L’histoire globale au Collège de France ?

Ce texte a été écrit il y a un mois dans le plaisir anticipé des échanges
qu’il susciterait entre nous et de la complicité qui anime ce blog.
La mort subite de Philippe Norel en rend la publication amère.

Origines de l'histoire globaleLe 28 novembre dernier, Sanjay Subrahmanyam inaugurait une nouvelle chaire au Collège de France (en ligne). Son intitulé, « Histoire globale de la première modernité », ne pouvait que plaire, a priori, aux auteurs de ce blog et à tous ceux, en France, qui appellent de leurs vœux le développement de l’histoire globale, dans la recherche et dans l’enseignement. Ce n’était, cependant, sans provoquer un léger étonnement devant une telle formulation. Jusqu’à présent, en effet, Subrahmanyam ne s’était guère affiché comme un historien du global, tandis qu’il passait, incontestablement, pour le maître de l’« histoire connectée » – notion qu’il a lui-même forgée en 1997.

Histoire connectée / histoire globale

L’histoire connectée, en opérant un pas de côté (« by moving laterally » [Sanjay Subrahmanyam, 2005, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press, p. 11.]), est d’abord une histoire reconnectée de ce que les historiographies nationales ont disjoint. Elle désigne l’étude stéréoscopique des interconnexions entre sociétés différentes et distantes par l’analyse croisée des archives des deux bords, ce à quoi Subrahmanyam excelle grâce à son remarquable polyglottisme. Définie ainsi, l’histoire connectée serait donc une méthodologie applicable à des lieux et des temps très divers. En réalité, en prenant pour objet la mise en contact par l’abolition soudaine de la distance, l’histoire connectée découpe incidemment une période particulière de l’histoire de l’humanité marquée par l’importance de ces interconnexions : la « première modernité » évoquée dans l’intitulé de la chaire de Subrahmanyam ; le « grand désenclavement planétaire » de Pierre Chaunu. L’empan de cette période pourrait prêter à discussion, mais elle reste dans tous les cas circonscrite et ne dépasse pas la fin du 18e siècle. D’où la question de Romain Bertrand, que nous laisserons ici en suspens : peut-on faire de l’histoire connectée contemporaine ?

Pour ce qui est de l’histoire globale, si elle se délecte d’histoires connectées et peut donner lieu à d’innombrables histoires glocales (la leçon de Sanjay Subrahmanyam sur Saint-Malo, Dieppe et l’outre-mer en est un très bon exemple, 12 mai 2014), elle s’en distingue néanmoins par le projet de saisir la globalité comme dimension nouvelle de l’humanité, c’est-à-dire l’avènement du globe comme Monde, espace unique d’une humanité unifiée. Elle n’est cependant pas l’histoire totale des Annales, même si elle peut emprunter à cette dernière son approche « globalisante », les mots étant ici, malheureusement, source de confusions. En assumant l’idée qu’il existe à partir d’un certain moment une échelle globale, autrement dit planétaire, de l’histoire humaine, l’historien du global entend développer une macrohistoire qui n’est pas pour autant une histoire universelle de tous les hommes. Suite à une journée d’étude séminale tenue en mai 2000, « Penser le monde, XVe-XVIIIe siècle » à laquelle étaient présents, Sanjay Subrahmanyam, Serge Gruzinski et Roger Chartier, ce dernier soulignait bien qu’il y a des faits spécifiques à chaque niveau scalaire :

« [Paul] Ricoeur note : “À chaque échelle on voit des choses qu’on ne voit pas à une autre échelle et chaque vision a son bon droit.” II est donc tout à fait impossible de totaliser ces différentes manières de voir le monde et vain de chercher le “lieu de surplomb” d’où elles pourraient être tenues comme commensurables. La mise en garde est utile pour éviter de faux débats sur la supériorité épistémologique supposée de telle ou telle échelle d’observation : la référence accordée à l’une ou l’autre dépend de ce que l’historien veut voir. La remarque peut concerner, d’ailleurs, une même échelle d’analyse et éviter une définition univoque de l’approche micro-historique. » [1]

La dimension spatiale de l’histoire globale explique l’intérêt qu’ont pu y porter certains géographes, comme Christian Grataloup [2007, 2011]. Ce que saisit bien Joseph Confavreux lorsqu’il parle d’une « histoire sous-tendue par la géographie » dans un grand entretien réalisé avec Sanjay Subrahmanyam pour Médiapart [14 mai 2014]. Le global turn a donc sans doute un peu à voir avec le spatial turn et la remarque ironique de Subrahmanyam sur l’impossibilité d’adopter « une perspective “extraterrestre” » [p. 63], si elle est juste à propos de l’inévitable ancrage de tout historien, révèle néanmoins son rejet du regard apollinien [Cosgrove 2003] qu’illustre la gravure mise au frontispice du dernier ouvrage d’Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, paru en 1905.

 Reclus_L'homme et la terre_afficheFig. 1. Affiche de promotion de L’Homme et la Terre, ca. 1905

De fait, cette histoire globale n’a jamais vraiment été le champ de recherche de Sanjay Subrahmanyam. Au contraire, celui-ci ne cache pas sa réticence, voire son hostilité, à cette histoire qui ne prendrait pas appui dans un travail archivistique de première main, qui reste pour lui comme pour bien des historiens le criterium absolu de la scientificité de la recherche historique. Aussi l’intitulé de sa chaire résulte-t-il plutôt d’un compromis vis-à-vis des enseignants du Collège de France. L’« histoire connectée » aurait mal dit ce qu’était cette chaire tandis que l’« histoire globale » faisait immédiatement sens. L’histoire globale ne serait-elle donc qu’une étiquette un peu à la mode ? Ici comme ailleurs, la question est légitime et ne peut être esquivée. Il est évident qu’en France, ce courant historiographique reste encore trop maigre et trop contesté pour voir son champ bien délimité par un débat structuré.

Xénologie / cosmologie

Mais laissons ces quelques réflexions préliminaires et abordons de plain-pied cette leçon inaugurale intitulée « Aux origines de l’histoire globale ». D’emblée, Subrahmanyam l’a placée sous le signe de l’étrangeté par un parallèle entre le caractère quasi exceptionnel de nommer à une chaire d’histoire au Collège de France un étranger, et l’attention consubstantielle portée par l’histoire connectée/globale à l’étranger. Usant d’un concept peu commun, il a cherché à dégager les racines d’une histoire xénologique, qu’il entend comme ouverte à l’autre, sinon décentrée. Cette leçon, en quelque sorte, tenait donc de la quête d’ancêtres.

Sur le fond, le projet n’est pas vraiment original. Lui-même souligne que son texte s’inscrit dans le prolongement de deux articles [2005a, 2010]. Mais déjà en 1993, William McNeill avait fait remonter l’histoire globale à l’Antiquité. L’originalité de Subrahmanyam, sur ce point, a été d’introduire une comparaison de Sima Qian avec l’historien gréco-romain Polybe au lieu d’Hérodote (cf. l’article de Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China »). Les études portant sur les histoires consacrées aux peuples étrangers parlent plutôt d’ethnographie ou d’anthropologie ; alors pourquoi utiliser le concept de xénologie ? Celui-ci est emprunté aux études indiennes, où il a été introduit par Wilhelm Halbfass à propos de l’hindouisme [1981 pour l’édition allemande], puis repris, notamment, par Tapan Raychaudhuri [1992]. La xénologie désigne l’attitude adoptée face aux étrangers et le cadre conceptuel dans lequel ils sont pensés. Dans les propres travaux de Subrahmanyam, la notion de xénologie apparaît dans l’ouvrage rédigé avec Muzaffar Alam sur les récits indo-persans de l’« époque des découvertes » [2007]. En France, mentionnons les travaux de Corinne Lefèvre sur l’Inde moghole du 16e siècle, que cite Subrahmanyam [Lefèvre 2012], et l’atelier qu’elle coordonne au CEIAS avec Ines G. Županov sur « Histoires de soi, histoires des autres : questions de traduction et d’historiographie ». La mise en question du regard de l’historien et de son positionnement dans le Monde est fondamentale. De ce point de vue, l’histoire connectée mais aussi les études postcoloniales et subalternes ont beaucoup à apporter à l’histoire globale. Mais la critique n’est pas si nouvelle. Subrahmanyam évoque l’ouvrage de Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, paru en 1971 ; on pourrait aussi rappeler l’article d’Ignacy Sachs publié dans la revue des Annales en 1966 : « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde ».

« Après avoir, par son expansion, ruiné les vues ethnocentriques de certains des peuples soumis à sa domination coloniale, l’Occident s’est enfermé dans une vision de l’histoire centrée sur lui-même alors que d’autres peuples sont maintenant conduits […] à remettre en question cet européo-centrisme. » [2]

On ne reviendra pas en détail sur les auteurs convoqués par Subrahmanyam. Après Polybe et Sima Qian, on trouve, pêle-mêle, Antonio Galvão, qui a écrit un récit des découvertes du globe depuis le Déluge (Tratado dos diuersos & desvayrados caminhos, por onde nos tempos passados a pimenta & especearia veyo da India ás nossas partes, & assi de todos os descobrimentos antigos & modernos, 1555, cf. mon billet du 2 juin 2014) et Guillaume Postel, autre professeur au Collège de France et figure reconnue de l’orientalisme naissant, Giovanni Ramusio, auteur d’une synthèse novatrice sur les périples réalisés par des Européens (Delle Navigationi et Viaggi, 1550), et Johannes Löwenklau, connu pour sa traduction de sources turques (Annales Sultanorum Othmanidarum, 1580), Tabarî, auteur au 9e siècle d’une histoire universelle (Târîkh al-Rusul wa al-Mulûk, « Histoire des prophètes et des rois »), et Rachîd al-Dîn, lui aussi auteur, au 13e siècle, d’une histoire universelle (Jâmi‘ al-tawârîkh, « Somme des histoires »)… Les uns sont des penseurs de l’étranger, les autres sont des penseurs du monde/Monde. Cependant, malgré une proximité évidente, la xénologie n’est pas la cosmologie.

En retraçant la généalogie de l’histoire globale/connectée, Subrahmanyam suggère également l’idée, pour la reformuler ainsi, d’une métahistoire de la mondialisation : quelle conscience ont eu les contemporains d’un processus ancien et multiple ? C’est la question posée par Roger Chartier en 2001, reprise par Subrahmanyam :

« “Penser le monde”. Mais qui le pense ? Les hommes du passé ou les historiens du présent ? » [3]

Le sociologue britannique Roland Robertson la posait déjà au début des années 1990 [1992]. Mais Subrahmanyam n’y répond pas vraiment et s’en tient aux « historiens xénologues » dans la lignée desquels il s’inscrit, alors qu’une métahistoire de la mondialisation ne peut se limiter à l’étude des histoires passées et doit intégrer une très grande variété de documents, qui sont, au demeurant, des archives d’histoire globale – catégorie que semble complètement nier Subrahmanyam.

