Afrique : un continent au centre de l’histoire mondiale

« Vous étudiez l’histoire africaine ? Mais qu’en sait-on avant l’arrivée des Européens ? Il y a donc des sources ? » Ces questions, combien de fois Catherine Coquery-Vidrovitch les a-t-elle entendues ? Sans compter les innombrables clichés, assenés par ceux qui vont admettre que si les Africains ont une histoire, elle serait « marginale » voire « cyclique » – opposée ainsi à une « vraie » histoire, sous-entendue « centrale » et « linéaire », bref occidentale.

L’auteure est catégorique : l’Afrique est une « extraordinaire terre de synthèse, pétrie d’histoire ». Mieux même, cette histoire, « la plus longue de toutes » puisque l’Afrique est le berceau de l’humanité, a été, demeure et restera au cœur du récit mondial. La démonstration, qui entend résumer un demi-siècle de travaux fondamentaux sur la question, occupe un peu plus de 200 pages aussi concises que stimulantes.

En ce qui concerne les sources, Coquery-Vidrovitch souligne que les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Arabes ont laissé une multitude de témoignages. Elle s’insurge surtout contre le lieu commun qui ferait rimer histoire et écriture alors que les travaux des chercheurs africains, devenus majoritaires sur ce sujet, dégagent une vision plus globale de l’histoire, enrichie des apports de l’anthropologie, de l’archéologie, de la paléobotanique, de la linguistique ou de la génétique des populations.

Quatre phases, beaucoup de questions…

L’histoire de l’Afrique peut schématiquement s’appréhender en quatre phases : la période antérieure aux traites négrières ; celle des traites ; la période coloniale (une parenthèse dans le temps long, nombre d’Africains l’ayant traversée de son début à sa fin) ; et celle des indépendances. Les deux phases intermédiaires, traites et colonies, dramatiques, ont conféré à ce continent une relative unité, même si les types très divers de sociétés et d’environnements ont abouti à des trajectoires distinctes. Cette histoire est traversée de pourquoi : « Pourquoi les Africains furent-ils les derniers à connaître une économie d’investissement et de production ? Pourquoi tant de commerces transcontinentaux (sel, or, fer, ivoire, etc.) se sont-ils effondrés au lieu de générer des activités productrices ? Pourquoi de belles civilisations anciennes (Nok, Ifé, Zimbabwe…) ont-elles disparu en laissant si peu de traces ? Pourquoi la situation actuelle est-elle aussi tragique, et pourquoi l’avenir demeure-t-il si inquiétant ? »

Les réponses qu’apporte Coquery-Vidrovitch mobilisent plusieurs approches. Elle souligne ainsi que les données environnementales sont peu favorables : les terres sont en général pauvres, les sécheresses persistances, et les maladies semblent avoir joué un rôle crucial dans l’évolution des sociétés. Outre le paludisme, on peut citer l’onchocercose, maladie transmise par un moustique et entraînant la cécité, qui explique peut-être la réticence ancienne des populations à installer leurs villages à proximité des rivières, justifiant ainsi l’absence surprenante de l’usage de techniques d’irrigation à grande échelle.

La préhistoire de l’homme, faut-il le rappeler ?, commence en Afrique. La fin de l’apartheid sud-africain, régime politique « soucieux de cacher tout ce qui pouvait mettre en doute l’“antériorité” supposée des Blancs dans le pays », a permis ainsi de redonner son importance au site de Blombos. Y sont attestées ce qui pourraient être les premières manifestations artistiques de l’humanité – on y a découvert des parures de coquillages remontant à plus de 70 000 ans, soit 40 000 ans avant que soient peintes les parois de la grotte Chauvet – ; et aussi les premières traces, à la même époque, d’une innovation technique majeure de l’industrie lithique, la retouche par pression, dont on faisait remonter l’invention à la préhistoire européenne d’il y a 20 000 ans.

L’Afrique, trésorière de l’Eurasie

Il n’est pas évident que plus tard, l’industrie du fer ait été en retard par rapport au reste du monde : ce métal était exploité dès le 7e siècle avant l’ère commune sur les rives du Niger comme autour des Grands Lacs. Et son commerce généra, avec celui du sel, des circuits commerciaux transcontinentaux d’ampleur. Le commerce le plus important fut celui de l’or. Jusqu’à la conquête espagnole de l’Amérique latine, l’Afrique en fut de très loin le plus gros exportateur mondial. Les royaumes du Mali, du Ghana, du Songhaï nourrirent via le Sahara l’essor monétaire des Empires musulmans et byzantin. Quant à la cité-État de Zimbabwe, entre les 11e et 15e siècles, son or circulait dans toute l’Asie ; des porcelaines chinoises ont été exhumées des ruines de la ville. Et ce fut autant pour les épices que pour le précieux métal, qui finança les expéditions vers le Brésil, que les Portugais cabotèrent le long des côtes africaines aux 15e et 16e siècles.

À ce moment-là, la population africaine comptait pour 20 % environ de la population mondiale. Si peu d’Africains eurent l’occasion de voir des Blancs (ceux-ci se cantonnant à des contacts côtiers), ils s’enrichirent pourtant des apports de la première mondialisation : maïs, manioc et haricots, venus du Nouveau Monde, se propagèrent progressivement, autorisant de meilleurs rendements agricoles.

Mais l’essor démographique qui aurait pu en résulter se retrouva brisé net par la montée en puissance du commerce esclavagiste. D’abord interne aux sociétés d’Afrique, caractérisées en plusieurs régions par un niveau très élevé d’inégalité sociale, la traite est attestée depuis le 7e siècle vers le monde musulman. Au début des Temps modernes, l’Europe vient se greffer sur ces circuits, et sa demande favorise l’émergence en Afrique d’États puissants – dont l’urbanisme provoque l’admiration des voyageurs portugais –, capables de razzier leurs voisins, de capturer des populations en masse et de les vendre. Le processus est corrélé à une stagnation démographique. Quelque 11 millions d’esclaves partent vers les Amériques, mais aussi les îles européanisées de l’Atlantique ou de l’Océan Indien. S’y ajoutent, sur une période plus longue, 5 à 10 millions de déportés à travers le Sahara, et 5 à 6 millions vers le Moyen-Orient. Si on admet qu’un esclave sur deux était vendu à bon port (l’autre mourant en route), le déficit démographique direct total est au minimum de 50 millions en l’espace de dix siècles, avec un sommet atteint aux 18e et 19e siècles.

