Les croisades : quelles conséquences économiques pour l’Europe ?

Les croisades constituent un moment privilégié de rencontre entre l’Europe et l’Asie, rendez-vous du reste amplement documenté par l’histoire globale. On a développé à plusieurs reprises sur ce blog leur rôle en tant que période de transfert de maintes innovations techniques musulmanes, indiennes ou chinoises vers l’Ouest. Nous allons nous intéresser aujourd’hui à leur impact économique direct sur l’Europe, à leurs conséquences financières à court terme mais aussi à leur capacité à transformer les structures économiques de notre continent sur le long terme.

C’est en 1095 que le pape Urbain II invite les chevaliers « à renoncer à faire violence aux pauvres, c’est-à-dire, dans la définition d’alors, à ceux qui ne peuvent se défendre, les clercs, les paysans, les femmes de toute condition ; il leur demande de renoncer aux guerres privées et les appelle à réserver leur trop-plein d’énergie à une cause juste : délivrer Jérusalem des mains des infidèles, libérer les chrétiens d’Orient du joug turc » (Demurger, 1998, 9-10). L’appel est suivi au-delà de toute espérance : en dehors des chevaliers, de nombreux clercs, paysans, artisans s’enthousiasment pour le projet et déclenchent une « croisade populaire ». Première arrivée à Constantinople, cette croisade spontanée est massacrée. Le relais de la croisade militaire organisée s’avère plus efficace : en 1098 Antioche est prise puis, sous la pression de la masse des croisés, les chefs repartent pour Jérusalem qui tombe en juillet 1099, entraînant un massacre systématique des musulmans et des juifs qui l’habitaient. Cette date marque à la fois la naissance des États latins d’Orient et le début d’une longue série de conflits : avec la reprise récurrente de ces États latins ou de Jérusalem par les musulmans, pas moins de huit croisades se succèderont entre 1095 et 1270.

Les causes de ces croisades sont multiples. L’idée de guerre juste, afin de récupérer des biens pris indûment (en l’occurrence le tombeau du Christ), est indéniablement présente. Mais l’Église est depuis le début du 11ème siècle engagée dans le « mouvement de la paix de Dieu » qui permet aux pauvres, notamment aux paysans, qu’épuisent les conflits chevaleresques ou les exactions de leur maître, de trouver un refuge auprès de l’Église en se recommandant à un évêque ou à un abbé. La croisade devient pour l’Église un moyen de stabiliser son conflit avec l’aristocratie en occupant ailleurs des guerriers par trop dénués de scrupules. Mais le pèlerinage à Jérusalem ayant valeur de pénitence, le pape fit un « coup de génie en se tournant vers les chevaliers, principaux fauteurs de violence, pour leur indiquer une voie de salut compatible avec leur état de combattant » (Demurger, 1998, 15). Par ailleurs il semble que le Pape, en prenant l’initiative d’une reconquête de Jérusalem, visait à réunir les chrétiens d’Orient et d’Occident, notamment par la reprise de territoires, antérieurement byzantins.

Pourtant l’essentiel des territoires conquis ne lui est pas redonné et les chefs des croisades créent rapidement trois comtés ou principautés (Edesse au Nord-Est, Antioche au Nord, Tripoli au centre) ainsi que le royaume de Jérusalem. Génois et Vénitiens participent activement à la conquête des ports (Acre, Sidon, Tyr, Ascalon). Ces villes ne retomberont aux mains des Musulmans qu’à la fin du 13ème siècle, permettant évidemment aux villes commerçantes italiennes d’institutionnaliser entre-temps leur présence en Méditerranée orientale. Après la prise de Constantinople par les croisés en 1204, l’empire byzantin est dépecé. Les croisés s’établissent durablement à Morée dans le Péloponnèse, créent le duché d’Athènes, tandis que les Vénitiens s’installent en Crète pour en faire un pivot de leur réseau commercial. Ces colonies attirent un début de peuplement occidental.

Les conséquences économiques et financières des croisades sont impressionnantes et multidimensionnelles.

On peut d’abord les situer au niveau de l’Église, ordonnatrice de la croisade, qui utilise le financement des opérations pour une indéniable accumulation (en partie provisoire) de capital. Une fois prononcé le vœu de croisade, le soldat pèlerin devait compter sur ses propres ressources. Les chevaliers déthésaurisent massivement pour financer leur départ ou encore, comme Godefroy de Bouillon, vendent leur château et leur comté. Mais le plus souvent, ils engagent leurs biens immobiliers auprès d’un établissement religieux : ordre de Cluny mais aussi ordres militaires – hospitaliers, templiers, chevaliers teutoniques – se spécialisent vite dans ce genre d’opérations. Que le croisé décède en chemin ou soit incapable de rembourser à son retour et le « partenaire » religieux conserve les biens gagés… Mais le financement est aussi sollicité auprès de ceux qui ne partent pas, les fidèles, clercs ou laïcs, pour lesquels des troncs sont à disposition dans les églises tandis que, dès 1215, les clercs sont dans l’obligation de donner le vingtième de leur revenu annuel dès qu’une croisade est proclamée. Le concile de Latran sophistique le montage financier en permettant à ceux qui voudraient se libérer d’un vœu de croisade contracté un peu à la légère, de racheter leur vœu moyennant là encore donation à la croisade du moment…

Pour certains auteurs (Ekelund et alii, 1996), la croisade peut ainsi s’interpréter, en termes micro-économiques, comme une tentative de la part de la « firme Église » de consolider son pouvoir de monopole sur la foi dans l’Occident chrétien. Dans un véritable « marché de la religion », l’Église offre un ensemble de croyances, propose des services nouveaux (indulgences) et a besoin de renforcer sa « crédibilité » en permettant l’accès aux lieux saints. Du côté de la demande, les croyants  achètent les services liés à leur foi. Ainsi la croisade constitue une occasion de diversifier l’offre (pénitence, indulgences) et d’en augmenter l’attractivité (reliques des lieux saints, pèlerinages sécurisés en terre sainte) tout en faisant financer cette opération par ceux qui seront à la fois les artisans de cette nouvelle offre (les croisés) et ses principaux consommateurs… Remarquable opération commerciale et financière qui fait produire par ceux qui consommeront mais paieront aussi tous les coûts… Opération qui, au plan spirituel, dégénèrera rapidement : vente massive des indulgences, escroquerie aux reliques, prêts à intérêts par l’Église sur les ressources des donations… Plus stratégiquement, l’Église aurait cherché à mettre son « marché » à l’abri de deux menaces, « menace externe avec l’expansionnisme musulman dans les territoires du Proche-Orient, menace interne avec le séparatisme croissant de l’Église orthodoxe » (ibidem, 135).

Si l’idéologie de la croisade finance ainsi l’entreprise ecclésiale, il n’en demeure pas moins que les fonds récoltés par cette dernière sont aussi utilisés pour le transport des croisés et la défense des États latins. Qui en tire finalement profit ? Ce sont évidemment les croisés, certains en tout cas, qui y trouvent leur compte. Le pillage des villes d’Orient assure plus que l’autofinancement pour quelques uns tandis que les colonies constituées sont parfois exploitées. La première économie de plantation est ainsi l’œuvre de Guy de Lusignan, maître de Chypre. Les ordres militaires comme les Templiers doivent le début de leur richesse aux pillages. Mais ce sont surtout les grandes villes italiennes de l’époque qui gagnent incontestablement dans les opérations, notamment par la structuration de leurs réseaux commerciaux. Nous touchons là un point particulièrement important pour comprendre la spectaculaire réussite de Gênes et Venise à partir du 13ème siècle.

Dès la première croisade, Venise et Gênes se proposent pour le transport des troupes. Les croisés passent avec les propriétaires des bateaux un contrat de location : le navire se loue, soit en entier, armé et approvisionné pour 8 à 12 mois, soit à la place. Parfois, les responsables d’une croisade négocient la location d’une flotte entière : ainsi lors de la quatrième croisade fut négocié en bloc avec Venise le passage de 4500 chevaliers, autant de chevaux et le double d’écuyers. Pour répondre à la demande, Venise fait construire plus de cent embarcations. Très vite les navires italiens font plus que transporter les soldats et contribuent directement à la prise des villes côtières (Gênes à Acre en 1104, Venise à Tyr en 1124) puis à leur défense. Enfin ils s’avèrent incontournables dans les relations commerciales entre les États latins et l’Europe occidentale.

