Traite négrière et formation du capitalisme (1)

Au-delà de la réprobation morale que suscite le développement du trafic d’êtres humains, il existe un certain nombre de débats spécifiquement économiques autour du phénomène de la traite négrière. Peut-on en calculer la rentabilité au niveau de ses acteurs immédiats ? Quels ont été plus globalement les profits de cette activité ? Ont-ils servi à financer la révolution industrielle et furent-ils finalement nécessaires au capitalisme ? Quel effet sur les exportations et la dynamique industrielle européennes ont eu les revenus de la traite ? L’enjeu est de taille pour l’histoire globale puisqu’il s’agit de préciser le rôle de cette traite dans la formation du mode de développement occidental. Dans ce premier papier, nous allons nous interroger sur les seuls profits des acteurs directement impliqués (armateurs, planteurs, États), laissant les effets macroéconomiques pour un second article.

Il est d’abord difficile d’évaluer les profits créés grâce à l’utilisation de l’esclavage car ils sont réalisés en plusieurs étapes, notamment aux niveaux des armateurs européens et des planteurs. Si les acteurs privés semblent au cœur du système, les États européens, par le biais des taxes sur les produits tropicaux et de la stimulation générale des économies nationales consécutive à l’essor du circuit triangulaire, ont aussi profité de la traite. Il semble que ce soit dans les métropoles européennes que les profits de la traite aient été les plus importants. Considérons donc d’abord les profits des armateurs. Ils sont a priori calculables en évaluant la valeur de la cargaison de retour, en ajoutant les éventuels gains monétaires directs sur la vente d’esclaves, en déduisant le prix de la cargaison initiale et l’ensemble des frais de l’expédition [Morgan, 2000, p. 39]. Mais la cargaison du négrier à son retour dans le port européen ne fait souvent que couvrir les frais du voyage et les profits apparaissent donc bien maigres sur le papier… Ce sont en réalité les cargaisons des navires en droiture (trajet direct aller-retour entre l’Europe et l’Amérique), contreparties de ventes antérieures d’esclaves, qui rapportent souvent les bénéfices réels, sous la forme de produits tropicaux qui seront en partie consommés dans le pays, en partie réexportés. Ainsi le profit total sur un transport d’esclaves ne devient souvent effectif que deux ou trois ans après la vente de ces esclaves. Villiers et Duteil [1997, p. 185] remarquent que le commerce négrier est l’un des premiers où l’on pratique la comptabilité en partie double, laquelle permet de faire apparaître la rentabilité réelle du commerce négrier à l’issue du cycle complet, soit après la vente des produits coloniaux. L’analyse de cette comptabilité prouverait que la vente des Africains représente la première source de profit.

Cependant, avec la dissociation des cargaisons et la marge énorme de fraude, les bénéfices réels sont difficiles à évaluer. On sait cependant comment les capitaines se servaient de la réglementation française pour frauder : afin d’encourager le trafic négrier, cette dernière stipulait que toute marchandise antillaise ramenée par des négriers en échange d’esclaves était exemptée de moitié des droits de douane ; les négriers pouvaient alors négocier avec les planteurs pour obtenir de ceux-ci (contre une remise sur ce qu’il leur restait à payer) des reconnaissances de dette en blanc, ce qui permettait ensuite à ces armateurs de ramener en France des marchandises dispensées de droit de douane qu’ils certifiaient avoir reçues contre fourniture d’esclaves [Pluchon, 1985, p. 246]. Malgré les difficultés d’évaluation, on estime globalement que, sauf désastres exceptionnels, la traite négrière a été rentable (et ce d’autant plus que la boucle était réalisée rapidement, et que le capitaine était assez habile pour inclure une grande marge de fraude). La richesse des familles d’armateurs en témoigne et les architectures de Bordeaux, Nantes ou la Rochelle l’ont inscrit dans la pierre. Les taux de profit ont parfois été estimés autour de 50 % de l’investissement initial. Étudiant le cas anglais, Williams [1944], qui retenait un taux de profit moyen de 33% pour le 18e siècle, estime que le commerce triangulaire rapportait de l’ordre de 300 000 livres sterling par an pour Liverpool grâce aux seuls esclaves à la fin du 18e siècle, et 4 millions de livres de revenus annuels pour les plantations britanniques des Antilles en 1798.

Butel appelle cependant à nuancer les estimations de taux de profit tournant autour de 30 à 40% [in Léon, tome 3, 1978, p. 61]. En réalité, ainsi que le conclut Saugéra dans son ouvrage sur Bordeaux, « il est aussi essentiel de poser la question des profits que difficile d’y répondre » et « excepté pour quelques cas, comme Marchais ou Nairac, la traite ne représentait pour la majorité [des armateurs] qu’une partie souvent accessoire de leur activité maritime et commerciale. Comment déterminer l’argent spécifiquement négrier, c’est-à-dire gagné grâce à la vente des Noirs ? » [Saugéra, 1995, p. 272]. Pétré-Grenouilleau conclut que, « popularisée par de mauvais ouvrages de vulgarisation, née sans doute des efforts déployés par les armateurs eux-mêmes afin d’attirer des investisseurs », l’idée selon laquelle les bénéfices négriers étaient considérables doit être abandonnée [Pétré-Grenouilleau, 1998, p. 105].

Morgan [2000, p. 39-44] a réalisé pour sa part un recensement des études sur le sujet et note que la tendance majoritaire situerait les taux de profit entre 6 et 10% pour les armateurs britanniques. Il montre que les taux de profit supérieurs à 15 % reflètent le plus souvent une surestimation du prix de vente comme du volume des captifs. Il opte pour les résultats donnés par Anstey [1975] qui, calculant sur un échantillon assez large de comptabilités d’armateurs, aboutit à un taux de profit moyen de 8,1% dans les années 1760, 9,1% dans les années 1770, 13,4% pour la décennie suivante, 13% pour la dernière du siècle et seulement 3,3% entre 1801 et 1807. Ces ordres de grandeur sont par ailleurs confirmés par le travail de Behrendt [1993] qui situe ces taux autour de 7,3% entre 1785 et 1807. Mais il est bien évident que ces calculs, aussi précis soient-ils, ne peuvent estimer correctement la fraude et il y a fort à penser que les taux de profit effectifs furent de ce fait sensiblement plus élevés. Ceci dit, dans une économie où la mobilité du capital devient forte, il n’y a pas lieu de penser que les taux de profit du commerce négrier dussent être beaucoup plus élevés que sur toute autre activité capitaliste (soit de l’ordre de 6 à 8%), sauf à considérer un risque d’entreprise a priori plus fort.

Au niveau des planteurs des îles et colonies américaines, les profits réalisés grâce à l’emploi d’une main-d’œuvre servile sont eux aussi difficiles à estimer. Il faudrait pour ce faire prendre en compte non seulement l’exploitation des esclaves au sens monétaire, mais aussi les conséquences que le système pouvait avoir sur le prix des terres locales et celui des denrées [Engerman, in Mintz, 1981, p. 228]. Les recherches récentes montrent que le travail servile offrait des rendements intrinsèques intéressants. La productivité des esclaves était plus faible que celle des ouvriers libres, mais les captifs étaient bien meilleur marché : selon Gemery et Hogendorn, en cumulant ces deux facteurs, « les esclaves coûtaient environ trois fois moins cher que les ouvriers libres ou contractuels » [in  Mintz, 1981, p. 20]. De plus, les esclaves constituaient un capital et pouvaient offrir des avantages non monétaires, tels que prestige ou concubinage, qui rehaussaient leur valeur subjective par rapport aux autres types de main-d’œuvre. Les mêmes auteurs remarquent que « l’achat de labeur servile ou contractuel s’apparente plus à l’acquisition de capitaux qu’à celle de main-d’œuvre » et citent des cas où les deux tiers de l’investissement (l’esclave) étaient récupérés dans la première année.

Pourtant, au niveau des colonies, les profits semblent moins importants que dans les métropoles : selon Garden, étant donnés les frais considérables d’investissement et de fonctionnement ainsi que les variations des prix sur le marché européen, le profit retiré par le planteur lui-même est assez faible, de l’ordre de 3 à 4% du capital investi [in Léon, t. 3, 1978, p. 254]. Par ailleurs, la vente n’a lieu qu’une fois par an, après la récolte. En conséquence, les cargaisons de sucre sont souvent utilisées pour payer les intérêts des avances faites par les négriers. Les planteurs brésiliens survivent grâce au commerce d’esclaves lui-même, alternativement de l’artisanat fabriqué dans les ateliers de leurs domaines ou en se faisant prêteurs d’argent. Comme les véritables profits sont réalisés dans les métropoles où la vente de denrées coloniales se fait au prix fort, les planteurs qui ont des liens corrects avec les grandes maisons de commerce européennes sont favorisés. Aux Antilles, on peut distinguer les méthodes du commerce français et celles du commerce anglais. Le négoce britannique a réussi à créer des liens permanents avec les planteurs par le système de la commission d’achat des produits d’Europe et de vente des denrées coloniales, sous l’égide des puissantes maisons de « facteurs » de Londres : ce système aboutit souvent à l’endettement des planteurs vivant des avances du négociant consignataire des produits. Aux Antilles françaises, il existe des liens directs entre capitaines de navires jouant le rôle de négociants et planteurs ; les négociants armateurs sont plus souvent acheteurs des cargaisons de retour [Léon, t. 3, 1978, p. 88]. Quoi qu’il en soit, dès le début, les marchands jouent un rôle essentiel dans la plantation sucrière en raison des exigences financières de ces cultures : ils fournissent les équipements, partagent les profits, accordent des avances sur récoltes.

