Archive pour la catégorie ‘Capitalisme’

L’État dans les processus de mondialisation

Lundi 14 mars 2011

Nous avons tenté de montrer dans un papier récent (28 février) que le processus de mondialisation peut être caractérisé par une synergie entre l’expansion géographique des échanges d’une part, la progression de la transformation des sociétés en fonction des impératifs du marché d’autre part. Ce double mouvement serait à l’œuvre autant dans la fin du 20e siècle que dans les années 1860-1914, voire en deçà, notamment dans ce qu’il est coutume d’appeler la révolution industrielle, à la fin du 18e siècle. Le problème est de comprendre pourquoi cette synergie est potentiellement féconde. Et aussi de cerner les conditions qui la rendent possible.

Plus précisément, nous allons tester ici l’hypothèse que l’extension géographique des échanges est la matrice, strictement nécessaire, mais pourtant non suffisante, à la transformation qui court, des premiers marchés de biens indépendants jusqu’au Marché globalisé contemporain. Sans cette dynamique de commerce lointain, de densification des relations d’échange, la progression de la régulation marchande, d’abord à l’intérieur des espaces nationaux puis dans l’espace international, s’avèrerait strictement impossible. Autrement dit, le commerce sur longue distance serait un facteur qui contribue à convertir l’expansion géographique de la sphère productive en approfondissement du Marché ou de la régulation marchande. Mais cet approfondissement de la régulation marchande se fait d’abord et toujours sur une base nationale ou, plus généralement, une base territoriale donnée, celle propre à l’hégémon de chaque période (Venise, Provinces-Unies puis Angleterre). Nous allons voir aussi que cette influence est surtout d’autant plus vive et rapide que le pouvoir politique propre à l’hégémon utilise le grand commerce dans la perspective de son renforcement propre…

Qu’apporte en effet le grand commerce, agent parmi d’autres de l’expansion géographique, aux dynamiques de marché ? En premier lieu il multiplie évidemment les besoins de consommation en apportant des produits inédits. Dans le même mouvement il permet la diffusion la plus large de produits artisanaux de qualité, fabriqués dans les cités occidentales au Moyen Âge, par exemple. Mais cet étirement géographique de l’offre et de la demande, premier effet du commerce lointain, s’accompagne surtout d’une monétarisation des économies locales (condition nécessaire, on l’a vu, à la création de systèmes élémentaires de marché). Le grand commerce stimule aussi la création d’associations, de sociétés d’exploitation aux formes juridiques de plus en plus évoluées, depuis la societas romaine jusqu’à la grande compagnie maritime du 18e siècle, en passant par la colleganza vénitienne : il suscite donc directement les véritables « forces de marché ». Le commerce lointain peut cependant aussi se révéler contre-productif, du point de vue de la création de systèmes de marché, lorsqu’il alimente les économies locales en esclaves (et il le fera jusqu’au 19e siècle), main-d’œuvre non « libre » susceptible de ralentir, voire d’empêcher la création de marchés du travail… Enfin le commerce lointain permet évidemment cette accumulation primitive du capital, chère à Marx, qui rend possible la constitution du capitalisme… Le grand commerce est donc tout à la fois « créateur d’espaces nouveaux de production » et stimulant des « systèmes de marchés ».

Mais si l’on observe attentivement le matériau historique, il semble que ces effets puissent rester marginaux si le pouvoir politique (ultérieurement l’État) n’interagit pas, d’une façon très particulière, avec le commerce lointain. Par exemple, dans beaucoup de pays asiatiques (sauf en Chine), l’indifférence des pouvoirs politiques envers les commerçants retarderait longtemps la création d’embryons d’économies de marché. À l’inverse, l’État européen en gestation du 15e siècle  va encourager une pénétration des économies locales par le grand commerce, de façon à monétariser ces économies et percevoir facilement l’impôt, gage de sa montée en puissance. Autrement dit, cet État embryonnaire s’appuie clairement sur l’activité des commerçants de longue distance pour affermir son propre pouvoir. Cet impôt est lourd de conséquences : investissement « public » accru, notamment dans l’armée, possibilité d’emprunter avec la garantie des rentrées fiscales, donc création d’une dette « publique », laquelle stimule un embryon de « marché financier », suscite l’épargne, etc. Mais cet enchaînement peut se poursuivre : le crédit aux souverains est souvent le fait des grands marchands (qui tirent ainsi profit, via les intérêts, de la monétarisation des économies – permettant l’impôt – qu’ils ont eux-mêmes engendrée) tandis que la capacité d’emprunter au-delà des ressources de l’impôt permet aux souverains de créer une armée qui, via la conquête extérieure, suscitera à son tour une nouvelle extension de l’espace des productions destinées à l’échange… Toute la phase mercantiliste de la constitution des économies modernes tient dans cette synergie entre commerce lointain et pouvoirs politiques… Extension géographique et approfondissement des systèmes de marché sont donc, au moins entre le 16e et le 18e siècle, mis en relation par le biais d’une certaine instrumentalisation du grand commerce par les États…

Il nous faut sans doute aller plus loin et, sur la base de cet exemple supposé emblématique, analyser dans quelle mesure les pratiques gouvernementales historiques se sont effectivement servies du commerce lointain pour engendrer les configurations successives du Marché. C’est sans doute Foucault qui peut nous apporter le plus ici, dans le cadre de sa typologie des rationalités de gouvernement à l’œuvre dans l’histoire européenne. Et ce d’autant mieux qu’il cerne une rupture à la fin du 16e siècle. Dans son « histoire de la gouvernementalité », cet auteur retrace le processus par lequel l’État de justice du Moyen Âge (apparu en Angleterre au 12e siècle), devenu aux 15e et 16e siècles État administratif, s’est trouvé petit à petit soumis à une exigence de « gouvernement ». Jusqu’à la fin du 16e, le type dominant de pouvoir serait le pouvoir pastoral, fondé évidemment sur l’analogie du berger et de son troupeau. Il s’agit dans le cadre de ce pouvoir, d’abord d’assurer le salut des ouailles, mais aussi de leur imposer une stricte obéissance. L’art du souverain sera d’autant plus grand qu’il imitera la nature (régie par Dieu), qu’il exercera une force vitale et directrice afin de tenir ensemble des intérêts divergents, et que, tout comme le pasteur ou le père de famille, il rendra possible le salut de ceux dont il a la charge… Le souverain « gouverne » certes, mais au sens où il est partie intégrante de « ce grand continuum qui va de Dieu au père de famille, en passant par la nature et les pasteurs » [Foucault, 2004, p. 238-339]. C’est ce continuum qui est remis en cause à partir de la fin du 16ème siècle, dans la mesure où les découvertes de l’astronomie et de la physique montrent que Dieu ne régit le monde que par des principes, des lois immuables, par ailleurs accessibles à l’entendement. Dieu ne gouverne donc pas le monde sur un mode pastoral, il ne fait que régner au travers de principes abstraits.

Les conséquences de cette rupture sont fondamentales. Le souverain n’a plus à « prolonger sur terre une souveraineté divine qui se répercuterait en quelque sorte dans le continuum de la nature » [idem, p. 242]. Il devient alors détenteur d’une tâche spécifique, gouverner, sans modèle à trouver du côté de Dieu ni du côté de la nature. Il doit faire alors plus que ce qu’implique la pure souveraineté et réaliser autre chose que ce qu’implique le pastorat. Il doit inventer une rationalité de gouvernement, poser une « raison d’État ». Cet État entre alors dans la pratique réfléchie des hommes et se voit défini comme « une ferme domination sur les peuples ». Quant à la raison d’État, c’est « la connaissance des moyens propres à fonder, à conserver et à agrandir une telle domination » [Botero, cité par Foucault, 2004, p. 243].
En conséquence, la « raison d’État » ne se réfère plus à une finalité antérieure ou extrinsèque à l’État lui-même. Au début du 17e siècle, Palazzo appelle raison d’État ce qui est nécessaire et suffisant pour que la république conserve son intégrité. Pour d’autres, cette conservation de l’État, érigée en objectif unique, implique aussi une « augmentation » de l’État [Foucault, 2004, pp. 262-263]. Mais le point important est que cette approche détermine désormais un temps historique et politique indéfini : il n’y a plus à attendre de « fin de l’histoire » ou de retour du Christ. Il y a en revanche à assurer, par l’art de gouverner, une paix perpétuelle entre des États désormais nombreux dans l’espace européen. Cet art de gouverner ne s’inscrit plus à l’intérieur d’un système de lois, mais relève davantage de l’obligation d’assurer le salut de l’État, de préférence à tout autre objectif.

L’art de gouverner consiste donc en une « augmentation de l’État », pas nécessairement extension territoriale mais plutôt accroissement de ses capacités, perfectionnement de ses méthodes, croissance de son influence… Et la raison fondamentale de cette obligation tient dans le contexte concurrentiel dans lequel les États européens se trouvent alors, les uns en regard des autres, à partir surtout de 1648. Les rivalités sont désormais réorganisées en stratégies étatiques : dans ce calcul stratégique, les richesses des États remplacent le trésor du Prince, les ressources économiques mobilisables remplacent les possessions territoriales, les alliances provisoires se substituent aux alliances familiales ou aux inféodations. Calcul des forces, dynamique des alliances, physique des États, constituent l’horizon indépassable de l’art de gouverner. Ce dernier débouche alors sur un équilibre entre les Etats que la diplomatie vient conforter.

L’instrumentalisation du grand commerce devient alors un moyen privilégié de cette « augmentation » de l’état. Et parallèlement elle autorise la création de systèmes élémentaires de marchés. Aux 17e et 18e siècles, cette stratégie s’exerce d’abord directement, dans le cadre des prescriptions bien connues des auteurs mercantilistes : le grand commerce permet de dégager un excédent commercial matérialisé par l’entrée nette de métaux précieux, cet approvisionnement dynamise l’activité tout en fournissant des recettes pour le trésor royal (via l’impôt comme à travers la réception des métaux), recettes qui en retour permettent de lever une armée, laquelle au final permettra de renforcer la position nationale, notamment dans les régions cruciales pour prélever les denrées exotiques revendables, donc capables de déterminer l’excédent commercial.

Mais cette stratégie s’exerce aussi indirectement, dans le cadre d’effets d’entraînement structurant, largement imputables au grand commerce : au versant comptable de l’excédent d’exportations se substitue le versant qualitatif de la commercialisation des économies les plus dynamiques… Ainsi Amsterdam connaît au 17e siècle une étonnante symbiose entre marchands, commerçants de longue distance et élites politiques, sous domination cependant du politique : la Compagnie des Indes Orientales n’est-elle pas possédée par des capitaux privés mais gérée par des représentants du pouvoir politique ? Dans ce cas, il est clair que l’essor commercial externe (en mer du Nord et Baltique puis dans l’océan Indien) piloté par la république des Provinces-Unies, stimule le développement des marchés nationaux de facteurs. Certes le marché de la terre existait depuis la fin du 13e siècle au moins et s’était déjà développé sous l’influence de la construction des polders, les travailleurs concernés récupérant des portions de terre en pleine propriété. Mais il est évident que c’est la capacité des Pays-Bas d’importer leur nourriture qui, en diminuant le prix des céréales, libère le comportement spéculatif des agriculteurs et stimule le marché du foncier. Celui-ci explose littéralement au début du 17e siècle avec un investissement des urbains dans la récupération et mise en valeur de terres. La commercialisation de l’économie rurale est alors unique en Europe, les paysans confiant même leur propre nourriture au marché et se mettant à acheter régulièrement leurs inputs. Pour ce qui est du marché du travail, il est évidemment stimulé du côté de l’offre (la spécialisation agricole libérant de la main d’œuvre) mais aussi du côté de la demande (elle-même liée aux réussites à l’exportation). En conséquence le pouvoir des guildes qui imposait des barrières à l’entrée est, sinon attaqué, du moins confronté à un statut émergent de travailleur précaire qui va progressivement s’imposer.

L’exemple néerlandais est donc particulièrement fascinant en ce que l’expansion géographique des échanges semble donner toute leur dimension à des marchés de facteurs qui, certes précèdent largement le 17e siècle et ses transformations décisives, mais n’avaient aucune raison de se développer en l’absence de ces stimulants majeurs. L’espace mondial est bien, dans l’exemple des Provinces-Unies au 17e siècle, l’outil permettant la mise en place de systèmes nationaux dynamiques de marchés, sous influence déterminante d’un pouvoir étatique très proche des intérêts des marchands… Les Pays-Bas auraient alors connu ce qui est, peut-être, le premier processus de mondialisation….

FOUCAULT M., 2004, Sécurité, territoire, population, Paris, Hautes études – Gallimard/Seuil.

