La mer impériale

À propos de :

Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans

Cyrille P. Coutansais, CNRS Éditions, 2013.

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Ayant récemment dirigé un hors-série de Sciences Humaines Histoire consacré à « La nouvelle histoire des empires », j’ai été frappé, lors de mes lectures exploratoires du sujet, par une observation de Gérard Chaliand : si l’Inde a pu être conquise tout entière par les Britanniques, alors que les conquérants précédents (d’Alexandre le Grand aux Moghols, qui ne contrôlaient que l’Inde du Nord) s’y étaient cassés les dents, c’est qu’ils seraient arrivés par voie maritime, et non terrestre.

Voile et canons

Par un hasard amusant, l’image retenue en couverture de « La nouvelle histoire des empires » est celle d’un navire occidental des 17e ou 18e siècles, un brick peut-être (je ne suis pas spécialiste de technologie marine). En tout cas, il montre ce que Geoffrey Parker, dans La Révolution militaire (voir le billet « La guerre moderne, 16e – 21e siècles »), estime être le ressort de la puissance coloniale occidentale : au-delà de la capacité à mettre en œuvre des canons, l’habilité à les utiliser sur mer, émergeant des lignes de sabord, en ligne, au plus près de la ligne de flottaison, permettant d’envoyer par le fond tout rival assez téméraire pour s’y frotter. Des Portugais s’insérant de force dans les réseaux commerciaux de l’Asie côtière du 16e siècle aux Britanniques assiégeant la Chine au 19e siècle, les empires coloniaux européens s’imposent progressivement au monde par cette combinaison meurtrière d’artillerie et de voile (cette dernière étant remplacée tardivement par le cuirassé mû par la vapeur), comme le soulignait Caro M. Cipolla dans un livre au titre explicite : Guns, Sails, and Empires: Technological innovation and the early phases of European expansion, 1400- 1700 [Sunflower University Press, 1985].

D’Athènes à Albion, en passant par Sriwijaya et Venise, la mer a permis à des hégémonies différentes de s’imposer. N’ayant pas disposé du temps nécessaire à leur évocation dans « La nouvelle histoire des empires », je vais combler cette lacune en explorant un étonnant ouvrage : l’Atlas des empires maritimes. Une histoire globale vue des océans, de Cyrille P. Coutansais – premier atlas publié en français se revendiquant des apports de l’histoire globale.

Il est vrai que le terme empire, comme le souligne l’auteur, conseiller juridique à l’état-major de la Marine française, « évoque l’Égypte pharaonique, la Perse achéménide ou encore la Chine des Ming plutôt que les dominations crétoise, carthaginoise ou vénitienne. La raison ? Probablement une fascination pour ces grandes emprises continentales, aptes à rassembler peuples et territoires, et une méconnaissance des choses de la mer. L’apparent soft power vénitien n’a pourtant rien à envier au hard power gengiskhanide. » L’argument, en creux, ramène aussi à un paradoxe : en France, le terme empire renvoie d’emblée aux Premier et Second Empires des Napoléon, ou à l’Empire colonial d’une France successivement royaliste, révolutionnaire, impériale et républicaine – des entités qui avaient une dimension ultramarine plus ou moins affirmée, mais tenue pour périphérique.

Un empire maritime, poursuit Coutansais, est « une puissance détenant une flotte capable d’exercer sa force et son contrôle sur les mers, afin d’en maîtriser les principaux courants d’échange. » Telle quelle, elle détient ainsi une « capacité hégémonique. Si Venise peut faire face à l’Empire ottoman, elle le doit certes à sa puissance financière qui lui offre la possibilité d’armer sans cesse de nouvelles galères mais, plus encore, à son rôle d’intermédiaire obligé du commerce entre l’Orient et l’Occident. La Sublime Porte, dépendante des ressources que lui procurent ces échanges, est ainsi contrainte de se plier au bon vouloir de la Sérénissime. »

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Les marchés, la morale et l’histoire

À propos de :

GRENOUILLEAU Olivier [2013], Et le marché devint roi, Paris, Flammarion.