L’acteur majeur de la naissance du capitalisme ?

Une précieuse carte, p. 116, montre les traites négrières aux 18e siècle. Elles sont internes au continent – les royaumes négriers consomment aussi bien qu’ils exportent –, et externes, vers les Amériques, l’Asie et le Moyen-Orient. Nous sommes là loin d’un commerce limité à une aventure triangulaire, qui verrait les bateaux partir d’Europe chargés de verroterie et de fusils, troquer leur cargaison contre le bois d’ébène avant d’aller vendre les esclaves au Nouveau Monde et de revenir à leurs ports d’attache chargés de la précieuse mélasse sucrée. Ce circuit exista, mais en volume, il était inférieur au commerce en droiture connectant directement le consommateur (les grandes plantations brésiliennes) au fournisseur africain. La carte montre d’abord des circuits mondialement intégrés : les Portugais commenceront par importer des esclaves d’Asie au moment de fonder leurs chapelet de forts côtiers, et des gens seront capturés alternativement, entre deux évasions, pour être déportés soit vers l’Atlantique, soit vers l’océan Indien, en fonction des besoins commerciaux des royaumes négriers.

Et Coquery-Vidrovitch de se référer malicieusement à Marx : si on admet que le capitalisme, c’est la force de travail, alors l’Afrique, qui exporta sa force de travail dans le monde entier, fut l’acteur majeur de la naissance du capitalisme. Le continent paya le prix du sang : les traites négrières brisèrent le lent processus d’augmentation démographique jusque-là commun à l’humanité entière, qui se prolongea dans le reste du monde (exception dûment faite des populations indigènes d’Australie et des Amériques, balayées par le typhon épidémiologique consécutif à l’arrivée européenne).

Le désastre colonial

Envisagée depuis l’Afrique, la colonisation par les puissances européennes fut un désastre absolu. Initiée timidement dès le 15e siècle avec l’installation de forts côtiers servant d’escales sur la route des Indes, elle prend un premier élan avec la conquête de l’Afrique du Sud par les Hollandais, et atteint son apogée avec la course à la conquête à laquelle se livre toute l’Europe au 19e siècle. La colonisation entraîne un effondrement démographique, dans le prolongement de la stagnation initiée par les traites négrières : au milieu du 20e siècle, la population africaine ne compte plus que pour 9 % de la population mondiale. L’explosion démographique d’aujourd’hui, qui devrait faire dans les prochaines décennies de l’Afrique le continent le plus peuplé du monde, est la conséquence de cette histoire.

Jusqu’à l’irruption des conquérants européens, les foyers de grandes endémies étaient relativement localisés. L’essor des déplacements de population, justifiés à la fin du 19e siècle par l’accaparement des meilleures terres par les Blancs afin de produire des monocultures d’exportation, et au début du 20e par le recours au travail forcé pour mettre en œuvre ces monocultures, fait le bonheur de la mouche tsé-tsé ou de la fièvre jaune, rejointes par les maladies d’importation : rougeole, variole, poliomyélite et maladies vénériennes. Ces dernières prospèrent suite à la présence, variable selon les régions, de règles matrimoniales favorisant le partage et la transmission des femmes.

Le cas le plus édifiant reste celui de la peste bovine. Venue des steppes russes via l’Égypte, l’épizootie décime le cheptel d’Afrique orientale, affame les populations et affecte probablement leur capacité de résistance aux conquêtes coloniales de la seconde moitié du 19e siècle. Le bouleversement des techniques agricoles rompt également le fragile équilibre écologique établi de longue date par les communautés rurales, sur la base du semi-nomadisme et de la jachère, et stérilise de nombreux sols.

La pénétration européenne ne fut pas, comme on le croit trop souvent, une promenade de santé. Des empires éphémères et parfaitement modernes, s’appuyant parfois sur de grandes idéologies religieuses, s’opposèrent aux conquérants avec des succès transitoires. Des identités se forgèrent, aujourd’hui posées comme allant de soi : Hutus et Tutsis au Rwanda, Peuls en Afrique occidentale… Ces cultures perçues comme multiséculaires furent des produits de la rencontre entre Europe et Afrique, chaque partie surinterprétant les renseignements fournis par l’autre afin de forger des histoires nationales et ethniques. Les catégorisations issues de ces dernières rythment l’histoire immédiate du continent.

Au terme du parcours, force est de constater que la démonstration a fait mouche. Par l’or ou les esclaves, les cartes du commerce mondial sur la longue durée montrent bien une Afrique au cœur. Nombre de processus sont disséqués au passage, qu’ils soient sociaux, religieux, économiques, géographiques, politiques, identitaires, agricoles, épidémiologiques… L’essai, mené à petite échelle, n’est pas sans évoquer Le Carrefour javanais [LOMBARD, 1999]. Convaincant, il devrait dissuader à l’avenir de parler d’un continent sans histoire.

La conclusion, que Coquery-Vidrovitch laisse à Achille Mbembe, peut se lire comme mêlant optimisme et pessimisme : « Le temps de l’Afrique viendra. Il est peut-être proche. Mais, pour en précipiter l’avènement, on ne pourra guère faire l’économie de nouvelles formes de luttes. »

COQUERY-VIDROVITCH Catherine [2011], Petite histoire de l’Afrique. L’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, La Découverte.

LOMBARD Denys [1995, rééd. 2004], Le Carrefour javanais. Essai d’histoire globale, 3 tomes, Éditions de l’EHESS.

Une grande divergence

Comment expliquer que l’Europe ait pris, au 19e siècle, un ascendant sur les autres parties du monde, au point de jouir pendant plus d’un siècle d’une suprématie indiscutable dans l’arène économique mondiale ? Parmi les nombreux travaux qui se sont attachés, au cours des dernières décennies, à revisiter cette vieille question, l’ouvrage de l’historien américain Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, publié en anglais il y a dix ans à peine et récemment traduit en français (Albin Michel, 2010), fait figure de référence. Une référence incontournable, que tout spécialiste se doit de citer, même si c’est souvent pour la balayer d’un revers de main. Il faut dire que la thèse de Pomeranz prête le flanc à la simplification, elle qui se laisse résumer en une formule presque lapidaire. Jusqu’au début du 19e siècle, avance l’historien, l’Europe ne possédait aucun avantage décisif sur la Chine, grande puissance économique de l’époque. La région la plus avancée du Vieux Continent, l’Angleterre, n’a dû son décollage industriel qu’a deux avantages fortuits : l’existence de gisements de charbon proches de ses centres industriels et la réserve de terre que lui conféraient ses colonies dans le Nouveau Monde.