Il n’en reste pas moins que les revenus des plantations britanniques aux Caraïbes sont considérables en valeur brute. Citant Burnard, Morgan [2000, p. 57] retient des revenus tirés de la Jamaïque à hauteur de 6 millions de livres par an (pour une valeur des plantations de l’île à 28 millions environ) en 1774. Le total des possessions britanniques vaudrait de l’ordre de 50 millions de livres et rapporterait à ses propriétaires (souvent absentéistes et résidant en Angleterre) quelque 10 millions de livres par an, soit de l’ordre de 15% du revenu national britannique à la veille de l’indépendance américaine. Il faut sans doute déduire de ces revenus le prix de la défense des territoires exploités, encore qu’elle réponde aussi à des intérêts stratégiques indépendants des planteurs. Toujours est-il que ces revenus considérables sont privatisés, utilisant ici la dépense militaire britannique et permettant un réinvestissement éventuel en métropole…

La question de la rentabilité globale de la traite reste donc, sinon indécise, du moins délicate à quantifier en raison de la multiplicité des niveaux où sont réalisés les profits, de la diversité des acteurs, de l’importance des « ententes verbales » entre ces derniers ou encore de l’imbrication entre profits privés et coûts publics. On retrouve ici un point central des débats d’aujourd’hui autour de la mondialisation, à savoir le lien complexe entre États et acteurs privés. Cependant le vrai problème, pour la formation du capitalisme européen, est évidemment ailleurs : en quoi la traite a-t-elle contribué à la révolution industrielle ? Ce sera l’objet de notre prochain article.

ANSTEY, R., [1975], The Atlantic Slave Trade and British Abolition 1760-1810, Londres, Mcmillan.

BEHRENDT S. D., [1993], The British Slave Trade, 1785-1807 : Volume, Profitability and Mortality, University of Wisconsin Ph.D., cité par MORGAN [2000].

BUTEL, P., [1978], « L’apogée du grand commerce maritime » et « La révolution américaine » in Léon, op. cit.

ENGERMAN, S. L., [1981], « L’esclavage aux États-Unis et aux Antilles : quelques comparaisons économiques et démographiques », in Mintz, op. cit. 223-246.

GARDEN M., [1978], « Le monde extra-européen » in Léon, op. cit.

GEMERY, H. S, HOGENDORN, J. S, [1981], « La traite des esclaves sur l’Atlantique : essai de modèle économique », in Mintz, op. cit. 18-45.

LEON, P. (dir.), [1978], Histoire économique et sociale du Monde, vol. 3 : « Inerties et révolutions », Paris, Armand Colin.

MINTZ, W. S. (Dir.), [1981], Esclave = facteur de production. L’économie politique de l’esclavage, Paris, Dunod.

MORGAN K., [2000], Slavery, Atlantic Trade and the British Economy, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

PETRE-GRENOUILLEAU, O., [1998], Nantes au temps de la traite des Noirs, Paris, Hachette.

PLUCHON, P., [1980], La route des esclaves. Négriers et bois d’ébène au 18e siècle, Paris, Hachette.

SAUGERA, E., [1995], Bordeaux, port négrier. Chronologie, économie, idéologie, 17e-1me siècles, Paris, Karthala.

VILLIERS, P., DUTEIL , J.-P., [1997], L’Europe, la mer et les colonies, Paris, Hachette.

WILLIAMS, E., [1944], Capitalism and Slavery, Chapel Hill, University of North Carolina Press (rééd. Capricorn Books, 1966).

 

 

 

L’histoire globale peut-elle aider à penser comme l’autre ?

A propos de François Jullien, Entrer dans une pensée, Paris, Gallimard, 2012.

L’histoire globale est par définition critique à l’égard de l’histoire traditionnelle, jugée eurocentrée, privilégiant les dynamiques européennes sur toutes les autres, également trop imprégnée des catégories occidentales d’analyse. De fait, une composante centrale de cette histoire globale vise à repérer l’eurocentrisme dans toutes ses dimensions, ce dont ce blog s’est souvent fait l’écho. Elle n’en est pas moins elle-même l’objet d’une critique forte : en élaborant la complexité des flux de marchandises, de techniques, d’idées, d’abord sur le continent afro-eurasien, puis à l’échelle planétaire, en définissant les acteurs de ces mouvements, elle continuerait à le faire dans les termes mêmes de la pensée européenne, identifiant des Etats, des marchés, un possible capitalisme, etc. Disons le d’emblée : cette critique paraît largement justifiée et, jusqu’à un certain point, salutaire. Il est ainsi possible que l’histoire globale des flux soit finalement plus utile en tant que pédagogie d’un décentrement très progressif, permettant à ses lecteurs de se débarrasser « en douceur » de leurs préjugés, qu’en tant que discours scientifique, supposé universalisable (qualificatif auquel, à l’évidence, elle ne peut prétendre).

On pourra cependant objecter que l’histoire globale n’est pas seulement élaboration d’interconnexions, à l’échelle de continents ou de la planète. Elle passe aussi par la méthode de la comparaison entre des sociétés supposées différentes, comme l’a brillamment illustré Kenneth Pomeranz dans « Une grande divergence », entre Chine et Grande-Bretagne. Là encore cependant, cette pratique peut facilement laisser l’analyste, surtout s’il  prend une situation européenne comme un des termes de la comparaison, en dehors des significations et représentations propres à la société « comparée ». La tentation sera grande de chercher dans cette dernière, au pire ce qui lui manque en regard de la « référence », au mieux ce qu’elle a de plus, mais sans vraiment décentrer le regard, sans nécessairement cerner les logiques implicites de l’autre société… Et c’est évidemment en ce sens qu’une certaine « histoire connectée » prétend constituer une alternative à l’histoire globale, en se penchant résolument sur les significations vécues par chacune des parties dans la rencontre ou en tentant de cerner comment les structures économiques, politiques, sociales, peuvent être vécues de part et d’autre. Pour ce faire, elle attache à juste titre une grande importance à l’analyse des textes ou témoignages oraux dans la langue même des parties prenantes. Peut-on pour autant penser qu’engager une telle démarche suffise pour en assurer la réussite ? A l’évidence non et c’est toute la difficulté de l’entreprise qui est indirectement démontrée par François Jullien dans cet ouvrage essentiel que constitue « Entrer dans une pensée ». Raison pour laquelle nous allons aujourd’hui nous permettre une exceptionnelle incursion dans la philosophie, ce qu’elle a à dire aux histoires globale, comparée, connectée, étant définitivement incontournable.

Jullien veut nous faire « entrer » dans la « pensée » chinoise… « Pensée » prise, semble-t-il,  à la fois dans son contenu philosophique et dans ses modalités concrètes ou quotidiennes, deux signifiés vraisemblablement non séparables. Et au titre de l’expérimentation il va choisir une phrase clé du corpus littéraire chinois, assertion supposée illustrer correctement un mode de pensée encore prégnant aujourd’hui.  « Entrer », c’est-à-dire en percevoir, sinon en adopter, les « plis », l’implicite, autrement dit ce dont un locuteur a un mal infini à se déprendre, même quand il tente de procéder à l’exercice du doute, tel que la philosophie occidentale l’a pratiqué à partir de Descartes. Tentative à priori impossible pour nous, notamment parce que la pensée chinoise est solidaire d’une écriture très particulière, donc dans un rapport de « dépendance non dénouée avec le pouvoir figurateur du tracé », solidaire aussi d’une langue qui, dans sa variante  classique, est « sans morphologie et quasiment sans syntaxe ». Tentative que ne permet pas non plus la démarche qui consisterait à cerner les écoles de pensée, leurs oppositions et successions, approche trop calquée sur l’histoire conflictuelle de la pensée européenne et peu crédible dans le cas chinois du fait des « connivences sourdement nouées, des évidences inlassablement réchauffées ». Tentative qui est peut-être enfin fondamentalement bloquée par le présupposé que toute pensée procède à partir de « questions », ce qui est de fait le cas dans la pensée grecque, puis européenne, mais peut-être pas dans la pensée chinoise. Bref le risque est immense que, même en pratiquant cette langue, on passe à côté de cette pensée, ce que démontre a plaisir l’auteur dans ses trois premiers chapitres.

