Cartographie chronique d’une histoire peut-être mondiale (1)

L’Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron, ne se présente pas comme un livre d’histoire globale. L’introduction, de ce point de vue, est très efficace car ouverte à toutes les lectures. « Il n’existe pas encore aujourd’hui d’histoire mondiale de la France. Le livre qu’on va lire n’en tient pas lieu : il en forme, tout au plus, les prémices ou la promesse. […] Voici pourquoi on lira ici une histoire mondiale de la France et non pas une histoire de la France mondiale. […] Plutôt que de la dire mondiale, on pourrait se contenter d’affirmer qu’elle est une histoire longue de la France. » À chacun des lecteurs d’apprécier.

Plus sérieusement, ce flou artistique autour de la définition de « mondial » pose un problème de fond. Avec la mondialisation globale que nous connaissons, le monde, que certains géographes prennent le soin d’écrire le Monde, est communément identifié avec l’espace global, ou planétaire. Il n’en a pas toujours ainsi, loin de là. Comme l’écrivait Montaigne, au 16e siècle, « notre monde vient d’en trouve un autre ». L’espace global a pu contenir plusieurs mondes distincts et distants. Ce manque de réflexion sur la notion de « monde » est peut-être ce qu’il y a de plus étonnant dans l’historiographie contemporaine. Comme si la notion semblait nouvelle alors que c’est un terme employé depuis le 18e siècle pour caractériser des ensembles géohistoriques divers, et parfaitement banal. Trop peut-être.

Qu’en est-il en effet du « monde grec », du « monde romain », du « monde chinois », du « monde arabe », du « monde malais », du « monde méditerranéen », du « monde atlantique »… ? Toutes ces locutions nous sont familières et pourtant, jamais à ma connaissance, le terme de « monde » n’a été conceptualisé, contrairement à celui de « civilisation » par exemple, qu’on pourrait facilement lui substituer pour parler de la « civilisation grecque », de la « civilisation romaine », etc., sans pour autant qu’on puisse considérer les deux termes comme synonymiques. Ouvrir un ouvrage d’histoire sur un monde quelconque, c’est généralement aborder cette histoire par un tableau géographique décrivant le territoire préposé de la civilisation en question. On pourrait ainsi proposer une définition implicite de monde comme « espace civilisationnel ». Pourtant, il y aurait matière à réflexion sur le processus même de constitution d’un monde, autrement dit sur la mondialisation comme mise en monde. Yann Potin peut se gausser des « publicistes » qui parlent de « mondialisation », mais un temps de réflexion commune sur le champ lexical et conceptuel du « mondial » n’aurait peut-être pas été inutile.

Cette Histoire mondiale de la France n’apporte pas donc que des bribes de réponse à la question des mises en monde successives de cet espace devenu tardivement la France. Il s’agit plutôt, au fil des dates, de plusieurs séances de hula hoop avec un cerceau-mondes virevoltant autour d’une France fixée une fois pour toute depuis la nuit des temps, mais se déhanchant au gré des lieux. C’est du moins ce que j’en ai compris et ce que j’ai voulu traduire en une série de cartes. Celles-ci sont assez sommaires, sans doute critiquables ; elles schématisent des mondes sans prétendre les délimiter avec précision : le recours à des ellipses simplifie trop, laissant de côté certains espaces, incluant d’autres qui ne sont pas concernés. Chaque carte est accompagnée d’un bref commentaire ; là encore, il s’agit d’abord de poser des questions.

Je ne ferai probablement pas un traitement exhaustif des 146 chapitres, mais voici une première série de remarques sur le premier chapitre : « Aux prémices d’un bout du monde ».


34 000 av. J.-C. – Inventer le monde dans les entrailles de la Terre

« Il [ce garçon, fictif] nous parle de la construction d’un nouveau monde, ce monde qu’il a, lui, pu croire de toute éternité, à coups de pinceau ou plutôt de fusain. Ce monde est celui de l’homme de Cro-Magnon. » / « Entre 60 000 et 40 000 avant le présent, Sapiens se répand en effet sur le monde, au-delà de ses frontières d’alors, à l’image de l’Australie comme, peut-être, déjà, selon certains modèles, des Amériques. » / « Qu’est-ce qui fait tourner le monde ? Une société humaine trouve-t-elle d’abord son explication dans une forme de “rationalité biologico-économique” […], ou puise-t-elle son essence dans des idéaux réagissant les rapports de sexe, de génération, de pouvoir, etc. ? » En quelques phrases, François Bon a tenté de justifier la dimension mondiale de cette histoire, au risque de perdre le lecteur dans la polysémie de « monde », entre l’espace planétaire, l’espace de diffusion d’une espèce animale (l’Homo Sapiens), l’espace d’une société identifiée par une culture (les Aurignaciens).

  • Peut-on parler d’un « monde des hommes modernes » ? De toute évidence, non. L’expansion des hommes et le peuplement progressif des différents espaces du globe se sont accompagné d’une distanciation et d’une déconnexion, plus ou moins forte, des différentes communautés humaines. On peut parler de l’écoumène, c’est-à-dire de l’espace peuplé par les hommes, mais pas véritablement d’un monde, qui impliquerait un minimum de cohésion.
  • Peut-on parler d’un « monde aurignacien » ? L’expression a pu être employée. Elle renvoie à une unité culturelle identifiée par ses industries osseuse et lithique. On en trouve les traces sur un espace assez vaste, entre le Moyen-Orient et l’Europe occidentale, et pendant une période plurimillénaire, entre 43 000 BP et 28 000 BP.

 


23 000 av. J.-C. – L’homme se donne un visage de femme

Inversement, dans ce chapitre, François Bon ne parle plus de monde. Il évoque seulement une « tradition “culturelle” attestée à travers toute l’Europe », celle des Gravettiens.

  • Peut-on parler d’un « monde gravettien » ? L’expression a pu être employée, à l’occasion, mais pas plus que celle d’un « monde aurignacien », elle n’a donné lieu à une quelconque conceptualisation.

 


12 000 av. J.-C. – Le climat détraqué et l’art régénéré

Pour Boris Valentin, c’est la fin de « plus de deux cents siècles d’une véritable civilisation du renne ». Cette « phase historique », qui est aussi un « vaste courant culturel », est celle des Aziliens.

  • Peut-on parler d’un « monde azilien » ? L’expression ne semble pas attestée. L’Azilien est un faciès culturel épi-paléolithique, à l’extension relativement restreinte, dans l’espace comme dans le temps.

 


5 800 av. J.-C. – Dans la multitude orientale des champs de blé

La France fut alors atteinte par un « courant de néolithisation ». Jean-Paul Demoule se réfère à un modèle diffusionniste classique et il n’est ici nullement question de « monde » ou de « mondialisation ».

  • Peut-on parler d’un « monde rubané » ? L’expression est employée, elle renvoie à une unité culturelle d’abord identifiée par un décor céramique que les archéologues voient se diffuser d’est en ouest à travers l’Europe.
  • Peut-on parler d’un « monde cardial » ? L’expression a pu être utilisée, mais comme pour les cultures précédentes, l’usage est généralement d’en parler sous la forme d’un substantif, avec majuscule : le Cardial, le Rubané, l’Azilien, le Gravettien, l’Aurignacien, etc.

 


4 600 av. J.-C. – Pierres levées et haches de jade à l’occident du monde

« Il semble bien que Carnac ait été, un temps, le centre du monde… » – d’un monde, ou deux. « Loin d’être l’apanage d’une civilisation atlantique, le mégalithisme de Carnac signale le centre aveugle d’un monde spirituel et politique inaccessible dont le jade est la matière la plus précieuse. » Selon Grégor Marchand, il y aurait ainsi deux mondes : celui, atlantique, des mégalithes et celui, européen, du jade.

  • Peut-on parler d’un « monde atlantique » ? L’expression semble utilisée de façon assez floue pour désigner une culture particulière de l’Ouest français.
  • Peut-on parler d’un « monde de l’Europe du jade » ? L’expression elle-même n’est pas soutenable. En revanche, l’idée s’appuie sur l’identification de réseaux d’échanges qui semblent avoir structuré un espace et lui avoir donné une certaine unité.

 


600 av. J.-C. – La Grèce avec ou sans la Gaule

Marseille aurait longtemps été une cité relativement isolée de son arrière-pays celte. Vincent Azoulay remet ce port dans le contexte des réseaux marchands de la Méditerranée, en l’occurrence celui des Phocéens, « un puissant réseau ionien, en concurrence avec les circuits étrusques et phénico-carthaginois présents depuis longtemps dans la zone ».

  • Peut-on parler d’un « monde ionien » ou d’un « monde grec » ? Les deux expressions sont utilisées, le « monde ionien » constituant une partie du « monde grec ». L’intérêt ici est de s’interroger sur la situation d’une agglomération en bordure de ce monde grec, à l’interface avec un monde celte. Les Phocéens de Marseille étaient-ils « au bord du monde » ?

 


500 av. J.-C. – Le dernier des Celtes

L’analyse de Laurent Olivier à propos de la tombe de Vix illustre parfaitement mon commentaire liminaire. Lorsqu’il écrit que cette découverte apportait des informations sur « l’histoire des relations du monde celtique avec les civilisations méditerranéennes classiques », on perçoit que les notions de « monde » et de « civilisation » sont perçues par l’auteur comme quasiment interchangeables. Ce que confirme une phrase plus loin : « de manière révélatrice, ces deux séries d’objets renvoient à des mondes différents ».

  • Peut-on parler d’un « monde celte » ? L’expression est largement usitée. Pourtant, le monde celte est sans doute le grand absent de cette première partie. La définition des Celtes, comme ensemble civilisationnel, aurait mérité une mise au point.
  • Peut-on parler de « monde(s) méditerranéen(s) » ? d’un « monde gréco-étrusque » ? La notion est assez floue.

