’elle fait un commerce très lucratif dans les principaux ports des Indes Orientales & de la Chine, sans compter son négoce exclusif avec Acapulco, dont elle retire par an près de trois millions d’écus. » *

Le projet tel quel fut finalement abandonné, mais Anson fut bien chargé de commander une flotte, unique, pour affaiblir l’empire espagnol dans l’océan Pacifique en passant par l’ouest. Ce qu’il mit à exécution. La guerre ne fut pas mondiale par le nombre de pays engagés, mais elle le fut par la stratégie, conséquence directe de la mondialisation des puissances européennes. La thalassocratie anglaise fut testée, et avec un certain succès car si Manille ne fut pas attaquée, la ville espagnole de Païta, au Pérou, fut prise et incendiée en 1741, et le galion de Manille finit par être capturé en 1743 à son arrivée aux Philippines :

« C’est ainsi que le Centurion se rendit maître de cette riche prise, dont la valeur montait à un million & demi de piastres. Elle se nommait Nostra Signora de Cabadonga, & était commandée par le général Don Jeronimo de Montero, Portugais de naissance, le plus brave & le plus habile officier, qui fût employé au service de ces galions. Le galion était beaucoup plus grand que le Centurion : il était monté de cinq cent cinquante hommes, de trente-six pièces de canon, & de vingt-huit pierriers, de quatre livres de balle. L’équipage était bien pourvu de petites armes, & le vaisseau bien muni contre l’abordage, tant par la hauteur de ses plats-bords, que par un bon filet de cordes de deux pouces, dont il était bastingué, & qui se défendait par des demi-piques. Les Espagnols eurent soixante-sept hommes tués dans l’action, & quatre-vingt-quatre blessés ; le Centurion n’eut que deux morts, & de blessés, un lieutenant & seize matelots, dont il en mourut un seul : on peut voir par-là le peu d’effet des meilleures armes, lorsqu’elles sont entre des mains peu expérimentées à s’en servir. » *

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Fig. 2. Capture du galion espagnol Nuestra Señora de Covadonga par le navire britannique Centurion, commandé par George Anson, le 20 juin 1743. Huile sur toile de Samuel Scott.


Le galion de Manille (ou d’Acapulco)

Il a déjà été question dans le blog de ce navire qui assurait une fois l’an la jonction entre les Philippines et l’Amérique espagnoles (cf. billet de Morgan Muffat-Jeandet), entre la Chine de l’argent et l’Europe de l’or.

« Nous vîmes donc renaître pour la seconde fois notre attente & nos espérances ; & de jour en jour nous nous confirmions dans l’idée que ce galion était la plus riche prise qu’on pût trouver dans aucun lieu du monde. Tous nos projets pendant le reste de notre voyage étant relatifs à ce vaisseau presque aussi fameux que celui des Argonautes, & le commerce qui se fait entre Manille & le Mexique par le moyen de ce galion étant peut-être le plus lucratif qui se fasse, eu égard à son peu d’étendue, j’ai cru devoir employer le chapitre suivant à en donner à mes lecteurs l’idée la plus juste qu’il me sera possible. » *

L’auteur revient ensuite sur l’origine de cette connexion transpacifique : la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, le partage du globe entre l’empire espagnol et l’empire portugais, puis l’expédition de Magellan.

« Quoique les Espagnols n’eussent pas obtenu ce qu’ils s’étaient proposé dans ce voyage, la découverte qu’on y fit des îles Philippines n’était pas un objet à mépriser. Ces îles ne sont pas fort éloignées de celles qui produisent les épiceries ; elles sont très bien situées pour le commerce de la Chine & des autres pays des Indes Orientales ; aussi la communication fut-elle bientôt établie, & depuis soigneusement conservée entre ces îles & les colonies espagnoles sur les côtes de la mer du Sud. Manille, ville située dans l’île de Luçon, la plus considérable des Philippines, devint bientôt le marché de toutes les marchandises des Indes, que les habitants achetaient & envoyaient tous les ans pour leur propre compte en Amérique ; & les retours de ce commerce se faisant en argent, Manille devint en peu de temps une des villes les plus opulentes, & son négoce si considérable, qu’il attira l’attention de la cour d’Espagne, & qu’on jugea à propos de le régler par un grand nombre d’édits royaux. […]

