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Pour une histoire sociale mondiale

Lundi 5 septembre 2011

Dans le cadre de l’histoire mondiale/globale, qui a connu un intense développement, d’abord dans le monde anglo-saxon puis un peu partout depuis une trentaine d’années, plusieurs thèmes ont été abordés : celui des migrations, des circulations culturelles, de l’environnement, de l’économie, de la mondialisation… Il apparaît important de développer, parmi ces thèmes, l’aspect social. L’histoire sociale a, en France, connu un fort développement des années 1950 aux années 1970, avant d’amorcer un lent déclin. Cette histoire sociale a surtout été francocentrée, de même que dans d’autres pays elle se développait dans un cadre strictement national. L’engouement pour l’histoire mondiale pourrait faire émerger une histoire sociale mondiale, bienvenue dans le contexte de la prise de conscience des effets de la mondialisation. Cette histoire pourrait permettre de faire apparaître certains phénomènes sociaux transnationaux qui seraient restés occultés avec une approche seulement nationale. En apportant un décloisonnement à l’histoire sociale, une telle entreprise permettrait de donner un nouveau souffle au courant de l’histoire sociale.

Plusieurs chercheurs ont réfléchi à cette question. Peter Stearns, historien américain qui a produit plusieurs ouvrages sur l’histoire globale, a écrit en 2007 dans le Journal of World History un article sur les liens entre histoire sociale et histoire globale [STEARNS, mars 2007]. Il note l’intérêt croissant chez les spécialistes d’histoire sociale pour un élargissement de leur champ géographique d’étude, ce qui donne des perspectives de rapprochement entre histoire sociale et histoire globale. Dans ce même numéro du Journal of World History, Kenneth Pomeranz réfléchit lui aussi aux liens entre histoire sociale et histoire mondiale [POMERANZ, mars 2007]. Il se demande comment l’histoire sociale peut être plus étroitement intégrée à l’histoire mondiale et vice versa. Divisant l’histoire sociale en trois types : l’histoire de la vie quotidienne, l’histoire de l’organisation sociale, et l’histoire des mouvements sociaux, il observe que ce troisième type rencontre particulièrement des difficultés à s’intégrer dans l’histoire mondiale, et que c’est une branche à développer.

Plusieurs travaux récents semblent annoncer l’émergence d’une histoire sociale mondiale. C’est tout d’abord l’histoire de la révolution industrielle et de ses conséquences sociales qui a pu être analysée dans un cadre mondial, comme l’a fait par exemple Peer Vries avec Via Peking back to Manchester: Britain, the Industrial Revolution, and China [VRIES, 2003].

Cela peut être aussi par l’histoire des idées sociales que l’histoire sociale mondiale peut être abordée : dans Creating the “New Man”: from Enlightenment ideals to socialist realities, Yinghong Cheng étudie la recherche d’un « homme nouveau », des Lumières au socialisme [CHENG, 2009]. Pendant et après la guerre froide, beaucoup ont cherché à dépeindre le communisme comme un phénomène étranger, exotique, propre aux sociétés sous-développées aux profondes traditions autocratiques. À l’opposé, le livre de Cheng décrit l’histoire des origines du projet communiste en le replaçant dans le contexte des Lumières, des réflexions des intellectuels européens du 18e siècle. Il étudie les cas de l’URSS, de la Chine maoïste, de Cuba. Il essaie d’examiner la continuité et la cohérence dans le projet communiste dans le temps et l’espace. Il ajoute aux sources du communisme des éléments du confucianisme, ainsi que les idées de José Marti, donc des éléments venus de différents continents. Un des apports de l’œuvre de Cheng est d’essayer de pointer les connexions entre le mouvement communiste et le phénomène de la décolonisation. De même, The Communist Experiment: Revolution, socialism, and global conflict in the twentieth century de Robert Strayer [STRAYER, 2007] se présente comme une histoire mondiale du communisme. Toutefois, du fait de la très vaste ampleur de son sujet, il ne fait que survoler l’histoire des différents partis communistes et contient plusieurs erreurs [MARGOLIN, 2009]. Également en 2007, l’historienne Lynn Hunt, avec Inventing Human Rights: A History [HUNT, 2007], fruit d’un travail de plusieurs années sur l’histoire des droits de l’homme, identifie les racines de l’idée de droits de l’homme dans les discussions littéraires du 18e siècle et dans les débats politiques pré- et post-révolutionnaires. L’histoire des droits de l’homme est un élément très important au cœur des fondements de l’histoire sociale.

Avec Workers of the World: Essays toward a global labor history, Marcel van der Linden essaie de faire une histoire globale du travail et des travailleurs [VAN DER LINDEN, 2008]. Cette recherche porte essentiellement sur l’Europe et les États-Unis. Il décrit l’expérience quotidienne des ouvriers. Dans la deuxième partie, « Varieties of mutualism », il étudie le développement du mutualisme (les assurances mutuelles). Dans la troisième partie, « Forms of resistance », il traite des grèves, des protestations de consommateurs, des syndicats, et de l’internationalisme ouvrier. Dans le même esprit, Patrick Manning, pionnier de l’histoire mondiale, et Aiqun Hu se sont intéressés au mouvement pour l’assurance sociale dans le monde depuis les années 1880 [HU et MANNING, mars 2010].

Quant à Marcel van der Linden, directeur de recherche à l’Institut international pour l’histoire sociale d’Amsterdam, il a entamé l’étude des mouvements de travailleurs et aux syndicats au niveau international. Dans Labour and New Social Movements in a Globalising World System, ouvrage collectif, les auteurs se livrent à une analyse de l’histoire du travail et des nouveaux mouvements sociaux dans la mondialisation [UNFRIED et VAN DER LINDEN (dir.), 2004]. Günther Benzer und Jochen Homann y comparent la première vague de mondialisation de 1850-1880 avec le mouvement actuel de mondialisation et leurs implications sociales. Andrew Herod fait une étude de terrain sur les syndicats d’Europe de l’Est après le modèle soviétique et la vague de privatisations des années 1990. Minjie Zhang étudie les migrations de travail en Chine et Ricardo Arondskind le heurt du global et du local dans le mouvement des travailleurs en Amérique latine.

C’est aussi par le biais de l’histoire des migrations et des diasporas que l’histoire sociale mondiale peut être abordée : dans Japanese and Chinese Immigrant Activists: Organizing in American and International Communist Movements, Josephine Fowler étudie le parcours et l’action des immigrants activistes chinois et japonais, notamment communistes, aux États-Unis, de 1919 à 1933 [FOWLER, 2007]. Ce livre pionnier explore l’histoire, jusque-là délaissée, des Japonais et Chinois communistes immigrés aux États-Unis, et situe leurs efforts dans le cadre de la politique mondiale du Komintern. Elle retrace l’expérience de ces petits groupes de révolutionnaires chinois et japonais et la met en relation avec les luttes sociales qui ont jalonné l’histoire des États-Unis durant cette période.

L’étude de Frank Dikötter et Ian Brown sur la prison en Afrique, Asie et Amérique latine [DIKÖTTER et BROWN (dir.), 2007] se penche sur deux siècles d’histoire de l’incarcération. Les auteurs montrent comment, à différentes époques et dans différents lieux, la prison moderne a remplacé des formes pré-modernes de punition, comme la mutilation du corps, le bannissement, l’asservissement, les amendes et les exécutions. Ce recueil d’essais explore comment la prison moderne a émergé dans un contexte global mais a été modelée par des conditions locales. Les auteurs soulignent les actes de résistance ou d’appropriation qui ont changé les pratiques sociales associées au confinement. Ils montrent que la prison a été conçue selon les spécificités culturelles des lieux et réinventée dans la variété des contextes locaux.

Dans Le Travail contraint en Asie et en Europe, un collectif d’historiens du marché du travail de nombreux pays (Japon, France, Angleterre, Inde et Chine), sous la direction d’Alessandro Stanziani, historien des normes et du droit, s’interroge pour savoir si l’Europe de la Révolution industrielle a inventé le travail libre [STANZIANI, 2011]. Ce projet d’histoire globale met en parallèle l’Europe et l’Asie, et réfléchit au continuum qui va du travail libre au travail forcé. Cet ouvrage entend réévaluer les travaux classiques – aussi bien marxistes que libéraux – portant sur l’évolution des marchés du travail et l’existence du travail contraint en Europe et en Asie depuis le 17e siècle. Il remet en cause la structuration de l’historiographie autour de grandes oppositions (travail libre/servage, Europe/reste du monde) et de ruptures temporelles fortes (révolution industrielle, abolition(s) de l’esclavage et du servage, Révolution française), et montre, à l’inverse de la thèse de Kenneth Pomeranz sur la « grande divergence » entre Europe et Asie, que l’Europe ne se distingue pas tant que cela de l’Asie dans l’avènement du travail libre.

D’autres travaux récents explorent l’histoire sociale transnationale, comme l’ouvrage collectif Want to Start a Revolution? Radical women in the Black freedom struggle [GORE, THEOHARIS et WOODARD (dir.), 2009], qui fait la jonction entre histoire sociale et Black studies, ou Labour Intensive Industrialization in Global History de Kaoru Sugihara et Gareth Austin [SUGIHARA et AUSTIN (dir.), 2011].

Ainsi des pistes stimulantes s’ouvrent déjà en histoire sociale mondiale. Dans la continuité de ces ouvrages, d’autres travaux pourraient être réalisés sur ces questions, et notamment de vastes synthèses comparatives sur les conditions de vie et de travail dans le monde, sur les luttes sociales dans les différents continents et sur leurs liens transnationaux (en insistant notamment sur le rôle des syndicats et des partis), et sur le rôle d’acteurs majeurs, de leurs inspirations et de leurs influences au-delà des frontières. Une telle histoire sociale mondiale pourrait servir de base à l’enseignement universitaire, et pourrait permettre de mieux comprendre et d’analyser les effets sociaux des différentes vagues de mondialisation.

STEARNS Peter N. [mars 2007], « Social history and world history: Prospects for collaboration », Journal of World History, vol. 18, n° 1.

POMERANZ Kenneth [mars 2007], « Social history and world history: From daily life to patterns of change”, Journal of World History, vol. 18, n° 1.

VRIES Peer [2003], Via Peking back to Manchester: Britain, the Industrial Revolution, and China, Leiden, CNWS Publications.

CHENG Yinghong [2009], Creating the “New Man”: From Enlightenment ideals to socialist realities, Honolulu, University of Hawai’i Press.

STRAYER Robert [2007], The Communist Experiment: Revolution, socialism, and global conflict in the twentieth century, Boston, McGraw-Hill Higher Education.

MARGOLIN Jean-Louis [2009], compte-rendu du livre de STRAYER [2007] dans le Journal of Global History, n° 2009/4, pp. 180-182.

HUNT Lynn [2007], Inventing Human Rights: A History, New York, W.W. Norton and Company.

VAN DER LINDEN Marcel [2008], Workers of the World: Essays toward a global labor history, « Studies in Global Social History », 1, Leiden and Boston.

HU Aiqun et MANNING Patrick [mars 2010], « The global social insurance movement since the 1880s », Journal of Global History, vol. 5, n° 1, pp. 125-148.

UNFRIED Berthold et VAN DER LINDEN Marcel (dir.) [2004], Labour and New Social Movements in a Globalising World System, Leipzig, Akademische Verlagsanstalt.

FOWLER Josephine [2007], Japanese and Chinese Immigrant Activists: Organizing in American and International Communist Movements, 1919-1933, New Brunswick, N.J. Rutgers University Press.

DIKÖTTER Frank et BROWN Ian (dir.) [2007], Cultures of Confinement: A history of the prison in Africa, Asia, and Latin America, Ithaca, New York, Cornell University Press.

STANZIANI Alessandro (dir.) [2011], Le Travail contraint en Asie et en Europe, Paris, Éditions de la MSH.

