Les outils peuvent-ils nous parler du passé ? Rencontre avec Éric Boëda

Eric BOEDA

Éric Boëda est professeur de préhistoire à l’université Paris-X–Nanterre, membre de l’Institut universitaire de France, auteur notamment de Techno-logique & Technologie. Une Paléo-histoire des objets lithiques tranchants, @rcheo-editions, 2013.

 

Vous êtes spécialiste des outils préhistoriques, un terme qui évoque souvent la pierre taillée. Mais qu’entend-on exactement par outil ?

Ce sont des objets que l’on interprète comme étant à l’interface entre nous et l’environnement. Le terme est donc extrêmement vague, puisque ces outils peuvent être des objets naturels sans modification, ou des objets que l’on a modifiés afin de pouvoir réaliser une action. Le statut d’outil est plus lié à la façon dont on le perçoit qu’à sa réalité même. Par exemple, on sait que les singes à l’état sauvage utilisent des objets naturels en pierre, sans les transformer, comme outils pour casser une noix. En revanche ils transforment la matière végétale, en la cassant avec les dents. C’est le cas des bâtons permettant de déloger un lézard ou d’attraper des termites. Quels que soient ces objets, quand on les retrouve hors contexte, on ne sait pas que ce sont des outils. Vus entre les mains des singes, ils deviennent les témoins de cultures.

Or, pour qualifier un objet préhistorique d’outil, il faut qu’il ait été transformé. Sans cela, rien n’atteste qu’il ait pu servir. Il faut aussi que cet objet ait été conservé. Des outils ou parties d’outils ont pu être en bois, en os, en fibres végétales, en tissus animaux… Mais tout ça est périssable. Seul reste le minéral, la pierre. Et plus on remonte dans le temps, plus cela devient flou.

 

Parce que les vestiges deviennent de plus en plus rares ?

Oui, mais pas seulement. C’est aussi lié à l’idée que l’on a de ce que doivent être les premiers outils. On va souvent dire que cet objet a été un outil parce qu’il a fait l’objet de transformations, et que ces transformations sont suffisamment complexes pour que nous soyons certains que ce n’est pas la nature qui les a faites. C’est toujours très subjectif. Mettez dix archéologues autour d’un objet, et vous pourrez avoir dix analyses différentes.

 

Mais jusqu’à quand peut-on remonter dans le temps avec les pierres taillées ?

En Afrique, on en est à peu près à 2,7 millions d’années (Ma). En Chine, entre 2,2 et 2,5 Ma. Le plus ancien reste en Afrique. Mais il faut savoir qu’en Afrique de l’Est, vous n’avez pas besoin de fouiller pour ramasser de très vieux outils, l’érosion des rivières et l’activité volcanique du Rift les déterrent pour vous. Cela explique pourquoi ce terrain est très documentée. Dans les sites asiatiques sur lesquels j’ai travaillé, on devait creuser des dizaines voire des centaines de mètres de sédiments, et c’est le hasard qui permet de découvrir un site, jamais la recherche systématique, qui en est rendue impossible.

 

Ce qui revient à chercher une aiguille dans une botte de foin, si on se rappelle que la densité humaine devait être alors très faible. Peut-on au moins deviner qui a fabriqué les premiers outil ?

Non. Car il n’existe aucun site associant des objets dont on soit assuré qu’il s’agit d’outils avec des restes d’homininés. À 2,7 Ma, en Afrique, on sait qu’on a plusieurs candidats possibles : Australopithèques, Paranthropes, Homo… Et le jour où vous trouverez les restes d’un homininé associés à des outils, qui vous dira qu’il n’a pas été mangé par les détenteurs de ces objets ? Cela me décourage que l’on pose toujours la question, parce qu’en l’état actuel de nos connaissances il ne peut y avoir de réponse. Il faut comprendre que plus on recule dans le temps, moins il y a de choses à dire. Ce qui n’empêche pas certains de vouloir retracer l’histoire du début de l’humanité à la manière d’une épopée.

 

Mais ne peut-on rien savoir de certain sur ces outils ? Après tout, l’archéologie expérimentale nous montre aujourd’hui comment ils pouvaient être taillés, utilisés…

Je suis moi-même expérimentateur depuis longtemps. On a beaucoup expérimenté, mais trop souvent sans réflexion. Nous n’avons généralement reproduit que des formes, réduisant ce qui est par ce qui « doit-être ». Il faut procéder à de vraies expérimentations…

 

Comme chasser le mammouth au milieu de la steppe ?

Non, pas du tout ! Une vraie expérimentation, c’est comme un test de médicament : vous définissez une opération, et vous en faites varier tous les paramètres, les uns après les autres. Prenez un caillou, et essayez de faire un tranchant. Dans le caillou, vous avez la partie qui va être travaillée, un tranchant, et la partie qui sera prise en main. Comment vous l’utilisez, comment vous le manipulez, et pour faire quoi ? Face à ces objets là, nous sommes dans la position du chimpanzé auquel on a donné un crayon en lui demandant d’écrire. Pour vraiment appréhender ces outils dans leur contexte, il faut les repenser totalement. Il faut comprendre comment ces objets ont évolué dans le temps. Ce qui nous permettra d’imaginer à quoi a pu ressembler le premier outil, et de comprendre la place qu’occupe celui qu’on a sous les yeux.

 

Ce pourquoi vous recourez à la notion de lignée…

Oui, tout à fait. Un objet peut avoir des fonctions différentes, et une même fonction peut être réalisée par différents objets. Un objet ne se définit pas par ce qu’il donne à voir, mais dans son devenir. Toute la difficulté est là. La notion de lignée fixe une échelle d’évolution d’objets successifs répondant au même principe de fonctionnement et ayant le même objectif. Vous faites une différence entre une 2 CV, une 4L, une DS, etc. Vous êtes capable de dire que ce sont des voitures, de parler de leurs caractéristiques techniques, de savoir que l’une a précédé l’autre. Un Martien qui voit une DS ne sait pas ce que c’est. La clé de voûte, c’est la mémoire. Vous, vous avez la mémoire de la lignée des voitures, vous savez à quoi ressemblait la première, et vous pouvez restituer l’action qui consiste à s’en servir, et vous pouvez anticiper les modèles des voitures du futur.

De la même façon, si je vous dis hache, vous savez que ça sert à couper le bois, qu’elle ait 10 000 ans ou qu’elle soit neuve. En revanche si je vous dis biface, là rien ne va plus. On n’en fait plus depuis 300 000 ans dans le bassin méditerranéen et sa périphérie, on en a perdu la mémoire. Et l’expérimentation nous permet de savoir comment les fabriquer, mais pas comment ils ont été utilisés.

 

Vous avez écrit que « les préhistoriens cataloguent des objets de pierre taillée, mais ce savoir cumulatif ne peut générer un savoir explicatif. Comment expliquer en effet qu’un même objet réalisé et utilisé de façon identique, soit produit en des lieux différents, sans contacts possibles, comme l’expose l’ethnologie, et en des périodes différentes, comme le montre l’archéologie ? » L’approche en termes de lignée vous permet-elle d’expliquer le paradoxe que vous soulignez ?