Pour rester dans l’Inde moghole qu’il affectionne tant, on pourrait citer l’utilisation du globe comme symbole impérial, bien étudiée par Sumathi Ramaswamy [2007] et par Ebba Koch [2012]. Ainsi sur ce portrait de l’empereur Jahângîr (*1605-1627), « le conquérant du monde », où on voit l’empereur debout sur un globe reposant sur un poisson et sur un bœuf. Le globe est de facture européenne, mais il est désaxé et centré sur l’Inde, tandis que l’ensemble évoque un mythe cosmographique musulman.

 Abu l-Hasan_1620_JahangirFig. 2. Jahângîr transperçant d’une flèche la tête de son ennemi, Malik ʿAnbar (peinture d’Abû l-Ḥasan, ca. 1620, Chester Beatty Library, Dublin)

Mais cette idéologie impériale « globale » n’est qu’une reprise de diverses traditions antiques à se considérer le centre du monde et qui est bien établie dans la géographie abbasside étudiée par André Miquel, que cite Subrahmanyam, et dont les tâwarîkh sont le pendant historique. De façon plus générale, cette région centrale de l’Eufrasie a été une concentration considérable de connexions, de circulations et d’empires qui en ont fait un foyer majeur de mondialisation qui mériterait autant d’attention que l’Europe et la Chine. C’était la conclusion de ma thèse, placée entièrement alors sous l’influence de Marshall Hodgson (sur ce dernier, cf. le récent billet de Philippe Norel, 22 mai 2014).

Mondialisation_3 scénariosFig. 3. Trois scénarios de mondialisation à partir de différents foyers de l’Eufrasie

Quoi qu’il en soit, la métahistoire de la mondialisation n’est qu’une contribution particulière à l’histoire de la mondialisation. Et la généalogie xénologique développée par Sanjay Subrahmanyam masque la nouveauté de l’histoire globale contemporaine qui consiste précisément à essayer de développer des concepts adaptés pour saisir l’espace, la société, l’économie, la culture en ce qu’ils ont de Monde. La notion d’économie-monde, utilisée par Fernand Braudel (cf. mon billet, « Un Monde d’économies-mondes », 12 mars 2013), puis celle de système-monde, sans doute plus pertinente, reprise par Immanuel Wallerstein, Janet Abu-Lughod, Philippe Beaujard (entre autres), ont aidé à penser l’histoire-Monde, même si aujourd’hui elles paraissent insuffisantes. C’est bien en cela que l’histoire globale est un chantier d’avenir.

Téléologisme, impérialisme, présentisme : la mondialisation en maux

Reste une question : pourquoi une telle réticence de la part de Subrahmanyam à l’égard de l’histoire globale ? Peut-être parce que le concept central est celui de mondialisation. Or Subrahmanyam le dit : « Je reste agnostique sur l’utilité du concept de “globalisation” » [p. 53]. Deux raisons principales sont avancées.

1) L’histoire de la mondialisation serait téléologique. L’argument revient régulièrement, on en a déjà discuté ici (cf. entre autres le billet de Philippe Norel, « Pour une histoire de la mondialisation non téléologique », 28 février 2011). Peut-on s’offusquer que les historiens cherchent à comprendre comment s’est mise en place la situation actuelle d’interconnexion des différentes parties du globe ? Non ; c’est somme toute assez banal en histoire. Il y a une dépendance téléologique qui aboutit à un récit fortement rétrodictif. Ce qui doit être distinguée d’une interprétation téléologique, qui nierait la contingence de l’histoire et une interprétation possibiliste. Si, donc, la critique porte sur la dimension unilinéaire d’un récit, alors, oui, effectivement, méfions-nous d’une histoire téléologique ; mais il semble que le polycentrisme est bien établie parmi les tenants de l’histoire globale et que nombreux sont les auteurs à avoir parlé d’« histoire des mondialisations » (cf. p.e. le billet d’Olivier Grenouilleau, « Les historiens français et les mondialisations », 11 octobre 2010), Que nous n’y soyons pas encore parvenus, en revanche, ne peut qu’être un appel à poursuivre ces travaux de recherche, et non à les saboter. Il y a une écriture de l’histoire globale à inventer.

2) L’histoire de la mondialisation serait impérialiste. Le propos, là aussi, est assez convenu. On pourrait rappeler l’article qu’avait commis Chloé Maurel en 2009 dans la revue Vingtième Siècle. L’histoire de la mondialisation serait un vecteur de l’impérialisme états-unien. Subrahmanyam s’en prend directement aux chercheurs qui travailleraient au National Bureau of Economic Research – sans les nommer. Ce centre de recherche, installé à Cambridge, est des plus importants en ce domaine aux États-Unis. Faut-il le soupçonner d’être un foyer d’un impérialisme idéologique ? En réalité, il est assez difficile de dénombrer les historiens du global qui y seraient rattachés. On pourrait penser à Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson qui en 2000 ont publié un ouvrage, When Did Globalization Begin ?, étiqueté National Bureau of Economic Research Working Paper. Leur analyse néoclassique est fondamentalement discutable, et discutée ! Il aurait sans doute été plus judicieux d’évoquer le Global Economic History Network (GEHN), basé à Londres, qui regroupe la London School of Economics, les universités de Californie, Leyde et d’Osaka, mais qu’il est difficile de taxer d’impérialisme. Toutefois, cette peur que suscite la notion de mondialisation/globalization n’est pas propre à Subrahmanyam et l’erreur commise sur l’origine même de ces notions, trop souvent liée à la libéralisation des marchés financiers à partir des années 1970, perdure trop souvent. Cependant, que le mot français « mondialisation » soit antérieur au mot anglais et qu’il date de 1904, que celui de « globalization » remonte à 1944, que ces mots aient d’abord permis d’exprimer une prise de conscience d’une mondialité nouvelle, qu’ils aient été le support d’idéologies contraires, ne suffit pas à modifier la perception commune, simplificatrice et négative, d’un processus long, complexe, multiforme [Capdepuy, 2011]. Parler, comme le fait Sanjay Subrahmanyam, de « potion magique à fort contenu idéologique » est bien l’expression d’un point de vue politique qui, aussi respectable soit-il, révèle les fragilités de son positionnement. Ce qu’on pourrait peut-être beaucoup plus redouter à propos de l’histoire globale, c’est qu’elle ne débouche sur la production d’un récit mondialiste complètement formaté pour servir de base à l’enseignement du « parfait petit citoyen du Monde ». De fait, le lien entre histoire globale et enseignement est très fort dès les années 1940 au moment de reconstruire le Monde d’après-guerre. Le premier ouvrage de « global history » a été publié en 1945 avant même la fin de la guerre [Close & Burke 1945].

3) L’histoire de la mondialisation serait présentiste. On trouverait ailleurs ce troisième argument. Dans un article publié en 2005, Subrahmanyam dénonçait également le présentisme de la New Global History, défendu en particulier par Bruce Mazlich. Là encore, la question est importante, mais ne suffit pas à discriminer l’histoire globale. La périodisation du processus de mondialisation est extrêmement débattue. Suzanne Berger a parlé d’une « première mondialisation » pour la période comprise entre 1870 et 1914. Dennis O. Flynn et Arturo Giráldez d’un côté, Kevin H. O’Rourke et Jeffrey G. Williamson de l’autre, se sont disputés pour savoir si la mondialisation économique commençait avec la mise en place de la connexion transpacifique en 1571 ou bien avec la convergence des prix vers 1830, John Darwin considère que la mort de Tamerlan en 1405 constitue un tournant majeur, beaucoup, très classiquement, s’en tiennent à la fin du 15e siècle avec la mise en place d’une double connexion, entre l’Europe et l’Amérique d’un côté, l’Europe et l’Asie du Sud et du Sud-Est de l’autre. Beaucoup de ces analyses font sens ; pourtant, elles n’oblitèrent pas totalement la question posée par la New Global History : quand passe-t-on d’un processus de proto-mondialisation à la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui ? On pourrait penser que la contraction de l’espace-temps n’a jamais été aussi importante que depuis Internet, mais la métahistoire de la mondialisation nous apprend précisément qu’il faut se méfier du sentiment de rupture éprouvé par les contemporains et du narcissisme à surévaluer la modernité du présent [Assayag 1998].

Je citerai à nouveau ce texte de Fernand Braudel écrit pendant qu’il était en captivité en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Une des victoires de l’homme sur la distance et sur la nature, c’est bien le rétrécissement du monde et, par conséquence naturelle, son unité. On faisait en quinze jours hier le chemin de Caracas à Bogota, trois heures suffisent aujourd’hui avec l’avion. […]

L’humanité aura vécu pendant des millénaires cantonnée, parquée dans ses continents comme en autant d’espaces clos, dispersée en autant de planètes, a-t-on dit. Mais de planète en planète, d’aire de civilisation à aire de civilisation voisine, on a jeté des amarres (avec les siècles), établi des ponts, multiplié les liaisons utiles, échangé des biens, tout d’abord goutte à goutte : une balle de soie, des pièces d’argent à l’effigie de Néron… Peu à peu, les humanités se sont découvertes les unes les autres. Vieille histoire. Le monde ayant vécu si vite depuis lors, aujourd’hui elles se télescopent, elles échangent leurs habits et leurs civilisations. » [4]

Ou encore cet extrait d’une lettre de Nerhu à sa fille, en mars 1933, repris ensuite dans Glimpses of Word History (cf. le billet du 13 juin 2013) :

« Peut-être que le trait le plus frappant de ce siècle a été le progrès dans les moyens de transport et de communication. Le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe électrique et l’automobile ont complètement changé le monde, et ont en fait, pour toutes les fins humaines, un endroit très différent de ce qu’il avait toujours été. Le monde a rétréci, ses habitants se sont rapprochés, et ont pu se  voir beaucoup plus les uns des autres, et, avec la connaissance mutuelle, de nombreux obstacles, née de l’ignorance, sont tombés. Les idées communes ont commencé à se propager, ce qui a produit une certaine uniformité dans le monde entier. Juste à la fin de la période dont nous parlons sont apparus la télégraphie sans fil et l’aviation. Ils sont assez commun maintenant, tu as été en avion à plusieurs reprises, et a voyagé ainsi, sans beaucoup y penser. Le développement de la télégraphie sans fil et de l’aviation appartient au vingtième siècle et à notre temps. » [5]

 Au final, cette généalogie d’histoire xénophile, même s’il n’y est guère question de globalité, est une bonne leçon car par cet enseignement intégrant les autres, Sanjay Subrahmanyam ouvre une fenêtre en cette France rassie. Et puis disons-le, qu’importe qu’il ne s’agisse pas d’histoire globale comme nous l’entendons, car en réalité, même sur ce blog, malgré son nom, nous ne faisons pas toujours de l’histoire globale, nous ne la faisons pas de la même manière, et on sait bien que ces distinctions entre courants historiographiques, voire même entre disciplines, ne sont que de frêles cloisons à l’intérieur d’une même maison qu’est celle des sciences humaines. Foin d’inutiles querelles de chapelles ! L’histoire globale est avant tout l’expression d’un questionnement porté par des sociétés qui s’interrogent face à leur coprésence sur un globe qui risque d’être notre cage pour longtemps encore. La problématique est cruciale, elle n’est pas unique et je me retrouve complètement dans le propos conclusif de Subrahmanyam :

« Il s’avère que dans le monde actuel, il y a un intérêt et une curiosité croissants pour ce type d’histoire, qui n’est pas voué pourtant – c’est ma profonde conviction – à remplacer l’histoire faite à une échelle régionale, nationale ou continentale, mais à la compléter. » [6]

On peut d’ailleurs penser que l’intérêt général porterait davantage sur l’histoire glocale qui fait le lien entre l’ici et le Monde, autrement dit sur les hybridations d’histoires.