Dès lors comment faire ? Jullien nous propose (chapitres 4 à 6) d’étudier, retourner, malaxer, appréhender de plusieurs points de vue différents, une seule phrase chinoise, une phrase qui, comme dans toute autre langue  « secrète un ordre qu’on ne défera plus », obligera à penser dans son sillage et même « pliera du pensable ». Il prend comme exemple d’une telle « pliure » la façon dont la première phrase de Proust, « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », engage tout le déploiement de « A la recherche du temps perdu ». Et c’est dans le Yi Jing ou « Classique du Changement » que Jullien trouve sa phrase initiale, voire initiatique, celle qui va nous permettre une furtive incursion dans la pensée chinoise. Mais peut-on parler de phrase ? Il s’agit plutôt d’une succession de caractères que l’on peut considérer comme des « termes » et qu’il traduit par : « commencement – essor – profit – rectitude ». Bousculé par une telle différence, le lecteur occidental peut aisément considérer qu’il s’agit là d’une pensée prélogique, peut-être ésotérique, en tout cas non-structurée. Et déclarer alors qu’elle ne peut lui parler, le laisse indifférent et sans prise. Il peut aussi en être d’autant plus stimulé à suivre les développements que Jullien déploie ensuite et qui nous font commencer à « entrer »…

Cette « phrase » exprimerait d’emblée moins un sens qu’une cohérence. Ce serait « la formule-clé de ce qui fait indéfiniment réalité, dans son incessant procès, et que rien ne peut remettre en question – ne peut ni réduire, ni contredire ». Qu’on l’interprète en termes de succession des saisons à partir du printemps, de germination ou de reproduction, d’histoire des sociétés, il s’agit d’un mouvement englobant toute chose et tout être, ne marquant nulle tension ou opposition (par exemple avec un créateur ou une origine), ne laissant présager ni ailleurs, ni extérieur. L’angle de vue ici posé, pour parler en Européen, est « celui de tout processus déclenché et qui se propage, saisi dans son avènement et son déploiement ». Et si le profit consécutif à l’essor suggère une idée de moisson, pour que le bénéfice obtenu soit durable, encore faut-il « qu’il ne favorise rien de particulier, respecte un juste équilibre, ne dévie ni ne déborde. Aussi maintient-il par sa « rectitude », dernier terme de la phrase, son immanente capacité ; et cette fécondité à l’œuvre ne tarit-elle pas ». L’auteur se plaît ensuite à citer les commentaires faits en Chine sur cette phrase, notamment pour montrer combien elle n’interroge, ni n’explique, et même ôte toute prise au questionnement. En revanche, se présentant comme une évidence, tenant tout lié, cette phrase peut éveiller le soupçon du regard européen : « cet ordre si bien régulé ne servirait-il pas de machine à obéissance ? », de support idéologique à une conformité sociale sans cesse ressassée en Chine.

Arrivé à ce point, l’auteur nous a déjà fait « entrer » en dévoilant plusieurs intérêts d’une formulation aussi énigmatique au premier abord. Il a commencé à nous procurer un point de vue quelque peu chinois. Mais le franchissement du seuil va être réellement consommé en nous faisant confronter ce récit chinois de tout processus à ses équivalents occidentaux, celui de la Bible et celui des Grecs (chapitres 7 et 8). Dans le récit biblique, nulle continuité, mais au contraire un évènement fondateur et un dieu créateur extérieur ; chez Hésiode, un fondement éternel en partie en contradiction du reste avec la dimension temporelle. D’un côté une théologie, de l’autre une mythologie. Mais pour nous l’essentiel n’est pas dans le contenu : il est au contraire dans ce résultat « technique » étonnant qu’obtient François Jullien, à savoir nous permettre de relativiser chacune des trois traditions par les deux autres et même de lire les deux interprétations occidentales des origines avec un regard extérieur… On arrive peu à peu à moins de complaisance vis-à-vis des séparations et conceptualisations qui nous sont familières, on aperçoit plus facilement en quoi l’idée d’un créateur extérieur, par exemple, tout à la fois oriente définitivement et limite drastiquement la pensée européenne ultérieure. Et on en vient finalement à trouver bien des vertus au récit du Yi Jing tout en relevant son ambiguïté politique.

Il est certes impossible de résumer ici le corps d’un texte dense et érudit, dans lequel le simple amateur de réflexion philosophique peut aisément se perdre. Mais la trajectoire suivie par l’auteur ensuite est clairement exposée. Il commence par montrer (chapitres 9 et 10) combien les traditions hébraïque et hellénique sont de fait déjà interdépendantes car métissées en amont, sans doute à Babylone, certainement aussi en relation avec la foisonnante mythologie propre à la pensée indienne des origines. Ne seraient-elles donc qu’une ultime variation dans une infinité de récits des origines, tous soumis à des contradictions internes comme à des incompatibilités mutuelles ? Du coup, le retour à la phrase chinoise (chapitre 11) montre cette dernière comme incroyablement décantée : « on mesure alors à côté de quoi, sans s’en rendre compte, celle-ci est passée ; on la lit (du dehors) dans ce (qu’elle ne sait pas) qu’elle ne dit pas ». Et on réalise qu’elle ne se prête pas « à contestation, à autre chose que de la glose et de l’explicitation ». Se pourrait-il alors qu’elle n’ait rien à nous dire ? Renversant la question au chapitre 12, Jullien montre que c’est tout autant la Chine qui est restée indifférente aux mythes ou théologies, et jusque tard rétive à nos catégories de pensée par trop clivantes. Et de fait, si des vestiges de mythologie subsistent dans la culture chinoise, ils ne se déploient pas, « enfouis ou travestis par une cohérence qui prévaut sur eux et les étiole ». La Chine aurait ainsi privilégié un parti-pris ritualiste « qui n’est pas explicatif, mais tend à déceler la ligne d’évolution des choses pour y lire une propension à laquelle se conformer ». Elle a de ce fait choisi un des « possibles de l’esprit ». Ce qui l’amène à être fort peu concernée par d’autres partis-pris, les nôtres en particulier, de la même façon que son discours propre n’aurait rien à nous dire.

Cette variété des « possibles de l’esprit » est alors étudiée par Jullien dans l’exemple grec (chap. 13). Il voit dans la langue un outil clé de construction dans/de la pensée et montre remarquablement combien le grec « construit un sens » à partir d’une grammaire qui induit le concept de cause, lequel hypothèquerait définitivement la suite de la réflexion (y compris la notion de Dieu). A l’inverse le chinois (classique) « condense des cohérences », sans doute en grande partie du fait de son absence de grammaire, de temps, de distinction entre passif et actif, etc. et se traduirait en « formules » plus qu’en énoncés logiques. Penser selon les Grecs sera alors « trancher successivement dans une série organisée d’alternatives s’impliquant les unes à partir des autres, optant pour une solution et refusant l’autre », ce sera « problématiser ».  Chez les Chinois, ce ne sera pas cette déduction des raisons mais plutôt un dévidement ou enfilement, la phrase étant aussi processive que ce qu’elle cherche à faire entendre, et la problématisation étant superbement ignorée. Sur ces bases, l’auteur consacre le chapitre 14 à réhabiliter le sens de la traduction, à condition que celle-ci fasse précisément entendre ces écarts et permette de faire « entrer », non pas tire tout de suite vers les catégories européennes des textes qui leur sont profondément étrangers, phénomène dont il donne des incarnations certes grotesques mais qui ont malheureusement longtemps fait autorité. Au final il considère que la révélation de ces multiples « possibles de l’esprit » est sans doute le moyen d’un dialogue fructueux entre l’Europe et la Chine, de façon notamment à caractériser ce substrat commun dont les « possibles » auraient dérivé, mais cette conclusion paraît moins étayée et brillante que le reste de sa démonstration.

On ne cherchera pas à construire ici, en conclusion, ce que pourrait être pratiquement l’apport du livre de Jullien à l’histoire globale (ou connectée ou comparée). Cela se fera peut-être, ici ou là, par le travail effectif et l’étude attentive des « écarts ». Il me semble clair néanmoins que cet ouvrage devrait être, pour nous, véritablement fondateur.

Un « roitelet nègre » à la cour de Louis XIV

Il est bon ces temps-ci de pleurer une histoire nationale qui serait perdue et de regretter l’époque où on aurait appris à ânonner la chronologie et à s’émerveiller devant la galerie des héros de la France passée. Une fois n’est pas coutume, on parlera donc aujourd’hui de la cour de Louis XIV, mais pour s’intéresser à un personnage quelque peu oublié : Louis Aniaba, « prince d’Assinie ».

Pour entrer dans le sujet, parcourons les Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, tome XIX, mois de janvier 1701, lettre IV, « Affaires de France » :

 « Il est vrai comme on vous l’a dit, qu’il y a eu à Paris un certain roitelet nègre, connu sous le nom d’Aniaba roi d’Eiszinie qui a été baptisé, & qui ensuite est retourné en son pays, comblé des faveurs & des bienfaits du roi. Monsieur du Caste chef des flibustiers l’amena il y a environ quinze ans en France, soit de force, soit de gré, & en fit un présent au Roi qui d’abord pourvut à son entretien & à son éducation, & ordonna qu’il fût élevé dans la religion catholique. Par ce moyen on en a fait peu à peu un chrétien, & enfin il a reçu le baptême par les mains de l’évêque de Meaux, & a été nommé Louis par ordre du Roi, de sorte qu’il s’appelle à présent Louis Aniaba. Son pays est situé dit-on sous la zone torride à la Côte d’Or, & n’est habité que par des nègres qui n’ont aucune connaissance de Dieu. Il y est présentement retourné, tant pour y gouverner ses anciens sujets que pour tâcher de les convertir à la foi, mais avant que de partir il a mis son État & sa personne sous la protection de la Vierge, & a institué en son honneur un ordre de chevalerie sous le nom de l’Étoile de Notre Dame. Ainsi ce ne sera plus seulement parmi les nations policées que l’on trouvera des ordres de chevalerie, mais aussi parmi les nègres. » [1]