Afrique : un continent au centre de l’histoire mondiale

Lundi 31 janvier 2011

« Vous étudiez l’histoire africaine ? Mais qu’en sait-on avant l’arrivée des Européens ? Il y a donc des sources ? » Ces questions, combien de fois Catherine Coquery-Vidrovitch les a-t-elle entendues ? Sans compter les innombrables clichés, assenés par ceux qui vont admettre que si les Africains ont une histoire, elle serait « marginale » voire « cyclique » – opposée ainsi à une « vraie » histoire, sous-entendue « centrale » et « linéaire », bref occidentale.

L’auteure est catégorique : l’Afrique est une « extraordinaire terre de synthèse, pétrie d’histoire ». Mieux même, cette histoire, « la plus longue de toutes » puisque l’Afrique est le berceau de l’humanité, a été, demeure et restera au cœur du récit mondial. La démonstration, qui entend résumer un demi-siècle de travaux fondamentaux sur la question, occupe un peu plus de 200 pages aussi concises que stimulantes.

En ce qui concerne les sources, Coquery-Vidrovitch souligne que les Égyptiens, les Grecs, les Romains et les Arabes ont laissé une multitude de témoignages. Elle s’insurge surtout contre le lieu commun qui ferait rimer histoire et écriture alors que les travaux des chercheurs africains, devenus majoritaires sur ce sujet, dégagent une vision plus globale de l’histoire, enrichie des apports de l’anthropologie, de l’archéologie, de la paléobotanique, de la linguistique ou de la génétique des populations.

Quatre phases, beaucoup de questions…

L’histoire de l’Afrique peut schématiquement s’appréhender en quatre phases : la période antérieure aux traites négrières ; celle des traites ; la période coloniale (une parenthèse dans le temps long, nombre d’Africains l’ayant traversée de son début à sa fin) ; et celle des indépendances. Les deux phases intermédiaires, traites et colonies, dramatiques, ont conféré à ce continent une relative unité, même si les types très divers de sociétés et d’environnements ont abouti à des trajectoires distinctes. Cette histoire est traversée de pourquoi : « Pourquoi les Africains furent-ils les derniers à connaître une économie d’investissement et de production ? Pourquoi tant de commerces transcontinentaux (sel, or, fer, ivoire, etc.) se sont-ils effondrés au lieu de générer des activités productrices ? Pourquoi de belles civilisations anciennes (Nok, Ifé, Zimbabwe…) ont-elles disparu en laissant si peu de traces ? Pourquoi la situation actuelle est-elle aussi tragique, et pourquoi l’avenir demeure-t-il si inquiétant ? »

Les réponses qu’apporte Coquery-Vidrovitch mobilisent plusieurs approches. Elle souligne ainsi que les données environnementales sont peu favorables : les terres sont en général pauvres, les sécheresses persistances, et les maladies semblent avoir joué un rôle crucial dans l’évolution des sociétés. Outre le paludisme, on peut citer l’onchocercose, maladie transmise par un moustique et entraînant la cécité, qui explique peut-être la réticence ancienne des populations à installer leurs villages à proximité des rivières, justifiant ainsi l’absence surprenante de l’usage de techniques d’irrigation à grande échelle.

La préhistoire de l’homme, faut-il le rappeler ?, commence en Afrique. La fin de l’apartheid sud-africain, régime politique « soucieux de cacher tout ce qui pouvait mettre en doute l’“antériorité” supposée des Blancs dans le pays », a permis ainsi de redonner son importance au site de Blombos. Y sont attestées ce qui pourraient être les premières manifestations artistiques de l’humanité – on y a découvert des parures de coquillages remontant à plus de 70 000 ans, soit 40 000 ans avant que soient peintes les parois de la grotte Chauvet – ; et aussi les premières traces, à la même époque, d’une innovation technique majeure de l’industrie lithique, la retouche par pression, dont on faisait remonter l’invention à la préhistoire européenne d’il y a 20 000 ans.

L’Afrique, trésorière de l’Eurasie

Il n’est pas évident que plus tard, l’industrie du fer ait été en retard par rapport au reste du monde : ce métal était exploité dès le 7e siècle avant l’ère commune sur les rives du Niger comme autour des Grands Lacs. Et son commerce généra, avec celui du sel, des circuits commerciaux transcontinentaux d’ampleur. Le commerce le plus important fut celui de l’or. Jusqu’à la conquête espagnole de l’Amérique latine, l’Afrique en fut de très loin le plus gros exportateur mondial. Les royaumes du Mali, du Ghana, du Songhaï nourrirent via le Sahara l’essor monétaire des Empires musulmans et byzantin. Quant à la cité-État de Zimbabwe, entre les 11e et 15e siècles, son or circulait dans toute l’Asie ; des porcelaines chinoises ont été exhumées des ruines de la ville. Et ce fut autant pour les épices que pour le précieux métal, qui finança les expéditions vers le Brésil, que les Portugais cabotèrent le long des côtes africaines aux 15e et 16e siècles.

À ce moment-là, la population africaine comptait pour 20 % environ de la population mondiale. Si peu d’Africains eurent l’occasion de voir des Blancs (ceux-ci se cantonnant à des contacts côtiers), ils s’enrichirent pourtant des apports de la première mondialisation : maïs, manioc et haricots, venus du Nouveau Monde, se propagèrent progressivement, autorisant de meilleurs rendements agricoles.

Mais l’essor démographique qui aurait pu en résulter se retrouva brisé net par la montée en puissance du commerce esclavagiste. D’abord interne aux sociétés d’Afrique, caractérisées en plusieurs régions par un niveau très élevé d’inégalité sociale, la traite est attestée depuis le 7e siècle vers le monde musulman. Au début des Temps modernes, l’Europe vient se greffer sur ces circuits, et sa demande favorise l’émergence en Afrique d’États puissants – dont l’urbanisme provoque l’admiration des voyageurs portugais –, capables de razzier leurs voisins, de capturer des populations en masse et de les vendre. Le processus est corrélé à une stagnation démographique. Quelque 11 millions d’esclaves partent vers les Amériques, mais aussi les îles européanisées de l’Atlantique ou de l’Océan Indien. S’y ajoutent, sur une période plus longue, 5 à 10 millions de déportés à travers le Sahara, et 5 à 6 millions vers le Moyen-Orient. Si on admet qu’un esclave sur deux était vendu à bon port (l’autre mourant en route), le déficit démographique direct total est au minimum de 50 millions en l’espace de dix siècles, avec un sommet atteint aux 18e et 19e siècles.

L’acteur majeur de la naissance du capitalisme ?

Une précieuse carte, p. 116, montre les traites négrières aux 18e siècle. Elles sont internes au continent – les royaumes négriers consomment aussi bien qu’ils exportent –, et externes, vers les Amériques, l’Asie et le Moyen-Orient. Nous sommes là loin d’un commerce limité à une aventure triangulaire, qui verrait les bateaux partir d’Europe chargés de verroterie et de fusils, troquer leur cargaison contre le bois d’ébène avant d’aller vendre les esclaves au Nouveau Monde et de revenir à leurs ports d’attache chargés de la précieuse mélasse sucrée. Ce circuit exista, mais en volume, il était inférieur au commerce en droiture connectant directement le consommateur (les grandes plantations brésiliennes) au fournisseur africain. La carte montre d’abord des circuits mondialement intégrés : les Portugais commenceront par importer des esclaves d’Asie au moment de fonder leurs chapelet de forts côtiers, et des gens seront capturés alternativement, entre deux évasions, pour être déportés soit vers l’Atlantique, soit vers l’océan Indien, en fonction des besoins commerciaux des royaumes négriers.

Et Coquery-Vidrovitch de se référer malicieusement à Marx : si on admet que le capitalisme, c’est la force de travail, alors l’Afrique, qui exporta sa force de travail dans le monde entier, fut l’acteur majeur de la naissance du capitalisme. Le continent paya le prix du sang : les traites négrières brisèrent le lent processus d’augmentation démographique jusque-là commun à l’humanité entière, qui se prolongea dans le reste du monde (exception dûment faite des populations indigènes d’Australie et des Amériques, balayées par le typhon épidémiologique consécutif à l’arrivée européenne).

Le désastre colonial

Envisagée depuis l’Afrique, la colonisation par les puissances européennes fut un désastre absolu. Initiée timidement dès le 15e siècle avec l’installation de forts côtiers servant d’escales sur la route des Indes, elle prend un premier élan avec la conquête de l’Afrique du Sud par les Hollandais, et atteint son apogée avec la course à la conquête à laquelle se livre toute l’Europe au 19e siècle. La colonisation entraîne un effondrement démographique, dans le prolongement de la stagnation initiée par les traites négrières : au milieu du 20e siècle, la population africaine ne compte plus que pour 9 % de la population mondiale. L’explosion démographique d’aujourd’hui, qui devrait faire dans les prochaines décennies de l’Afrique le continent le plus peuplé du monde, est la conséquence de cette histoire.

Jusqu’à l’irruption des conquérants européens, les foyers de grandes endémies étaient relativement localisés. L’essor des déplacements de population, justifiés à la fin du 19e siècle par l’accaparement des meilleures terres par les Blancs afin de produire des monocultures d’exportation, et au début du 20e par le recours au travail forcé pour mettre en œuvre ces monocultures, fait le bonheur de la mouche tsé-tsé ou de la fièvre jaune, rejointes par les maladies d’importation : rougeole, variole, poliomyélite et maladies vénériennes. Ces dernières prospèrent suite à la présence, variable selon les régions, de règles matrimoniales favorisant le partage et la transmission des femmes.

Le cas le plus édifiant reste celui de la peste bovine. Venue des steppes russes via l’Égypte, l’épizootie décime le cheptel d’Afrique orientale, affame les populations et affecte probablement leur capacité de résistance aux conquêtes coloniales de la seconde moitié du 19e siècle. Le bouleversement des techniques agricoles rompt également le fragile équilibre écologique établi de longue date par les communautés rurales, sur la base du semi-nomadisme et de la jachère, et stérilise de nombreux sols.

La pénétration européenne ne fut pas, comme on le croit trop souvent, une promenade de santé. Des empires éphémères et parfaitement modernes, s’appuyant parfois sur de grandes idéologies religieuses, s’opposèrent aux conquérants avec des succès transitoires. Des identités se forgèrent, aujourd’hui posées comme allant de soi : Hutus et Tutsis au Rwanda, Peuls en Afrique occidentale… Ces cultures perçues comme multiséculaires furent des produits de la rencontre entre Europe et Afrique, chaque partie surinterprétant les renseignements fournis par l’autre afin de forger des histoires nationales et ethniques. Les catégorisations issues de ces dernières rythment l’histoire immédiate du continent.

Au terme du parcours, force est de constater que la démonstration a fait mouche. Par l’or ou les esclaves, les cartes du commerce mondial sur la longue durée montrent bien une Afrique au cœur. Nombre de processus sont disséqués au passage, qu’ils soient sociaux, religieux, économiques, géographiques, politiques, identitaires, agricoles, épidémiologiques… L’essai, mené à petite échelle, n’est pas sans évoquer Le Carrefour javanais [LOMBARD, 1999]. Convaincant, il devrait dissuader à l’avenir de parler d’un continent sans histoire.

La conclusion, que Coquery-Vidrovitch laisse à Achille Mbembe, peut se lire comme mêlant optimisme et pessimisme : « Le temps de l’Afrique viendra. Il est peut-être proche. Mais, pour en précipiter l’avènement, on ne pourra guère faire l’économie de nouvelles formes de luttes. »

COQUERY-VIDROVITCH Catherine [2011], Petite histoire de l’Afrique. L’Afrique au sud du Sahara de la préhistoire à nos jours, La Découverte.

LOMBARD Denys [1995, rééd. 2004], Le Carrefour javanais. Essai d’histoire globale, 3 tomes, Éditions de l’EHESS.

Cités médiévales et capitalisme : que nous enseigne l’histoire comparée ?

Lundi 30 août 2010

La découverte de l’Amérique par les marins de Christophe Colomb, en 1492, peut être considérée comme le point de départ de l’expansion planétaire du capitalisme. C’est en effet entre cette date et le 20e siècle que les entreprises commerciales et coloniales européennes ont progressivement intégré la quasi-intégralité des régions du globe à un système-monde régi par le capitalisme. L’histoire de ce dernier est cependant plus ancienne encore. Il trouve son origine dans le Moyen Âge européen, et plus précisément dans les bourgs, les villes et les cités-États du Vieux Continent. En accordant, comme ce ne fut le cas nulle part ailleurs, un régime privilégié de citoyenneté à ses bourgeois, les bourgs européens sont la véritable matrice du capitalisme.