Et le marché devint roi

Olivier Grenouilleau, contributeur ponctuel de ce blog, est un des promoteurs de l’histoire globale en France. À la suite d’une réflexion ébauchée dans Les Traites négrières. Essais d’histoire globale [2004] publié (et réédité en 2008) chez Gallimard, il produit aujourd’hui un livre en forme, pour citer son sous-titre, d’« Essai sur l’éthique du capitalisme ».

L’auteur entreprend une histoire des débats qui, de très longue date, opposent partisans et détracteurs du marché. Il montre que les critiques, souvent présentées comme récentes et liées à la montée en puissance d’un capitalisme financier perçu comme déréglé, apparaissent en même temps que le, ou plutôt les marchés – un marché émerge dans une société donnée, et peut coexister avec d’autres. Et que « les éléments premiers de la typologie du pour et du contre étaient relativement peu nombreux […]. D’un côté l’on trouve l’image d’un marché vain, vil et dangereux, conduisant à la démesure et au déséquilibre, de l’autre celle d’un capitalisme utile, vertueux, incontournable, régi par des lois s’imposant d’elles-mêmes. » La thèse, articulée sur le temps long, est donc que c’est parce que les marchés ont été critiqués dès leur émergence qu’a été élaborée progressivement une éthique du capitalisme, défense répondant point par point aux attaques. « Le marché a été d’emblée fustigé, à toutes les époques et partout où il s’est renforcé ».

L’auteur commence par distinguer le marché de l’échange. L’homme, animal social, échange depuis des éons. Quand l’échange devient organisé, régulier et tend à répondre à des règles socialement admises, il est marché. Le marché émerge au moins dès le Néolithique, avec un commerce sur longue distance d’armes et de biens de luxe doublé de la diffusion de pratiques élitistes (élévation de mégalithes…). Et ses composantes, soit l’échange marchand régulier, la monnaie, le prêt à intérêt…, sont, depuis plus de deux millénaires, objets de débats. Aristote, au 4e siècle avant notre ère, estime que les uns acquièrent leur richesse au détriment des autres, mettant en péril l’ordre naturel des choses. C’est que le commerce ouvre vers l’extérieur, le marchand recherchant le profit en se livrant à des échanges lointains qui ne sont accessibles qu’à un nombre restreint. Et la Grèce ancienne considère l’échange comme honorable seulement quand il se limite à la sphère de la cité.

Le marchand, montre l’étymologie, est toujours surnuméraire dans les sociétés indo-européennes. Hors de la triade prêtre-guerrier-laboureur, il est « occupé » (le buzy de business) aux affaires – « à faire » –, au négoce (negotium signifiant en latin absence de loisirs), bref à des activités annexes sinon perverses. Hermès, dieu des marchands, patronne aussi les voleurs. Si la philosophie grecque s’épanouit dans une société marquée par la montée en puissance du commerce – les phases de prospérité ont toujours favorisé le développement de la pensée –, Platon défend pourtant, dans la République, l’idée que le dirigeant idéal doit ignorer jusqu’à l’usage de la monnaie. Quand à la Bible, elle voit dans la richesse une souillure qui empêche le fidèle d’accéder à Dieu. « L’avarice ou désir d’avoir est le premier des vices, à l’origine de tous les autres, déclare l’abbé Morelly dans Le Code de la Nature (1755). » Dans la société javanaise du 17e siècle étudiée par Romain Bertrand, les marchands sont le repoussoir de l’élite noble, l’archétype de la vulgarité. Dans le royaume du Dahomey, enrichi par les traites humaines au 18e siècle, l’élite nobiliaire institue d’importantes et périodiques destructions de biens de prestige et d’esclaves afin d’empêcher l’émergence de ce qu’on appellerait aujourd’hui des classes moyennes.