L’auteur de ces lettres, s’il se présente lui-même comme « Hollandais par inclination et par devoir, s’[il ne l’est] pas par naissance », n’a pas été identifié avec certitude [Cf. dictionnaire des journaux]. L’intérêt du texte est de donner en quelques lignes un regard sur un micro-événement de la cour française en cette première année du 18e siècle : le départ de cet homme originaire de la côte de Guinée, qui avait été recueilli par Louis XIV et baptisé par Bossuet, évêque de Meaux. Signe du bruissement suscité, le fait est également relaté, avec quelques erreurs mais aussi quelques informations complémentaires, par le Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701, autre journal publié en Hollande :

 « Le prince Louis Annibal, roi de Sirie sur la Côte d’Or en Afrique, qui était à Paris depuis longtemps, & qui a été instruit & baptisé par l’évêque de Meaux, le Roi ayant été son parrain, communia le 12 du mois dernier par les mains du cardinal de Noailles, & présenta en même temps un tableau à la Vierge, sous la protection de laquelle il a mis ses États, ayant fait vœu, quand il sera de retour, de travailler à la conversion de ses peuples. Ce prince maure partit le 24 du même mois. Il doit s’embarquer à Port-Louis, & être escorté par deux ou trois vaisseaux de guerre que le chevalier Damon commandera. » [2]

Qui était cet Aniaba, transformé par le Mercure en « Annibal » ? Avouons qu’en dehors de son rôle à la cour, il est difficile d’apporter une réponse précise : le premier instrument de la Françafrique peut-être, si l’expression n’était pas trop anachronique.

Deux dates importantes précèdent l’arrivée d’Aniaba à la cour de France et inscrivent son histoire dans un contexte marqué par le développement de la traite négrière française sous l’impulsion de l’État.

– En janvier 1685, Louis XIV fonde la Compagnie de Guinée afin de développer la traite négrière à destination de Saint-Domingue : faire « seule à l’exclusion de tous les autres, le commerce des nègres, de la poudre d’or & de toutes autres marchandises qu’elle pourra traiter ès côtes d’Afrique, depuis la rivière Sierra Leone inclusivement, jusques au Cap de Bonne-Espérance » [3].

– En mars 1685, Louis XIV prend un édit « touchant la police des îles de l’Amérique française » « pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nosdites îles », le tristement célèbre Code noir.

Entre novembre 1687 et février 1688, le lieutenant de vaisseau Ducasse croisa sur la côte de Guinée, avec une double mission : combattre le commerce informel et reconnaître les lieux propices à des établissements.

 « Asseny Massem ou Rivière d’Accosse, Bassam et Bocco sont dépendants du royaume d’Asseny. C’est où commence la traite de l’or et dans le lieu de la côte où incontestablement il y en a le plus. C’est l’asile de tous les interlopes où ils font la plus grande partie de leur commerce étant au vent et éloigné des forteresses ; les vaisseaux de la Compagnie d’Angleterre y négocient aussi en passant, auparavant d’aborder dans leur établissement. Il y a une rivière audit lieu que les nègres appellent… et assurent aller fort loin et qu’on peut remonter facilement, et qu’en peu de jours l’on aborde dans les endroits où se trouve l’or. L’on y a débarqué cette année, six français avec un peu de marchandises pour tenter dans la suite un établissement et l’on a reçu en otage deux jeunes nègres, l’un fils du roi et l’autre d’un seigneur. L’on peut conjecturer que de ces trois endroits, il sort annuellement 12 à 1 500 marcs d’or. » [4]

Ce qui est confirmé par le père Godefroy Loyer :

« Le 28 août 1687, le R. Père Gonzalves, de notre Ordre, natif du Puy en Vellay, s’embarqua du port de La Rochelle avec quelques autres religieux, compagnons de ses travaux apostoliques, pour les missions de la Guinée en Afrique. Le 24 décembre de la même année, étant arrivé au pays d’Issiny, il y fut très favorablement reçu du roi Zena, qui pour lors gouvernait ce petit État. Ce prince lui donna deux jeunes nègres, un desquels il supposa être son fils, & qui ont paru en France sous les noms d’Aniaba & de Banga. Il les y envoya par les bateaux de la Compagnie royale de Guinée, & ce religieux ayant laissé à Issiny un de ses compagnons nommé le P. Henri Cerizier, qui y mourut saintement après quelques années, il se rendit avec les autres au royaume de Juda [Ouidah]. » [5]

Cependant, l’introduction d’Aniaba à la cour du roi ne semble pas avoir été immédiate, si on se fie à la relation qu’en fait le liturgiste Claude Chastelain dans une lettre du 25 février 1701 :

« Le prince Aniaba, à présent roi d’Essinie dans la Guinée, en Afrique, vint, il y a 13 ans, à Paris pour voir la cour de France. Il avait 15 ans, le visage de Maure et était païen. Il ne croyait jamais être roi, car son père vivait et il n’était que le 3e de ses enfants. Il fut longtemps sans se faire connaître ; mais un de ses cousins qui était venu avec lui, ne put s’empêcher de le découvrir, et cela se trouva vrai par l’enquête qu’en fit le sieur Hyon, marchand de perles, demeurant rue du Petit-Lion, près S. Sauveur, qui avait correspondance en Guinée et au Sénégal, qui un jour persuada ce prince d’aller voir l’église Notre-Dame, où il n’était point encore entré. Ce prince m’a raconté que ce qu’il y vit le pénétra si fort que sur le champ il alla trouver le sieur Hyon et lui dit de faire parler à Madame de Maintenon, qui le présenta au Roi, à qui il raconta les motifs de son voyage, en français demi baragouin (car il ne savait pas mieux le portugais), et lui dit ensuite que tout ce qu’il avait senti étant dans Notre-Dame faisait qu’il le priait instamment de lui donner quelqu’un qui pût l’instruire de la religion des Français, qu’il croyait déjà l’unique bonne et véritable. Le Roi lui donna M. de Meaux, qui l’ayant fait passer par tous, les degrés du catéchuménat le baptisa un samedi saint à Versailles. Le Roi, qui l’avait tenu et nommé Louis, le mit ensuite dans les mousquetaires, lui assigna une pension de douze mille francs, qui lui a toujours été payée. Il fut ensuite capitaine de cavalerie et connut un de mes frères en Hainaut, où il reçut la nouvelle de la mort du second de ses frères. » [6]

À la cour, Aniaba dut rencontrer d’autres Noirs. Plusieurs tableaux nous montrent des dames accompagnées de leur petit page, comme ce tableau des filles de Louis XIV et de Madame de Montespan, Mademoiselle de Blois et Mademoiselle de Nantes.

Figure 1. Françoise-Marie de Bourbon et Louis-François de Bourbon, tableau de Claude-François Vignon, fin 17e siècle, Versailles (RMN).

On pourrait aussi évoquer par exemple le petit Machicor, prince malgache [Lombard-Jourdan, 1975].

Mais en 1700, la donne change. Le chevalier Damon adresse le 23 janvier 1700 une lettre au ministre de la Marine : « j’ai omis de marquer par le mémoire de Guinée que j’ai eu l’honneur de vous envoyer, que le prince Aniaba… est présentement roi d’Issigny par la mort de son père. Son oncle qui s’appelle Acassiny a l’administration du royaume, ses sujets l’attendant avec impatience pour le couronner ». Il souligne ensuite « les avantages que l’on peut tirer de ce royaume par le commerce qui peut devenir par la suite un second Pérou » [7]. C’est lui qui est chargé de ramener Aniaba en ses États.

Cependant, avant de repartir en Afrique, Aniaba fonde un ordre de chevalerie et consacre un tableau à la Vierge, semble-t-il accroché dans la cathédrale Notre-Dame. L’auteur des Lettres historiques rapporte l’inscription qu’on pouvait lire au bas dudit tableau :

 « À la gloire de Dieu,
Louis Aniaba,

Roi d’Eszinie, à la côte d’or en Afrique, en reconnaissance de la grâce que Dieu lui a faite de le retirer de l’aveuglement où ses prédécesseurs & ses peuples ont vécu jusqu’à présent, & des bontés de Louis le Grand, qui l’a fait élever en France à ses dépens dans le culte de la vraie religion, & dans la pratique des plus nobles exercices ; & aussi des obligations qu’il a à Mr. l’Évêque de Meaux, pour lui avoir donné le baptême ; avant que de retourner prendre possession de ses États, où il va par les soins de notre pieux & généreux monarque, à dessein d’y planter la foi : & pour ce sujet s’étant mis lui, & son royaume sous la protection de la très sainte Vierge, à l’honneur de laquelle il a institué l’ordre de l’Étoile de Notre Dame, pour lui & ses successeurs à perpétuité ; a donné ce tableau pour monument de sa piété, l’an de grâce 1701. » [8]

Le tableau semble perdu et nous n’en connaissons quelques détails que par une description de 1838 :

 « Louis Aniaba, par la grâce de Dieu, roi d’Eissinies, à la Côte d’Or, en Afrique, reconnaissant envers Dieu qui, de sa miséricorde infinie, lui a départi les lumières de l’Évangile dont les rois ses prédécesseurs avaient été privés, institue, sous la protection de la très sainte Vierge, un ordre de chevalerie sous le nom de l’Ordre de l’Étoile de Notre-Dame, et voulant laisser en France, après son départ, des monuments de sa dévotion et reconnaître les services qui lui ont été rendus par Oudar-Augustin Justina, auteur du grand tableau qu’il a donné à l’église Notre-Dame de Paris, où il est représenté à genoux devant la sainte Vierge et son enfant Jésus qui lui remet le collier de son dit ordre, en présence du roi de France, son bienfaiteur et parrain, et de M. l’évêque de Meaux, il institue ledit Justina, chevalier de son ordre (Paris, 12 février 1701) (orig. avec signature de L. Aniaba en marge et au bas de la pièce). » [9]