Le commerce de Manille avec la Chine & les autres pays des Indes Orientales, consiste principalement en marchandises propres pour le Mexique & le Pérou. Telles sont les épiceries, des soieries de la Chine, surtout des bas de soie, dont j’ai ouï dire qu’il ne s’en transporte pas moins de cinquante mille paires par an : grande quantité d’étoffes des Indes, mousselines, toiles peintes & autres, sans compter d’autres articles de moindre importance, tels que des ouvrages d’orfèvrerie, dont la plus grande partie se travaille par des Chinois, établis à Manille même, où il y en a plus de vingt mille domestiques, ouvriers, courtiers ou fripiers. Toutes ces marchandises sont transportées par le moyen d’un vaisseau, quelquefois de deux, qui partent tous les ans de Manille, pour Acapulco.

Ce commerce n’est pas libre pour tous les habitants de Manille, il est restreint à certaines personnes, par plusieurs ordonnances, à peu près dans le goût de celles qui règlent celui des vaisseaux de registre qui partent de Cadis pour les Indes Orientales. Les vaisseaux qui sont employés à celui de Manille sont entretenus par le roi d’Espagne, qui en paie les officiers & l’équipage, & la charge en est divisée en un certain nombre de balles, d’égale grandeur. Ce nombre est distribué entre les couvents de Manille, & les jésuites y ont de beaucoup la meilleure part. C’est une espère de gratification que le roi leur fait, pour soutenir leurs missions, destinées à la propagation de la foi catholique ; & chaque couvent a droit de charger sur le galion une quantité de marchandises, proportionnée au nombre des balles qui leur est assigné ; ou s’il l’aime mieux il peut vendre & transporter ce droit à tout autre. » *

Mais la clé de cet échange tient sans doute à sa monnaie.

« La partie de beaucoup la plus considérable de la charge de ce galion, pour le retour, consiste en argent. Le reste est composé de quelque quantité de cochenille, de confitures de l’Amérique espagnole, de merceries & de colifichets d’Europe, pour les femmes de Manille, & de vins d’Espagne, de tinto, de vins secs d’Andalousie, nécessaires pour dire la messe. » *

Ce commerce joue un rôle important dans la mondialisation en autonomisant l’Amérique espagnole par rapport à l’Europe, malgré les tentatives de réglementation.

« On croira aisément que la plus grande partie de ces retours ne reste pas dans Manille, & qu’elle se distribue dans toutes les Indes Orientales. C’est une maxime de politique admise par toutes les nations européennes, qu’on doit tenir les colonies d’Amérique dans la dépendance la plus absolue à l’égard de leur métropole, & qu’on ne doit leur permettre aucun commerce lucratif avec d’autres nations commerçantes. Aussi n’a-t-on pas manqué de faire souvent des représentations au Conseil d’Espagne, sur ce commerce entre le Mexique & le Pérou & les Indes Orientales. On lui a remontré que ces soieries de la Chine, transportées directement à Acapulco, se donnaient à bien meilleur marché, que celles qui se fabriquaient à Valence & en d’autres villes d’Espagne ; & que l’usage des toiles de coton de la côte de Coromandel réduisaient presque à rien le débit des toiles d’Europe, transportées en Amérique, par la voie de Cadix. Il est clair que ces raisons sont solides, & que ce commerce de Manille rend le Mexique & le Pérou moins dépendants de l’Espagne, à l’égard de plusieurs marchandises très nécessaires, & qu’il détourne de très grandes sommes, qui sans cela, passeraient en Espagne, en payement de ses produits & manufactures, & au profit des marchands & commissionnaires d’Espagne. Au lieu qu’à présent ces trésors ne servent qu’à enrichir des jésuites & quelques autres personnes en petit nombre, à l’autre bout du monde. Ces raisons parurent si fortes à Don Joseph Patinho, Premier Ministre en Espagne & fort peu ami des jésuites, qu’il résolut, vers l’année 1725 d’abolir ce commerce, & de ne permettre le transport d’aucune marchandise des Indes Orientales en Amérique, que par le moyen des vaisseaux de registre, partis d’Europe. Mais le crédit de la Société para le coup.

Il part donc tous les ans un vaisseau ou deux, tout au plus, de Manille pour Acapulco. » *


Les vents de la colonisation

Cette boucle maritime, entre Manille et Acapulco, rappelle le rôle des vents dans la géographie des implantations européennes, comme le souligne Greg Bankoff dans un article sur les « vents de la colonisation ». La translation de l’emporium espagnol de Callao à Acapulco en est ainsi un bon exemple.