PS. Un entretien réalisé par Laurent Testot est à lire dans le dernier numéro de Sciences Humaines, n° 261, juillet 2014, pp. 22-25.

Bibliographie

Muzaffar Alam & Sanjay Subrahmanyam, 2007, Indo-Persian Travels in the Age of Discoveries, 1400-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

Jackie Assayag, 1998, « La culture comme fait social global ? Anthropologie et (post)modernité », L’Homme, Vol. 38, N° 148, pp. 201-223.

Vincent Capdepuy, 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document n° 576.

Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, pp. 119-123.

Upton Close (Josef Washington Hall) & Merle Burke, 1945, The Ladder of History, New York, The MacMillan Company.

Denis Cosgrove, 2003, Apollo’s Eye. A Cartographic Genealogy of the Earth in the Western Imagination, Baltimore/Londres, The John Hopkins University Press.

Christian Grataloup, 2007, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du Monde, Paris, Armand Colin.

–––––, 2011, Faut-il penser autrement l’histoire du monde ?, Paris, Armand Colin.

Wilhelm Halbfass, 1988 [1981 pour l’éd. orig.], India and Europe : An essay in understanding, trad. de l’allemand, New York, SUNY Press.

Ebba Koch, 2012, «The Symbolic Possession of the World: European Cartography in Mughal Allegory and History Painting», Journal of the Economic and Social History of the Orient, Vol. 55, pp. 547-580.

Corinne Lefèvre, 2012, «The Majālis-i Jahāngīrī (1608-11): Dialogue and Asiatic Otherness at the Mughal Court», Journal of the Economic and Social History of the Orient, N° 55, pp.  255-286.

William H. McNeill, 1995, « The Changing Shape of World », History and Theory, Vol. 34, N° 2, pp. 8-26.

Bruce Mazlich, 2006, The New Global History, New York, Routledge.

Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1ère éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939).

Sumathi Ramaswamy, 2007, «Conceit of the Globe in Mughal Visual Practice», Comparative Studies in Society and History, Vol. 49, N° 4, pp. 751-782.

Tapan Raychaudhuri, 1992, « Europe in India’s Xenology: The Nineteenth-Century Record», Past & Present, N° 137, pp. 156-182.

Roland Robertson, 1992, « Globality, Global Culture, and Images of World Order », in: Hans Haferkamp & Neil J. Smelser (dir.), Social Change and Modernity, Berkeley, University of California Press, pp. 395-411.

Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, pp. 465-487.

Siep Stuurman, 2008, « Herodotus and Sima Qian: History and the Anthropological Turn in Ancient Greece and Han China », Journal of World History, Vol. 19, N° 1, pp. 1-40.

Sanjay Subrahmanyam, 1997, « Connected Histories: Notes towards a reconfiguration of Early Modern Eurasia », Modern Asian Studies, Vol. 31, N° 3, pp. 735-762.

–––––, 2005a, «On World Historians in the Sixteenth Century», Representations, Vol. 91, N° 1, pp. 26-57.

–––––, 2005b, Explorations in Connected History. From the Tagus to the Ganges, Oxford, Oxford University Press.

–––––, 2010, « Intertwined Histories: Crónica and Tārīkh in the Sixteenth-Century Indian Ocean World », History and Theory, Vol. 49, pp. 118-145.

–––––, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard.


Notes

[1] Roger Chartier, 2001, « La conscience de la globalité », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, N° 1, p.120.

[2] Ignacy Sachs, 1966, « Du Moyen Âge à nos jours : européo-centrisme et découverte du Tiers Monde », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, N° 3, p. 467.

[3] Roger Chartier, art. cit., p. 122.

[4] Fernand Braudel, 1997, « L’histoire, mesure du monde », Les Ambitions de l’Histoire, Paris, Éditions de Fallois, p. 109.

[5] Jawaharlal Nehru, 1947, Glimpses of World History, New York, The John Day Company (1re éd. américaine, d’après l’édition revue et corrigée de 1939), p. 608.

[6] Sanjay Subrahamanyam, 2014, Aux origines de l’histoire globale, Paris, Collège de France/Fayard, p. 63.

Marshall Hodgson : le livre des fondations

Marshall Hodgson est certainement, avec William McNeill, l’un des deux piliers de la “world history”, donc aussi par extension de l’histoire globale. Nous proposons ici de relire (ou lire) l’ouvrage principal qu’il nous a légué, malheureusement incomplètement traduit en français et intitulé Rethinking World History – Essays on Europe, Islam and World History.

Hodgson

Cet ouvrage, publié en 1993 aux Cambridge University Press, est en fait un recueil de quelques-uns des principaux textes de l’auteur prématurément disparu en 1968, à l’âge de 46 ans. Il s’agit d’un texte fort, parfois difficile, qui marie remarquablement la compétence de l’auteur en tant qu’historien de l’Islam et un vrai souci méthodologique. À ce titre, et plus encore que dans les ouvrages de McNeill (auquel Hodgson s’est souvent opposé), on trouvera ici les réflexions les plus fondatrices sur le projet d’une histoire « interrégionale », ou « à grande échelle » comme l’auteur la qualifiait le plus souvent. Si le texte du livre est parfois répétitif dans la mesure où les écrits d’origine n’ont pas été retouchés dans la perspective de former un ouvrage finalisé, il reste une source incontournable pour tout « historien global » aujourd’hui. Nous ne pourrons en traiter que partiellement ici, en choisissant quelques chapitres seulement, éventuellement les plus significatifs.

La première partie du livre s’intitule « L’Europe dans un contexte global » et constitue, sans doute encore aujourd’hui, une des plus brillantes analyses de l’eurocentrisme.

Hodgson entame le débat dès son chapitre 1, avec cette constatation géographique que l’Inde, pourtant plus peuplée et aussi diverse que l’Europe, à peu près d’égale étendue, est une (petite) partie du continent asiatique quand l’Europe est un continent à elle seule… S’il en est ainsi, c’est d’abord parce que nos ancêtres l’ont voulu. En instituant l’Europe comme un « continent » à part entière, ils l’ont séparée du reste du Monde, créant l’illusion du « nous » et du « eux » et justifiant au passage de l’étudier de façon plus détaillée que les autres régions comparables. C’est aussi parce qu’ils ont privilégié la projection Mercator (dont on sait qu’elle surestime les proportions des terres de l’hémisphère Nord) pour dessiner le planisphère, au prétexte qu’elle respecte les contours maritimes et les angles des terres immergées. Pourtant, ajoute Hodgson, « si on n’utilise pas la carte pour naviguer mais pour situer et comparer d’un coup d’œil les différentes parties du monde, alors les formes et les surfaces sont plus importantes que les angles ». Ceci n’est pas neutre et induit une conséquence délétère cruciale : en dilatant la surface relative de l’Europe, la projection de Mercator nous permet de situer beaucoup plus de détails, villes, rivières et montages, en Europe, que partout ailleurs.

A côté du tableau tiré de la géographie, l’image historique n’est pas en reste. Ainsi le cours de l’histoire s’intéresse au Proche-Orient jusqu’aux Grecs (mais plus après), aux Grecs jusqu’à la chute de l’Empire romain (mais plus après – les Byzantins ne font pas partie du « flux » principal), ensuite à l’Europe occidentale de l’âge des ténèbres (alors que monde musulman, Chine et Inde étaient plus « civilisés » à l’époque). Le mainstream historique ainsi établi identifie l’Occident. Et définit le reste par opposition. Avec au passage quelques curiosités : la Grèce classique fait partie de l’Ouest alors que le monde byzantin est clairement situé dans l’Orient…Dans l’opération, nous établissons notre Occident comme équivalent conceptuel de toutes les autres régions civilisées prises ensemble. Et comme nous avons moins d’informations sur « elles », que leur dynamique historique ne s’impose pas à nous, que le mainstream de l’histoire est censé passer à travers l’Europe, leur histoire est donc statique. Dès lors l’Occident, qui était déjà une moitié de l’humanité, devient spontanément la plus significative…

Si on rentre dans le détail, une tendance assez générale chez les historiens a distingué quatre grandes régions, l’Occident, le Proche-Orient (Turco-Arabo-Persan), l’Inde et la Chine, en les supposant compréhensibles en elles-mêmes, sans prendre en compte leurs relations mutuelles. Ces dernières sont cependant tout sauf anecdotiques, « reflètent des séquences d’événements et des modèles culturels qui s’imbriquent les uns dans les autres à tous les niveaux ». Si bien que ces quatre grandes régions (et d’autres avec elles) constituent toutes ensemble un grand complexe historique de développements culturels. Et qu’il n’est pas plus facile de les distinguer que de séparer des nations à l’intérieur d’un même bloc régional. Et ce d’autant moins qu’elles sont issues d’un même substrat, à savoir la révolution néolithique débouchant sur un processus conjoint d’urbanisation. Si l’on cherche à dépasser ces identités régionales pour repérer des « sociétés supranationales », à la Toynbee, on est vite confrontés à l’impossibilité de fixer ce qui caractérise les « champs intelligibles » recherchés. Même les religions qui semblent fournir les marqueurs les plus pertinents apparaissent vite comme transcendant les lignes de frontière (y compris l’islam). Il en va de même des langues ou des littératures que beaucoup d’historiens ont absolutisées à l’excès comme marqueurs de « mondes historiques ». Au total, c’est bien une histoire commune à l’espace de civilisation afro-eurasiatique qui s’impose, rendant illusoire toute division stable de cette zone. Les pages consacrées par Hodgson à structurer cette histoire commune (pp. 17-28) sont peut-être ses plus percutantes. Sans les reprendre ici dans toute leur précision, disons qu’elles marquent déjà une certaine pensée systémique, l’auteur montrant abondamment comment un changement au sein de la configuration interrégionale en entraînait d’autres. À commencer par la métallurgie qui, imposant la recherche de minerais, déterminera une expansion progressive des modèles de civilisation à tout l’hémisphère oriental du monde, pour donner une configuration globale au premier millénaire avant notre ère. C’est cette configuration qu’exprimera la tentative d’Alexandre, cet homme « pressé de descendre le Gange et préoccupé de saisir par l’esprit ce monde afro-eurasiatique comme un tout géographiquement réalisable ». C’est elle aussi que caractérisera la période axiale, chère à Jaspers, laquelle différenciera les cultures mais déterminera parallèlement un progrès irréversible des échanges entre régions et débouchera sur « des standards intellectuels permettant les influences réciproques entre cultures au niveau de la pensée abstraite ». Et dans cette configuration, Hodgson montre clairement que l’Europe ne fut d’abord qu’une périphérie, à peu près jusqu’aux croisades, une zone de développement frontalier, peut-être comme le Soudan ou la Malaisie à la même époque… En témoignerait notamment le faible intérêt des lettrés, dans l’Islam des trois premiers siècles, pour l’Occident, comparé à leur connaissance de l’Inde, de la Chine et de Byzance, voire même de l’Afrique de l’est ou du Tibet.