Nous possédons en revanche une gravure sur laquelle est représenté Aniaba pointant du doigt le collier de son ordre :

Figure 2. Aniaba, gravure, 18e siècle (BnF)

Mais le voyage ne se passe pas bien et l’attitude d’Aniaba choque, ainsi lors d’une escale au royaume de Sestre :

 « Le lendemain dimanche, de bon matin, trois nègres vinrent dans un canot à notre vaisseau ; ils nous apportèrent trois ananas, & demandèrent d’où était le vaisseau. Mais dans le fond il n’étaient venus que pour attraper quelques daches ; c’est ainsi qu’ils nomment les présents, dont tous les nègres sont fort avides. L’un d’eux ayant vu boire du thé à Monsieur Aniaba, en demanda : on ne lui en voulut pas donner, parce qu’il n’y avait, lui dit-on, que les blancs qui en bussent ; mais il ne se contenta pas de cette raison, & ayant montré Monsieur Aniaba, il dit que puisque ce nègre en buvait, il pourrait en boire. Monsieur Aniaba se sentit choqué de cette réponse ; mais cela ne l’empêcha pas de descendre à terre, & d’y mener avec les négresses du lieu, pendant les huit jours que nous y restâmes, une vie qui n’édifia personne. » [10]

À la fin du mois de juin 1701, le navire arrive en Issiny.

« Le 27, Monsieur Damou & Monsieur Aniaba descendirent à terre, avec quelques gens de service ; & le jour suivant, le capitaine Akasini, roi d’Issiny, arriva d’Assoco lieu capital du pays, suivi d’une grande quantité de seigneurs du pays, & d’esclaves. Il reçut Monsieur Damou avec tous les témoignages d’estimes imaginables, & le remercia particulièrement de toutes les bontés que le Roi avait eues depuis si longtemps pour Monsieur Aniaba, & en reconnaissance il lui permit de bâtir un fort en son pays, dans le lieu qu’il lui plairait davantage. » [11]

Un fort est donc construit, en un mois. Mais Anabia ne joue pas le rôle attendu. En novembre 1702, les Hollandais attaquent la forteresse française et sèment la panique parmi ses défenseurs. Ce sont les hommes d’Akasini, sur leurs embarcations, qui emportent la bataille contre les Hollandais. Mais dans cette lutte, Aniaba brille par son absence.

« On avait remarqué qu’Aniaba ne s’était point trouvé avec ceux qui avaient combattu les Hollandais, il ne laissa pas de venir au fort féliciter le gouverneur, & ne répondit que par de mauvaises raisons aux reproches qu’on lui fit de n’avoir pas imité ses compatriotes, lui qui avait de si grande obligation au roi & à la nation.

Mais il avait quitté il y avait longtemps les sentiments d’honneur, de reconnaissance & de religion qu’on lui avait inspirés pendant quatorze années qu’il avait demeuré en France. On s’était aperçu dès qu’il avait mis le pied en Afrique, & qu’il s’était dépouillé des habits des Français pour se mettre nu comme ses compatriotes, qu’il s’était en même temps dépouillé de tous ses sentiments d’honnête homme & de chrétien. » [12]

Finalement, l’établissement est oublié et ce n’est qu’en 1705 qu’une nouvelle expédition est mise sur pied par la Compagnie de Guinée avec ordre de ramener les Français qui s’y trouvent encore. On ne parle plus d’Aniaba. Son histoire donne lieu en 1740 à une version romancée totalement fictive. Ne restait que l’idée de l’échec et de tromperie :

« On s’accorde généralement à regarder comme un autre imposteur le nègre Aniaba, ou Louis Annibal, qui parut, sur la fin du dernier siècle, à la cour de France, sous le masque de fils & d’héritier présomptif du roi d’Issini, sur la Côte d’Or. Il avait reçu le baptême des mains de M. Bossuet, & la première communion de celles du cardinal de Noailles. Louis XIV, qui avait été son parrain, le combla de caresses & de présents. Il servit quelque temps en qualité de capitaine de cavalerie. Avant de retourner en Issini, il offrit à la Sainte Vierge un tableau, pour mettre ses États sous sa protection, avec un vœu solennel d’employer tous ses soins à la conversion de ses sujets. Le Roi lui donna, en 1701, un équipage convenable à son rang, & deux vaisseaux de guerre pour l’escorter sous la conduite du chevalier Damou. La Compagnie de Guinée en attendait de grandes faveurs. Le fourbe n’eut pas plutôt pris terre au royaume d’Issini qu’il se dépouilla des mœurs françaises & des dehors de la religion chrétienne, en quittant les habits français & le caractère français. Il retomba dans son premier état, l’esclavage ou la vie misérable d’un nègre. » [13]

Mais l’histoire n’est pas une matière figée et inerte, le présent perpétuellement retravaille le passé et au début du 20e siècle, Aniaba ressuscite. Il devient une figure positive de la colonisation et de « l’humanisme colonial ». Sous la plume de Robert Delavignette, un temps administrateur en Afrique puis, à partir de 1937, directeur de l’École nationale de la France d’outre-mer, il illustre la possibilité d’un rapprochement sans violence entre Europe et Afrique. Ainsi dans un article paru dans Le Petite Parisien le 1er février 1936, à l’occasion de l’embarquement du cardinal Verdier, archevêque de Paris, à Marseille, quelques jours plus tôt, pour Dakar, capitale de l’Afrique-Occidentale française :

« Entre la magnifique pierre taillée de Notre-Dame de Paris et les coupoles de ciment armé de cette cathédrale neuve de Dakar passera peut-être l’âme d’un des premiers Noirs qui aient été baptisés en France. Et celui-là, justement, connut Notre-Dame de Paris, il y a de cela deux siècles et demi, sous le règne de Louis XIV.

Il s’appelait Aniaba et on le disait fils de roi, fils du roi d’Issiny, dans le pays que nous appelons aujourd’hui la colonie de la Côte d’Ivoire et qui est l’une des plus belles de l’Afrique-Occidentale française. […]

La France a changé depuis le règne de Louis XIV ; l’Afrique aussi, et plus profondément que la France. Le cardinal Verdier verra un nouveau monde africain, qui n’a encore qu’un demi-siècle d’histoire, mais qui respire déjà l’originalité et qui témoigne d’une belle force vitale.

De la Côte d’Ivoire au Sahara et du Sénégal au Niger, 15 millions d’hommes commercent et travaillent avec nous, se rapprochent de nous. […]

Paris leur envoie aujourd’hui son archevêque. Et dans la messe dite à la cathédrale neuve, l’ombre d’Aniaba murmure une parole à la fois royale et fraternelle : “Il n’y a donc plus de différence entre vous et moi que du noir au blanc.” C’est une différence qui, sur le plan spirituel, ne touche pas les âmes et qui, sur le plan humain, n’empêche pas l’A.-O. F. et la France d’Europe de vivre en communauté. » [14]

Robert Delavignette reprit l’anecdote dans Les Vrais Chefs de l’Empire, en 1939 : « Pour moi aussi, l’humanisme réside dans notre confrontation et dans notre mutuel enrichissement ; et la colonie n’existe moralement que si elle protège l’humanisme qui nous unit. Nous entrons dans le Nouveau Monde africain et nous disons la parole royale : Il n’y a donc plus de différence entre vous et moi que du Noir au Blanc. — Différence qui n’est plus une séparation, ni une subordination mais un accord. » [15] Il gomme ainsi totalement l’image négative du retournement d’Aniaba.

Mais reprenons l’histoire. Jean Godot, « soldat de fortune » dont le manuscrit n’a toujours pas été publié, mentionne la présence de deux Français, qui, en 1701, vivent à Issiny depuis sept ans. En 1693 ou 1694, le roi Akasini avait demandé qu’on lui laissât « des François dont il aurait tout le soin possible ». Or « deux gentilshommes, étant réduits à courir le pays par des mauvaises affaires qui leur étaient arrivée en France, furent bien aise de trouver une pareille occasion afin d’en être éloignés pendant un temps durant lequel on pourrait accommoder leurs affaires. Sans considérer le mauvais climat du pays, ils résolurent de s’en aller. Ils s’embarquèrent avec leurs valets […] qui sont le Parisien et La Serre ». Ces deux gentilshommes moururent et ne restèrent que les valets. L’un « est un garçon de Paris. Il y a sept ans qu’il est en ce pays, et qui en sait parler la langue comme les originaires même. Il y avait aussi un autre garçon de Saint-Malo, nommé La Serre » [16].

Ces deux hommes sont les principaux informateurs de Loyer et de Godot. Ils sont le symétrique imparfait et sans gloire d’Aniaba, mais ils participent surtout au fonctionnement de synapses qui mettent en interconnexion les différentes régions du monde. Ce que renforce une autre notation de Jean Godot :

« Quoi que ces peuples n’aient aucune connaissance des lettres, ils savent cependant parler de plusieurs langues, comme un peu de français, de portugais, d’anglais, hollandais et espagnol. Ils savent aussi parler diverses langues de leur pays. » [17]

Il y a là une société d’interface, ou, pour reprendre la notion de Paul Ottino, une « culture de frange ». Le fait qu’on y cultive des ananas, plante originaire d’Amérique du Sud, en est le détail sucré.