 


52 av. J.-C. – Alésia ou le sens de la défaite

Yann Potin ne parle pas de « monde romain », même s’il suggère la possibilité de considérer que la romanisation, c’est-à-dire l’intégration progressive, pluriséculaire, des Gaules dans le territoire romain, comme une mondialisation.

  • Peut-on parler d’un « monde romain » ? L’expression est ancrée dans l’usage. La mondialisation romaine constitue désormais un champ historiographique reconnu, et qui mériterait peut-être davantage d’attention en France.

Une histoire atlantique par le bas, ou une histoire mondiale tout court ? L’hydre aux mille têtes de Marcus Rediker et Peter Linebaugh

Sébastien Lecompte-Ducharme

Étudiant au doctorat en histoire, Université du Québec à Montréal

À propos de :

Marcus Rediker et Peter Linebaugh, L’Hydre aux mille têtes. L’histoire cachée de l’Atlantique révolutionnaire, 2000, trad. fr. Christophe Jaquet et Hélène Quiniou, Amsterdam Éditions, 2008.

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Histoire atlantique et histoire globale, même combat ? Dans L’Hydre aux mille têtes, Marcus Rediker et Peter Linebaugh décrivent l’émergence du capitalisme à l’échelle atlantique, et sont amenés à ouvrir la porte de l’histoire mondiale. Dans cet ouvrage, ils veulent en effet montrer que les marins, les esclaves et les commoners (synthétisés par l’expression « équipage bigarré », motley crew), par leur résistance et par leur mobilité atlantique forcée, développent un projet social égalitaire et libertaire. Néanmoins, ils participent pleinement, mais malgré eux, à l’émergence du capitalisme entre le 17e et le 19e siècles (pp. 17 et 28). Surtout, ils mettent en place leurs propres réseaux atlantiques, à l’intérieur des réseaux capitalistes ultramarins. Les auteurs défendent également l’idée que la répression des mouvements libertaires et égalitaires naît de la peur de ces mêmes mouvements par l’élite (pp. 16-17). Enfin, ce qui donne une dimension résolument atlantique à l’ouvrage, outre la circulation des idées et des personnes, est la thèse du travail et des solidarités multiethniques et multiraciales.

L’Hydre aux mille têtes a d’abord paru en 2000 chez Beacon Press, un éditeur d’essais membre de l’Association of American University Presses et lié à l’unitarisme universel, un groupe spirituel syncrétique de tendance progressiste. Ce parcours illustre bien les aspects académiques et militants de L’Hydre aux mille têtes, qui a par ailleurs reçu le Labor History Book Prize, pour le meilleur livre en histoire du travail publié en l’an 2000. L’ouvrage a été traduit en espagnol, en allemand, en portugais, en coréen et en français (1). Linebaugh (2) et Rediker (3) sont tous deux des historiens états-uniens, marxistes et militants. Proches de la New Left, ils partagent leur écriture entre revues universitaires et périodiques activistes.

Les deux historiens ont également des bagages différents, mais complémentaires. Rediker, auteur de quelques livres, tous traduits en plusieurs langues, est l’artisan d’un documentaire sur la révolte servile du navire Amistad survenue en 1839. Surtout, ses intérêts de recherche tournent autour de l’époque coloniale états-unienne, du monde atlantique et de l’esclavage. Linebaugh, quant à lui, se spécialise en histoire britannique. Fait digne de mention, il a déjà enseigné à une clientèle carcérale. Posons l’hypothèse que cette expérience, manifestement liée à ses convictions sociales, a pu influencer sa perception de l’équipage bigarré. Soulignons enfin que la thèse de doctorat de Linebaugh a été dirigée par Edward P. Thompson à la Warwick University. La filiation intellectuelle est par ailleurs nettement apparente dans l’ouvrage à l’étude.

En effet, l’histoire par le bas, dont Thompson est l’un des auteurs marquants (4), se situe également dans une approche plus socioculturelle des classes laborieuses, comme elle l’était dans The Making of the English Working Class (5). Rediker et Linebaugh s’insurgent d’ailleurs de l’oubli de cette histoire du bas dans l’histoire du monde atlantique. Ils affirment que son aspect multiethnique a été occulté par la répression des mouvements populaires et par la primauté de l’histoire de l’État-nation (p. 17). Plus précisément, ils militent contre la perception des révoltes atlantiques comme phénomènes isolés (p. 291). Plus largement, ils veulent rendre compte d’un univers, multiethnique, maritime et fait de résistance et de solidarité. En ce sens, une seconde source d’inspiration est sans nul doute C.L.R. James, lui aussi marxiste et ouvert à une perspective atlantique (6). Il faut enfin souligner le renouveau, et la popularité, des études atlantiques depuis les années 1970 et surtout 1990 (7).

Le contexte de la fin du 20e siècle est certainement riche en pistes pour comprendre l’étude offerte par Rediker et Linebaugh. En cette ère post-Guerre froide, l’élite pilote plusieurs processus socioéconomiques et politiques : construction de nouveaux nationalismes en Europe de l’Est et Union européenne, dans lesquels les peuples ont peu de place. Dans la même veine, les auteurs peuvent avoir été influencés par les guerres « fratricides », notamment au sein de l’ex-Yougoslavie. En effet, la violence et le mépris à l’intérieur des classes laborieuses sont pour Rediker et Linebaugh un produit de l’élite capitaliste destiné à asseoir son pouvoir (pp. 423 426). Plus important est le statut hégémonique du capitalisme avec la chute de l’URSS. Contrairement à l’équipage bigarré de l’époque moderne qui pouvait trouver refuge ailleurs, les critiques du système au tournant du 20e siècle n’ont plus de territoire libre. Ce phénomène est certainement à lire en parallèle avec l’émergence de l’altermondialisme, critique d’une nouvelle vague de mondialisation. Ainsi, les auteurs terminent l’ouvrage sur cette réflexion contemporaine : « Pourtant les vagabonds de la planète n’oublient pas, et ils se tiennent toujours prêts, d’Afrique aux Caraïbes et à Seattle, pour organiser la résistance à l’esclavage et restaurer les communs » (p. 520). Assurément, Rediker et Linebaugh voient dans les mouvements de protestation anti-impériaux et anticapitalistes contemporains les héritiers de l’équipage bigarré. Voilà un bel exemple de dialogue entre le présent et le passé.

La démonstration des auteurs, on l’a vu, est construite autour du point de vue populaire. Comment alors donner la parole à des paysans, des marins et des esclaves, qui peut-on croire, sont pour beaucoup analphabètes ? Cette question soulève une critique importante : il n’y a ni chapitre ni section approfondissant les postures historiographiques, méthodologiques et théoriques des auteurs. Si David Armitage, lui aussi spécialiste des révoltes atlantiques, critique l’utilisation de sources provenant de l’élite (8), le problème réside davantage dans l’absence d’analyse de ces documents. En effet, dans la perspective d’une histoire des gens sans histoire, on ne peut pas honnêtement juger négativement le peu de sources provenant de groupes qui n’ont pu s’exprimer. Néanmoins, Rediker et Linebaugh se sont surtout concentrés sur des sources publiées, notamment des récits de voyage rédigés par l’élite. Les sources manuscrites, qui pourraient éventuellement être issues de l’équipage bigarré (correspondance, journaux de bord), si elles existent, sont-elles riches en information ? Disent-elles la même chose que les documents publiés ? Le chapitre sur l’abolitionniste Robert Wedderburn, notamment basé sur sa correspondance, semble répondre par l’affirmative, mais cela n’est pas si clair pour le reste de l’ouvrage. De plus, la plupart des textes publiés à partir du 17e siècle ont été réédités au cours du 20e siècle. Ce choix témoigne d’une volonté d’aller vers des documents plus accessibles, mais donne l’impression que les deux auteurs ont cherché des témoignages qui concordaient bien avec leurs thèses. Armitage n’a pas tort sur ce point (9).

Les textes d’époque ne constituent toutefois pas la principale source d’information. En effet, les études, essentiellement publiées entre les années 1950 et 1990 inclusivement, sont largement sollicitées. Elles servent à la fois à situer l’histoire du bas et l’histoire du monde atlantique, à contextualiser ou à brosser un portrait des événements. Même si les auteurs ne se positionnent pas dans cette historiographie, elle est relativement bien développée à propos de l’histoire de l’équipage bigarré. À cet égard, la critique des « oublis » mentionnée plus tôt semble adressée aux historiens de l’État-nation (p. 17). Ainsi, il faudrait voir L’Hydre aux mille têtes comme une synthèse articulée autour d’arguments revendicateurs.

Sur une note plus théorique et épistémologique, les auteurs pourraient bien s’intégrer au courant de l’histoire mondiale. En effet, la perspective atlantique sert bien une histoire des connexions et des réseaux, capitalistes ou libertaires. Ainsi, l’histoire par « en bas » apporte un élément original à l’histoire mondiale où l’agentivité prend généralement une place nettement moindre. L’analyse se situe aussi entre la prise en compte des grandes vagues, c’est-à-dire la montée du capitalisme, et les détails d’individus de l’équipage bigarré. De même, si la trame chronologique suit essentiellement les moments-clés de l’histoire traditionnelle par le haut (révolution anglaise, colonisation, révolution américaine, abolitionnisme), la perspective demeure celle du bas, notamment par la relation des événements liés à la contestation populaire. Par exemple, on étudie les mouvements de l’équipage bigarré en 1647 plutôt que la mise en place de la République anglaise en 1649. Dans la même veine, les « grands » personnages historiques, de Shakespeare à Thomas Paine, ne sont pas occultés, mais deviennent des figures du capitalisme et de la répression et des personnages secondaires du récit (10). Cela n’empêche pourtant pas Armitage de critiquer l’absence de l’élite, « menacingly nameless and faceless » selon lui. La place des femmes constitue un avantage de l’histoire du bas et les deux historiens ne les négligent pas : elles participent activement aux révoltes, tant en geste qu’en idées, et elles ont une identité propre, quoiqu’elles sont souvent les épouses d’autres révoltés ou des servantes. Enfin, l’analyse par le bas est, tout comme le maître Thompson, teintée du marxisme des auteurs (pp. 36-37). Ainsi, la montée du capitalisme est considérée sous l’angle de l’expropriation (p. 29). Cela conduit également Linebaugh et Rediker à voir le projet libertaire et égalitaire de l’équipage bigarré comme une lutte de classe plutôt qu’un combat pour le maintien de leur mode de vie. En outre, l’équipage bigarré est présenté comme étant en quelque sorte précurseur du communisme : « La rencontre de Winstanley et de Blackhouse aida le premier à formuler une réponse nouvelle et différente à la crise : il prôna la mise en commun des terres et des biens et devint un théoricien des communs » (pp. 211-212).