Mais Pise, Gênes et Venise établissent aussi et surtout des comptoirs. La première, Gênes, se fait octroyer dès 1097, avant même la prise de Jérusalem, des quais, des halles et des recettes douanières à Antioche, Arsur, Césarée, Acre et Tripoli. Pise prend pied à Jérusalem, Jaffa et Lattaquié en 1099. Provisoirement distancée, Venise récupère le tiers des villes de Haïfa, Sidon, Tyr, Beyrouth, avec leurs revenus, entre 1101 et 1110 (Fossier, 1982, 261). Le commerce de la Méditerranée orientale est alors aux mains des Italiens (et de quelques Provençaux et Catalans) avec la neutralité des souverains byzantins qui, en contrepartie de comptoirs italiens ouverts à Constantinople même (pour Gênes et Pise, Venise étant présente depuis longtemps), gardent un contrôle formel sur Antioche. Avec le renversement par Saladin, en 1171, de la dynastie fatimide d’Égypte, les routes du commerce avec l’Asie se recentrent sur Alexandrie et Le Caire : Venise pactise avec Saladin et les villes italiennes développent le commerce sur la côte égyptienne. Ces relations commerciales sont à peine amoindries lorsque Saladin s’empare de Jérusalem en 1187. La troisième croisade qui tente de récupérer la ville sainte échoue et ne permet que de consolider les établissements côtiers. Dès lors, c’est contre les Grecs de Byzance que se reporte une partie de l’agressivité occidentale. Le soutien militaire de Byzance a en effet été particulièrement faible et les Grecs, frustrés d’être rejetés dans le commerce purement local par les exorbitants privilèges italiens, se sont révolté : arrestation des Vénitiens en 1171, massacre des latins en 1182. Les Normands répondent en incendiant Thessalonique en 1185. La quatrième croisade prononcée en 1202 se focalise vite sur Byzance. Les souverains se récusent laissant quelques princes en première ligne. Influencés par Venise qui fait état d’une demande du souverain byzantin pour un séjour durable à Constantinople, les croisés louent les bateaux vénitiens et sont dirigés sur la pointe de l’Asie Mineure. Après des incidents particulièrement confus qui laissent penser qu’une manipulation vénitienne était en place, les croisés prennent Constantinople en avril 1204. « Les Italiens dirigent au mieux de leurs intérêts une mise à sac complète et prodigieusement fructueuse : cinq tonnes d’or rien que pour Venise ! Le crime est patent, il aurait pu suffire, mais on va jusqu’à la faute : déclarer disparu l’empire grec, proclamer le comte de Flandre empereur et dépecer terres et îles entre les Vénitiens et les croisés de France » (Fossier, Ibidem, 264).

La prise de Constantinople marque le début de l’hégémonie vénitienne en Méditerranée orientale. La cité italienne y multiplie les escales protégeant ses lignes de communication maritime : Modon et Coron en Grèce, l’île d’Eubée, les îles des Cyclades dans la mer Égée, les accès à Constantinople, la Crète qui devient une véritable colonie de peuplement. Gênes ne se rétablira que tardivement et exercera son influence sur le nord de la mer Egée et la mer Noire : colonies de Caffa en Crimée, de Péra face à Constantinople, de Chio. Cette implantation est cependant fructueuse grâce à l’exploitation du mastic de Chio et des mines d’alun de Phocée, à la maîtrise de la route mongole de la soie aboutissant près de Caffa. Les rivalités entre les deux cités italiennes débouchent sur une guerre ouverte à Acre qui aboutit au triomphe vénitien de 1258. En réponse, les Génois s’allient aux souverains byzantins pour reprendre Constantinople en 1261.

Aussi importantes que les réseaux commerciaux, les comptoirs et les colonies, créés par Venise et Gênes, les routes commerciales vers l’Asie se sont modifiées sous l’impulsion de la croisade. Avant l’an mille, c’était surtout la petite ville d’Amalfi (près de Naples) qui avait utilisé la Méditerranée orientale par un fructueux commerce triangulaire : emportant d’Europe bois, fromage, miel, vin (puis fer et armes) vers Alexandrie, elle en repartait avec des textiles et de l’ivoire et complétait son chargement par des épices et des soieries achetées à Constantinople. Amalfi se positionnait ainsi comme principal destinataire occidental des deux grandes routes intercontinentales de l’époque : la Route de la Soie et celle de l’océan Indien. La croisade ne modifia pas ces parcours mais ouvrit la mer Noire aux Italiens tout en développant la côte syro-palestinienne. En particulier les ports de Tripoli, Beyrouth, Tyr et Acre deviennent le point d’arrivée d’un trafic caravanier. Mais surtout la conquête mongole permet d’ouvrir la Route de la Soie passant au sud de la mer Caspienne et débouchant tant sur Trébizonde au sud de la mer Noire que sur le port arménien de Laias, en méditerranée. Elle inaugure aussi la route mongole du nord aboutissant près de Caffa où les Génois sont présents. Autrement dit, ces modifications permettent de diversifier les voies d’accès aux produits asiatiques, voire de contourner les interdictions papales de commercer avec les infidèles via Alexandrie, notamment après 1323.

Les croisades ont donc certainement constitué une étape cruciale dans l’histoire économique de l’Europe chrétienne. La guerre hors du continent, en exportant l’agressivité des chevaliers, a sans doute contribué aussi à la prospérité européenne des 12ème et 13ème siècles. Étant occupés ailleurs, les maîtres de la terre ont ainsi laissé les coudées franches aux paysans qui, en défrichant, en émigrant en ville ou en monétarisant les corvées ont fait évoluer la féodalité dans le sens d’une plus grande efficacité. Les transferts de fortune des nobles vers l’Église ou, indirectement, vers les cités italiennes, marquent aussi une redistribution du capital. On citera également la fin des taxations byzantines, tout comme la disparition de la piraterie musulmane en Méditerranée, « double frein qui bloquait encore vers 1150 l’essor économique européen » (Fossier, Ibidem, 266). La guerre à l’extérieur redevient clairement, aux 12ème et 13ème siècles, une entreprise économique fructueuse, ce qui avait été un peu oublié depuis Charlemagne.

Cependant l’analogie s’arrête rapidement : en étendant et renforçant le réseau commercial vénitien, en lui adjoignant des comptoirs et colonies particulièrement précieux, en le densifiant par l’ouverture de nouvelles routes vers l’Asie, en lui fournissant un précieux capital pris sur Byzance, la guerre des croisades a amplifié l’influence du grand commerce sur l’économie européenne… Autrement dit, l’expansion par les armes de l’espace des productions destinées à l’échange ouvre bien la voie au grand commerce, permet en même temps le développement des villes États italiennes, détermine certaines pré-conditions du capitalisme… La synergie entre États et grand commerce est alors clairement enclenchée en Europe, et ce pour longtemps…

Une première version de ce papier a été publiée dans L’invention du Marché, Paris, Seuil, 2004.

DEMURGER A., 1998, La croisade au Moyen Age, Paris, Nathan.

EKELUND R., HEBERT R., TOLLISON R., ANDERSON G., DAVIDSON A. 1996, Sacred Trust : the Medieval Church as an Economic Firm, Oxford, Oxford University Press.

FOSSIER R., 1982, Le Moyen Age – tome 2, l’éveil de l’Europe, 950-1250, Paris, Armand Colin.

Paradoxes de l’histoire des inégalités mondiales

A propos de : François Bourguignon, La Mondialisation de l’inégalité, Seuil, coll. « La République des idées », 2012

Le livre de François Bourguignon s’ouvre d’emblée sur un constat accablant : l’inégalité mondiale, celle qui met en comparaison les revenus par tête des populations les plus riches de la planète avec ces mêmes revenus chez les populations les plus mal loties du monde, est bien plus lourde que celle qui peut exister au sein des différentes nations, même les plus inégalitaires. Ainsi, alors qu’en France, en 2006, les 10% les plus riches gagnaient 6 fois plus environ que les 10% les plus pauvres et que cette même proportion était de 15 pour les Etats-Unis mais déjà de 40 pour le Brésil, à l’échelle mondiale elle aurait été de l’ordre de 90… Autrement dit nous supportons à l’échelle de la planète une inégalité qui serait proprement inimaginable au sein d’une communauté nationale.

C’est au plan historique que l’étude de l’inégalité mondiale est la plus fascinante. Un premier fait s’impose : entre 1820 et 1990 environ, l’inégalité mondiale n’a pas cessé de s’accroître, le rapport de proportionnalité entre les revenus des 10% les plus riches et des 10% les plus pauvres étant multiplié par 1,4 environ. Et cette croissance est très régulière, sauf dans les années 1950 qui voient à la fois se mettre en place des politiques redistributives en Occident et la montée d’un communisme à visée égalitaire en URSS et en Chine. Mais cette hausse séculaire de l’inégalité mondiale doit être complétée par une seconde constatation : depuis vingt ans, cette inégalité recule de façon significative, diminuant d’un ordre de grandeur similaire à celui de sa progression depuis 1900. Pour Bourguignon, « le tournant du millénaire marque un retournement historique de l’inégalité dans le monde ». Et il s’agirait aussi d’un recul de la pauvreté absolue : en 1900, 70% de la population mondiale se situait en dessous d’un seuil équivalent aujourd’hui à 1 € par personne et par jour contre seulement 20% en 2005. A l’évidence la croissance des revenus des pays dits émergents au Sud et la quasi-stagnation (voire baisse) des salaires réels au Nord ont joué un rôle important dans cette réduction de l’inégalité mondiale.