Au terme de cette histoire, on pourra s’interroger sur le fait que ce billet s’inscrive bien dans l’histoire globale. Reconnaissons que l’approche individuelle est toujours délicate et que de la microhistoire à la macrohistoire, il y a un pas. Miles Ogborn a consacré un ouvrage aux « vies globales » [2008] ; il m’avait inspiré un billet sur la princesse indienne Pocahontas. Ce billet est un autre essai. On pourrait considérer qu’il s’agit là davantage d’histoire connectée. Soit ; mais la rencontre des hommes n’est-elle pas un préalable au télescopage des mondes ?

 

Bibliographie

1701, Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, La Haye, chez Hadrien Moetjens.

1701, Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701

1740, Histoire de Louis Anniaba, roi d’Essénie, en Afrique, sur la Côte de Guinée, Paris.

Delavignette R., 1939, Les Vrais Chefs de l’Empire, Paris, Gallimard.

Lombard-Jourdan A., 1975, « Des Malgaches à Paris sous Louis XIV : exotisme et mentalités en France au XVIIe siècle », Archipel, Vol. 9, pp. 79-90.

Loyer G., 1714, Relation du voyage du royaume d’Issiny, Côte d’Or, Païs de Guinée, en Afrique, Paris, chez Arnoul Seneuze / Jean-Raoul Morel.

Omont H., 1910, dans « Un roi nègre à Paris », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, Vol. 37, pp. 170-171.

Ogborn M., 2008, Global Lives. Britain and the World, 1550-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

Perrot C.H., 2008, Les Éotilé de Côte d’Ivoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Pouvoir lignager et religion, Paris, Publications de la Sorbonne,

Roussier P., 1935, L’Établissement d’Issiny 1687-1702. Voyages de Ducasse, Tibierge et D’Anon à la Côte de Guinée publiés pour la première fois et suivis de la Relation du voyage d’Issiny du P. Godefroy Loyer, Paris,

Notes

[1] Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, tome XIX, mois de janvier 1701, pp. 591-592.

[2] Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701, pp. 319-320.

[3] Guillaume Blanchard, 1687, Tableau chronologique contenant un recueil en abrégé des ordonnances, édits, déclarations, et lettres patentes des rois de France, Paris, Chez Charles de Sercy, p. 611

[4] Relation du Sr. Du Casse sur son voyage de Guinée avec la Tempeste en 1687 et 1688, cité par Paul Roussier, L’établissement d’Issiny 1687-1702. Voyages de Ducasse, Tibierge et D’Anon à la Côte de Guinée publiés pour la première fois et suivis de la Relation du voyage d’Issiny du P. Godefroy Loyer, Paris, 1935, pp. 7-8

[5] Godefroy Loyer, 1714, Relation du voyage du royaume d’Issiny, Côte d’Or, Païs de Guinée, en Afrique, Paris, chez Arnoul Seneuze / Jean-Raoul Morel, pp. 14-15.

[6] Cité par Henri Omont, 1910, dans « Un roi nègre à Paris », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, Vol. 37, pp. 170-171

[7] Roussier, op. cit., p. xxii

[8] Lettres historiques, op. cit., pp. 592-593.

[9] Catalogue analytique des archives de M. le baron Joursanvault, tome I. Paris, 1838, p. 138.

[10] Loyer, op. cit., pp. 81-82.

[11] Loyer, op. cit., p. 104.

[12] Jean-Baptiste Labat, 1730, Voyage du chevalier Des Marchais en Guinée, isles voisines, et à Cayenne, fait en 1725, 1726 & 1727, Paris, chez Saugrain l’aîné, Tome I, pp. 243-244.

[13] Pierre Roubaud, 1171, Histoire générale de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, Paris, chez Des Ventes de la Doué, Tome 11, pp. 194-195.

[14] Le Petit Parisien, 1er février 1936.

[15] Robert Delavignette, Les Vrais Chefs de l’Empire, Paris, Gallimard, p. 258.

[16] Cité par Claude Hélène Perrot, 2008, Les Éotilé de Côte d’Ivoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Pouvoir lignager et religion, Paris, Publications de la Sorbonne, p. 42

[17] Ibid., p. 42.

Le 16e siècle portugais dans l’océan Indien : une économie de la capture (2)

Le premier modèle d’établissement commercial portugais est donc, comme on l’a vu la semaine dernière, fondamentalement militaire mais aussi centralisateur. Il s’agit de faire du commerce en veillant à ce que l’État (en fait le Roi Dom Manuel) en soit le premier bénéficiaire. Ce principe attise la méfiance, non seulement de la grande noblesse terrienne opposée aux activités mercantiles (et particulièrement royales), mais aussi et surtout de la noblesse de robe qui domine à l’époque le comptoir de Cochin, sur la côte de Malabar, au sud-ouest de l’Inde. La « coterie de Cochin » intervient auprès du Roi et finit par faire destituer Albuquerque qui meurt en 1515. À partir de là, un second modèle, beaucoup moins centré sur l’armée et davantage fondé sur l’initiative privé, voit le jour. C’est ce modèle qui s’installe de fait dans la partie orientale de l’océan et qu’a très bien décrit Subrahmanyam (1999).

Initialement pourtant, la pénétration de la zone s’étendant du cap Comorin (au sud de l’Inde) jusqu’à Malacca et aux îles Moluques (en Indonésie) est confiée à des commandants accrédités par le souverain avec mission de commercer, mais aussi mener des ambassades, sur des parcours bien précis, les carreiras. Mais parallèlement le successeur d’Albuquerque prône, à partir de 1514, la liberté pour les ressortissants portugais de « s’établir où bon leur semble pour faire des affaires ; en conséquence des établissements portugais privés surgissent dans la plupart des grands ports du littoral du golfe du Bengale ainsi que dans la péninsule malaise » (Subrahmanyam, 1999, p. 95). Ainsi, de Ceylan et du sud de la côte de Coromandel jusqu’à la Malaisie, en passant par Chittagong au Bengale, Pegu sur la côte birmane, Martaban en Thaïlande, c’est à l’installation d’une « diaspora » nouvelle que l’on assiste. Ces ressortissants portugais sont d’autant plus gênants pour le pouvoir qu’ils s’intègrent par nécessité à la population locale, se font pirates à l’occasion ou encore se convertissent à l’islam… La tentative de les intégrer dans des colonies officielles se solde par un échec et « la présence officielle portugaise se limitera, à cette période et jusqu’en 1570, aux hommes embarqués à bord des navires qui naviguaient sur les carreiras et à leurs capitaines et – dans certains cas – à un capitaine en résidence aux pouvoirs très limités » (Ibid., p. 98).

À partir des années 1520, le commerce privé gagne en influence. Ce sont en premier lieu les capitaines accrédités des carreiras qui obtiennent la possibilité de disposer d’une part de la cargaison en échange de leur service envers la royauté. Ce sont ensuite les Portugais établis à l’Est qui multiplient les parcours, pratiquant un commerce intra-asiatique particulièrement dynamique ou encore se substituant au souverain lui-même (moyennant paiement du choquel), par exemple pour le commerce du clou de girofle cultivé aux Moluques, après 1535. Ce sont enfin les trafics de poivre et d’épices vers les marchés du Moyen-Orient qui, après 1550, reprennent, à l’instigation de commerçants portugais privés, bien que le Portugal contrôle Ormuz… Si le roi permet ces empiètements sur son pouvoir comme sur ses affaires commerciales, c’est aussi parce qu’il attache une importance de plus en plus grande à la concession de tributs (même de faible valeur) par les souverains locaux…

Au final il apparaît que l’instrumentalisation du commerce asiatique par la Couronne portugaise se retourne assez largement contre l’État après 1520. Non seulement le système d’exploitation militarisé et centralisé a vécu, mais encore les agents privés dominent désormais l’essentiel des trafics. Au Portugal même, le pouvoir centralisateur est contesté. Il n’en demeure pas moins que la puissance militaire en Asie reste déterminante de la pérennisation de succès commerciaux désormais privés. Un paradoxe émerge cependant qui fait que les coûts administratifs et militaires sont supportés par l’État, tandis que le paiement des cartazes aboutit souvent dans les poches des agents de l’Estado da India qui les administrent. Le caractère public des coûts accompagne donc la privatisation assez large des recettes, même des recettes destinées à l’État. Pour les Européens, cette constitution de fortunes privées, voire de réelles forces de marché, à l’intérieur d’un cadre étatique de gestion du commerce lointain, ne fait cependant que commencer…

 Les difficultés de l’Empire portugais d’Asie après 1550

Entre 1545 et 1550, le nombre de bateaux portugais accostant à Anvers diminue de moitié par rapport à la décennie précédente tandis que le tonnage en provenance d’Asie diminue aussi sensiblement. Pour Godinho (1969), cité par Subrahmanyam, 1999, p. 112), la crise économique évidente de ces années a trois causes : la reprise du commerce vénitien à travers la route du Levant, le début de stagnation de l’économie portugaise en Asie, la domination d’intérêts privés sur le « capitalisme monarchique » portugais.