Construit autour des révoltes et des projets égalitaires et libertaires des commoners, des marins et des esclaves, l’ouvrage suit une trame chronologique qui part de la colonisation de la Virginie au début du 17e siècle jusqu’au mouvement abolitionniste britannique au 19e siècle. Commençant sur les côtes américaines, le récit s’attarde ensuite sur les mouvements anglais, tout en analysant les univers ultramarins que constituent l’esclavage et le travail maritime. Le monde atlantique est ainsi cerné.

Le chapitre 5, intitulé « L’hydrarchie : les marins, les pirates et l’État maritime » tient un rôle charnière. D’abord, le territoire abordé, l’océan, est résolument atlantique et donc propice à une histoire mondiale. Ensuite, il permet le passage à l’étude de la côte américaine de l’Atlantique, tant chez les esclaves des Caraïbes que chez les colons du continent. Ce mouvement aboutit à la Révolution américaine, d’abord menée par le bas et vue comme lançant les révolutions atlantiques. Enfin, retour dans l’Angleterre du 19e siècle où on constate la victoire des partisans de l’abolition de la traite des esclaves, quoique sous une forme plus capitaliste, et la fin de la solidarité multiethnique qui a caractérisé l’équipage bigarré.

Si le livre suit une trame assez linéaire, quoiqu’avec des bonds dans le temps, la structure interne des chapitres permet des allées et venues dans le passé. Rediker et Linebaugh commencent généralement en évoquant une histoire individuelle, puis présentent la trame événementielle liée à un moment précis et le projet égalitaire et libertaire défendu par les protagonistes de l’équipage bigarré. Le contexte historique est parfois assez précis, alors qu’à d’autres moments, il semble plus général, comme pour les enclosures. Cela est peut-être la trace d’une volonté de s’adresser à un public moins académique. La répression est souvent abordée dès le début du chapitre, ce qui permet d’amoindrir la teinte romantique de l’ouvrage. Néanmoins, cela conduit à voir l’échec des projets du bas comme étant inéluctable. Voilà certainement un effet de la posture marxiste des auteurs, mais aussi des sources provenant de l’élite. Est-ce à ce point une défaite complète des idées égalitaires et libertaires du « peuple », malgré leur survie ? La forme moins linéaire des chapitres permet également d’insister sur la dimension transatlantique de l’équipage bigarré. En effet, on mentionne occasionnellement l’inspiration directe ou symbolique d’un personnage abordé dans un chapitre précédent pour l’événement analysé. Sinon, il est souvent question de l’héritage des révoltes et des idées qui ont habité les acteurs historiques. Cela est évoqué par exemple pour la Révolution américaine (pp. 354-355).

Par ailleurs, certains chapitres sont résolument atlantiques (chapitres 5 et 8), alors que d’autres se concentrent davantage sur un pôle (chapitres 2 et 4). Cela étant dit, les contours de l’Atlantique proposés sont essentiellement britanniques. Si ce choix est méthodologiquement et historiquement défendable, il n’est aucunement justifié. Il s’agit peut-être de rendre compte de la multiethnicité atlantique par le bas. Ce faisant, il est moins question des rencontres entre empires coloniaux et, en filigrane, d’État-nations. Cela dénote une attitude plus critique avec l’histoire des États-nations. Paradoxalement, l’étude reste toutefois centrée sur un seul État-empire. Dans ce contexte, il aurait été fort à propos de voir si des Espagnols, des Français ou des Portugais faisaient aussi, en quelque sorte, partie de cet équipage bigarré « anglais » ou encore s’ils avaient le « leur ». Plus simplement, la facette britannique demeure la spécialité des auteurs, en plus d’être au cœur de l’historiographie du monde atlantique (11). Enfin, soulignons les références occasionnelles à la métaphore de l’hydre dans les discours de l’élite, puis du peuple au 19e siècle. Cet usage permet de rappeler élégamment une partie de la thèse des auteurs, soit la peur qu’ont les élites capitalistes des mouvements égalitaires et libertaires.

L’autre versant de cette thèse est que les paysans, les marins et les esclaves ont développé dans la sphère atlantique une alternative libertaire et égalitaire au capitalisme. Selon Rediker et Linebaugh, la résistance de l’équipage bigarré n’est pas utopique, mais basée sur leur expérience (pp. 166 et 434). Le protestantisme, particulièrement l’anabaptisme, serait un terreau idéologique fertile pour fomenter la contestation populaire (les empires catholiques seraient-ils exclus de facto de cet atlantique révolutionnaire ?). En outre, la survie des idées libertaires et égalitaires au sein du peuple, malgré la répression et la montée du capitalisme qui suit ces échecs du bas, s’explique par le mouvement des idées le long des côtes atlantiques (pp. 180, 256, 259 et 520).

Cette idée est intéressante, mais constitue une limite à la prise en compte de l’agentivité. En effet, selon cette perspective, c’est le capitalisme atlantique qui permet au mouvement contestataire de se déplacer et non la volonté de l’équipage bigarré. Une dernière conclusion, qui apparaît plus clairement à mesure que le récit avance, porte sur les conséquences des échecs d’un mouvement populaire multiethnique : le racisme et le nationalisme (pp. 150, 310-311, 423). En effet, selon les deux historiens, l’avènement du nationalisme, né du capitalisme, met fin à l’universalisme promu par l’équipage bigarré et surtout, la rupture de la solidarité de classe à l’échelle mondiale (pp. 426 et 490). En ce sens, Linebaugh et Rediker semblent postuler implicitement qu’il existe deux formes de contrôle des idées subversives : la répression violente, largement abordée, mais aussi la recomposition sociale, qui a presque sonné le cas aux idées de l’équipage bigarré (aurait-elle survécu sous le slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » ?). Cette idée très stimulante mérite certainement un approfondissement ultérieur.

Comme l’affirme David Armitage, Rediker et Linebaugh se portent à la défense de l’équipage bigarré (12), notamment en montrant que la résistance au projet capitaliste est la norme (pp. 56-58). Armitage est-il trop dur envers les auteurs ? Il serait peut-être plus juste et nuancé d’affirmer qu’il y a une alternance de moments d’effervescence et d’apaisement. Les deux historiens nient également toute forme de hiérarchie ou de « proto - » classes sociales, par exemple chez les Amérindiens (p. 58), qui sont étonnamment peu présents dans l’ouvrage. Dans la même optique, le traitement de la piraterie comme société égalitaire et démocratique est peu appuyé par des sources. L’idée est intéressante, mais peu convaincante. De plus, le cadre d’analyse marxiste semble mener les auteurs à voir où le communisme aurait pu naître, bien avant le 19e siècle. Cela dit, comme Marx, l’Angleterre demeure le point névralgique de ce projet alternatif. Cela explique aussi le choix d’analyser l’Atlantique britannique, ce que Armitage souligne sans toutefois commenter (13). La décision d’aborder seulement la facette anglaise de l’Atlantique révolutionnaire donne finalement l’impression d’un univers plus maritime que réellement atlantique. Si les révolutions haïtiennes et françaises sont mentionnées, qu’en est-il des possibles inspirations en provenance des autres empires coloniaux ? Ne se révoltent-ils pas ?

En ce sens, Rediker et Linebaugh se situent dans une histoire partiellement globale : une histoire des connexions dans un cadre supranational, mais centré sur un seul État-empire. Il s’agit peut-être là d’un problème d’accès aux sources d’autres langues pour des historiens qui ne sont peut-être pas polyglottes, un frein majeur à l’histoire mondiale. De plus, soulignons que le versant africain de l’Atlantique occupe la part congrue : les esclaves sont bien présents, mais leur continent d’origine l’est beaucoup moins. Néanmoins, la maîtrise de plusieurs historiographies et de l’histoire de nombreux territoires constitue une limite importante à l’histoire mondiale (14).

En définitive, l’histoire atlantique et l’histoire mondiale s’écrivent de multiples façons. Malgré certaines lacunes, L’Hydre aux mille têtes fait certainement partie de ces mouvements historiographiques, même si Rediker et Linebaugh ne se revendiquent pas du second.

 

Notes

(1) Beacon Press. History and Mission ; Unitarian Universalist Association.

(2) Peter Linebaugh, Departement of History ; PM Press, Peter Linebaugh.

(3) Marcus Rediker: Historian, Writer, Teacher, Activist (9 mars 2016).

(4) Christian Delacroix, « Acteur », in Christian Delacroix et al., Historiographies II. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 657.

(5) Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1988, 791 p. ; Stéphane Van Damme, « Cultural Studies » dans Christian Delacroix et al., Historiographies I. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, pp. 92-93 ; David Armitage, « The Red Atlantic », Reviews in American History, vol. 29, n° 4, 2001, p. 480.

(6) CLR James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, 402 p.

(7) Allison Games, « Atlantic History; Definitions, Challenges, and Opportunities », American Historical Review, vol. 111, n° 3, 2006, p. 744; Cécile Vidal, « Pour une histoire globale du monde atlantique ou des histoires connectées dans et au-delà du monde atlantique ? », Annales, Histoire, Sciences Sociales, vol. 67, n° 2, 2012, p. 392.