Dès le 11e siècle, partout en Europe, les villes acquirent un degré inédit d’autonomie politique et même dans certains cas d’indépendance. Le constitutionalisme des cités-États médiévales soumettait les pouvoirs princiers à la loi et permettait aux simples sujets de mettre fin à leur allégeance à l’égard des nobles si ceux-ci leur imposaient des impôts trop élevés. Les murs des villes européennes protégeaient la propriété privée. Ils suffisaient à un serf de passer les portes de la cité pour se trouver affranchi – l’air de la ville rend libre, disait un proverbe médiéval allemand.

Ces bourgs étaient gouvernés par une petite minorité, composée généralement de marchands qui s’attachaient à promouvoir le commerce. Cette bourgeoisie favorisa l’émergence d’une division du travail au sein d’un vaste espace géographique qui englobait les zones urbaines de l’Europe de l’Ouest, les campagnes de l’Europe de l’Est et s’étendait jusqu’aux bords de la mer Noire.

Des marchands européens très protégés

Cet espace était – déjà – organisé selon un rapport centre-périphérie : les cités-États d’Europe de l’Ouest exportaient des produits manufacturés vers leurs régions périphériques en échange de matières premières. En raison des importations de tissus en provenance des Pays-Bas et d’autres régions d’Europe de l’Ouest, la Hongrie entretint longtemps un déficit commercial et l’industrie textile polonaise ne parvint pas à prospérer. Les cités-États italiennes intégraient à cette division du travail leurs colonies de la Méditerranée orientale, telles que Crète ou Chypre. Les autorités vénitiennes y interdisaient le développement d’activités qui auraient pu concurrencer leurs propres industries. Ces mêmes industries qu’elles s’attachaient à promouvoir en favorisant l’immigration de travailleurs qualifiés, à commencer par les artisans du textile. Les autorités vénitiennes interdisaient même aux capitaines de vaisseaux d’embarquer des artisans qualifiés qui auraient souhaité émigrer hors de Venise – ceux qui défiaient cette prohibition encouraient de sévères sanctions.

C’est en comparant le cas européen avec les autres régions du monde que la singularité européenne devient le plus apparente. Il y a mille ans, la Chine était ainsi la plus développée de toutes les régions du monde, tant sur le plan socioéconomique, politique que militaire. Autour de l’an 1100 de notre ère, ses villes les plus peuplées abritaient jusqu’à un million d’habitants. Ses institutions et ses techniques marchandes étaient, déjà à cette époque, si avancées que l’empire du Milieu utilisait couramment le papier-monnaie, les contrats écrits, le crédit commercial, les chèques ou les reconnaissances de dettes, et qu’il possédait des réseaux commerciaux considérables. Pourtant le capitalisme ne s’est pas développé en Chine. Ses gouvernants menaient, certes, une politique de promotion du commerce, mais ils ne voulurent jamais favoriser la concentration de la richesse entre les mains des marchands. L’empire reposant essentiellement sur la taxation de la terre et devant ménager des paysans prompts à la révolte, ils veillèrent toujours à les protéger de tout pouvoir de monopole des négociants.

Les positions stratégiques des petits États européens

Dans le sous-continent sud-asiatique (soit l’Inde actuelle), le panorama n’était pas le même qu’en Chine, mais il n’a pas non plus favorisé l’émergence du capitalisme. Pendant des siècles, l’aristocratie percevait l’impôt, ce qu’elle mit à profit pour extraire autant de revenu qu’il était possible de l’agriculture et pour ponctionner la richesse des marchands. Ceux-ci n’avaient qu’un accès limité auprès des autorités de l’État et ils tentèrent rarement de conquérir le pouvoir politique. Dans la mesure où seuls 5  % des revenus de l’Empire moghol provenaient des droits de douanes, un marchand sud-asiatique qui sollicitait la protection de son État contre l’agression européenne avait bien moins de chances d’obtenir satisfaction que ses concurrents du Vieux Continent.

Le refus, et parfois l’incapacité, de certaines puissances maritimes non occidentales, de l’Égypte mamelouke à la Chine des Ming à soutenir leurs diasporas marchandes permit en définitive à des puissances bien plus modestes – les villes et les petits États européens – d’occuper des positions stratégiques, d’un point de vue militaire autant que commercial, dans tout le pourtour de l’océan Indien. Grâce à la suprématie militaire que les nations européennes acquirent sur les mers, des compagnies marchandes comme la Compagnie orientale des Indes néerlandaise purent tisser un vaste réseau de forteresses et de comptoirs commerciaux. Ces compagnies en profitèrent pour constituer de véritables monopoles commerciaux et dégager des bénéfices colossaux qui contribuèrent notablement à l’émergence du capitalisme en Europe.

Le premier salariat urbain

Le salariat était une condition courante dans les villes médiévales européennes. Dès le 14e siècle, en Hollande, dans les Flandres, en Italie et dans certaines parties de l’Angleterre, le pouvoir que les marchands entrepreneurs pouvaient exercer sur leurs employés était considérable. Ils achetaient les matières premières, contrôlaient et supervisaient la production, imposaient les tarifs à la pièce qui leur convenaient et vendaient eux-mêmes le produit fini sur le marché. Dans de nombreuses villes, de 40 à 50 % de la population était impliquée dans l’industrie textile et la majorité des tisserands et des teinturiers travaillaient directement ou indirectement comme sous-traitants pour les marchands. Les travailleurs urbains devaient travailler de longues heures, y compris nocturnes, pour un salaire de subsistance : la moitié passait dans l’achat de pain. À Gand au 14e siècle, les peigneurs étaient généralement payés à la pièce, de même que les cardeurs de Gênes ou les tisserands de Londres. À Florence, des contrats de travail prévoyant un salaire fixe existaient, et nombreux étaient ceux qui y aspiraient, « libres » de vendre leur force de travail, comme l’écrirait Karl Marx à propos des travailleurs britanniques du 17e siècle. Les marchands pouvaient compter sur les autorités pour maintenir les salaires au plus bas. Les premières insurrections ouvrières eurent lieu dans ces villes médiévales.

Si les marchands des villes européennes étaient bien moins prospères que leurs confrères chinois, tant au Moyen Âge qu’à la Renaissance, ils étaient bien mieux introduits dans les arcanes du pouvoir politique. La bourgeoisie urbaine européenne était de fait le bénéficiaire principal des cités-États, ainsi que des premiers États modernes, comme les Pays-Bas. Ces États lui apportèrent toujours le soutien militaire et financier qui lui permit de poursuivre son expansion commerciale aux quatre coins de la planète.

N.B. : Cet article a été publié pour la première fois dans « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, Hors-série spécial n° 11, mai-juin 2010, sous le titre « Les villes médiévales, terreau de la bourgeoisie ». www.scienceshumaines.com

Le débat sur les origines du capitalisme

Lundi 9 août 2010

Pendant l’essentiel du 20e siècle, la question des origines du capitalisme a opposé schématiquement une école marxiste et une école d’inspiration weberienne. Pour la première, ancrée dans l’analyse des luttes sociales, les contradictions propres au mode de production féodal furent déterminantes d’une évolution originale, connue de la seule Europe occidentale, à l’exception peut-être du Japon [Dobb et Sweezy, 1977 ; Brenner, 1976 ; Meiksins-Wood, 2002 ; Bihr, 2006]. Pour la seconde, qualifiable éventuellement de « moderniste » et fondée sur l’idée d’un progrès historique de la rationalité économique, le capitalisme s’identifiait volontiers à six conditions fonctionnelles (technique et droit rationnels, existence d’une main-d’œuvre libre, liberté de marché, commercialisation de l’économie, détention des moyens de production par des entités à but lucratif), toutes conditions peu à peu construites entre les 13e et 19e siècles et permettant la rationalisation de la recherche du profit [Weber, 1991], avec cependant des insistances différentes sur le rôle de l’entrepreneur [Schumpeter], la construction de la bourgeoisie urbaine [Baechler, 1971] ou encore l’innovation technique [Landes, 1998]. Les deux écoles s’accordaient au moins sur une conclusion : le capitalisme était né de causes essentiellement internes aux sociétés européennes.

Cette opposition traditionnelle a été largement bousculée par l’apparition de l’histoire globale en tant que discipline à la fin du siècle dernier. Celle-ci a fondamentalement introduit l’idée d’une genèse largement exogène du capitalisme européen. Outre ce précurseur que fut William McNeill [1963], c’est sans doute Fernand Braudel [1979] qui a le premier renversé la problématique en posant le capitalisme comme un ensemble de pratiques visant à contourner les marchés réglementés en vue de saisir les occasions de profit et de créer des situations de monopole. Ces pratiques étant d’abord l’apanage des commerçants de longue distance et de financiers de haut vol, Braudel identifiait le capitalisme à la pénétration de ces comportements dans les sociétés européennes, à partir du 12e siècle. Dans la mesure où ces pratiques contribuaient surtout à construire les logiques inhérentes à des systèmes-monde successifs (centrés d’abord sur Venise, puis sur Amsterdam, Londres et New York), l’évolution du capitalisme occidental s’est alors imbriquée dans l’histoire de ces systèmes-monde.

Cette « détermination externe » a pris trois visages au sein de l’histoire globale. Chez Immanuel Wallerstein [1974, 1985], il y a une quasi-identité entre le système-monde moderne qui émerge au 16e siècle et le capitalisme européen. En effet, Wallerstein refuse de réduire le mode de production capitaliste aux équations abstraites de Karl Marx et considère qu’il s’agit d’un « système social historiquement situé » dans lequel « le capital en est venu à être employé dans le but premier et délibéré de son auto-expansion » [1985, p. 13-14]. De fait, les blocages du féodalisme ont été levés historiquement par trois moyens : « Une expansion de la taille géographique du monde, le développement de méthodes différencies de contrôle du travail pour différents produits et différentes zones de l’économie-monde, et la création de machines étatiques relativement fortes dans les États du cœur » [1974, p. 38]. Dès lors, la conquête du continent américain d’une part, l’apparition du travail forcé au Pérou comme du second servage en Pologne d’autre part, l’apparition des États mercantilistes britannique, néerlandais et français enfin, seraient indissociables de cette logique du capitalisme historiquement situé.

Mais un second courant en histoire globale considère, plus modestement peut-être, que le capitalisme européen s’enracine dans la participation de ce continent au système-monde des 13e et 14e siècles lié à la domination des Mongols, de la Chine jusqu’à l’Europe orientale. Pour Janet Abu-Lughod [1989], le réseau d’échanges eurasiens ainsi conforté aurait à la fois affaibli les puissances autrefois dominantes de l’Asie (l’Inde du Sud du royaume de Vijayanagar puis la Chine des Ming) et donné aux marchands européens à la fois des routes plus sûres pour aller en Asie et des techniques (la lettre de change d’origine persane, la société de capitaux d’origine arabe) particulièrement cruciales pour la suite.

Enchaînant sur ce thème, André Gunder Frank [1998] considère que le capitalisme en tant que tel n’est plus un trait distinctif de l’Europe et qu’il ne serait que la forme historique provisoire prise par la nouvelle hégémonie, ibérique puis néerlandaise et britannique, sur un système-monde vieux de plusieurs millénaires et ayant connu de nombreux changements de « leader ». De son côté John Hobson [2004] n’hésite pas à affirmer que l’Europe s’est emparée d’un portefeuille de ressources et techniques asiatiques au cours d’une globalisation orientale, entre 500 et 1500, avant de les retourner contre l’Asie et l’Afrique afin de piller leurs matières premières dans le cadre d’un état d’esprit impérialiste qui serait la véritable originalité de notre continent. Dans ces hypothèses, la question du capitalisme se dissoudrait dans celle des cycles d’hégémonie, au mépris par ailleurs, à la fois des améliorations européennes apportées aux techniques empruntées à l’Asie, comme des innovations propres à la révolution industrielle.

L’histoire globale n’a pas pour autant discrédité les théories d’une genèse interne du capitalisme européen. Nous avons montré ailleurs [Norel, 2009] que l’apparition du rapport de production capitaliste dans le cadre des enclosures anglaises des 16e et 17e siècles, à juste titre centrale pour les marxistes, a été considérablement accélérée par l’argent américain et les réussites néerlandaises dans l’océan Indien. De même, le premier capital marchand européen, qui apparaît moteur aux yeux des marxistes, doit beaucoup aux diasporas juive et syrienne qui ont maintenu le commerce de longue distance sur le continent dans les siècles difficiles entre la chute de Rome et l’avènement des Carolingiens. Il en va de même du capital marchand des cités-États italiennes étudié par Giovanni Arrighi [1994] et Eric Mielants [2008] et lié à la diffusion des techniques commerciales et financières orientales. L’approche marxiste peut donc être articulée avec l’histoire globale. Il en va de même de l’approche « moderniste » dans la mesure où les institutions mêmes du capitalisme, soit les six conditions chères à Max Weber, ne se sont solidement établies que sous l’effet d’une dynamique smithienne du changement structurel [Norel, 2009, pp. 195-217] C’est en effet le marché externe, dans sa double composante de débouché et de source d’approvisionnements importés, qui est à la racine de la commercialisation de l’économie (grâce à leur accès aux céréales de la Baltique, les paysans néerlandais peuvent ne plus fabriquer leur nourriture et consacrer leurs terres à des cultures de rente), de l’innovation technique (le métier à filer de la révolution industrielle anglaise n’est possible que par l’abondance de coton importé des Amériques et un marché mondial désormais captif), de l’existence d’une force de travail libre (cas de la révolution des enclosures liée au stimulant de l’argent américain). Autrement dit, il semble aujourd’hui que les origines du capitalisme soient plus à chercher dans une synergie dynamique entre facteurs internes et externes, dans le cadre d’une histoire globale trop longtemps négligée.