GORE Dayo F., THEOHARIS Jeanne et WOODARD Komozi (dir.) [2009], Want to Start a Revolution? Radical women in the Black freedom struggleNew York, New York University Press, 2009.

SUGIHARA Kaoru et AUSTIN Gareth (dir.) [2011], Labour Intensive Industrialization in Global History, London, Routledge.

Le nouveau visage du cosmopolitisme. Entretien avec Ulrich Beck

Mardi 16 août 2011

Propos recueillis par Catherine Halpern

Le cosmopolitisme, selon Ulrich Beck, est la prise de conscience du destin commun qui lie désormais toutes les parties du monde dans le partage des mêmes risques. Face à cette réalité vécue, la démarche du sociologue doit changer. Il doit prendre en considération la dimension transnationale des phénomènes qu’il observe.

Né en 1944, Ulrich Beck est professeur à l’université de Munich et à la London School of Economics. Il est devenu l’un des grands noms de la sociologie allemande aux côtés de Jürgen Habermas ou Niklas Luhmann. C’est la parution de La Société du risque en 1986 qui lui apporte une notoriété internationale. Le livre ne sera malheureusement traduit en français (Aubier, 2000) que quinze ans plus tard. Dans cet ouvrage devenu un classique, Beck soutient que nous serions passés d’une société industrielle, centrée sur la production et la répartition des richesses, à une société du risque, réflexive et globale, où la question majeure devient celle de la répartition des différents risques, qu’ils soient sociaux, environnementaux ou politiques. Les champs de réflexion de Beck sont très larges puisqu’ils englobent aussi bien l’environnement que la modernisation, le travail, les inégalités. Il est devenu l’un des principaux chantres d’un cosmopolitisme méthodologique, persuadé de la nécessité aujourd’hui pour les sciences sociales de dépasser le cadre de l’État-nation.

Si c’est par sa réflexion sur La Société du risque que Beck s’est fait connaître en France, on aurait pourtant tort d’en rester là. Car ce sociologue allemand a un projet bien plus ambitieux : repenser entièrement la méthodologie des sciences sociales pour fonder une « nouvelle grammaire du social ». Dans Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation (Aubier, 2003) et, plus récemment, dans Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? (Aubier, 2006), Beck martèle avec force que si elles veulent comprendre le monde d’aujourd’hui, les sciences sociales doivent abandonner le nationalisme méthodologique qui est le leur pour une approche résolument cosmopolitique.

Pourquoi parler aujourd’hui de « cosmopolitisation » ?

À l’époque des Lumières, le cosmopolitisme était une belle idée philosophique qui entendait freiner le patriotisme. Aujourd’hui, l’enjeu est tout autre. Car le cosmopolitisme n’est plus seulement une idée, mais un phénomène réel. C’est pourquoi j’emploie plutôt le terme de cosmopolitisation pour éviter les confusions. Notre quotidien lui-même est devenu cosmopolitique. Nous vivons aujourd’hui dans un monde globalisé où nous ne pouvons plus exclure les autres. Songez à la discussion autour des caricatures danoises de Mahomet. Au départ, on pouvait penser qu’il s’agissait d’une polémique interne au Danemark. Mais il n’y a plus de société danoise, fermée sur elle-même. Cette discussion a traversé toute l’Europe car elle posait des problèmes plus généraux, notamment celui de la place des musulmans au sein des sociétés occidentales.

Nous sommes désormais dans un monde globalisé où les réseaux, les discussions et les médias de masse nous touchent tous. La catastrophe du tsunami en Asie à Noël 2004 est un autre exemple éloquent. Cet événement s’est certes produit en Asie mais, dans une certaine mesure, il a affecté le monde entier en devenant un événement médiatique. D’autant plus que nombre de touristes avaient été touchés. Tout à coup, des catastrophes qui semblent être des événements nationaux ou locaux concernent l’ensemble de la planète. Nous y sommes confrontés, que nous le voulions ou non.

Il ne s’agit donc pas là d’un cosmopolitisme qui vient d’en haut comme celui incarné par les Nations unies ou par la Cour internationale de justice. Cela ne veut pas dire non plus que tout le monde devient cosmopolite, amateur de diversité culturelle ou polyglotte, ou que nous sommes tous conscients de ce phénomène. Cela signifie simplement qu’il y a de fait une cosmopolitisation qui vient d’en bas et qui change notre vie quotidienne, notre mode de consommation, notre vie politique, ou nos relations à l’intérieur même de nos frontières nationales. On peut parler en ce sens d’un « cosmopolitisme banal ».

Quelle différence faites-vous entre cosmopolitisation et mondialisation ?

La mondialisation est un terme ambivalent qui est en général appréhendé d’un point de vue économique. Il renvoie à l’idée d’un marché mondial où les hommes et les capitaux jouiraient d’une liberté sans entraves. Bref, la mondialisation est liée à une conception économique libérale.

La cosmopolitisation au contraire renvoie à un processus multidimensionnel et complexe caractérisé par les interdépendances qui relient de fait les hommes les uns aux autres, de gré ou de force. Le cosmopolitisme survient au cœur de notre vie. Notre vie quotidienne, notre travail, nos rapports amoureux deviennent cosmopolitiques au sens où ils sont le mélange de différentes cultures. La distinction analytique entre nous et les autres est désormais brouillée. Nous faisons partie, que nous le voulions ou non, de la constellation cosmopolite.

La question du risque permet de mieux comprendre ce phénomène. Le risque n’est pas la catastrophe mais l’anticipation de celle-ci, et non pas une anticipation personnelle mais une construction sociale. Aujourd’hui, les gens prennent conscience que les risques sont transnationaux et commencent à croire en la possibilité d’une énorme catastrophe telle qu’un grand changement climatique, une attaque terroriste, etc. De ce fait, nous sommes liés à d’autres, au-delà des frontières, des religions, des cultures. Après le 11 septembre, même Le Monde titrait « Nous sommes tous américains ». Le risque produit d’une manière ou d’une autre une certaine communauté de destin et peut-être même un espace public mondial.

Le risque n’est donc pas seulement un bon exemple, il construit également cette cosmopolitisation…

Oui, exactement. Quand les États-Unis ne veulent pas ratifier le protocole de Kyôto, ils doivent se justifier. Tout simplement parce qu’on reconnaît aujourd’hui qu’il y a un risque global. Voilà une vraie opportunité pour construire des institutions cosmopolitiques. Bien sûr il y a des mobilités, des migrations, Internet, de nouvelles formes de production ou de consommation, mais tout cela est lié au capitalisme. Le risque global peut être l’une des forces aptes à produire des institutions cosmopolitiques capables de surmonter les intérêts appréhendés seulement à l’échelle nationale. Car les gens et les États peuvent apprendre qu’il faut résoudre les problèmes nationaux dans une société cosmopolitique. Cette perspective cosmopolite est réaliste ; c’est le nationalisme qui dans ce contexte est idéaliste : il regarde en arrière et n’apporte pas de vraies réponses aux sociétés.

Pour Emmanuel Kant, le cosmopolitisme s’inscrivait dans un progrès de l’histoire. Est-ce que pour vous l’évolution vers le cosmopolitisme est positive et nécessaire ?

Non, la cosmopolitisation que je dégage n’est pas une idée normative. Elle renvoie simplement aujourd’hui à une réalité, mais ne prescrit rien quant à l’avenir… Du reste, la cosmopolitisation produit souvent l’effet inverse. Il y a en fait une dialectique entre cosmopolitisation et anticosmopolitisation. L’opposition à la cosmopolitisation est en plein essor. Être global, ce n’est pas nécessairement être cosmopolite. Prenons le cas du terrorisme islamiste d’Al Qaïda. Il s’agit d’un mouvement anticosmopolite et pourtant global : il utilise des outils de communication comme Internet ou les téléphones satellitaires pour communiquer partout dans le monde, et s’appuie sur les réseaux transnationaux pour frapper n’importe quel point du globe. En un sens, il s’agit aussi d’un mouvement universaliste, même s’il s’agit d’un universalisme qui exclut l’autre. En même temps, ils produisent de la cosmopolitisation parce que des gens s’unissent contre eux au-delà des frontières.

Vous dites que la catégorie de l’État-nation est désormais une « catégorie zombie » pour les sciences sociales. En quoi consiste le cosmopolitisme méthodologique que vous appelez de vos vœux ?

En parlant de catégorie zombie, j’entendais surtout provoquer mes collègues. Je ne dis pas que l’État-nation n’a aucune réalité aujourd’hui. C’est en tant que catégorie sociologique que je le critique.

Le nationalisme méthodologique prend l’État-nation comme une hypothèse de base, comme la prémisse pour bâtir les sciences sociales sans interroger sa pertinence. La première étape selon moi pour élargir le cadre de recherche, c’est de favoriser les études comparatives. Mais ces comparaisons prennent encore l’État-nation comme base de recherche. Or il y a des phénomènes qui ne sont pas liés seulement au contexte national mais au contexte européen ou mondial. La cosmopolitisation méthodologique offre une voie alternative pour faire des recherches en sciences sociales.

La question des inégalités est à ce titre exemplaire. Nous appréhendons trop souvent la question des inégalités, des différences de classes à l’intérieur de l’État, or nous vivons dans un monde globalisé. Pourquoi par exemple les sociologues se concentrent-ils surtout sur la dynamique des classes à l’intérieur de l’État-nation ? Il y a pourtant des inégalités qui sont plus importantes d’un point de vue humanitaire. Nous vivons plutôt bien en Europe. Pourquoi nous concentrons-nous uniquement sur ce cadre national ? Les principes de l’État-nation à l’échelle du monde globalisé légitiment les inégalités globales parce qu’on se soucie de l’intérieur et pas des autres. Et les sociologues acceptent ce principe de légitimation.

Dans l’institut de recherche que je dirige à Munich, nous n’utilisons pas l’État-nation comme unité d’analyse pour appréhender les risques, mais nous essayons de penser un scénario transnational mêlant l’opinion publique, les industries et les experts. Adopter une méthodologie cosmopolitique n’empêche pas d’avoir une approche très spécifique : on peut se concentrer sur la cosmopolitisation des affaires ou sur la cosmopolitisation des générations. En France, par exemple, la polémique sur la précarité est une question cruciale dans le monde développé, mais elle est liée aux risques globaux qui constituent un nouvel espace d’expérience. Aujourd’hui, il faut faire une carte de la précarité globale. C’est vrai pour de nombreux champs : pour avancer dans l’analyse, il est nécessaire de construire de nouvelles unités de recherche et de redéfinir les concepts de base.

Vous citez un grand nombre d’études empiriques, mais vos propos se caractérisent par un grand degré de généralité. Ne serait-ce pas là une sorte de sociologie philosophique ?

Il y a différents usages de mon travail. En Allemagne, où il existe depuis longtemps une importante réflexion métathéorique, beaucoup pensent que je suis un sociologue très empirique, comparé par exemple à Niklas Luhmann. J’essaie pour ma part de construire une sociologie qui soit liée à l’expérience. Elle ne s’appuie pas seulement sur des données empiriques, mais aussi sur l’expérience quotidienne et historique. Les études empiriques sont importantes mais il ne faut pas négliger l’expérience historique. Si vous faites une analyse empirique de la société française à l’aide des catégories de classes, eh bien sans surprises, vous trouverez des catégories de classes. Bien sûr, il y a des classes sociales, mais en en restant seulement là, on ne verra aucun changement de la société. Une sociologie qui ignore l’expérience quotidienne, même si elle utilise un grand nombre de données empiriques, peut être vide car elle produit alors elle-même la réalité. Or aujourd’hui un grand nombre de sociologues produisent de la sociologie à l’aide des catégories anciennes.

Pendant mes études, j’ai lu beaucoup de philosophie allemande. Cela m’a permis de comprendre à quel point le monde que nous appréhendons est construit par des concepts. Ceux-ci se font et se défont. C’est pourquoi je cherche de nouveaux concepts pour sortir des routines et ouvrir d’autres voies.