Nous laisserons de côté ici les chapitres 2 et 3 de cette première partie, tout comme les chapitres 5 et 6, assez courts et partiellement redondants avec le premier, pour nous consacrer au chapitre 4, le plus fondamental, consacré à la « grande transmutation occidentale ». Dans ce texte, Hodgson considère cette transmutation comme ayant eu deux conséquences majeures, la révolution industrielle britannique et la Révolution française, elles-mêmes liées à l’hégémonie nouvelle de l’Europe sur le monde depuis environ 1600. C’est donc dire que cette transformation ne se réduit pas à ces deux ou trois événements, qui lui sont postérieurs. Elle serait comparable à la mutation qui est survenue après le Néolithique quand l’urbanisation, l’usage de l’écriture et l’apparition d’organisations politiques complexes ont, suivant la tradition, fait passer de la préhistoire à l’histoire, créant ainsi une situation irréversible. La mutation de la modernité, pour sa part, survient d’abord en Occident mais n’aurait pas pu avoir lieu sans l’accumulation d’inventions et de découvertes bien antérieures au sein de l’espace afro-eurasiatique. Par ailleurs, elle n’aurait pas été possible sans l’existence de « vastes aires de populations urbaines relativement denses et reliées entre elles par un grand réseau commercial interrégional, formant ce vaste marché propre à l’hémisphère oriental du monde et sur lequel les Européens allaient pouvoir faire leur fortune et exercer leur imagination ». Cette mutation moderne, qui apparaît en Europe, n’en est donc pas moins un phénomène d’essence globale, préparé progressivement au sein de l’hémisphère oriental du monde.

En Europe même, cette mutation intervient précisément aux 17e et 18e siècles. En ce sens, la Renaissance n’en constitue qu’une phase préparatoire, les Occidentaux restant alors au mieux à parité avec le monde musulman et du reste toujours sous la menace des Ottomans. Durant la période entre 1600 et 1800, c’est sans doute une forme de rationalisation des décisions qui vient se substituer à la tradition, rationalité désormais fondée sur le « calcul pratique de l’avantage immédiat ». Mais Hodgson nous précise d’emblée que des dynamiques de rationalisation similaires sont apparues de façon récurrente dans l’histoire afro-eurasiatique, notamment chaque fois qu’une nouvelle religion s’implantait (on le reverra dans la deuxième partie du livre dans le cas de l’islam). Ce qui caractérise spécifiquement la transmutation moderne, c’est l’apparition d’une « rationalité techniciste » qui permet de « changer les modèles d’investissement du temps et de l’argent ». Et cette forme de rationalisation, loin de s’éteindre après quelques années sous l’effet de la tradition, va progressivement s’institutionnaliser et, ce faisant, devenir irréversible. Elle va en conséquence permettre l’exploitation d’opportunités crédibles et durables, pour des individus investissant de façon innovante ou simplement exerçant leur créativité culturelle, de quelque ordre qu’elle soit. Dans ces conditions nouvelles, « le capital allait être systématiquement réinvesti et multiplié sur la base d’une innovation technique continue et d’une expansion anticipée des marchés ». Au cœur de ce processus se trouve donc une technicisation, définie comme une « possibilité de spécialisation technique liée à un calcul rationnel, au sein de laquelle les différentes spécialisations sont interdépendantes sur une échelle assez grande pour déterminer des modèles d’anticipation dans les secteurs clés de la société ». Autrement dit, la technicisation ne se réduit pas à la possibilité d’utiliser des techniques nouvelles ; elle signifie plutôt une condition pour que les anticipations des acteurs convergent, se confirment mutuellement, déterminant ainsi la poursuite d’un processus dynamique. Dans le champ économique, on pourrait interpréter le phénomène ainsi : la spécialisation technique assurant l’efficacité, donc la baisse des coûts et sans doute des prix de vente, déterminera un élargissement du marché, donc une possibilité de débouché qui justifie en retour l’investissement technique initial. Mais le même processus concernerait l’administration et, à la fin du 18e siècle, l’efficacité bureaucratique européenne aurait déjà dépassé le niveau atteint dans la Chine des 11e-13e siècles. Du reste, Hodgson n’hésite pas à suggérer qu’au final « l’Occident semble avoir été l’héritier inconscient de la révolution industrielle avortée de la Chine des Song » tant par les nombreux emprunts technologiques qui seront déterminants dans notre révolution industrielle que par l’imitation du système chinois de recrutement des fonctionnaires…

La deuxième partie de l’ouvrage traite du rôle de l’Islam dans l’histoire globale, notamment de ses relations à la modernité.

Pour Hodgson, non seulement le monde musulman occupait une position centrale sur le continent afro-eurasien mais encore « s’exprimaient en lui certaines pressions culturelles cosmopolites et égalitaristes (en tout cas non traditionnelles) qui avaient pris naissance dans les régions les plus anciennes et centrales de la société musulmane ». Il devait par ailleurs déployer, jusqu’au 18e siècle, une puissance politique et militaire, liée à une culture vivante et sophistiquée (notamment dans les arts et les sciences), qui interdit de parler de décadence (sauf peut-être dans le domaine économique), à partir du 11e siècle, comme on le fait encore trop souvent. Et si l’Islam a connu une telle influence durant plus d’un millénaire, il le doit aussi et surtout au succès de la religion musulmane.

Les raisons de la réussite de la conquête islamique et de la solidité des institutions qui l’ont suivie sont évidemment multiples et font l’objet du chapitre 7. Et ces raisons ne seraient pas d’abord à trouver dans les logiques des sociétés arabes. Hodgson développe l’idée que l’islam est venu renforcer les bases d’une influence, alors déjà grandissante entre 5e et 7e siècles, de la classe mercantile sur les sociétés irano-sémitiques (surtout donc en Perse, en Syrie et en Asie centrale, le long de la route de la Soie). Ce renforcement a pris plusieurs visages. Il invoque d’abord le rôle de la charia : en tant qu’elle supposait l’égalité et la mobilité sociale, refusait les statuts inégaux acquis, cette dernière se révélait largement « contractualiste » et donc venait en quelque sorte légitimer le droit mercantile. Dans le même esprit, la charia excluait toute autre légitimité qu’elle-même, ruinant ainsi les prétentions à dominer de l’aristocratie agraire traditionnelle. Enfin l’islam, en tant que religion monothéiste potentiellement universelle, convenait très bien aux marchands dont elle pouvait servir les intérêts : elle permettait aux communautés monothéistes antéislamiques séparées de se retrouver sur un socle commun, donc de communiquer et de partager des références morales qui seraient par ailleurs nécessairement utiles aux marchands. Au total donc l’islam est venu renforcer la classe mercantile, urbaine et cosmopolite, dans des régions de vieille civilisation où l’influence grecque avait d’ailleurs été profonde. La religion musulmane a ainsi permis une synergie entre le monde arabe et ses voisins, notamment autour de la valeur accordée aux activités marchandes, elle-même plus forte dans le monde iranien élargi à l’Asie centrale, mais on le sait très présente aussi chez Mahomet et ses compagnons. Au total « l’islam, dans ses idéaux religieux puis dans son influence sur les modèles sociaux, a précisément renforcé les traits de l’héritage irano-sémitique qui encourageaient le contrat entre égaux et la mobilité sociale. Et ceci n’a pu avoir lieu qu’en raison de l’autonomie de la communauté religieuse en tant que société morale dépassant les clivages territoriaux. » Revers de la médaille, cette prépondérance des valeurs propres à la communauté religieuse et de la charia a pu limiter la légitimité des gouvernements successifs, rendant ces derniers imprévisibles et par ricochet, pénalisant l’investissement productif qui suppose une certaine stabilité en matière de politique publique.

Mais c’est surtout dans son apport à la modernité que l’islam est particulièrement étudié par Hodgson, dans le chapitre 10 de cette deuxième partie. Définissant cette modernité comme une accélération de l’histoire, l’auteur nous montre d’abord qu’elle ne constitue pas un phénomène purement européen mais résulte d’une configuration beaucoup plus large, propre à l’espace afro-eurasiatique dans son entier. La croissance économique européenne de la fin du Moyen Âge serait d’abord un « effet de frontière », un phénomène de développement rapide imputable au retard préalable de cette région. De même l’essor culturel du continent serait, pour partie le résultat d’une communication accrue avec le monde islamique, pour partie le résultat d’emprunts beaucoup plus lointains (chinois notamment). L’expansion océanique ibérique du 16e siècle elle-même ne serait pas plus étonnante que la stupéfiante conquête musulmane des 7e et 8e siècles. Replacé dans un contexte global, l’avènement de la « grande transformation moderne » ne relèverait plus de qualités propres au seul Occident. Dans son développement ultérieur, cette modernité s’analyse alors dans ses deux dimensions, évolutionniste d’une part, interactive d’autre part. Côté évolutionniste, c’est l’émergence du primat du calcul et de l’institutionnalisation de la technique qui apparaît comme créant de l’irréversibilité et de l’universel, avec l’idée que ces calculs techniques conduiront à un changement continu, en tout cas à des améliorations techniques, comme nous l’avons vu en première partie. Côté « interactions » Hodgson insiste sur le « haut degré de pouvoir social » désormais possédé par les Européens (et qui s’illustre, encore timidement, dans la conquête portugaise de l’océan Indien) corrélé avec « l’exploitation de possibilités techniques toujours renouvelées qui rend les Européens rapidement dépendants de conditions diverses dispersées aux quatre coins de la planète ». Dans ces conditions, la modernité, c’est aussi et surtout le fait que les Européens ont désormais un « intérêt vital dans toutes les affaires de la planète ». S’imposant partout au nom des possibilités offertes par la technique, la modernité obligera désormais les autres sociétés à adopter cette transformation, voire à la réaliser de façon accélérée si le gouffre avec l’Europe doit être comblé. En ce double sens, évolutionniste et interactif, la modernité n’est pas simplement une étape du changement social, mais d’abord un « événement » touchant simultanément toutes les régions du monde. Si elle constitue bien « une rupture avec les modèles du processus historique afro-eurasiatique dont l’Europe médiévale n’était qu’une partie, l’ancienne tradition occidentale ne saurait détenir la totalité, ni même la majorité, des réponses aux problèmes posés ».