L’auteur insiste : l’histoire se répète, recombinant à l’envi les mêmes éléments. « Dans son Utopia (1516), Thomas More institue la communauté des biens […]. La Cité du Soleil de Tommaso Campanella (1625) va plus loin puisqu’on y passe d’une égalité dans la distribution et la consommation des biens à une organisation collective de la production. » Et le 19e siècle, de Karl Marx à Pierre-Joseph Proudhon, en passant par Robert Owen, Charles Fourier, Victor Considérant, Étienne Cabet ou Jean-Baptiste Godin, sans oublier les saint-simoniens, sera « jalonné de pensées et d’expériences […] rejetant la dure loi du marché ».

C’est donc un trait récurrent de l’histoire : le marché s’ouvre vers le lointain, et il est perçu inévitablement comme menaçant l’ordre traditionnel des choses, voire à l’origine de la guerre. Le marché est discorde chez les Grecs, le capital est en guerre contre le prolétaire chez Marx. Dénoncé comme intrus, le marché va élaborer une légitimation d’abord de l’ordre de la morale, mais surtout de celui de la nécessité. Il est « érigé en une sorte d’entité supérieure obéissant à des lois aussi implacables qu’inéluctables, résidant dans un au-delà politique, social et culturel ». Main invisible, optimum… Dieu a réparti les biens de manière inégale sur la planète pour forcer les hommes à s’entraider et on n’y peut rien, argumentait-on au 18e siècle ; certaines sciences de la « reine mathématiques » font aujourd’hui de même pour justifier l’idée de lois inéluctables du marché.

L’éthique du capitalisme constitue alors un ensemble d’arguments visant à légitimer l’activité de négoce, en réplique aux images négatives qui le visent. Le marchand s’invente une image : celle « d’un type d’homme dont la réussite en affaires dépend de son assiduité, de son sérieux, de ses connaissances, et donc de compétences propres, ainsi que d’une discipline de vie génératrice de vertus individuelles et collectives. De là à ce que l’image du marchand s’apparente à celle d’un homme vertueux, il n’y a qu’un pas… » Un discours qui se cristallise avec l’extension progressive du commerce international en Occident, à partir des 12e-13e siècles. L’illustration de couverture de ce livre en témoigne : Le Changeur et sa femme de Marinus Van Reymerswaede (1539) est une scène intimiste mettant en scène un couple complice, concentré, nullement avide. Au même moment s’éditent des ouvrages imposant l’idée que le commerce ne peut être que bénéfique aux individus comme au corps social, le moyen par excellence de réduire les inégalités tout en faisant le bien du Prince.

C’est alors qu’après le marché apparaît le capitaliste, soit l’entrepreneur qui va accumuler des biens négociables, de manière rationnelle, par l’intermédiaire de l’échange organisé. Et seulement ensuite le capitalisme, le « visiteur du soir » de Fernand Braudel. Il sera successivement marchand, industriel, financier. Il ne se manifeste que quand l’infrastructure est en place, que les marchés sont en mesure de dicter leur loi soit à l’ensemble d’une société, soit à un secteur déterminé – il existait ainsi un capitalisme d’État dans la société non capitaliste de l’Union soviétique. Et aussi un marché noir, mis en place par des populations qui, faute de marché officiel, vont recréer le leur.

Le grand basculement prend alors place, pour Grenouilleau, au moment où le politique perd la main – l’État ne se retire pas, il perd en capacité d’intervention, paralysé par l’argumentaire de l’éthique du marché ou par d’autres facteurs, tel l’endettement contemporain. Le marché devient roi. Et il va aussi régner sur les esprits, par le biais de cette éthique du capitalisme présenté comme la condition sine qua non de notre bien-être.