Il y a en effet là de quoi heurter plus d’un historien économique. Normalement constitué celui-ci cherche généralement à mettre à jour les mouvements de fond, les évolutions séculaires, les processus cumulatifs à l’œuvre derrière le développement économique. S’agissant de l’ascension de l’Europe, les historiens ont souvent insisté sur les cercles vertueux entre innovation technologique et accumulation du capital qui ont présidé à la révolution industrielle et au décollage économique du Vieux Continent. Lorsqu’ils ont voulu relativiser, comme il est d’usage aujourd’hui, la rupture qu’aurait constituée la révolution industrielle, ils se sont attachés à décrire le processus endogène par lequel l’Europe s’est doté du capital, du profil démographique, des technologies, des institutions qui lui ont permis de faire la différence avec le reste du monde. Et même lorsqu’un tel récit a été contesté, notamment par Immanuel Wallerstein et les historiens du système-monde, ce fut pour lui substituer une autre narration de la genèse de la suprématie européenne, insistant quant à elle sur le rôle de du commerce avec les autres régions du monde. On conçoit alors qu’attribuer, comme le fait Pomeranz, le décollage du Vieux Continent à des facteurs « contingents », autant dire tenant largement au hasard, puisse être difficile à avaler.

L’historien américain n’est pas le seul à avancer une proposition aussi dérangeante. On sait que dans les rangs de l’histoire globale, des auteurs comme André-Gunder Frank [1] ou John M. Hobson [2] et même comme Janet Abu-Lughod [3] ont avancé un argument analogue. Ces auteurs ont montré à quel point l’Europe a dû son essor aux transferts de technologies et à l’effet d’entraînement des réseaux commerciaux asiatiques sur un Vieux Continent longtemps en retard sur le plan économique [4]. La suprématie européenne résulterait en définitive d’une combinaison de hasard (le déclin des échanges asiatiques vers le 15e siècle selon Abu-Lughod) et de violence : le seul trait différenciant véritablement les petites puissances européennes étant en définitive leur agressivité, qu’elle se manifeste par une alliance inédite entre réseaux marchands et puissance militaire (Abu-Lughod, Arrighi) ou par le racisme et l’impérialisme (Hobson).

L’analyse de Pomeranz se déroule néanmoins sur une toute autre trame que la précédente. Si cet auteur appartient au domaine d’étude de l’histoire globale, c’est moins parce qu’il étudie les connections entre les différentes parties du monde (il ne s’y intéresse guère), que parce qu’il porte un regard comparatif nouveau sur les histoires respectives de l’Europe et des contrées non occidentales. L’historien américain se place pour cela sur le même terrain que l’histoire économique traditionnelle de l’Europe. Il privilégie, comme elle le fait, la dynamique endogène du Vieux Continent pour la comparer à celle de la Chine. Ce faisant, il réexamine l’un après l’autre les avantages que, selon l’histoire économique dominante, l’Europe aurait acquis sur son rival chinois. Et il aboutit à une conclusion renversante : non, l’Europe ne possédait aucun avantage endogène qui expliquerait l’écart qu’elle a creusé avec la Chine à partir du 19e siècle. Pis, elle partageait avec elle des obstacles écologiques qui auraient parfaitement pu avoir raison de son développement économique, comme ce fut le cas pour l’empire du Milieu. Cette conclusion conduit à retourner entièrement l’analyse : il ne s’agit plus d’expliquer pourquoi, en raison de quels blocages, la Chine n’a pas pu faire aussi bien que l’Europe, mais au contraire de comprendre par quel miracle cette dernière a pu échapper au déclin qui la menaçait tout autant que sa rivale asiatique. C’est ici qu’interviennent les facteurs « contingents » avancés par Pomeranz. Sans eux, considère l’historien, la « révolution industrielle », et son lot d’innovations généralement considérées comme décisives, auraient pu n’avoir aucun effet durable sur la dynamique du vieux continent.

Mais reprenons plus en détail la comparaison proposée par Pomeranz. Pour la mener à bien, l’historien introduit une innovation méthodologique : rappelant la profonde hétérogénéité économique tant de l’Europe que de la Chine, il privilégie la comparaison de deux régions, les plus avancées de chaque zone – l’Angleterre et la région du Bas-Yangzi – sans pour autant s’interdire des incursions dans d’autres zones de l’Europe continentale ou de l’empire du Milieu. Le travail comparatif peut alors commencer. Pomeranz commence par discuter l’idée selon laquelle, bien avant la révolution industrielle, l’Europe aurait commencé à diverger de la Chine, en termes de richesse amassée, de niveau de vie, d’espérance de vie, de démographie et de technologie. Plus riche, moins populeuse, plus innovatrice, l’Europe aurait lentement constitué ce qui ferait les facteurs de son succès futur : une plus grande capacité à accumuler du capital. Pomeranz montre cependant que la comparaison tourne rarement à l’avantage de l’Europe. La Chine était au moins aussi riche, ses paysans et artisans contrôlaient les naissances pour dégager un surplus accumulable, ses technologies (irrigation, conservation des terres, métiers textiles, hauts-fourneaux) étaient généralement plus avancées.