La troisième partie de l’ouvrage traite de la « World History » en tant que discipline.

En moins de 60 pages, Hodgson y pose des questions de méthode tout à fait cruciales et n’hésite pas à affirmer d’emblée que « la world history, interprétée comme l’histoire des relations interrégionales, doit constituer le cœur de l’organisation intellectuelle de la profession historienne ». Ce qui pourrait passer pour une provocation est alors très progressivement étayé. Connaissance du singulier en tant que tel (et non en tant qu’exemple d’une généralité plus large), l’histoire doit cependant soulever des problèmes dont la pertinence soit universelle. C’est donc par le type de questions qu’il pose que l’historien sera fidèle à son projet. Ainsi, contrairement à ce que la profession admet souvent, ce n’est pas sa méthode de travail (notamment la recherche et l’interprétation d’archives) qui fait son identité. À la différence du sociologue, l’historien ne s’intéressera pas aux généralités en tant que telles, mais dans la mesure où elles peuvent éclairer tel événement. En conséquence, opposer histoire et sciences sociales serait inopportun car bloquant la compréhension.

L’historien se définit aussi et surtout par les relations entre les différentes questions qu’il aborde. Plus précisément, s’il est vrai que l’histoire humaine est reliée, interconnectée, depuis fort longtemps, au point que l’action humaine prend une grande partie de son sens à travers ses conséquences lointaines (dans le temps comme dans l’espace), alors l’historien « est incapable de répondre de façon adéquate à une question précise sans donner une réponse à toutes les autres ». Au-delà du paradoxe, l’intuition est bien que la compréhension d’un fait localisé requiert une envergure d’analyse peu usuelle, implique de mobiliser la connaissance de « complexes historiques » à dimension interrégionale, voire planétaire. La conceptualisation à grande échelle devient alors cruciale pour toute étude historique.

Sur ces bases, Hodgson pose la difficile question de l’objectivité propre à la définition et à l’utilisation de ces complexes historiques. La recherche rencontre ici deux limites, celle inhérente au fait de ne considérer qu’une petite partie des faits déterminants d’une part, celle d’évacuer toute signification inhérente à l’histoire de communautés particulières d’autre part. Mais ces imperfections étant connues, la démarche de l’historien ainsi conçue n’en reste pas moins indispensable pour discipliner et rectifier les perspectives historiques des « personnes ordinaires ». Et cet objectif suppose de rompre avec la pratique trop souvent répandue chez les historiens de « laisser les perspectives plus larges aux philosophes de l’histoire », au prétexte qu’aucune objectivité n’y serait plus possible. Or, sur ces questions plus larges, la méthode pour affirmer un jugement, une hypothèse, l’importance d’une relation, reste la même, procède par l’accumulation de faits, de coïncidences jusqu’à ce qu’une seule conclusion demeure possible pour quelque observateur que ce soit. Et s’il est vrai que l’historien sélectionne ses « faits pertinents », cela fait partie de son questionnement, structure ce dernier. Ce qui est le cas du reste dans toute discipline : on n’obtient jamais que les réponses permises par les questions posées. Ce qui suppose aussi de considérer chaque recherche comme une approche particulière, ne délivrant pas un savoir définitif, analyse destinée à être complétée par des approches adoptant d’autres points de vue, d’autres questionnements.

L’auteur conclut alors son chapitre 11 en montrant que l’étude des processus historiques à grande échelle doit porter sur trois niveaux de changements. Ce sont en premier lieu les événements « extra-historiques », souvent négligés, qui importent : changements climatiques, mutations biologiques ou épidémiologiques. À un second niveau, « semi-historique », on trouvera les « résultats imprévus de l’action humaine », portant sur les ressources, les maladies, la démographie, qu’ils aient pour origine la consommation de drogues, les usages alimentaires, les modalités éducatives. Enfin, au troisième niveau, « plus strictement historique », on abordera les effets conscients de l’action humaine (pas toujours prévus du reste) propres aux comportements politiques, économiques et sociaux. Le plus important reste que « ces types de développements sont en partie aveugles, beaucoup d’entre eux étant largement inconscients » ce qui amène Hodgson à insister sur l’importance de ce « tout inconscient » dans toute analyse d’histoire globale.

Au final, ce livre de Marshall Hodgson excède largement la place dévolue, sur un blog, à une recension d’ouvrage. Critique subtile de l’eurocentrisme, analyse fine des liens entre Islam et modernité, fondation méthodologique de l’histoire à grande échelle, il apporte un éclairage stimulant que certains de nos historiens contemporains, parfois bloqués dans le fétichisme de l’archive et des singularités, pourraient méditer avec profit.

Références bibliographiques

M. Hodgson, [1999], L’Islam dans l’histoire mondiale, Paris, Actes Sud, constitue pour l’essentiel une traduction de la deuxième partie de l’ouvrage.

 

 

Et si… la science-fiction rencontrait l’histoire globale ? 2/2

Suite et fin de la chronique de la semaine dernière. Ou comment un sujet que l’on pourrait croire surgi d’une nouvelle de science-fiction (SF), écrivant lui-même de la fiction, nous plonge dans le labyrinthe de son âme de génie torturé.

4) Comment entrer dans le cerveau d’un savant schizoïde ?

Norbert Wiener (1894-1964), pour avoir vraiment existé, semble un authentique personnage de SF. Son père, linguiste à l’université de Harvard, clamant qu’on pouvait faire de n’importe quel enfant un surdoué, avait très tôt pris son éducation en main : il aurait su lire à 1 an et demi ! (selon Wikipedia), et a décroché sa licence à 12 ans, son doctorat de logique mathématique à 18. Celui qui déclara un jour se percevoir comme une créature de Frankenstein, création de son géniteur, est entré dans l’histoire comme le créateur du terme de cybernétique – science des systèmes envisageant le monde comme des ensembles reliés par des interactions. Une discipline qui a eu dans les années 1950-1960 une fécondité dans des domaines aussi divers que l’économie, l’ingénierie, la philosophie ou encore la psychanalyse, en sus d’influencer de façon décisive la robotique et l’informatique.

Wiener a introduit le terme de feedback (rétroaction, à la base de la cybernétique) durant la Seconde Guerre mondiale, en travaillant sur des canons antiaériens qu’il souhaitait rendre capables d’anticiper la trajectoire de leurs cibles. À l’orée du livre Les Rêves cybernétiques de Norbert Wiener, de Pierre Cassou-Noguès [Seuil, 2014], notre héros est présenté comme taraudé par un problème de conscience : il a involontairement et très marginalement favorisé, par l’exploitation militaire d’une équation qu’il a autrefois résolue, l’avènement de la bombe A. Citons-le : « La fin de la guerre est proche. L’usage de la bombe atomique conduit les savants américains à un grand examen de conscience [a lot of soul searching]. Nous devons vivre maintenant avec une horrible responsabilité potentielle. »

« Depuis que la bombe atomique est tombée, je guéris peu à peu d’une attaque de conscience [… acute attack of conscience] d’autant plus sévère que je suis un savant qui a participé au travail de guerre, qui a vu son travail de guerre s’intégrer dans un ensemble plus large, utilisé d’une façon que je n’approuve pas et sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle. Je pense que l’on peut présager qu’il y aura une troisième guerre mondiale, je n’ai pas l’intention de laisser utiliser mes services dans un tel conflit. »

Ce contexte est essentiel pour comprendre la démarche de Cassou-Noguès, qui a exhumé une nouvelle de Wiener : Un savant réapparaît. Cette nouvelle, publiée en annexe à la fin du livre de Cassou-Noguès, est donc restée inédite jusqu’à aujourd’hui. Si elle avait été publiée, elle l’aurait été sous le transparent pseudonyme de W. Norbert, réminiscence du bon Dr Wiener, par ailleurs auteur d’essais scientifiques aux titres aussi évocateurs que L’Usage humain des êtres humains ou God and Golem. La nouvelle s’ouvre dans un bar, sur la réunion de cinq savants juifs, à l’occasion d’un congrès qui se tient en Israël. Hasard « incroyable » qu’autorise évidemment la fiction, sur l’envers de la nappe où nos savants se mettent à gribouiller, figure déjà une équation posée la veille par un mystérieux client. La formule permet de résoudre une aporie mathématique ouvrant la voie à la « micro-instrumentation » – la nouvelle, écrite vers 1955, anticipe ainsi les nanotechnologies de plusieurs décennies. Commence l’enquête : un savant étant identifiable par le style de ses équations, les cinq enquêteurs finissent par trouver, dans ce pays où tout le monde a changé de nom, le bon savant au nom indéterminé : Lilienblum/Posner. Il a fait retraite au fond d’un kibboutz plutôt que de contribuer à la création de nouvelles armes toujours plus destructrices – un sage qui tel Spinoza polit des lentilles. Et le mauvais savant va machiavéliquement l’assassiner pour s’approprier son travail. Mais qui est _______, ce mauvais savant ?

Commence alors une mise en abîme, amplifiée par les béances que l’auteur a négligé de combler dans son texte : pourquoi N. Wiener/W. Norbert écrit-il ça ? En quoi la fiction reflète-t-elle son combat intérieur ? Quels sont ses modèles de savants, ses références d’écrivains de fiction ? Pourquoi cet agnostique est-il torturé par sa judéité ? Serait-ce parce que celle-ci l’a fortement handicapé au début de sa carrière, car les universités américaines connaissaient dans les années 1920 un climat antisémite, et freinaient par quotas la carrière de savants juifs ? Si nombre de juifs participeront à la mise au point de la bombe, ce seront pour l’essentiel des réfugiés fuyant l’Europe.

Dévidant simultanément le fil de la fiction (celle de Wiener) et la trame historique de la vie du savant, tissant des allers et retours sur fond de grande histoire, Cassou-Noguès réalise une performance en associant science et fiction. On y voit la naissance d’une science militarisée, où le travail du scientifique se parcellise afin que peu soient capables d’en retracer la cohérence des étapes – le projet Manhattan reposait sur des équipes dispersées, chargées de résoudre des problèmes isolés. Wiener comme son rival John Von Neumann en sont conscients, ils parlent de l’ère de la science à 1 million de dollars – « Megabuck ou Kilogrand science ». Sont mis en scène sur fond de maccarthysme les tourments d’un savant torturé par sa conscience et par la peur – la nouvelle n’est pas la seule à mettre en scène l’idée d’un savant disparaissant du jour au lendemain, sans qu’on sache si l’acte est criminel ou volontaire.