(8) Armitage, op. cit., p. 482.

(9) Armitage souligne aussi cette idée, quoique dans un contexte plus large, ibid., p. 483.

(10) Ibid., p. 482.

(11) Games, op. cit., p. 744.

(12) Armitage, op. cit., p. 482.

(13) Armitage soulève également cette idée, ibid., p. 480.

(14) Games, op. cit., p. 751.

 

In memoriam : William H. McNeill (1917-2016), pionnier de l’histoire globale

Il était un géant parmi les historiens. William H. McNeill est décédé vendredi 8 juillet 2016 à Torrington (Connecticut, États-Unis), à l’âge de 98 ans. Père fondateur de la World/Global History, ce pionnier laisse lui derrière une œuvre immense.

William H McNeill

En 1963, William H. McNeill publie The Rise of the West. A History of the Human Community aux Presses de l’Université de Chicago, fruit d’une décennie de travail. Il y étudie l’histoire humaine, à l’échelle du Monde, sur cinq millénaires. Dès sa sortie, l’ouvrage est acclamé par la critique. Il est couronné par le prix National Book Award, catégorie histoire. Dans l’influent New York Times, l’historien Hugh Trevor-Roper ne tarit pas d’éloges, y voyant « le livre le plus savant, le plus intelligent, le plus stimulant, le plus fascinant jamais rédigé. » Cet imposant pavé de plus de 800 pages se vendra à 75 000 exemplaires dans la décennie qui suit.

William H. McNeill n’est pourtant pas le premier à se colleter à une histoire d’ampleur planétaire. Arnold J. Toynbee (A Study of History, 14 tomes, publiés entre 1934 et 1961), Oswald Spengler (Le Déclin de l’Occident, 2 tomes, 1918 et 1922) ou Herbert G. Wells (The Outline of History, 1920), pour ne citer que les plus connus, se sont déjà livrés à cet exercice. La différence est que les travaux de William H. McNeill feront école, amenant des générations d’étudiants à porter un nouveau regard sur l’histoire des autres. Ils encourageront d’autres historiens, d’abord anglo-saxons, puis espagnols, allemands, japonais, indiens, chinois, africains, arabes, et même aujourd’hui français…, à explorer la nouvelle voie d’une histoire mondiale « à parts égales ».

 

L’histoire globale comme un antidote

Comme l’essentiel des sciences humaines, l’histoire académique a été conçue au 19e siècle, une époque où l’Europe dominait le monde, par ses empires coloniaux et ses politiques d’influence sur les rares États qui échappaient à sa mainmise directe. Les minorités raciales étaient priées de se tenir au service du Blanc, les femmes n’avaient nulle voix au chapitre. Cette histoire académique était souvent raciste. Elle bâtissait notamment des récits nationaux fondant la légitimité des conquêtes – le mythe de Charles Martel écrasant les troupes « arabes » à la bataille de Poitiers en fournit un exemple… Comme toute histoire en train de s’écrire, elle était subjective : elle entendait expliquer le présent à la lumière du passé. Le présent manifestait une supériorité militaire et géopolitique écrasante de l’Occident. D’où une histoire téléologique, s’efforçant de déterminer le ou les facteurs qui avaient amené à cet état de choses – dont on ne pouvait deviner à l’époque qu’il serait transitoire.

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William H. McNeill, comme il le souligne dans sa préface à l’édition révisée de The Rise of the West, sous-titrée With a Retrospective Essay (publiée en 1991, University of Chicago Press), voyait ce livre comme un antidote aux vision d’Oswald Spengler et d’Arnold Toynbee (pour lequel il conserva toute sa vie un très grand respect). Dans leurs ouvrages respectifs, ces deux auteurs concevaient les civilisations comme des entités autonomes voire figées dans leur essence – même si, dans la vision organiciste d’Oswald Spengler, une civilisation était tel un être vivant, croissant vigoureusement avant de décliner et de s’éteindre. Dès cet ouvrage de 1963, William H. McNeill ambitionnait de revoir à nouveaux frais l’histoire, de la libérer du déterminisme eurocentré. Il confesse que la première édition était entachée de défauts – ne serait-ce que parce que les sources disponibles à cette époque surévaluaient systématiquement le rôle des Européens dans l’histoire mondiale.

En 1991, les travaux de William McNeill et de ceux qui l’avaient rejoint avaient entraîné la fusion de nombre de département d’area studies (des laboratoires d’enseignement supérieur spécialisé dans l’étude d’aires culturelles données) autour de cursus généraux en World History. Des chercheurs influents avaient produit des études séminales… L’histoire mondiale n’était désormais plus documentée ni enseignée de la même façon. Il y avait eu un avant et un après The Rise of the West – même si cet ouvrage, relu après le nettoyage historiographique qu’il avait contribué à engendrer, semble désormais souffrir, à son tour, d’eurocentrisme, car rédigé à la lumière de sources qui étaient alors, à l’époque, forcément eurocentrées.

 

Aux sources des histoires connectée et environnementale

Le grand apport de The Rise of the West a été de s’attarder sur les données démographiques (élaborant une démarche réellement transdisciplinaire), de prendre en compte le temps long et les grands espaces (cinq millénaires d’histoire, le Monde pour terrain), de procédéer par jeux d’échelles et de souligner ainsi que la dynamique de l’Occident était au plus vieille de cinq siècles. Que cette dynamique s’était nourrie des apports orientaux. Et que les civilisations, comme les gens, ne vivaient qu’en échangeant, que ce soient des biens, des coups, des gènes ou des germes. « Le moteur des changements sociaux, insistait William H. McNeill, est le contact avec des étrangers dépositaires de techniques nouvelles et non familières. (…) On ne peut concevoir d’histoire mondiale qui ne prenne pas en compte la circulation des idées et des techniques. » Ce faisant, William H. McNeill ne faisait pas que rédiger le premier ouvrage, à proprement parler, d’histoire globale. Il semait aussi les graines à venir d’une histoire connectée magnifiquement relayée par Jerry H. Bentley, et aussi celles d’une histoire environnementale, incarnée aujourd’hui, entre autres, par son fils John R. McNeill, avec lequel il a cosigné, en 2003, le superbe et synthétique essai d’histoire mondiale environnementale The Human Web: A Bird’s View of World History (W.W. Norton & Company).

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COUV La Recherche de la puissance_WH McNeill_Histoire_mondiale

 

 

 

Né à Vancouver (Canada), William H. McNeill a passé les quarante ans de sa carrière d’enseignant-chercheur à l’Université de Chicago (1947-1987), signant une vingtaine de livres. Mentionnons juste deux d’entre eux, qui ont eu la chance insigne (à l’inverse de The Rise of the West) d’avoir été traduits en français – même si ils sont épuisés). Plagues and Peoples (Anchor Press Book, 1977), a été traduit par Claude Yelnick sous le titre Le Temps de la peste. Essai sur les épidémies dans l’histoire (Hachette, 1978). Et The Pursuit of Power: Technology, Armed Force, and Society since A.D. 1000 (The University of Chicago Press, 1982), est devenu, traduit par Bernadette et Jean Pagès, La Recherche de la puissance. Technique, force armée et société depuis l’an Mil (Économica, 1992). Ces deux ouvrages développent un regard complémentaire, quasi biologique, des évolutions des sociétés, que ce soit à travers le prisme des épidémies ou celui de la technologie guerrière. Ils n’ont pas pris une ride et s’imposent comme des classiques fondateurs d’une histoire environnementale innovante, prise au sens large. Respect.

 

 

Manille, 1577 : Montaillou mondialisé

Recension avec un peu de retard…

RemordsRomain Bertrand, 2015, Le Long Remords de la conquête, Paris, Seuil.

Le dernier livre de Romain Bertrand n’est pas un livre d’histoire globale. Il l’affirme avec la plus grande netteté et se positionne pleinement dans le champ de l’histoire connectée. Ceci pourrait paraître une vaine querelle d’étiquettes, et je souscrirai volontiers à la remarque, ayant souvent dénoncé les cloisonnements interdisciplinaires, et donc, a fortiori, intra-. Mais l’histoire globale reste méprisée. De ce point de vue, le positionnement de Romain Bertrand a le mérite de l’honnêteté : l’histoire globale lui paraît fumeuse, et ce qu’il apprécie, c’est d’être au plus près des hommes. Il n’a pas l’intention « de prendre la parole à la place des acteurs, mais plutôt d’habiter avec la même intensité chacun des lieux de leur parole » (p. 25). Et je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase du géographe André Allix, citée par Lucien Febvre : « … quand il écrit : “Avant tout, c’est dans la vie qu’il faut vivre, et c’est la vie qu’il faut faire connaître”, – il me pardonnera bien de ne pas me sentir d’aise. Et même de le compromettre tout à fait en l’inscrivant, une fois de plus, sur notre livre – aux Annales »[1]. Nul doute que Romain Bertrand y a sa place. Par la posture historiographique comme par la qualité d’écriture.

Spadassin de l’histoire connectée, disciple d’Ockham, il entend bien faire le ménage parmi les artefacts qui encombreraient l’histoire globale et la « délester des entités monumentales – Empires, Cultures, Religions ». Je ne suis pas sûr que ces concepts soient particulièrement le propre de ce type d’histoire, et c’est donc plutôt une certaine historiographie, laissée dans l’ombre, qui serait visée ici. Sa définition de l’histoire connectée n’en est pas moins belle et précise : « Ses principes sont déjà connus : centrée sur l’ici et le maintenant de l’interaction, attentive à la contingence de son déroulement comme à la polysémie des identifications qui s’y donnent cours, ouverte à l’examen sans préjugé des sources extra-européennes, soucieuses d’inventorier aussi bien les discordances de coutumes que les analogies de pensée entre les mondes en présence, l’“histoire connectée” s’offre tel un remède à ces vastes fresques qui, sous couvert d’aller partout où l’Europe a cru aller, enjambant les siècles et les continents, réifient les Cultures et entonnent l’hymne guerrier de l’incommensurabilité. Le risque existe, pourtant, qu’à trop mettre l’accent sur les “circulations” sans en signaler les contraintes, à trop emboîter le pas à ces voyageurs qui ont goulûment fait le récit de leurs voyages, se trouve réhabilitée, en guise d’histoire critique des “expansions”, la glose facile des littératures du lointain. Ce serait alors, à nouveau, histoire de doctes et de diplomates, parcourant sans entraves un globe sans relief.