La reprise de la concurrence vénitienne sur le poivre et les épices semble due à la capacité accrue des bateaux asiatiques de contourner le blocus portugais de la mer Rouge. Il est possible que la corruption des agents portugais de l’époque en soit responsable. À partir des années 1550 cependant, la montée en puissance du sultanat d’Aceh, à l’extrémité de Sumatra, et surtout ses liens avec les Ottomans (qui lui fournissent des armes), rendent le contournement du blocus de plus en plus aisé. Mais dans le même temps, les vice-rois qui se succèdent à Goa ne limitent pas les menées des agents privés (notamment de la côte de Coromandel et du Bengale) et pratiquent parfois un népotisme impressionnant. Surtout ils révèlent, par leurs pratiques aventureuses de recherche d’argent, l’état déplorable des finances publiques de l’Estado da India (Ibid., pp. 118-126). C’est que le monopole royal sur le poivre et les épices, jamais totalement instauré, est désormais battu en brèche par des commerçants, chinois, malais ou indiens. Au milieu de ces revers, le débat reprend, à Lisbonne, sur la nature de la royauté portugaise et, inévitablement, sur sa légitimité à s’engager pour elle-même dans le commerce lointain.

C’est l’essor en Extrême-Orient qui fournit l’exutoire à cette crispation des positions. Dès les années 1540, le vice-roi octroie des droits de navigation vers la Chine à des particuliers tandis que des agents privés commencent à s’insérer dans les réseaux commerciaux côtiers. Au Japon, c’est l’arrivée des jésuites et de François-Xavier (1549) qui permet une première pénétration commerciale. Les Portugais vont y importer de la soie chinoise en échange de métal argent qui irrigue l’ensemble de leur commerce asiatique. Ils développent Macao qui constitue une importante unité de peuplement à la fin du siècle. Les marchandises chinoises réexportées vers l’Ouest par des agents privés sont taxées à Goa ou Malacca, ce qui restaure les finances publiques de l’État portugais d’Asie. Ce sont les restrictions chinoises au commerce de leurs ressortissants avec le Japon qui expliquent la mainmise des Portugais sur ces lucratifs échanges.

À partir de 1570, avec l’influence grandissante du pouvoir espagnol sur la Couronne portugaise, celle-ci change d’attitude et laisse peu à peu le commerce du poivre et des épices entre des mains privées : en 1576, l’importation de poivre est affermée pour cinq ans à un groupe d’investisseurs étrangers (Ibid., p. 148). Parallèlement, le développement du Brésil (sur la base essentiellement des intérêts privés) mobilise des énergies qui se détournent de l’Asie (ce qu’on appelle le « virage atlantique » du Portugal) et pousse à étendre le système des concessions de voyage, en Asie, à des marchands individuels. En 1580, Philippe II prend le pouvoir au Portugal. Son arrivée favorise les entreprises commerciales des « nouveaux chrétiens », descendant de Juifs convertis au christianisme à la fin du 15e siècle. Ces derniers développent alors plusieurs réseaux intercontinentaux : c’est la route transatlantique (sucre et esclaves) mais aussi la route transpacifique jusqu’aux Philippines et à Macao (puis retour aux Amériques pour y emmener soie et épices) qui concentre leur attention.

C’est cependant sur la question des terres que l’idéologie de l’expansion portugaise change significativement. Influence espagnole ou contagion du mode de mise en valeur du Brésil, le souci de conquérir des territoires prend de l’importance à partir des années 1570. Il se concrétise d’abord en Angola, puis localement dans l’intérieur cambodgien. Si le projet de s’implanter en Thaïlande fait long feu, si les Portugais soutiennent l’expansionnisme du souverain de Birmanie Bayin Naug, c’est essentiellement à Ceylan qu’ils s’implantent plus sérieusement. Ils y installent des casados fronteiros qui exploitent les terres (en obligeant une main-d’œuvre locale, réduite en semi-esclavage, à produire de la cannelle), encaissent les recettes et entretiennent une force armée minimale. Ils rompent donc avec une économie de pure capture et préfigurent ce que sera l’organisation de la production, dans l’ensemble de la zone, par les Hollandais, une génération plus tard, il est vrai à une tout autre échelle.

Mais dans l’océan Indien et l’Asie, les Portugais restent d’abord des marins. À la fin du siècle se développe en particulier un système fort lucratif de concession, à des notables, des voyages sur des routes répertoriées (notamment les anciennes carreiras). Ainsi des particuliers établissent leur fortune à l’ombre des rentes que leur concède un État, par ailleurs militairement protecteur. La rentabilité de ces concessions paraît importante, au point que le vice-roi n’hésite pas à en mettre l’attribution aux enchères. Mais cette monopolisation des trafics par quelques-uns a pour contrepartie un développement du commerce illégal, utilisant d’autres ports et d’autres routes, par des agents privés portugais et asiatiques. Ceux-ci finissent par devenir dominants lorsque le système des concessions décline après 1610, notamment sous les coups portés par les Néerlandais.

Chaudhuri (2001, p. 78) voit dans ce penchant maritime récurrent des Portugais l’explication de leur réussite au 16e siècle en Asie. Car « aucune puissance terrestre dans l’histoire n’a jamais pu réussir à pleinement contenir des envahisseurs venus de la mer », à l’instar de ce qui s’était passé avec les Vikings, en Europe de l’Ouest, par exemple. La clé de cette force résiderait, outre la supériorité de l’armement, dans le fait qu’un conquérant venu de la mer possède un territoire lointain, totalement inaccessible aux populations attaquées, donc inexpugnable… Connaissant par ailleurs leur faiblesse militaire sur terre (éprouvée en maintes occasions), les Portugais auraient donc sciemment choisi de rester des « peuples de la mer », trouvant un compromis dans le système des cartazes qui leur permettait de laisser aux populations touchées leur territoire et l’essentiel de leurs bénéfices commerciaux, tout en ponctionnant largement ces dernières, captant ainsi une part substantielle des bénéfices de l’immense circulation asiatique des marchandises… Mais on peut aussi voir dans ce statut d’intrus maritime la source des défaites portugaises au 17e siècle, quand les Hollandais, par ailleurs supérieurs quant aux techniques de navigation, « joueront aussi la terre », établiront des colonies et réorganiseront la production asiatique à leur profit.

Au final, l’aventure portugaise est riche d’enseignements. Elle constitue d’abord un bon exemple d’instrumentalisation classique du commerce lointain par une monarchie en gestation, celle-ci ajoutant messianisme et intérêt mercantile aux traditionnels objectifs d’affermissement du pouvoir royal. Elle montre aussi la montée en puissance des intérêts privés, au sein même de l’appareil administratif et commercial étatique, intérêts qui ne prospèrent souvent qu’à l’abri de rentes constituées, des concessions royales, du système des cartazes qui limite les concurrents indésirables, de la puissance militaire toujours réaffirmée… Elle ne permet pas en revanche à une économie de marché de véritablement se développer au Portugal : c’est plutôt Anvers qui, dans le cadre d’autres dynamiques, reçoit les produits portugais et devient alors la véritable plaque tournante des réseaux commerciaux et financiers portés par les Européens.

 

Ce papier est initialement paru, sous une forme légèrement différente, dans NOREL P., 2004,  L’Invention du Marché. Une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil.

CHAUDHURI K.N., 1985, Trade and Civilisation in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in World History, Cambridge, Cambridge University Press.

SUBRAHMANYAM S., 1999, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose.

Le 16e siècle portugais dans l’océan Indien : une économie de la capture (1)

Quand ils pénètrent dans l’océan Indien, à partir de 1498, les Portugais se signalent d’abord par une agressivité militaire inhabituelle dans le commerce qui animait les côtes africaines, arabes et indiennes jusque là. Vasco de Gama commence par mener des combats douteux sur la côte est-africaine, suspectant les Musulmans d’origine arabe de vouloir lui nuire. Arrivé à Calicut, il n’a pas à se battre mais « ses présents plutôt mesquins ne firent pas bonne impression » (Subrahmanyam, 1999, p. 80) et les deux pouvoirs en présence, portugais et indien, se quittèrent sur une méfiance réciproque. Deux ans plus tard, son successeur Cabral entre en conflit direct avec les habitants de Calicut et les Portugais se replient sur Cochin. Puis de 1506 à 1515, notamment sous la direction d’Albuquerque, les Portugais vont multiplier les prises de villes côtières, du sud de l’Afrique jusqu’au sud de l’Inde, dans le but d’y installer des places fortes, en faisant preuve au passage d’une rare cruauté militaire et inspirant la terreur sur toute la côte (Oliveira Martins, 1994, 191-207).

Il faut sans doute voir dans ces premiers « contacts » l’expression de l’ambiguïté des objectifs de la Couronne portugaise quant à sa présence en Asie. Nous la préciserons dans notre premier point qui permettra de comprendre en détail quelle instrumentalisation du commerce lointain est en jeu dans l’expansion portugaise. Nous analyserons ensuite les différents modèles qui s’opposent ou cohabitent dans l’empire portugais d’Asie jusqu’au milieu du 16e siècle, date qui inaugure une crise réelle de la domination portugaise et surtout de son impact économique. Dans un second article (la semaine prochaine), nous montrerons les impasses de ces modèles et explorerons les raisons qui poussèrent les Portugais à ne guère s’implanter à l’intérieur des terres.