Reste que si l’auteur explore les moments d’élaboration de cette éthique, il ne propose aucune solution de ce qu’il estime être les excès du capitalisme financier, considérant visiblement que le capitalisme vertueux, les démondialisations, les projets alternatifs, les slogans du type « un autre monde est possible » n’ont aucune prise sur le réel. C’est là certes que s’arrête le travail de l’historien. On regrettera juste qu’il titre sa conclusion « Parce que l’indignation ne suffit pas », et qu’il n’ébauche aucune alternative à la résignation. Des choix autres, sociétaux et politiques, resteraient possibles, mais ils ne seront pas explorés. Reste une riche, dense, courte et accessible synthèse du discours de légitimation de l’ordre économique capitaliste.

L’économie de l’offshore, un pan méconnu de la globalisation

À propos de Ronen PALAN, The Offshore World, Sovereign Markets, Virtual Places and Nomad Millionaires, Cornell University Press, 2003.

La question des paradis fiscaux, plus généralement de ce qu’on nomme parfois l’économie de l’offshore, est aujourd’hui à la mode, et les grandes puissances semblent désormais d’accord pour au moins affaiblir considérablement le secret bancaire et traquer les « optimisateurs fiscaux », aimable terme du monde de l’entreprise et qui ne recouvre rien d’autre que la fraude fiscale, plus ou moins tolérée on le sait. C’est du reste cette relative tolérance qui constitue tout le problème de l’économie offshore, de son intégration fonctionnelle au monde économique officiel, de son lien particulier avec les pouvoirs politiques. C’est précisément cette problématique que développait Ronen Palan, il y a déjà dix ans, dans un livre qui constitue une pièce fondamentale de l’histoire de la globalisation économique, The Offshore World, malheureusement non traduit dans notre langue.

Que recouvre l’économie de l’offshore ? Pour Palan, les formes en sont multiples mais elles partagent toutes un point commun : les transactions offshore « se déroulent toujours dans des enclaves juridiques spécialement conçues et séparées de leurs équivalents officiels par la levée de certaines, voire de toutes les régulations ». Si c’est sans doute Radio Luxembourg qui a popularisé cette notion, et peut-être fourni le nom, par sa radio « pirate » en 1959, destinée à capter les audiences britanniques et françaises, c’est la finance qui lui a donné toute son importance. En premier lieu le marché non régulé des eurodollars dès la fin des années 1950. À partir de 1958, des exportateurs européens payés en dollars US se mirent à les déposer sur leurs comptes dans des banques françaises, britannique ou autres hors États-Unis. Ces banques les leur empruntèrent donc à moyen terme et firent ainsi des crédits en dollars, hors de toute régulation, dans leur pays de résidence comme aux États-Unis. Comme les firmes états-uniennes étaient alors gênés sur le marché américain, pour financer leur expansion extérieure, c’est elles qui fournirent le gros contingent des demandeurs sur ce nouveau marché… Deux décennies plus tard, ce marché non régulé imposait son mode de fonctionnement à l’ensemble des marchés financiers, notamment obligataires. Londres, Hong-Kong devinrent des centres offshore « spontanément » selon Palan, tandis que New York créait le sien dans les années 1980, plus tard imité par Tokyo, Singapour et Bangkok. C’est en second lieu, et c’est plus connu, les paradis fiscaux, dont les précurseurs sont d’ailleurs toujours européens et pas d’abord antillais ou latino-américains. Mais Palan ajoute à juste titre à ces deux incarnations bien connues de l’offshore, les pavillons de complaisance, les zones franches d’exportation, plus récemment certaines activités commerciales sur Internet. Au total, il montre dans une énumération particulièrement documentée que la logique de l’économie offshore est bien vivante et en perpétuelle évolution… Le véritable apport de son livre est cependant l’analyse théorique qu’il en fait, parfois avec une certaine lourdeur ou dispersion dans les arguments, mais le plus souvent avec une réelle pertinence.