Pour parer à ce danger, il faut réduire la focale de l’analyse, tailler serré l’espace et les chronologies du récit, cheminer au rythme des acteurs sans chercher à en dire plus qu’ils n’en savaient. » (p. 25)

Romain Bertrand défend une forme d’atomisme qui ramène tout à l’échelle humaine. Cet humanisme est généreux ; faudrait-il pour autant considérer que les États, les cycles économiques, les classes sociales, les mouvements littéraires ne sont que chimères ? La critique, sur le plan ontologique, est importante et appelle une réponse qui dépasserait ce simple compte-rendu. Je m’en tiendrai plutôt ici à un objectif que semblerait se poser Romain Bertrand, même si ce n’est qu’esquissé entre deux phrases : « aider à presser le pas » du mariage entre l’histoire globale et la micro-histoire. C’est le projet de « microhistoire globale ».

Cette histoire connectée parvient-elle à mieux envisager l’articulation du micro- et du macro- ?

L’ouvrage est né de l’archive : l’enregistrement d’un procès d’un enfant, Diego de Ávila, accusé de sorcellerie, à Manille, en 1577. À partir de là, Romain Bertrand s’est attaché à identifier tous les acteurs d’une affaire plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, à en cerner le rôle et à comprendre les raisons de leurs actes : l’Enfant, qui aurait participé avec deux « sorcières » indiennes à l’empoisonnement et qui, surtout, aurait raconté avoir rêvé de démons et d’un gouverneur dévoré par les vices ; le Gouverneur, précisément, Francisco de Sande, qui n’a pas participé à la conquête, puisqu’il n’est arrivé aux Philippines qu’en 1575, et qui se lance dans une politique de remise au pas de ce territoire lointain ; les Frères, de l’ordre des Augustins, Alonso Jiménez et Alonso Gutiérrez, qui sont porteurs d’un discours critique de la conquête et du pouvoir temporal qui pourrait avoir influencé les « visions » de l’Enfant ; et les dites « Sorcières », Inés Sinapas et Beatriz, à qui Roman Bertrand tente de redonner une vision autonome, notamment dans les pratiques rituelles, par-delà le biais des traductions et des interprétations espagnoles de l’époque. Je n’en détaillerai pas davantage l’analyse, très fine, qui amène le lecteur au cœur du travail de l’enquête historique. Disons simplement que c’est un immense plaisir de lecture, et qui fait naître un regret, celui de ne pas avoir été là, aux côtés de l’auteur, dans le déchiffrement de toutes ces archives.

Attardons-nous davantage sur la conclusion. L’affaire est un lieu de contact, où plusieurs mondes s’entrecroisent, s’entrechoquent, comme l’écrit Romain Bertrand. Et l’enjeu historiographique est bien là : « L’essentiel du programme théorique et descriptif d’une ethnographie historique des situations de contact entre sociétés distantes […] consiste donc, dans le temps de l’écriture, non seulement à démultiplier en les dépliant les mondes que les archives de la Conquête unifient en trompe-l’œil, mais aussi à les repeupler d’une myriade d’êtres invisibles escamotés de ce récit tronqué du passé qui s’est paré – en toute immodestie – du nom de Modernité » (p. 311). Il en vient ainsi à plaider pour une histoire-mondes. La formule est plutôt heureuse, mais interpelle.

Outre le fait qu’elle semble contrevenir à la règle posée à l’initial, à savoir de ne pas s’encombrer d’objets trop grands, la notion de « monde » ne reçoit pas de définition précise, ou du moins reçoit-elle une de ses définitions familières, reprises par la sociologie. Les mondes seraient ici davantage à comprendre comme des groupes sociaux partageant une même Weltanschauung et les mêmes intérêts. Peut-être même faudrait-il inverser le propos en disant que c’est l’identification de ces différentes « perceptions mondaines » qui permettrait à l’historien de distinguer différents groupes à l’intérieur d’une société globale faussement unifiée. La démarche qui consiste à montrer que la divergence de vision met à nu la division sociale renvoie à Pierre Bourdieu ; mais on perçoit bien en quoi l’expression de « monde », sans être originale, peut semer la confusion dans le débat historiographique actuelle, par rapport à des définitions plus géohistoriques de monde, comme espace dont les différentes parties sont interconnectées, et de Monde, comme l’espace global unifié par la multiplication des interconnexions entre ses différentes parties. Cet usage n’est d’ailleurs pas totalement absent du livre de Romain Bertrand, comme dans ce passage : « Monde musulman, ensuite, car l’émergence de sociétés politiques centralisées dans les Sulu et à Mindanao prend place dans la chronologie au long cours de la diffusion d’est en ouest de l’islam dans les mondes archipélagiques sud-est asiatiques » (p. 233). L’« histoire-mondes » proposée par l’auteur, tout en étant très pertinente, entre ici en confusion, sinon en opposition, avec « l’histoire-monde » pour laquelle plaide par exemple Patrick Boucheron[2].

Au-delà, précisément, ce livre – malgré lui ? – participe à l’écriture d’une histoire globale.

Pour le dire simplement, sans mondialisation, ce procès n’aurait pas eu lieu et, de fait, on peut retrouver plusieurs structures d’une mondialisation en actes.

La première, qui participe du titre même de l’ouvrage, est la conquête. L’expansion de quelques puissances européennes à partir du XVe siècle est un fait massif. Romain Bertrand en retrace ainsi les étapes et les modalités. Cette avancée espagnole, qui bafoue le traité de Saragosse de 1529, n’est pas sans provoquer de tensions avec les Portugais. Dès 1565, les troupes de Legazpi sont confrontées à l’hostilité de ces derniers, implantés aux Moluques. En 1568, la flotte portugaise de Gonzalo Pereira entame un blocus du camp espagnol et la guerre n’est évitée que de justesse. En 1574, c’est à l’attaque du corsaire chinois Limahong que les Espagnols durent faire face. Mais la conquête se poursuit, progressivement, jusqu’en 1582 (cf. carte p. 162) et s’accompagne d’une prise de possession garantie par le système de l’encomedia qui « forme la véritable pierre d’angle du prestige et de la puissance du conquistador » (p. 77). Ce lotissement des conquérants leur assure une source de revenus par le prélèvement de tributs sur un nombre plus ou moins important de villages, au risque d’en pressurer les habitants – au risque que ceux-ci se révoltent, comme cet encomendero de l’île de Marinduque, assassiné, car exerçant un pouvoir « tyrannique », d’après le récit qu’en fit le frère Alonso de Castro, dans une lettre de juillet 1578. Cette violence nourrit-elle des remords ? On pourrait le croire, selon le titre du livre, mais Romain Bertrand le dit bien : ce remord fait partie du rôle, rien n’indique qu’il ne soit réel. À la veille de mourir, les conquérants lèguent une partie de leurs terres à des œuvres pieuses. En 1603, le capitaine Pedro Sarmiento donna un terrain au couvent de Cebu ; quatre ans plus tard, il lui accorda une somme pour la fondation d’une chapellenie. Cependant, la critique, elle, est réelle. Élaborée à l’université de Salamanque autour de Francisco de Vitoria, elle se diffuse jusqu’aux Philippines. « Du fait du désastreux exemple que les Espagnols leur montrent, il n’y a pas parmi les Indiens autant de chrétiens qu’il pourrait en avoir, car lorsque nous leur enseignons la loi de Dieu ils nous renvoient aussitôt à la figure la manière dont ceux-ci mènent leur existence, et lorsqu’on leur dit que la loi de Dieu dispose que le chrétien ne peut ni voler ni tuer, et qu’il doit être propre de corps et d’âme, ils répondent : eh bien alors, pourquoi les Castillans ne la suivent-ils pas ? » déplore un anonyme.

La deuxième structure, évoquée par Romain Bertrand, et quelque peu moquée dans son prélude, est la circulation. On pourrait multiplier les exemples. Des livres : le premier témoignage sur l’arrivée de livres aux Philippines date de 1583, il s’agit d’une bibliothèque privée de 54 volumes, en provenance de Mexico (p. 202). Des objets liturgiques : plusieurs lienzos (des petites images religieuses) en 1569, six retables en 1571, une cloche fabriquée à Acapulco. De marchandises chinoises vers la Nouvelle-Espagne : bijoux, or, épices, tissus, porcelaines (p. 189). Des matières premières et des objets divers : en 1576, le gouverneur dresse la liste de ce qu’il faut faire venir le plus rapidement possible de Nouvelle-Espagne, voire de Castille : fer, poudre, salpêtre, étoupe, voiles, gréements, graisse à canon, pointes de lances, pierres de meules, marteaux, tenailles, herminettes… (p. 56). Des personnes : l’enfant, Diego, qui, en 1579, est envoyé à Mexico où il est à nouveau entendu, et acquitté ; Diego Jiménez, qui, une fois fortune faite, écrit à sa femme, restée à Séville, pour qu’elle le rejoigne à Mexico, à mi-chemin (p. 190) ; Francisco de Sande, le gouverneur, originaire de Caceres, vers 1530, et qui meurt en 1602, à Santafé de Bogotá, après avoir occupé diverses fonctions à Mexico, à Manille, au Guatemala (cf. carte p. 88-89.) ; esclaves anonymes, dont font commerce les Portugais (p. 198). Des lettres : des milliers de demandes d’intercession sont envoyées au roi, à Madrid (p. 213). De l’argent : à la fin des années 1570, Sande envoie à son frère 1 100 ducats pour que celui-ci achète un charge d’échevinage à Cáceres (p. 126). Des croyances et des pratiques religieuses : Roman Bertrand discute ainsi de la pénétration de l’islam aux Philippes au XVIe siècle (cf. la carte pp. 236-237) et entrouvre la question d’un choc des mondialisations, notamment aux Visayas, qui « se situent donc, dans la seconde moitié du XVIe siècle, au sein de la zone de confluence houleuse entre deux flux exogènes et antagoniques, à savoir l’islam, qui vient de l’ouest, et l’Espagne, qui vient de l’est » (p. 239). Manille est bien un espace connecté, et ce dans un espace global mis en mouvement par les Européens. De ce point de vue, l’ouvrage fait écho aux travaux de Serge Gruzinski.