Pomeranz s’attaque à un autre morceau en examinant l’argument avancé par l’institutionnaliste Douglas North selon lequel l’Europe aurait acquis un dynamisme économique sans équivalent grâce à des marchés plus efficients. Là encore, Pomeranz montre qu’il n’en est rien. Non seulement la Chine n’avait rien à envier à l’Europe dans ce domaine, mais l’organisation de ses marchés se rapprochait plus de l’idéal des économistes libéraux. La vente et la location des terres ? C’était, selon Pomeranz, chose plus aisée en Chine, et ce malgré le processus des enclosures britanniques. L’historien en rappelle au demeurant la lenteur, et en relativise l’impact sur les rendements agraires anglais, prenant ainsi le contrepied des travaux néomarxiens de Robert Brenner [5] ou Ellen Meiksins Wood [6]. L’essor d’un « marché libre du travail » ? Là encore les guildes des villes européennes ont considérablement entravé le processus, bien plus en tout cas que ce qui se produisait en Chine. Et qu’en est-il de la faible productivité du travail des paysans chinois ? On sait que l’historien américano-chinois Philip Huang [7] y voit le signe d’une  « involution » de l’économie chinoise, synonyme d’une compression du niveau de vie. Pomeranz repère quant à lui l’existence en Chine d’une « révolution industrieuse » comparable à celle que Jan de Vries [8] a identifié dans le cas des Pays-Bas : la population chinoise a accru son niveau de vie en consacrant plus de travail, non seulement aux tâches agricoles, mais aussi à des travaux artisanaux vendus sur le marché.

L’Europe et la Chine se ressemblaient donc sur bien des points, ce qui conduit à penser que rien ne prédisposait leurs trajectoires à connaître la « grande divergence » qui devait se creuser pendant le 19e siècle. Selon Pomeranz, elles partageaient un autre trait commun : leurs régions les plus avancées, l’Angleterre et le Bas-Yangzi, étaient, au début du 19e siècle, sur le point de parvenir à un point de saturation de leurs ressources naturelles. Cela se traduisait, sur le plan écologique, par un degré avancé de déforestation et d’épuisement des sols et, sur le plan économique, par une insuffisance des denrées alimentaires et la hausse de leurs prix. Le développement économique des deux régions menaçait tout simplement de s’enrayer.

L’originalité du travail de Pomeranz est de déployer son analyse de la « grande divergence » sur cette trame écologique. Si des facteurs « contingents » comme la proximité des gisements de charbon et la réserve de terres du Nouveau Monde ont pu jouer un rôle décisif, c’est qu’ils ont permis à l’Angleterre, puis à l’Europe, et à elle seule, de faire sauter les limites écologiques à la croissance. Pomeranz avance deux registres d’arguments à l’appui de sa thèse. En premier lieu, l’un et l’autre facteur permettaient de passer outre la rareté relative des terres britanniques grâce à l’apport d’ « hectares fantômes » (estimés entre 10 et 12 millions d’hectares). Parce qu’on y cultivait du coton, un substitut avantageux de la laine ou du lin, les plantations du Nouveau Monde économisaient des centaines de milliers, voire des millions d’hectares consacrés à l’habillement de la population insulaire.  Parce qu’il se substituait au charbon de bois ou au bois de chauffe, le charbon épargnait lui aussi des surfaces conséquentes de terre. En second lieu, pour Pomeranz, sans cet approvisionnement aisé en fibres textiles faciles à travailler et en charbon, il est probable que le modèle industriel britannique, fondé sur le remplacement du travail par le capital (entre autre grâce aux « machines à vapeur ») et l’industrie textile, n’aurait pas été une option économiquement viable. C’est ainsi que l’Occident s’est engagé dans le mode de développement fortement consommateur en capital et en ressources naturelles qu’on lui connaît.

Telle est donc l’explication de la « grande divergence » selon Pomeranz. On peut noter au passage l’affinité que sa thèse entretient avec la théorie des systèmes-monde. Aux yeux de l’historien américain, la périphérie du Nouveau Monde, exploitée au moyen d’un système de travail esclavagiste, a bien joué un rôle décisif dans l’essor de l’Europe. Il propose néanmoins une interprétation écologique de cet apport, sous la forme des économies de terres qu’autorisait la possession des colonies américaines. La Chine, quant à elle, ne disposait pas de périphéries qui auraient pu lui apporter un tel avantage.

Le travail de Pomeranz a considérablement marqué les esprits, sans évidemment emporter l’adhésion de tous. On peut mentionner deux lignes de divergence avec son travail. Auteur lui aussi d’un travail de référence dans la comparaison historique entre l’Europe et de l’Asie [9], l’historien japonais Kaoru Sugihara diffère au moins en un point avec le récit de Pomeranz.  À ses yeux, les sentiers de développement européen et est-asiatique (soit essentiellement la Chine et  le Japon) s’étaient écartés bien avant 1820, point de départ de la « grande divergence ». Dès le 15e siècle, on peut selon lui repérer deux voies distinctes, celle de l’Asie de l’Est, fondée sur un modèle intensif en travail, celle l’Europe fondée sur des technologies intensives en capital, technologies que la révolution industrielle a par la suite considérablement approfondies [10].

Le sociologue italo-américain Giovanni Arrighi fait lui aussi partie de ceux qui se sont penchés sur l’énigme de la « grande divergence », sans pour autant retenir l’explication écologique  de Pomeranz, qu’il considère réductrice [11]. Si elle permet, selon lui, de comprendre pourquoi l’Angleterre s’est engagée dans la voie industrielle, elle n’expliquerait pas pour quelles raisons la Chine ne l’a pas fait – l’argument de l’éloignement relatif des gisements de charbons chinois ou de l’inexistence de périphéries comparable au Nouveau Monde ne lui semble pas suffisant pour remporter l’adhésion. Pour Arrighi, la différence fondamentale entre la « voie européenne » et la « voie chinoise », est en définitive que la première était « capitaliste », à la différence de la seconde, le propre du capitalisme étant de contourner les cadres institutionnels et sociaux qui limitent l’accumulation du capital.

Quoi que l’on pense de ces différends, ils indiquent en tout cas la place qu’occupe aujourd’hui le travail de Pomeranz dans l’histoire économique globale : celle d’une analyse pénétrante à laquelle on doit impérativement se frotter.


[1] A.G. Franck, ReOrient: Global economy in the Asian age, Berkeley, California University Press, 1998.

[2] J.M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge University Press, 2004.

[3] J. Abu-Lughod, Before European Hegemony. The World System A.D. 1250-1350, Oxford University Press, 1989.

[4] P. Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009.

[5] T.H. Aston et C.H.E. Philpin (ed.), The Brenner Debate: Agrarian class structure and economic development in pre-industrial Europe, Cambridge University Press, 1985.