Première question : le développement d’une économie offshore est-il uniquement le résultat de taxations et de régulations abusives propres aux grands pays développés ? C’est la thèse traditionnelle des théories statiques du changement qui considèrent que l’offshore s’explique en mettant en relation la rationalité des agents économiques (États, entreprises, individus) et les conditions environnementales qui président à leurs choix. Ainsi des agents rationnels et maximisant leur profit réagiront dans un sens univoque à toute transformation de leur environnement vers plus de contraintes et de taxes. À l’inverse, les théories dynamiques du changement postulent que les conditions institutionnelles et structurelles qui peuvent mener à l’offshore sont bien autre chose qu’un simple environnement extérieur. Elles sont elles-mêmes des créations historiques qui possèdent leur propre évolution tout en se transformant sous l’action des agents. C’est par exemple la thèse de Johns [1983] pour qui la structure de compétition économique entre les États, clairement mise en place par la révolution industrielle britannique voire même durant le mercantilisme, est la matrice de l’offshore. Si cette compétition s’est manifestée historiquement par la spécialisation productive, pourquoi refuserait-on aujourd’hui aux petits pays qui n’ont aucune capacité intrinsèque à engendrer du profit au sein de la production, de jouer de leur souveraineté en matière de régulation pour se créer des rentes ? Dans cette approche, le moteur de la création de l’offshore serait tout autant sinon plus à trouver du côté des offreurs que des demandeurs… Mais en finir avec l’offshore signifierait alors, soit retirer leur souveraineté à certains pays, soit amener les États à se coordonner sur une politique unique, ce qui revient au même. Il y a donc ici une contradiction lourde puisque les États ne pourraient résoudre le problème qu’au prix d’une violation des principes de souveraineté et d’autodétermination.

Palan montre alors que la théorie du « public choice » a écarté ce raisonnement en se concentrant sur la logique de la compétition en matière de régulation et de taxation. Si chaque pays fait payer un prix en échange d’un certain nombre (et d’une certaine qualité) de services, alors leur mise en concurrence devrait logiquement déboucher sur l’obtention d’un rapport qualité-prix optimal pour ces services dans chaque pays. Mais un tel raisonnement reconnaît alors implicitement la primauté du marché sur les droits souverains des États. Il admet également que la souveraineté devient un produit susceptible d’être commercialisé. Et il légitime en quelque sorte l’offshore, oubliant par ailleurs que cette compétition en matière de régulation n’est pas un fait de « nature » mais a bel et bien une histoire, un trajectoire dont précisément la théorie doit rendre compte.

L’auteur adopte en conséquence une thèse plus complexe qui va enraciner l’offshore dans l’histoire économique du 19e siècle : « La structure internationale qui apparaît à la fin de ce siècle portait une contradiction entre l’émergence d’États-nations pourvus de souverainetés mutuellement exclusives […] cherchant à imposer une taxation des affaires d’une part, l’engagement à soutenir l’internationalisation du capital d’autre part. » Et pour lui, cette contradiction forte ouvrait une multitude de solutions possibles, celle qui allait sortir étant largement déterminée par des conjonctures spécifiques, des événements particuliers, des acteurs parfois incertains quant aux conséquences de leurs actions. D’où le recours à l’histoire pour éclairer ces différents éléments.