La troisième est l’uniformisation. La politique menée par le gouverneur, Sande, s’inscrit dans une volonté plus large de remise en ordre des « affaires des Indes ». Juan de Ovando, à la tête du Conseil des Indes de 1571 à 1575, a présidé à la publication en 1573 des Ordonnances concernant la découverte, les nouveaux peuplements et les pacifications, qui constituent le nouveau cadre légal de ce qu’il ne convient plus d’appeler conquista : « Puisqu’elles se doivent d’être accomplies avec autant de paix et de charité que possible, les découvertes ne doivent porter ni le titre, ni le nom de conquêtes. » Le temps des capitaines est terminé. L’heure est à la vérification des comptes (p. 71). Cependant, cette autorité du gouverneur Sande s’exerce dans une structure récente et incomplète : en 1577, il n’y a encore aucun commissaire de l’Inquisition, ni même un évêque (p. 41). Le procès contre l’Enfant et les Sorcières s’inscrit donc dans une faille. Car le recadrage est aussi moral, dans la lutte contre le vice, comme la pratique des jeux de cartes. Ce qui concerne tout le monde, les soldats (p. 93) autant que les religieux eux-mêmes, rappelés à la règle (p. 95).

Ceci n’est pas un inventaire à la Prévert ni le simple constat d’une circulation. Pour revenir à la question ontologique, on peut s’interroger sur ce qui fait un monde, au sens géohistorique du terme. Or, si on relit La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de Fernand Braudel, on constatera que la réponse n’est pas tellement à chercher du côté du milieu, mais bien du côté des hommes : « La Méditerranée n’a d’unité que par le mouvement des hommes, par les liaisons qu’il implique, par les routes qui le conduisent. »[3] Il le notait dans son cahier, pendant qu’il était prisonnier en Allemagne : « Nous ne comprendrons la Méditerranée du point de la vie collective et de son histoire que comme un espace-mouvement. Elle est toute en actes répercutées […] tout en écho retransmis d’un bout à l’autre de son étendue. »[4] C’est la mise en mouvement qui crée le Monde. Et comme l’écrit Denis Retaillé, « pour saisir les lieux de la mondialisation dans leur mondialité, il faut capter leur mouvement ou plus exactement la manière dont la mobilité (l’état général de mouvement) est captée et par quoi »[5]. Or, précisément, Manille fait « saillance », elle est un point de condensation de la mondialisation, un lieu où les mondes se nouent.

Ce qu’il manquerait pour faire de ce livre une véritable histoire globale est la question de la perception du Monde. Rien, dans les éléments cités par Romain Bertrand, ne permet d’y suppléer : absence réelle ou choix de l’historien ? Il y a bien cette trace d’une conscience cosmopolite dans la description de Luzon par le dominicain Juan Cobo, en 1590, mais il faudrait lire le texte dans son ensemble pour ne pas risquer la surinterprétation : « Il y a en cette île tant d’étrangers que l’on pourrait disserter sans fin sur les différences entre les pays et les peuples. Il y a des gens qui viennent de toutes les parties de la Castille, de nombreux Portugais, des Flamands, des Grecs de l’intérieur de la Grèce, des Insulaires de la Crète et des Canaries, des Indiens du Mexique, des Nègres de Guinée, certains venus via la Castille, d’autres amenés ici par les Portugais. On trouve même [à Manille] un Maure africain avec son turban. Il y a aussi une quantité prodigieuse de Chinois de toutes sortes, car ils diffèrent entre eux autant que les Italiens des Espagnols. Il y a encore des Japonais et des Javanais de l’île de Java, des Bengalis du Bengale et un nombre infini de gens de toutes les îles voisines. Il n’est pas même possible de décrire tous les types de métis que l’on trouve ici, car il s’y opère un nombre incalculable de mélanges de populations. » (pp. 256-257).

Pour conclure, ce livre, à mes yeux, n’en est pas sans rappeler celui d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, paru en 1975, sauf qu’il ne s’agit plus ici d’un village perdu du Midi de la France, mais d’un territoire perdu à l’autre bout du monde, d’un monde en train de se globaliser. Dans les deux, c’est bien l’histoire d’une mise au pas, par le pouvoir politique et religieux ; c’est l’échelle qui est différente. Et ce n’est pas un détail. Mais ce qui est sincèrement passionnant pour un historien du global, c’est le potentiel de recherches que révèle l’ouvrage de Romain Bertrand. Celui-ci choisit, presque au hasard, une histoire, au milieu des archives, et en en démêlant les fils, c’est le Monde qui vient à lui, un Monde composé de mondes, au sens sociologique et au sens géographique. Romain Bertrand évoque le sociologue Erving Goffman, membre de l’école de Chicago. Pourtant, son travail fait davantage penser à l’école de Manchester et notamment à la méthode de l’« étude de cas élargie/étendue » (extended case method), développée par les anthropologues Max Gluckman et Jaap Van Velsen, reprise, entre autres, par Michael Burawoy ou Mar Abélès. L’immersion dans la Manille de la fin des années 1570 à laquelle nous convie avec merveille Romain Bertrand n’a rien d’une introversion, car que de mondes y a-t-il en ce lieu !

Resterait peut-être à écrire un livre à quatre mains, pour penser à parts égales le local et le global.

[1] Lucien Febvre, 1950, « Sisyphe et les géographes », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 1, p. 90. La phrase d’André Allix est elle-même tirée de « L’esprit et les méthodes de la géographie », Les Études rhodaniennes, 1948, vol. 23, n° 4, p. 309.

[2] Patrick Boucheron & Nicolas Delalande, 2013, Pour une histoire-monde, Paris, Puf.

[3] Fernand Braudel, 1948, p. 238.

[4] Fernand Braudel, « Notes et remarques additives à “La Méditerranée” et au “Monde méditerranée” », Cahiers de l’Oflag, f°201, cité par Giulania Gemelli, Fernand Braudel, Paris, Odile Jacob, p. 95.

[5] Denis Retaillé, 2012, Les Lieux de la mondialisation, Paris, Le Cavalier Bleu, pp. 194-195.

Peut-on mondialiser le français médiéval ?

Le silence a duré trop longtemps, et nous prions nos lecteurs de nous en excuser. Philippe Norel était l’instigateur de ce blog. Sa mort nous a privés d’un ami et d’un collaborateur irremplaçable. Nous ne pouvons à ce jour promettre de retrouver le rythme d’avant, mais nous essaierons de publier à nouveau, de façon régulière, un billet d’histoire globale. Tant nous avons bien perçu, au fil des ans, que ce blog distille des idées en faveur d’une autre histoire.

À la fin de l’année dernière est parue en France la traduction d’un ouvrage édité initialement par les Presses de l’Université de Columbia en 2010. Curieusement, le titre en français a gardé une partie de son origine étatsunienne : French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire – au risque, peut-être, de maintenir une certaine distance avec les études globales. Composé de trente chapitres, en comptant l’introduction, ce livre entend reconsidérer l’étude de la littérature en langue française sous l’angle de la mondialisation globale [1]. Je ne ferai pas ici une recension critique de l’ensemble du livre, tellement il se révèle extrêmement riche ; et je m’arrêterai même à son premier chapitre, écrit par Sharon Kinoshita, dont le titre est à lui seul tout un programme : « Worlding le français médiéval » – ce que j’ai repris sous forme interrogative en tête de ce billet.

couvLa notion de worlding fait explicitement allusion aux recherches menées à l’Université de Californie à Santa Cruz, et au livre édité en 2007 par R. Wilson et C.L. Connery, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization. L’objectif est de tenir une posture qui « interrompt et critique une gamme d’imaginaires disciplinaires » et qui cherche « non seulement à augmenter la représentation des cultures auparavant sous-représentées ou même passées sous silence, mais plutôt à présenter les rapports toujours dynamiques entre cultures dominantes et cultures émergentes dans la spécificité de leurs contextes historiques et économiques ». Pourrait-on envisager une « mondialisation » de la littérature française au Moyen Âge ? Cette question, Sharon Kinoshita la décline sous trois angles, celui de la poétique et de la politique de translatio dans le roman du 12e siècle ; celui des traces littéraires d’une politique française dans la Méditerranée du 13e siècle ; et enfin, celui du système mondial qui sous-tend La Description du monde de Marco Polo.