« Ce commerce se faisait au commencement entre Callao & Manille ; les vents alizés étaient toujours favorables, pour cette traversée, & quoiqu’elle fût de trois à quatre mille lieues, elle se faisait souvent en moins de deux mois. Mais le retour de Manille à Callao en revanche était très pénible & très ennuyeux. On dit qu’on y employait quelquefois plus d’une année, ce qui n’est pas étonnant, si ces navigateurs se tenaient pendant toute la route entre les limites des vents alizés, & on assure que dans leurs premiers voyages, ils étaient assez malhabiles pour cela. On ajoute encore qu’ils ne quittèrent cette mauvaise manière, que sur l’avis d’un jésuite, qui leur persuada de porter au nord, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis des vents alizés, & de porter alors vers les côtes de Californie à la faveur des vents d’ouest, qui règnent ordinairement sous des latitudes plus avancées. Cet usage dure déjà depuis cent soixante ans au moins, car dès l’année 1586, le Chevalier Thomas Cavendish se battit vers la pointe méridionale de Californie, contre un vaisseau de Manille destiné pour l’Amérique. Ce plan de navigation a obligé, par la vue d’abréger l’allée & le retour, à changer le lieu de l’étape de commerce, & à la transporter de Callao, qui est situé dans le Pérou, à Acapulco, qui est un port de la côte de Mexique, ou elle reste fixée jusqu’à présent. » *

Ailleurs, l’auteur du Tour du Monde souligne le rôle majeur que pourraient jouer les îles de Juan Fernandez, situées dans le Pacifique Sud, et celles des Malouines pour garantir le passage du Cap Horn.

« À l’égard des îles de Falkland, elles ont été vues de plusieurs navigateurs français & anglais. Frézier les a mises dans sa Carte de l’extrémité de l’Amérique Méridionale, sous le nom de “nouvelles îles”. Wood’s Rogers, qui courut la côte N.E. de ces îles en 1708, dit qu’elles s’étendent environ la longueur de deux degrés, qu’elles sont composées de hauteurs qui descendent en pente douce les unes devant les autres; que le terrain en paraît bon, & couvert de bois ; & que suivant les apparences il n’y manque pas de bons ports. L’un & l’autre de ces endroits est à une distance convenable du continent, & à en juger par leurs latitudes le climat y doit être tempéré. II est vrai qu’on ne les connaît pas assez bien pour pouvoir les recommander, comme des lieux de rafraichissement propres à des vaisseaux destinés pour la mer du Sud, mais l’amirauté pourrait les faire reconnaître à peu de frais ; il n’en couterait qu’un voyage d’un seul vaisseau, & si un de ces endroits se trouvait après cet examen, propre à ce que je propose, il n’est pas concevable de quelle utilité pourrait être un lieu de rafraichissement aussi avancé vers le sud, & aussi près du Cap Horn. Le Duc & la Duchesse de Bristol ne mirent que trente-cinq jours, depuis qu’ils perdirent la vue des îles de Falkland, jusqu’à leur arrivée à l’île de Juan Fernandez, dans la mer du Sud, & comme le retour est encore plus facile, à cause des vents d’ouest qui règnent dans ces parages, je ne doute pas qu’on ne puisse faire ce voyage, des îles de Falkland à celle de Juan Fernandez, aller & revenir, en un peu plus de deux mois. Cette découverte pourrait être de grand avantage à notre nation, même en temps de paix, & en temps de guerre, nous rendre maîtres de ces mers. » *

Les îles Malouines furent colonisées pour la première fois par les Français et par les Anglais dans les années 1760, mais ce n’est qu’en 1840 que l’archipel devint possession de la couronne britannique. Quant à l’archipel Juan Fernandez, au 18e siècle, il était dans la sphère de la puissance espagnole.