[6] E. Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Lux, 2009.

[7] P. Huang, The Peasant Family and Rural Development in the Yangzi Delta, 1350-1988, Stanford University Press, 1990.

[8] J. de Vries, The Industrious Revolution, Cambridge University Press, 2008.

[9] K. Sugihara, « The East-Asian path of economic development: A long term perspective », in G. Arrighi et al. (ed), The Resurgence of East-Asia: 500, 150 and 50 year perspectives, Routledge, 2003.

[10] « La voie est-asiatique du développement », entretien avec K. Sugihara, in « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, numéro spécial n° 11, mai-juin 2010.

[11] G. Arrighi, Adam Smith à Pékin, Max Milo, 2009.

Ce que l’Homme a fait de l’Australie

Dans son livre Australia’s Mammal Extinction [2006], le biologiste Chris Johnson se demande pourquoi, quand on énumère toutes les disparitions attestées d’espèces de mammifères survenues depuis deux siècles, près de la moitié ont pris place en Australie. Ce qui l’amène à remonter à l’arrivée des premiers hommes sur ce continent, attestée à partir de – 53 000. Cette irruption a-t-elle bien, comme on le suppose communément, provoqué l’extinction de la mégafaune ? D’où le surtitre : A 50 000 Year History.

Au fil d’une belle enquête mêlant histoire environnementale et archéologie, il en arrive à la conclusion que, oui, c’est bien l’homme qui est responsable de ces deux vagues d’extinction – et que, pire encore, il serait une des principales causes de l’aridification générale de l’Australie. Arguments à l’appui. Résumons…

Un écosystème de survie

L’Australie est, en termes de relief, le plus érodé de tous les continents. À l’exception d’une petite activité volcanique limitée au nord-ouest du pays, le processus d’orogenèse (création de montagnes) est arrêté depuis plusieurs centaines de millions d’années. C’est donc un pays déjà aride, soumis en sus à de fortes variations climatiques, que peuplent les marsupiaux et secondairement les monotrèmes (1). Dans cet environnement, la sélection naturelle opèrerait une élimination des mammifères placentaires, qui consomment davantage d’énergie pour la reproduction (2). Seuls les chauves-souris, présentes très tôt, puis les rats et souris, arrivés il y a 4 millions d’années, parviennent à se tailler une place dans cet écosystème de survie.

Les premiers hommes découvrent un continent couvert de steppe alternant avec des forêts fragiles, regroupées autour de grandes rivières. Johnson estime qu’ils exterminent en l’espace de quelques milliers d’années la mégafaune herbivore ayant survécu à l’aridification préalable du continent, ce qui aboutirait indirectement et plus progressivement à la disparition des grands carnivores marsupiaux.

Une biodiversité érodée

Le centre semble peuplé dès le début, puis abandonné pour quarante millénaires. Probablement la disparition des grands herbivores amène-t-elle la steppe à dévorer l’espace, en proie à des incendies naturels. Ceci parce que cette mégafaune aurait consommé à grande échelle et donc nettoyé tant les arbres (en anglais, l’auteur évoque les browsers, de grands kangourous de 3 mètres de haut consommant les feuillages) que les herbes (comme ce wombat géant, comparable à un tapir, rangé dans la catégorie des grazers), et jouait donc jusqu’à son annihilation le rôle de frein face aux incendies. Conséquence probable : la disparition des dernières forêts, suivie de l’asséchement définitif des grandes rivières du centre.

Progressivement s’impose aussi une nouvelle variable humaine dans ce milieu fragile, attestée à grande échelle au moins dès le 4e millénaire avant notre ère : la pratique répétée, par intervalles d’environ deux ans, du brûlis parcellaire, ce qui facilite la repousse des racines et plantes comestibles ainsi que la multiplication du petit gibier.

Au final règne une flore hégémonique, sélectionnée par et pour le feu : spinifex (Trioda) en guise d’herbe, végétal qui a besoin de brûler pour se disséminer ; eucalyptus pour arbre dominant, car celui-ci est, de tous les végétaux ligneux, le seul à résister sans mal aux incendies répétés (à condition, comme on l’a vu ces dernières années, que les feux n’atteignent pas des températures extrêmes liées à la combustion de broussailles poussant sans contrôle). La biodiversité s’érode, puis atteint un point d’équilibre.

Il y a 10 000 ans, le niveau des mers commence à remonter. Il va réduire d’un tiers la superficie du continent. Poussés par leur démographie et le manque de terres, des Aborigènes réinvestissent le centre et s’adaptent avec succès au désert.

À ce processus succède l’arrivée du dingo voici 4 000 ans. Issu des chiens domestiqués dans l’Asie du Sud-Est, l’animal fréquente les campements des chasseurs-cueilleurs. Ces derniers, s’ils ne s’en servent pas comme aide à la chasse ou gardien, le consomment, ce qui contrôle son expansion et atténue les effets de son introduction dans le milieu naturel.

Les extinctions se poursuivent, à un rythme ralenti. Ainsi les derniers grands carnivores marsupiaux, le loup de Tasmanie (thylacine) et le diable de Tasmanie, disparaissent du continent australien lors des dix derniers siècles – peut-être suite à une amélioration des techniques de chasse avec l’adoption du propulseur.

Un avenir compromis ?

L’irruption des Occidentaux, au début du 19e siècle, fait l’effet d’une boule de bowling dans un jeu de quilles : le génocide puis la destructuration des sociétés aborigènes met un terme à l’entretien du milieu végétal par brûlis. L’introduction de millions de vaches et de moutons, la dissémination des lapins et des crapauds canne, et surtout la multiplication de superprédateurs (chats et renards) précipite au bord de l’anéantissement plus de la moitié des espèces indigènes. Au final, les superprédateurs sont la cause la cause majeure du triste record australien du nombre d’espèces de mammifères éteintes ces deux derniers siècles. De rares opportunistes tirent néanmoins leur épingle du jeu, tel le grand kangourou roux qui échappe à une extinction programmée grâce à l’instauration de grands espaces libérés pour le bétail, jalonnés de points d’eau artificiels.