Vous insistez sur l’utilité d’une réflexion cosmopolitique pour construire l’Europe. Que peut-elle apporter à un projet qui semble en perte de vitesse ?

Ce qui manque à l’Europe, c’est une idée de l’Europe. Et c’est la raison du « non » français au référendum. Je pense que le cosmopolitisme peut être une clé pour relancer l’Europe. Nous ne pensons le social et le politique que sous des catégories nationales, et nous ne comprenons pas que l’Europe pourrait avoir une histoire très différente. Il s’agit de reconnaître et non de surmonter les identités nationales. Il ne s’agit pas de vouloir une société européanisée et uniforme, mais d’organiser une structure cosmopolite, qui reconnaisse à la fois ses membres dans leurs différences et ceux qui se tiennent à l’extérieur de l’Europe. Je ne crois pas que nous devrions abandonner la démocratie nationale pour une démocratie européenne. Nous avons besoin d’une combinaison nouvelle de la démocratie nationale et de la démocratie européenne. C’est la même chose en ce qui concerne l’opinion publique : elle est européenne et nationale en même temps. Il s’agit de comprendre que l’Europe peut résoudre nos problèmes nationaux mieux qu’à une échelle nationale.

Le modèle universaliste est intéressant pour penser la justice mais pose un double problème : en produisant des normes universalistes à l’intérieur du cadre national, il néglige à l’intérieur les différences et exclut ceux qui se tiennent à l’extérieur des Etats-nations. Le modèle cosmopolitique va au-delà en mettant au contraire l’accent sur la reconnaissance des différences, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Et il peut être bien intéressant d’avoir une polygamie de cultures. Mais le cosmopolitisme présuppose des éléments d’universalisme : sans normes universelles, il n’y a pas de relations stables aux autres. Il présuppose aussi le nationalisme dans la mesure où la nation produit une large communauté de destin et de vie. Le cosmopolitisme permet d’exorciser l’idée qu’il faudrait se suicider culturellement pour devenir européen. Il faut cesser de toujours raisonner sur le mode du « ou bien… ou bien » pour saisir les pluralités d’appartenance.

Cette interview a été publiée pour la première fois dans Sciences Humaines, n° 176, novembre 2006.

L’héritage néolithique. Entretien avec Jean Guilaine

Mardi 19 juillet 2011

Jean Guilaine, professeur honoraire d’archéologie au Collège de France, est l’auteur notamment de Les Racines de la Méditerranée et de l’Europe, Fayard, 2008 ; Pourquoi j’ai construit une maison carrée, Actes Sud, 2006 ; La Mer partagée. La Méditerranée avant l’écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ, Hachette, 2005 ; De la vague à la tombe. La conquête néolithique de la Méditerranée, 8000-2000 avant J.-C., Seuil, 2003. Rencontre avec un grand nom de la préhistoire, à l’occasion de la parution de son dernier ouvrage : Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique, Gallimard, 2011.

Votre dernier livre : Caïn, Abel, Ötzi. L’héritage néolithique, expose magistralement l’état des recherches sur le Néolithique. Pourtant vous ne faites, sauf lecture inattentive de ma part, qu’une mention anecdotique de chacun de ces noms. Pourquoi ce titre ?

Jean Guilaine : Mon intention première était d’intituler ce livre « Caïn, Abel, Ötzi et les autres », c’est-à-dire de désigner l’ensemble de l’humanité néolithique et pas seulement trois figures emblématiques (dont deux imaginaires). Poussé par mon éditeur, je m’en suis finalement tenu aux trois personnages-symboles pouvant représenter un condensé de la période : d’un côté le premier cultivateur et le premier pasteur de la planète (tels que les nomme le mythe biblique), de l’autre Ötzi, déjà usager de la métallurgie et contemporain d’une époque où tensions et inégalités signent plutôt le stade terminal du processus.

Nous connaissons grâce à l’anthropologie des milliers de sujets néolithiques mais ils sont terriblement anonymes, d’où le recours à l’artifice du titre. Sur la rivalité des deux frères, l’Ancien Testament est peu loquace. Caïn, agriculteur sédentaire, présente sans succès au Seigneur les fruits de la terre. Abel, le pasteur, lui offre les bêtes de son troupeau. Ses présents sont appréciés peut-être parce qu’Abel est un sacrificateur, qu’il va jusqu’à faire couler le sang de ses brebis. Jaloux, Caïn tue son frère et est condamné à l’errance. Il ne m’appartenait pas de faire l’exégèse de cet événement sinon dire que très tôt, au Proche-Orient, les premières communautés sédentaires ont donné naissance, sur les terres peu aptes à l’agriculture, à un nomadisme pastoral pour tirer également parti d’un environnement réfractaire. Le mythe peut refléter la compétition pour certains espaces frontaliers entre les tenants des deux économies.

Si Caïn et Abel sont deux figures mythiques, Ötzi est un personnage historique, ou plutôt archéologique. Que savons-nous de lui aujourd’hui ?

J.G. : On fête cette année les vingt ans de la découverte d’Ötzi dont la momie congelée a été retrouvée à plus de 3 000 m d’altitude sur la frontière austro-italienne. Ce sujet, qui a vécu à la fin du 4e millénaire avant notre ère, est devenu depuis un authentique « personnage » archéologique dont on peut voir la dépouille au musée de Bolzano. On l’a beaucoup étudié au plan anthropologique (taille, morphologie, état sanitaire, tatouages, ADN, etc.). On a analysé par le détail ses vêtements et son équipement (armes, outils, contenants). Mais au-delà de ces recherches anatomiques et archéologiques, la curiosité des chercheurs et du public s’est beaucoup focalisée sur les circonstances de sa mort, fait social.

On l’a cru d’abord mort de froid mais l’on s’est ensuite rendu compte qu’il avait reçu dans l’épaule un projectile mortel. Il semble aussi qu’il se soit battu avec plusieurs personnes. Autant de données signant une atmosphère de violence. La dernière hypothèse proposée fait état d’une sépulture en deux temps : Ötzi aurait pu être tué à basse altitude et sa dépouille placée dans une sépulture provisoire. Plus tard, son corps aurait été transporté sur un sommet alpin (peut-être sur un territoire revendiqué par les siens) et mis en terre avec tout son équipement, celui-ci étant pour partie un simulacre (son arc et la plupart de ses flèches n’étaient pas fonctionnels). Sépulture rituelle d’un défunt, devenu un ancêtre, inhumé avec une évidente mise en scène, nanti des attributs dus à son rang ?

À vos yeux, que reste-t-il du Néolithique aujourd’hui ?

J.G. : Il y a deux aspects dans le legs du Néolithique : matériel et idéel. Au plan matériel, notre alimentation végétale est aujourd’hui fondée sur les trois principales céréales (blé, riz, maïs) issues de la néolithisation, tandis que notre nourriture carnée provient pour beaucoup d’animaux domestiques. Cette « révolution » fut aussi le moment où apparut toute une série d’innovations techniques : systèmes hydrauliques (puits, barrages, irrigation), exploitations minières (silex puis minerais), outils de déforestation, instruments agricoles (araire, fléau, planche à dépiquer), attelage, véhicules à roues (chars, chariots), sceaux et premiers indices de comptabilité, etc.

D’autres traits culturels ont carrément conditionné la trajectoire humaine jusqu’à aujourd’hui : la maison pérenne (lieu impliquant une histoire familiale et une généalogie), le village à vocation agricole (la ville introduira ensuite un nouveau seuil dans le regroupement des populations), le territoire exploité pour la production de nourriture et symbole de l’appropriation d’un espace.

SH : À vous lire, la néolithisation est corrélée à nombre de processus dont nous sommes les héritiers. Nous assisterions alors il y a dix millénaires à l’émergence de nouveaux rapports symboliques, qu’ils aient trait à la perception de l’espace et du temps, aux rapports avec les morts et les divinités… Pouvez-vous nous en dire plus sur les conséquences induites par ces changements ?

J.G. : Mais c’est peut-être, par-delà ce cadre matériel, toute une série de comportements sociaux et symboliques que le Néolithique a favorisés. Au niveau de la maison d’abord se détermine la place physique et mentale de chaque occupant. Les aménagements domestiques renvoient à des gestes, à des idées, à des codes qui s’incrustent dans l’inconscient.

Le village est aussi un espace dans lequel se construisent le respect de certaines règles de sociabilité, le sentiment identitaire, la notion de racines et d’appartenance à une même entité. Cet esprit communautaire n’empêche pas l’expression de comportements plus individuels : le besoin de se distinguer par des marqueurs personnels (armes, parures) ; celui de briller, de se mesurer à autrui, d’acquérir du prestige. Le village néolithique est très vite devenu un laboratoire de fabrication du pouvoir et le siège d’inégalités. En Europe du Sud-Est, vers – 4 500/- 4 000), deux millénaires seulement après l’arrivée des premiers cultivateurs, des privilégiés sont enterrés à Varna avec une profusion de richesses. À la même époque d’autres dominants se font inhumer en Armorique sous de vastes tertres avec des pièces exotiques de haute valeur (roches alpines d’apparat, variscite ibérique).

Un nouveau sentiment lie désormais les morts aux vivants. Les défunts sont revendiqués comme les fondateurs du territoire, ils sont la légitimation des origines de la communauté et le ciment de celle-ci dans le temps. Ils acquièrent le statut d’ancêtres et sont vénérés pour cela (le mégalithisme en est l’expression). Les ancêtres des groupes dominants finiront par devenir des divinités veillant sur l’ensemble de la population.

Le Néolithique inaugure donc, à travers des localités désormais stables, des notions qui sont demeurées en nous : sens de l’identité, règles de sociabilité, goût de la distinction, quête du prestige, sens de la compétition et du pouvoir, constitution de clientèles et d’obligés, contestation des élites, etc. Les néolithiques sont « modernes ».

Une autre rupture du Néolithique, dont les effets sont allés s’amplifiant, serait une modification de notre rapport au milieu. Je me rappelle avoir entendu votre collègue Pascal Depaepe dire que si le paléolithique était l’environnement subi, le néolithique était l’environnement agi…

JG : Évidemment c’est peut-être le legs du Néolithique qui, aujourd’hui fait le plus problème. Tout au long des temps paléolithiques, l’homme restait soumis aux rythmes climatiques et se moulait dans les environnements que la nature lui proposait. Avec le Néolithique, le voici désormais acteur de son propre milieu puisqu’il a désormais la possibilité de modeler celui-ci à sa guise et de l’artificialiser.

Pour bâtir leurs villages, cultiver, faire paître leurs troupeaux, les néolithiques ont eu besoin d’espace. Par le feu et la hache à lame de pierre, ils ont troué les forêts. En favorisant l’ouverture du paysage, ils ont généré les premiers phénomènes érosifs : transferts de sédiments, appauvrissement des sols. En Eurasie, la destruction du couvert végétal aurait entraîné, dès – 6 000, une première augmentation du gaz carbonique. Ces agressions sont toutefois demeurées modestes, la nature pouvant un temps contrer les effets négatifs de ces blessures.

Pour autant, un pas décisif était franchi. Poussées démographiques, moyens techniques mais surtout absence de régulation des capacités biologiques, stratégies économiques et soif de profits ont, par la suite, fait de l’homme un manipulateur sans scrupules de son environnement. Le message prometteur du Néolithique – une nourriture assurée pour tous – s’est perdu sur les chemins de l’Histoire.

Propos recueillis par Laurent Testot

Note
Ce texte est la version longue de l’entretien publié dans le n° 227 de Sciences Humaines sous le même titre.

Chronique d’un monde en connexion, 1200-1600

Lundi 30 mai 2011

L’histoire s’accélère à partir du début du 13e siècle. Des zones civilisationnelles jusqu’ici restées largement autonomes entrent en interaction, produisant une ébullition militaire certes, mais aussi économique et sociale, qui va aller croissant jusqu’à aujourd’hui et est aux racines du monde global que nous connaissons. Ainsi peut-on résumer la thèse de Jean-Michel Sallmann, professeur d’histoire moderne à l’université de Paris-X–Nanterre. Dans son dernier ouvrage, Le Grand Désenclavement du monde, il synthétise un moment-clé de l’histoire humaine : la rencontre entre les « quatre parties du monde ».