André Leroi-Gourhan a posé une grande œuvre à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Un des volets de sa recherche, concernant la notion de tendance, a été abandonné en préhistoire. Il n’a intéressé que les philosophes et certains historiens. Nous faisons des recherches multiples, produisons du savoir ponctuel. Ethnologue, linguiste, préhistorien, lui était capable d’aborder un problème sous de multiples facettes, ce qui nous fait défaut aujourd’hui. Nous ne voyons un objet, spécialisation oblige, qu’à travers un seul aspect. Leroi-Gourhan avait une vision globale, intégrée. Il a travaillé sur l’aspect diachronique des objets, leur évolution sur le long terme. Et il a effectivement observé que des inventions apparaissaient d’un continent à l’autre, suivaient une trajectoire parallèle, sans communication possible entre ces lieux.

C’est un problème qu’il reste à élucider, on ne peut pas se permettre de dire que ça n’existe pas. Ainsi, quand on compare la Chine, l’Afrique et le bassin méditerranéen, le démarrage est toujours le même, c’est l’utilisation d’un tranchant. Mais la partie préhensive diffère. En Afrique, on va fracturer des blocs et récupérer des éclats. Le tranchant se donne systématiquement puisque vous fracturez une matière minérale, mais la partie que vous aurez en main est aléatoire. En Asie, surprise : les premiers objets qu’on a sous les yeux, à 2,2 Ma, sont déjà façonnés. Les galets ont été sélectionnés pour leur préhension, façonnés pour aménager un tranchant. On en retire l’impression qu’en Asie, la partie préhensive a été un élément extrêmement important dès le départ.

 

Et là-dessus arrivent les bifaces, des pierres à deux tranchants souvent symétriques ?

Oui, beaucoup plus tard. 1,7 Ma en Afrique, et 0,8 Ma en Chine. Mais il faut savoir que ce qu’on appelle biface apparaît en plusieurs endroits, très décalés dans le temps. Ensuite que les densités varient. Les bifaces en Afrique de l’Est sont très communs. Ce sont les premiers objets façonnés, ils se substituent à ces premiers tranchants à la partie préhensive aléatoire et représentent au maximum 20 % de la boîte à outils – tout le reste continue à être fait d’éclats. En Chine les bifaces restent rarissimes, 0,1 %, donc 99,9 % d’outils restants faits à partir de galets. Et entre les deux, au Proche-Orient, il y a des endroits où les bifaces représentent 100 % des pièces. Et on voudrait que ce soient partout et toujours les mêmes bifaces, en négligeant ces contextes ! Sans compter que les matières varient : silex bien sûr, basalte, quartztite…

 

Certains font de la diffusion des bifaces l’indice de schémas migratoires, élaborant une théorie de peuplement qui verrait Homo erectus sortir d’Afrique et conquérir le monde…

Si on introduit le degré d’évolution de ces pièces, on se rend compte que pour une même temporalité entre l’Afrique ou le Proche-Orient et l’Europe, il existe un décalage des plus importants. Alors qu’en Afrique ou au Proche-Orient les bifaces sont à un stade de lignée avancée, en Europe à la même période les bifaces en sont à un stade technique de début de lignée. Ces données sont en faveur de la notion de convergence d’une idée technique, et non le fait de populations migratrices conquérantes générées par un nouveau type humain. Une idée technique peut très bien être empruntée par un groupe par simple contact, et être alors transformée selon des traditions techniques propres. En réalité, en ne prenant qu’un type d’objet, qui plus est fantasmé, nous sommes dans la fabrication d’une épopée et non dans une démarche scientifique rigoureuse.

 

Ce ne serait en tout cas pas une raison esthétique, comme le défendent certains de vos collègues, qui a poussé à tailler des bifaces ?

Quand on n’a rien à dire, c’est ce qu’on avance. Quand on ne comprend pas un objet, on le juge en termes esthétiques : est-il digne ou non de figurer dans une vitrine ? Maintenant, tous les objets façonnés par des artisans ont une plus-value. Sur un biface, qui nécessite plus de travail qu’un éclat, ça se voit mieux.

 

 

biface

Ces deux bifaces ont été fabriqués il y a 300 000 ans, en des lieux sans contact possible. Celui de gauche, de couleur jaune, a été trouvé sur le site d’Umm el Tlel (Syrie) – photo Éric Boëda. Celui de droite, bleu, provient du site de Petit Bost en Aquitaine – photo Laurence Bourguignon.

Selon vous, il n’est donc pas cohérent de reconstituer comme on le fait des mouvements migratoires de la lointaine préhistoire en suivant les schéma de diffusion de certains outils de pierre taillée ?

Le scénario des différentes sorties d’Afrique, de migrations d’Ouest en Est, est une histoire d’anthropologues et pas de préhistoriens. Il n’est pas innocent que les sorties d’Afrique sont toujours mises en parallèle avec l’apparition d’un nouveau bel objet, comme c’est le cas avec les bifaces et l’Homo erectus, et ainsi de suite. Les évolutions biologiques et technologiques sont supposées se confondre, et toute une évolution est alors ramenée à un seul objet.

Quand vous travaillez sur la matérialité des choses, vous voyez que c’est impossible. Dans chaque espace géographique, vous avez des identités complètement différentes. Encore plus étonnant : une même région va voir plusieurs identités se succéder, mais malgré tout, conserver un tronc commun, une identité géographique de base. Au niveau de la culture technique, nous voyons des innovations apparaître dans un groupe, puis parfois se diffuser vers un autre groupe, par contact. Mais là où des anthropologues verraient une population remplacer sa voisine en emmenant sa culture, je perçois plutôt qu’une idée technique a été captée et adaptée par la population voisine. Travailler sur la matérialité des vestiges ne confirme pas le grand récit anthropologique.

 

Votre discours n’est-il pas trop critique vis-à-vis des approches contemporaines de la préhistoire ?

J’ai participé longtemps à cette préhistoire là, mais j’en étais arrivé à m’ennuyer. Puis j’ai eu la chance de rencontrer des philosophes, des historiens, des ethnologues. Ils souhaitaient se confronter à la profondeur temporelle, à Néandertal. J’étais intéressé par leur façon de penser. Ça a été la découverte de Gilbert Simondon (1). Une voiture n’arrête pas de se transformer, tout en gardant le même principe de fonctionnement. À partir de là, je me devais d’analyser les objets différemment. Ma façon de travailler aujourd’hui est certainement mieux perçue à l’étranger qu’en France, là où il n’y a pas d’écoles constituées.

 

Comment procédez-vous ? En multipliant les points d’observations dans le monde, pour restituer les différentes lignées régionales, les mémoires oubliées d’objets dont nous supposons à tort qu’ils sont identiques ?