La fiction et l’histoire concourent alors à restituer une ambiance, à dévoiler un imaginaire nourri d’Edgar Allan Poe (notamment pour Le Joueur d’échecs de Maelzel), de Samuel Butler (Erewhon), de Carel Capek (Rossum’s Universal Robots) ou d’Arthur Conan Doyle (les aventures de Sherlock Holmes). Et cet imaginaire importe autant que le parcours du personnage. Le bon savant Wiener devrait-il s’escamoter ? Ou doit-il se consacrer à promouvoir sa cybernétique comme la science du futur paisible de l’humanité – alors même qu’il entrevoit, dans son œuvre scientifique, la possibilité d’usines autoreproductrices fabriquant seules des machines qui aviliront l’homme ? Une usine qui s’autoduplique fera-t-elle le bonheur de l’homme libéré du travail, ou relèguera-t-elle l’ouvrier humain à l’état d’épave frappée d’obsolescence, bonne pour le rebut ? Inquiétude. « La machine cybernétique prend corps dans l’écho de la bombe », rapporte Cassou-Noguès. Les extraits de biographie deviennent alors la chronique de l’avènement d’une science qui n’est plus synonyme de progrès, puisqu’elle peut désormais, sinon détruire le monde, au moins l’altérer irrémédiablement. Sombre prophète de ces temps qu’il a contribué à faire advenir, Wiener évoque la façon dont « un mélange de religion, de pornographie et de pseudo-science » est susceptible de nous changer en des « dupes [fools] aussi prévisibles qu’un rat se démenant dans un labyrinthe ».

Démiurge de la cybernétique, auteur à part égale d’anticipation, Wiener est conscient de la porosité entre fiction et science. Cela explique-t-il que son œuvre contienne en germe les réflexions futures du post-humanisme et du cyborg ? L’« humanité augmentée » aux prothèses est-elle encore humaine ? Une « machine à faire la guerre », ordinateur optimisant la mise à feu atomique, est-elle le meilleur des stratèges, ou le pire ? Les militaires ont-ils pensé à programmer l’instruction « L’humanité doit survivre à la fin du jeu » ? Son rival Von Neumann, lui, est apparemment aussi dépourvu de sentiments qu’un robot. C’est un pur cerveau où germera l’étrange notion de l’homme comme « acteur rationnel » – probablement lui-même est-il un des êtres les plus proches d’incarner cette vision de l’homme dépourvu d’émotions et optimisant à tout moment ses intérêts. Il se montre pourtant capable d’entretenir un réseau de relations sociales avec un talent extraordinaire. Est-il en mesure d’imiter sans relâche la plus pure des sympathies ? Est-il humain ou mécanique ? Est-il le mauvais savant – ou le meilleur ?

En conclusion, que retenir de cet exposé de quelques-unes des façons d’exploiter une association entre science-fiction (au sens large du thème) et histoire ? D’abord, que la fiction n’est pas un additif aussi commode que ce que l’on pourrait croire à première vue. Un historien recourant à la fiction pour meubler des vides dans une biographie (cela arrive) se doit, bien sûr, d’avertir son lecteur, mais aussi de coller au réalisme et d’adopter une démarche prudente et cohérente. Ceci étant posé, on comprend que le recours à une forme autre d’écriture, pour l’historien produisant de la fiction comme pour le romancier s’essayant à l’histoire, peut être tentant.

Pourrait-on pour autant développer une narration en dehors des cadres normatifs du genre d’origine ? Je pense que la réponse semble négative. Ainsi l’uchronie (qui dans son origine est certes historique, mais dont les cadres de référence aujourd’hui ressortent de la SF) ne permettrait aux historiens que de poser des scénarios alternatifs, mais qui se doivent de rester dans le registre de la vraisemblance forte pour rester crédibles – donc de revenir à la trame du récit initial, un temps dévié par un accident. Et si… l’histoire se devait de rester imprévisible ?

Concluons sur une dernière citation de Wiener (traduite, comme les précédentes, par Cassou-Noguès) :

« Notre temps est un âge byzantin, un âge d’épigonie, qui partagent la haine et la peur byzantines de l’homme entier. Byzance choisissait ses fonctionnaires parmi les chambellans mutilés de la cour royale. Nous dirigeons notre couteau directement sur le cerveau. Une forme de lobotomie frontale, au moyen d’une épingle, est devenue une procédure courante chez les psychiatres, et ce manque de respect pour l’intégrité du cerveau chez ceux que la société considère comme inadaptés [misfits] n’est que l’extension grotesque d’une politique qui nourrit ses scientifiques d’un demi-savoir de façon à en faire les agents serviles de la politique formulée par nos véritables héros, les businessmen, et les menace de toutes les peines s’ils ont la présomption de réfléchir à la nature et aux conséquences des politiques destructrices qu’on leur demande de mettre en place. »

Et si… la science-fiction rencontrait l’histoire globale ? 1/2

Ces derniers mois ont été publiés Exquise planète, de Pierre Bordage, Jean-Paul Demoule, Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer (Paris, Odile Jacob, 2014) ; L’Effondrement de la civilisation occidentale d’Erik M. Conway et Naomi Oreskes (2013, trad. fr. Françoise et Paul Chemla, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014) ; et Les Rêves cybernétiques de Norbert Wiener de Pierre Cassou-Noguès (Paris, Seuil, 2014). Trois ouvrages, très différents dans leurs sujets et leurs angles, qui ont en commun d’exploiter des rapports entre histoire et science-fiction (SF). Après avoir rappelé ce qu’est l’histoire uchronique, revenant sur une parution antérieure, La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu de Joël Schmidt (Albin Michel, 2011), nous allons explorer en quatre actes et deux billets les dangers et apports potentiels de ce type d’approche.

1) L’uchronie peut-elle faire l’histoire ?

L’uchronie est initialement un genre de la SF. Il se décline aussi en histoire contrefactuelle, virtuelle, ou alternative, mélangeant se faisant histoire et fiction. Une uchronie pose une question commençant par : « Que se serait-il passé si… ». Et de se prolonger par exemple d’un « … si les nazis avaient eu la bombe A avant les Américains ? », « … si l’assassinat de Kennedy avait échoué ? », « … si Napoléon avait remporté Waterloo ? », voire « … si les Amérindiens avaient été en mesure de briser l’invasion espagnole des 15e-16e siècles ? »

La dernière question sert de toile de fond à l’uchronie de SF historique La Rédemption de Christophe Colomb (Orson Scott Card, 1996, trad. fr. Arnaud Mousnier-Lompré, L’Atalante, 1998). Réchauffement climatique, hégémonie européenne, réflexions sur l’esclavage, plasticité de l’histoire…, nombre des notions chères à l’histoire globale y sont brassées avec un talent prémonitoire. D’ailleurs, tous les thèmes, toutes les interrogations évoquées dans le paragraphe précédent, et bien d’autres, ont été exploitées dans la SF uchronique. À cette aune se sont illustrés, outre Orson Scott Card, bien des géants de la SF, de H.G. Wells à Christopher Priest, en passant par Philip K. Dick, Michael Moorcock ou Robert Silverberg.

Si l’exercice est parfaitement codé dans les gènes de la SF, l’histoire semble éprouver plus de mal à le digérer. Niall Ferguson a dirigé par exemple un ouvrage de style, demandant à neuf historiens d’imaginer des scénarios de Virtual History. Alternatives and counterfactuals (London, Picador, 1997). Quelques auteurs s’y sont essayés en France. Ainsi Joël Schmidt, avec La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu (Paris, Albin Michel, 2011). Son postulat ? À l’aurore de la première guerre de Religion française, la régente Catherine de Médicis serait parvenue à circonvenir les extrémistes des deux bords à l’issue du colloque de Poissy, en septembre 1561.

Dans la réalité, la rigidité du théologien protestant Théodore de Bèze s’est heurtée au dogmatisme du cardinal de Lorraine, Charles de Guise, autour d’une question cruciale : oui ou non, le Christ est-il présent en substance dans l’hostie ? Pour Schmidt, la bascule s’est jouée en une fraction de seconde : alors que Charles allait répondre péremptoirement aux assertions  maladroites de Théodore et ouvrir la voie à huit atroces guerres civiles, il aurait eu un bref rictus… « Et si… » Catherine lui avait alors cloué le bec de toute son autorité ? La France aurait été épargnée par les bains de sang, se serait progressivement et paisiblement convertie au protestantisme, et aurait connu une autre histoire. Le bon roi calviniste Louis XVI aurait accepté une monarchie constitutionnelle, par exemple, avant de mourir à Waterloo en combattant aux côtés de Wellington contre son ex-général devenu empereur. C’est dire si la face du monde en aurait été changée.

Sauf que ? Un micro-événement de cette nature, Catherine proférant la réplique adéquate au bon moment, est-il vraiment en mesure d’infléchir des tendances lourdes, un contexte entier ? Cela n’aurait rien changé aux armées fanatisées de part et d’autre, à la circulation des pamphlets incendiaires, à la violence larvée qui n’attendait qu’un prétexte pour se déchaîner – mieux vaut lire les ouvrages de Denis Crouzet pour s’imprégner de cette histoire-là. De même, si l’archiduc n’avait pas été assassiné à Sarajevo en 1914, qui peut être certain qu’il n’y aurait pas eu de Première Guerre mondiale ? À tout moment, en tout lieu, n’aurait-il pas suffi d’une autre étincelle pour que s’enflamme la poudrière qu’était l’Europe ? Ajoutons que la lecture d’une histoire contrefactuelle de cette facture est dangereuse pour celui qui n’a pas des références solidement assises : a-t-on vraiment besoin de livres flirtant avec l’historique pour enrichir la litanie des perles du bac – Louis XVI tué à Waterloo d’un boulet de canon ? D’ailleurs, quelle étonnante loi que celle-ci, qui s’emploie à faire bifurquer l’histoire au gré d’un événement précis, avant de la faire retomber aussitôt dans ses ornières ? Si Catherine avait converti la famille royale au calvinisme dès les années 1560, qui voudrait parier qu’il y aurait eu une révolution en 1789 ?

2) Pourrait-on tout reprendre à zéro ?