Pour l’auteur, le monde multipolaire qui s’est constitué sous nos yeux au terme de la guerre froide n’est pas une nouveauté. L’humanité a, hormis la brève parenthèse post-Seconde Guerre mondiale, toujours vécu dans un monde fractionné entre civilisations – concept qu’il reprend dans son acception huntingtonnienne et plus largement braudelienne, estimant qu’il est plus pertinent que celui d’État-nation autour duquel s’est construit notre appréhension des relations internationales.

Sallmann retient comme grands foyers du 2e millénaire quatre civilisations : chinoise, européenne, musulmane et hindoue, qui de par « leur poids démographique et leur dynamisme, (…) ont joué un rôle majeur sur le plan stratégique, culturel et économique ». De façon convaincante, il soutient que les bouleversements que nous connaissons aujourd’hui s’enracinent dans l’histoire, en ce moment pivot qui court du 13e au 17e siècle. Nous sommes donc revenus au monde multipolaire mais connecté d’avant 1945. Et ce monde-là a été essentiellement cloisonné, jusqu’au cap des années 1200, entre plusieurs civilisations qui échangeaient peu voire vivaient, pour les Amérindiens, coupés du reste du monde. D’où le choix auquel procède Sallmann : faire l’histoire de la mise en relation de l’ensemble du monde à ce moment-charnière, procédant par ensembles géographiques et par étapes chronologiques.

De l’irruption mongole…

Cette histoire de connexion commence dans la steppe mongole, turbulente voisine de la Chine, de laquelle elle est séparée par des empires sinisés, fondés par des nomades sédentarisés qui ont adopté le mode de vie chinois et tout ce qu’il implique en matière d’administration. Exploitant les connaissances et talents des peuples conquis, les cavaliers de Gengis Khan et de ses descendants annexent en quelques décennies l’essentiel de l’Eurasie.

Cette conquête va se révéler décisive. Les routes commerciales intensifient les anciens réseaux d’échanges d’un bout à l’autre de l’Eurasie, et seront aussi le vecteur de la grande épidémie de peste du 14e siècle. Plusieurs autres conséquences découlent de la parenthèse mongole :

• La Chine, ouverte sur le monde à l’apogée de l’Empire mongol, va voir renforcé son rôle d’aimant économique pour les siècles à venir. Elle accentue son homogénéité interne, la civilisation han s’étendant vers le sud et assimilant les populations indigènes, repoussant vers le Tibet et la Birmanie celles qui résistent. Le tout s’accompagne d’un retrait progressif de sa sphère de contrôle maritime : alors que les marchands chinois des 13e-14e siècles sillonnaient l’océan Indien, ils sont cantonnés à la mer de Chine au 17e. L’Empire du Milieu se continentalise, élargissant son espace vital terrestre et s’imposant comme le plus important marché de production et de consommation mondial… Un marché auquel les puissances européennes n’auront de cesse d’accéder.

• L’Islam, « pivot de l’Ancien Monde », au carrefour entre les civilisations chinoises, indiennes et européennes, va subir de plein fouet les invasions mongoles, de la peste noire et de l’équipée de Tamerlan. Il frôle la désintégration avant de se ressaisir, assimilant les nouveaux venus et se structurant en trois blocs impériaux « suffisamment puissants et structurés pour se neutraliser mutuellement » : ottoman sunnite, successeur du califat abbasside brisé par Hulagu Khan ; safavide perse chiite ; moghol en Inde du Nord.

• Le monde hindou, même s’il n’est représenté par aucun État-phare sur le plan international dans la période considérée, n’en manifeste pas moins une capacité d’adaptation exceptionnelle. Sa capacité à résister aux invasions s’illustre lors de l’arrivée des Portugais. Ces derniers se retrouvent « enkystés » dans des forteresses littorales et doivent composer avec les acteurs locaux pour se greffer dans les réseaux commerciaux dont ils convoitent le contrôle.

… À l’expansion européenne

• L’Europe chrétienne, restée à l’écart des invasions même si elle subit les effets de la peste, est pour l’auteur un cas à part – il rejoint là le camp de l’« exception européenne ». Constituée d’États en rivalité exacerbée, elle met fin au 16e siècle à la fois « au messianisme de la reconquête des lieux saints » et aux idéologies impériales pour esquisser des États structurés et des sociétés politiques. Son dynamisme lui permet de repousser l’Islam hors des Balkans et de l’Espagne, de partir à la découverte des mers. Le résultat est plus mitigé, souligne Sallmann, que celui que défend l’historiographie européenne traditionnelle : le continent africain n’est contourné qu’avec difficulté, l’Extrême-Orient reste fermé.

« La vraie réussite de l’Europe chrétienne » est la conquête décisive des Amériques, résultant de la catastrophe épidémiologique qui emporte les extraordinaires civilisations amérindiennes. Autorisons-nous une parenthèse : l’auteur, contre l’opinion des archéologues, qualifie de « néolithiques » ces empires précolombiens, défendant que bien que dotés d’une administration élaborée, ils n’utilisaient pas de métallurgie pour leur outils et armes. D’autres spécialistes que les archéologues devraient renâcler à la lecture de certains passages, mais le prix à payer lorsque l’on se lance dans la synthèse magistrale à partir d’une compilation d’ouvrages est celui de la critique ponctuelle – Sallmann s’en montre conscient, et réussit en tout cas un ouvrage aussi érudit que d’accès aisé, qui ouvrira de nouvelles portes aux néophytes en histoire globale et enrichira la réflexion des autres.

Après avoir mentionné la maturation de deux nouvelles civilisations, le Japon fermé aux influences étrangères et s’extrayant donc de la sphère culturelle chinoise, et la Russie orthodoxe affranchie de la présence de la Horde d’or et de l’influence de l’Empire byzantin, Sallmann s’achemine vers une conclusion attendue : si l’Europe du 17e siècle n’est pas la seule à conquérir de nouveaux territoires, elle est est unique en ce qu’elle met en place les conditions économiques de sa projection dans le monde entier.

L’idée selon laquelle l’Europe aurait développé des institutions ou valeurs morales susceptible de la hisser au-dessus des autres civilisations ne semble pas pertinente à Sallmann, qui souligne également à l’instar d’un nombre croissant d’historiens que l’Occident n’a pas inventé grand-chose en matière de technologies, mais qu’il s’est approprié et qu’il a amélioré des techniques empruntées aux Chinois, Indiens et Arabes. Mais il existe bien un miracle européen, auquel l’auteur attribue un vecteur décisif : une révolution mentale, liée à un essor intellectuel et universitaire particulier, a poussé l’Occident à ouvrir le monde sur le long terme – ce qui manquait à la Chine pour poursuivre les entreprises maritimes de Zheng He au 15e siècle, ou à l’islam dont le modèle social englobant aurait empêché une adaptation en monde non musulman.

L’auteur fournit plusieurs exemples, tel celui d’Ibn Battûta qui, s’il voyageât énormément, s’efforçait en permanence de conserver son mode de vie de notable musulman en évitant autant que faire se pouvait de s’exposer à la souillure des autres communautés. « L’obligation de respecter les préceptes alimentaires et les pratiques rituelles du culte constitue une frontière de civilisation infranchissable pour le musulman du Moyen Âge. »

Au final, l’auteur estime que le grand récit européen a fait son temps, sapé par les recherches menées ces dernières décennies. Et que l’Occident doit accepter que le monde, multipolaire par nécessité, ne sera jamais à son image.

À propos de

SALLMANN Jean-Michel [2011], Le Grand Désenclavement du monde, 1200-1600, Paris, Payot.

Le premier essor du commerce de longue distance en Afrique

Mardi 24 mai 2011

Dans sa volumineuse histoire de l’Afrique précoloniale [2002], Christopher Ehret identifie le premier millénaire avant notre ère et les trois siècles suivants comme la période de « révolution commerciale » du continent. Il est possible qu’il sous-estime, au passage, l’ancrage asiatique des commerçants touchant l’Afrique à cette époque : de fait il tend à considérer le commerce de la mer Rouge et de la côte Est comme une simple extension des échanges méditerranéens [2002, pp. 162-163]. Mais son apport n’en est pas moins précieux en ce qu’il fixe les déterminants endogènes comme exogènes de ce grand commerce, tout en spécifiant la « spécialisation » en produits primaires que l’Afrique conservera très largement par la suite.

C’est au cours du premier millénaire avant l’ère commune que l’Afrique connaît sa première mise en relations d’envergure avec le monde méditerranéen et le monde arabe. Jusqu’alors, en effet, le continent semble avoir beaucoup inventé de façon interne. Ainsi l’agriculture africaine semble être née de façon indépendante du foyer proche-oriental, au moins dans trois régions différentes : la région saharo-sahélienne (vers – 8000), la corne de l’Afrique autour du bananier d’Abyssinie (vers – 6500), les savanes boisées d’Afrique de l’Ouest à partir de l’igname (vers – 8000).  De même, la métallurgie du fer paraît y avoir été totalement séparée de son émergence supposée en Anatolie vers 1500 av. J.-C. Entre 1000 et 500 av. J.-C., deux foyers de production existaient, au Nord-Nigeria et Cameroun d’une part, dans la région des Grands Lacs d’autre part. Ces deux foyers apparaissent donc avant que la métallurgie du fer ne parvienne d’Anatolie en Égypte et en Afrique du Nord, ce que confirment du reste les différences entre les deux types de techniques.

À partir du début du premier millénaire avant l’ère commune, l’Afrique commence en revanche à interagir très régulièrement avec les autres continents. Deux sources extérieures de commerce sont incontestablement présentes. Au Nord, ce sont les Phéniciens puis les Grecs qui créent une dynamique tout à fait nouvelle sur la côte nord-africaine comme en Égypte. A l’Est, ce sont les Arabes, notamment de la côte yéménite, qui seront les acteurs déterminants sur les rives africaines de la mer Rouge et de l’océan Indien. Très différent du commerce dirigé par les souverains, l’échange devient dès cette époque une affaire de professionnels et d’aventuriers, de plus en plus indépendants des pouvoirs politiques et capables de fonder des colonies ou des cités commerciales très éloignées de leurs bases. La relative autonomie de ces dernières, tout comme leur pouvoir économique croissant, rendent les souverains territoriaux, petits ou grands, de moins en moins capables de traiter le commerce de longue distance comme une affaire contrôlée, mélangeant intérêt personnel et diplomatie. Dans ces conditions, les royautés ou États locaux se replient sur des formes de taxation de ce commerce tout en lui fournissant parfois des monnaies véhiculaires utiles.

En Afrique de l’Est, un port commercial important émergerait avec Rhapta, sur la côte tanzanienne actuelle. On y aurait échangé des perles de verre et des outils en fer importés contre de l’ivoire, des cornes de rhinocéros et des carapaces de tortue. Au premier siècle de notre ère, Rhapta était supervisé par le gouverneur de Mapharitis au Yémen. La taxation et la régulation du commerce dans cette cité étaient affermées à des marchands originaires du port de Mocha, souvent mariés à des femmes de la région. Le commerce transitant par ce port devait avoir des conséquences importantes jusque dans l’intérieur, notamment en permettant un apport en produits ferreux distinct de l’approvisionnement local. Mais les apports les plus fondamentaux allaient être ceux des populations d’origine malaise : installées sur la côte dès le premier siècle de l’ère commune, elle auraient ensuite migré vers Madagascar et auraient acclimaté beaucoup de plantes asiatiques (igname d’Asie, taro, banane, canne à sucre, entre autres – voir chronique du 19 avril 2010 sur ce blog) qui se diffuseront vers l’intérieur. Le poulet et le porc seraient deux autres apports particulièrement importants.