Il faut revenir à la sémiologie, essayer de retranscrire les intentions techniques qu’il y a derrière chaque objet. Et il faut avoir une analyse au niveau structural. Je suis comme un docteur devant un malade : je peux regarder les symptômes et les décrire ; je peux aussi les prendre en compte dans leur ensemble, et poser un diagnostic.

 

Si l’outil n’est pas, n’est plus le propre de l’homme, pourrait-on envisager néanmoins qu’il existe une coévolution de l’homme et de la technique ?

Oui, je le pense. Les chimpanzés transforment des bâtons, ils ont une certaine technicité, mais ils n’ont pas connu cette évolution. On n’a jamais vu de singe utiliser des tranchants. Ce qui est très surprenant chez l’homme, c’est la permanence des changements techniques : depuis 2,5 Ma, il n’a jamais arrêté d’innover, il a toujours cherché à modifier l’objet. C’est là à mon sens la grande spécificité humaine. L’homme a toujours cherché à modifier ses objets, les singes ne l’ont pas fait. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et quand on prend un cycle d’évolution, que j’appelle une lignée d’objets, ces lignées, dans la lointaine préhistoire, font jusqu’à 0,5 ou 0,6 Ma. Et au fur et à mesure que l’on se rapproche du présent, le temps de réalisation de ces lignées devient de plus en plus court. Aujourd’hui, on a des objets qui naissent, évoluent et disparaissent en une génération, voire moins. Sur le temps long, force est de constater que les cycles de transformation des objets deviennent de plus en plus brefs. En revanche, les hommes ne se sont jamais satisfaits de ce qu’ils ont créés. D’où les lignées.

 

Propos recueillis par Laurent Testot

 

(1) Le philosophe Gilbert Simondon (1924-1989) a traité des rapports de l’homme au vivant et de l’histoire de la technique.

 

NB : une version courte de cet entretien est simultanément publiée dans le dossier « Préhistoire : quinze questions sur nos origines », dirigé par Laurent Testot, Sciences Humaines, n° 262, août-septembre 2014.

 

Et si… la science-fiction rencontrait l’histoire globale ? 2/2

Suite et fin de la chronique de la semaine dernière. Ou comment un sujet que l’on pourrait croire surgi d’une nouvelle de science-fiction (SF), écrivant lui-même de la fiction, nous plonge dans le labyrinthe de son âme de génie torturé.

4) Comment entrer dans le cerveau d’un savant schizoïde ?

Norbert Wiener (1894-1964), pour avoir vraiment existé, semble un authentique personnage de SF. Son père, linguiste à l’université de Harvard, clamant qu’on pouvait faire de n’importe quel enfant un surdoué, avait très tôt pris son éducation en main : il aurait su lire à 1 an et demi ! (selon Wikipedia), et a décroché sa licence à 12 ans, son doctorat de logique mathématique à 18. Celui qui déclara un jour se percevoir comme une créature de Frankenstein, création de son géniteur, est entré dans l’histoire comme le créateur du terme de cybernétique – science des systèmes envisageant le monde comme des ensembles reliés par des interactions. Une discipline qui a eu dans les années 1950-1960 une fécondité dans des domaines aussi divers que l’économie, l’ingénierie, la philosophie ou encore la psychanalyse, en sus d’influencer de façon décisive la robotique et l’informatique.

Wiener a introduit le terme de feedback (rétroaction, à la base de la cybernétique) durant la Seconde Guerre mondiale, en travaillant sur des canons antiaériens qu’il souhaitait rendre capables d’anticiper la trajectoire de leurs cibles. À l’orée du livre Les Rêves cybernétiques de Norbert Wiener, de Pierre Cassou-Noguès [Seuil, 2014], notre héros est présenté comme taraudé par un problème de conscience : il a involontairement et très marginalement favorisé, par l’exploitation militaire d’une équation qu’il a autrefois résolue, l’avènement de la bombe A. Citons-le : « La fin de la guerre est proche. L’usage de la bombe atomique conduit les savants américains à un grand examen de conscience [a lot of soul searching]. Nous devons vivre maintenant avec une horrible responsabilité potentielle. »

« Depuis que la bombe atomique est tombée, je guéris peu à peu d’une attaque de conscience [… acute attack of conscience] d’autant plus sévère que je suis un savant qui a participé au travail de guerre, qui a vu son travail de guerre s’intégrer dans un ensemble plus large, utilisé d’une façon que je n’approuve pas et sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle. Je pense que l’on peut présager qu’il y aura une troisième guerre mondiale, je n’ai pas l’intention de laisser utiliser mes services dans un tel conflit. »

Ce contexte est essentiel pour comprendre la démarche de Cassou-Noguès, qui a exhumé une nouvelle de Wiener : Un savant réapparaît. Cette nouvelle, publiée en annexe à la fin du livre de Cassou-Noguès, est donc restée inédite jusqu’à aujourd’hui. Si elle avait été publiée, elle l’aurait été sous le transparent pseudonyme de W. Norbert, réminiscence du bon Dr Wiener, par ailleurs auteur d’essais scientifiques aux titres aussi évocateurs que L’Usage humain des êtres humains ou God and Golem. La nouvelle s’ouvre dans un bar, sur la réunion de cinq savants juifs, à l’occasion d’un congrès qui se tient en Israël. Hasard « incroyable » qu’autorise évidemment la fiction, sur l’envers de la nappe où nos savants se mettent à gribouiller, figure déjà une équation posée la veille par un mystérieux client. La formule permet de résoudre une aporie mathématique ouvrant la voie à la « micro-instrumentation » – la nouvelle, écrite vers 1955, anticipe ainsi les nanotechnologies de plusieurs décennies. Commence l’enquête : un savant étant identifiable par le style de ses équations, les cinq enquêteurs finissent par trouver, dans ce pays où tout le monde a changé de nom, le bon savant au nom indéterminé : Lilienblum/Posner. Il a fait retraite au fond d’un kibboutz plutôt que de contribuer à la création de nouvelles armes toujours plus destructrices – un sage qui tel Spinoza polit des lentilles. Et le mauvais savant va machiavéliquement l’assassiner pour s’approprier son travail. Mais qui est _______, ce mauvais savant ?

Commence alors une mise en abîme, amplifiée par les béances que l’auteur a négligé de combler dans son texte : pourquoi N. Wiener/W. Norbert écrit-il ça ? En quoi la fiction reflète-t-elle son combat intérieur ? Quels sont ses modèles de savants, ses références d’écrivains de fiction ? Pourquoi cet agnostique est-il torturé par sa judéité ? Serait-ce parce que celle-ci l’a fortement handicapé au début de sa carrière, car les universités américaines connaissaient dans les années 1920 un climat antisémite, et freinaient par quotas la carrière de savants juifs ? Si nombre de juifs participeront à la mise au point de la bombe, ce seront pour l’essentiel des réfugiés fuyant l’Europe.