Les objectifs de l’expansion asiatique

La société portugaise de la fin du Moyen Âge s’est largement constituée en opposition aux musulmans, pourtant repoussés définitivement de l’Algarve dès 1250. L’esprit de la reconquista, entretenu par le pouvoir, semble encore perdurer à l’époque qui nous intéresse. Comme ailleurs en Europe, la royauté se veut fortement centralisatrice, ce qui l’amène à s’opposer à l’Église, aux ordres militaires et surtout à la noblesse. Contre la grande noblesse terrienne, le roi instaure au 15e siècle une noblesse de robe (nobreza de serviço) faite de serviteurs de l’État, représentants de la Couronne dans les provinces, petits nobles ruraux en pleine ascension sociale. Cette nouvelle couche sociale va rester longtemps proche du Roi et fournira une grande partie du personnel qui participera à l’aventure asiatique. De fait la royauté va tenter de neutraliser la noblesse terrienne traditionnelle en lui offrant des occasions de briller militairement contre les musulmans en Afrique du Nord. Parallèlement le souverain va chercher à récompenser la noblesse de robe, comme la bourgeoise urbaine, en leur offrant des occasions de profit commercial, d’abord sur les côtes africaines puis dans l’océan Indien, avec au passage la possibilité d’arrondir le trésor royal. Les deux essors du 15e siècle, vers l’Afrique du Nord et vers l’Afrique atlantique, sont donc d’abord destinés à l’affermissement politique du pouvoir royal.

Le souverain n’est cependant pas seulement un acteur politique, mais aussi un véritable marchand. Dom Manuel, qui règne de 1495 à 1521, reprend la tradition de ses ancêtres qui, depuis un siècle, affrètent une flotte personnelle pour faire commerce des esclaves et du sucre ou négocier le vin et les fruits de leurs domaines (Subrahmanyam, 1999, p. 67), voire soutenir des expéditions corsaires. Cette attitude irrite d’autres souverains : ainsi François 1er n’hésite-t-il pas à qualifier dom Manuel de « roi-épicier »… Ce « capitalisme monarchique » très particulier a évidemment des conséquences institutionnelles. C’est la création des feitoria, dirigées par un feitor, dans les cités européennes (puis africaines et asiatiques) qui commercent avec le Portugal, sortes de représentation à la fois de l’État et du souverain. A Bruges par exemple, le feitor reçoit un salaire et une prime du trésor royal pour vendre des marchandises portugaises mais surtout approvisionner la maison royale. Autrement dit, en parallèle des marchands traditionnels et de leurs représentants (les consuls), le roi installe ses hommes afin d’être le premier à tirer parti des commerces engagés… Il n’instrumentalise donc pas un commerce lointain réalisé par des étrangers (comme le faisaient les souverains du Moyen Âge) mais bien un commerce purement portugais et de préférence royal. Changement radical mais qui ne fera pas directement école…

Acteur politique se jouant des couches sociales antagonistes, commerçant maritime pourvu de capital et d’expérience, le souverain qui va lancer l’aventure asiatique est aussi farouchement opposé à l’islam. Pénétré de son rôle messianique, il entend libérer Jérusalem, « reconquête considérée comme la conclusion logique et l’apogée de l’expansion outre-mer, comme l’acte suprême qui lui permettrait de revendiquer le titre d’Empereur de l’Est ou même d’Empereur universel » (ibid., p. 70). Pour cela il faut affaiblir les Mamelouks qui règnent sur l’Égypte et tiennent la ville sainte. Un des moyens d’y parvenir est de bloquer, dans l’océan Indien, la route des épices qui se termine dans la mer Rouge. Ce qui permettrait par la même occasion de couper à la racine la prospérité vénitienne qui, on le sait, consiste à acheter les épices à ces mêmes Mamelouks… On le voit, le messianisme du souverain portugais est en synergie totale avec ses objectifs mercantiles, d’autant que pour bloquer la route de la mer Rouge, la constitution d’une armée et d’une flotte conséquentes est de rigueur, laquelle permettra en retour de conforter le commerce sur les côtes de l’Asie…

Seule ombre au tableau, Dom Manuel ne devait pas rencontrer, en Afrique de l’Est, le fameux « prêtre Jean » auquel il comptait s’allier contre les Infidèles. Par ailleurs ses projets allaient vite rencontrer l’opposition d’une noblesse terrienne, peu disposée à soutenir une entreprise hasardeuse sur le plan spirituel et réprouvée par la tradition nobiliaire quant à son versant mercantile. De la même façon, la bourgeoisie urbaine allait rapidement exprimer sa réticence à laisser le souverain profiter commercialement, seul ou presque, de la conquête. Au final le roi ne devait compter que sur la noblesse de robe, les hommes d’affaires étrangers présents au Portugal et les travailleurs des villes (ibid., p. 73).

L’instrumentalisation du grand commerce propre à la royauté portugaise est donc très particulière. Si elle vise l’affermissement du pouvoir central, comme ailleurs en Europe à cette époque, elle est indissociable d’une finalité d’enrichissement prioritaire du souverain lui-même et d’un militantisme anti-musulman affirmé. Il est probable que ces buts expliquent les modalités par lesquelles l’activité portugaise dans l’océan Indien va d’abord s’exercer.

Les modèles d’une hégémonie ambiguë

Pour Curtin (1998, p. 137), les Lusitaniens avaient fondamentalement le choix entre deux types d’implantation. Ils pouvaient venir commercer pacifiquement et s’insérer au sein des diasporas existantes, quitte à payer aux autorités asiatiques locales les taxes et redevances habituelles. Ils pouvaient aussi s’implanter militairement dans quelques cités, les fortifier, et défendre ainsi leur propre commerce à la fois vers l’Europe et en Asie. Ce qui est étonnant, eu égard aux traditions de commerce portugaises, c’est qu’ils choisirent d’emblée la seconde possibilité, mais en la radicalisant : non seulement ils construisirent des places fortes (le plus souvent sur des îles proches de la côte, à la manière phénicienne) mais encore ils obligèrent les autres diasporas commerciales à leur payer des droits de circulation (cartazes) et à faire escale dans leurs ports (ce qui permettait de les taxer au déchargement ou transbordement des bateaux). Il s’agissait donc d’une vente forcée de leur protection militaire (mais contre qui ?) et de leurs services portuaires, autrement dit d’une capture des bénéfices inhérents au commerce local. Si les cartazes étaient d’un faible coût, en revanche les droits payés dans les ports pouvaient représenter jusqu’à 10 % de la cargaison…

Il y a bien dans ce choix, fondé sur la contrainte militaire, une rupture apparente avec la pratique commerciale pacifique des feitorias, lesquelles s’implantaient dans des ports étrangers, en se fondant pour l’essentiel dans les communautés marchandes locales. Curtin (p. 138) voit dans ce nouveau cours un effet de l’imposition dans le commerce, par les nobles portugais, de leurs traditions militaires. C’est sans doute oublier que les nobles qui vont en Asie sont le plus souvent de la noblesse de robe, donc moins portés aux faits d’armes que la vieille oligarchie terrienne. Quatre autres raisons à cette militarisation de la pénétration portugaise peuvent être avancées. C’est en premier lieu dans le militantisme anti-islamique qu’il faut chercher la clé de ce changement objectif de stratégie, dans la mesure où il requiert un potentiel militaire important : c’est lui qui pousse explicitement Almeida, premier vice-roi, à prôner l’attaque des Arabes et des Turcs là où ils sont implantés, pour remettre au pouvoir les anciennes élites locales (Oliveira Martins, 1994, p. 182). Mais par ailleurs les Portugais sont très largement conseillés par des Génois qui sont issus d’une tradition de comptoirs militarisés en Méditerranée. En troisième lieu, il est clair qu’Albuquerque radicalise les souhaits du roi en conquérant des places qui n’étaient pas initialement prévues. Dès 1506 il s’émancipe de son commandant pour prendre Qalhât, Quryât, Mascate et surtout Ormuz (ibid., p. 192) avant, une fois devenu gouverneur, de s’emparer de Goa en 1510 et de soumettre Malacca l’année suivante. Il établit ainsi un modèle fondé sur la seule force militaire, avec un contrôle relativement dense du commerce (au moins dans l’ouest de l’océan Indien), grâce aux forteresses construites. Enfin, il est évident que le roi cherche aussi à s’assurer un maximum de signes de vassalité de la part des souverains locaux et ce, afin de contrebalancer la puissance espagnole rivale. Ceci conduit Dom Manuel à exiger autant de tributs qu’il est possible d’en obtenir, « le commerce de longue distance étant finalement considéré d’abord comme un moyen pour obtenir un tribut politique par la mise en œuvre de moyens militaires » (Chaudhuri, 2001, p. 69). Sur ce point, le souverain portugais apparaît adopter la « couleur locale » en reprenant la vieille tradition des Ming avant 1433 dans la région… On est encore loin d’un commerce émancipé du politique.

CHAUDHURI K.N., 1985, Trade and Civilisation in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in Wordl History, Cambridge, Cambridge University Press.

OLIVEIRA MARTINS J. P., 1994, Histoire du Portugal, Paris, Éditions de la Différence.

SALLMANN J-M., 2003, Géopolitique du 16e siècle, Paris, Seuil.

SUBRAHMANYAM S., 1999, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose.