La mer impériale

À propos de :

Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans

Cyrille P. Coutansais, CNRS Éditions, 2013.

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Ayant récemment dirigé un hors-série de Sciences Humaines Histoire consacré à « La nouvelle histoire des empires », j’ai été frappé, lors de mes lectures exploratoires du sujet, par une observation de Gérard Chaliand : si l’Inde a pu être conquise tout entière par les Britanniques, alors que les conquérants précédents (d’Alexandre le Grand aux Moghols, qui ne contrôlaient que l’Inde du Nord) s’y étaient cassés les dents, c’est qu’ils seraient arrivés par voie maritime, et non terrestre.

Voile et canons

Par un hasard amusant, l’image retenue en couverture de « La nouvelle histoire des empires » est celle d’un navire occidental des 17e ou 18e siècles, un brick peut-être (je ne suis pas spécialiste de technologie marine). En tout cas, il montre ce que Geoffrey Parker, dans La Révolution militaire (voir le billet « La guerre moderne, 16e – 21e siècles »), estime être le ressort de la puissance coloniale occidentale : au-delà de la capacité à mettre en œuvre des canons, l’habilité à les utiliser sur mer, émergeant des lignes de sabord, en ligne, au plus près de la ligne de flottaison, permettant d’envoyer par le fond tout rival assez téméraire pour s’y frotter. Des Portugais s’insérant de force dans les réseaux commerciaux de l’Asie côtière du 16e siècle aux Britanniques assiégeant la Chine au 19e siècle, les empires coloniaux européens s’imposent progressivement au monde par cette combinaison meurtrière d’artillerie et de voile (cette dernière étant remplacée tardivement par le cuirassé mû par la vapeur), comme le soulignait Caro M. Cipolla dans un livre au titre explicite : Guns, Sails, and Empires: Technological innovation and the early phases of European expansion, 1400- 1700 [Sunflower University Press, 1985].

D’Athènes à Albion, en passant par Sriwijaya et Venise, la mer a permis à des hégémonies différentes de s’imposer. N’ayant pas disposé du temps nécessaire à leur évocation dans « La nouvelle histoire des empires », je vais combler cette lacune en explorant un étonnant ouvrage : l’Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans, de Cyrille P. Coutansais – premier atlas publié en français se revendiquant des apports de l’histoire globale.

Il est vrai que le terme empire, comme le souligne l’auteur, conseiller juridique à l’état-major de la Marine française, « évoque l’Égypte pharaonique, la Perse achéménide ou encore la Chine des Ming plutôt que les dominations crétoise, carthaginoise ou vénitienne. La raison ? Probablement une fascination pour ces grandes emprises continentales, aptes à rassembler peuples et territoires, et une méconnaissance des choses de la mer. L’apparent soft power vénitien n’a pourtant rien à envier au hard power gengiskhanide. » L’argument, en creux, ramène aussi à un paradoxe : en France, le terme empire renvoie d’emblée aux Premier et Second Empires des Napoléon, ou à l’Empire colonial d’une France successivement royaliste, révolutionnaire, impériale et républicaine – des entités qui avaient une dimension ultramarine plus ou moins affirmée, mais tenue pour périphérique.

Un empire maritime, poursuit Coutansais, est « une puissance détenant une flotte capable d’exercer sa force et son contrôle sur les mers, afin d’en maîtriser les principaux courants d’échange. » Telle quelle, elle détient ainsi une « capacité hégémonique. Si Venise peut faire face à l’Empire ottoman, elle le doit certes à sa puissance financière qui lui offre la possibilité d’armer sans cesse de nouvelles galères mais, plus encore, à son rôle d’intermédiaire obligé du commerce entre l’Orient et l’Occident. La Sublime Porte, dépendante des ressources que lui procurent ces échanges, est ainsi contrainte de se plier au bon vouloir de la Sérénissime. »

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Les marchés, la morale et l’histoire

À propos de :

GRENOUILLEAU Olivier [2013], Et le marché devint roi, Paris, Flammarion.

Et le marché devint roi

Olivier Grenouilleau, contributeur ponctuel de ce blog, est un des promoteurs de l’histoire globale en France. À la suite d’une réflexion ébauchée dans Les Traites négrières. Essais d’histoire globale [2004] publié (et réédité en 2008) chez Gallimard, il produit aujourd’hui un livre en forme, pour citer son sous-titre, d’« Essai sur l’éthique du capitalisme ».

L’auteur entreprend une histoire des débats qui, de très longue date, opposent partisans et détracteurs du marché. Il montre que les critiques, souvent présentées comme récentes et liées à la montée en puissance d’un capitalisme financier perçu comme déréglé, apparaissent en même temps que le, ou plutôt les marchés – un marché émerge dans une société donnée, et peut coexister avec d’autres. Et que « les éléments premiers de la typologie du pour et du contre étaient relativement peu nombreux […]. D’un côté l’on trouve l’image d’un marché vain, vil et dangereux, conduisant à la démesure et au déséquilibre, de l’autre celle d’un capitalisme utile, vertueux, incontournable, régi par des lois s’imposant d’elles-mêmes. » La thèse, articulée sur le temps long, est donc que c’est parce que les marchés ont été critiqués dès leur émergence qu’a été élaborée progressivement une éthique du capitalisme, défense répondant point par point aux attaques. « Le marché a été d’emblée fustigé, à toutes les époques et partout où il s’est renforcé ».

L’auteur commence par distinguer le marché de l’échange. L’homme, animal social, échange depuis des éons. Quand l’échange devient organisé, régulier et tend à répondre à des règles socialement admises, il est marché. Le marché émerge au moins dès le Néolithique, avec un commerce sur longue distance d’armes et de biens de luxe doublé de la diffusion de pratiques élitistes (élévation de mégalithes…). Et ses composantes, soit l’échange marchand régulier, la monnaie, le prêt à intérêt…, sont, depuis plus de deux millénaires, objets de débats. Aristote, au 4e siècle avant notre ère, estime que les uns acquièrent leur richesse au détriment des autres, mettant en péril l’ordre naturel des choses. C’est que le commerce ouvre vers l’extérieur, le marchand recherchant le profit en se livrant à des échanges lointains qui ne sont accessibles qu’à un nombre restreint. Et la Grèce ancienne considère l’échange comme honorable seulement quand il se limite à la sphère de la cité.