Dévidant simultanément le fil de la fiction (celle de Wiener) et la trame historique de la vie du savant, tissant des allers et retours sur fond de grande histoire, Cassou-Noguès réalise une performance en associant science et fiction. On y voit la naissance d’une science militarisée, où le travail du scientifique se parcellise afin que peu soient capables d’en retracer la cohérence des étapes – le projet Manhattan reposait sur des équipes dispersées, chargées de résoudre des problèmes isolés. Wiener comme son rival John Von Neumann en sont conscients, ils parlent de l’ère de la science à 1 million de dollars – « Megabuck ou Kilogrand science ». Sont mis en scène sur fond de maccarthysme les tourments d’un savant torturé par sa conscience et par la peur – la nouvelle n’est pas la seule à mettre en scène l’idée d’un savant disparaissant du jour au lendemain, sans qu’on sache si l’acte est criminel ou volontaire.

La fiction et l’histoire concourent alors à restituer une ambiance, à dévoiler un imaginaire nourri d’Edgar Allan Poe (notamment pour Le Joueur d’échecs de Maelzel), de Samuel Butler (Erewhon), de Carel Capek (Rossum’s Universal Robots) ou d’Arthur Conan Doyle (les aventures de Sherlock Holmes). Et cet imaginaire importe autant que le parcours du personnage. Le bon savant Wiener devrait-il s’escamoter ? Ou doit-il se consacrer à promouvoir sa cybernétique comme la science du futur paisible de l’humanité – alors même qu’il entrevoit, dans son œuvre scientifique, la possibilité d’usines autoreproductrices fabriquant seules des machines qui aviliront l’homme ? Une usine qui s’autoduplique fera-t-elle le bonheur de l’homme libéré du travail, ou relèguera-t-elle l’ouvrier humain à l’état d’épave frappée d’obsolescence, bonne pour le rebut ? Inquiétude. « La machine cybernétique prend corps dans l’écho de la bombe », rapporte Cassou-Noguès. Les extraits de biographie deviennent alors la chronique de l’avènement d’une science qui n’est plus synonyme de progrès, puisqu’elle peut désormais, sinon détruire le monde, au moins l’altérer irrémédiablement. Sombre prophète de ces temps qu’il a contribué à faire advenir, Wiener évoque la façon dont « un mélange de religion, de pornographie et de pseudo-science » est susceptible de nous changer en des « dupes [fools] aussi prévisibles qu’un rat se démenant dans un labyrinthe ».

Démiurge de la cybernétique, auteur à part égale d’anticipation, Wiener est conscient de la porosité entre fiction et science. Cela explique-t-il que son œuvre contienne en germe les réflexions futures du post-humanisme et du cyborg ? L’« humanité augmentée » aux prothèses est-elle encore humaine ? Une « machine à faire la guerre », ordinateur optimisant la mise à feu atomique, est-elle le meilleur des stratèges, ou le pire ? Les militaires ont-ils pensé à programmer l’instruction « L’humanité doit survivre à la fin du jeu » ? Son rival Von Neumann, lui, est apparemment aussi dépourvu de sentiments qu’un robot. C’est un pur cerveau où germera l’étrange notion de l’homme comme « acteur rationnel » – probablement lui-même est-il un des êtres les plus proches d’incarner cette vision de l’homme dépourvu d’émotions et optimisant à tout moment ses intérêts. Il se montre pourtant capable d’entretenir un réseau de relations sociales avec un talent extraordinaire. Est-il en mesure d’imiter sans relâche la plus pure des sympathies ? Est-il humain ou mécanique ? Est-il le mauvais savant – ou le meilleur ?

En conclusion, que retenir de cet exposé de quelques-unes des façons d’exploiter une association entre science-fiction (au sens large du thème) et histoire ? D’abord, que la fiction n’est pas un additif aussi commode que ce que l’on pourrait croire à première vue. Un historien recourant à la fiction pour meubler des vides dans une biographie (cela arrive) se doit, bien sûr, d’avertir son lecteur, mais aussi de coller au réalisme et d’adopter une démarche prudente et cohérente. Ceci étant posé, on comprend que le recours à une forme autre d’écriture, pour l’historien produisant de la fiction comme pour le romancier s’essayant à l’histoire, peut être tentant.

Pourrait-on pour autant développer une narration en dehors des cadres normatifs du genre d’origine ? Je pense que la réponse semble négative. Ainsi l’uchronie (qui dans son origine est certes historique, mais dont les cadres de référence aujourd’hui ressortent de la SF) ne permettrait aux historiens que de poser des scénarios alternatifs, mais qui se doivent de rester dans le registre de la vraisemblance forte pour rester crédibles – donc de revenir à la trame du récit initial, un temps dévié par un accident. Et si… l’histoire se devait de rester imprévisible ?

Concluons sur une dernière citation de Wiener (traduite, comme les précédentes, par Cassou-Noguès) :

« Notre temps est un âge byzantin, un âge d’épigonie, qui partagent la haine et la peur byzantines de l’homme entier. Byzance choisissait ses fonctionnaires parmi les chambellans mutilés de la cour royale. Nous dirigeons notre couteau directement sur le cerveau. Une forme de lobotomie frontale, au moyen d’une épingle, est devenue une procédure courante chez les psychiatres, et ce manque de respect pour l’intégrité du cerveau chez ceux que la société considère comme inadaptés [misfits] n’est que l’extension grotesque d’une politique qui nourrit ses scientifiques d’un demi-savoir de façon à en faire les agents serviles de la politique formulée par nos véritables héros, les businessmen, et les menace de toutes les peines s’ils ont la présomption de réfléchir à la nature et aux conséquences des politiques destructrices qu’on leur demande de mettre en place. »

Le livre de la mondialisation ibérique

Nous entamons, avec ce papier, une série de relectures de ce qu’on pourrait appeler les « grands classiques » de l’histoire globale. L’idée est d’abord de fournir à nos lecteurs une vision à la fois synthétique et vivante des grandes œuvres qui ont fondé ou marqué cette approche. Mais il ne s’agira pas pour autant de fiches de lecture traditionnelles, comme ce blog peut en fournir régulièrement à propos d’ouvrages nouvellement parus. Le but est bien aussi de relire ces travaux importants avec un recul de dix, trente ou cinquante ans, afin de voir comment ils ont « vieilli », leurs approximations éventuelles en regard de l’information désormais disponible, leurs limites en termes méthodologiques au vu des débats ultérieurs, leurs hypothèses parfois implicites et qui se révèlent mieux aujourd’hui… Bref, il s’agira dans cette rubrique « Relectures » de faire un état des lieux sur ce qu’on doit retenir d’œuvres fondamentales ou de livres ayant acquis le statut de travaux majeurs.

cover-gruzinskiNous commençons avec un livre étonnant, d’une grande érudition, toujours analytique, et qui s’est vite imposé comme un ouvrage phare en analyse historique des mondialisations. En écrivant Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, en 2004, Serge Gruzinski a non seulement remarquablement « décrit » la mondialisation ibérique des années 1580-1640 mais encore approfondi les concepts cruciaux de métissage, occidentalisation, mondialisation. Certes, il se réclame d’emblée de l’histoire connectée, de l’étude des rencontres et des « recouvrements de civilisations ». Mais c’est pour rappeler immédiatement qu’une « histoire culturelle décentrée, attentive au degré de perméabilité des mondes et aux croisements de civilisations (…) ne prend tout son sens que dans un cadre plus vaste capable d’expliquer, au-delà des ‘histoires partagées’, comment et à quel prix les mondes s’articulent ». Et de fait, l’un des apports centraux de l’ouvrage est bien de construire ces articulations entre l’Europe, le Nouveau Monde, l’Asie et l’Afrique en précisant les multiples circulations, humaines, marchandes et informationnelles qui font cette première mondialisation. En ce sens, c’est bien aussi un livre centré sur les interconnexions au sein d’un Monde en gestation, donc préoccupé de cerner ce qui constitue du lien social entre ses composantes éloignées.

Le livre s’ouvre sur ce constat intrigant : l’assassinat d’Henri IV a bel et bien été commenté à Mexico, en septembre 1610, par Chimalpahin, religieux indigène d’ascendance noble chalca, dans le journal qu’il tenait. Et c’est son regard, distancié à la fois de la culture hispanique officielle et de son passé indigène, qui intéresse Gruzinski dans la mesure où il relève d’une certaine modernité, laquelle « ferait affleurer un état d’esprit, une sensibilité, un savoir sur le monde né de la confrontation d’une domination à visée planétaire avec d’autres sociétés ». Par ailleurs, Chimalpahin se préoccupe autant sinon plus de l’Asie que de l’Europe, l’ouverture de la route Pacifique vers Manille ayant multiplié les contacts avec des Philippins, Chinois ou Japonais, lesquels viennent métisser davantage un imaginaire amérindien non exclusivement confronté à celui de l’envahisseur ibérique. Il vit de fait dans un « agglomérat planétaire (incluant une bonne partie de l’Europe occidentale, les Amériques espagnole et portugaise de la Californie à la terre de Feu, les côtes de l’Afrique occidentale, des régions de l’Inde et du Japon, des océans et des mers lointaines) qui se présente d’abord comme une construction dynastique, politique et idéologique ». Et l’objet du livre peut alors se définir comme une interrogation sur « la prolifération des métissages – mais aussi de leurs limitations – dans des sociétés soumises à une domination aux ambitions universelles ». Ici se marque d’emblée une dialectique essentielle de l’ouvrage, entre une occidentalisation qui pousse à une acculturation sous des formes nécessairement métissées d’une part, et une visée de domination mondiale, par ailleurs sous l’autorité d’une hiérarchie catholique très prégnante, qui fixe les limites à ne pas dépasser (en l’occurrence la relativisation de l’idéologie européenne par les savoirs indigènes ou métissés) d’autre part.

La première partie du livre (pp. 15-84) décrit alors cette « mobilisation ibérique » qui « déclenche des mouvements et des emballements qui se précipitent les uns les autres sur tout le globe » jusqu’aux microbes échappant à l’emprise des hommes… Elle se caractérise d’abord par la multiplication des institutions ibériques hors d’Europe, lesquelles sont évidemment porteuses de lien social. Mais c’est aussi le mouvement des hommes, certains membres de l’élite faisant plusieurs tours du monde durant leur vie tandis que d’autres multiplient les allées et venues entre colonies et métropoles et que des indigènes devenus riches n’hésitent pas à faire le voyage espagnol. Cette mobilisation débouche aussi sur un commerce désormais planétaire, notamment  d’objets de curiosité que l’auteur se plaît à étudier au détriment des flux de métaux précieux (sans doute mieux connus). L’information n’est pas en reste, les nouvelles circulant entre l’Est et l’Ouest dès la première moitié du 16e siècle. Les livres font de même, s’exportant ou voyageant avec les lecteurs, pour finir imprimés à Mexico, Manille, Goa, Macao ou Nagasaki, souvent pour soutenir les campagnes d’évangélisation en langue locale, parfois pour diffuser en retour vers l’Europe les savoirs indigènes relatifs aux vertus de plantes exotiques. La mobilisation ibérique n’est donc pas à sens unique.

C’est plus à l’analyse des métissages que se consacre la deuxième partie (pp. 87-175). On y apprend d’emblée que les techniques artisanales ibériques sont vite diffusées (souvent par des religieux) auprès des indigènes au point que ces derniers en viennent à concurrencer à moindre coût les artisans espagnols, avant d’être repris sous le joug de patrons exploiteurs. On y documente aussi les métissages linguistiques. Les Européens apprennent des rudiments de langues locales tandis que ces dernières s’enrichissent de termes locaux inédits pour qualifier  les « nouveautés » importées. Il n’empêche, ce sont les termes ibériques eux-mêmes qui seront finalement adoptés : « L’hispanisation de la langue est une des formes de la mobilisation ibérique (…) et donne lieu à quantité d’appropriations ou de détournements. » Le métissage est aussi humain, permettant tous les mélanges entre Européens, indigènes, Noirs et Asiatiques, aboutissant à créer une plèbe dont l’habitat et le statut sont éminemment mobiles et effraient les pouvoirs institués. En conséquence, ces individus sans métier ou résidence claire sont, à partir de 1622,  déportables vers les Philippines, permettant en principe à la Monarchie catholique de « régler ses questions sociales à l’échelle planétaire ». Car fondamentalement, l’ouverture de la route entre Acapulco et Manille a non seulement accru les métissages humains mais encore créé une seconde route vers l’Asie dès 1566, à une époque où la route portugaise est en principe interdite aux Espagnols. À partir de là, Mexico devient une étape vers l’Asie pour ces voyageurs débarquant à Vera Cruz et repartant d’Acapulco. Elle devient aussi métropole planétaire, en position plus centrale, tourne son regard autant vers l’ouest que vers l’est, substituant une vision désormais  « occidentale » à la vision européenne du monde. Et les élites indigènes ne sont pas en reste, revendiquant leur rôle dans la formation de ce « Nouveau Monde » pour lequel elles ont abandonné leurs idoles, partageant parfois « la haine du juif et de l’hérétique » ou encore « participant à leur manière du rêve asiatique quand elles saluent Philippe II du titre anticipé de roi de la Chine ». Un imaginaire commun se forge donc. Plus généralement, accumulant anecdotes révélatrices et faits objectifs, Gruzinski est clairement en position d’affirmer que, « par-delà la cohorte coutumière des préjugés, des peurs, des haines et des attirances, la mobilité des hommes et des choses déclenche toutes sortes d’échanges, matériels aussi bien qu’affectifs, qui à force de se reproduire tissent des trames planétaires où vient s’enraciner la mondialisation ibérique ».

La plus longue de toutes, la troisième partie (pp. 179-311) s’intéresse davantage aux outils des savoirs et pouvoirs qui émergent dans la mondialisation ibérique. Et il s’agit d’abord là de rendre leur dû à de nombreux individus engagés « dans une entreprise sans précédent et partout répétée : confronter des croyances, des langues, des mémoires, des savoirs jusque-là inconnus avec ce que pensaient et croyaient connaître les Européens ». Pour ces praticiens ou experts, souvent liés à la Couronne ou travaillant à sa demande, co-existent un objectif de « sauvetage archéologique » et une finalité de « dénonciation de l’idolâtrie ». De ce fait, leur proximité avec l’indigène, leur valorisation des savoirs locaux ne fait jamais oublier qu’il s’agit avant tout de rendre conformes des mentalités (et pour cela mieux en connaître les ressorts). Et de fait, Bernardino de Sahagún ou Diego Durán redonnent une mémoire à ces nouvelles chrétientés tout en consolidant la domination de l’Église. Parfois au risque d’une mise à l’index ou d’un gel des enquêtes… Toujours au péril d’un décentrement des savoirs, d’une inversion des points de vue, voire d’une remise en cause de la tradition européenne. Ainsi en va-t-il des connaissances sur les plantes et les pratiques médicales : Garcia da Orta en Inde ou Francisco Hernández au Mexique montrent l’imbrication pratique des deux types de savoir, les manières américaines de guérir certains maux européens ou encore l’adoption indienne de la « théorie des humeurs ». Si bien qu’au final, « autant que la christianisation ou que l’écriture de l’histoire, l’inventaire médical du monde est un ferment de la mondialisation ibérique », réduisant l’écart entre la manière européenne de soigner et les coutumes locales. Le même type d’hybridation concerne la cartographie, les techniques de navigation ou encore celles de l’extraction minière. Quant à l’histoire des nouvelles terres, elle est au contraire l’occasion paradoxale d’une application des façons de voir héritées de l’Antiquité, des pères de l’Église ou de la renaissance italienne, phénomène qui contribuera par ailleurs à diffuser les œuvres des auteurs anciens dans l’espace mondial ibérique. Mais de toutes parts il s’agit bien d’« introduire ces peuples dans le savoir européen, rattacher ce que l’on sait d’eux au monde tel que le conçoivent les Ibériques, connecter les mémoires, apprivoiser le neuf et l’inconnu, désamorcer l’étrange pour le rendre familier et subjugable ». Et peut-être aussi esquisser les linéaments d’une histoire globale comme chez Diogo do Couto lorsqu’il nous explique que « parce que les Chinois ont découvert les îles aux épices, ce sont eux qui furent à l’origine du grand commerce entre Rome et l’Asie ». En revanche, sur la question religieuse, aucun syncrétisme ni même d’influence mutuelle n’est évidemment tolérable même si Las Casas réalise, dès le milieu du 16e siècle, « un étonnant parcours encyclopédique des religions du globe ». En clair, le rejet n’empêche nullement l’étude exhaustive et le paganisme n’est pas nécessairement un marqueur de sauvagerie comme le montre l’étude du Japon, de la Chine ou de l’Amérique préhispanique… Cette partie se boucle sur la narration de plusieurs histoires individuelles retraçant les parcours de personnages relevant des élites mondialisées de ce siècle, religieuses ou politiques, aux destins souvent stupéfiants d’actualité.

Plus ramassée, la quatrième partie (pp. 315-440) traite des objets, de l’art, de la globalisation de la pensée et des langages. Pour ce qui est des objets, ils circulent tout autant vers les métropoles que dans le sens inverse et leur fabrication se conforme parfois à la demande du marché ibérique. Par exemple, un art manuélin de la sculpture sur ivoire se met en place en Guinée, dès la fin du 15e siècle, chez des artisans qui travaillaient jusqu’alors la pierre à savon… De leur côté les hommes d’église ne se privent pas de commander des objets de culte arborant des traits indigènes (afin de mieux enraciner le culte dans les cultures locales), déterminant un « long siècle d’art chrétien planétaire ». Souvent les objets rapportés sont détournés de leur usage initial ou entrent dans le répertoire symbolique du pouvoir royal (comme les éventails japonais). Tous « correspondent aux manifestations concrètes d’une occidentalisation du monde qui passe par le commerce, la religion, la politique, la connaissance et le goût » et qui « transforme aussi bien les êtres que les choses auxquelles elle s’applique », la main indigène s’occidentalisant pour partie tout en conservant d’importantes marges d’affirmation des talents locaux. Il est fréquent aussi qu’un objet indigène importé « soit retouché ou modifié pour en accroître le prix ou le prestige », traduisant ainsi une mainmise européenne caractérisée. Tous deviennent des objets métis, constituant le revers obligé de la mondialisation à l’œuvre, allant parfois jusqu’à mélanger mythologies grecques anciennes avec leurs homologues indiennes ou préhispaniques, ce qui interdit radicalement de « s’en tenir à la vision d’une occidentalisation réductrice et uniformisatrice ». C’est du reste dans cette partie que l’auteur étudie précisément les différences et relations entre occidentalisation et mondialisation. Ainsi, une pensée de plus en plus occidentalisée, donc aussi métissée, n’en reste pas moins corsetée par l’aristotélisme et la scolastique, comme si « la greffe du Nouveau Monde était la meilleure manière d’en réaffirmer l’universalité ». De ce fait, l’application systématique et récurrente des cadres scolastiques, leur présence dans l’homologation officielle des œuvres publiées relèverait plutôt de l’impérialisme ibérique et de son projet de domination mondiale. Ainsi, la globalisation du latin (mais aussi du castillan ou du portugais) est un phénomène qui va occidentaliser les élites tout en métissant leur langue. Mais c’est du même coup une « dilatation transcontinentale d’un espace linguistique et d’un patrimoine lettré », impliquant leur reproduction à l’identique, donc un phénomène relevant de la mondialisation. Celle-ci concerne « prioritairement l’outillage intellectuel, les codes de communication et les moyens d’expression » tandis que l’occidentalisation, « entreprise de domination des autres mondes, emprunte les voies de la colonisation, de l’acculturation et du métissage ». Mais il s’agit bien là de « deux forces concomitantes (…) indissociables l’une de l’autre, même si chacune se déploie dans des dimensions différentes et sur des échelles distinctes ».

En dépit de toutes ses qualités, ce livre n’est pas sans défaut, avec notamment un plan au final assez peu lisible et une classification des informations parfois discutable. Il est aussi souvent lourd de détails accumulés, d’anecdotes prolongées à plaisir, le plus souvent dans un but analytique précis mais qui tend à se perdre sous l’amoncellement des faits. La dimension économique y est aussi largement absente, au-delà de la description de circuits marchands importants ou des structures d’exercice de l’artisanat. Les flux d’argent vers le reste du monde, avec leurs effets locaux et dans les pays de destination, sont totalement omis. Apparemment à dessein : le « champ de l’économie » semble perçu comme un « enfermement » par l’auteur… Mais de ce fait, l’histoire de la mondialisation ibérique reste ici largement incomplète.