Exquise planète est un exercice ludique et ambitieux d’histoire alternative, à ranger au rayon de la big history contrefactuelle. Le principe est celui du surréaliste jeu du cadavre exquis : l’astrophysicien et grand spécialiste de la SF Roland Lehoucq imagine une planète soumise à des lois physiques se situant aux antipodes, si l’on peut dire, de celles qui régissent la Terre, et pourtant une planète favorable à la vie. Ce premier chapitre une fois rédigé, il sert de point de départ au paléontologue Jean-Sébastien Steyer pour imaginer l’évolution de différentes formes de vie sur cette planète, jusqu’à l’apparition d’organismes collectivement intelligents, les exogrades – des sortes de « nounours à huit pattes ». Rebondissant sur ce deuxième chapitre, l’archéologue (et contributeur ponctuel de ce blog) Jean-Paul Demoule postule que lesdits nounours sont en mesure d’explorer l’espace par une sorte de télépathie. Et que leur attention est attirée par une petite planète bleue, où s’agite une curieuse espèce qui, bien qu’ayant atteint l’intelligence, aurait aussi pu tutoyer, à divers moments, la sagesse, en refusant par exemple d’entreprendre la pénible Révolution néolithique, ou en acceptant au Moyen Âge les Lumières rayonnant d’Extrême-Orient. Le quatrième et dernier chapitre a été confié à un des géants français de la SF, Pierre Bordage, qui imagine un avenir où l’espèce humaine quitte sa planète bleue pour s’essayer à coloniser la planète des nounours arachnoïdes, se référant au Ray Bradbury des Chroniques martiennes.

Si l’initiative est intéressante, et si chacun des auteurs a par le passé produit des ouvrages mémorables, le résultat est dans sa première moitié difficilement lisible pour le profane en sciences dures. Il faut ainsi quelques notions d’astrophysique pour apprécier la cosmologie de Lehoucq, des connaissances en biologie pour savourer l’inventivité cladistique de Steyer. Quant à la partie purement d’histoire contrefactuelle, elle postule entre autres que les premiers agriculteurs finissent par renoncer à gagner leur vie à la sueur de leur front pour en revenir aux joies simples de la cueillette et de la chasse, ou que l’amiral chinois Zheng He vient au 15e siècle civiliser les Parisiens restés à l’écart de la grande Pax sinica. C’est amusant. L’idée de se jouer de codes effectivement classiques en histoire globale permet de montrer, certes, que l’histoire peut être rythmée par des choix. Cependant, le choix du Néolithique n’a pas été un processus simple et unique, qui aurait fait tâche d’huile. C’est un processus multiforme, complexe, qui a opéré plusieurs fois, en plusieurs lieux. Et nul en France n’a mieux que Demoule participé à la diffusion de ce concept (par exemple dans Demoule [dir.], La Révolution néolithique dans le monde, Paris, CNRS Éd., 2010).

Quant aux voyages de Zheng He, ils ont pris place dans un cadre mental et technologique précis. Dans la première moitié du 15e siècle, les jonques chinoises ont voyagé jusqu’en Afrique – la chose est déjà extraordinaire – en exploitant la Mousson. Elles n’avaient pas la possibilité technique de remonter au vent, et donc d’atteindre Paris – si tant est que les commanditaires de l’expédition l’aient souhaité, tant leur cadre mental devait être étranger à cet objectif. Le musulman Zheng He rêvait d’atteindre La Mecque, et la cour chinoise a financé ces coûteuses expéditions pour des raisons de prestige dans un espace, celui de l’océan Indien, auquel elle attachait de l’importance. Aucun Chinois n’aurait alors rêvé d’atteindre Paris. Une telle histoire contrefactuelle devrait être cohérente, faute de quoi elle s’expose à n’être vue que comme un simple divertissement plutôt que comme un outil révélant, justement, que les choix des sociétés influeraient réellement sur leur devenir.

Enfin, avec son extraordinaire trilogie des Prophéties, son cycle de Wang, sa Fable de Lhumpur… Bordage est de loin, parmi les Français, mon écrivain de SF préféré. Le quatrième chapitre, prometteur (une nouvelle de terraformation sur fond de contact avec des intelligences extraterrestres) se révèle un texte entaché d’une impression de déjà-lu, mélange de vieux classiques tels John Brunner (La Planète Folie) ou Harry Harrison (Le Monde de la Mort).

3) Quel avenir pour les marchands de peur ?

Peut-on savoir de quoi demain sera fait ? Oui, affirment Naomi Oreskes et Erik M. Conway : « et si… » tout continue comme c’est parti, business as usual, on peut imaginer qu’en 2093, deux historiens chinois produisent un livre consacré à expliquer ce paradoxe extraordinaire qu’a été le Grand Effondrement de la civilisation occidentale : ou comment une société qui savait parfaitement qu’elle fonçait dans le mur n’a rien fait pour lever le pied de l’accélérateur. Voici donc, livré du futur, le récit de l’Apocalypse qui nous guette : L’Effondrement de la civilisation occidentale.

Retour sur l’origine : on connaît Oreskes et Conway pour leur ouvrage Les Marchands de doute, doté d’un interminable sous-titre qui a le mérite d’en refléter le contenu : Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique (2011, trad. fr. Jacques Treiner, Paris, Le Pommier, 2012). Le livre est à la fois salutaire et documenté, et quelque peu complotiste ; à longueur de pages surgissent les mêmes lobbies, auxquels sont prêtés de très solides et constantes capacités à influer le politique. Mais l’ensemble porte sur les États-Unis, un pays où il suffit d’un bon hoax (« ce gars a des armes de destruction massive ») pour partir en guerre ; alors…

Alors Oreskes et Conway s’appliquent. Ils décrivent, comme rétrospectivement, écrivant notre futur au passé, ce qui peut / ce qui va advenir alors que les négociations internationales continueront à piétiner et que certaines des prévisions des experts, pour partie médiatisées par les rapports du Giec, s’accompliront. L’Australie, pays pourtant pilote en matière d’écologie, sera totalement grillée et dépeuplée. Les réfugiés climatiques (sécheresse, montée des eaux, destruction du tissu social consécutive aux troubles environnementaux…) se multiplieront. Les troubles saperont les démocraties et les pousseront à la dictature verte pour essayer trop tard de sauver les derniers fragments de la civilisation libérale. Et la Chine, ironiquement, restée sous leadership autoritaire, pourra se permettre de déplacer des centaines de millions de personnes et de leur faire accepter des mesures de rationnement propres à lui épargner l’effondrement civilisationnel qui engloutira alors la planète – n’a-t-elle pas su imposer déjà une politique aussi violente que celle de l’enfant unique ? Et voilà pourquoi, en 2093, il n’y aurait plus que des historiens chinois pour parler de nous, à la manière d’un Jared Diamond dissertant sur les Mayas.

Les deux auteurs reconnaissent leur dette envers la SF, surtout vis-à-vis de Kim Stanley Robinson, prolifique auteur, célèbre tant pour ses uchronies (comme Chroniques des années noires, dans lequel la Peste noire éradique la totalité de la population européenne et débouche sur un monde où seuls rivaliseront l’Islam, l’Inde et la Chine) que pour son triptyque mettant en scène le réchauffement climatique comme une succession de cauchemars écologiques (Les Quarante Signes de la pluie ; Cinquante degrés au-dessous de zéro ; Soixante jours et après).

Qu’en retenir ? Oreskes et Conway entendent plaider leur cause en affolant leurs lecteurs (oui, cet avenir est possible), mais il est à craindre qu’ils fassent fausse route : face à ces marchands de peur, les marchands de doute, climatosceptiques ou assimilés, joueront des failles de leur récit. Car une fiction, quand elle se présente comme prospectiviste, sera forcément démentie par les faits. Il aurait été plus sage de faire exclusivement soit de la prospective classique, soit de la SF, que de mélanger les deux.

Conclusion provisoire : il serait possible de conjuguer histoire globale et SF, mais l’exercice semble difficile, voire périlleux. La semaine prochaine, nous explorerons une quatrième voie, celle d’une mise en abîme entre fiction et récit de vie, ouverte de façon convaincante par le philosophe Pierre Cassou-Noguès pour mieux pénétrer la personnalité de Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique. Génie torturé et aussi, on le découvrira, un auteur de polars…

Pourquoi l’histoire globale ?

Cahiers d’histoire, « Pourquoi l’histoire globale ? », n° 121, avril-juin 2013 [texte intégral en ligne]

couv_ch121Dans son introduction « Pourquoi l’histoire globale ? », Chloé Maurel fait le constat de la multiplication des publications et de l’institutionnalisation de cette histoire par la création de chaires, essentiellement dans le monde anglo-saxon. Mais d’emblée, un doute surgit lorsqu’elle cite la World History Association, fondée en 1982, et le Journal of World History, créé en 1990. S’agit-il là bien d’histoire globale ? Les exemples cités pour la France, des Traites négrières. Essai d’histoire globale (2004) au numéro de la revue Actuel Marx consacré à l’histoire globale (2013) sont plus probants, quoiqu’on puisse discuter de la dimension globale de l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau. Qu’est-ce alors l’histoire globale ? On pourrait assez facilement agréer la réponse apportée : « Un ensemble large de méthodes et de concepts, incluant plusieurs sous-courants comme l’histoire comparée, l’histoire des transferts culturels, l’histoire connectée, l’histoire croisée, l’histoire transnationale… » [p. 14]. Que l’histoire globale emprunte à d’autres histoires, il n’y a aucun doute. Si on considère la mondialisation comme un processus complexe de mise en interconnexions des différentes parties du globe, il est tout à fait normal que l’histoire globale recoupe, outre les champs de recherches déjà cités, ceux d’histoire culturelle, d’histoire économique, d’histoire sociale, d’histoire politique ou d’histoire environnementale. Les méthodes et les facettes de l’histoire globale sont nombreuses et on pourrait jusqu’à dire qu’elle est doublement globale : globale au sens ancien du terme, dans la lignée de l’école des Annales, et globale aussi dans un sens que Chloé Maurel délaisse quelque peu. Car quelle est donc cette globalité ? La question demeure en suspens. Selon elle, l’histoire globale serait d’abord « une boîte à outils utile » : par le décentrement du regard, par les comparaisons, par l’échelle mondiale. C’est vrai ; mais si la mondialisation n’est évoquée, ce n’est qu’en passant, à propos des délocalisations, des multinationales. Pourtant, on pourrait défendre l’idée que l’essence même de l’histoire globale est dans son objet d’étude. Ce qui fait, en passant, qu’elle ne prétend pas être toute l’histoire. Aussi constatons-nous encore une fois ce désaccord qui s’installe entre ceux qui ne voient dans l’histoire globale qu’une manière d’approcher l’histoire mondiale, au risque de la rendre complètement floue, et ceux qui défendent l’idée que l’histoire globale, née de la mondialisation, est le rétroviseur de notre société : la volonté d’expliquer la mondialité contemporaine.