Le marchand, montre l’étymologie, est toujours surnuméraire dans les sociétés indo-européennes. Hors de la triade prêtre-guerrier-laboureur, il est « occupé » (le buzy de business) aux affaires – « à faire » –, au négoce (negotium signifiant en latin absence de loisirs), bref à des activités annexes sinon perverses. Hermès, dieu des marchands, patronne aussi les voleurs. Si la philosophie grecque s’épanouit dans une société marquée par la montée en puissance du commerce – les phases de prospérité ont toujours favorisé le développement de la pensée –, Platon défend pourtant, dans la République, l’idée que le dirigeant idéal doit ignorer jusqu’à l’usage de la monnaie. Quand à la Bible, elle voit dans la richesse une souillure qui empêche le fidèle d’accéder à Dieu. « L’avarice ou désir d’avoir est le premier des vices, à l’origine de tous les autres, déclare l’abbé Morelly dans Le Code de la Nature (1755). » Dans la société javanaise du 17e siècle étudiée par Romain Bertrand, les marchands sont le repoussoir de l’élite noble, l’archétype de la vulgarité. Dans le royaume du Dahomey, enrichi par les traites humaines au 18e siècle, l’élite nobiliaire institue d’importantes et périodiques destructions de biens de prestige et d’esclaves afin d’empêcher l’émergence de ce qu’on appellerait aujourd’hui des classes moyennes.

L’auteur insiste : l’histoire se répète, recombinant à l’envi les mêmes éléments. « Dans son Utopia (1516), Thomas More institue la communauté des biens […]. La Cité du Soleil de Tommaso Campanella (1625) va plus loin puisqu’on y passe d’une égalité dans la distribution et la consommation des biens à une organisation collective de la production. » Et le 19e siècle, de Karl Marx à Pierre-Joseph Proudhon, en passant par Robert Owen, Charles Fourier, Victor Considérant, Étienne Cabet ou Jean-Baptiste Godin, sans oublier les saint-simoniens, sera « jalonné de pensées et d’expériences […] rejetant la dure loi du marché ».

C’est donc un trait récurrent de l’histoire : le marché s’ouvre vers le lointain, et il est perçu inévitablement comme menaçant l’ordre traditionnel des choses, voire à l’origine de la guerre. Le marché est discorde chez les Grecs, le capital est en guerre contre le prolétaire chez Marx. Dénoncé comme intrus, le marché va élaborer une légitimation d’abord de l’ordre de la morale, mais surtout de celui de la nécessité. Il est « érigé en une sorte d’entité supérieure obéissant à des lois aussi implacables qu’inéluctables, résidant dans un au-delà politique, social et culturel ». Main invisible, optimum… Dieu a réparti les biens de manière inégale sur la planète pour forcer les hommes à s’entraider et on n’y peut rien, argumentait-on au 18e siècle ; certaines sciences de la « reine mathématiques » font aujourd’hui de même pour justifier l’idée de lois inéluctables du marché.

L’éthique du capitalisme constitue alors un ensemble d’arguments visant à légitimer l’activité de négoce, en réplique aux images négatives qui le visent. Le marchand s’invente une image : celle « d’un type d’homme dont la réussite en affaires dépend de son assiduité, de son sérieux, de ses connaissances, et donc de compétences propres, ainsi que d’une discipline de vie génératrice de vertus individuelles et collectives. De là à ce que l’image du marchand s’apparente à celle d’un homme vertueux, il n’y a qu’un pas… » Un discours qui se cristallise avec l’extension progressive du commerce international en Occident, à partir des 12e-13e siècles. L’illustration de couverture de ce livre en témoigne : Le Changeur et sa femme de Marinus Van Reymerswaede (1539) est une scène intimiste mettant en scène un couple complice, concentré, nullement avide. Au même moment s’éditent des ouvrages imposant l’idée que le commerce ne peut être que bénéfique aux individus comme au corps social, le moyen par excellence de réduire les inégalités tout en faisant le bien du Prince.

C’est alors qu’après le marché apparaît le capitaliste, soit l’entrepreneur qui va accumuler des biens négociables, de manière rationnelle, par l’intermédiaire de l’échange organisé. Et seulement ensuite le capitalisme, le « visiteur du soir » de Fernand Braudel. Il sera successivement marchand, industriel, financier. Il ne se manifeste que quand l’infrastructure est en place, que les marchés sont en mesure de dicter leur loi soit à l’ensemble d’une société, soit à un secteur déterminé – il existait ainsi un capitalisme d’État dans la société non capitaliste de l’Union soviétique. Et aussi un marché noir, mis en place par des populations qui, faute de marché officiel, vont recréer le leur.

Le grand basculement prend alors place, pour Grenouilleau, au moment où le politique perd la main – l’État ne se retire pas, il perd en capacité d’intervention, paralysé par l’argumentaire de l’éthique du marché ou par d’autres facteurs, tel l’endettement contemporain. Le marché devient roi. Et il va aussi régner sur les esprits, par le biais de cette éthique du capitalisme présenté comme la condition sine qua non de notre bien-être.

Reste que si l’auteur explore les moments d’élaboration de cette éthique, il ne propose aucune solution de ce qu’il estime être les excès du capitalisme financier, considérant visiblement que le capitalisme vertueux, les démondialisations, les projets alternatifs, les slogans du type « un autre monde est possible » n’ont aucune prise sur le réel. C’est là certes que s’arrête le travail de l’historien. On regrettera juste qu’il titre sa conclusion « Parce que l’indignation ne suffit pas », et qu’il n’ébauche aucune alternative à la résignation. Des choix autres, sociétaux et politiques, resteraient possibles, mais ils ne seront pas explorés. Reste une riche, dense, courte et accessible synthèse du discours de légitimation de l’ordre économique capitaliste.

Pouvoirs politiques et grand commerce : l’ascension et la chute des marchands kârimî de la mer Rouge (XIIe-XVe siècle)

Entre océan Indien et Méditerranée, les deux espaces maritimes parallèles qui encadrent l’Arabie, le golfe Persique et la mer Rouge apparaissent à la fois complémentaires et concurrents. Si l’activité commerciale du golfe Persique semble supérieure dans le deuxième cycle du système-monde (7e-10e siècle), à partir du 10e siècle, la mer Rouge redevient prééminente par rapport au golfe Persique, les Fatimides chi’ites qui gouvernent en Égypte tirant parti d’accords de commerce passés avec les Byzantins pour approvisionner le marché méditerranéen en produits de l’océan Indien.

Les Ayyubides, qui succèdent aux Fatimides en 1176, s’efforcent à leur tour de développer les échanges par la mer Rouge, source de revenus par les taxes auxquelles le commerce est soumis. Si les marchands juifs jouent un rôle important aux 11e et 12e siècles en mer Rouge et entre Yémen et Inde (rôle bien connu grâce aux documents trouvés dans la Geniza du Caire, cf. Goitein, 1954 ; Goitein et Friedman, 2007), les Ayyubides, sunnites, maîtres du Yémen, vont favoriser l’essor des marchands musulmans dits kârimî [1]. Leur nom est mieux traduit par « marchands du kârim », un vocable qui désigne au 12e siècle un convoi maritime entre Égypte et Yémen. Al-Qalqashandî rapporte alors une présence navale fatimide – en fait assez modeste – pour protéger ces convois de marchands en mer Rouge contre les pirates. L’étymologie de kârim remonte probablement à la Mésopotamie : Apellaniz [2009, p. 55] propose un lien avec le vieux terme sémitique kar, « quai, port ». L’origine familiale des marchands du kârim apparaît très diverse : Égypte et Syrie, mais aussi Irak, Anatolie, Perse… Par ailleurs, « dans les almanachs rasûlides [Yémen], le terme de kârim est associé à une saison de commerce à Aden, et surtout à une saison de navigation » [Vallet, 2009, p. 479].

À partir du 11e siècle, on signale des funduq kârimî au Caire, à Alexandrie, à Qûs, en Égypte, à Aden, Ta’iz, Zabîd, Ghalâfiqa et Bi’r ar-Rubâhiyya, au Yémen, à La Mecque, Médine et Jeddah, au Hijâz. Au-delà de l’appui apporté par les Ayyubides, la place grandissante des marchands kârimî en mer Rouge s’inscrit plus largement dans une phase de seconde expansion de l’islam, manifeste en Inde, en Asie du Sud-Est et en Afrique de l’Est avec l’essor des cités swahili. Si les réseaux changent au 12e siècle, change aussi une partie des produits transportés : ainsi, à partir du Yémen, partent désormais la garance et des chevaux, jamais mentionnés auparavant par les lettres de la Geniza.

À partir de 1229, les Rasûlides constituent le Yémen en un État indépendant, et en 1259 les mamelouks turcs prennent le pouvoir en Égypte. Les kârimî jouent alors un rôle prééminent dans le commerce de la mer Rouge, en s’appuyant sur le Yémen, où ils viennent acheter les produits de l’Orient, apportés par des marchands indiens, persans ou yéménites. Ils bénéficient clairement de la « protection » des mamelouks égyptiens : le sultan Qalâwûn émet ainsi ce « sauf-conduit » : « Quiconque importera des marchandises, telles que des épices ou autres denrées qu’importent habituellement les marchands du Kârim, n’aura rien à redouter à l’encontre de ses droits. Il ne sera astreint à aucune obligation désagréable, car il obtiendra toute la justice souhaitable et sera à l’abri de toute mesure attentatoire » [Vallet, 2010, p. 497]. À partir du Yémen, les marchandises de l’Inde se dirigent vers le Hijâz et la Syrie mais surtout – via le port de ‘Aydhab – vers Le Caire, Alexandrie et Damiette. Les taxes sont assez lourdes, puisqu’elles atteignent 19 % de la valeur des marchandises importées à Alexandrie. Les taxes à l’exportation sont parfois plus élevées encore [Margariti, 2007, p. 113]. Les marchands égyptiens commercent aussi au Soudan occidental, en Perse, et en Asie mineure : leurs activités, de fait, s’étendent du Maghreb à la Chine [ibid., p. 153], mais on ne devrait plus ici parler de « kârimî ». L’organisation des kârimî  demeure un sujet de débat, mais les documents n’indiquent pas l’existence d’une véritable corporation (Richard et Delumeau [1968, p. 826] parlent – doublement – à tort « d’association de marchands fréquentant l’océan Indien »). À l’époque ayyubide puis mamelouke, l’institution étatique du matjar achète et vend, parallèlement à ce secteur privé [Rabie, 1972, p. 93] [2].

L’invasion mongole de l’Iran puis de l’Irak (1219-1258) donne à la mer Rouge une importance accrue, qui se traduit par l’arrivée de marchands venus de Perse, d’Irak et de Syrie. À la fin du 13e siècle, les kârimî constituent un groupe de 200 personnes, « et le nombre de leurs esclaves qui voyageaient pour faire du commerce à leur profit […] était supérieur à cent » [Ibn Hajar, cité par Vallet, 2006, p. 434]. De grands marchands émergent, qui jouent parfois le rôle de banquiers auprès des sultans et des émirs égyptiens. Les kârimî prêtaient aussi de l’argent aux sultans du Yémen, et même « le roi du Mali, Mansa Mûsâ [représenté sur le célèbre Atlas catalan de la Bnf, ca. 1375] leur emprunta de l’argent avant de quitter la Mecque pour revenir dans son pays » [Labib, 1978, p. 667]. Les rapports qui se nouent avec le pouvoir d’État ne sont pas sans danger : l’illustre clairement l’histoire d’un copte converti, Karîm al-Dîn al-Kabîr. « Responsable des biens propres du sultan » d’Égypte, il mit « progressivement la main sur les finances de l’État en faisant nommer son neveu contrôleur des finances puis surintendant du Kârim : il supervisait ainsi les revenus fiscaux tirés du trafic entre Aden et ‘Adhab. […] La famille en retira de fort juteux profits. Lorsque les biens de Karîm al-Dîn al-Kabîr furent saisis en 1323, on trouva chez lui quarante et un coffres remplis d’encens, de bois d’aloès, d’ambre et de musc, autant d’aromates qui provenaient à n’en pas douter du Kârim » [Vallet, 2010, p. 502, d’après Ibn Hajar]. La fortune du « représentant des marchands » (wakil al-tujjar) al-Bâlisî (mort vers 1374) était si considérable (il laissait 10 millions de dinars) qu’« un seul marchand (hindou) de l’Inde, avec lequel il était d’ailleurs associé en affaires, pouvait lui être comparé » [Vallet, 2010, p. 477, d’après Ibn Tajribirdî]. S’ils ne font pas partie des rouages de l’État, les kârimî n’hésitent pas à intervenir dans les affaires politiques, si leurs positions sont menacées : en 1350, lorsque le sultan rasûlide al-Mujâhid ‘Alî fut fait prisonnier par les Égyptiens au Hijâz et emmené en Égypte, les kârimî, y compris en Égypte, intervinrent en versant une partie du tribut exigé pour sa libération [Vallet, 2010, p. 516]. Au Yémen, par ailleurs, des partenariats s’instituent entre l’administration et des marchands ; celui établi avec al-Takrîtî, Irakien arrivé d’Égypte via La Mecque en 1320 était exceptionnel par son ampleur, le sultan lui confiant de l’argent sur ses biens propres pour le faire fructifier.

Les échanges se dégradent à partir des années 1330 : une crise éclate entre l’Égypte et le Yémen, et des désordres affectent la région d’‘Aydhab, ceci dans un contexte de récession globale dans le système-monde [Beaujard, 2012, vol. 2, p. 155]. En 1347, l’Égypte est atteinte par l’épidémie de peste qui, venue de Chine, a balayé l’Eurasie. Les échanges ne reprennent une certaine vigueur que vers la fin du 14e siècle. L’Égypte connaît toutefois des difficultés financières au début du 15e siècle. Le sultan Faraj (1389-1412) est contraint d’emprunter à des kârimî, notamment à un membre de la puissante famille des al-Mahallî, à qui il confisquera plus de 100 000 dinars quelques mois plus tard [Apellaniz, 2009, p. 67]. Les épices de l’Asie transitent toujours par la mer Rouge, et les sultans égyptiens, pour pallier leurs déficits financiers, vont faire main basse sur cette manne [3]. En 1411, Faraj ordonne aux marchands catalans d’Alexandrie d’acquérir un stock d’épices pour une valeur de 30 000 dinars, politique que poursuivra son successeur, Al-Mu’uayyad Shaykh (1412-1421). Pour les sultans égyptiens, la « manipulation du commerce devient une nécessité » [ibid.], d’autant que l’envolée des prix du poivre entre 1412 et 1419 offre une belle opportunité d’enrichissement. À partir de 1414, le sultan fait procéder à des achats forcés d’épices par des marchands vénitiens, épices acquises par l’entremise de « marchands d’État connus sous le nom de Khawâjâ », choisis « dans un milieu élitaire du négoce international » [Apellaniz, 2009, p. 73]. L’apparition de marchands du sultan khawâjâ marque l’émergence d’une nouvelle élite financière liée au pouvoir politique. Dans la dernière partie du 14e siècle, on note également un essor du matjar sultanien d’Aden, qui devient prédominant par rapport à la douane, au moment précisément où le sultan égyptien s’implique directement dans le commerce. Malgré un contexte politique difficile, un commerce d’État à État se met en place entre Égypte et Yémen.

L’implication du pouvoir dans le commerce s’accroît sous le sultan Barsbây (1422-1438). Pour compenser la baisse des revenus agricoles et faire face à des dépenses croissantes, Barsbây impose un commerce d’État, en instrumentalisant de grands marchands, kârimî ou autres, qui jouent souvent en outre un rôle de diplomates. Plusieurs familles viennent d’Iran, témoignage des migrations de marchands de cette région à la suite des invasions timurides. Dans le même temps, les kârimî se trouvent confrontés à des épreuves nouvelles : les droits de douane levés par le sultan rasûlide du Yémen al-Nâsir (1400-1424) deviennent si élevés que des marchands fuient en Inde et à Jeddah. En 1422, un propriétaire de navire de Calicut passe le Yémen sans s’y arrêter et se rend directement à Jeddah. Il y revient en 1424 – de même que quatorze autres navires – et rencontre alors un émir mamelouk. Le nombre des navires de l’Inde et de Hormuz à Jeddah – passé sous le contrôle des mamelouks en 1425 – se monte à 40 en 1426 [Vallet, 2010, p. 656]. En 1429, Barsbây décida de contrôler à son profit le commerce des épices et de fixer les prix sur le marché. Il imposa en outre aux Indiens comme fret de retour du cuivre brut, du corail et d’autres marchandises européennes dont il avait le monopole. La politique de Barsbây « impliquait un strict contrôle de la mer Rouge et du Hijâz, par où durent transiter les épices » [Garcin, 1995, p. 348] : Jeddah fut imposée aux marchands comme port d’arrivée et de taxation des épices. Le sultan chercha en outre à décourager les marchands syriens et égyptiens de s’approvisionner au Yémen, en doublant leurs taxes. Barsbây s’attaqua aux positions de grands marchands persans sur lesquels son prédécesseur s’était appuyé : en 1425/1426, les biens de Fakhr al-Dîn al-Tawrîzî et d’‘Alî al-Jîlânî furent ainsi confisqués, et ce dernier partit s’installer à Aden [Vallet, 2010, p. 662]. En 1432, le commerce kârimî se trouva soumis à une autorisation spéciale que devait accorder le sultan égyptien et frappé de nombreuses taxes. Les positions des kârimî devinrent si difficiles que certains fuirent vers Calicut et Cambay, tandis que d’autres entraient au service des sultans égyptiens, en profitant parfois du fait que les offices faisaient maintenant l’objet d’un « affermage ». Une élite de marchands sultaniens khawâja jouissant de chartes de privilège collabore ainsi avec l’État, marchands qui tissent des liens avec les milieux aussi bien politiques que religieux. Inclus dans des structures administratives, ils conservent cependant une activité privée. Les liens étroits de ces grands marchands avec le pouvoir d’État permettent un enrichissement rapide, mais il est aussi source de dangers, comme le montre le recours fréquent des sultans aux confiscations de fortunes de leurs khawâja. Au Yémen, la décomposition de l’État débouche finalement sur le renversement des Rasûlides et l’instauration de la nouvelle dynastie des Tahirides, sous laquelle Aden retrouve son opulence. Les sultans se trouvent impliqués directement dans le commerce [Porter, 2002], à côté d’un secteur privé. Les Indiens, du Gujarat ou du Malabar,  fréquentent le port.

Après Barsbây, le pouvoir égyptien continue à contrôler le commerce de la mer Rouge, sous Qâ’itbây (1468-1496) notamment. Il n’y a pas cependant de monopole, et un secteur privé demeure actif. Les transformations des réseaux et la nouvelle politique étatique amènent néanmoins la disparition des kârimî. Selon Labib [1978], les deux derniers kârimî d’Égypte connus meurent en 1491-1492, mais Ibn Mâjid parle encore de marchands d’Égypte qui se rendent en Inde à la fin du 15e siècle. Une nouvelle classe marchande internationale est néanmoins présente ; elle sera de plus en plus articulée aux réseaux méditerranéens, et d’abord vénitiens, en particulier par le Levant, les marchands d’Alep et de Damas étant prééminents dans le commerce « indien » [Apellaniz, 2009, p. 136].

L’essor puis la chute des kârimî apparaissent ainsi liés à la fois à des contextes locaux, régionaux et globaux. Instrumentalisés par le pouvoir au 15e siècle, les kârimî disparaissent finalement en tant que marchands indépendants, une disparition qui correspond aussi au temps où les navires de l’Inde entrent dans la mer Rouge et à la montée en puissance des Gujaratis et d’autres marchands de l’Inde. Les deux périodes du commerce kârimî correspondent aussi à deux stratégies différentes des pouvoirs politiques égyptien et yéménite,  la première consistant à laisser une liberté de manœuvre aux marchands privés en taxant leurs activités, la seconde voyant l’État s’arroger le rôle de marchand principal et limiter les possibilités du secteur privé – sans que les quantités d’épices transportées en soient cependant affectées.

Bibliographie

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VALLET, E., 2010, L’Arabie marchande, État et commerce sous les sultans rasûlides du Yémen (626-858/1229-1454), Paris, Publications de la Sorbonne.


[1]  À l’opposé de S. Labib et d’autres auteurs, E. Ashtor [1956] défend cependant l’idée de la présence de coptes et de juifs, jusqu’au 14e siècle encore.

[2]  L’institution étatique du matjar, « office du commerce », apparaîtrait dans les années 1052-1053 [Serjeant, 1988]. Dès l’époque fatimide, le matjar assure le monopole de l’État sur certaines denrées (soie, natron…).

[3] L’intérêt croissant de l’État pour le commerce est une conséquence logique de la baisse des revenus agraires due à la dépopulation du pays et au déclin de l’agriculture.

Le 16e siècle portugais dans l’océan Indien : une économie de la capture (2)

Le premier modèle d’établissement commercial portugais est donc, comme on l’a vu la semaine dernière, fondamentalement militaire mais aussi centralisateur. Il s’agit de faire du commerce en veillant à ce que l’État (en fait le Roi Dom Manuel) en soit le premier bénéficiaire. Ce principe attise la méfiance, non seulement de la grande noblesse terrienne opposée aux activités mercantiles (et particulièrement royales), mais aussi et surtout de la noblesse de robe qui domine à l’époque le comptoir de Cochin, sur la côte de Malabar, au sud-ouest de l’Inde. La « coterie de Cochin » intervient auprès du Roi et finit par faire destituer Albuquerque qui meurt en 1515. À partir de là, un second modèle, beaucoup moins centré sur l’armée et davantage fondé sur l’initiative privé, voit le jour. C’est ce modèle qui s’installe de fait dans la partie orientale de l’océan et qu’a très bien décrit Subrahmanyam (1999).

Initialement pourtant, la pénétration de la zone s’étendant du cap Comorin (au sud de l’Inde) jusqu’à Malacca et aux îles Moluques (en Indonésie) est confiée à des commandants accrédités par le souverain avec mission de commercer, mais aussi mener des ambassades, sur des parcours bien précis, les carreiras. Mais parallèlement le successeur d’Albuquerque prône, à partir de 1514, la liberté pour les ressortissants portugais de « s’établir où bon leur semble pour faire des affaires ; en conséquence des établissements portugais privés surgissent dans la plupart des grands ports du littoral du golfe du Bengale ainsi que dans la péninsule malaise » (Subrahmanyam, 1999, p. 95). Ainsi, de Ceylan et du sud de la côte de Coromandel jusqu’à la Malaisie, en passant par Chittagong au Bengale, Pegu sur la côte birmane, Martaban en Thaïlande, c’est à l’installation d’une « diaspora » nouvelle que l’on assiste. Ces ressortissants portugais sont d’autant plus gênants pour le pouvoir qu’ils s’intègrent par nécessité à la population locale, se font pirates à l’occasion ou encore se convertissent à l’islam… La tentative de les intégrer dans des colonies officielles se solde par un échec et « la présence officielle portugaise se limitera, à cette période et jusqu’en 1570, aux hommes embarqués à bord des navires qui naviguaient sur les carreiras et à leurs capitaines et – dans certains cas – à un capitaine en résidence aux pouvoirs très limités » (Ibid., p. 98).

À partir des années 1520, le commerce privé gagne en influence. Ce sont en premier lieu les capitaines accrédités des carreiras qui obtiennent la possibilité de disposer d’une part de la cargaison en échange de leur service envers la royauté. Ce sont ensuite les Portugais établis à l’Est qui multiplient les parcours, pratiquant un commerce intra-asiatique particulièrement dynamique ou encore se substituant au souverain lui-même (moyennant paiement du choquel), par exemple pour le commerce du clou de girofle cultivé aux Moluques, après 1535. Ce sont enfin les trafics de poivre et d’épices vers les marchés du Moyen-Orient qui, après 1550, reprennent, à l’instigation de commerçants portugais privés, bien que le Portugal contrôle Ormuz… Si le roi permet ces empiètements sur son pouvoir comme sur ses affaires commerciales, c’est aussi parce qu’il attache une importance de plus en plus grande à la concession de tributs (même de faible valeur) par les souverains locaux…

Au final il apparaît que l’instrumentalisation du commerce asiatique par la Couronne portugaise se retourne assez largement contre l’État après 1520. Non seulement le système d’exploitation militarisé et centralisé a vécu, mais encore les agents privés dominent désormais l’essentiel des trafics. Au Portugal même, le pouvoir centralisateur est contesté. Il n’en demeure pas moins que la puissance militaire en Asie reste déterminante de la pérennisation de succès commerciaux désormais privés. Un paradoxe émerge cependant qui fait que les coûts administratifs et militaires sont supportés par l’État, tandis que le paiement des cartazes aboutit souvent dans les poches des agents de l’Estado da India qui les administrent. Le caractère public des coûts accompagne donc la privatisation assez large des recettes, même des recettes destinées à l’État. Pour les Européens, cette constitution de fortunes privées, voire de réelles forces de marché, à l’intérieur d’un cadre étatique de gestion du commerce lointain, ne fait cependant que commencer…

 Les difficultés de l’Empire portugais d’Asie après 1550

Entre 1545 et 1550, le nombre de bateaux portugais accostant à Anvers diminue de moitié par rapport à la décennie précédente tandis que le tonnage en provenance d’Asie diminue aussi sensiblement. Pour Godinho (1969), cité par Subrahmanyam, 1999, p. 112), la crise économique évidente de ces années a trois causes : la reprise du commerce vénitien à travers la route du Levant, le début de stagnation de l’économie portugaise en Asie, la domination d’intérêts privés sur le « capitalisme monarchique » portugais.

La reprise de la concurrence vénitienne sur le poivre et les épices semble due à la capacité accrue des bateaux asiatiques de contourner le blocus portugais de la mer Rouge. Il est possible que la corruption des agents portugais de l’époque en soit responsable. À partir des années 1550 cependant, la montée en puissance du sultanat d’Aceh, à l’extrémité de Sumatra, et surtout ses liens avec les Ottomans (qui lui fournissent des armes), rendent le contournement du blocus de plus en plus aisé. Mais dans le même temps, les vice-rois qui se succèdent à Goa ne limitent pas les menées des agents privés (notamment de la côte de Coromandel et du Bengale) et pratiquent parfois un népotisme impressionnant. Surtout ils révèlent, par leurs pratiques aventureuses de recherche d’argent, l’état déplorable des finances publiques de l’Estado da India (Ibid., pp. 118-126). C’est que le monopole royal sur le poivre et les épices, jamais totalement instauré, est désormais battu en brèche par des commerçants, chinois, malais ou indiens. Au milieu de ces revers, le débat reprend, à Lisbonne, sur la nature de la royauté portugaise et, inévitablement, sur sa légitimité à s’engager pour elle-même dans le commerce lointain.

C’est l’essor en Extrême-Orient qui fournit l’exutoire à cette crispation des positions. Dès les années 1540, le vice-roi octroie des droits de navigation vers la Chine à des particuliers tandis que des agents privés commencent à s’insérer dans les réseaux commerciaux côtiers. Au Japon, c’est l’arrivée des jésuites et de François-Xavier (1549) qui permet une première pénétration commerciale. Les Portugais vont y importer de la soie chinoise en échange de métal argent qui irrigue l’ensemble de leur commerce asiatique. Ils développent Macao qui constitue une importante unité de peuplement à la fin du siècle. Les marchandises chinoises réexportées vers l’Ouest par des agents privés sont taxées à Goa ou Malacca, ce qui restaure les finances publiques de l’État portugais d’Asie. Ce sont les restrictions chinoises au commerce de leurs ressortissants avec le Japon qui expliquent la mainmise des Portugais sur ces lucratifs échanges.

À partir de 1570, avec l’influence grandissante du pouvoir espagnol sur la Couronne portugaise, celle-ci change d’attitude et laisse peu à peu le commerce du poivre et des épices entre des mains privées : en 1576, l’importation de poivre est affermée pour cinq ans à un groupe d’investisseurs étrangers (Ibid., p. 148). Parallèlement, le développement du Brésil (sur la base essentiellement des intérêts privés) mobilise des énergies qui se détournent de l’Asie (ce qu’on appelle le « virage atlantique » du Portugal) et pousse à étendre le système des concessions de voyage, en Asie, à des marchands individuels. En 1580, Philippe II prend le pouvoir au Portugal. Son arrivée favorise les entreprises commerciales des « nouveaux chrétiens », descendant de Juifs convertis au christianisme à la fin du 15e siècle. Ces derniers développent alors plusieurs réseaux intercontinentaux : c’est la route transatlantique (sucre et esclaves) mais aussi la route transpacifique jusqu’aux Philippines et à Macao (puis retour aux Amériques pour y emmener soie et épices) qui concentre leur attention.

C’est cependant sur la question des terres que l’idéologie de l’expansion portugaise change significativement. Influence espagnole ou contagion du mode de mise en valeur du Brésil, le souci de conquérir des territoires prend de l’importance à partir des années 1570. Il se concrétise d’abord en Angola, puis localement dans l’intérieur cambodgien. Si le projet de s’implanter en Thaïlande fait long feu, si les Portugais soutiennent l’expansionnisme du souverain de Birmanie Bayin Naug, c’est essentiellement à Ceylan qu’ils s’implantent plus sérieusement. Ils y installent des casados fronteiros qui exploitent les terres (en obligeant une main-d’œuvre locale, réduite en semi-esclavage, à produire de la cannelle), encaissent les recettes et entretiennent une force armée minimale. Ils rompent donc avec une économie de pure capture et préfigurent ce que sera l’organisation de la production, dans l’ensemble de la zone, par les Hollandais, une génération plus tard, il est vrai à une tout autre échelle.

Mais dans l’océan Indien et l’Asie, les Portugais restent d’abord des marins. À la fin du siècle se développe en particulier un système fort lucratif de concession, à des notables, des voyages sur des routes répertoriées (notamment les anciennes carreiras). Ainsi des particuliers établissent leur fortune à l’ombre des rentes que leur concède un État, par ailleurs militairement protecteur. La rentabilité de ces concessions paraît importante, au point que le vice-roi n’hésite pas à en mettre l’attribution aux enchères. Mais cette monopolisation des trafics par quelques-uns a pour contrepartie un développement du commerce illégal, utilisant d’autres ports et d’autres routes, par des agents privés portugais et asiatiques. Ceux-ci finissent par devenir dominants lorsque le système des concessions décline après 1610, notamment sous les coups portés par les Néerlandais.

Chaudhuri (2001, p. 78) voit dans ce penchant maritime récurrent des Portugais l’explication de leur réussite au 16e siècle en Asie. Car « aucune puissance terrestre dans l’histoire n’a jamais pu réussir à pleinement contenir des envahisseurs venus de la mer », à l’instar de ce qui s’était passé avec les Vikings, en Europe de l’Ouest, par exemple. La clé de cette force résiderait, outre la supériorité de l’armement, dans le fait qu’un conquérant venu de la mer possède un territoire lointain, totalement inaccessible aux populations attaquées, donc inexpugnable… Connaissant par ailleurs leur faiblesse militaire sur terre (éprouvée en maintes occasions), les Portugais auraient donc sciemment choisi de rester des « peuples de la mer », trouvant un compromis dans le système des cartazes qui leur permettait de laisser aux populations touchées leur territoire et l’essentiel de leurs bénéfices commerciaux, tout en ponctionnant largement ces dernières, captant ainsi une part substantielle des bénéfices de l’immense circulation asiatique des marchandises… Mais on peut aussi voir dans ce statut d’intrus maritime la source des défaites portugaises au 17e siècle, quand les Hollandais, par ailleurs supérieurs quant aux techniques de navigation, « joueront aussi la terre », établiront des colonies et réorganiseront la production asiatique à leur profit.

Au final, l’aventure portugaise est riche d’enseignements. Elle constitue d’abord un bon exemple d’instrumentalisation classique du commerce lointain par une monarchie en gestation, celle-ci ajoutant messianisme et intérêt mercantile aux traditionnels objectifs d’affermissement du pouvoir royal. Elle montre aussi la montée en puissance des intérêts privés, au sein même de l’appareil administratif et commercial étatique, intérêts qui ne prospèrent souvent qu’à l’abri de rentes constituées, des concessions royales, du système des cartazes qui limite les concurrents indésirables, de la puissance militaire toujours réaffirmée… Elle ne permet pas en revanche à une économie de marché de véritablement se développer au Portugal : c’est plutôt Anvers qui, dans le cadre d’autres dynamiques, reçoit les produits portugais et devient alors la véritable plaque tournante des réseaux commerciaux et financiers portés par les Européens.

 

Ce papier est initialement paru, sous une forme légèrement différente, dans NOREL P., 2004,  L’Invention du Marché. Une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil.

CHAUDHURI K.N., 1985, Trade and Civilisation in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in World History, Cambridge, Cambridge University Press.

SUBRAHMANYAM S., 1999, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose.

Le 16e siècle portugais dans l’océan Indien : une économie de la capture (1)

Quand ils pénètrent dans l’océan Indien, à partir de 1498, les Portugais se signalent d’abord par une agressivité militaire inhabituelle dans le commerce qui animait les côtes africaines, arabes et indiennes jusque là. Vasco de Gama commence par mener des combats douteux sur la côte est-africaine, suspectant les Musulmans d’origine arabe de vouloir lui nuire. Arrivé à Calicut, il n’a pas à se battre mais « ses présents plutôt mesquins ne firent pas bonne impression » (Subrahmanyam, 1999, p. 80) et les deux pouvoirs en présence, portugais et indien, se quittèrent sur une méfiance réciproque. Deux ans plus tard, son successeur Cabral entre en conflit direct avec les habitants de Calicut et les Portugais se replient sur Cochin. Puis de 1506 à 1515, notamment sous la direction d’Albuquerque, les Portugais vont multiplier les prises de villes côtières, du sud de l’Afrique jusqu’au sud de l’Inde, dans le but d’y installer des places fortes, en faisant preuve au passage d’une rare cruauté militaire et inspirant la terreur sur toute la côte (Oliveira Martins, 1994, 191-207).

Il faut sans doute voir dans ces premiers « contacts » l’expression de l’ambiguïté des objectifs de la Couronne portugaise quant à sa présence en Asie. Nous la préciserons dans notre premier point qui permettra de comprendre en détail quelle instrumentalisation du commerce lointain est en jeu dans l’expansion portugaise. Nous analyserons ensuite les différents modèles qui s’opposent ou cohabitent dans l’empire portugais d’Asie jusqu’au milieu du 16e siècle, date qui inaugure une crise réelle de la domination portugaise et surtout de son impact économique. Dans un second article (la semaine prochaine), nous montrerons les impasses de ces modèles et explorerons les raisons qui poussèrent les Portugais à ne guère s’implanter à l’intérieur des terres.

Les objectifs de l’expansion asiatique

La société portugaise de la fin du Moyen Âge s’est largement constituée en opposition aux musulmans, pourtant repoussés définitivement de l’Algarve dès 1250. L’esprit de la reconquista, entretenu par le pouvoir, semble encore perdurer à l’époque qui nous intéresse. Comme ailleurs en Europe, la royauté se veut fortement centralisatrice, ce qui l’amène à s’opposer à l’Église, aux ordres militaires et surtout à la noblesse. Contre la grande noblesse terrienne, le roi instaure au 15e siècle une noblesse de robe (nobreza de serviço) faite de serviteurs de l’État, représentants de la Couronne dans les provinces, petits nobles ruraux en pleine ascension sociale. Cette nouvelle couche sociale va rester longtemps proche du Roi et fournira une grande partie du personnel qui participera à l’aventure asiatique. De fait la royauté va tenter de neutraliser la noblesse terrienne traditionnelle en lui offrant des occasions de briller militairement contre les musulmans en Afrique du Nord. Parallèlement le souverain va chercher à récompenser la noblesse de robe, comme la bourgeoise urbaine, en leur offrant des occasions de profit commercial, d’abord sur les côtes africaines puis dans l’océan Indien, avec au passage la possibilité d’arrondir le trésor royal. Les deux essors du 15e siècle, vers l’Afrique du Nord et vers l’Afrique atlantique, sont donc d’abord destinés à l’affermissement politique du pouvoir royal.

Le souverain n’est cependant pas seulement un acteur politique, mais aussi un véritable marchand. Dom Manuel, qui règne de 1495 à 1521, reprend la tradition de ses ancêtres qui, depuis un siècle, affrètent une flotte personnelle pour faire commerce des esclaves et du sucre ou négocier le vin et les fruits de leurs domaines (Subrahmanyam, 1999, p. 67), voire soutenir des expéditions corsaires. Cette attitude irrite d’autres souverains : ainsi François 1er n’hésite-t-il pas à qualifier dom Manuel de « roi-épicier »… Ce « capitalisme monarchique » très particulier a évidemment des conséquences institutionnelles. C’est la création des feitoria, dirigées par un feitor, dans les cités européennes (puis africaines et asiatiques) qui commercent avec le Portugal, sortes de représentation à la fois de l’État et du souverain. A Bruges par exemple, le feitor reçoit un salaire et une prime du trésor royal pour vendre des marchandises portugaises mais surtout approvisionner la maison royale. Autrement dit, en parallèle des marchands traditionnels et de leurs représentants (les consuls), le roi installe ses hommes afin d’être le premier à tirer parti des commerces engagés… Il n’instrumentalise donc pas un commerce lointain réalisé par des étrangers (comme le faisaient les souverains du Moyen Âge) mais bien un commerce purement portugais et de préférence royal. Changement radical mais qui ne fera pas directement école…