Aujourd’hui, l’Australie paye le prix fort de cette anthropisation forcée et largement involontaire : monstrueux incendies de forêts, assèchement par prélèvement d’eau de la dernière grande rivière, la Murray. Son débit a été divisé par dix en moins d’un siècle, ce qui provoque une salinisation rapide des terres arables qu’elle arrose. Quand on sait que sur ces terres est produite la moitié de la production agricole du pays…

Un retour aux pratiques de brûlis aborigènes a été opéré dans les réserves naturelles depuis vingt ans, dans l’espoir de restaurer l’équilibre qu’avaient atteint les Aborigènes et faute d’être en mesure, suite à un appauvrissement massif des biotopes, de revenir aux équilibres préludant à l’arrivée de l’homme. Mais la machine à appauvrir la biodiversité semble encore bien emballée.

En conclusion, au terme d’un ouvrage qui, s’il avance de nombreuses hypothèses, a le mérite de dresser un récapitulatif de toutes les thèses (peu connues hors de l’Australie) qui ont précédé les siennes, l’auteur avance quelques pistes pour l’avenir. Elles reposent pour l’essentiel sur une gestion plus fine des espèces animales par la mise en place de dispositifs d’autorégulation. Par exemple : favoriser l’expansion des dingos dont on sait qu’ils affectent peu la faune locale, mais exterminent férocement les prédateurs concurrents comme les renards et les chats.

Notes

(1) Monotrèmes, marsupiaux, placentaires sont les trois groupes composant la classe des mammifères (animaux allaitant leurs petits). Les monotrèmes, apparus voici au moins 120 millions d’années, sont caractérisés par la présence d’un bec et la faculté de pondre des œufs. Ils ne sont plus aujourd’hui présents qu’en Australie et Nouvelle-Guinée, avec les échidnés et l’ornithorynque. Les marsupiaux, dont la présence est attestée dans l’hémisphère Nord il y a 115 millions d’années, ont une gestation très courte et mènent à terme la croissance de leurs rejetons à l’abri d’une poche. À quelques exceptions près en Amérique du Sud, on ne trouve plus de marsupiaux qu’en Australie, où ils ont très longtemps dominé la faune sans partage, en Tasmanie, en Nouvelle-Guinée et jusqu’à Sulawesi (Indonésie). Le troisième groupe, le nôtre, celui des placentaires, semble nettement plus récent que les précédents. Il a aussi besoin de plus de nourriture pour mener à bien une longue gestation.

(2) Il est à noter aussi que le mode de locomotion des marsupiaux sauteurs, tels le kangourou, est un modèle d’économie. En sautant, les organes digestifs sont propulsés vers le haut et compressent la cage thoracique, ce qui dispense l’animal d’effort musculaire pour respirer.

JOHNSON C. [2006], Australia’s Mammal Extinction: A 50 000 Year History, Cambridge University Press.

Comment naissent les empires (suite)

Peter Turchin défend l’idée que la naissance des empires relève historiquement d’une opposition militaire récurrente entre populations nomades et sédentaires : c’est en tout cas ce que révèlerait l’analyse statistique qu’il a menée dans ses différents ouvrages (voir le papier de Jean-François Dortier, sur ce blog, la semaine dernière). Évidemment empruntée à Ibn Khaldoun [1997, chapitre 4], cette thèse souffre cependant de plusieurs défauts graves. Les données historiques, archéologiques et climatologiques infirment en effet, bien souvent, les positions de l’auteur.

C’est en particulier le cas de la Chine. Un spécialiste incontournable des Empires chinois, des sociétés « nomades » et de leurs rapports est Nicola di Cosmo [1999, 2002]. Une des thèses les plus intéressantes de Di Cosmo est celle d’une militarisation des sociétés des steppes, spécifiquement dans les moments de crise. Ces moments de crise sont toutefois très divers. Ils surviennent en période de croissance des Empires chinois, lorsque ceux-ci pénètrent les sociétés des steppes. C’est clairement ce qui survient pour la création de la confédération xiongnu (204-43 avant l’ère commune) : celle-ci se construit en réaction aux agressions menées par les États chinois des Royaumes Combattants puis par les Empires Qin et Han. Autre moment de crise : lors du repli du système-monde, lorsque se produit une phase de désagrégation politique en Chine, le repli des échanges incite les peuples des steppes à essayer de prendre par la force ce qu’ils ne peuvent plus acquérir par le commerce. Nous avons toute une série d’exemples d’empires en Asie centrale dans ces périodes « intermédiaires » : « Le premier Empire turc, celui des Oghuz (552-582), émerge à une période où n’existe en Chine aucun État puissant, et où l’Empire byzantin, alors en repli, cherche à contourner par le nord l’obstacle perse. Les Oghuz obtiennent très rapidement un tribut de 100 000 balles de soie des Zhou septentrionaux, fait significatif de la dimension militariste de cette formation étatique » [Beaujard, 2010, à paraître]. On a un exemple similaire, ensuite, avec l’Empire ouïgour (745-840 de l’ère commune).

Qu’en est-il de l’influence inverse, des sociétés de la steppe vers la construction des empires chinois ? La déclaration de principe de Turchin selon laquelle « sous la pression de la steppe, les agriculteurs chinois bâtirent un empire après l’autre » [2009, p. 200] ne tient pas à l’épreuve des faits historiques. Ni l’Empire des Qin, ni les Empires successifs des Han, des Tang et des Song ne se sont construits « sous la pression de la steppe ». Il écrit par ailleurs que « c’est en cherchant à se défendre contre les invasions barbares, que les royaumes se militarisaient et se regroupaient en unités supérieures ». Di Cosmo montre justement que c’est souvent l’inverse qui se produit. Les États (royaumes, puis empires), en Chine, se construisent par un contrôle des ressources agricoles et non agricoles (métaux, chevaux…), des hommes et du commerce à longue distance. Et c’est donc d’abord parce que les États chinois en compétition ont besoin de chevaux pour leurs armées qu’ils sont amenés à un contrôle croissant des steppes et de leurs populations. Il est donc plus convaincant de considérer le potentiel agricole de la Chine, pour expliquer la formation des empires, que d’en prêter l’origine à l’influence des nomades. Ce potentiel agricole est la source d’une croissance démographique qui, avec l’essor d’un commerce à longue distance et un effort de contrôle des ressources, sous-tend la constitution d’États dès la fin du 3e millénaire (royaume de Taosi, 2600-2000) et au début du 2e millénaire avant l’ère commune.