Peut-on dans ces conditions devenir optimiste quant à la capacité de la mondialisation à réduire l’inégalité ? Sans doute si l’on raisonne, comme précédemment, en pourcentages extrêmes de la population mondiale. En revanche si on compare le revenu moyen des 10% de pays les plus riches à celui des 10% de pays les plus pauvres (soit environ quinze pays de chaque côté), l’écart s’est au contraire accru, montrant implicitement que le sous-développement s’aggrave de façon significative dans les pays les plus pauvres de la planète et dont le nom a défrayé la chronique : Haïti, Liberia, Sierra Leone, Rwanda ou Madagascar… Mais pour autant, ne comparer que des pays extrêmes n’a pas beaucoup de sens puisqu’on oublie alors de pondérer leur importance par leur population : on élimine alors la Chine ou l’Inde, de fait définitivement sorties de ce groupe, et dont l’émergence récente pèse très lourd dans la réduction de l’inégalité mondiale.

De façon très intéressante, Bourguignon décompose cette inégalité mondiale en deux phénomènes distincts, l’inégalité entre les nations d’une part, l’inégalité interne à celles-ci d’autre part. Jusqu’en 1980, l’augmentation des inégalités entre pays est indéniable tandis que les écarts de revenu internes se seraient contractés, notamment vers le milieu du 20e siècle. Mais depuis trente ans on observerait une inversion des deux tendances en même temps : « l’inégalité entre pays décroît fortement, tandis que l’inégalité moyenne au sein des pays se remet à croître après une longue période stationnaire ». L’explication de cette évolution contrastée, pour ce qui est de l’inégalité entre pays, s’expliquerait, dans sa phase de croissance, par les effets des révolutions industrielles au 19e, puis par la forte dynamique des pays dominants, tandis que le repli de cette inégalité s’amorcerait, dans les années 1970, du fait de l’émergence des grands pays que l’on sait puis de la diffusion internationale (mais partielle), en Afrique et en Amérique latine, de leur prospérité. Qu’en est-il pour l’évolution de l’inégalité interne aux pays ? Le fait qu’elle ait commencé à régresser entre 1914 et 1970 reflèterait la politique de redistribution déjà évoquée tandis que sa remontée depuis les années 1980 témoignerait des ravages de la mondialisation sur les hiérarchies sociales internes, le travail faiblement qualifié dans les pays riches étant internationalement très concurrencé par exemple alors que le capital se trouvait de plus en plus valorisé. L’auteur évoque à ce propos un phénomène d’internalisation de l’inégalité mondiale, « l’inégalité entre Américains et Chinois se voyant progressivement remplacée par l’inégalité entre riches et pauvres Américains, mais aussi riches et pauvres Chinois ».

Sur cette base, l’auteur se livre ensuite (deuxième chapitre) à une analyse plus précise des causes de la croissance des inégalités internes, passant tour à tour en revue les Etats-Unis (champion de la remontée des inégalités internes), la France (pays où elle a peut-être été le plus contenue mais sans doute au prix d’un chômage plus durable), les différents types de pays émergents. Il évoque l’extension spectaculaire des marchés qui multiplie significativement les recettes des stars capables de vendre leur image ou leurs compétences à l’échelle mondiale. Une conclusion très générale semble s’imposer : « la mondialisation des échanges est partout en toile de fond. Elle a changé l’environnement international de l’ensemble des économies nationales ; en exacerbant la concurrence, elle a accéléré le changement technique et ses conséquences ; elle a induit la libéralisation financière dans un grand nombre de pays et a renforcé la mobilité du capital ; elle est présente aussi derrière le mouvement général de dérégulation, avec des conséquences majeures pour la distribution des revenus ». C’est notamment la dérégulation financière qui, en stimulant la croissance du secteur financier, a amélioré le rendement réel du capital, « accentuant l’inégalité des revenus liée à la concentration des patrimoines » et permettant l’éclosion de très hauts revenus chez les cadres et opérateurs clés du secteur. C’est aussi la dérégulation du marché du travail quoique ses effets en matière d’inégalités soient plus ambigus.

Le dernier chapitre propose des réflexions sur « les instruments de politique économique et sociale susceptibles de réduire les inégalités sans pour autant diminuer la compétitivité ». Il est probable que la diminution des inégalités entre nations va se prolonger à moyen terme : crise durable dans les pays développés et freinages dus aux réformes structurelles liées au désendettement public comme à la lutte inéluctable contre le réchauffement climatique ; marge de croissance encore importante des pays émergents. Cependant l’auteur fait justement remarquer que d’ici quinze ans « le niveau de vie moyen des Chinois dépassera la moyenne mondiale et que toute croissance additionnelle de la Chine par rapport au reste du monde sera potentiellement une source d’accroissement de l’inégalité mondiale », ce qui pourrait nuancer le processus en cours. Mais en admettant que l’inégalité entre nations continue bien de régresser, il s’agit alors de maintenir cette tendance tout en réduisant parallèlement l’inégalité au sein des nations. Mais il s’agit là d’un débat de politique économique, de fait beaucoup plus technique, et qui nous éloigne de l’histoire des processus de mondialisation…

Les Phéniciens, un modèle originel ?

La semaine précédente, dans une perspective globale et comparatiste, Philippe Norel attirait l’attention sur le commerce phénicien comme modèle d’organisation en réseaux. Je voudrais ici jeter un regard décalé sur cet archétype à partir de plusieurs textes français pris entre la toute fin du 17e siècle et le début du 19e siècle, et qui ont tous en commun d’attribuer aux Phéniciens une place particulière dans l’histoire du commerce et par là dans le discours qui justifie la mondialisation européenne.

NB. Compte tenu de la longueur de ces extraits, ces derniers ont été mis à la fin du billet.

1) Le premier texte est extrait des Aventures de Télémaque, roman aujourd’hui perçu comme un classique, tombé dans la désuétude à partir des années 1920, et dont on tend à oublier la dimension critique. Publié pour la première fois en 1699, il provoqua la disgrâce de Fénelon. En effet, le roman, qui relate les pérégrinations du fils d’Ulysse, accompagné de Mentor, n’est qu’un prétexte à un enseignement politique et moral pour le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, dont Fénelon, archevêque de Cambrai, était le précepteur. Certaines réflexions eurent le malheur de déplaire.

Tout d’abord, on remarquera que Fénelon ne parle pas des Phéniciens, mais des Tyriens ‒ les Phéniciens n’étant un ensemble informel constitué de plusieurs cités-États indépendantes les unes des autres (Tyr, Sidon, Ascalon…). Cela dit, cette prééminence des Tyriens correspond à une réalité historique, et reflète les sources qui ont influencé Fénelon : l’Odyssée, et surtout la Bible (Ézéchiel, XXVII). Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le roman de Fénelon est un texte à clé et la puissance commerciale que décrit Fénelon est celle de l’économie-monde hollandaise de la fin du 17e siècle.

« Les marchands y abordent de toutes les parties du monde, & ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu’il y ait dans l’univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d’abord que ce n’est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu’elle est la ville commune de tous les peuples, & le centre de leur commerce. »

La description de Tyr est indirectement un miroir du prince tendu à Louis XIV. À travers l’éloge de la puissance hollandaise, Fénelon dresse une critique du colbertisme et apparaît ainsi comme un des premiers chantres français du libéralisme économique.

« II faut que le prince ne s’en mêle point, & qu’il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine, autrement il les découragera. Il en tirera assez d’avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses États, le commerce est comme certaines sources, si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir. »

Cependant, si cette liberté du commerce implique un retrait de l’État, elle ne peut exister sans règle. Elle se fonde sur un ordre juridique qui l’encadre et la garantit. Il ne faut pas oublier le rôle des juristes hollandais comme Grotius (1583-1645) dans l’élaboration du droit international et notamment du droit de la mer (Mare liberum, 1609).

« S’ils altéraient tant soit peu les règles d’un commerce libre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez. »

« Soyez constant dans les règles du commerce, qu’elles soient simples & faciles ; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement »

Au-delà de cet encadrement juridique de la liberté du commerce, Fénelon fonde la puissance commerciale des Phéniciens sur un ensemble de vertus qui évoque la problématique ouverte par Max Weber sur la place de l’éthique dans le développement économique :

« Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres & ménagers. »

Enfin, notons l’attention qu’accorde Fénelon à l’accueil des étrangers. Là encore on peut y voir une critique sous-jacente à la politique de Louis XIV, notamment à la révocation de l’édit de Nantes qui a provoqué le départ d’une partie de la bourgeoisie protestante.

« Faites, me répondit-il, comme on fait ici, recevez bien & facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière »

2) À la différence de Fénelon, pour qui les Phéniciens/Hollandais constituent d’abord un modèle à imiter, les auteurs des textes 2, 3 et 4 inscrivent davantage l’exemple phénicien dans un récit des origines. Les Phéniciens y sont décrits comme les ancêtres des marchands européens qui font au 18e siècle la puissance mondiale de l’Europe.