L’article de Christophe Charle, « Jalons pour une histoire transnationale des universités », illustre assez bien les travers d’une absence de définition rigoureuse de l’histoire globale. Le propos se concentre en réalité seulement sur les universités européennes et leur histoire depuis le 19e siècle. La transnationalisation, qui est effectivement une dynamique forte dans la mondialisation, n’est ici étudiée qu’à l’échelle européenne. On ne comprend pas très bien en quoi ce texte constitue un exemple d’histoire globale. Sinon, en lisant les articles suivant, par l’accent mis en réalité sur l’histoire transnationale.

Katja Naumann propose de revenir sur « L’enseignement de l’histoire mondiale aux États-Unis avant William H. McNeill et son premier ouvrage The Rise of the West (1963) ». La question est celle de la nouveauté, réelle ou exagérée, de l’histoire globale. Y a-t-il rupture ou bien continuité ? Selon l’analyse de Patrick Manning, l’ouvrage de William H. McNeill The Rise of the West a constitué un tournant historiographique dans l’étude des connexions entre les civilisations en faisant la preuve qu’une histoire à l’échelle mondiale est possible et n’est pas seulement du domaine de la philosophie de l’histoire. Au contraire, l’auteure montre bien l’évolution qui s’est produite aux États-Unis depuis le début du 20e siècle dans le récit de la civilisation occidentale tel qu’il avait été écrit en Europe au cours de siècles précédents avec un élargissement aux civilisations non européennes et aux différentes facettes de l’humanité. Elle rappelle notamment l’impact des études anthropologiques durant l’entre-deux-guerres dans une remise à plat des relations entre les différentes cultures. Elle étudie de façon assez détaillée les changements qui ont lieu dans trois collèges universitaires : Columbia, Chicago et Harvard. C’est à Chicago, notamment, qu’on trouve dès les années 1940, Louis Gottschalck, Marshall G.S. Hodgson et William H. McNeill. Les deux premiers contribuèrent après guerre à L’Histoire de l’humanité de l’Unesco. En minimisant la rupture entre histoire mondiale et histoire globale, et en retraçant cette généalogie de l’histoire globale comme un processus proprement états-unien, Katka Naumann entend surtout montrer que le polycentrisme programmatique de l’histoire globale serait contredit par son élaboration au sein de la puissance hégémonique. Elle en arrive ainsi à la conclusion que d’autres histoires mondiales/globales sont possibles, en accord avec les traditions historiographiques nationales, régionales ou locales. N’est-ce pas réduire la dimension transnationale qui a préposé à l’élaboration d’une histoire globale au demeurant multiple ?

Matthias Middell s’interroge quant à lui sur « L’histoire mondiale/globale en Allemagne ». Le titre même de son article révèle l’ambiguïté soulevée au début de notre critique, mais pour s’y attaquer. Les premiers paragraphes sont très fermes là-dessus. La question de la pertinence à parler d’histoire globale à propos des nouvelles recherches sur la guerre de Sept Ans est très juste. Comme il l’écrit, « ce qui fait des auteurs de ces études des global historians, ce n’est évidemment pas seulement leur connaissance des pays lointains et de leurs interdépendances, mais le fait de poser des questions qui ne relèvent pas seulement de leur statut d’expert en exotisme, mais d’apporter une contribution au problème non encore résolu de savoir jusqu’où faire remonter la mondialisation actuelle que nous scrutons si attentivement, et ce que nous pouvons faire d’une telle tradition ». Cependant, il pointe du doigt d’une part les réticences politiques que certains peuvent avoir à l’égard de l’histoire globale, comme instrument de légitimation politique pour les acteurs qui appellent à davantage de mondialisme contre les nationalismes de tous poils, d’autre part le manque de reconnaissance par les historiens eux-mêmes qui reprochent aux chercheurs en histoire globale de ne faire que du travail de seconde main et d’enfreindre ainsi les règles établies de la recherche historique, à savoir l’analyse minutieuse d’archives dans un champ clos dont l’historiographie est parfaitement maîtrisée – sans parler des craintes que les historiens du global ne nourrissent des ambitions hégémoniques sur l’ensemble de l’histoire ! Après cette introduction, Matthias Middell s’attarde plus précisément sur l’histoire globale en Allemagne, sur son institutionnalisation tardive, mais réelle, et sur sa subsomption par l’histoire mondiale. Mais c’est sur l’histoire transnationale qu’il conclut. Celle-ci apparaît finalement comme un moyen de résoudre les tensions épistémologiques créées par l’histoire globale. Si le cadre national est appelé à être dépassé, le travail historique, quant à lui, n’est pas fondamentalement remis en question. L’étude des sociétés ne peut plus se faire sans prendre en considération les interactions avec les autres sociétés. Difficile de ne pas souscrire à un tel programme, mais si l’histoire globale peut se nourrir de telles recherches et appelle à un tel dépassement, elle ne s’y réduit pas.

On retrouve le même glissement dans le texte d’Akira Iriye, « Réflexions sur l’histoire globale et transnationale ». L’article commence par une réflexion anecdotique mais intéressante sur l’utilisation relativement tardive par l’auteur de la notion de « globalization ». Il paraît en effet nécessaire de remettre au centre la notion de mondialisation pour expliquer l’émergence de l’histoire globale. L’auteur rappelle bien également les enjeux qu’il y a à développer un enseignement d’histoire globale permettant de dépasser les perspectives uniquement nationales, au risque de créer des tensions, ce qu’on connaît bien ici (cf. la tribune que j’avais publiée dans les Carnets d’Aggiornamento, « L’oubli du monde »). On restera toutefois plus réservé lorsque l’auteur reprend l’idée que la Première Guerre mondiale marque le début d’une démondialisation, analyse qui s’appuie sur une définition essentiellement économique de la mondialisation quand il faudrait, à mon sens, prendre en considération l’ensemble des flux qui mettent en interconnexion les différentes parties de l’espace-Monde. Toujours à propos de ce premier temps de la mondialisation qui irait, en gros, du milieu du 19e siècle au milieu du 20e, Akira Iriye s’interroge par ailleurs sur les liens qui existent entre mondialisation, occidentalisation, modernisation et impérialisme : peut-on parler de mondialisation pour désigner le processus de domination européenne/occidentale sur le reste du Monde et de transformation socio-économique de celui-ci ? Aussi, selon lui, n’est-ce qu’à la fin du 20e siècle que « la mondialisation s’étendit à l’ensemble de la planète » et que, corrélativement, l’intérêt pour l’histoire globale se développa et qu’on distingua celle-ci de l’histoire mondiale. Il n’est pas anodin qu’Akira Iriye et Bruce Mazlich aient assuré ensemble le cours d’histoire globale à l’université de Harvard de 2001 à 2003. Tous deux défendent l’idée que l’histoire globale porte avant tout sur l’histoire récente. L’auteur, qui, avec Pierre-Yves Saunier, a codirigé le Palgrave Dictionary of Transnational History (2006), en vient alors à développer la pertinence de l’histoire transnationale, qu’on peut considérer comme faisant partie de l’histoire globale, ou comme un champ historiographique en soi, sécant avec l’histoire globale. « L’émergence d’une histoire transnationale suggère une prise de conscience que la nation n’est plus (si elle l’a jamais été) l’unique paramètre de l’identité humaine ou le cadre principal des affaires humaines. Tout individu est un être local et global, avec des identités multiples, dont certaines se comprennent mieux dans le cadre de la nation, et d’autres à travers les appartenances de sexe, de religion, de race, de classe sociale ou d’âge. » L’histoire transnationale peut donc être considérée comme transcalaire, mais aussi ascalaire, elle n’a pas pour objectif premier de comprendre le Monde comme espace et comme société globale. Elle est surtout une méthode pour casser le carcan des nations, ce qui amène Akira Iriye à plaider en faveur de la notion d’« hybridité », qui correspondrait dans l’historiographie française à celle de « métissage ».

Dans « Histoire globale et organisations internationales », Thomas G. Weiss présente la vaste histoire intellectuelle des Nations unies qu’il a coordonnée entre 1999 et 2010. La question posée est assez intéressant, la réponse pas toujours convaincante, mais probablement par manque de place. Les idées de l’Onu ont-elles influencé le monde ? L’argumentation contrefactuelle, originale et rarement utilisée dans l’historiographie française, est peu probante. Si l’Onu n’avait pas été créée en 1945, elle l’aurait été plus tard sous une forme ou sous une autre… Soit. Il y a une nécessité à mettre en place une gouvernance mondiale. Comme il le reconnaît lui-même, ce besoin existe dès la fin du 19e siècle, moment où sont fondées par exemple l’Union postale universelle et l’Union internationale des télécommunications. Dans la diffusion des idées qui ont participé à mettre en forme nos représentations du monde, les différents Rapports sur le développement humain ont sans doute joué un rôle certain, mais les exemples concrets manquent et l’auteur renvoie essentiellement à l’ouvrage auquel il a participé : UN Ideas That Changed the World (2009). On pourrait penser à la notion de développement durable, définie dans le rapport Bruntland de 1987 et dont on connaît le succès planétaire. Les droits de l’homme, avec la Déclaration universelle de 1948, sont un autre exemple de ces idées qualifiées d’« onusiennes ». Même s’il est évident que la question des droits essentiels communs à tous les êtres humains s’inscrit dans une réflexion pluriséculaire, la mise en œuvre de ceux-ci à l’échelle mondiale reste un projet pour lequel l’Onu constitue une référence centrale. Cependant, Thomas G. Weiss n’est pas naïf et c’est un regard critique qu’il porte sur cette organisation internationale. Au-delà de l’influence que celle-ci a eu, la question est bien celle de l’influence qu’elle aurait pu avoir davantage si l’institution fonctionnait mieux et était plus indépendante des États.

Pour terminer ce dossier, Chloé Maurel dresse un panorama des « récents développements en histoire globale dans le monde ». Sans surprise, la confusion demeure entre histoire mondiale et histoire globale, considérées comme équivalentes. Plusieurs objets transnationaux sont listés comme autant de problématiques possibles : les maladies, la faim et la famine, les maladies, les océans, les contacts entre aires de civilisation, les migrations, le fait colonial… On ne reprendra pas ici la liste des œuvres citées. La fragmentation de l’histoire globale nous ramène à la question de ce qu’elle est. On l’avait souligné ailleurs : l’histoire globale ne peut pas avoir pour unique visée la production d’histoires à l’échelle du globe, elle est aussi une perspective géohistorique donnée à de multiples travaux obéissant à d’autres logiques. Les interactions entre les deux démarches sont potentiellement très riches et c’est ce à quoi appelle Chloé Maurel en prenant deux exemples : l’histoire comparée d’une part, l’histoire sociale d’autre part. Cependant, cet enrichissement ne pourra fonctionner que si le cadre théorique et épistémologique de l’histoire globale est clarifié. Les concepts ne sont des passerelles que s’ils sont définis. Celui de Monde reste malheureusement encore trop souvent flou et incertain.