Il en est de même pour la formation des premiers États en Mésopotamie, et du premier empire dans cette région, celui de Sargon, ca. 2340 avant l’ère commune (ou ca. 2200 si on adopte la chronologie ultra-basse aujourd’hui favorisée par nombre d’auteurs). La définition lâche que donne Turchin d’un empire lui permet de parler d’empire en Mésopotamie en 3000 avant l’ère commune, une position historiquement peu défendable. Par ailleurs, l’archéologie a montré qu’il n’y a pas simplement opposition entre les sédentaires de la Chine et les nomades de l’Asie intérieure. Les espaces de cette Asie intérieure contiennent aussi des populations sédentaires qui sont incluses dans les « empires nomades » : les recherches archéologiques récentes révèlent que l’espace xiongnu ne comprend pas que des nomades, et que l’entité politique mise en place est plus fortement structurée qu’on ne le pensait. L’espace xiongnu montre l’articulation de nomades et d’agriculteurs, en contact avec des centres de commerce et d’artisanat [di Cosmo, 2002, p. 169 et suiv.]. Honeychurch et Amartuvshin [2006, pp. 262-268] soulignent que l’expérience des contacts à longue distance accumulée par les populations pastorales mobiles des steppes, impliquant des échanges avec des populations diverses, a constitué un atout important pour la construction d’un État.

Si Turchin, par ailleurs, souligne à juste titre que l’origine des crises se situe souvent dans une croissance excessive de la population par rapport aux ressources disponibles (thèse bien connue de Malthus), il est difficile de le suivre lorsqu’il affirme sans preuves (aucun travail scientifique n’est ici cité) qu’« il n’y a pas de corrélation entre les périodes de refroidissement et les périodes de trouble. Le plus souvent, les périodes de refroidissement ne coïncident pas avec des périodes de crise » [2009, pp. 207-208]. Aucune précision n’est ici apportée, le lecteur doit se contenter de ce « le plus souvent ». Les données historiques concernant le climat indiquent en fait précisément le contraire de ce qu’affirme Turchin. Dans le domaine économique, par ailleurs, Turchin en reste à des généralités ; on peut ainsi regretter que Tainter [1988] n’ait pas été discuté, mais simplement éliminé en deux lignes.

En résumé, si certains développements de l’ouvrage apparaissent intéressants – ainsi l’importance accordée aux frontières écologiques, aux cycles séculaires et « au rôle crucial de la cohésion sociale pour expliquer l’essor et l’effondrement des empires », l’ensemble se révèle finalement décevant. Étant par ailleurs trop liée à une étude de corrélations largement formelle et peu enracinée dans la littérature historique, l’explication n’emporte jamais un assentiment sans réserve.

BEAUJARD, P. [2010], Les Mondes de l’océan Indien, tome 1, à paraître.

COSMO, N. di [1999], «State formation and periodization in Inner Asian history », Journal of World History, 10(1), pp. 1-40.

COSMO, N. di [2002], Ancient China and its Enemies: The Rise of Nomadic Power in East Asian History, Cambridge, Cambrige University Press.

HONEYCHURCH, W., et AMARTUVSHIN, C. [2006], « States on horseback: the rise of Inner Asian confederations and empires », in Archaeology of Asia, M.T. Stark [ed.], Malden, Oxford, Carlton, Blackwell Publishing.

IBN KHALDOUN [1997], Discours sur l’histoire universelle – Al-Muqadimma, Paris, Sindbad.

TAINTER, J. [1988], The Collapse of Complex Societies, Cambridge, Cambridge University Press.

TURCHIN, P. [2009], “A theory for formation of large empires », Jourmal of Global History, vol. 4, issue 2.

Comment naissent les empires

Entre 2500 ans avant l’ère commune et 1800 après, l’histoire a vu défiler plus de 60 « méga-empires » : des mastodontes politiques qui ont contrôlé des territoires de plus de un million de km carrés (soit deux fois la France). Les premiers empires apparurent en Égypte (peut-être vers – 2700 avant l’ère commune) et en Mésopotamie (autour de  – 2300). Le Moyen-Orient vit ensuite défiler une quinzaine de structures impériales [1]. Un autre grand bassin de formation d’empires se situe en Asie : en Inde, en Chine, et dans les steppes d’Eurasie où fut constitué le plus grand empire de tous les temps : celui de Gengis Khan. Il y eut aussi des empires en Amérique (Maya, Aztèque, Inca), en Europe comme en Afrique. Quelles sont donc les forces mystérieuses qui poussent à la formation des empires ? Voilà une des grandes questions de l’histoire globale.

Peter Turchin pense avoir trouvé la réponse. Du moins, il estime avoir trouvé un facteur-clé qui expliquerait pourquoi des méga-empires se forment dans certaines régions du monde avec une belle régularité. Turchin est un professeur d’écologie évolutionniste (Université du Connecticut) reconverti dans la « cliométrie » : une application des modèles statistiques à l’histoire des populations, des guerres et des États. Depuis 2003, Turchin a publié quatre ouvrages sur la question [2]. En 2009, il s’est attaqué à un ambitieux projet qu’il nomme imperiogenesis, soit, en français, l’impériogenèse [3].

Le chercheur part tout d’abord d’un constat. Un des foyers les plus importants de formation des grands empires se situe en Asie, précisément dans le Nord de la Chine. Cette région a vu se succéder une quinzaine d’empires. En effet, ce que l’on nomme à tort « l’empire du Milieu » et qui aurait régné deux millénaires sur la région, recouvre en fait des phases successives d’unification impériale puis de désagrégation. À ces empires chinois successifs sont venus se superposer les empires des steppes : ceux des envahisseurs turcs et mongols qui ont mené des raids sur la région (et ont même pris plusieurs fois la tête de l’Empire chinois).

Pasteurs nomades contre agriculteurs

Le nord de la Chine est une zone de contact entre les pasteurs nomades venus des steppes arides et les sociétés agraires. Et cette région est justement une couveuse d’empires particulièrement féconde. D’où l’idée avancée par Turchin : la formation des méga-empires s’explique par les interactions conflictuelles entre pasteurs nomades et agriculteurs. C’est en menant des razzias et guerres de prédation sur ces zones que les nomades construisaient leurs propres empires. Et symétriquement, c’est en cherchant à se défendre contre les invasions barbares que les royaumes se militarisaient et se regroupaient en unités supérieures.