Un schéma métahistorique : la translatio

Le récit peut-être le plus souvent cité est celui de Chrétien de Troyes, dans le Cligès :

« Nos livres nous ont appris que la Grèce eut le premier renom de chevalerie et de science. Puis la chevalerie passa à Rome, et avec elle la somme de la science, et maintenant sont venues en France. Dieu fasse qu’elles y soient retenues et que le séjour leur plaise tant que jamais ne sorte de France la gloire qui s’y est arrêtée. Dieu ne l’avait que prêtée aux autres, car des Grecs ni des Romains on ne parle plus du tout, tous propos sur eux ont cessé et elle est éteinte, leur vive braise. » [2]

Se met alors en place l’idée d’un déplacement de la centralité, politique et culturelle, d’est en ouest, de la Grèce vers la France, via Rome, ce qu’on retrouve au début du 15e siècle, par exemple, sous la plume de Christine de Pizan :

« Ou temps Charles le Grant, vint un moult grant clerc de Bretaigne, qui avoit nom Alcun ou Aubin ; de ce maistre aprist le roy toutes les ars liberaulz. Celui maistre, pour la grant amour qu’il vid que Charles avoit a science, et par la prière qu’il lui en fist, tant pourchaça par son sens que il amena et fist translater les estudes des sciences de Romme a Paris, tout ainsi comme jadis vindrent de Grece a Romme ; et les fondateurs de la ditte estude furent celluy Alcun, Rabanes, qui fu disciple de Bedes, et Clodes, et Jehan l’Escot […]. » [3]

On peut considérer que ce schéma métahistorique est toujours celui qui structure notre enseignement. Pourtant, comme le souligne Sharon Kinoshita, on peut trouver au 12e siècle des textes qui ne suivent pas ce schéma et au contraire, même, qui s’en jouent, et qu’elle propose de rassembler en une « matière de la Méditerranée », sur le modèle de la classification proposée par Jean Bodel au siècle suivant.

Un roman, en particulier, pourrait servir d’exemple : Floire et Blanchefleur, écrit par Robert d’Orbigny aux alentours de 1150. Le récit raconte une histoire d’amour contrarié entre Floire, prince musulman d’Andalousie, et Blanchefleur, fille de la servante chrétienne, nés tous les deux le jour de la fête des rameaux. Élevés et éduqués ensemble, ils s’aiment ; ce que le roi ne peut à terme accepter. Il décide de se débarrasser de Blanchefleur, sinon par la mort, alors en la vendant à des marchands venus d’Égypte. En échange, ceux-ci donnent une splendide coupe en or apportée par Énée de Troie jusqu’en Italie, puis volée à l’empereur de Rome pour finir entre les mains desdits marchands. Tandis que Blanchefleur arrive en Égypte où elle est vendue à l’émir du Caire, qui l’emprisonne dans son harem, Floire, désespéré, part à sa recherche à travers la Méditerranée. Il finit par la délivrer et par amour pour elle, se convertit au christianisme.

Les trajectoires des hommes et des objets s’emmêlent et brouillent les clivages habituels. La Méditerranée, loin d’apparaître comme une zone de conflits, se révèle être un véritable espace-mouvement, fait d’échanges, de rencontres et de conversions – même si, bien entendu, l’amour et le christianisme, à la fin, triomphent.

Floire et Blanchefleur

Figure 1. Floire et Blanchefleur, essai cartographique

Un acteur central : Charles d’Anjou

Selon Sharon Kinoshita, « trop souvent passées sous silence dans l’historiographie de tendance nationale, la vie et la carrière politique de Charles d’Anjou constituent un moment clé autour duquel rassembler une histoire littéraire future de la Méditerranée francophone » (2014, p. 43). En 2005, Georges Jehel a consacré un ouvrage à Charles d’Anjou, sous-titré Un Capétien en Méditerranée, mais n’ayant pu le consulter, je m’en tiendrai à des considérations limitées. Rappelons tout d’abord que Charles d’Anjou (1226-1285), fils du roi de France Louis VIII et de Blanche de Castille, devint comte de Provence en 1246, qu’il participa à la septième croisade au côté de son frère Louis IX entre 1248 et 1251, qu’il devint roi de Sicile en 1266, grâce à l’appui de la papauté, et contre la maison de Haustofen, qu’il mena la huitième croisade après la mort de Louis IX en 1270, et qu’il fut roi de Jérusalem à partir de 1277. Les Vêpres siciliennes, en 1282, marquèrent un tournant dans la politique méditerranéenne française au profit du royaume d’Aragon. Il mourut en 1285. Le téléologisme hexagonal du roman national tend à occulter ces épisodes qui brouillent les frontières : quelle place pour un roi français dont le territoire englobe l’Anjou, le Maine, la Provence, la Sicile, le Sud de l’Italie, l’Achaïe, l’Épire, Corfou… et qui se trouve tout en même temps vassal du roi de France, du pape et du roi des Romains ? Jean Dunbabin (1998) parle d’un empire, ce que discute sans totalement le réfuter David Abulafia (2000). Quoi qu’il en soit, Charles Ier d’Anjou, au faîte de sa gloire, a pu être considéré comme le souverain le plus puissant de son temps. La Sicile apparaît aujourd’hui comme une périphérie européenne. Les conflits qui se nouèrent au 13e siècle pour la contrôler montrent bien à quel point il faut inverser notre regard. La multiplication des échanges à l’intérieur de l’espace méditerranéen à partir de la fin du 11e siècle en a fait au contraire un lieu central.

Tour_Ferrande_-_Clément_IV_&_Charles_1er_de_Sicile

Tour_Ferrande_-_Charge_des_Chevaliers

Figure 2 & 3. Les fresques de la tour Ferrande, à Perne-les-Fontaines : on peut y voir, notamment, Charles d’Anjou, comte de Provence, recevoir une bulle pontificale de la main de Clément V, l’investissant roi de Sicile, et la bataille opposant les troupes franco-provençales à l’armée impériale menée par Manfred (source : Wikipedia)

Toutes les histoires, toutefois, n’oublient pas cette complexité. Il serait juste, en particulier, de citer l’introduction du deuxième chapitre du volume de l’Histoire de France, publiée chez Belin en 2011, consacré à L’Âge d’or capétien, 1180-1328, et dû à Jean-Christophe Cassard :

« Le roi de Paris n’est pas au XIIIe siècle le souverain de tous ceux dont les descendants deviendront un jour, sur les mêmes territoires, des Français. À cette époque, le roi n’exerce nulle autorité sur les pays situés à l’est du Rhône, et ses États sont loin de border le Rhin en Alsace, mais ils s’étendent plus avant qu’aujourd’hui vers le nord, dans l’actuelle Belgique. En outre, à la cour de Londres comme à celle de Saint-Jean d’Acre en Syrie-Palestine, un temps même à celle de Constantinople, et plus durablement au palais de Famagouste à Chypre, les élites parlent et écrivent sa langue, leurs noms rappellent “la doulce France” dont leurs aïeux procédèrent jadis. C’est assez suggérer la complexité d’une géographie humaine, linguistique, politique aux combinatoires multiples dès lors que l’on prend en considération chaque région d’une aire continentale – pour ne rien dire de ses prolongements ultramarins – perçue en ce temps comme beaucoup plus vaste qu’elle ne l’apparaît actuellement, tant la lenteur des déplacements exagère les distances parcourues et vieillit prématurément toute information reçue. Le monde occidental vit alors à la fois sur un rythme lent et à une échelle très locale dont nous n’avons plus une conscience immédiate, et sur un mode déjà mondialisé pour ses références spirituelles et par certaines réalités tangibles, le tout demeurant bridé, faute de moyens techniques vraiment supérieurs à ceux de l’Antiquité romaine, les déchirements politiques en sus. Le cadre d’ensemble comme les paysages de détail s’en trouvent résolument complexes et décalés par rapport à nos “habitus”. Il convient de présenter ces mondes “français” dans leurs multiplicités. » [4]

Sharon Kinoshita, qui s’intéresse avant tout à la littérature de langue française, signale deux poèmes de Rutebeuf dans lesquels celui-ci défendait l’engagement militaire de Charles d’Anjou. Ainsi dans « la chanson de Pouille » et « le dit de Pouille », Rutebeuf appelle les chevaliers français à s’engager soutenir Charles dans sa conquête du trône de Sicile :

« 1
Que celui qui désire la santé de son âme
écoute ce qui se passe en Pouille !
Dieu a fait don de son Royaume :
ses serviteurs ne cessent de nous l’offrir
en prêchant pour la Terre Sainte.
Tout ce que nous avons fait de mal
nous sera pardonné si nous prenons la croix :
ne refusons pas un tel présent.
[…]

7
Vavasseurs qui restez chez vous,
et vous, jeunes chevaliers errants,
n’ayez pas tant d’amour pour ce monde,
ne soyez pas insensés
au point de perdre la grande clarté
des cieux, où il n’y a aucune obscurité.
C’est maintenant que l’on verra votre valeur :
prenez la croix, Dieu vous attend. » [5]

« 2
Le sujet que je veux aborder, c’est la Pouille
et le roi de Sicile, Dieu le rende prospère !
Qui au ciel veut semer la semence du salut
aille aider ce vaillant roi si digne d’estime.

3
Le vaillant roi était comte d’Anjou et de Provence,
et il est fils de roi, frère du roi de France.
C’est clair, il ne veut pas faire un dieu de sa panse,
lui qui expose son corps pour sauver son âme. » [6]

Deux vers sont particulièrement intéressant :

« Il y a contre le roi trop d’Aumont, d’Agolant ;
le roi s’appelle Charles, mais lui manque un Roland. »

Rutebeuf reprend ici une identification largement répandue entre Charles d’Anjou et Charlemagne. Cette homonymie, qui était pour d’autres une véritable filiation, favorisait une prétention hégémonique sur la Chrétienté occidentale.

Autre exemple. En 1282, Robert d’Artois, neveu de Charles Ier, vint à Naples. Il était accompagné d’Adam de la Halle (ca.1240-1287). Même si cela reste discuté, il y aurait écrit et fait jouer Le Jeu de Robin et de Marion. C’est là également, peu après la mort de Charles Ier d’Anjou, qu’il composa, entre 1285 et 1288, un poème dans lequel il faisait l’éloge du roi défunt : « Le Roi de Sicile ». On pourrait toutefois complexifier encore davantage en rappelant l’opposition provençale à l’expansion angevine et l’existence d’une littérature en langue en occitan. Là aussi, on observe une diffusion de la langue d’oc vers l’Italie, à Gênes en particulier, où des troubadours l’utilisent, comme Perceval Doria.