En Afrique du Nord-Est, ce sont d’abord les commerçants arabes qui agissent dans le Nord de la corne, y développent la culture de la myrrhe et de l’encens et en importent ivoire, corne de rhinocéros et carapaces de tortue. Là aussi, confrontés à un climat et des sols très proches de ceux de l’Arabie méridionale, ils s’établissent et s’allient souvent aux familles des chefs de clans traditionnels. Constituant des cités commerciales, leur influence s’étend à la diffusion de leur langue comme moyen de communication entre les ethnies locales, sans doute aussi de leurs institutions comme certaines conceptions de la royauté. C’est a priori une telle forme de pouvoir qui se met en place dans le royaume d’Aksoum, au Nord de l’Éthiopie et en Érythrée, au moins à partir du 1er siècle de notre ère. Les marchands d’Aksoum mettent fin à la rivalité qui existait jusqu’alors, notamment avec les commerçants de l’Égypte des Ptolémée. En établissant un seul port, Adulis, passage obligé des marchands étrangers, le royaume d’Aksoum se crée un quasi-monopole pour la vente de l’ivoire, peut-être aussi de l’or de la région du Nil moyen. Les taxes perçues permettent de financer l’armée et la construction de la capitale, l’influence du pouvoir Aksoumite s’étend très au Nord sur la côte de la mer Rouge, parfois mais de manière sporadique sur certaines parties de l’Arabie du Sud. Ce faisant, ils coupent au royaume de Méroé son accès traditionnel au débouché maritime.

L’Afrique du Nord est évidemment la partie du continent directement concernée par le commerce méditerranéen. Carthage serait fondée au 9e siècle avant l’ère commune par les Phéniciens, Cyrène au 8e par des Grecs. Le débouché maritime renforcerait le pouvoir des Garamantes, peuple libyco-berbère du Nord-Sahara, qui devait plus tard fournir ses fauves à l’Empire romain mais approvisionnait surtout les marchands méditerranéens en pierres précieuses. Si le commerce trans-saharien semble surtout occasionnel au premier millénaire avant notre ère, l’essor commercial aurait stimulé la formation d’États territoriaux importants dans le monde berbère, notamment le royaume numide (en Tunisie et Algérie orientale) et la Maurétanie (entre Maroc et Algérie occidentale). Avec l’avènement de l’Empire romain, ces régions, et plus particulièrement l’actuelle Tunisie, deviendront de véritables greniers à blé pour la ville de Rome. C’est aussi durant cette période que commence en Afrique du Nord l’utilisation du dromadaire comme source de viande, de lait et, évidemment, comme moyen de transport. Introduit de l’Arabie au premier millénaire avant l’ère commune, cet animal est ensuite progressivement utilisé pour les transports et détermine un pastoralisme nomade dès les débuts de notre ère.

Contrairement à toutes les régions que nous venons de voir, l’Afrique de l’Ouest semble, de son côté, avoir connu une révolution commerciale largement endogène. Le commerce des métaux en serait le moteur mais la vente de cotonnades serait aussi présente, dans la boucle du Niger comme dans le bassin tchadien. C’est de cette époque que daterait la constitution de villages d’artisans spécialisés, en connexion avec un marché urbain proche, dans la ville autour de laquelle, précisément, ces villages d’artisans se regrouperaient. La production artisanale pour ce marché aurait aussi déterminé la formation de castes professionnelles. Sur cette base, les produits auraient commencé à circuler sur de très longues distances, soit en remontant le fleuve Niger, soit par voie terrestre. Djenné, par exemple, constituait une plaque tournante pour l’or venu de l’Ouest, comme pour le cuivre arrivant par l’Est, tandis que la production locale de riz et de poisson, mais aussi alentours de sorgho et de mil, permettait aux commerçants de pratiquer aussi un trafic local. Et pour cette région, il semble clair que le commerce trans-saharien ne fonctionnait pas encore : pour ce qui est du transport de l’or, il ne commencerait véritablement qu’à partir de la fin du 3e siècle.

Au total, Ehret fait un bilan précis de la participation de l’Afrique aux échanges de longue distance dans une période où on ne l’attend pas. Et il nous démontre au passage, avec l’essor commercial endogène à l’Ouest, l’importance du royaume d’Aksoum ou les trafics de la côte Est, avec l’influence malaise au Sud-Est et à Madagascar, la montée en puissance du monde berbère au Nord, que le continent africain est loin d’être resté passif à cette époque, reformulant les influences étrangères et s’appuyant sur les atouts méditerranéens ou arabes pour s’intégrer à l’économie globale.

EHRET Christopher [2002], The Civilizations of Africa: A History to 1800, University Press of Virginia, Charlottesville.

Du capitalisme diffus au capitalisme concentré : l’originalité de l’Europe dans l’histoire globale selon Arrighi et Mielants.

Mardi 17 mai 2011

Une problématique récurrente en histoire globale tend à identifier les ressorts du dynamisme occidental à une certaine relation, apparue sans doute dès la fin du Moyen Âge, entre le pouvoir politique et les marchands. Développé dans le cadre des politiques mercantilistes des 17e et 18e siècles, mais déjà connu dans les Cités-États italiennes au 13e siècle, ce lien particulier aurait rendu l’Europe capable de tirer profit de sa relation commerciale ancienne avec l’Asie, puis de ses « grandes découvertes » territoriales.

C’est sans doute Arrighi [1994] qui a le premier précisé la nécessaire connivence entre pouvoir politique et capital marchand dans la genèse d’une véritable originalité de l’Occident. Il retient d’abord l’approche de Braudel [1985] qui fait des capitalistes des individus non spécialisés et donc capables d’investir n’importe où afin d’augmenter significativement leur capital-argent disponible, mais aussi des acteurs soucieux de disposer d’une souplesse permanente dans l’affectation de leurs fonds. Il trouve le modèle de ces capitalistes dans les marchands des Cités-États italiennes de la fin du Moyen Âge mais, et c’est là une originalité profonde par rapport à l’héritage braudélien, Arrighi considère qu’ils n’ont fait que reproduire des comportements anciens, observés de longue date dans le système afro-eurasien, et propres à ce qu’on pourrait appeler un « capitalisme diffus ». Dans ces conditions, « la transition vraiment importante qu’il s’agit d’élucider n’est pas celle du féodalisme au capitalisme, mais le passage d’un pouvoir capitaliste diffus à un pouvoir capitaliste concentré » [Arrighi, 1994, p. 11]. En ce sens, les capitaux diffus seraient une constante de l’histoire, leur concentration sur un territoire et entre quelques mains serait une originalité ouest-européenne particulièrement féconde…

Rejoignant Wallerstein [1974], Arrighi considère que ce passage est intrinsèquement lié à l’émergence du système-monde moderne et du système interétatique tout comme à la nature des hégémonies successives. Il étudie alors les différences de logique entre ce qu’il nomme le « territorialisme » (attitude identifiant le pouvoir à l’extension du territoire et de la population soumise, mais ne considérant la recherche de richesse que comme un moyen éventuel ou un effet collatéral) et le « capitalisme » (qui recherche cette richesse comme finalité et ne cherchera l’acquisition de territoires qu’au titre de moyen). Si les deux logiques sont considérées comme alternatives dans la formation de l’État, Arrighi n’en marque pas moins l’existence de synergies importantes entre les deux. Si Venise connaît tant de réussite, par exemple, c’est qu’elle développe les deux simultanément tout en assurant qu’elles n’entrent jamais en contradiction. Elle assurerait ainsi un premier « pouvoir capitaliste concentré » dans l’histoire de l’Occident, tirant parti par ailleurs du système mis en place entre les Cités-États italiennes. Ce pouvoir capitaliste concentré serait considérablement renforcé au 17e siècle dans le cas des Provinces-Unies. Unissant les deux logiques, comme à Venise, les Pays-Bas bénéficieraient, dans le cadre de la formation des États modernes, de leur opposition frontale historique aux grands empires, d’une plus grande capacité militaire à contrer durablement ces derniers, d’un accès direct aux ressources économiques (produits asiatiques) que Venise mobilisait à travers les intermédiaires mongols ou égyptiens, d’une technique de formation étatique supérieure [1994, pp. 44-47]. Autrement dit, les progrès dans la connivence entre marchands et appareil d’État seraient au cœur de la construction d’un capitalisme européen qui, de fait, a toujours été associé à l’État.

Mielants [2008] reprend à son compte l’importance accordée par Arrighi aux Cités-États tout en l’étendant à ce qu’il nomme le « système inter-Cités-États », c’est-à-dire l’ensemble des relations entre ces cités. Pour lui, au-delà d’un capital marchand bien en place, des pratiques capitalistes émergeraient clairement en Europe de l’Ouest entre le 12e et le 14e siècle. Mais c’est évidemment dans les Cités-États que ces pratiques sont de loin les plus significatives, notamment parce que les marchands y détiennent clairement le pouvoir et mettent la puissance publique au service de l’accumulation commerciale privée. Comme Arrighi, il montre le caractère crucial du commerce extérieur pour ces cités et leur capacité à construire, non seulement un capital marchand fort, mais un « pouvoir capitaliste concentré » à travers des pratiques de monopole qui relèvent du territorialisme comme du capitalisme.

Mais ce sont les systèmes politiques communs à ces Cités-États qui apparaissent finalement déterminants dans la mesure où « les mêmes politiques et techniques de domination et d’exploitation expérimentées par les élites du système des Cités-États furent ensuite reprises par les élites des États-Nations, aux 16e et 17e siècles, pour renforcer leur accumulation illimitée du capital » [Mielants, 2008, p.43]. Institutionnellement c’est le droit de regard des marchands dans les instances de décision des Cités-États qui serait décalqué plus tard au sein des grandes nations mercantilistes, Provinces-Unies et Angleterre notamment : les intérêts privés y instrumentaliseraient le pouvoir politique afin de servir leur propre accumulation.

Là se situerait pour Mielants une différence fondamentale entre les « économies politiques » ouest-européennes et leurs homologues chinoises, indiennes ou d’Afrique du Nord. Vis-à-vis de la Chine, la comparaison est cependant plus nuancée. Sous les Song en effet, aux 11e et 12e siècles, l’État réhabilite les marchands, encourage le commerce en général, extérieur en particulier, construit des navires, sécurise les voies de transport. Mais ce ne serait pas en raison d’une influence des marchands sur le pouvoir central, ni même sur les pouvoirs urbains (très contrôlés par les fonctionnaires), comme ce le devenait en Europe, mais d’une pure décision du pouvoir impérial afin de contrer les menaces venues du Nord. Il s’agissait concrètement de remédier à l’impossibilité d’utiliser la route de la Soie, du fait de la mainmise des Mongols sur cette dernière, par un contournement maritime. Il s’agissait aussi de développer l’économie pour obtenir les ressources nécessaires à l’effort de défense contre la menace de ces nomades du Nord (la production de fonte, à usage militaire, progresse sensiblement à cette époque). Autrement dit, même dans ce cas apparemment similaire de progrès soutenu par le pouvoir politique, les ressorts de la décision en matière économique diffèreraient considérablement.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Tant redoutée au 12e siècle, la conquête effective de la Chine par les Mongols, au milieu du 13e siècle, sera particulièrement destructrice. Elle ruinera l’avance économique des Chinois, tandis que la percée des fils de Gengis Khan jusqu’en Europe fournira au contraire aux marchands des Cités-États italiennes l’ouverture sur le système-monde afro-eurasien dont ils pouvaient rêver [Abu-Lughod, 1989]. Et viendra ainsi conforter le pouvoir des marchands dans les instances de pouvoir de Gênes ou de Venise, sans compter le transfert à l’Europe de plusieurs innovations militaires. Autrement dit le « moment mongol » à la fois ruine la seule véritable politique mercantiliste chinoise de son histoire tout en renforçant le pouvoir des marchands sur les puissances publiques de quelques villes, ultérieurement de quelques États européens, permettant de surcroît l’armement rationnel de ces derniers… Là se situerait finalement une des raisons profondes de l’essor de l’Occident, associant une conjoncture favorable, pour les Européens, au sein de l’économie eurasienne globale, et des tendances lourdes à l’œuvre dans les cités-États italiennes, flamandes et hanséatiques de l’époque… Mielants combine ainsi remarquablement facteurs internes et externes dans l’explication de ce qui constitue les débuts d’une grande divergence entre Europe et Asie orientale.