De fait la genèse de l’État souverain européen du 19e siècle fut longue et très progressive. À la fin du Moyen Âge, les États se voient désormais comme souverains et distincts mais néanmoins encore « intégrés dans un ordre chrétien universel fondé sur une loi naturelle ». Trois siècles plus tard, sans doute en lien avec l’épistémologie newtonienne du monde, ces entités ne se voient plus comme relevant d’un ordre naturel mais comme distinctes et surtout identifiées par des espaces géographiques séparés, dès lors en compétition les uns avec les autres. La territorialisation de la souveraineté serait alors devenue centrale et c’est elle qui se cristallise au début du 19e siècle. Les frontières physiques encore incertaines sont alors précisées tandis que les zones de souveraineté maritime sont établies à 12 miles nautiques (avec du reste une extension imaginaire du territoire, tant vers la haute atmosphère – 50 miles – que vers les profondeurs de la Terre…). Mais parallèlement, la montée de la grande entreprise capitaliste détermine une internationalisation du capital à partir des années 1860 qui vient bousculer ce processus d’établissement de la « cage nationale ». Se pose alors le problème de la résolution des différends liés aux comportements de citoyens d’un pays présents sur un autre territoire : comment les régler sans violer les souverainetés respectives tout en favorisant le fonctionnement économique ? C’est notamment par l’instauration de traités bilatéraux que passe cette résolution, notamment après 1860 et le traité de libre-échange franco-britannique. Avec l’attribution d’une série de droits, pour les individus d’un pays, dans le pays partenaire, avec également l’établissement précis des « localisation juridiques », à travers également la délégation aux marchands eux-mêmes de la fixation de certaines règles, les efforts juridiques de l’époque ont résolu certains problèmes. Ils ont tout autant multiplié les failles que l’offshore allait désormais utiliser…

Curieusement, les premiers « paradis fiscaux » apparaissent dans le cadre d’une concurrence entre États… américains. Durant les années 1880, l’État du New-Jersey est le premier à proposer des avantages fiscaux aux entreprises, suivi de près par le Delaware (1898). Mais dans ces deux cas, les États correspondants accueillent physiquement l’entreprise, loin des hébergements virtuels propres à l’offshore. C’est après 1929 que les premiers exemples d’investissement offshore apparaissent réellement à partir de la Grande-Bretagne. Il est alors admis qu’une entreprise enregistrée à Londres mais dont toute l’activité serait à l’étranger ne paierait plus l’impôt britannique… C’était là une faille béante qui devait faire de Londres une véritable place offshore, quoique non déclarée comme telle. Une entreprise londonienne pouvait ainsi investir à l’étranger, s’y montrer totalement britannique pour échapper à l’impôt local, montrer inversement aux autorités anglaises qu’elle n’avait aucune activité en Grande-Bretagne, bref jouer sur les deux tableaux pour n’être plus imposée nulle part. Et ce avec sans doute une réelle tolérance de la part des autorités britanniques, bienveillance qui reflète bien la contradiction matricielle avancée par Palan. C’est aussi dans les années 1920 que, sur la base d’un secret bancaire créé dès la Révolution française pour attirer les fortunes des aristocrates, la Suisse acquit le statut de refuge international préféré des premiers « optimisateurs fiscaux ». Dans la décennie suivante, le pays renforçait son secret bancaire de façon à attirer agressivement les capitaux étrangers. Et dans le cas suisse comme dans le cas britannique, des lois furent établies permettant de séparer individus ou firmes en plusieurs entités distinctes, ce qui rendait évidemment plus facile l’utilisation de l’offshore puisque l’entité y possédant un actif se trouvait séparée de sa « forme dans le pays d’origine ». Ce principe nouveau de division possible des personnes juridiques sous plusieurs juridictions serait le véritable fondement de l’offshore