Sur le plan des traductions, la Sicile n’a pas été l’Espagne. Cependant, on pourrait mentionner la traduction qui fut faite du Kitab al-hawi fi al-tibb du médecin persan Râzi (865-925). Le manuscrit arabe fut transmis à l’occasion d’une ambassade solennelle au sultan hafside de Tunis, envoyée par Charles d’Anjou. Traduit par Fargius (Faraj ben Salim) sous le titre de Liber continens, le livre de « Rhazes » s’imposa comme une référence auprès des médecins européens (cf. la conférence Jamel El Hadj).

Rhazes (illustration)

Figure 4. Illustration initiale du manuscrit du livre de Rhazes, Havi seu continens (BnF) : on peut suivre la trajectoire du livre, des mains de l’émir hafside à celles de Charles Ier, et ensuite sa traduction.

Pour terminer, rappelons simplement que dans les programmes d’histoire de classe de seconde, entre 2000 et 2010, se trouvait un chapitre : « La Méditerranée au XIIe siècle, carrefour de trois civilisations ». Celui-ci a disparu et il y a aujourd’hui une lacune dans notre enseignement. Sharon Kinoshita aime à citer un extrait du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire : « L’honnête contemporain de saint Louis, qui combattait mais respectait l’Islam, avait meilleure chance de le reconnaître que nos contemporains même frottés de littérature ethnographique qui le méprisent ». Je ne suis pas persuadé que l’histoire « globalisante » doive devenir le support d’une morale. Mais quoi qu’il en soit, l’élargissement du cadre et la prise en considération de la complexité née des imbrications et des interrelations suffisent à faire réfléchir.

Le livre de Marco Polo : un récit de voyage ?

Le texte des Voyages de Marco Polo fut composé à Gênes en 1298, il résultait de la collaboration de Marco Polo, un marchand vénitien revenu en Italie après deux décennies passées au service de Kubilaï Khan, et Rustichello de Pise, auteur d’un roman arthurien, Méliadus. Pourtant, malgré leur nationalité, tous deux écrivirent en français, ou plutôt en franco-italien, ce qui est bien le signe que le français, au 13e siècle, dépasse largement le cadre de l’espace restreint où il est parlé. D’autres auteurs firent alors le choix de cette langue. C’est le cas par exemple du prince arménien Hayton, qui, en 1306, se rendit à Avignon afin de rencontrer le pape Clément V et y composa La Flor des estoires de la terre d’Orient, qui se terminait par un projet de reconquête de la Terre Sainte ; mais surtout le cas d’auteurs italiens comme Brunetto Latini, Livres dou tresor, ou Martin da Canal, avec Les estoires de Venises (1275). Au long du texte de Marco Polo et Rustichello, on trouve plusieurs fois l’expression « ce qui veut dire en français », signe d’une volonté d’écrire en cette langue, même si Rustichello ne la maîtrisait pas bien.

Quelle est la nature exacte de l’ouvrage ? Aucun manuscrit ne peut être considéré comme le véritable texte et il faut prendre l’ensemble des versions qui ont circulé, en français, en toscan, en latin… Or la diversité des titres révèle une certaine ambiguïté de l’ouvrage quant à son horizon d’attente : Le Devisement du monde, Le Livre du Grand Caam, Le Livre des merveilles. L’erreur de catégorisation, selon Sharon Kinoshita (2013), viendrait de l’édition imprimée réalisée en 1559 par de Giovanni Battista Ramusio. L’inscrire dans l’ensemble constitué par les récits des voyages de découverte serait un anachronisme qui n’aurait de sens que dans le cadre de l’expansion européenne entamée à la fin du 15e siècle. Il y aurait au contraire tout intérêt à recontextualiser le livre de Marco Polo dans le cosmopolitisme mongol et dans le temps d’avant l’hégémonie européenne. Sharon Kinoshita parle même d’un « empire mondial des lettres », sur le modèle de l’expression forgée par Pascale Casanova, La République mondiale des lettres. Autrement dit, il faudrait moins considérer l’ouvrage du marchand vénitien à la lueur du Livre des merveilles de Jean de Mandeville ou du Voyage dans l’empire mongol de Guillaume de Rubrouck, qu’à celle d’ouvrages extra-européens comme L’Histoire du conquérant du monde, de l’historien perse Juvaini ; Le Livre des voyages agréables aux terres lointaines, d’al-Idrisi ; et Le Livre des routes et des royaumes d’Ibn Hawqal. Il résulte directement de l’arrimage du système économique constitué par les centres urbains de Flandre, de Champagne et d’Italie du Nord, à l’ensemble du système eufrasien centrée sur l’Empire de Gengis Khan et ses successeurs, au temps de la pax mongolica.

Deux passages pourraient être mis en avant. Le premier explique l’introduction de Marco Polo à la cour de Kubilaï Khan :

« Il arriva que Marco, le fils de messire Nicolo, apprit si bien les coutumes des Tartares, leur langue, leur écriture, leur façon de tirer à l’arc que c’était une merveille. Soyez sûrs et certains qu’il connut en peu de temps plusieurs langues et quatre de leurs écritures. Il était savant et prudent à tous égards. Aussi le seigneur lui voulait-il beaucoup de bien. » [7]

La maîtrise rapide des langues et des mœurs permit à Marco Polo d’intégrer une cour caractérisée par le cosmopolitisme (Kinoshita, 2013).

Le deuxième extrait montre à quel point la figure de Kubilaï Khan occupe une place centrale dans l’ouvrage et justifie un des titres : Le Livre du Grand Khan, qui rappelle celui de Juvaini.

« Je veux me permettre de raconter dans notre livre toute l’histoire et toutes les grandes merveilles du Grand Khan qui règne actuellement et est appelé Khoubilaï Khan, ce qui veut dire en français le seigneur des seigneurs, l’empereur. Il mérite bien ce nom et chacun doit savoir que c’est l’homme le plus puissant en hommes, terres et trésors qui ait jamais été au monde et qui soit, depuis le temps d’Adam notre premier père jusqu’à aujourd’hui. Je vais vous montrer très clairement dans notre livre que ce que je vous dis est vrai – nul n’aura rien à dire – : il est le plus grand seigneur qui ait jamais été et qui soit. » [8]

La thèse de Sharon Kinoshita est particulièrement intéressante. Délaissant l’européocentrisme traditionnel, elle s’appuie sur l’ouvrage de Janet Abu-Lughod pour appeler à provincialiser l’Europe médiévale, à remettre celle-ci à sa place de périphérie du système-monde eufrasien dont le cœur, lors de la seconde moitié du 13e siècle, est incontestablement constitué par l’Empire mongol. Car c’est bien la pax mongolica qui garantit la circulation des hommes et des biens d’un bout à l’autre du continent, et qui permet à des marchands issus de la Chrétienté européenne de parvenir en Chine, et d’en revenir. Pour certains, il y avait quelque chose d’impossible dans cette histoire. Pourtant, d’un point de vue mongol, cela en deviendrait presque banal.

Dans cette vision globale, l’ouvrage de Marco Polo et de Rustichello ne serait qu’un avatar ultra-périphérique de la production intellectuelle de l’Empire mongol tandis que le choix du français, mal maîtrisé et mâtiné d’italien, révèle l’influence exercée par la France – qui apparaît ainsi comme un foyer politique et culturel de la marge occidentale de l’Eufrasie.

Notes

[1] Par mondialisation globale, j’explicite l’expression plus commune de globalisation en la mettant en perspective avec le processus de mondialisation, plus long, plus complexe, et en soulignant la spécificité de la mondialisation qui se met en place à partir de la fin du 15e siècle : la globalité.

[2] Chrétien de Troyes, Cligès, éd. et trad. par A. Micha, Paris, Champion, CFMA, 1982, vv. 28-42.

[3] Christine de Pizan, Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V [1404], éd. S. Solente, Paris, 1940, t. II, p. 47.

[4] Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette, p. 57

[5] « La chanson de Pouille », in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[6] « Le dit de Pouille » in : Rutebeuf, Oeuvres complètes, éd. et trad. par M. Zink, Paris, Libraire générale française, 2001.

[7] Marco Polo, 1998, La Description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques », p. 67.

[8] Marco Polo, op. cit., p. 189.

Bibliographie

David Abulafia, 2000, “Charles of Anjou reassessed”, Journal of Medieval, History, Vol. 26, No.1, pp. 93-114.

Sandro Baffi, 2008, « Martino da Canale : motivations politiques et choix linguistiques », in : François Livi (dir)., De Marco Polo à Savinio : écrivains italiens en langue française, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, pp. 35-46.

Jean-Christophe Cassard, 2011, L’Âge d’or capétien, 1180-1328, Paris, Belin, coll. « Histoire de France » dirigée par Joël Cornette.

Jean Dunbabin, 1998, Charles I of Anjou: power, kingship and state-making in the thirteenth-century Europe, Londres….

Georges Jehel, 2005, Charles d’Anjou (1226-1285) : un Capétien en Méditerranée, CAHMER Université de Picardie Jules Verne.

Sharon Kinoshita, 2007, “Deprovincializing the Middle Ages”, in : Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books, pp. 61-75.

–––––, 2013, “Reorientations: The Worlding of Marco Polo”, in : Ed. John Ganim & Shayne Legassie (dir.), Cosmopolitanism and the Middle Ages, New York, Palgrave Macmillan, pp. 39-57.

Christie MacDonald & Susan Rubin Suleiman (dir.), 2014, French Global. Une nouvelle perspective sur l’histoire littéraire, trad. de l’américain, Paris, Classiques Garnier.

Marco Polo, 1998, La description du monde, éd., trad. et présenté par P.-Y. Badel, Paris, Le Livre de poche, coll. « Lettres gothiques ».

Rob Wilson et Christopher Leigh Connery (dir.), 2007, The Worlding Project : Doing Cultural Studies in the Era of Globalization, Santa Cruz / Berkeley, New Pacific Press / North Atlantic Books.