ABU-LUGHOD J.L. [1989], Before European Hegemony: The World System 1250-1350, Oxford, Oxford University Press.

ARRIGHI G. [1994], The Long Twentieth Century: Money, Power and the Origins of our Times, London, Verso.

BRAUDEL F. [1985], La Dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud.

MIELANTS E. [2008], The Origins of Capitalism and the Rise of the West, Philadelphia, Temple University Press.

WALLERSTEIN I. [1974], The Modern World System, tome I, New York, Academic Press.

Le prix du sucre

Lundi 9 mai 2011

« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » Cette phrase de Voltaire donne le ton du dernier livre de Pierre Dockès, Le Sucre et les Larmes [2009]. « Le sucre, nous dit l’auteur en introduction, est une invitation au voyage. L’exploration des terres à sucre ne peut que commencer par une navigation dans la mer des Caraïbes » et se poursuivre sur les côtes de l’Amérique centrale, puis vers le Brésil, poussant à s’envoler vers d’autres îles, celles de l’Océan indien, revenant alors vers l’Inde, patrie d’origine de la canne à sucre. Autant de noms figurant en bonne place sur l’agenda du tourisme mondial, le climat tropical étant indispensable à la précieuse culture. Mais ces noms sont aussi inscrits dans la mémoire collective comme autant de destinations du voyage au bout de la nuit dans lequel furent engouffrés des millions d’hommes et de femmes, déportés d’Afrique pour fournir la pléthorique main-d’œuvre supposée nécessaire aux grandes plantations. C’est à une exploration restrospective de la face obscure, amère pourrait-on dire, de la mondialisation sucrière que nous invite ici Pierre Dockès.

La canne et les esclaves

L’étymologie retrace le chemin parcouru : notre sucre vient de l’italien zucchero, emprunté à l’arabe soukkar, dérivé du sanskrit çarkarâ… Connu dès l’Antiquité, le sucre de canne, probablement originaire de Nouvelle-Guinée, est produit dès le 1er millénaire avant notre ère en Inde. Son existence est mentionnée par Néarque, un des officiers d’Alexandre le Grand. Sous l’Empire romain, son usage comme épice médicale est attesté. C’est à partir des 7e-8e siècles qu’il se répand, simultanément au mode de production à grande échelle, esclavagiste, qui sera le sien pendant mille deux cents ans. Dès cette époque, le couple sucre-esclave est probablement présent en Chine ou dans le monde musulman. Ainsi, « dans la région de Bassora, entre le Tigre et l’Euphrate, (…) de grands domaines auraient été planté en cannes, exploités par des esclaves noirs importés des côtes de l’Afrique orientale. » De la Mésopotomie, le « paradigme sucrier » des grandes exploitations esclavagistes se propage vers l’Égypte, la Syrie, le Maroc et l’Espagne. « Le sucre suivait le Coran », résume sobrement Sidney W. Mintz (1985, Sweetness and Power: The place of sugar in modern history, London, Penguin Books).

Aux 11e-12e siècles, la conquête normande de la Sicile et l’occupation d’une partie du Moyen-Orient lors des croisades permettent aux Européens de s’approprier ce paradigme. « Lorsque au 12e siècle la filière chrétienne prendra son essor, elle le fera sur les pas de la filière arabe et, colonisatrice nouvelle, confiscatrice de grands domaines, elle pourra réactiver les traces de l’ancienne exploitation esclavagiste, jamais oubliée, et elle lui assurera le triomphe que l’on sait. Il y a donc une certaine continuité spatiale entre l’ancien esclavage et l’esclavage médiéval, et entre celui-ci et l’esclavage moderne », diagnostique Dockès.

La Méditerranée des échanges

Le commerce est transnational. Les chrétiens produisent du sucre et en importent du Maghreb. Simultanément, ils alimentent leurs plantations chypriotes, crétoises ou des Baléares en esclaves. Acquis auprès des négociants arabes, ces esclaves sont subsahariens. Ils sont slaves et même asiatiques lorsqu’ils sont vendus par les commerçants génois et vénitiens, qui les achètent eux-mêmes aux puissances d’Europe de l’Est et jusqu’au khanat de la Horde d’or. « Les deux courants, chrétiens et musulmans, ne sont pas en effet séparés, mais complémentaires, rajoute l’auteur. Des Slaves sont importés par les cités italiennes vers les pays d’Islam, des Africains sont expédiés vers les îles à sucre sous domination chrétienne. »

En 1453, la prise de Constantinople par les Ottomans porte un coup sévère à la domination exercée par les cités-États italiennes sur ce lucratif commerce. Les zones de production migrent vers l’ouest. De leur base marocaine de Ceuta, prise en 1415, les Portugais explorent les côtes de l’Afrique, négocient directement avec les États noirs fournisseurs de main-d’œuvre servile et s’installent en « Méditerranée atlantique » : Madère ou les Canaries espagnoles sont déboisées afin d’accueillir la précieuse monoculture. « Les prix s’élèvent, même si la production augmente. »

Simultanément, les cœurs économiques de ce commerce se déplacent. Les financiers génois et vénitiens viennent financer l’expansion hispanique. Plus tard s’imposeront les centres d’Anvers, puis d’Amsterdam, puis de Londres et de Paris. Les capitaux du sucre, sous contrôle étatique au Moyen Âge, passent au fil des siècles aux mains de grands entrepreneurs.

Le Viagra de la Renaissance

En termes de consommation – aux évolutions de laquelle l’auteur consacre d’excellents encadrés rythmant le plan chronologique de son livre –, le sucre conserve ses usages antiques d’épice médicale, et les grands de ce monde, qui raffolent de confiture et dragées, en font un usage de plus en plus massif. La précieuse denrée alimente ainsi une consommation ostentatoire tout en demeurant le principal élément de la pharmacopée de la Renaissance : il protègerait de la peste, donnerait de la force, accroîtrait l’émission de sperme…

Si Colomb ne trouve pas d’or dans les « Indes » qu’il « découvre », il réalise très vite (en 1478, le futur explorateur était commissionnaire d’une maison génoise détenant d’important intérêts dans le sucre portugais) qu’il y a là des espaces suffisants pour produire davantage de sucre afin d’alimenter une demande croissante. Dès sa deuxième expédition sont embarqués des plants de canne à sucre, pour une première colonisation de Saint-Domingue. Le modèle mis en place aux Canaries reposait sur l’asservissement des indigènes jusqu’à leur disparition et leur substitution par des esclaves noirs. Il est reproduit tel quel aux Amériques, à une échelle « considérablement élargie », par les Espagnols. Ceux-ci sont bientôt rejoints et dépassés par les Portugais, qui transforment la jungle brésilienne côtière en un océan sucrier.

L’auteur décrit avec force détails le système esclavagiste, qu’il estime « moderne avant l’heure ». Loin d’être une survivance antique, le paradigme des grandes exploitations sucrières esclavagistes mettait lourdement en œuvre la division du travail chère à Adam Smith. « Son organisation sociale est déjà celle de la fabrique (…), afffirme-t-il. Elle est moderne par ses modes d’organisation centralisée, disciplinaire, par la division du travail avec une spécialisation des tâches relativement précise (…) qui débouche, lors de la récolte, sur un fonctionnement mécanisé de l’ensemble des travailleurs. »

Le carburant de la mondialisation

Pour autant, peu rentable, ce mode de production est mis en cause par l’interdiction de la traite et la lutte des abolationnistes. Par étapes, le système est demantelé au 19e siècle. Ce ne sont pas les innovations techniques (progès des moulins), mais bien l’évolution politico-sociale et secondairement la production du sucre de betterave métropolitain qui aboutissent à mettre un terme à cet esclavage, qui se prolonge un temps sur des formes de salariat forcé. Nonobstant les mutations socio-économique, la production mondiale de sucre explose au 19e siècle : de 245 000 tonnes en 18000, elle atteint 6 milliards de tonnes en 1890 avec la betterave, soit « la plus forte augmentation de consommation jamais enregistrée pour un aliment sur un siècle. » Au-delà du contexte économique, on regrettera que l’auteur n’explore pas davantage ce qu’une évolution semblable traduit du goût des consommateurs. La production s’industrialise massivement, et se concentre sous le contrôle des capitaux anglo-saxons.

Le livre de Dockès permet de comprendre en quoi le sucre fut le carburant de la mondialisation, mais aussi à quel point il aura été un facteur de crime. Pour son contrôle ont été livrées des batailles, pour sa production exterminés et déportés des peuples entiers. Pour autant, le paradigme sucrier, ce modèle économique des grandes plantations esclavagistes, était-il évitable ? Oui, estime l’auteur, qui appelle Condorcet à la barre de la défense. À la veille de la Révolution française, le philosophe avait déjà estimé que l’esclavage n’était pas une condition sine qua non de la production sucrière, et que l’on pouvait aisément lui substituer le salariat d’hommes libres.

« L’histoire façonne le présent », estimait Dockès dans son introduction. Dans ses dernières pages, il évoque le destin de ces millions de petits producteurs sucriers du Sud acculés aux dettes suite au recul du protectionnisme, confrontés à des multinationales aux rendements élevés. Car le marché du sucre – qui reste « encore la denrée la plus réglementée à l’échelle mondiale » – se libéralise progressivement. Simultanément, la substance est désormais censée pouvoir pallier, avec d’autres substituts végétaux, une future pénurie de carburants fossiles. En termes sociaux et environnementaux (le Brésil, de loin le premier producteur mondial, subit des nuisances écologiques massives, dont la moindre n’est pas la déforestation de l’Amazonie), gageons que les coûts des politiques de l’éthanol seront « salés ».

À propos de :

DOCKÈS Pierre [2009], Le Sucre et les Larmes. Bref essai d’histoire et de mondialisation, Paris, Descartes & Cie.

La société féodale, de l’Europe au monde

Mercredi 27 avril 2011

Y aurait-il un sens, pour un médiéviste français, à envisager l’histoire du Moyen Âge européen depuis le Mexique ? On pourrait en douter. Le travail d’analyse n’est-il pas censé prendre place sur le lieu des événements ? Pourtant, fait observer Jérôme Baschet, on peut rencontrer au Chiapas des situations issues d’un passé autre, aux réminiscences féodales. Ainsi du lien qui unit possession de la terre et domination des hommes qui la travaillent, de la perception linéaire du temps, des pratiques religieuses d’un christianisme aux formes parfois déconcertantes ou de la couleur des porcs. Là-bas, « les cochons sont gris, de ce gris que les groins européens ont perdu depuis des siècles, et dont Michel Pastoureau a dû faire teindre leurs descendants, engagés comme figurants dans Le Nom de la rose. » Si les vestiges médiévaux sont absents des Amériques, un regard d’ethnologue discerne le Moyen Âge au milieu des antennes paraboliques.

La Civilisation féodale n’est qu’un des multiples ouvrages se revendiquant aujourd’hui de l’histoire anthropologique, une discipline hybride qui s’inscrit dans le droit fil de l’école des Annales. Ce n’est pas un hasard si ce livre est dédié à Jacques Le Goff. Directeur de thèse de Baschet, il a obligé des générations d’historiens à regarder autrement le Moyen Âge. Et ce regard différent s’ébauche maintenant comme une vision ordonnée et cohérente d’un ailleurs qui est aussi éloigné de notre intellect que le sont les processus mentaux d’une tribu moderne évoluant au sein de la jungle de Bornéo. Pour comprendre une pensée autre, le recours aux méthodes de l’anthropologie s’impose. Il suscite une histoire neuve, qui vise à appréhender les mentalités d’une époque pour mieux en souligner les grandes dynamiques. Baschet postule que le Moyen Âge fut une époque féconde, propice à une forte expansion démographique, technique et civilisationnelle. Sa démonstration vise à dégager, en s’appuyant sur l’analyse de microévénements, des lignes de force qui partiraient en un seul élan de l’Europe médiévale pour aboutir aux Amériques colonisées.