Par la suite, l’offshore est resté relativement discret jusqu’aux années 1960, à l’exception du cas très particulier du marché des eurodollars. Mais avec la crise qui secoue le monde développé, dès la fin de cette décennie, la recherche de détaxations deviendra cruciale. Mais Palan prend bien soin de montrer que ce mouvement était prévisible dès l’immédiat après-guerre : en effet le fordisme des pays développés avait accru les responsabilités économiques des États, donc aussi leur levée de recettes fiscales. Dans le même temps, les paradis fiscaux les plus en vue à l’époque, tous européens du reste (Suisse, Luxembourg, Liechtenstein, Monaco, Andorre, Gibraltar et les îles anglo-normandes) avaient maintenu les leurs à un niveau faible, notamment parce que, sans industrie ou presque, ils n’avaient pas à suivre le même chemin. Le hiatus entre les deux types de systèmes fiscaux devenait inévitable. Pour les pavillons de complaisance, l’histoire est aussi celle d’une faille ouverte fortuitement dans la législation. Devant recycler des bateaux capturés ou récupérés après la Première Guerre mondiale, les États-Unis décideront de les vendre à des Américains mais, pour ne pas qu’ils soient des concurrents nationaux des navires marchands états-uniens, ils furent obligés de s’enregistrer au Panama. Une fois ceci réalisé, d’autres armateurs comprirent vite les possibilités ouvertes par la législation correspondante. En ce qui concerne les zones franches d’exportation, c’est pareillement Puerto-Rico qui constituera un précédent à la fin des années 1940. Dans tous ces cas, Palan parle d’innovation apparemment accidentelle de ces véhicules de l’économie offshore, tout en soulignant le caractère incontournable de ces derniers, dans le cadre d’un capitalisme de plus en plus soumis, de fait, à des taxations et surtout régulations, de la part des États développés.

Nous n’avons pas la place de développer ici les remarquables ajouts de l’auteur sur la période des quarante dernières années, de même que ses réflexions plus théoriques. Mais au final il apparaît bien que le « monde de l’offshore », pour clandestin et « extérieur » qu’il soit, est profondément intégré au monde économique officiel, largement fonctionnel avec ce dernier. Tout ceci pour dire que le projet de sa disparition reste peut-être un vœu pieux, malgré la multiplicité des déclarations politiques récentes en ce sens. Néanmoins on ne peut s’empêcher de penser que l’état de détresse des finances publiques états-uniennes et européennes aujourd’hui milite quand même en faveur d’un allégement de ses abusives prérogatives. L’avenir est aussi fait d’inédit et on a toujours le droit de rêver…

Entre Chine et Monde : vivons-nous un tournant mondial ?

Invité la semaine dernière par Louise Benat-Tachot (du CLEA) et Miguel Rodriguez (du Crimic) à prendre part à un colloque intitulé « Le Pacifique, du 16e au 21e siècle », j’y ai ébauché une brève synthèse des rapports que l’histoire mondiale entretient avec la Chine, courant sur les derniers siècles. Sans surprise, le sujet renvoie à nombre de billets parus sur ce même blog.

Pourquoi l’Asie, pourquoi la Chine ? D’abord un chiffre, extrait de l’œuvre de l’économiste Angus Maddison : 75 %, part supposée de l’Asie dans le PIB mondial durant le premier millénaire de notre ère, contre moins de 10 % pour l’Europe. Ensuite un travail collectif (« L’histoire des autres mondes », Les Grands Dossiers des sciences humaines, n° 24, sept.-oct.-nov. 2011), que j’ai dirigé il y a deux ans, et qui inspire pour partie cet article : une vraie histoire mondiale, comprendre non eurocentrée, ramène en quelque sorte l’Asie au centre. Et souligne bien involontairement que sans la Chine, l’histoire du monde n’aurait pas été la même. Si Christophe Colomb n’était pas parti vers l’ouest dans l’idée de trouver le grand khan de Chine afin de le convertir et de lui soutirer son or pour financer une croisade, nous n’aurions pas eu d’objet pour ce colloque, initié pour le 500e anniversaire de la « découverte » du Pacifique par Vasco Núñez de Balboa. La politique des Grandes Découvertes européennes, du 15e au 18e siècle, peut se résumer en une obsession : trouver une voie d’accès vers la Chine, les Indes, leurs richesses.