La dispersion des plantes et des animaux

Parmi les thèmes de l’histoire globale, l’environnement occupe une place non négligeable (on peut penser en particulier aux travaux d’Alfred R. Crosby et de Richard H. Grove). Les îles sont des milieux particuliers issus d’un isolement plus ou moins marqué. Pour celles qui ont été longtemps à l’écart des voies des hommes, le choc a souvent été assez brutal. Le récit du tour du monde d’Anson est intéressant par rapport à une pratique des navigateurs européens attestée déjà au XVIe siècle. Ceux-ci, même s’ils ne colonisaient pas certaines îles, laissaient des animaux ou des plantes dans celles qui pouvaient être considérées comme des mouillages utiles. Ce fut par exemple le cas dans l’océan Indien, à La Réunion et à Maurice, découvertes dès le 16e siècle, mais peuplées uniquement à partir de la deuxième moitié du 17e siècle. C’est ce que fit Anson à Juan Fernandez.

« La douceur du climat & la bonté du terroir rendent cet endroit excellent pour toutes sortes de végétaux ; pour peu que la terre soit remuée, elle est d’abord couverte de navets & de raves. C’est ce qui engagea Mr. Anson, qui s’était pourvu de presque toutes les semences propres aux jardins potagers, & de noyaux de différentes sortes de fruits, à faire semer des laitues, des carottes, etc. & mettre en terre dans les bois des noyaux de prunes, d’abricots, & de pêches : le tout pour l’utilité de ses compatriotes, qui pourraient dans la suite toucher à cette île. Ses soins, du moins à l’égard des fruits, n’ont pas été inutiles ; car quelques messieurs qui, en voulant se rendre de Lima en Espagne, avaient été pris & menés en Angleterre, étant venu remercier Mr. Anson, de la manière généreuse & pleine d’humanité dont il en avait agi envers ses prisonniers, dont quelques-uns étaient de leurs parents, la conversation tomba sur ses expéditions dans la mer du Sud ; & ils lui demandèrent à cette occasion s’ils n’avaient point fait mettre en terre dans l’île de Juan Fernandez des noyaux d’abricots & de pêches, quelques voyageurs, qui avaient abordé cette île, y ayant découvert un grand nombre de pêchers & d’abricotiers, sorte d’arbres qu’on n’y avait jamais vue auparavant ? » *

« Par rapport aux animaux, qu’on trouve ici, la plupart des auteurs qui ont fait mention de l’île Juan Fernandez, en parlent comme étant peuplée d’une grande quantité de boucs & de chèvres ; et l’on ne saurait guère révoquer leur témoignage en doute à cet égard, ce lieu ayant été extrêmement fréquenté par les boucaniers & les flibustiers, dans le temps qu’ils couraient ces mers. Il y a même deux exemples, l’un d’un Maskite Indien, & l’autre d’un Écossais, nommé Alexandre Selkirk, qui furent abandonnés sur cette île, & qui, par cela même qu’ils y passèrent quelques années, devaient être au fait de ses productions. Selkirk, le dernier des deux, après un séjour d’entre quatre & cinq ans, en partit avec le Duc & la Duchesse, armateurs de Bristol, comme on peut le voir plus au long dans le journal de leur voyage. Sa manière de vivre, durant se solitude, était remarquable à plusieurs égards. Il assure, entre autres choses, que prenant à la course plus de chèvres qu’il ne lui en fallait pour sa nourriture, il en marquait quelques-unes à l’oreille, & les lâchait ensuite. Son séjour dans l’île de Juan Fernandez avait précédé notre arrivée d’environ trente-deux ans, & il arriva cependant que la première chèvre, que nos gens tuèrent, avait les oreilles déchirées, d’où nous conclûmes qu’elle avait passé par les mains de Selkirk. […]

Mais ce grand nombre de chèvres, que plusieurs voyageurs assurent avoir trouvé dans cette île, est à présent extrêmement diminué : car les Espagnols, instruits de l’usage que les boucaniers & les flibustiers faisaient de la chair des chèvres, ont entrepris de détruire la race de ces animaux dans l’île, afin d’ôter cette ressources à leurs ennemis. Pour cet effet ils ont lâché à terre nombre de grands chiens, qui s’y sont multipliés, & ont enfin détruits toutes les chèvres qui se trouvaient dans la partie accessible de l’île ; si bien qu’il n’en reste à présent qu’un petit nombre parmi les rochers & les précipices, où il n’est pas possible aux chiens de les suivre. » *

Alexandre Selkirk dont il est ici question est ce naufragé qui servit de modèle au personnage de Robinson Crusoé. On retrouvera, encore plus soutenue, cette description quasi édénique à propos de l’île de Tinian, dans l’archipel des Mariannes.

Ile de Juan Fernandez (paysage)

Fig. 3. L’île de Juan Fernandez (BnF)