La contiguïté des sociétés nomades prédatrices et des États agraires produit donc un processus « autocatalytique » qui exercerait une pression à la fois sur les sociétés nomades et les sociétés agraires, les poussant toutes deux à édifier des sociétés militarisées et conquérantes. Cette action réciproque produit ce que Turchin nomme des « empires-miroirs ». Voilà pour le modèle.

Des « empires de l’ombre » aux « empires miroirs »

La notion d’empire de l’ombre a été avancée par Thomas J. Barfield [4]. Cette formule vise à rendre compte de la formation des empires nomades. Les pasteurs  nomades ne disposent pas des bases économiques pour l’accumulation des biens et la formation d’un État. Ils tirent ainsi leurs ressources de la prédation des sociétés agricoles voisines. C’est donc à proximité des sociétés agraires,  en les vampirisant en quelque sorte, qu’ils peuvent constituer des grandes unités politiques. Ces empires nomades se constituent « à  l’ombre » des États agraires voisins.

Turchin y rajoute une seconde hypothèse. Les empires agraires eux-mêmes se sont constitués en réaction aux invasions barbares. C’est en s’alliant, ou en s’unissant sous la coupe d’un des leurs, que les royaumes agraires ont été contraints de se constituer en super-unités militaires : les empire agraires… Les unités politiques nomades (des tribus aux royaumes aux empires) et celles des sociétés agraires ont augmenté en taille par une réaction en chaîne : une boucle de feedback qui les fait se renforcer les unes les autres. D’où l’idée « d’empires miroir ».

Cartographie de l’impériogenèse

Si la théorie des « empires miroirs » est juste, elle devrait pouvoir se généraliser. Pour vérifier son hypothèse, Turchin a donc entrepris de constituer une vaste base de données de 60 « méga-empires ». L’échantillon porte sur des grands empires apparus dans l’histoire entre – 3000 et + 1800. L’échantillon se termine en 1800 pour exclure les impérialismes récents qui relèvent d’une logique différente. Sont également éliminés les empires maritimes (comme Athènes et Venise) qui sont de nature différente.

Une carte de répartition de ces empires fait surgir aussitôt une donnée-clé : l’immense majorité des empires sont situés à l’intérieur ou dans une zone proche de la ceinture aride qui va du Sahara au désert de Gobi. Ce constat est confirmé par l’étude statistique. Les exceptions concernent un empire du sud-est asiatique (l’Empire khmer), l’Empire inca, deux exceptions européennes (l’Empire romain, l’Empire carolingien) et quelques autres encore. La relation entre proximité des steppes et montée des méga-empires est affectée d’une corrélation statistique très forte. Cette corrélation est du reste confirmée par un autre facteur, l’évolution dans le temps. On constate une très brutale augmentation de la taille des empires entre – 800 et – 200, période que le philosophe allemand Karl Jaspers appelait « l’âge axial ». Or cette évolution est concomitante pour les empires nomades et les empires des sociétés agraires. Cette correspondance s’explique, selon Turchin, par le phénomène de feedback entre les deux types de société. A la montée en puissance des uns répond celle des autres.

Plusieurs études de cas viennent donner du crédit à ce modèle. L’Égypte, par exemple, semble bien confirmer le modèle : la formation de l’Empire égyptien, dans la haute région du Nil, s’est clairement marquée dans la confrontation entre les tribus nomades de pasteurs et les agriculteurs. D’autres exemples sont passés en revue : les neufs empires d’Asie du sud (Empires indiens et turcs), ceux du Moyen-Orient (durant l’âge axial), d’Europe de l’Est, ainsi que le cas de l’Empire indien des Comanches dans les plaines d’Amérique du Nord.

Pour une science des empires

L’auteur admet que ces études de cas ne constituent qu’un survol destiné à vérifier la robustesse de son modèle. Une investigation plus poussée supposerait un travail collaboratif : au passage, voilà une belle idée de travail collectif autour de l’histoire globale. En conclusion, l’auteur précise que son modèle de formation des empires n’est pas exclusif. D’autres voies possibles et d’autres mécanismes de gestation d’empires sont possibles. Un empire, admet Turchin, peut se former par la confrontation des royautés entre elles, sans qu’il y ait de confrontation avec des envahisseurs nomades. Cela peut se concevoir et relèverait de la même méthode : créer un modèle explicatif et vérifier expérimentalement, à partir du riche laboratoire de l’histoire universelle, la robustesse de l’hypothèse.

carte1

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Les couleurs indiquent les zones environnementales.

Vert foncé : Forêt pluviale tropicale ; Vert olive : Savane et forêt claire tropicales ; Orange jaune : Désert subtropical ; Orange foncé : Garrigue ; Jaune : Steppe et désert tempérés ; Vert clair : Forêt boréale ; Vert moyen : Forêt pluviale tempérée ou forêt caducifiée tempérée ; Bleu clair : Toundra ; Bleu foncé : Hauts plateaux.

Les noms correspondent à ceux des empires.

carte2

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[1] Il y eut les Empires assyrien et babylonien, hittite, perse (achéménide puis sassanide), les califats arabo-musulmans. L’Empire ottoman qui disparut en 1911 fut le dernier de la région. Si on excepte bien sûr les empires coloniaux français et britannique qui dominèrent la région ensuite.

[2] Secular Cycles (avec P. Nefedov), Princeton University Press (2009) ; War and Peace and War: The Life Cycles of Imperial Nations, Pi Press (2006); Historical Dynamics: Why States Rise and Fall, Princeton University (2003); Complex Population Dynamics: a Theoretical/Empirical Synthesis (2003).

[3] « A theory for formation of large empires » (http://cliodynamics.info/PDF/Steppe_JGH_reprint.pdf), Jourmal of Global History, vol. 4, issue 2, 2009, pp. 191-217.

[4] « The shadow empires: imperial state formation along the Chinese-Nomad frontier », Thomas J. Barfield, in Empires: Perspectives from archaeology and history, Susan E. Alcock (ed.), Cambridge University Press, 2001.