Pour Louis-Philémon de Savary, qui a prolongé et préfacé l’œuvre de son frère Jacques Savary des Brûlons,  les Phéniciens (avec toujours la prédominance de Tyr) sont l’exemple le plus ancien dans la maîtrise du commerce, avant les Grecs.

« Les Phéniciens & Tyr leur capitale, sont les premiers qui se présentent quand on veut traiter du commerce des anciens ; & ce sont eux aussi qui peuvent prouver davantage, à quel comble de gloire, de puissance & de richesses une nation est capable de s’élever par les seules ressources du commerce. »

Mais Savary s’en tient à une simple histoire du commerce. Or si le texte de Voltaire est assez proche du précédent, la vision s’élargit et le commerce maritime des Phéniciens constitue une nouvelle étape dans le progrès de la civilisation. Mais cette innovation s’explique par un déterminisme géographique simple :

« Le commerce maritime a toujours été la dernière ressource des peuples. On a commencé par cultiver sa terre avant de bâtir des vaisseaux pour en aller chercher de nouvelles au-delà des mers. Mais ceux qui sont forcés de s’adonner au commerce maritime ont bientôt cette industrie fille du besoin qui n’aiguillonne point les autres nations. »

Pour Voltaire, c’est également la contrainte du manque d’espace terrestre qui explique le développement de la puissance vénitienne puis de la puissance hollandaise. Par ailleurs, ce progrès s’accompagna d’une invention majeure : l’alphabet, qui fut repris ensuite par les Grecs. Manière là encore de reléguer ceci au second rang dans une histoire de la civilisation qui prend son origine en Orient, c’est-à-dire en Mésopotamie, selon un schéma hérité d’Orose et de saint Augustin.

Quant au texte de Vivien de Saint-Martin, il est un exemple caractéristique de la réécriture de l’histoire à travers un prisme racialiste. Pour l’auteur, considérer les Phéniciens comme des ancêtres pose souci car ils sont identifiés comme des Arabes. Cette caractérisation peut surprendre. Elle tient au moment même où Vivien de Saint-Martin écrit. L’ethnonyme d’Arabes, longtemps resté assez marginal parce que réservé aux bédouins, se généralise progressivement au cours du 18e et de la première moitié du 19e siècle. D’un autre côté, la notion de Sémites, qui émerge au tournant du 18e et du 19e siècle, ne s’est pas encore imposée. Cependant, par delà cette opposition Européens / Arabes, qui est une reprise de la vieille opposition Chrétienté / Islam, et qui est redoublée par l’opposition Europe / Asie, Vivien de Saint-Martin se sent obligé de justifier la place d’« ancêtres », en soulignant que les Phéniciens sont blancs :

« des peuples blancs, en qui sont innés le besoin de mouvement et la passion des découvertes »

Vivien de Saint-Martin en arrive à cette conclusion pour lui paradoxale :

« [les Phéniciens] sont les Européens de l’Asie, s’il est permis de rapprocher deux dénominations qui semblent s’exclure. »

3) Le dernier extrait provient de la grande œuvre géohistorique d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, parue en 1905. Deux siècles séparent ce texte du premier. Le monde a changé et les Phéniciens/Hollandais de Fénelon sont devenus des Anglais. Pour Reclus, la puissance phénicienne et la puissance anglaise se lisent dans la dissymétrie structurelle entre le territoire initial et le territoire dominé. Reclus va donc au-delà du déterminisme trop simple qu’on pouvait lire sous la plume de Savary ou de Voltaire et qui lie la vocation commerciale des Phéniciens à l’étroitesse de la plaine littorale levantine. La puissance hégémonique des uns et des autres tient d’abord  à une stratégie maîtrisée de contrôle des points d’un réseau très étendu. Les Phéniciens sont une puissance marchande, et non une puissance industrielle.

« Ce petit peuple, attaché à la frange d’un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes, que par les voies de mer, pratiquées des navires. »

L’économie-monde phénicienne est par ailleurs une puissance sans empire, ce qui les différencie de la puissance carthaginoise :

« Les Phéniciens, laissant à d’autres le rêve d’une domination universelle, s’arrangeaient aisément d’une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs. »

A travers la description des Phéniciens, on peut lire l’admiration de Reclus à l’égard de la puissance britannique ‒ au risque de l’exagération. Reclus s’appuie sur un certain nombre de travaux récents, mais aujourd’hui en partie désavoués, pour montrer l’étendue du monde reconnu par les marchands phéniciens, des îles britanniques à l’Asie du Sud-Est en passant par le pourtour de l’Afrique.

Le monde phénicien (Reclus, 1905)

Figure 1. Le monde des Phéniciens (Reclus, 1905)

Pour Reclus, les Phéniciens sont donc une sorte de modèle, mais un modèle longtemps inégalé, car  Reclus oppose également les Phéniciens aux Grecs.

« En comparant les Phéniciens aux Hellènes dans l’ensemble de la civilisation, on constate que les premiers possédèrent certainement le cercle d’horizon le plus vaste, grâce à leur esprit d’aventure, à leurs navigations presque illimitées : on peut dire vraiment qu’après eux, sous la gérance des Grecs, le monde se rapetissa matériellement. »

On retrouve ici un trait majeur de la conception reclusienne de l’histoire qui associe progrès et régrès.

« La civilisation que les Phéniciens avaient inaugurée déjà dépassait les bornes du versant méditerranéen ; deux mille années avant l’accomplissement du progrès dont ils furent les initiateurs, ils avaient indiqué pour l’avenir le déplacement vers les bords atlantiques du centre de la culture et de l’hégémonie du vieux monde. De même, par leur circumnavigation de l’Afrique, ils furent les précurseurs de l’ère mondiale. »

En conclusion, cette analyse ne doit pas simplement être lue comme un exercice historiographique. L’objectif est bien d’élaborer une métahistoire. Regard spéculaire et critique sur l’histoire, celle-ci est un étai indispensable à l’histoire globale. D’une part, elle doit nous permettre de mieux comprendre notre propre appréhension de l’histoire par une remise en question des récits hérités ; d’autre part, elle apporte un éclairage sur le processus même de globalisation, en particulier sur sa perception par les contemporains et sur les discours qui l’ont accompagnée. La mondialisation globale est un processus réel qui doit être abordée dans sa longue durée, mais aussi un horizon d’avenir anticipé, notamment par les Européens dès le 16e ou 17e siècle. Dans les quatre derniers extraits, les Phéniciens, promus ancêtres des Européens, justifient cette prédestination à la domination européenne du Monde qui trouve son aboutissement au 19e siècle. Ce n’est pas exactement le cas du premier, qui, en revanche, se trouve cité en guise de préambule dans le rapport du groupe de travail international sur la mondialisation dirigé par Pascal Morand et missionné par la ministre de l’Économie Christine Lagarde en 2006.


Texte 1

« C’est auprès de cette belle côte que s’élève dans la mer l’île où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des eaux, & être la reine de toute la mer. Les marchands y abordent de toutes les parties du monde, & ses habitants sont eux-mêmes les plus fameux marchands qu’il y ait dans l’univers.

Quand on entre dans cette ville , on croit d’abord que ce n’est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu’elle est la ville commune de tous les peuples, & le centre de leur commerce. Elle a deux grands môles, qui sont comme deux bras qui s’avancent dans la mer, & qui embrassent un vaste port ou ses vents ne peuvent entrer. Dans ce port on voit comme une forêt de mâts de navires, & ces navires sont si nombreux, qu’à peine peut-on découvrir la mer qui les porte.

Tous les citoyens s’appliquaient, au commerce , & leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin lin d’Égypte, & la pourpre tyrienne deux fois teinte d’un éclat merveilleux ; cette double teinture est si vive , que le temps ne peut l’effacer ; on s’en sert pour une teinture de laine fine qu’on rehausse d’or & d’argent. Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples jusqu’au détroit des Gades, & ils ont même pénétré dans le vaste océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer rouge, & c’est par ce chemin qu’ils vont chercher dans des îles inconnues de l’or, des parfums, & divers animaux qu’on ne voit point ailleurs.

Je ne pouvais rassasier mes yeux du spectacle magnifique de cette grande ville où tout était en mouvement. Je n’y voyais point comme dans les villes de la Grèce des hommes oisifs & curieux qui vont chercher des nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises ou à les vendre, à ranger leurs magasins, & à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négociants étrangers. Les femmes ne cessent jamais, ou de filer des laines, ou de faire des dessins de broderie, ni de ployer les riches étoffes.

D’où vient, disais-je à Narbal, que les Phéniciens se sont rendus les maîtres du commerce de toute la terre, & qu’ils s’enrichissent ainsi aux dépens de tous les autres peuples ? Vous le voyez , me répondit-il, la situation de Tyr est heureuse pour le commerce.  C’est notre Patrie qui a la gloire d’avoir inventé la navigation. Les Tyriens furent les premiers (s’il en faut croire ce qu’on raconte de la plus obscure antiquité) qui osèrent se mettre dans un frêle vaisseau à la merci des vagues & des tempêtes, qui sondèrent les abîmes de la mer, qui observèrent les astres loin de la terre, suivant la science des Égyptiens & des Babyloniens, qui réunirent tant de peuples que la mer avait séparés. Les Tyriens sont industrieux, patients, laborieux, propres, sobres & ménagers ; ils ont une exacte police, ils sont parfaitement d’accord entre eux ; jamais peuple n’a été plus constant, plus sincère, plus fidèle, plus sûr, plus commode à tous les étrangers.

Voilà, sans aller chercher d’autre cause, ce qui leur donne l’empire de la mer, & qui fait fleurir dans leur port un si utile commerce. Si la division & la jalousie se mettaient entre eux, s’ils commençaient à s’amollir dans les délices & dans l’oisiveté ; si les premiers d’entre eux méprisaient le travail & l’économie ; si les arts cessaient d’être en honneur dans leur ville ; s’ils manquaient de bonne foi envers les étrangers ; s’ils altéraient tant soit peu les règles d’un commerce libre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez.

Mais expliquez-moi, lui disais-je, les vrais moyens d établir un jour à Ithaque un pareil commerce. Faites, me répondit-il, comme on fait ici, recevez bien & facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière ; ne vous laissez jamais entraîner, ni par l’avarice, ri par l’orgueil ; le vrai moyen de gagner beaucoup est de ne vouloir jamais trop gagner, & de savoir perdre à propos. Faites vous aimer par tous les étrangers : souffrez même quelque chose d’eux ; craignez d’exciter la jalousie par votre hauteur ; soyez constant dans les règles du commerce, qu’elles soient simples & faciles ; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement ; punissez sévèrement la fraude, & même la négligence ou le faste des marchands, qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout n’entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon nos vies. II faut que le prince ne s’en mêle point, & qu’il en laisse tout le profit à ses sujets qui en, ont la peine, autrement il les découragera. Il en tirera assez d’avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses États, le commerce est comme certaines sources, si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir.

Il n’y a que le profit & la commodité qui attirent les étrangers chez vous. Si vous leur rendez le commerce moins commode & moins utile, ils le retirent insensiblement, & ne reviennent plus, parce que d’autres peuples profitant de votre imprudence les attirent chez eux, & les accoutument à se passer de vous. »

Fénelon, 1700, Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse, Bruxelles, chez François Foppens (nlle édition augmentée), pp. 49-52.


Texte 2

« Qu’on parcoure tous les âges du monde, l’histoire des nations mêmes les plus guerrières, est bien autant l’histoire de leur commerce que celle de leurs conquêtes. Si les grands empires s’établissent par la valeur & la force des armes, ils ne s’affermissent & ne se soutiennent que par les secours que leur fournissent le négoce, le travail & l’industrie des peuples. Les vainqueurs languiraient & périraient bientôt avec les vaincus, si suivant l’expression de l’Écriture, ils ne convertissaient le fer de leurs armes en des socs de charrues, c’est-à-dire, s’ils n’avaient recours aux richesses que produisent la culture des terres, les manufactures & le commerce, pour conserver par les arts tranquilles de la paix, les avantages acquis dans les horreurs & le tumulte de la guerre.

Pour entrer avec plus de détail dans la preuve de ce qu’on vient d’avancer en général, de l’utilité & de l’excellence du commerce, on va faire, pour ainsi dire, quelques excursions dans l’Antiquité la plus reculée & de là ramenant l’histoire du commerce jusqu’à notre temps, on se flatte de pouvoir établir solidement par les exemples qu’on en rapportera, que les nations n’ont été & ne font puissantes ; que les villes ne sont riches & peuplées, qu’autant qu’elles ont poussé plus loin & plus heureusement leurs entreprises de commerce ; & que les princes eux-mêmes n’entendent bien leurs intérêts, & ne rendent leur règne florissant & leurs États heureux, qu’à proportion des secours & de la protection qu’ils accordent au commerce de leurs sujets.

Les Phéniciens & Tyr leur capitale, sont les premiers qui se présentent quand on veut traiter du commerce des anciens ; & ce sont eux aussi qui peuvent prouver davantage, à quel comble de gloire, de puissance & de richesses une nation est capable de s’élever par les seules ressources du commerce.

Ces Peuples [comme le remarque l’illustre & savant auteur de l’excellent Traité du commerce des anciens, qu’on se fait honneur de prendre pour guide dans une matière si obscure & qu’il a si bien débrouillée], ces peuples, dis-je, n’occupaient qu’une lisière assez étroite le long des côtes de la mer, & Tyr elle-même était bâtie dans un terrain ingrat, & qui, quand il aurait été plus gras & plus fécond, n’aurait pu être suffisant pour nourrir ce grand nombre d’habitants que les premiers succès de son commerce y avaient attirés.

Deux avantages les dédommageaient de ce défaut. Ils avoient sur les côtes de leur petit État d’excellents ports, particulièrement celui de leur capitale ; & ils étaient nés avec un génie si heureux pour le négoce, qu’on les associe ordinairement avec les Égyptiens dans l’honneur qu’on fait à ces derniers de les croire les inventeurs du commerce de mer, particulièrement de celui qui se fait par des voyages de long cours.

Les Phéniciens surent si heureusement profiter de ces deux avantages, qu’ils furent bientôt les maîtres de la mer & du commerce. Le Liban & les autres montagnes voisines leur fournissant d’excellents bois pour les constructions navales, on leur vit en peu de temps de nombreuses flottes marchandes qui hasardèrent des navigations inconnues, pour y établir leur négoce ; & leurs peuples se multipliant presqu’à l’infini par le grand nombre d’étrangers que le désir du gain & l’occasion sûre de s’enrichir attiraient dans leur ville, ils se virent en état de jeter au dehors quantité de peuplades, particulièrement la fameuse colonie de Carthage, qui conservant l’esprit phénicien par rapport au trafic, ne céda pas même à Tyr dans son négoce, & la surpassa de beaucoup par l’étendue de sa domination, comme on aura occasion de le dire dans la suite. »

Jacques Savary de Brûlons, 1723, Dictionnaire universel de commerce, d’histoire naturelle, & des arts & métiers, contenant tout ce qui concerne le commerce qui se fait dans les quatre parties du monde, par terre, par mer, de proche en proche, & par des voyages de long cours, tant en gros qu’en détail, Paris, chez Jacques Estienne, pp. i-iii.


Texte 3

« Les Phéniciens sont probablement rassemblés en corps de peuple aussi anciennement que les autres habitants de la Syrie. Ils peuvent être moins anciens que les Chaldéens, parce que leur pays est moins fertile. Sidon, Tyr, Joppé, Berith, Ascalon, sont des terrains ingrats. Le commerce maritime a toujours été la dernière ressource des peuples. On a commencé par cultiver sa terre avant de bâtir des vaisseaux pour en aller chercher de nouvelles au-delà des mers. Mais ceux qui sont forcés de s’adonner au commerce maritime ont bientôt cette industrie fille du besoin qui n’aiguillonne point les autres nations. II n’est parlé d’aucune entreprise maritime, ni des Chaldéens , ni des Indiens. Les Égyptiens même avaient la mer en horreur; la mer était leur Typhon , un être malfaisant ; & c’est ce qui fait révoquer en doute les quatre, cent vaisseaux équipés par Sésostris pour aller conquérir l’Inde. Mais les entreprises des Phéniciens sont réelles. Carthage & Cadiz fondées par eux, l’Angleterre découverte, leur commerce aux Indes par Eziongaber , leurs manufactures d’étoffes précieuses, leur art de teindre en pourpre, sont des témoignages de leur habileté & cette habileté fit leur grandeur.

Les Phéniciens furent dans l’antiquité ce qu’étaient les Vénitiens au quinzième siècle, & ce que sont devenus depuis les Hollandais, forcés de s’enrichir par leur industrie.

Le commerce exigeait nécessairement qu’on eut des registres qui tinssent lieu de nos livres de compte, avec des signes aisés & durables pour établir ces registres. L’opinion qui fait les Phéniciens auteurs de l’écriture alphabétique est donc très vraisemblable. Je n’assurerais pas qu’ils aient inventé de tels caractères avant les Chaldéens, mais leur alphabet fut certainement le plus complet & le plus utile, puisqu’ils peignirent les voyelles que les Chaldéens n’exprimaient pas. Ce mot même Alphabeth, composé de leurs deux premiers caractères, dépose en faveur des Phéniciens.

Je ne vois point que les Égyptiens aient jamais communiqué leurs lettres, leur langue, à aucun peuple. Au contraire, les Phéniciens transmirent leur langue & leur alphabet aux Carthaginois, qui les altérèrent depuis. Leurs lettres devinrent celles des Grecs. Quel préjugé pour l’antiquité des Phéniciens ! »

Voltaire, 1765, Nouveaux mélanges philosophiques, historiques, critiques, etc., Première partie, pp. 62-63.


Texte 4

« Une nation orientale précéda cependant les peuples de l’Occident dans la carrière des explorations lointaines : ce sont les Arabes. Sous le nom de Phéniciens, qui appartenaient à une de leurs branches, les Arabes accomplirent très anciennement d’importantes découvertes maritimes, de même qu’après l’apparition de Mohammed ils exécutèrent de nombreux voyages dans une partie considérable du monde connu. Mais c’est que les Arabes appartiennent eux-mêmes à la souche des peuples blancs, en qui sont innés le besoin de mouvement et la passion des découvertes ; ce sont les Européens de l’Asie, s’il est permis de rapprocher deux dénominations qui semblent s’exclure. Toutefois, aucune des nombreuses ramifications de la race arabe ne se trouva placée sous des conditions parfaitement favorables au complet développement des qualités qui la distinguent ; l’esprit asiatique les a toujours plus ou moins comprimés, et la civilisation générale n’en a pas retiré tout le fruit qu’elle semblait en devoir attendre. »

Louis Vivien de Saint-Martin, 1845, Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, Arthus-Bertrand, Paris, pp. xi-xii


Texte 5

« Comme l’Angleterre de nos jours, Tyr et Sidon eurent à l’extérieur de leur domaine naturel un empire beaucoup plus vaste que leur propre territoire ; avec une petitesse extrême de noyau primitif, ils arrivèrent à une longueur prodigieuse de ramifications tentaculaires. Les Phéniciens tentèrent d’acquérir les points du littoral de la Méditerranée qui pouvaient leur être utiles comme ports de refuge, de commerce et d’entrepôt, ou comme lieux stratégiques pour la domination des côtes et la surveillance des passages. Ils possédèrent le Bosphore où ils fondèrent une forteresse, Kalta, Karta ou Carthage, la Khalkedon des Grecs, la moderne Chalcédoine. Au centre de la Méditerranée, ils saisirent l’île de Malte, dont le port, facile à fortifier, leur permettait de dominer les approches de la Méditerranée occidentale ; ils occupèrent aussi le promontoire isolé où se dressa la cité de Carthage, la “fille” de Tyr par excellence, qui devint plus puissante que sa mère, car elle était beaucoup mieux située pour la commodité des conquêtes, au centre même de la région méditerranéenne et dans une position absolument dominante, au milieu de la population inférieure par la valeur individuelle, les ressources et l’armement. Plus loin encore, vers les mers occidentales, les Tyriens s’établirent sur la plupart des points du littoral méditerranéen qui offraient de grands avantages comme lieux de marché et notamment Mars-el ou Marseille, “Port de Dieu”, qui, depuis cette époque, a parcouru de si amples destinées, grâce à son port naturel merveilleusement abrité et à la vallée du Rhône dont elle occupe la véritable embouchure commerciale. En dehors des colonnes de Malkarth, attribués plus tard à l’Hercule des Grecs, se succédèrent sur les côtes de petites Phénicies où se ravitaillaient au passage les navires aventurés sur le vaste océan, au nord vers les îles de l’Étain, ou bien au sud vers l’archipel Fortuné. »

Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, Paris, Librairie universelle, 1905, Tome II, pp. 48-50

« Le rôle des Phéniciens comme grands négociants et porteurs de marchandises, dépassa de beaucoup en proportion celui qui échut plus tard à toutes les autres nations commerçantes. On oublie d’ordinaire que les “lois de la mer, les règles du droit international en vigueur sur la Méditerranée pendant le moyen-âge, sont en grande partie l’héritage des Phéniciens”1. Ce petit peuple, attaché à la frange d’un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes, que par les voies de mer, pratiquées des navires. Ils possédaient des comptoirs au loin dans les terres de leurs puissants voisins, dans le Delta, à Tunis, à Bubaste, à Memphis même, en Syrie et en Potamie, à Saïs, à Hamath, à Thapsaque, à Nisibis, qui se targuaient d’être de fondation sidonienne. Les Phéniciens, laissant à d’autres le rêve d’une domination universelle, s’arrangeaient aisément d’une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs.

Les objets de trafic dont les Phéniciens furent les porteurs à la grande époque de leur prospérité avaient d’autant plus d’importance relative dans les échanges mondiaux de ces temps que les articles de commerce étaient moins nombreux et que les coutumes religieuses et civiles se pratiquaient d’une manière plus solennelle et plus impérieuse : ainsi l’encens de l’Arabie, l’ambre de la Baltique, l’étain des îles océanes présentaient à cause de l’éloignement du lieu de production et du mystère de l’origine un caractère presque divin. »

Ibidem, p. 55

« En comparant les Phéniciens aux Hellènes dans l’ensemble de la civilisation, on constate que les premiers possédèrent certainement le cercle d’horizon le plus vaste, grâce à leur esprit d’aventure, à leurs navigations presque illimitées : on peut dire vraiment qu’après eux, sous la gérance des Grecs, le monde se rapetissa matériellement. Les Hellènes l’étudièrent avec plus d’amour et de pénétration que leurs devanciers, mais ils s’étaient cantonnés dans un espace plus étroit. La civilisation que les Phéniciens avaient inaugurée déjà dépassait les bornes du versant méditerranéen ; deux mille années avant l’accomplissement du progrès dont ils furent les initiateurs, ils avaient indiqué pour l’avenir le déplacement vers les bords atlantiques du centre de la culture et de l’hégémonie du vieux monde. De même, par leur circumnavigation de l’Afrique, ils furent les précurseurs de l’ère mondiale. Aussi comprend-on la haine que voua la Grèce à ces rivaux, qui furent aussi leurs maîtres en civilisation. »

Ibidem, p. 57

Les Phéniciens ont-ils inventé le modèle commercial européen ?

Les Phéniciens sont connus comme les grands navigateurs et commerçants de l’Antiquité méditerranéenne. Pline l’Ancien allait même jusqu’à les créditer de l’invention du commerce. Ils nous ont par ailleurs transmis une innovation fondamentale, l’alphabet, via son usage en Grèce. Les Phéniciens levantins et leurs descendants puniques de Méditerranée occidentale firent la fortune de villes comme Tyr ou Carthage, essentiellement grâce au commerce maritime. Qui étaient-ils et en quoi leur modèle de commerce de longue distance peut-il encore nous intéresser ? Géographiquement, ce sont d’exacts précurseurs des Génois et Vénitiens médiévaux en Méditerranée… Ils y ont imposé une forme de commerce en bien des points apparentée à celles pratiquées par les diasporas orientales… Mais ils auraient finalement construit un type de commerce de longue distance surtout fondé sur une imbrication étroite entre marchands et pouvoir politique. C’est une forte interaction privé/public qui marquera aussi, quinze siècles plus tard, la spécificité des marchands italiens au 13e siècle, puis néerlandais ou britanniques à partir du 17e. Alors les Phéniciens, commerçants orientaux classiques ou précurseurs du modèle commercial européen ?

L’origine des Phéniciens reste incertaine. Ils semblent issus du peuple cananéen qui, dès le 3e millénaire avant notre ère, peuplait la côte orientale de la méditerranée. Au carrefour des influences maritimes (Crète, Chypre) et terrestres (Égypte, Mésopotamie), ce peuple pratiquait déjà un commerce important. Un peu après 1200 av. J.-C., la région aurait été envahie par des peuples non sémites, dits « Peuples de la Mer », parmi lesquels les Philistins se seraient établi au sud de la côte, donnant ainsi son nom à la Palestine. Les villes côtières cananéennes auraient été touchées par cette invasion. Prises alors entre Philistins et Israélites au Sud, Araméens au Nord-Est, établies sur une bande de côte étroite allongée entre littoral et montagne libanaise, quelques cités côtières auraient cependant conservé leur indépendance. Communiquant peu entre elles (car installées sur des plaines séparées par des falaises), peu incitées à former un État puissant, ces cités se seraient naturellement tournées vers la mer pour assurer leur prospérité, essentiellement à partir du 9e siècle.

Cette chronologie traditionnelle est cependant aujourd’hui contestée (Moore et Lewis, 1999). Il n’en reste pas moins que la vocation commerçante des Cananéens est attestée. Dans la région où ils habitaient, la ville d’Ougarit, située un peu plus haut que la côte libanaise, serait peut-être déjà active au 14e siècle, à coup sûr au début du 12e, comme intersection des trafics mésopotamiens et anatoliens avec l’Égypte, comme centre de construction navale profitant des bois de la montagne libanaise, comme cité artisanale voué aux textiles teints. Elle serait à l’origine de la future organisation commerciale phénicienne, partiellement inspirée du karum (confrérie marchande) mésopotamien. Un agent de la couronne, rémunéré de ses services par l’octroi d’un domaine, y serait associé à d’autres commerçants dans une guilde aux ramifications multiples à l’étranger. Le financement des expéditions commerciales serait à la fois public et privé mais plusieurs produits stratégiques comme le cuivre et le grain feraient l’objet d’un monopole royal. Enfin les grands commerçants d’Ougarit entraîneraient dans leur dépendance une foule de petits commerçants vassalisés : véritables chefs d’entreprise, ils se seraient aussi vu confier par la couronne des fonctions d’administration locale et de collecte des impôts.

C’est avec Hiram, vers 950, que l’essor commercial de la première grande cité phénicienne, Tyr, devient réalité. Désireux de « contrôler les routes commerciales du continent asiatique » (Aubet, 1993, p. 35) ce souverain engage un premier partenariat avec Israël, les Phéniciens exportant des biens de luxe mais aussi leurs techniques de construction (de bateaux notamment) contre blé, cuivre et argent. Cette alliance lui donne accès aux routes caravanières joignant l’Arabie, la Syrie-Palestine et la Mésopotamie. Ultérieurement les commerçants d’Israël et de Tyr auraient travaillé ensemble en mer Rouge et dans l’océan Indien tandis qu’un karum phénicien s’installe en Samarie et de plus petits établissements sont créés en Galilée. Ce premier partenariat reste cependant par trop terrestre alors que l’avenir des Phéniciens est d’abord maritime.

Cette orientation maritime des Phéniciens est de fait visible dans la topographie de leurs cités : bâties sur des îles, presqu’îles, longs promontoires, criques protégées, les villes phéniciennes sont d’abord des mouillages propices à la navigation, bien protégés mais aussi susceptibles d’être rapidement évacués (Gras, Rouillard et Teixidor, 1995). Si la forme des bateaux est imparfaitement connue, la technique phénicienne de navigation ne fait aucun doute : capacité à voguer de nuit en s’aidant de la Petite Ourse, établissement de mouillages relais sur les côtes, navigation en haute mer… Auteurs de perfectionnements techniques pour la construction des navires (notamment l’usage du bitume pour assurer l’étanchéité des coques), les Phéniciens auraient même réalisé, d’après Hérodote, un premier tour complet de la côte africaine (utilisant le canal égyptien du Nil à la mer Rouge), à la demande du roi Nechao d’Égypte, vers l’an 600 avant notre ère. Moins légendaire, la reconnaissance de la côte africaine atlantique par le carthaginois Hannon vers 425 montre une audace de naviguer nouvelle pour l’époque.

Mais le but de cette navigation n’est jamais la conquête militaire. Dotés d’une faible armée, n’établissant pas de colonie étendue mais plutôt des entrepôts commerciaux liés aux temples qu’ils construisent auprès de leurs mouillages, les Phéniciens orientaux créent rapidement des relais à Chypre et dans les îles grecques, mais aussi en Méditerranée occidentale : Utique sur la côte tunisienne serait du 12e siècle avant notre ère tout comme Gadès (Cadix) sur la côte atlantique espagnole et Lixus sur la côte atlantique marocaine. Les Phéniciens apportent dans ces régions leurs produits artisanaux (pacotille mais aussi tissus teints de pourpre), leur huile (mais ils transportent aussi du bois du Liban et d’autres produits moyen-orientaux) et ils en tirent d’abord les métaux précieux (or, argent, fer, cuivre, étain et plomb) utiles aux échanges ultérieurs, à leur orfèvrerie et à la fabrique d’armes. Point capital, ils ne font pas eux-mêmes la conquête des mines et semblent plutôt offrir un débouché nouveau et régulier aux activités locales autochtones d’extraction et transformation des métaux. Ainsi en Andalousie ils obtiennent facilement l’argent de la région de Huelva en offrant à la fois des biens manufacturés en échange mais aussi en contribuant à l’amélioration des techniques locales. Ils transforment souvent sur place les métaux obtenus. Ils se greffent donc intelligemment sur les proto-économies locales qu’ils abordent, inaugurant ainsi une pratique commerciale vouée à un grand avenir en Méditerranée, avec notamment Gênes et Venise au Moyen Âge.

Chronologiquement le commerce phénicien est d’abord contrôlé par le souverain de la ville d’origine des navires. Homère mentionne ces échanges qui s’assimilent clairement à la logique de la réciprocité, du « don » et du « contre-don » scellant une alliance entre souverains. Mais à partir du 10e siècle, le commerce semble échapper au pouvoir politique, dépassé par l’intensité des trafics et l’émergence d’une classe de marchands agissant pour leur propre compte. Si l’on en croit les sources grecques (de fait partiales), le commerce phénicien traditionnel s’accompagnerait d’opérations beaucoup plus contestables telles que le rapt de femmes ou le trafic d’esclaves, pratiquées par des commerçants en marge de la cité.

Le rôle des temples et de la religion dans les implantations commerciales phéniciennes ne saurait être sous-estimé. L’apparente confusion entre temples et entrepôts vient du fait que les dieux des populations proche-orientales de l’antiquité sont souvent personnifiés comme marchands (Enlil en Mésopotamie) ou comme artisans (Melqart en Phénicie). Par ailleurs les marchands réunis en guildes déifient leurs patrons mythiques, auxquels ils pensent devoir leurs techniques de travail et qu’ils décrivent souvent comme des divinités punissant ceux qui s’écartent du droit chemin. En ce sens la crainte des dieux garantirait des pratiques commerciales régulières. Mais l’impact économique du religieux ne s’arrête pas là. Pour Silver (1995), les restrictions religieuses et les consignes de comportement, non seulement rendraient solidaires les marchands mais encore les pousseraient à des stratégies de monopole. L’appartenance à une « confrérie » protégée par un dieu assurerait également que certaines techniques ne se diffusent pas à l’extérieur par crainte de représailles divines (stimulant donc l’innovation). Enfin il est possible que la diffusion des cultes phéniciens dans les régions d’implantation ait constitué la pierre de touche des alliances commerciales recherchées en soudant les différents partenaires autour d’un même dieu, à l’instar de pratiques caractéristiques de maintes diasporas asiatiques. Dans le même esprit, Moore et Lewis n’hésitent pas à assimiler les temples, avec leurs branches locales, aux multinationales modernes, dans la mesure où les relations commerciales et financières avec le temple fondateur restent toujours importantes et régulières (1999, pp. 98-99).

Mais l’essor commercial phénicien n’est pas seulement dû à des causes internes. C’est la conquête assyrienne du 9e siècle qui va lui donner l’impulsion décisive. Conscients du potentiel que représente Tyr, les souverains de Ninive décident de ne pas la soumettre militairement et de lui confier leur approvisionnement en métaux précieux. Moyennant un contrôle par des inspecteurs assyriens implantés sur place, les ports phéniciens sont alors encouragés à développer leur commerce. Tyr doit aller chercher de plus en plus loin les métaux précieux nécessaires à l’effort de guerre de son puissant suzerain. La ville phénicienne développe ainsi ses implantations à Chypre (riche en cuivre). Israël ne lui fournissant plus les céréales nécessaires, Tyr s’implante aussi en Afrique du nord et commence à en faire le grenier à blé qu’elle deviendra pour les Romains quelques siècles plus tard… Ces nouveaux circuits commerciaux doivent être sécurisés, entraînant des implantations en Sicile, puis en Sardaigne (par ailleurs riche en plomb et en argent). De proche en proche Tyr développe ses ramifications jusque dans la péninsule ibérique.

Le véritable tournant de l’histoire du peuple phénicien se situe en 814 avant notre ère, date probable de fondation de Carthage par la princesse Elissa. Fuyant le roi de Tyr qui avait fait assassiner son époux, elle échoue sur le rivage qui surplombe aujourd’hui Tunis et y fonde un établissement. Payant tout d’abord un tribut aux autochtones pour le sol, Carthage s’émancipe rapidement et prend la main sur l’ensemble des établissements phéniciens de méditerranée occidentale.  Dès le 7e siècle elle les multiplie : accentuant les liens avec les Étrusques, elle crée Ibiza en 654, elle domine l’ouest de la Sicile et la Sardaigne, vers 540. Ce sont surtout la côte nord-africaine (où Carthage établit un mouillage formel tous les quarante kilomètres environ) et les comptoirs ibériques qui passent sous sa domination. La cité punique va dès lors défendre jalousement à tout navire extérieur la navigation dans cette partie de la méditerranée. Contrôlant les « colonnes d’Hercule » (actuel détroit de Gibraltar) et les îles de Malte et Lampedusa au sud de la Sicile, elle n’hésite pas à couler tout navire étranger surpris dans ses eaux. Carthage multiplie les établissements, y compris fortifiés comme Monte Sirai en Sardaigne. Elle contribue, par ses achats, au développement de la région métallifère de Tartessos en Andalousie. Elle établit ses citoyens, dont la situation économique et sociale était médiocre, dans les comptoirs et villes nouvelles qu’elle crée : l’ « empire de la mer » devient une réalité dès le milieu du 6e siècle.

Contrairement aux Phéniciens orientaux, les Carthaginois pratiquent alors progressivement une politique de puissance. Ils occupent ainsi l’intérieur de l’actuelle Tunisie, influençant grandement les cultures locales et créant une culture mixte qui marquera durablement l’Afrique du Nord. Ils forment une armée qui, quoique le métier des armes soit tenu en suspicion par la culture punique, va rapidement s’imposer comme force à part entière dans la vie publique. Carthage se met à faire étalage de sa force, notamment en Sardaigne où elle échoue cependant dans sa tentative de soumettre les autochtones. Confrontée à la progression du commerce grec en Espagne et en Europe continentale, elle affronte en 540 les Phocéens établis à Marseille. Hamilcar Barca réalise une véritable conquête militaire au cœur de l’Espagne, entre 237 et 228. La suite est connue : face à la puissance romaine montante, Carthage ne pourra faire illusion très longtemps. En se noyant dans les terres, en substituant à l’atout commercial le recours aux armes, le plus spectaculaire réseau marchand de l’Antiquité s’est ainsi en partie auto-détruit… Ignorant finalement la postérité commerciale et maritime qui serait la sienne…

AUBET M.E., 1993, The Phoenicians and the West, Cambridge, Cambridge University Press.

DECRET F., 1977, Carthage ou l’Empire de la mer, Paris, Seuil.

GRAS M., ROUILLARD P., TEIXIDOR J., 1995, L’Univers phénicien, Paris, Hachette.

MOORE K., LEWIS D., 1999, Birth of the Multinational – 2000 years of ancient business history from Ashur to Augustus, Copenhagen, Copenhagen Business School Press.

SILVER M., 1995, Economic Structures of Antiquity, Westport, Greenwood Press.

Aux origines de la dette

À propos de :

GRAEBER David [2011], Debt:. The first 5000 Years, Melville House.

C’était au milieu des années 2000. Invité à une conférence qui se tenait dans un monastère londonien, l’anthropologue américain David Graeber conversait avec une avocate engagée en faveur de causes humanitaires. Au fil de la discussion, ils en étaient venus à parler de la dette du tiers-monde. L’anthropologue, militant altermondialiste de longue date, rappelait les effets désastreux que les exigences des créanciers internationaux avaient pu avoir sur les économies du Sud. Son interlocutrice finit par lui demander : « Mais, chacun doit rembourser ses dettes, non ? » Graeber resta un peu interdit.

Rembourser la dette à tout prix ? Même si pour cela on doit dépenser de la sueur et des larmes, payer de son corps ou celui de ses concitoyens ? Comment une obligation morale aussi impérieuse avait-elle pu devenir une évidence pour une avocate sensible à des causes humanitaires ? Ces questions ont incité Graeber à entreprendre une enquête pour le moins ambitieuse. Retracer l’histoire de cinq mille ans de dette et de discours moraux entourant cette pratique immémoriale.

La dette est souvent vue comme une perversion. On l’associe aux comportements dispendieux et pour tout dire immoraux de débiteurs, individus ou États, qui n’ont pas su gérer leurs comptes en « bons pères de famille ». Son essor est régulièrement interprété comme le résultat d’un dévoiement des économies « réelles » : celles-ci auraient cédé au mirage du crédit, cette monnaie virtuelle qui gonfle immodérément pendant les booms. Graeber prend résolument à contre-pied ces représentations. À ses yeux, la dette est à l’origine des civilisations. Plus encore, les grandes religions et leurs principes moraux se comprennent en bonne part comme une réaction aux conséquences de la dette et à la violence qu’elle exerce sur les corps.

Une longue histoire

La dette n’est pas une création récente. En Mésopotamie, 3500 ans avant notre ère, soit mille ans avant les premières frappes de monnaies, les Sumériens possédaient un système de comptabilité administrative dont les bureaucrates se servaient pour recenser les dettes, les prêts et les amendes dont devaient s’acquitter les habitants. L’unité de compte de ce système était une barre d’argent. Pourtant le métal ne servait pas à effectuer des règlements. Ceux-ci pouvaient être acquittés au moyen de toute marchandise dont les habitants pouvaient disposer. Les barres d’argent ne circulaient pas dans l’économie, et servaient encore moins à effectuer des échanges, lesquels reposaient déjà sur le crédit.

La dette est également consubstantielle aux « monnaies primitives ». Ces monnaies, celles de peuples sans État ni commerce, ont essentiellement une fonction sociale, comme réparer une perte humaine ou arranger un mariage. Chez les Tivs, une population de l’actuel Nigeria, lorsqu’un homme entendait se marier, il remettait au père de la femme convoitée une quantité importante de barres de cuivre et de zinc. Doit-on comprendre que par ce geste il achetait son épouse ? Non, puisqu’il n’acquérait pas le droit d’en disposer comme il l’entendait, et encore moins de la vendre à autrui. Présenter des barres de métal, des coquillages ou du bétail à la famille d’une fiancée, c’était en fait écrire l’équivalent d’une reconnaissance de dette. Seule une vie humaine pourrait remplacer une autre vie humaine. Autrement dit, par ce geste, la famille du prétendant s’engageait à offrir un jour une femme en mariage à la famille de la fiancée.

Dans certains peuples, comme celui des Leles, vivant au Congo belge, une monnaie similaire, fondée sur des pièces de tissus, finit par muer en un système complexe d’engagements réciproques. En acceptant de marier sa sœur, un homme acquérait un droit sur une femme de la famille du prétendant, droit qu’il pouvait céder à un autre, en échange de la femme qu’il désirait pour lui-même. Les « dettes de vie » circulaient, devenaient une monnaie d’échange dans les relations de parenté. Du coup, il n’était pas rare que des femmes, des enfants et même des hommes deviennent la contrepartie de dettes sociales et passent sous la dépendance du créancier.

Le système des dettes de vie prend cependant un jour sombre lorsqu’il se mêle à la logique du commerce. Au milieu du 18e siècle, des barres de cuivre produites à Birmingham étaient devenues une monnaie d’échange le long de la rivière Cross, de Calabar jusqu’à la terre des Tivs. Introduites par des marchands occidentaux, elles étaient diffusées par des commerçants africains qui avaient adopté un système de gages humains. Lorsqu’un débiteur ne pouvait payer ses dettes, il devait payer le prix en vies humaines, celles de ses enfants, de ses parents laissés en gage. Voire avec sa propre vie. La dette a ainsi écrit un chapitre peu connu de l’histoire des traites négrières.

La morale ou l’honneur ?

Ce lien intime entre la dette, la violence et l’esclavage n’est pas isolé. C’est même une constante dans les premiers âges des économies de marché, affirme Graeber. Dans la Bible, les mots hébreux pour « rédemption » pouvaient aussi désigner le fait de récupérer les gages laissés auprès d’un créancier. Selon le livre de Nehemiah, la perspective la plus funeste pour un débiteur était d’envoyer ses enfants au service d’un créancier, de soumettre ses filles à son bon vouloir. Espérer une rédemption, c’était alors espérer racheter des fautes commises dans le passé, ces fautes prenant la forme concrète de dettes accumulées et d’enfants abandonnés à l’esclavage. Le texte biblique porte la trace des crises de la dette survenues en Mésopotamie environ quatre siècles avant notre ère. Il était alors commun que, en temps de mauvaises récoltes, les paysans s’endettent auprès de riches voisins, finissent par perdre leurs terres et, parfois, se séparent de leur bien le plus cher, leurs propres enfants.

Ces crises de la dette ont laissé de profondes traces dans les discours moraux de l’époque. On trouve trace dans la Bible et ailleurs de nombreux appels à l’effacement des dettes, des condamnations de l’usure, et même du prêt à intérêt. Mais ces discours critiques se sont toujours heurtés, observe Graeber, à la logique de l’honneur. Garder son rang, c’est s’acquitter de ses dettes. Cela explique qu’aux États-Unis, les esclaves rechignaient souvent à critiquer le système esclavagiste, préférant gagner leur salut en rachetant leur liberté.

Dans l’Antiquité mésopotamienne, préserver son honneur, cela voulait dire aussi ne pas se montrer impécunieux, afin de préserver ses filles de l’esclavage et de la prostitution. Le port du voile, la célébration de la virginité des filles seraient aussi, selon Graeber, une réponse à une crise de la dette. Ces pratiques avaient précisément pour raison d’être de manifester, de la part de ceux qui en avaient les moyens, le fait que leurs filles n’étaient pas à vendre.

L’auteur poursuit son récit des cinq mille ans de dette jusqu’à aujourd’hui. Des empires de l’Antiquité, il nous emmène au Moyen Âge, puis aux cinq cents dernières années de mondialisation. Pour cet anthropologue anarchiste, comme il aime à se définir, la dette y apparaît toujours comme un instrument de pouvoir. Celui d’asservir les hommes mais aussi celui de transformer les sociétés. C’est ainsi que l’impôt des conquérants, endettant les conquis, les obligeait à se convertir au commerce. La dette a diffusé l’économie de marché.

Au terme du récit, notre époque apparaît plus clémente. Les débiteurs ne sont plus réduits en esclavage. Pourtant, observe Graeber, les intenses cures d’austérité imposées aux États impécunieux suggèrent que la dette a toujours maille à partir avec la subordination et la violence.

Article publié initialement dans Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 27, « Transmettre », juin/juillet/août 2012.