Pour ce faire, la présente « compilation » se scinde en deux parties. La première introduit à une connaissance poussée du Moyen Âge en dressant une synthèse des œuvres antérieures. La seconde partie ambitionne de démonter les rouages de la civilisation médiévale, d’en comprendre ses modalités, d’en approcher ses structures fondamentales : rapports au corps, à l’image, au temps et à l’espace, parenté, liens sociaux… « L’enjeu est de comprendre comment sont organisés et pensés l’univers et la société, en évitant les distinctions qui nous sont habituelles (économie, société, politique, religion) et en s’efforçant de lier aussi étroitement que possible l’organisation matérielle de la vie des hommes et les représentations idéelles qui lui donnent cohérence et vitalité. »

1492 est-elle l’année qui vit mourir le Moyen Âge ? Christophe Colomb découvre l’Amérique, Grenade la musulmane tombe entre des mains chrétiennes, les Juifs sont expulsés d’Espagne, et Antonio de Nebrija publie la première grammaire d’une langue vernaculaire (le castillan)… Il existe un lien frappant entre la fin de la Reconquista – conquête de l’Espagne musulmane, un phénomène médiéval – et les débuts de l’entreprise maritime – colonisation qui inaugurerait l’âge moderne – : on y voit un même processus d’expansion. Mais Colomb n’a rien d’un moderne, il est un voyageur médiéval qui, par suite d’erreurs, prend pied sur un nouveau monde dont il est persuadé qu’il s’agit des Indes. Il entend y trouver l’île de Cipango (Marco Polo a rapporté que les maisons y étaient bâties d’or), recherche le Grand Khan afin de le convertir… Bref, il y projette la géographie imaginaire du Moyen Âge, « obligeant ses hommes à professer sous serment que Cuba n’est pas une île (…) parce que ses théories requièrent qu’il en soit ainsi ». Pour lui, quête de l’or et évangélisation ne sont pas deux buts opposés, mais complémentaires : l’or n’est pas richesse, mais symbole de lumière. Colomb, qui rêve de financer une croisade vers Jérusalem, est bien un homme de son temps. Il est aussi l’héritier d’un processus continu d’expansion, qui commence vers l’an mil.

Du 11e au 14e siècle, la France est passée de 6 à 15 millions d’habitants à la faveur d’une spectaculaire augmentation de l’espérance de vie (de 20 ans à l’apogée de l’Empire romain, elle est de 35 ans vers 1300). Cela ne s’était jamais vu depuis l’invention néolithique de l’agriculture et ne sera plus observé jusqu’à la révolution industrielle. On constate une colossale expansion des surfaces cultivées, une forte hausse du rendement agricole imputable à des progrès technologiques et agronomiques, et l’instauration d’un dense réseau de villages qui restera au centre de la vie sociale jusqu’au 19e siècle…

Comment une société perçue comme traditionnelle (par définition, un système en équilibre ne recherchant pas l’expansion) a-t-elle pu connaître un tel essor ? C’est que la féodalité voit l’ordre régner en dépit de conflits incessants. Si la domination des seigneurs est pesante, elle autorise l’émergence d’élites urbaines et rurales, la hausse des échanges, locaux, régionaux et même intercontinentaux… Ces phénomènes induisent une croissance urbaine forte autour d’une autorité militaire, princière ou épiscopale. En l’an mil, on compte 30 villes de plus de 5 000 habitants dans toute l’Europe. En 1200, il y en a 150. Ces cités ne sont pas pour autant soumises à la rationalité économique moderne : les corporations, dans un « rejet viscéral » de la concurrence, fixent les normes de qualité et de production.

À la fin du 13e siècle, l’Europe a atteint ses limites de croissance. La famine se manifeste à partir de 1315, et la peste noire, dès 1348, emporte le tiers de la population. Mais l’effort de réorganisation sociale qui s’ensuit, même perturbé par des guerres de plus en plus dévastatrices, persiste. Le déficit démographique est compensé en 1450, les pouvoirs (ecclésiastiques, monarchiques…) se renforcent, le commerce et le progrès technique poursuivent leur essor. Ces avancées se matérialisent par une expansion territoriale dès 1312, avec la conquête des Canaries par les Castillans. Cette forte dynamique voit la persistance des structures fondamentales articulées autour des liens de vassalité et de l’Église : « L’élan qui conduit à la conquête des Amériques est fondamentalement le même que celui que l’on voit à l’œuvre depuis le 11e siècle. »

Cet élan ne peut s’expliquer que par les ressources propres de la civilisation médiévale, des ressources conditionnées par les rapports que les hommes d’alors entretiennent avec le temps et l’espace. Les mesures de ces deux dimensions fondamentales de toute existence humaine « sont un instrument de domination sociale de la plus haute importance. Celui qui les contrôle augmente fortement son pouvoir sur la société » (Le Goff). L’Église l’emporte en imposant une vision linéaire du temps, prenant comme point de départ la date de l’Incarnation du Christ et comme terme inéluctable le Jugement dernier. La journée est découpée en 8 heures canoniales, scandées par les cloches. Ce temps, qui sera transplanté dans les colonies, affecte toutes les activités humaines.

Ainsi de la condamnation de l’usure opérée par l’Église, qui repose sur la lutte contre la capitalisation du temps. Si vous prêtez une somme d’argent, votre débiteur doit vous rendre la même. Tout intérêt ne saurait appartenir qu’à Dieu, puisqu’il découle du temps écoulé entre emprunt et restitution. Si l’Église admet que des fortunes personnelles puissent être édifiées sur ce principe, c’est à la seule condition qu’elle en récupère les fruits au nom de Dieu, sous forme d’œuvre pieuse. Interdisant toute transmission entre générations des capitaux amassés, ce dogme empêche toute instauration d’un système capitaliste.

L’envers du monde des vivants, c’est le domaine des morts où chacun reçoit rétribution de ses actes. Enfer ou paradis, il donne son sens à l’existence. L’au-delà est un modèle parfait, le lieu de la justice réelle. Cette idée dirige les comportements, fonde une société où l’Église est au sommet de toutes les hiérarchies, car ses clercs exercent un monopole sur l’obtention de la grâce divine. « Affirmant son contrôle sur le temps et sur l’espace, sur les relations entre l’ici-bas et l’au-delà, sur le système de parenté, sur les représentations figurées et mentales, l’Église joue (de l’opposition) entre le bien et le mal, le spirituel et le charnel (…) pour définir sa propre position et établir conjointement l’unité de la chrétienté et la hiérarchie qui lui attribue la prééminence. » La domination ecclésiale restitue la forme même du système féodal. Elle gère les tensions entre des intérêts contraires, ce qui nourrit la dynamique du système, lui conférant une importante capacité d’adaptation à des nécessités sociales changeantes.

Dans son introduction, l’auteur nous présentait deux cartes de Roberto S. Lopez : on y voyait, du 4e au 10e siècle, l’Europe subir les invasions (vandales, normandes, sarrasines…), matérialisées par des myriades de flèches la transperçant. Le processus s’inverse du 11e au 17e siècle. L’Europe devient conquérante (Reconquista, croisades, établissement de comptoirs, christianisation de l’Europe centrale et balte, constitution des ordres monastiques…). Le mouvement, de centripète, est devenu centrifuge, et il se prolonge au fil d’un « long Moyen Âge » (Le Goff) qui court jusqu’au 19e siècle. Dans cette perspective, la Renaissance est bien consubstantielle à la société féodale : elle s’inscrit dans un monde de tradition et de ruralité d’avant l’ère industrielle, de la toute-puissance de l’Église d’avant la laïcisation, de la fragmentation en seigneuries d’avant le règne des États, de la dépendance personnelle d’avant le salariat… La barrière historique décisive sera la formation du système capitaliste, qui marque l’émergence de nouvelles mentalités : à la charnière des 18e et 19e siècles, les cimetières seront relégués à la périphérie des agglomérations. Un homme nouveau émergera, qui pensera autrement. Et l’auteur de conclure que la conquête du monde opérée par l’Occident plonge bien ses racines dans l’histoire médiévale.

À propos de

BASCHET Jérôme [2003], La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation des Amériques, Paris, Aubier, rééd. Flammarion, coll. « Champs », 2009.

NB : Cet article a été publié pour la première fois dans Sciences Humaines, n° 149, mai 2004, sous le titre « Comprendre la société médiévale ».

L’invention populaire des sciences

Lundi 18 avril 2011

Cette histoire populaire n’est pas une histoire « pour le peuple », vulgarisée. C’est une histoire de la science faite par le peuple. Clifford D. Conner s’est donné pour mission de mettre en lumière le rôle ignoré des artisans, des géomètres ou des marchands dans la construction des savoirs pratiques qui sont à la base de l’essor des sciences. Sans bergers ou marins scrutant le ciel, repérant les étoiles et leurs mouvements pour les guider dans leurs longs trajets, l’astronomie n’aurait pas existé. Sans le travail des forgerons, des parfumeurs ou des fabricants de porcelaine, le savoir chimique n’aurait pas pris corps. Sans les arpenteurs, les maçons et les ingénieurs, la physique n’aurait pas pu voir le jour.

Conner a lui-même exercé de nombreux petits métiers avant de devenir historien des sciences. Son histoire s’inspire directement d’Une histoire populaire des États-Unis d’Amérique. De 1492 à nos jours d’Howard Zinn (Agone, 2002), une histoire des Indiens, des esclaves, des ouvriers, qui ont autant participé à la construction de l’Amérique que ses élites. Cette histoire des sciences s’apparente aussi au grand mouvement de l’histoire « vue d’en bas » telle qu’elle s’est développée ces deux dernières décennies avec l’histoire des femmes, celle des minorités et des peuples dominés (subaltern studies), dont les histoires académiques avaient longtemps occulté le rôle.

En huit grandes parties, ce livre ne propose rien de moins que de couvrir tout le champ de l’histoire humaine. La première partie rend hommage aux savoirs accumulés dès la préhistoire par les chasseurs-cueilleurs. Longtemps, la pensée des « primitifs » a été assimilée à une pensée mythique noyée dans les superstitions. L’essor des ethnosciences depuis les années 1960 a fait un sort à cette représentation. Les derniers Aborigènes d’Australie, Inuits ou Bushmen, qui ont vécu selon le mode de vie des chasseurs-cueilleurs, étaient de fins observateurs qui avaient des connaissances précises sur les centaines d’espèces de plantes et d’animaux qui les entouraient. Ils ont établi des classifications sophistiquées qui reprennent les mêmes principes que les classifications scientifiques : organisées en classes générales (poissons, oiseaux, insectes), puis en familles et en espèces. Sans ce type de connaissances, accumulées par toutes les populations de la planète, il n’y aurait jamais eu de botanique, de zoologie. Ce sont les chasseurs, les agriculteurs et les pêcheurs qui ont servi d’informateurs aux premiers encyclopédistes de la nature.

On sait aussi aujourd’hui combien les pratiques médicinales des peuples traditionnels sont loin de se réduire aux pratiques magiques. La pharmacopée des peuples amérindiens et la connaissance des propriétés des plantes sont d’une extraordinaire diversité. Ce sont eux qui ont su extraire le curare des plantes ou utiliser la quinine. Voilà d’ailleurs pourquoi les entreprises pharmaceutiques se sont intéressées de près à ces savoirs traditionnels pour tenter d’en récupérer les bénéfices.