Acteur politique se jouant des couches sociales antagonistes, commerçant maritime pourvu de capital et d’expérience, le souverain qui va lancer l’aventure asiatique est aussi farouchement opposé à l’islam. Pénétré de son rôle messianique, il entend libérer Jérusalem, « reconquête considérée comme la conclusion logique et l’apogée de l’expansion outre-mer, comme l’acte suprême qui lui permettrait de revendiquer le titre d’Empereur de l’Est ou même d’Empereur universel » (ibid., p. 70). Pour cela il faut affaiblir les Mamelouks qui règnent sur l’Égypte et tiennent la ville sainte. Un des moyens d’y parvenir est de bloquer, dans l’océan Indien, la route des épices qui se termine dans la mer Rouge. Ce qui permettrait par la même occasion de couper à la racine la prospérité vénitienne qui, on le sait, consiste à acheter les épices à ces mêmes Mamelouks… On le voit, le messianisme du souverain portugais est en synergie totale avec ses objectifs mercantiles, d’autant que pour bloquer la route de la mer Rouge, la constitution d’une armée et d’une flotte conséquentes est de rigueur, laquelle permettra en retour de conforter le commerce sur les côtes de l’Asie…

Seule ombre au tableau, Dom Manuel ne devait pas rencontrer, en Afrique de l’Est, le fameux « prêtre Jean » auquel il comptait s’allier contre les Infidèles. Par ailleurs ses projets allaient vite rencontrer l’opposition d’une noblesse terrienne, peu disposée à soutenir une entreprise hasardeuse sur le plan spirituel et réprouvée par la tradition nobiliaire quant à son versant mercantile. De la même façon, la bourgeoisie urbaine allait rapidement exprimer sa réticence à laisser le souverain profiter commercialement, seul ou presque, de la conquête. Au final le roi ne devait compter que sur la noblesse de robe, les hommes d’affaires étrangers présents au Portugal et les travailleurs des villes (ibid., p. 73).

L’instrumentalisation du grand commerce propre à la royauté portugaise est donc très particulière. Si elle vise l’affermissement du pouvoir central, comme ailleurs en Europe à cette époque, elle est indissociable d’une finalité d’enrichissement prioritaire du souverain lui-même et d’un militantisme anti-musulman affirmé. Il est probable que ces buts expliquent les modalités par lesquelles l’activité portugaise dans l’océan Indien va d’abord s’exercer.

Les modèles d’une hégémonie ambiguë

Pour Curtin (1998, p. 137), les Lusitaniens avaient fondamentalement le choix entre deux types d’implantation. Ils pouvaient venir commercer pacifiquement et s’insérer au sein des diasporas existantes, quitte à payer aux autorités asiatiques locales les taxes et redevances habituelles. Ils pouvaient aussi s’implanter militairement dans quelques cités, les fortifier, et défendre ainsi leur propre commerce à la fois vers l’Europe et en Asie. Ce qui est étonnant, eu égard aux traditions de commerce portugaises, c’est qu’ils choisirent d’emblée la seconde possibilité, mais en la radicalisant : non seulement ils construisirent des places fortes (le plus souvent sur des îles proches de la côte, à la manière phénicienne) mais encore ils obligèrent les autres diasporas commerciales à leur payer des droits de circulation (cartazes) et à faire escale dans leurs ports (ce qui permettait de les taxer au déchargement ou transbordement des bateaux). Il s’agissait donc d’une vente forcée de leur protection militaire (mais contre qui ?) et de leurs services portuaires, autrement dit d’une capture des bénéfices inhérents au commerce local. Si les cartazes étaient d’un faible coût, en revanche les droits payés dans les ports pouvaient représenter jusqu’à 10 % de la cargaison…

Il y a bien dans ce choix, fondé sur la contrainte militaire, une rupture apparente avec la pratique commerciale pacifique des feitorias, lesquelles s’implantaient dans des ports étrangers, en se fondant pour l’essentiel dans les communautés marchandes locales. Curtin (p. 138) voit dans ce nouveau cours un effet de l’imposition dans le commerce, par les nobles portugais, de leurs traditions militaires. C’est sans doute oublier que les nobles qui vont en Asie sont le plus souvent de la noblesse de robe, donc moins portés aux faits d’armes que la vieille oligarchie terrienne. Quatre autres raisons à cette militarisation de la pénétration portugaise peuvent être avancées. C’est en premier lieu dans le militantisme anti-islamique qu’il faut chercher la clé de ce changement objectif de stratégie, dans la mesure où il requiert un potentiel militaire important : c’est lui qui pousse explicitement Almeida, premier vice-roi, à prôner l’attaque des Arabes et des Turcs là où ils sont implantés, pour remettre au pouvoir les anciennes élites locales (Oliveira Martins, 1994, p. 182). Mais par ailleurs les Portugais sont très largement conseillés par des Génois qui sont issus d’une tradition de comptoirs militarisés en Méditerranée. En troisième lieu, il est clair qu’Albuquerque radicalise les souhaits du roi en conquérant des places qui n’étaient pas initialement prévues. Dès 1506 il s’émancipe de son commandant pour prendre Qalhât, Quryât, Mascate et surtout Ormuz (ibid., p. 192) avant, une fois devenu gouverneur, de s’emparer de Goa en 1510 et de soumettre Malacca l’année suivante. Il établit ainsi un modèle fondé sur la seule force militaire, avec un contrôle relativement dense du commerce (au moins dans l’ouest de l’océan Indien), grâce aux forteresses construites. Enfin, il est évident que le roi cherche aussi à s’assurer un maximum de signes de vassalité de la part des souverains locaux et ce, afin de contrebalancer la puissance espagnole rivale. Ceci conduit Dom Manuel à exiger autant de tributs qu’il est possible d’en obtenir, « le commerce de longue distance étant finalement considéré d’abord comme un moyen pour obtenir un tribut politique par la mise en œuvre de moyens militaires » (Chaudhuri, 2001, p. 69). Sur ce point, le souverain portugais apparaît adopter la « couleur locale » en reprenant la vieille tradition des Ming avant 1433 dans la région… On est encore loin d’un commerce émancipé du politique.

CHAUDHURI K.N., 1985, Trade and Civilisation in the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press.

CURTIN P-D., 1998, Cross-cultural Trade in Wordl History, Cambridge, Cambridge University Press.

OLIVEIRA MARTINS J. P., 1994, Histoire du Portugal, Paris, Éditions de la Différence.

SALLMANN J-M., 2003, Géopolitique du 16e siècle, Paris, Seuil.

SUBRAHMANYAM S., 1999, L’Empire portugais d’Asie, 1500-1700, Paris, Maisonneuve et Larose.