Sans doute pourtant l’essentiel n’est-il pas là. Il est clair en effet, avec le recul, que l’auteur ne privilégie jamais l’analyse des structures sociales et/ou économiques présidant à la mondialisation ibérique pour se focaliser sur le contact entre sociétés sous ses multiples visages. Le lien social est donc plus révélé par des signifiants particuliers – tel objet métis, tel savoir transmis, tel récit ou telle création de langage – que par des analyses objectivantes et de fait peu ouvertes au travail d’interprétation. On reconnaît là tout l’apport mais aussi les limites de l’histoire connectée. Elle nous révèle et fait partager des significations, parfois étranges et sans doute vécues par les acteurs de cette première mondialisation. Elle est donc recherche d’une certaine vérité d’un moment particulier à travers un décentrement salutaire. Elle est en revanche moins pertinente pour éclairer le changement social, dans la longue durée et à une échelle plus large, la lente création des institutions et structures qui ont façonné, peu à peu, notre propre mondialisation…

GRUZINSKI S., Les quatre parties du monde – histoire d’une mondialisation, La Martinière, 2004, réédition Points Seuil, 2006.

Comment et à quelle échelle périodiser l’histoire ?

A propos du livre de Jacques Le Goff : Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ? Paris, Seuil, 2014.

9782021106053Que vaut le découpage traditionnel de l’histoire en périodes comme le Moyen Âge ou la Renaissance ? La mondialisation actuelle et ses précédents ne remettent-ils pas en cause l’importance de ces phases par trop enracinées dans l’histoire européenne ? Est-il raisonnable enfin, et plus généralement, de trancher dans le fil de l’histoire pour construire des intervalles précis, supposés porteurs d’identité et de sens ? Telles sont quelques unes des questions que pose Jacques Le Goff au seuil de son dernier ouvrage. S’il y montre avec brio combien la Renaissance est une période largement arbitraire, il n’esquive pas pour autant la question méthodologique de l’intérêt du travail de « découpage de l’histoire en tranches ». Il aborde enfin, trop rapidement peut-être, la possibilité de construction de périodes dans une histoire devenue « globale ».

L’ouvrage s’ouvre sur le constat qu’il « importe à l’humanité de maîtriser son long passé », que ce dernier a été organisé en âges, époques, cycles ou périodes, et ce dans le cadre de « raisons plus ou moins affichées, plus ou moins avouées ». Ce découpage exprimerait surtout « l’idée de passage, de tournant, voire de désaveu vis-à-vis de la société et des valeurs de la période précédente ». Mais dans la mesure où ces périodes sont identifiées beaucoup plus tard, avec des « valeurs » propres à l’époque qui les construit, il importe de repérer quand les périodes sont effectivement posées et quel sens elles prennent alors. Ce qui sous-entend implicitement que le sens qu’a pu prendre le concept de Renaissance, pour Michelet en son 19e siècle, n’est pas nécessairement aussi le nôtre. Et que, de ce fait, la période correspondante elle-même pourrait être reconsidérée aujourd’hui…

L’auteur nous entraîne alors sur les grands principes de périodisation utilisés bien avant que l’histoire ne devienne une discipline reconnue et enseignée. C’est d’abord le prophète Daniel qui utilise une classification en quatre phases, rappelant explicitement les quatre saisons, principe repris par Melanchton, puis Sleidan, au 16e siècle. C’est ensuite saint Augustin qui calque sa construction du passé sur les six jours de la création, mais aussi les six phases de la vie humaine. Dans les deux cas, il s’agit d’une représentation de la chronologie fondée sur une idée de déclin ou encore de décrépitude. Cette représentation n’est pas neutre : chez Augustin elle accréditera un certain pessimisme, étaiera indirectement l’idée que l’Antiquité gréco-latine constituait un âge d’or, empêchera enfin la naissance de toute idée de progrès (mais pas celle de rénovation ou de « renaissances » en tant que retour aux valeurs anciennes). On retrouvera une division en quatre « siècles » encore chez Voltaire, en 1751, lequel fait par ailleurs l’impasse totale sur le Moyen Âge.

C’est pourtant aux 14e et 15e siècles que ce dernier surgit explicitement, d’abord dans les écrits de Pétrarque, puis dans ceux de Giovanni Andrea pour distinguer « les Anciens du Moyen Âge [media tempestas] des modernes de notre temps ». Le concept sert donc à marquer une période intermédiaire entre l’Antiquité (âge d’or) et le temps de quelques auteurs aspirant à créer un certain renouveau. Un peu plus tard, au 17e siècle, ce Moyen Âge sera associé à une certaine « obscurité » puis chronologiquement identifié comme allant de la conversion de Constantin, au début du 4ème siècle, jusqu’à la chute de Constantinople en 1453. Son image redeviendra positive au 19e siècle (par exemple avec Victor Hugo) avant que Michelet ne le renvoie aux ténèbres autour de 1840 pour donner tout son lustre à la Renaissance. Autrement dit, périodisation et affectation de valeurs ne sont jamais neutres, totalement imbriquées qu’elles sont dans les préoccupations d’un moment, voire dans la vie intime de certains auteurs. On ne saurait mieux montrer l’arbitraire de l’opération intellectuelle sous-jacente.

Par ailleurs, Jacques Le Goff nous introduit à une dimension fondamentale de toute périodisation : elle est ce qui permet d’enseigner et d’expliquer le déroulement temporel. Il n’est donc pas fortuit que la périodisation historique prenne son essor parallèlement à l’enseignement et à la création d’une discipline autonome. C’est au 17e siècle que « l’amour de la vérité qu’éprouve l’historien passe désormais par l’administration de la preuve » et que l’histoire fait une première entrée dans les collèges, les lycées et les universités (pour ne devenir matière d’enseignement au sens propre qu’à la fin du 18e). La progression de cet enseignement sera continue jusqu’à la fin du 19e siècle, avec une France plutôt en retard sur ses voisins. Mais « la naissance de l’histoire comme matière d’enseignement relève encore, alors, de la domination intellectuelle de l’Europe » et passe nécessairement par sa division en périodes. Il semble donc que l’auteur associe ici pratiques de périodisation et domination intellectuelle européenne, suggérant donc le caractère non universel de quelque périodisation que ce soit…