ABU-LUGHOD J.L. [1989], Before European Hegemony: The World System 1250-1350, Oxford, Oxford University Press.

ARRIGHI G. [1994], The Long Twentieth Century: Money, Power and the Origins of our Times, London, Verso.

BAECHLER J. [1971], Les Origines du capitalisme, Paris, Gallimard.

BIHR A. [2006], La Préhistoire du capital. Le devenir-monde du capitalisme, tome 1, Lausanne, Editions Page Deux.

BRAUDEL F. [1979], Civilisation matérielle, Économie, Capitalisme, 15e-18e siècle, 3 tomes, Paris, Armand Colin.

BRENNER R. [1976], « Agrarian Class Structure and Economic Development in Pre-Industrial Europe », Past and Present, n° 70, February.

DOBB M., SWEEZY P. [1977], Du féodalisme au capitalisme : problèmes de la transition, 2 tomes, Paris, Maspero.

FRANK A.-G. [1998], ReOrient: Global Economy in the Asian Age, Berkeley, University of California Press.

HOBSON J. [2004], The Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge, Cambridge University Press.

LANDES D. [1998], The Wealth and Poverty of Nations, New York, Norton.

McNEILL W. [1963], The Rise of the West: A History of the Human Community, Chicago, University of Chicago Press.

MEISKINS-WOOD E. [2002], The Origin of Capitalism: A Longer View, London, Verso.

MIELANTS E. [2008], The Origins of Capitalism and the Rise of the West, Philadelphia, Temple University Press.

NOREL P. [2009], L’Histoire économique globale, Paris, Seuil.

WALLERSTEIN I. [1974], The Modern World System, tome I, New York, Academic Press.

WALLERSTEIN I. [1985], Le Capitalisme historique, Paris, La Découverte.

WEBER M. [1991], Histoire économique, Paris, Gallimard.

NB : Cet article a été publié pour la première fois dans « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, Hors-série spécial n° 11, mai-juin 2010.

Cinq siècles et deux mondialisations… L’histoire se répète-t-elle ?

Lundi 31 mai 2010

À partir de quand peut-on parler de mondialisation ? Pour François Gipouloux, spécialiste de l’économie chinoise et auteur de La Méditerranée asiatique (1), la première mondialisation est celle qui, au 16e siècle, voit l’établissement de connexions commerciales à l’échelle du globe, liant les destins économiques de l’Europe, de l’Asie et des Amériques à travers des réseaux marchands. Et cette première mondialisation, estime-t-il, si elle se réalise à la faveur de l’expansion européenne, résulte surtout de l’attraction exercée par la Chine. Conséquence : la mondialisation contemporaine, dont il estime qu’elle s’amorce à partir de 1985, serait en fait une « remondialisation ». Et celle-ci placerait, à nouveau, la Chine au cœur du commerce mondial.

Sa démonstration s’effectue en cinq temps, qui forment autant de chapitres d’un ouvrage foisonnant : après avoir rappelé l’histoire des réseaux marchands maritimes européens au Moyen Âge (partie 1), il entreprend de dresser une comparaison terme à terme avec ce qui se passe au même moment en Asie (partie 2), puis décrit l’imbrication de ces deux sphères d’échanges à partir du 16e siècle (partie 3) ; la remondialisation et ses conséquences fournissent la matière respective des deux dernières parties.

Gipouloux signe une habile synthèse de l’histoire du commerce de ces six derniers siècles et nous invite, avec les nombreux auteurs dont il cite et met en relation les travaux, à décentrer le regard. Bien sûr, le titre de Méditerranée asiatique donne à l’ouvrage une tonalité braudelienne, puisqu’il fait ostensiblement référence à La Méditerranée et le Monde méditerranéen… (2), livre dans lequel Fernand Braudel soulignait notamment que l’espace maritime, zone de contact intercivilisationnel, est un creuset d’innovations techniques et industrielles, ainsi qu’un foyer d’initiatives entrepreneuriales. C’est le lieu par excellence où le bénéfice des flux marchands peut être démultiplié. L’auteur rappelle ainsi que la prospérité de Gênes, basée sur le commerce, autorisait en 1293 cette petite République italienne à lever trois à quatre fois plus d’impôts que la France ! Et que l’on doit aux cités-États italiennes l’invention, le perfectionnement ou les premières versions d’outils aujourd’hui universels : de la comptabilité en partie double (actif/passif) à la lettre de change, en passant par la société par actions, le renseignement économique, la banque ou l’assurance maritime…

Le commerce contre l’État

Mais le titre de Méditerranée asiatique est aussi avancé pour deux raisons. La première est d’ordre méthodologique : il s’agit de rappeler que l’histoire globale se doit de dépasser les analyses précédentes en révisant ses classiques, fût-ce l’œuvre de Braudel à laquelle l’auteur entend se référer davantage pour sa « puissance métaphorique » que pour sa démarche, même si elle était déjà pluridisciplinaire. Pour Gipouloux, « trois paradigmes ont été au principe de trois disciplines fondamentales des sciences sociales (…) : l’entité nationale comme unité des comptes de l’économie ; le territoire et l’espace physique comme fondement de la géographie économique ; l’État territorial comme cellule de base du système des relations internationales. » Or un constat s’impose : ces trois paradigmes perdent leur pertinence face à la mondialisation, qui oblitère les frontières étatiques et appelle des analyses à une autre échelle.

La seconde raison est d’ordre structurel : l’Asie orientale est géographiquement organisée autour d’un espace commun, qui s’étend des côtes coréennes et japonaises jusqu’aux façades maritimes indonésiennes et malaises, en passant par la Chine et l’Asie du Sud-Est continentale. Loin d’être close, cette zone se prolonge naturellement vers l’océan Indien et s’ouvre au 16e siècle au Pacifique. La particularité de cet espace est qu’il a été balisé de longue date par les diasporas marchandes. Passeurs de culture, courtiers, médiateurs, intermédiaires voire « interlopes » (contrebandiers, racketteurs…)…, ces populations ont su s’affranchir du contrôle des États qui bordaient cet espace, se structurant au fil des « réseaux urbains » d’échanges initiés depuis les grandes métropoles portuaires.

Hier Sakai, Naha, Srivijaya ou Malacca ; aujourd’hui Hongkong, Shanghai, Tôkyô, Singapour… De tout temps, les tentacules commerciaux de ces emporia (puissances conçues pour se projeter sur des marchés lointains, qui ont pour corollaire des sites physiques, des villes faisant office d’entrepôts) se sont déployés, démontre Gipouloux, en marge des États, voire contre eux. Bien sûr, les élites mandarinales chinoises n’envisageaient le commerce que tributaire : les peuples voisins ne faisaient pas des affaires avec le Céleste Empire, ils lui adressaient en qualité de vassaux des cadeaux, et l’étiquette obligeait à répondre par d’autres présents. En conséquence, les marchands asiatiques étaient pénalisés par rapport à leurs homologues européens : les premiers étaient soumis à l’arbitraire des fonctionnaires, les seconds voyaient leurs libertés garanties par des chartes et leurs activités bénéficier de procédures judiciaires équitables. Mais les commerçants orientaux gardaient le sens des affaires : si la pression gouvernementale sur leurs activités devenait trop forte, ils se faisaient contrebandiers ou pirates, et leur ingéniosité leur a toujours permis, sinon de prospérer, du moins de survivre.

Quand la Chine pompait l’argent des Amériques

Un des nombreux mérites de l’ouvrage est qu’il permet ainsi de revenir sur un certain nombre de poncifs. Les marchands asiatiques ne furent pas évincés du commerce à partir du 16e siècle, mais surent s’imposer comme partenaires des Portugais, Britanniques et Hollandais. Les Chinois ne furent pas passifs face à l’irruption occidentale, et reprirent même l’île de Taïwan aux Pays-Bas. Le régime shogunal japonais ne décréta que très progressivement, au début du 17e siècle, une fermeture (sakoku) de l’archipel aux étrangers, et ce repli resta relatif… Mais l’idée force de Gipouloux est surtout de démontrer que la Chine, loin d’être un acteur passif de cette première mondialisation, en est le cœur autour duquel tout orbite. Thés, soieries, porcelaines…, ses produits en font le pôle d’attraction, la « pompe aspirante » de l’argent du monde. Le métal précieux est la principale monnaie d’échange acceptée par l’Empire. Et cette pompe, cette « hémorragie de numéraire » s’amorce parce qu’à poids égal, l’argent s’échange contre deux fois plus d’or en Chine qu’en Europe. Les Espagnols, principaux producteurs d’argent grâce aux mines du Pérou et du Mexique, en prennent acte, ouvrant une liaison du Mexique aux Philippines, Acapulco-Manille, vue comme un relais vers le marché chinois. L’auteur retient d’ailleurs 1571 comme repère commode de cette mondialisation, car cette année voit la prise de Manille par les Espagnols. De leur côté, les Britanniques captent ces flux et s’immiscent (comme les Portugais avant eux, qu’ils évincent avec le concours des Hollandais) dans les circuits commerciaux existant depuis l’Antiquité dans ces mers orientales.

Cette généalogie de la première mondialisation sonne comme une répétition au ralenti de la grande pièce de théâtre contemporaine qu’est la mondialisation actuelle. Le mouvement est amorcé dans la décennie 1980 : diffusion à toute l’Asie du modèle industriel japonais – « caractérisé par la recherche systématique de la valeur ajoutée dans les productions destinées à l’exportation » – à la faveur des délocalisations provoquées par la flambée du yen, abaissement spectaculaire des coûts de transport et de communication, libéralisation des capitaux et irruption de la Chine dans le marché mondial… Resurgissent alors les « empires flexibles », de vastes zones économiques transnationales aux maillages multipolaires. L’État-nation n’est plus l’acteur de l’économie. Voici venue l’ère des « organismes réticulaires » (3), des puissances ici urbaines qui surfent sur des réseaux financiers et technologiques à l’ampleur mondiale, mais dont il est difficile de quantifier l’activité, puisque les outils de comptabilité restent prisonniers des dimensions nationales.

Vers une thalassocratie ?

Gipouloux étoffe sa démonstration en comparant deux métropoles contemporaines : Hongkong et Shanghai. Si les deux villes témoignent à leur façon de l’insertion de la Chine dans le marché globalisé, il démontre que la première occupe un rang supérieur dans la hiérarchie urbaine mondiale. Elle est un centre majeur de services : plate-forme logistique du commerce offshore, coordinatrice des processus industriels délocalisés à l’intérieur du continent, gestionnaire des investissements étrangers, tout en assumant des fonctions plus primaires (entrepôts toujours). Par contraste, Shanghai, pourtant étonnante de dynamisme, accorde une place réduite aux activités de service et souffre encore des handicaps du passé : économie planifiée, politique centralisée, corruption administrative, manque de transparence juridique se conjuguent pour empêcher la cité de tailler des croupières à sa rivale.

Quelle que soit la ville emblématique de ce mouvement, il n’en reste pas moins que, basculant du socle continental qui a été le sien pendant deux ou trois siècles d’éclipse, la Chine a entrepris de reconquérir la place qu’elle a longtemps occupée dans l’économie mondiale : celle de numéro un. Mais elle ne peut aujourd’hui le faire qu’en visant à se transformer en thalassocratie, ce qu’elle avait commencé à faire lorsque l’amiral Zheng He, dans la première moitié du 15e siècle, projetait des flottes colossales jusqu’aux côtes orientales de l’Afrique. Pourtant la question, amorcée sous les Song au 11e siècle, subsiste : une Chine décentralisée et suivant une logique expansive, par opposition à une Chine centralisée, axée sur l’hinterland et au système juridique sclérosé, n’encourt-elle pas à terme le risque d’une désagrégation politique et d’une fragmentation de son espace économique ?

(1) GIPOULOUX F. [2009], La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, 16e-21e siècle, Paris, CNRS Éditions.

(2) BRAUDEL F. [1949], La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, rééd. LGF/Le Livre de poche, 1990.

(3) L’expression est de APPADURAI A. [2006], Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation, trad. fr. BOUILLOT F., Payot 2007, rééd. 2009.

L’Histoire globale, un nouveau programme de recherche ?

Lundi 17 mai 2010

Il existe aujourd’hui un ensemble de recherches qui, de par les problématiques et les thématiques auxquelles elles se réfèrent, de par les principaux courants théoriques qui les animent, et de par les travaux précurseurs dont elles s’inspirent, peuvent être regroupées au sein d’un seul et même programme de recherche international : l’Histoire globale.

Ce programme est d’abord fondamentalement transdisciplinaire, du fait notamment de reprendre à son compte une série de problèmes dont l’horizon de résolution fut constitutif des sciences sociales, avant que celles-ci ne s’institutionnalisent en disciplines universitaires distinctes à la fin du XIXe siècle. L’Histoire globale s’élabore ainsi aujourd’hui sur la base et à la croisée des différentes sciences sociales, dont les apports spécifiques sont intégrés à partir d’une littérature secondaire commune. Autrement dit, il existe une économie, une sociologie, une géographie, une archéologie, une science politique, une anthropologie, et bien entendu une histoire, alimentant au confluent de leurs recherches le grand fleuve de l’Histoire globale. Pour filer la métaphore fluviale, ces différentes disciplines en amont nourrissent en données et en concepts les problématiques propres à l’Histoire globale, tandis qu’en aval les lectures de seconde main induisent un espace de confrontation des faits et des théories constitutif de ses analyses et de son dépassement du compartimentage des sciences sociales en domaines thématiques, en aires culturelles, en corpus académiques et en méthodologies d’enquête étrangers les uns aux autres.

Ce programme se focalise donc sur l’objet d’étude propre aux sciences sociales (les pratiques humaines et les sphères d’activités sociales). Il cherche à décrire, comprendre et expliquer celles-ci du point de vue de leur raison d’être ; autrement dit, il s’interroge sur les raisons pour lesquelles telle pratique humaine ou telles activités sociales sont plutôt que de ne pas être, se passent ainsi plutôt que de toute autre façon, et se transforment de cette manière plutôt qu’une autre, au vu notamment des rapports qu’elles entretiennent les unes avec les autres. Néanmoins, cette problématique fondamentale est formulée en Histoire globale sous couvert de trois types d’analyses spécifiques.

Tout d’abord une analyse du changement social lié à l’accumulation à grande échelle du capital technique, financier et humain, c’est-à-dire intégrant la question de la genèse et du développement de l’État, de l’industrie, de l’économie de marché, du progrès scientifique et donc du capitalisme. Il faut dire que, des travaux précurseurs de Smith, Marx, Weber, Sombart et Polanyi aux débats fondateurs entre les modernistes (Meyer et Rostovtseff) et les primitivistes (Bücher et Finley), ce questionnement a été au cœur de l’élaboration et de l’essor des sciences sociales.

Cette problématique est ensuite indissociable d’une critique de l’eurocentrisme et d’une remise en cause radicale des perspectives ethnocentriques. Pour l’essentiel, cela consiste à s’écarter du grand récit téléologique envisageant les trajectoires historiques des différentes sociétés humaines indépendamment des échanges qui ont orienté leur développement pluriséculaire. Il est aujourd’hui inconcevable, à la suite des mises au point de Jack Goody et de James Blaut, d’envisager le parcours des sociétés occidentales au prisme du miracle grec de l’Antiquité, reporté grâce à l’effondrement de l’Empire romain et à l’avènement du féodalisme européen, aux temps de la Renaissance italienne et de l’Époque moderne, en prélude aux révolutions industrielles et à l’avènement de la démocratie libérale et de l’économie de marché. De même qu’il serait erroné de n’envisager le parcours des sociétés non occidentales qu’en réaction aux faits et gestes des Européens.

Cette problématique se déploie enfin à travers l’analyse des jeux d’échelles associés à l’intégration ou l’autonomisation des sphères d’activités sociales. L’école des Annales, de même que la World History, ont beaucoup fait pour mettre au premier plan ce souci d’articuler différents niveaux géographiques d’interaction (local, national, régional, global) à de multiples temporalités (temps structurel, conjoncturel et événementiel). Cela se traduit d’abord par la prise en compte de l’effet structurant des réseaux d’échanges, en fonction de leurs flux caractéristiques (biens, services, capitaux, connaissances, images et savoir-faire, populations, violences politiques et négociations diplomatiques), d’après leur morphologie (étendue, configuration hiérarchique ou rhizomique), et selon les formes d’interactions instituées entre les partenaires d’échange. Il est prêté ainsi une attention particulière à la fréquence et l’intensité de ces interactions, à leur caractère direct ou indirect (médiatisé, répercuté à distance) et à leur logique interne (réciprocité, redistribution, commercialisation, prédation, protection, transmission, etc.). Cela par ailleurs se traduit par la prise en compte de l’impact primordial de l’évolution des technologies de pouvoir, de production, de transport et de communication sur la nature de ces échanges. Et cela se traduit enfin par l’attention portée à l’expansion ou la contraction de ces réseaux d’échanges entre localités, régions et continents, que ce soit au niveau des circuits matrimoniaux, des réseaux migratoires, des chaînes de marchandises, des routes commerciales, des sphères de circulation des capitaux et richesses, des transferts de technologies, des conflits armés, ou bien encore des aires de diffusion des langues, des connaissances scientifiques, des traditions religieuses, des imaginaires politiques et des styles artistiques.

L’étude des processus de globalisation est donc au cœur du programme de recherche de l’Histoire globale. Cette expansion géographique des échanges et des flux est indissociable des formes d’acculturation, de métissage et de cosmopolitisme qui en résultent. Néanmoins, cette « accélération de l’histoire » et ce « désenclavement » des localités sont très anciens et attestés au moins depuis l’âge du Bronze (IIIe millénaire avant J.-C.), voire depuis la révolution néolithique (entre le Xe et IXe millénaire avant J.-C.). De plus, non seulement les processus de globalisation se sont caractérisés par leur discontinuité et leur cyclicité (les réseaux d’échange se contractant lors de certaines périodes historiques), mais de surcroît, ces processus ont été corrélés à différents types de changement social (étatisation, marchandisation des facteurs de production, etc.), selon la nature des ensembles de sociétés ainsi connectés. Le premier problème central pour l’Histoire globale est par conséquent de caractériser les modalités distinctes de cette synergie (expansion des échanges / transformation évolutive des sociétés), telle qu’elle s’est manifestée sporadiquement en Amérique, en Océanie et dans l’hémisphère afro-eurasiatique depuis la révolution néolithique et l’âge du Bronze. Autrement dit, d’entreprendre une étude comparative des différentes formes de mondialisation régionale, intercontinentale et planétaire dans l’histoire de l’humanité.

Si l’existence et l’oscillation pluriséculaire des réseaux d’échanges ont eu des effets structurants sur l’ensemble des sociétés et des cultures ainsi connectées, ces dernières ont pu aussi se développer et se singulariser à partir de dynamiques propres, tenant autant d’un travail de réappropriation situé, que de circonstances historiques et de spécificités écologiques et politiques liées à l’enracinement territorial des populations et aux formes de transmission intergénérationnelle au sein de celles-ci. Le second problème central pour l’Histoire globale est donc de savoir à quelle échelle d’interaction et de temporalité il est nécessaire de se référer, mais aussi dans quelle mesure il est possible de relativiser l’impact de ces échanges entre et au sein même de ces sociétés et cultures, pour élaborer une connaissance savante des sphères d’activités sociales étudiées : quelles « unités échangistes » privilégier, quelles techniques d’investigation et de traitement des données alors déployer ?

Ces deux problèmes centraux sont traités et âprement discutés par les principaux courants théoriques, procurant à l’Histoire globale sa vision globalisante et le champ de ses controverses. Ces grands pôles de réflexions théoriques ont été constitués dans le sillage respectif des principales figures fondatrices des sciences sociales ; à savoir, Adam Smith pour les sources classiques, Karl Marx pour les références marxistes, Carl Menger pour les positions néoclassiques et Gustav Von Schmoller pour les perspectives historicistes. L’Histoire globale, loin d’échapper à la querelle des méthodes (Methodenstreit) s’enracine bien au contraire dans les débats suscités à la fin du XIXe siècle entre l’école autrichienne et l’école historique allemande.

Néo-institutionnalistes, les successeurs de Menger soit élaborent une Histoire globale sur la base de la théorie des jeux et des coûts de transaction, soit assimilent mondialisation et phénomènes historiques de convergence des prix de biens et de facteurs, pour conclure à l’absence de toute globalité avant le XIXe siècle. Prenant appui sur les idées de Smith et de Malthus, les seconds comparent les conséquences historiques des dynamiques smithiennes centrées sur la spécialisation régionale et l’extension géographique concomitante des marchés. L’objectif est alors de saisir comment l’émergence et l’encouragement d’innovations institutionnelles et technologiques majeures sont susceptibles de contrecarrer les limites malthusiennes possibles de ces dynamiques, liées au non-renouvellement des terres arables provoqué par la déforestation, l’érosion des sols et l’obtention problématique des cinq nécessités de la vie (progéniture, nourriture, fibres, combustibles, matériaux de construction). Les héritiers de Marx trouvent dans l’analyse système-monde, fondée par Wallerstein, l’occasion d’analyser la structuration des rapports entre localités et régions selon le modèle centre/semi-périphérie/périphérie/marges, à partir notamment des transferts de surplus (obligations sociales, extraction coercitive, échange commercial inégal) opérés entre les différentes élites dirigeantes et entrepreneuriales des sociétés ainsi interconnectées. Enfin, les descendants de Schmoller s’inscrivent dans la continuité du diffusionnisme et du culturalisme allemand et américain, prégnants dans l’anthropologie interprétative et les études postcoloniales contemporaines, pour étudier les flux culturels et les situations de contact et d’acculturation croisée, propices au travail et à la créolisation de l’imagination humaine.

L’Histoire globale en tant que programme de recherche international émerge donc à l’horizon unifié des sciences sociales et tient paradoxalement son unité de la particularité de ses analyses, de la diversité de ses méthodologies d’enquête, de la disparité de ses thèmes problématiques et de l’incompatibilité de ses concepts.

En Angleterre, le capitalisme fut d’abord une affaire de gentlemen

Lundi 29 mars 2010

Historiens britanniques, ils ont notamment publié British Imperialism, Longman, 1993, rééd. 2001.

L’histoire commence dans la Grande-Bretagne des années 1980, quand de nouveaux travaux, qui avaient en commun de décentrer et d’élargir le regard porté sur l’histoire du capitalisme britannique, firent leur apparition en histoire économique. Les travaux précédents s’étaient focalisés sur l’industrialisation et ses conséquences. Ces nouvelles recherches souhaitaient mettre l’accent sur d’autres formes prises par l’entreprise capitaliste. Prenant position dans ce débat, nous avons inventé, dans la décennie suivante, le concept de « gentlemanly capitalism » – ou capitalisme de gentlemen.

Sans vouloir nier l’importance de l’industrie, nous souhaitions souligner deux points : d’abord, que loin d’être dépassés par les processus de formation de nouveaux marchés dans l’Angleterre des 17e-18e siècles, les propriétaires fonciers avaient toujours été partie prenante du processus ; ensuite l’importance des industries de service, et tout spécialement du commerce et de la finance, dans les 18e-19e siècles. Si le Sud-Est de l’Angleterre était le centre géographique de l’économie des services, Londres était le point où le pouvoir économique et politique traditionnel de l’aristocratie se heurtait à l’influence croissante du commerce et de la finance. Le terme de gentlemanly capitalism qualifie donc ces élites qui présidèrent au développement de ce capitalisme non industriel. Elles conservèrent leur influence sociale et politique au-delà du milieu du 19e siècle, parce qu’elles surent assumer leur rôle traditionnel de leadership tout en apportant une réponse dynamique aux défis de l’économie moderne. Bien que l’industrie fut le secteur qui connut la croissance la plus rapide dans la Grande-Bretagne d’avant les années 1850, elle était fragmentée en termes de leadership, inférieure pour ce qui est du statut social, et elle n’exerçait d’influence politique que dans les provinces, quand le pouvoir siégeait plutôt à Londres.

Au 18e siècle et au début du 19e, le gentlemanly capitalism était dirigé par l’aristocratie foncière et ses supporters dans les Églises établies (anglicane et catholique), la Justice et l’Armée. L’élite terrienne, dont les intérêts constituaient le facteur dominant de la vie politique britannique, avait noué des liens très forts avec les forces commerciales et financières de la City de Londres, telles la Bank of England et l’East India Company. Il en résulta un complexe qui, au début du 19e siècle, fut surnommé « la Vieille Corruption », par suite de son implication dans le système du patronage (1) et des dettes colossales accumulées lors des guerres livrées à la France.

La structure du gentlemanly capitalism sut accompagner les évolutions économiques. Après 1850, l’agriculture, jusqu’alors le cœur des affaires de l’aristocratie, déclina rapidement, alors que l’économie des services à Londres et dans le Sud-Est s’imposait contre l’industrie comme la partie de l’économie qui connaissait la plus forte croissance. La City devint une force de plus en plus influente dans le complexe du gentlemanly capitalism, qui incluait aussi les professions en cours de modernisation dans les sphères publiques et privées. Le capitalisme industriel fut largement tenu à l’écart des principaux réseaux du pouvoir avant 1914, et ne vit augmenter son influence que très lentement à l’issue de la Première Guerre mondiale. La fusion entre banques et industrie qui prit place en Allemagne et aux États-Unis avant 1914 fut lente à se développer en Grande-Bretagne. Quand elle était capable de concentrer son pouvoir – ce qui n’arriva pas souvent –, l’industrie pouvait certes influencer la politique économique, comme cela fut le cas lors de la campagne pour le libre-échange dans les années 1840 (2). Mais en termes généraux, les leviers de l’influence économique demeurèrent sous contrôle aristocratique bien au-delà des années 1945.

Il importe de rappeler à ce stade que nous avions introduit le concept de gentlemanly capitalism dans le contexte de notre travail sur l’impérialisme britannique. Nous attaquions alors l’idée convenue que ce qui se passait dans les périphéries de l’empire déterminait des changements dans la politique impériale britannique, tout autant que l’idée développée par nos collègues Ronald Robinson et John Gallagher (3), selon laquelle ce qu’ils appelaient l’« official mind » – état d’esprit officiel – était sans réelle influence sur cette politique. Nous défendîmes plutôt l’idée que le changement en Grande-Bretagne constituait la clé du changement aux frontières de l’empire, et que le gentlemanly capitalism formait le cadre mental à travers lequel tous ces mouvements fondamentaux, tant économiques que sociaux, se transformèrent en politique. Nous nous distancions également du marxisme, qui voyait dans le capitalisme industriel la force à la base de l’expansion impériale britannique.

On peut illustrer ce propos avec l’exemple de l’Inde. Il est bien connu que les Britanniques démantelèrent son industrie textile pour réduire ce pays au rang de producteur de coton, comme de marché pour les produits finis, les cotonnades étant désormais tissées dans un Lancashire en voie d’industrialisation. Il n’en reste pas moins que loin d’être le fruit d’un plan concerté, le processus d’expansion impériale dans le sous-continent indien, au cours des 18e et 19e siècles, était bien l’œuvre de forces commerciales, financières et militaire, reflétant les intérêts de ce capitalisme de gentlemen. Après la Grande Mutinerie de 1857 (4), la politique impériale en Inde fut d’ailleurs plus concernée par la stabilité militaire et financière de cette colonie qu’elle ne l’avait été auparavant par son rôle de débouché pour les produits manufacturés britanniques.

De même, nous montrâmes que l’expansion de l’empire et les politiques qui accompagnèrent cette croissance après 1850 ne prennent sens que si on les voit comme le fruit de la gigantesque extension du capitalisme de service britannique et de son influence outre-mer. Nous avons alors souligné l’expansion globale du commerce et de la finance britannique. Son aspect le plus visible réside dans une croissance très forte des investissements outre-mer, investissements qui furent pour la plupart canalisés via la City de Londres. Cet afflux de capitaux eut des conséquences globales : il transforma les relations qu’entretenait la Grande-Bretagne avec ses dominions, soit les colonies essentiellement peuplées d’immigrants européens (en Amérique du Nord, en Océanie…), tant économiquement que politiquement ; il contribua à édifier des structures informelles d’influence dans des zones aussi lointaines que l’Amérique latine et la Chine ; et il mena à la subordination financière de l’Empire ottoman dans les années 1870 et à l’occupation britannique de l’Égypte à partir de 1882. Nous estimions également que ces relations entre l’économie nationale, le changement politique et les mouvements aux frontières impériales étaient toujours fortes après 1914. Nous avons montré, par exemple, que le nouveau protectionnisme qui s’imposa à l’empire après les accords d’Ottawa (1932) devait davantage aux pressions financières exercées par Londres qu’aux besoins des industriels provinciaux. Il y eut d’ailleurs une répétition de cet événement dans la réponse économique aux décolonisations post-1945.

En redonnant la primauté au centre impérial pour ce qui est de la détermination tant de la politique nationale que de l’action à l’étranger, nous reconnaissons la dette que nous avons contractée vis-à-vis de théoriciens antérieurs, tels John A. Hobson, Rudolf Hilferding, Joseph A. Schumpeter et Thorstein Veblen. Le concept de gentlemanly capitalism a été conçu afin de construire un pont enjambant le fossé qui sépare les substructures et les superstructures de la société britannique dans sa phase impérialiste, et de cette façon intégrer l’histoire de la Grande-Bretagne à l’histoire de son empire. Si ce concept a été rejeté par certains historiens, il n’en reste pas moins qu’il a été et reste largement d’actualité.

Texte traduit par Laurent Testot

Notes

(1) La « Vieille Corruption » reposait largement sur le « patronage » de l’État britannique, un système de clientélisme très étendu reposant sur de multiples pensions, sinécures, rentes sans contrepartie allouées à de nombreux bénéficiaires.

(2) La campagne politique pour le libre-échange dans les années 1840 aboutit, au nom du libre-marché, à ce que la Grande-Bretagne n’exerce plus de protectionnisme vis-à-vis de ses colonies, ce qui aura pour conséquence de les rendre financièrement et politiquement plus autonomes vis-à-vis de la métropole.

(3) R. Robinson et J. Gallagher, The Official Mind of Imperialism, 1961, rééd. Macmillan, 1981.

(4) La Grande Mutinerie, connue en France sous le terme de révolte des Cipayes, est une rébellion survenue en Inde contre la domination britannique en 1857-1858. Au terme de cet épisode, le gouvernement britannique créa le Raj britannique, soit un gouvernement autonome de la colonie indienne (comprenant l’Inde, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh actuels et, à partir de 1877, la Birmanie). Tous les pouvoirs administratifs et militaires jusqu’ici exercés sur l’Inde par la Compagnie (privée) des Indes orientales (ou East India Company) furent transférés au Raj.

Qui manipulait l’économie globale au 17e siècle ?

Lundi 22 mars 2010

Nous savons tous que les Espagnols ont extrait de l’argent (et marginalement de l’or) aux Amériques. Nous nous souvenons également que ces apports de métaux précieux ont permis une véritable restructuration des économies européennes. N’investissant pas productivement cet argent, les Espagnols financent leur guerre contre le protestantisme, mais consomment aussi des céréales originaires d’Europe orientale et achètent des textiles néerlandais et anglais. Dans ce dernier pays, le débouché espagnol permet d’entamer la révolution des enclosures : en clôturant les prairies, autrefois d’usage semi-communautaire, on y développe le mouton pour la laine, source de fructueuses exportations de laine brute et de textiles. Parallèlement, les paysans privés de ressources par les enclosures sont en partie réutilisés comme ouvriers tisserands à domicile et approvisionnés en laine brute par un marchand qui leur reprend ensuite le produit fini : c’est le putting-out system qui amorce la proto-industrialisation en Europe. Les Néerlandais, pour leur part, vendent aussi céréales et textiles aux Espagnols et financent ainsi, avec l’argent obtenu, leur flotte maritime et leur fructueuse pénétration dans l’océan Indien du 17e siècle. Quant à l’Europe orientale, elle fournit des céréales à l’Ouest quitte à réinstaurer un servage partiellement disparu. L’Italie, pour sa part, bénéficie de l’argent espagnol via le remboursement, par les rois catholiques, des avances consenties par les Génois. Bref, c’est une véritable division internationale du travail (mais aussi une hiérarchisation des économies) qui est mise en place sur le continent européen [Wallerstein, 1974], apparemment stimulée par la seule alimentation américaine en métaux précieux. Par le biais de la conquérante Espagne, l’Europe serait donc la première bénéficiaire d’un jeu économique inédit qu’elle maîtriserait parfaitement…

La réalité est sans doute plus complexe. On sait en effet que si les Européens sont allés chercher des métaux précieux au loin c’est qu’ils en manquaient cruellement au 15e siècle, victimes consentantes d’un déficit commercial récurrent avec l’Orient [Findlay et O’Rourke, 2007]. Les importations, notamment grâce aux Vénitiens et aux Génois, de produits asiatiques (encens et parfums d’Arabie, textiles et épices de l’Asie du Sud, épices de l’Asie du Sud-Est, ou encore soie, laque et porcelaines de Chine) n’étaient nullement compensées par des exportations occidentales encore très frustes aux yeux de l’Orient… Et dès lors, une grande partie de l’argent reçu d’Amérique va permettre de continuer à financer ce déficit durable. De fait, Frank [1998, p.146-149] estime qu’entre 1550 et 1800, sur 98 000 tonnes d’argent arrivées d’Amérique en Europe, 39 000 tonnes seraient reparties pour gagner in fine la Chine, soit environ 40 %. Dès lors, on voit que les métaux précieux d’Amérique sont insérés dans une économie globale plus large que l’Europe et dans laquelle cette dernière semble plutôt en position de faiblesse économique…

Flynn et Giraldez [1995] vont plus loin dans l’interprétation de cette conjonction des économies. Ils montrent que l’histoire traditionnelle néglige le transfert direct d’argent, du Mexique vers l’Asie, via la fameuse route maritime reliant Acapulco et Manille. Cette route permettait aux Espagnols (plus tard aux Néerlandais) d’acheter directement des produits de luxe asiatiques, et notamment chinois, inondant ainsi l’empire du Milieu de métaux précieux. Or il apparaît probable que le volume de ce transfert ait été, au moins vers 1600, du même ordre que celui des envois d’argent de l’Europe vers l’Asie (soit 120 à 150 tonnes par an), peut-être bien davantage si l’on se fie aux estimations du volume de contrebande (de l’ordre de 300 tonnes par an pour l’année 1597 par exemple [Flynn et Giraldez, p. 204]). Notre appréciation de l’importance de l’économie chinoise se trouve donc renforcée par ce constat d’une réalité trop souvent oubliée. Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Non seulement la Chine importait beaucoup de métal-argent par ces deux voies, européenne et mexicaine, mais encore recevait du Japon, qui en produisait lui-même, un volume au moins équivalent à chacune de ces deux routes (peut-être de l’ordre de 200 tonnes par an jusque vers 1650). La Chine semble donc avoir fonctionné comme un véritable siphon de l’argent métal produit, dans l’ensemble de l’espace mondial, au cours de cette période.

Ce constat conduit évidemment à revoir complètement le rôle joué alors par la Chine dans l’économie globale. Pourquoi tenait-elle tant à recevoir cet argent métal ? Ne serait-ce qu’un effet secondaire de l’attirance, alors universelle, pour ses produits ? Ou existait-il une spécificité chinoise qui expliquerait cette soif ? De fait, si l’on regarde le prix relatif de l’or vis-à-vis de l’argent, il était couramment de 1 pour 6 en moyenne à Canton, vers 1600, contre 1 pour 13 environ en Espagne. Cela signifie qu’un gramme d’or s’échangeait contre 6 grammes d’argent en Chine, mais 13 grammes à Séville [ibid., p.206]. Autrement dit, l’argent valait environ deux fois plus cher en Chine qu’en Espagne. Dans ces conditions que devaient faire des acteurs économiques rationnels ? Par exemple acheter de l’or en Chine (avec 6 g d’argent ils en obtenaient 1 g), le faire sortir et l’échanger à des étrangers contre 13 g d’argent. En tenant compte des frais de transport, l’opération, réalisée sur des montants suffisants, devenait hautement lucrative. Plus simplement, un commerçant européen avait tout intérêt à acheter des biens chinois, d’autant moins coûteux en équivalent argent que le cours de ce métal était élevé. Pour un bien valant 1 gramme d’or, il ne versait en Chine que l’équivalent de 6 g d’argent et pouvait revendre ce bien plus à l’Ouest pour l’équivalent de 13 g d’argent, et ce sans même tenir compte évidemment de la désirabilité du produit à l’Ouest et de la plus-value ainsi permise. En clair, avec de tels ratios bimétalliques, l’or devait fuir de Chine et l’argent nécessairement y pénétrer. « C’est précisément ce qui s’est passé du milieu du 15e jusqu’au milieu du 17e siècle, cette valeur élevée de l’argent à l’intérieur de la Chine déterminant les opportunités de profit tout autour du globe [ibid., p. 206].»

Cette situation vient évidemment ruiner l’hypothèse d’un « pur déficit courant » de l’Europe vis-à-vis de l’Asie et de la Chine. Si telle était l’explication, ce déficit pouvait être réglé en n’importe quel métal précieux. Or non seulement l’or ne sortait pas d’Europe, mais au contraire il y rentrait ! Ce qui est bien la preuve que c’est la différence, entre les deux extrémités de l’Eurasie, des ratios de valeur entre or et argent, qui expliquait les mouvements et non une quelconque incapacité commerciale ou avidité consumériste de l’Europe.

Reste à savoir pourquoi la Chine accordait tant de valeur relative à l’argent. Ce sont en fait les premières tentatives d’émission de papier monnaie, entamées avec succès sous les Song, mais qui avaient commencé à dégénérer sous les Yuan, au début du 14e siècle, qui en sont responsables [Von Glahn, 1996]. La dévalorisation totale du papier monnaie qui était manifeste dès 1360 imposait des réformes et, peu à peu, le métal argent, moins coûteux que l’or et plus facilement testable que le cuivre s’imposait dans la circulation. Après la décision impériale, sous les Ming, en 1430, de percevoir les taxes en argent, la soif de ce métal ne pouvait que s’accroître pour alimenter une économie, par ailleurs fort dynamique. Et il est évident que ce marché de l’argent ne pouvait, à partir du 16e siècle, qu’attirer massivement les premiers acteurs européens à traiter en Asie. En ce sens, les commerçants portugais, néerlandais ou britanniques, ne furent que de simples « intermédiaires » au comportement dicté, voire manipulé, par les besoins de l’immense Chine. Ce ne furent que des agents dans un marché profitable et certainement pas des conquérants sûrs d’eux-mêmes et maîtrisant une situation qu’ils auraient contribué à créer… Bien au contraire, la demande chinoise de métal argent « assurait des profits prodigieux pour les individus ou les institutions les mieux placés ; des mines andines ou japonaises jusqu’aux rues de la Chine, le profit constituait la force motrice à chaque étape de ce commerce » [Flynn et Giraldez, p. 209].

On a donc ici un exemple particulièrement parlant de la myopie propre à l’eurocentrisme, qui empêche de percevoir où sont les autres moteurs possibles d’une économie globale. D’une certaine façon, il est sans doute possible de dire que toute l’activité néerlandaise et britannique du 17e siècle avait d’abord pour but l’obtention de l’argent espagnol, afin de tirer parti du marché chinois de ce métal. Que la disposition de ce métal permette en retour d’acquérir des produits exotiques, hautement valorisés à l’Ouest, ne faisait qu’ajouter à la profitabilité de l’opération et accentuait la prééminence en Europe des puissances les plus efficaces. Mais en aucun cas la vente d’argent à la Chine, pour ses propres besoins, ne peut être éludée dans l’analyse de l’économie globale de cette époque.

FINDLAY R., O’ROURKE K. [2007], Power and Plenty: Trade, War, and the World Economy in the Second Millenium, Princeton, Princeton University Press.

FLYNN D., GIRÁLDEZ A. [1995], “Born with a Silver Spoon: The Origin of World Trade in 1571”, Journal of Economic History, vol. 6, n° 2.

FRANK A.-G. [1998], ReOrient: Global Economy in the Asian Age, Berkeley, University of California Press.

NOREL P. [2009], L’histoire économique globale, Paris, Seuil, dont cet article reprend les pages 25-29 légèrement modifiées.

VON GLAHN R. [1996], Fountain of Fortune – Money and Monetary Policy in China, 1000-1700, Berkeley and Los Angeles, University of California Press.

WALLERSTEIN I. [1974], The Modern World System, tome I, New York, Academic Press.

Techniques chinoises et révolution industrielle britannique

Lundi 8 mars 2010

Les historiens de l’économie considèrent traditionnellement que la révolution industrielle a de multiples causes et n’est pas un phénomène lié à la seule innovation technique. Parmi ces causes, on relève habituellement la révolution agricole qui augmente les revenus de la paysannerie dès le 17e siècle, la poussée démographique concomitante et les progrès de l’urbanisation, la révolution des transports, le regroupement des producteurs dans de larges unités de fabrication, le rôle dynamisant du commerce extérieur [Brasseul, 1997, pp. 181-211]… Mais au-delà de ces conditions facilitatrices du phénomène, le cœur de la révolution industrielle résiderait dans l’application productive de quelques inventions bien connues : sans ces dernières, la croissance économique resterait inévitablement limitée et ne justifierait guère le terme de révolution, conçue comme rupture et séparation entre deux périodes économiques dissemblables. Commençant dans le textile, l’innovation se poursuivrait dans la métallurgie et les chemins de fer pour créer un continuum de progrès de 1780 à 1850 environ.

La question qui va nous préoccuper ici porte sur l’origine géographique véritable des innovations techniques de cette époque. Sont-elles purement européennes ? Sans doute pas. Dans le textile, par exemple, l’invention motrice serait la navette volante de Kay (1733) qui double la productivité du tissage, crée ainsi une pression sur la production de fil et stimule donc la mise au point de la spinning jenny de Hargreaves (1764) laquelle, pour sa part, multiplie la productivité du filage par 16. Dans les deux cas, des dispositifs techniques similaires étaient connus des Chinois, entre les 11e et 13e siècles, et la machine à filer avait été transmise, via le monde musulman et Byzance, aux cités italiennes du 13e siècle [Kuhn, 1988, pp. 419-421]. Il ne peut s’agir d’une invention italienne, autonome et indépendante, étant donné la similitude de structure comme de détails, en particulier sur certains dispositifs finalement assez « maladroits » [ibid., p. 422]. Kay et Hargreaves n’auraient donc fait que perfectionner des techniques connues et utilisées depuis longtemps, améliorer à la marge une innovation déjà ancienne.

Hargreaves en particulier aurait adapté à une production beaucoup plus importante et des matières premières différentes (le lin, puis le coton et non plus la soie) l’outil sino-italien, de fait importé en Angleterre par John et Thomas Lombe autour de 1720, puis déjà amélioré par Paul et Wyatt. La transmission du mouvement donné par l’opérateur, assurée par une simple courroie dans la technique chinoise, était renforcée par des cylindres et un mécanisme de serrage de la courroie… La machine d’Hargreaves a ainsi pu être utilisée pour une fabrication de masse, et pour la première fois, grâce au coton exploité à volonté sur les nouvelles terres américaines et à la possibilité de multiplier la culture britannique de lin… Selon Elvin [1973, p.194-199], la Chine aurait sans doute pu améliorer elle-même le dispositif, mais la raréfaction des terres disponibles au 14e siècle (donc la quasi impossibilité de produire beaucoup de soie brute) et la perte de certains débouchés (avec le repli opéré par les Ming au début du 15e siècle), rendaient toute transformation technique à peu près stérile.

Soit, dira-t-on, les deux premières machines textiles sont donc d’origine asiatique… Il n’en demeure pas moins que les pas décisifs en Angleterre sont ensuite réalisés par Arkwright, concepteur en 1785 du water frame, machine à filer plus grande encore, mue par une roue à eau d’abord, puis par la machine à vapeur de Watt. Et c’est bien à Crompton que l’on doit la fameuse mule jenny, elle aussi à vapeur, et qui devient dominante pour le filage dès 1811. Mais peut-on parler d’une innovation proprement britannique ? De fait Arkwright avait repris les travaux de Paul et Wyatt (avec trois cylindres au lieu d’un seul [Pacey, 1996, p. 107]), eux-mêmes réalisés sur l’outil sino-italien des frères Lombe. Par ailleurs, la roue à eau, source d’énergie de cette machine, invention chinoise du 1er siècle avant l’ère commune, équipait déjà la vieille machine à filer chinoise, d’usage courant au 13e siècle dans le Nord du pays. Heureusement que la machine à vapeur, utilisée par Crompton, est bien une invention purement britannique, imputable à Newcomen et à Watt ! Eh bien ce n’est pas totalement sûr…

À vrai dire, les Chinois n’ont pas inventé la machine à vapeur proprement dite, c’est-à-dire un dispositif consistant en une pression de la vapeur d’eau pour actionner un piston, lui-même source du mouvement circulaire d’une roue. Il n’en reste pas moins que les mécanismes de transmission entre piston et roue étaient déjà connus en Chine, au moins au 6e siècle [Temple, 2007, p. 72].  En effet,  une machine à tamiser la farine existait déjà à Loyang vers 530 de l’ère commune : celle-ci utilisait un courant d’eau pour faire tourner une roue laquelle actionnait ensuite un piston à mouvement alternatif. C’est la même machine qui devait ensuite servir de soufflet automatique pour accélérer la combustion dans les hauts-fourneaux de l’époque Song. D’autres auteurs [Pomeranz, 2000 ; Hobson, 2004], utilisant les travaux pionniers de Needham et Wang [1965], considèrent que la Chine serait par ailleurs pionnière en matière de pistons et de propulsion, en partie du fait de sa connaissance précoce de la poudre et de son utilisation militaire. Autrement dit, la Chine connaissait de longue date les fonctions principales de la machine à vapeur à l’exception de l’action du vide dans un cylindre sous l’effet de la vapeur d’eau. De fait il semble reconnu que Watt s’était inspiré d’une machine de Wilkinson, lui-même reprenant en 1757 des dessins d’un vulgarisateur chinois, Wang Chen, publiés dès 1313 [Hobson, 2004, p. 208]. Dans son texte d’accompagnement, Wang Chen précisait du reste que la technique qu’il synthétisait existait depuis fort longtemps dans l’empire du Milieu.

Tout ceci ne vient évidemment pas diminuer la qualité des innovateurs britanniques de l’époque. Il doit être évident que la « culture d’ingénierie » propre à la Grande-Bretagne, sa remarquable « sciences des machines », ont très tôt, dès le 17e siècle, permis les innovations ultérieures [Goldstone, 2002, 2008]. Et il est tout aussi évident que le 19e siècle a vu un perfectionnement radical de la machine à vapeur, en Angleterre, bien au-delà des premiers dessins chinois… Mais le recul historique ainsi adopté montre que l’innovation technique est d’abord et peut-être surtout le produit d’un travail collectif fait de réappropriation, d’adaptation, voire d’hybridation de connaissances présentes de longue date dans une économie déjà interconnectée.

BEAUJARD Ph., BERGER L., NOREL Ph. [2009], Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La Découverte.

BRASSEUL J. [1997], Histoire des faits économiques, tome 1, Paris, Armand Colin.

ELVIN M. [1973], The Pattern of the Chinese Past, Stanford, Stanford University Press.

GOLDSTONE J. [2002], “Efflorescences and Economic Growth in World History”, Journal of World History, vol. 13, n°2, p.323-389. Traduction française partielle in Beaujard, Berger, Norel [dir.].

GOLDSTONE J. [2008], Why Europe? The rise of the West in world history, 1500-1850, London and New York, McGraw Hill.

HOBSON J. [2004], The Eastern Origins of Western Civilisation, Cambridge, Cambridge University Press

KUHN D. [1988], Science and Civilisation in China, vol. 5, part. 9, Textile Technology: Spinning and reeling, Cambridge, Cambridge University Press.

NEEDHAM J., WANG Ling. [1965], Science and Civilisation in China, vol. 4, part. 2, Mechanical Engineering, Cambridge, Cambridge University Press.

NOREL P. [2009], L’histoire économique globale, Paris, Seuil, dont cet article constitue une version revue et corrigée des pages 21-23.

PACEY A. [1996], Technology in World Civilization, Cambridge Mass., MIT Press.

POMERANZ K. [2000], The Great Divergence: China, Europe and the making of the Modern World economy, Princeton, Princeton University Press.

TEMPLE R. [2007], The Genius of China, London, Andre Deutsch.

Ce que nous apprend le repli du système-monde afro-eurasien (2e – 6e s. ap. J.-C.)

Lundi 1 mars 2010

La croissance en Chine et dans le monde romain est stoppée à la fin du 2e et au 3e siècle. La propagation d’épidémies à la fois à Rome et en Chine dès le 2e s. précède cette récession ; elle est favorisée par la mise en contact de régions lointaines [McNeill, 1998]. Des troubles se produisent dans les cœurs et en Asie centrale, en partie initiés par un changement climatique marqué par une baisse des températures, entre les 3e et 5e siècles. L’Empire Han s’effondre en 220, et donne naissance à trois royaumes. Disparaissent à la même époque les Empires kushan (vers 250) et parthe (en 226). On note parallèlement des mouvements de populations, Xiongnu à l’est, Huns à l’ouest, ces derniers provoquant à leur tour le déplacement d’autres groupes. Dans chaque cas, une combinaison de facteurs externes et internes contribue à l’effondrement.

Pour Rome, les contradictions internes se sont accrues lorsque l’empire a cessé de s’étendre. À partir de Trajan, le coût du maintien de l’empire se révèle trop élevé, et il ne parvient plus à se procurer un nombre suffisant d’esclaves, l’expansion du christianisme favorisant de plus les affranchissements. Les historiens ont souvent relevé en outre le manque d’innovation technique, et la faiblesse relative de la production « industrielle » et agricole, de même que le déséquilibre entre l’Ouest et l’Est, ce dernier étant plus riche, plus urbanisé, plus peuplé, déséquilibre qui éclaire la division en deux blocs à partir de 395. Constantinople prend le contrôle de l’Égypte et remplace Rome comme la plus grande cité du monde. Si Byzance demeure un « cœur » du système-monde jusqu’au 12e siècle, la désintégration de l’Empire romain d’Occident s’accentue au 5e siècle et l’Europe occidentale devient pour un millier d’années une simple périphérie de ce système.

Le commerce romain vers l’Orient décline aux 3e et 4e siècles, alors que le royaume éthiopien  chrétien d’Axoum pour la mer Rouge et le nouvel Empire perse des Sassanides dans le golfe Persique contrôlent le passage des marchandises et des hommes. L’une des clefs du succès d’Axoum est en outre sa capacité à utiliser les routes de l’intérieur de l’Afrique, vers le Nil Bleu, jusqu’à la côte de la mer Rouge. Les Axoumites sont directement présents en Arabie du Sud de 529 à 570, d’où ils sont alors chassés par les Perses. Ce sont les Sassanides qui dominent le commerce de l’Ouest de l’océan Indien, où ils conservent leur prééminence jusqu’à la conquête arabe au 7e siècle. La majeure partie du trafic maritime vers l’Occident passe par le golfe Persique, situation qui se prolongera jusqu’au 10e siècle.

Des destins régionaux divergents

La régression économique touche de manière inégale les différentes régions du système. Une combinaison de facteurs externes et internes, inscrite dans des dynamiques spécifiques, est en fait à prendre en compte dans les trajectoires régionales observées. En Inde, le commerce avec l’Asie du Sud-Est est florissant sous les Pallava à partir du 3e siècle, parallèlement à l’essor de réseaux bouddhistes et hindouistes (cf. Ray, [1994]), et un empire – l’Empire gupta – se reforme en Inde du Nord de 320 à 480. En Chine, le royaume de Wu (222-280) poursuit une politique d’expansion commerciale en direction de l’Asie du Sud-Est.

À la fin du 5e siècle ap. J.-C., des invasions huns coupent les routes de la Soie et contribuent à la chute de l’Empire gupta. Les routes maritimes s’en trouvent en fait renforcées, la Perse et la Chine s’orientant vers un commerce maritime.

En Asie du Sud-Est, on note une restructuration des réseaux. Le Funan disparaît au 6e siècle. Les routes du commerce ne traversent plus la péninsule malaise mais empruntent le détroit de Malacca où divers royaumes se constituent, sur la péninsule malaise, dans le Sud-Est de Sumatra (avec Gantuoli et finalement Srîwijaya) et à Java (avec Heluodan à l’ouest, et Heling en Java centrale au 7e siècle), royaumes en rapport avec la Chine et avec l’Inde. On entrevoit ce que seront les réseaux d’échange au 8e siècle, avec la présence de jarres chinoises au 5e siècle à Sîrâf en Perse et à Sohâr en Oman, et au 6e siècle à Unguja Ukuu (Zanzibar) [Juma, 2004].

Les routes de la Soie retrouvent par ailleurs leur activité, lorsque se constitue une confédération oghuz au 6e siècle. C’est une période, il faut le souligner, où n’existe en Chine aucun État puissant, et où l’Empire byzantin est en repli. Les Oghuz obtiennent très rapidement un tribut de 100 000 balles de soie des Zhou septentrionaux, fait significatif de la dimension militariste de cette formation étatique [di Cosmo, 1999]. Sur les routes de la Soie, le commerce est animé par les Sogdiens, qui « s’accommodent des empires turcs successifs » [de la Vaissière, 2002].

On doit noter que si l’effondrement de l’Empire Han est parallèle à celui de l’Empire romain, il n’aura pas les mêmes répercussions sur la longue durée. L’Asie orientale demeure un cœur du système-monde alors que l’Europe (sauf pour sa partie sud-orientale) n’en sera plus qu’une périphérie. Le 7e siècle représente un tournant dans l’histoire de l’océan Indien, avec l’essor de la Chine Tang, mais aussi l’apparition et l’expansion de l’islam. Ce dernier inaugure non seulement une nouvelle phase de croissance économique, mais aussi une nouvelle ère pour l’océan Indien et le système-monde dans son ensemble.

Les interactions entre coeurs, semi-périphéries et périphéries

D’une période à une autre, on peut percevoir une croissance démographique, et une expansion de la production et des échanges, avec une densification des réseaux, dont la configuration reflète la hiérarchie des pouvoirs au sein du système-monde. La diffusion de grandes religions (bouddhisme, hindouisme et christianisme, dès le premier cycle, et islam dans le second cycle) a favorisé l’intégration du système. Le progrès des échanges a encouragé les développements internes des États, dans une dynamique smithienne qui s’appuie également sur des innovations techniques, dans le domaine agricole puis industriel (charrue à versoir en Chine au 2e s. av. J.-C. ; moulin à eau, en Chine et en Méditerranée, au 1er s. av. J.-C. ; papier comme support de l’écrit en Chine au 1er s. ; invention du mortier dans l’Empire romain au 1er s. ap. J.-C…) – l’Empire romain, toutefois, produit peu d’innovations : le recours massif à l’esclavage n’a évidemment pas favorisé les innovations techniques et l’approfondissement d’une division du travail. Les innovations sont aussi organisationnelles et idéologiques, avec la mise sur pied d’une administration en Chine (le système éducationnel s’appuyant sur les textes confucéens), la naissance et l’expansion du christianisme…

Il y a clairement domination des cœurs du système sur certaines périphéries (on sait que l’Empire romain ne pouvait prospérer que par l’importation massive d’esclaves), mais l’essor des cœurs a aussi eu pour effet l’épanouissement d’autres régions, marqué par l’apparition ou l’essor d’États dans des semi-périphéries du système capables de tirer parti de leur situation en interface et de répondre à la demande croissante du marché : Asie du Sud-Est insulaire, Asie centrale. Ces semi-périphéries ont bénéficié de transferts de technologie par leurs échanges et grâce à l’installation d’artisans étrangers (l’expansion de la métallurgie du fer et celle du travail du verre en constituent de bons exemples). L’adoption de la religion des cœurs a sans doute favorisé des transferts de richesse vers les centres, mais aussi le développement de ces (semi)-périphéries et leur insertion dans le système-monde. Si les semi-périphéries s’approprient des traits sociaux et technologiques des cœurs et en relaient la domination idéologique, elles jouent aussi un rôle important dans l’évolution du système par leur capacité d’innovation : en témoigne le développement de la navigation en Asie du Sud-Est, et celui de l’étrier dans les steppes asiatiques.

D’un cycle à l’autre, une combinaison de facteurs internes et externes induit des changements dans la hiérarchie du système. Cœur durant le premier cycle, l’Europe occidentale devient une simple périphérie dans le second. Les ressources démographiques et militaires de régions proches des cœurs leur permettent d’accéder parfois à une position dominante : les Kushans d’Asie centrale créent ainsi un empire en Inde au 1er siècle ap. J.-C. On observe aussi des constantes : la Chine demeure un cœur du système, bénéficiant d’un cycle à l’autre de son potentiel agricole et démographique et de ses innovations. Les régressions en outre ne touchent pas de la même manière toutes les parties du système, du fait de conditions « locales » particulières, l’Inde et l’Asie du Sud-Est, notamment, apparaissent souvent quelque peu désynchronisées, sans doute parce qu’elles échappent aux grandes invasions, et que les effets des changements climatiques y sont moins prononcés ; en outre, certaines régions sont parfois en mesure de tirer profit de l’affaiblissement de puissances concurrentes, ainsi l’Empire byzantin, dans la première moitié du 6e siècle.

État et secteur privé

Qui organisait la production et les échanges ? Quels rapports entretenaient les marchands et l’État ? Il serait erroné d’opposer de manière systématique l’État et le secteur privé : il est possible de noter leur compétition, mais aussi leur articulation. Des pratiques capitalistes sont observables dans les grands États (1), et les actions ou les institutions de ces États sont tantôt favorables tantôt défavorables à l’expansion des marchés.

Ainsi, l’existence d’une seule monnaie favorise les échanges à travers l’Empire Han ou romain. L’État Han s’est méfié des grands marchands, qui ont cependant prospéré. Dans l’Empire romain, au contraire, l’État a plutôt manipulé les marchands. On a cependant réévalué l’importance du commerce privé, par exemple dans l’océan Indien au début de l’ère chrétienne (cf. le papyrus de Vienne, qui traite de l’expédition de marchandises de Muziris à Alexandrie, avec un contrat de prêt entre deux marchands gréco-romains – Casson, [2001]. Rathbone [1991], qui s’appuie sur les archives d’une grande exploitation agricole privée au Fayoum, a aussi montré l’émergence d’une certaine rationalité économique – la question étant cependant de savoir si on peut étendre à tout l’Empire romain ses observations sur une région d’Égypte (cf. Andreau et Maucourant, [1999]).

Tout au long de l’histoire, on constate que les entrepreneurs privés oscillent en fait entre deux stratégies opposées : se tenir à l’écart du politique et essayer de réduire le rôle de l’État, ou bien investir l’État. À l’inverse, les élites étatiques ont le choix entre prendre le contrôle de l’économie (tel est le cas dans la Chine Han puis Tang, même si un secteur privé s’y déploie), ou favoriser l’essor du secteur privé et en taxer les activités (option, généralement, des États musulmans). Le capitalisme (des pratiques capitalistes) s’est développé aussi dans le cadre des réseaux transnationaux (Sogdiens et autres). En outre, il est à noter que les institutions religieuses ont également représenté des lieux d’accumulation du capital.

Remarquons enfin qu’un autre cadre de développement capitaliste est fourni par les cités-États. On en a un bon exemple avec les cités phéniciennes et grecques au 1er millénaire av. J.-C., mais elles ne se développeront ensuite que dans des cycles ultérieurs et surtout à partir du 10e siècle, dans une nouvelle phase de globalisation des échanges.

Note

(1) On ne saurait cependant assimiler, comme Andre Gunder Frank et Barry K. Gills, 1993, des pratiques capitalistes – de fait anciennes – avec le mode de production capitaliste, et l’existence de marchés (disjoints) (Bresson, [2000] ; Migeotte, [2007] et celle d’une « économie de marché » (avec des systèmes nationaux de marchés constitués), celle-ci n’apparaissant qu’à l’époque moderne, en Europe.

SOURCES

ANDREAU, J. et MAUCOURANT, J., [1999], « À propos de la rationalité économique », Topoi. Orient-Occident, IX (1), pp. 47-102.

BRESSON, A., [2000], La Cité marchande, Bordeaux, Ausonius.

CASSON, L., [2001], « New Lights on Maritime Loans: P. Vindob G 40822 », in : Trade in Early India (Oxford in India Readings: Themes in Indian History), R. Chakravarti (ed.), Oxford, Oxford University Press, pp. 228-243 (1re public. 1990).

COSMO, N. di, [1999], « State Formation and Periodization in Inner Asian History », Journal of World History, X (1), pp. 1-40.

FRANK, A. G. et GILLS, B. K. (éds.), [1993], The World System: Five Hundred Years or Five Thousand?, London, New York, Routledge, 320 p.

JUMA, A. M., [2004], Unguja Ukuu on Zanzibar. An Archaeological Study of Early Urbanism, Studies in Global Archaeology, III, Uppsala University, 198 p.

McNEILL, W. H., [1998], Plagues and Peoples, New York, Anchor Books Editions, 365 p. (1re éd. 1976).

MIGEOTTE, J., [2007], L’Économie des cités grecques de l’archaïsme au Haut Empire romain, Paris, 2e éd., Ellipses Marketing.

RATHBONE, D., [1991], Economic Rationalism and Rural Society in third-century A.D. Egypt. The Heronimos Archive and the Appianus Estate, Cambridge, New York, Cambrige University Press, 509 p.

RAY, H. P., [1994], The Winds of Change: Buddhism and the Maritime Links of Early South Asia, New Delhi, Manohar Publish.

VAISSIÈRE, É. de la, [2002], Histoire des marchands sogdiens, Paris, Collège de France, Institut des Hautes Études Chinoises.