Après avoir réhabilité ces savoirs traditionnels, Conner s’en prend à l’idée du « miracle grec » qui émerge au 5e siècle avant J.‑C. d’un monde englué jusque-là dans l’irrationalité. Tout à coup, une petite élite intellectuelle de philosophes, de géomètres et de médecins aurait inventé les mathématiques, la science, la raison, l’histoire, la médecine. Les historiens ont là aussi fait un sort à cette idée. On admet maintenant que les Pythagore ou Hippocrate ne sont que des labels. Leur nom désigne en fait une école de pensée et, derrière cette école, les milliers d’inconnus qui les ont précédés et fournis en matériaux de base.

Cette notion de « miracle grec » cache aussi ce que les Grecs devaient aux Égyptiens, aux Mésopotamiens, aux Phéniciens à qui ils ont beaucoup emprunté. Conner va même plus loin, en opposant l’élite aristocratique grecque – les Platon, Aristote et leurs épigones – qui a développé une conception du savoir noble, abstrait et improductif, à une culture matérielle et technique qui a pourtant été à la base de leur savoir. La géométrie et les mathématiques ne sont pas des inventions de philosophes oisifs réfléchissant aux nombres et aux formes de la nature à l’ombre d’un olivier. Elles proviennent des arpenteurs et des marchands qui avaient besoin de mesurer les terrains pour les partager, de commerçants qui avaient besoin de négocier, de calculer le prix des choses et le convertir d’une monnaie à l’autre.

Quand il aborde les sciences classiques, on retrouve le même schéma explicatif. L’auteur s’en prend à un mythe : celui d’une révolution scientifique, portée par les mathématiques (la mathématisation de la nature) et à ne mettre au crédit que de quelques grands noms (Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton) ayant forgé une nouvelle vision du monde fondée sur la mathématisation de la nature. Cette vision – largement développée, notamment par Alexandre Koyré, dans les années 1930 – a été fortement contestée depuis les années 1960. Elle ignore qu’une autre révolution parallèle a eu lieu dans les sciences expérimentales et naturelles. Cette révolution de la science classique doit donc surtout à l’expérimentation et non aux mathématiques abstraites. Elle est, selon Conner, autant le fait d’artisans que de savants en chambre. Les mathématiques dont Koyré a fait le moteur de cette révolution classique se sont développées dans le monde des marchands. Son application des mathématiques au monde physique est autant un problème d’ingénieurs construisant des ponts, des machines, des bateaux que de clercs isolés dans leur tour d’ivoire universitaire. La biographie d’un Galilée montre combien le savant était proche des ingénieurs qui bâtissaient des machines, des ponts, des bateaux et des architectes anonymes qui construisaient les palais.

On l’a compris, Conner propose une contre-histoire des sciences fondée sur l’existence d’un savoir technique et pratique réalisé par des millions d’inconnus ; une histoire qui s’oppose à une vision des sciences réduite à quelques grands hommes forgeant dans leur hautaine solitude des connaissances abstraites et désincarnées.

Au fil des pages cependant, les faiblesses de cette grille de lecture apparaissent au grand jour. Certes, le miracle grec est un mythe aujourd’hui admis par la communauté des historiens et la Grèce doit beaucoup aux savoirs acquis par d’autres civilisations. Mais, en Mésopotamie ou en Égypte, l’écriture n’a pas été inventée par le peuple : elle était l’apanage de scribes et de lettrés qui travaillaient pour les besoins d’une élite dirigeante. L’écriture est fille de l’administration, de la codification des lois, des contacts entre puissances, des inscriptions royales et non d’humbles artisans ou paysans. De même, les mathématiques sont reliées à l’essor des pratiques commerciales, la géométrie trouve sa source dans une forme d’arpentage et d’administration des propriétés qui n’a rien de « populaire ». Thalès, l’un des pères des mathématiques grecques, était un riche marchand, membre de l’élite dirigeante de Ionie ayant beaucoup voyagé et spéculé sur les matières premières, et non un humble commerçant membre de la plèbe.

Plus tard, l’invention de l’algèbre par les Arabes n’est pas le produit des échanges au sein des souks : des calculs élémentaires suffisaient à cela. Elle fut engendrée par des lettrés proches des milieux marchands et membres d’institutions (comme la maison de la Sagesse de Bagdad) financées par les sultans.

L’intérêt de cette histoire populaire racontée par Conner est de réhabiliter les bases des connaissances sur lesquelles se sont échafaudées les sciences, mais son parti-pris militant qui consiste à vouloir reconstruire l’histoire « par le bas » n’est pas très convaincant.  Il achoppe à rendre compte de la complémentarité entre le travail des intellectuels et celui des artisans, du rôle des institutions de savoirs, de la guerre, des écoles, des centres et des bibliothèques créés par les puissants pour leur propre gloire, des transferts de savoir entre les connaissances utiles et la spéculation abstraite et désintéressée et des interactions entre le savoir des élites et celui du peuple.

À propos de :

CONNER Clifford D. [2005, trad. fr. 2011], Histoire populaire des sciences, trad. fr. Alexandre Freiszmuth, Montreuil, L’Échappée.

Plaidoyer pour un grand récit mondial

Lundi 11 avril 2011

Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?

Telle est la question que Christian Grataloup, géographe et historien que nous avons le plaisir de compter parmi les collaborateurs de cet espace, pose en couverture de son dernier livre.

L’auteur a pris l’habitude, ces dernières années, de publier un livre à intervalle régulier, tous les deux ans. En 2007, il nous avait ainsi gratifié d’un sublime Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde [Armand Colin, Paris, 2007, rééd. 2010], qui avait décroché le prix Ptolémée de géographie au Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. En 2009, il avait produit L’Invention des continents. Comment l’Europe a découpé le monde [Larousse, Paris, 2009].

Ce cru-là, Faut-il penser autrement…, est nettement plus court et moins dense que Géohistoire de la mondialisation – un panorama géohistorique de l’histoire de l’humanité – et beaucoup moins illustré que L’Invention des continents – un parcours artistico-géographique des étapes qui ont vu l’Europe imposer dans la pensée ces limites frontalières qui nous semblent aujourd’hui relever de l’évidence. Il serait pourtant dommage d’en faire l’économie, car Grataloup y reprend avec brio les thèmes qu’il aime à exposer. Il y développe une réflexion large, plus théorique que dans ses ouvrages antérieurs. Et surtout, il se fait l’avocat d’un regard géohistorique sur le temps long pour penser l’avènement de « notre monde contemporain, de notre humanité mondialisée, simultanément conscients de leur destin commun et tout fragmentés de particularismes affrontés ».

Le passé est devenu multipolaire

« Ce qu’il y a de vraiment neuf, poursuit-il en introduction, c’est que l’humanité se pense maintenant collectivement, réfléchit à sa transformation en même temps que celle-ci se produit. (…) Aujourd’hui, penser le Monde (avec une majuscule, défini comme désignant le niveau social englobant l’ensemble de l’humanité) suppose un arbitrage constant entre une critique de la subjectivité européenne antérieure, qui s’était voulue universelle, et le risque de lui substituer d’autres visions tout aussi monocentriques. Entre un universel qui ne l’était que partiellement, celui de la modernité occidentale, et un relativisme généralisé qui ne peut plus voir le monde que comme une somme de conflits de regards localisés, provinciaux, le chemin est étroit. (…) Les visions du passé ne peuvent plus se satisfaire du récit occidental. Le passé est devenu multipolaire. »

Le premier chapitre s’attarde sur quelques exemples de particularismes locaux, évoquant entre autres la création d’une identité nationalo-ethnique serbe autour du mythe de la bataille de Kosovo Polié, ou l’invention d’une « communauté imaginée » (le terme est de Benedict Anderson) écossaise manifestée en 1761 avec la rédaction des chants du barde Ossian exaltant le héros Fingal par le poète James MacPherson. Cette multiplication des histoires locales est l’envers de la mondialisation, écrit Grataloup, mais l’universalité du procédé permet aussi de montrer que la tendance à produire un ou des récits communs à l’humanité restera toujours sous la menace de fragmentations.

Feu sur l’histoire tubulaire

Le deuxième chapitre s’attaque à une des questions favorites de l’auteur : où et quand ? Où est l’Antiquité, par exemple ? Est-ce un phénomène limité à la seule Méditerranée du monde greco-romain, ou un temps déterminé dans l’histoire du monde, qui voit coexister sur la planète des empires aussi lointains que ceux des Chinois Han, des Romains, des Parthes ou des Méso-Américains ? Peut-on décemment parler de Moyen Âge africain ? Pour pallier les carences des outils (cartes, chronologies, découpage du temps en périodes n’ayant de sens qu’au regard de l’histoire européenne…) qui nous servent à penser les relations spatio-temporelles, l’auteur nous invite à recourir à la « démarche globalisante incontournable » qu’est le comparatisme, de « travailler simultanément les transitions et les discontinuités ». Il cite au passage une jolie formule de Régis Debray : « Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû. Elle est là pour filtrer. »

Autre citation qui ouvre le troisième chapitre, celle-là du sous-commandant Marcos : « Ils se sont trompés il y a cinq cents ans, lorsqu’ils dirent nous avoir découverts. Comme si l’autre monde que nous étions avait été perdu. » Arrivé à ce moment, après avoir terrassé une histoire découpée en tranches temporelles et spatiales pour et par l’Europe, Grataloup entend faire un sort à l’histoire « tubulaire » – qu’il définit comme un récit voire un « roman » monolinéaire, orchestré par une Europe faisant remonter sa naissance au Moyen Âge, pièce de théâtre au dénouement si prévisible : « Le reste de l’écoumène n’existe que selon son ordre d’entrée dans le Monde créé par les Européens. » De Sumer à la mondialisation, l’histoire aurait-elle été tendue vers un but définitif, celui de l’avènement d’un universel occidental, au mépris des dynamiques des autres parties du Monde ? Évidemment non. Sans même recourir à l’histoire contrefactuelle chère à Niall Ferguson, il est facile d’imaginer que « le monde aurait pu être autre ».

Des grands récits identitaires à la mémoire du métissage

Nous avons donc besoin d’un nouveau roman mondial, estime Grataloup. Parce que l’ancien a fait son temps. « L’histoire du Monde stricto sensu a bien été, jusqu’au 20e siècle, effectivement européenne. Mais elle a mal permis de voir les Autres et leurs histoires. Non seulement parce qu’ils n’étaient mis en perspective qu’en fonction de leur “découverte” mais, de façon moins visible, parce que l’européanisation de l’autre s’est traduite par l’usage sans état d’âme de la pensée européenne du temps, de l’espace et de tout l’appareil conceptuel pour découper le réel, fait par et pour l’Occident. Projeter la notion d’antiquité ou de moyen âge loin de l’ouest de l’Ancien Monde, utiliser des découpages présentés comme naturels pour l’au-delà de l’Europe comme les notions d’Afrique et d’Asie, prendre comme évidents des couples comme Nature et Culture, Économique et Social, etc., consiste bien à projeter comme universel ce qui n’est qu’européen. »

Retour de bâton. La montée en puissance de la Chine, de l’Inde, du Brésil et autres BRIC s’accompagne d’une rivalité dans l’élaboration des grands récits. De tous ceux-là, pour des raisons de vitalité académique, le plus mal parti est peut-être, paradoxalement, ce récit que la vieille dame Europe avait réussi à imposer. Le besoin se fait pressant d’une histoire globale sachant mettre en perspective ces impensés, pour articuler récits mondiaux et récits régionaux, « les uns expliquant les autres ». Faute de quoi le risque serait d’aboutir à l’éclatement d’une histoire mondiale en récits affrontés, dans une surenchère d’affirmations identitaires. « La mémoire du Monde ne peut être qu’un processus global de métissage, (sachant que) le mondial tend vers l’universel, sans totalement s’y confondre. »

GRATALOUP Christian [2011], Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, coll. « Éléments de réponse », Paris, Armand Colin.