L’essentiel du livre se déploie alors autour de la façon dont la Renaissance a été historiquement construite et surtout opposée aux temps obscurs du Moyen Âge. C’est Michelet qui, après avoir fait l’éloge de ce dernier, en inverse complètement la valeur, mêlant étrangement dans ses écrits histoire et vie personnelle. Après la mort de son épouse, il récuse toute appréciation laudative de cette époque et innove en estimant que le renouveau qui commence au milieu du 14ème siècle n’est pas une simple renaissance au sein du Moyen Âge (c’est-à-dire un retour partiel aux valeurs de l’Antiquité) mais bien une Renaissance avec un grand « R », la fin de « cet état bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel » que représente le Moyen Âge. Ainsi, pour Jacques Le Goff, « le pessimisme de Michelet a englouti son Moyen Âge ». Mais dans un contexte différent, Jacob Burckhardt va lui aussi donner ses lettres de noblesse à cette Renaissance, l’opposant de fait à la période obscure qui l’a précédée, au plan de la politique, du développement de l’individu et de la culture. Sur ces bases, Jacques Le Goff procède à une remise en cause impressionnante, montrant notamment combien le Moyen Âge avait entamé des « réformes » que l’on attribue plus volontiers à la Renaissance : retour au système antique des arts libéraux, extension de l’usage « du latin comme langue des clercs et de l’élite laïque », référence déjà forte à la rationalité, invention de la beauté et de l’artiste. A l’inverse, il montre à loisir combien la Renaissance a aggravé les pratiques du Moyen Âge en matière de lutte contre la sorcellerie et en quoi l’inquisition est tout sauf un progrès des droits humains individuels. On ne peut retracer ici tous les arguments utilisés dans le chapitre principal du livre, long de cinquante pages et intitulé « un long Moyen Âge » (reprenant du reste des travaux antérieurs de l’auteur – 2004). Mais la démonstration est très riche et des plus convaincantes.

Reste pour finir la question méthodologique : faut-il périodiser et le peut-on à partir du moment où la mondialisation a fait prendre conscience d’une nécessaire globalisation de l’histoire en tant que discipline ? Si Jacques Le Goff répond positivement à la première question, sa position reste nuancée sur la seconde. De fait, il semble privilégier la juxtaposition des périodisations traditionnelles des grandes civilisations, la mise en synchronie de ces temporalités irréductibles, sans vouloir les réduire à une seule et unique « périodisation globale ». Cette solution, la plus sage sans doute, fait cependant l’impasse sur les périodisations en termes de cycles systémiques qui ont été développées ces dernières années. Il est donc dommage qu’il ne donne pas son sentiment sur les analyses faites, par exemple en France par Philippe Beaujard (2009, 2012), et qui concluent à des expansions longues (sur plusieurs siècles et liées à des temps de réchauffement et de moindre sécheresse) dans l’ensemble du système-monde afro-eurasien depuis le tournant de l’ère chrétienne environ, avec à chaque fois, depuis le 7e siècle, une impulsion démographique et économique donnée par la Chine, puis diffusée à l’ensemble du système par les échanges de biens tout comme la circulation des hommes, des techniques et des idées. Même si elle est encore à préciser, cette intuition de périodes beaucoup plus globales aurait mérité sa place dans cet ouvrage. Il n’en demeure pas moins que, sur le reste, le travail de Jacques Le Goff est des plus utiles pour lutter contre des compartimentages de l’histoire beaucoup trop rigides, contraignants pour la pensée et à vrai dire largement européocentriques…

BEAUJARD P. [2009], « Un seul système-monde avant le 16ème siècle ? L’océan Indien au coeur de l’intégration de l’hémisphère afro-eurasien », in Beaujard, Berger, Norel (ed.) Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La découverte.

BEAUJARD P. [2012], Les mondes de l’océan Indien, 2 tomes, Paris, Armand Colin.

LE GOFF J. [2004], Un long Moyen Âge, Paris, Tallandier; réédition Hachette, « Pluriel », 2010.

La mer impériale

À propos de :

Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans

Cyrille P. Coutansais, CNRS Éditions, 2013.

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Ayant récemment dirigé un hors-série de Sciences Humaines Histoire consacré à « La nouvelle histoire des empires », j’ai été frappé, lors de mes lectures exploratoires du sujet, par une observation de Gérard Chaliand : si l’Inde a pu être conquise tout entière par les Britanniques, alors que les conquérants précédents (d’Alexandre le Grand aux Moghols, qui ne contrôlaient que l’Inde du Nord) s’y étaient cassés les dents, c’est qu’ils seraient arrivés par voie maritime, et non terrestre.

Voile et canons

Par un hasard amusant, l’image retenue en couverture de « La nouvelle histoire des empires » est celle d’un navire occidental des 17e ou 18e siècles, un brick peut-être (je ne suis pas spécialiste de technologie marine). En tout cas, il montre ce que Geoffrey Parker, dans La Révolution militaire (voir le billet « La guerre moderne, 16e – 21e siècles »), estime être le ressort de la puissance coloniale occidentale : au-delà de la capacité à mettre en œuvre des canons, l’habilité à les utiliser sur mer, émergeant des lignes de sabord, en ligne, au plus près de la ligne de flottaison, permettant d’envoyer par le fond tout rival assez téméraire pour s’y frotter. Des Portugais s’insérant de force dans les réseaux commerciaux de l’Asie côtière du 16e siècle aux Britanniques assiégeant la Chine au 19e siècle, les empires coloniaux européens s’imposent progressivement au monde par cette combinaison meurtrière d’artillerie et de voile (cette dernière étant remplacée tardivement par le cuirassé mû par la vapeur), comme le soulignait Caro M. Cipolla dans un livre au titre explicite : Guns, Sails, and Empires: Technological innovation and the early phases of European expansion, 1400- 1700 [Sunflower University Press, 1985].

D’Athènes à Albion, en passant par Sriwijaya et Venise, la mer a permis à des hégémonies différentes de s’imposer. N’ayant pas disposé du temps nécessaire à leur évocation dans « La nouvelle histoire des empires », je vais combler cette lacune en explorant un étonnant ouvrage : l’Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans, de Cyrille P. Coutansais – premier atlas publié en français se revendiquant des apports de l’histoire globale.

Il est vrai que le terme empire, comme le souligne l’auteur, conseiller juridique à l’état-major de la Marine française, « évoque l’Égypte pharaonique, la Perse achéménide ou encore la Chine des Ming plutôt que les dominations crétoise, carthaginoise ou vénitienne. La raison ? Probablement une fascination pour ces grandes emprises continentales, aptes à rassembler peuples et territoires, et une méconnaissance des choses de la mer. L’apparent soft power vénitien n’a pourtant rien à envier au hard power gengiskhanide. » L’argument, en creux, ramène aussi à un paradoxe : en France, le terme empire renvoie d’emblée aux Premier et Second Empires des Napoléon, ou à l’Empire colonial d’une France successivement royaliste, révolutionnaire, impériale et républicaine – des entités qui avaient une dimension ultramarine plus ou moins affirmée, mais tenue pour périphérique.

Un empire maritime, poursuit Coutansais, est « une puissance détenant une flotte capable d’exercer sa force et son contrôle sur les mers, afin d’en maîtriser les principaux courants d’échange. » Telle quelle, elle détient ainsi une « capacité hégémonique. Si Venise peut faire face à l’Empire ottoman, elle le doit certes à sa puissance financière qui lui offre la possibilité d’armer sans cesse de nouvelles galères mais, plus encore, à son rôle d’intermédiaire obligé du commerce entre l’Orient et l’Occident. La Sublime Porte, dépendante des ressources que lui procurent ces échanges, est ainsi contrainte de se plier au bon vouloir de la Sérénissime. »

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