Indéniablement, la Chine est au centre d’un grand pan de l’histoire mondiale. Le monde chinois, ce sont de vastes plaines cultivées, une grande civilisation qui a représenté, au moins depuis le début de notre ère, de 30 à 20 % aujourd’hui de l’humanité. Cette densité explique que les Chinois soient à l’origine de nombre d’inventions, dont je dresse une liste très loin d’être exhaustive : la boussole, la poudre, le papier, l’imprimerie, la bureaucratie (résumée en une constante : les fonctionnaires ont représenté, ces deux derniers millénaires, quelque 10 % de la population chinoise). Ajoutons-y pour faire bonne mesure le papier-monnaie, le gouvernail d’étambot, le caisson étanche pour les bateaux, le haut-fourneau, l’arbalète, la brouette, la poste d’État, etc. Pour une liste exhaustive, se référer à l’encyclopédique œuvre dirigée par Joseph Needham.

Toutes ces inventions ont été diffusées vers l’Europe, qui les a améliorées et en a fait les outils de son hégémonie mondiale, qui court en gros peut-être du 16e, en tout cas au moins du 19e à la moitié du 20e siècle. Ces emprunts se font d’abord par la steppe, puis l’océan Indien via le monde musulman, enfin la route de la Soie quand les Mongols l’unifient au 13e siècle – ce « grand désenclavement » auquel Jean-Michel Sallmann a récemment consacré un bel ouvrage. C’est par cette route que Marco Polo peut témoigner des fastes de la cour du grand khan. C’est Marco Polo avec d’autres qui inspirent Christophe Colomb dans son équipée. L’histoire est connue, pour plus de détails, voir le beau livre que Bernard Vincent a consacré à 1492. L’année admirable, ou la biographie de Christophe Colomb. Héraut de l’apocalypse par Denis Crouzet : Colomb cherchait la Chine, il trouve les Amériques. C’est la première mondialisation, au moins selon l’acception des historiens hispanisants – les économistes voient souvent leur première mondialisation au 19e siècle, avec l’extension mondiale du libre-échange. Cette première mondialisation est d’abord ibérique. Espagnols et Portugais se partagent le monde en 1494, avec le traité de Tordesillas.

Les premiers à arriver en Chine sont les Portugais. Ils contournent l’Afrique et le Moyen-Orient, s’insèrent assez brutalement dans les denses réseaux commerciaux, déjà connus des Chinois, qui sillonnent l’océan Indien depuis le début de notre ère et auxquels Philippe Beaujard a consacré une anthologie [commentée en 2 billets, ici et ]. Cela ne va pas sans mal, comme le montre Serge Gruzinski dans L’Aigle et le Dragon. Si les Espagnols terrassent les Aztèques et les Incas, les Portugais échouent à dicter leur loi à la Chine : trop peuplée, trop bien organisée, familière des canons, et surtout indifférente aux maladies véhiculées par les Européens. Ces pandémies, la variole en tête, seront le facteur décisif des conquêtes espagnoles. Car l’Eurasie, avec ses civilisations qui commercent et qui élèvent des animaux, a été un gigantesque bouillon de culture. En Asie comme en Europe, les populations partagent les mêmes agents pathogènes depuis des millénaires et sont immunisées. Les Amérindiens, à l’écart de ce grand brassage microbien, vont payer le prix lourd : au 16e siècle, leur population s’effondre, peut-être à 10 ou 20 % de ce qu’elle était à l’arrivée des Blancs – ce qui explique l’aisance des conquêtes.

Très vite, les Espagnols arrivent à contourner les Amériques et ouvrent à leur tour une voie vers la Chine à travers le Pacifique. Des Amériques jaillit un flux de métaux précieux, or et surtout argent. Qu’y a-t-il alors à acheter ? De la soie (de Chine), des cotonnades (d’Inde), de la porcelaine (de Chine)… Dès le 16e siècle, l’Asie draine peut-être la moitié de l’or et de l’argent du Nouveau Monde. En témoigne la mise en place du galion de Manille. Le but est d’aller droit au client final, sans transiter par l’Europe.

Les puissances émergentes du moment, la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, veulent aussi leur part du gâteau. Elles se heurtent à une première difficulté : comment accéder à la Chine alors que Portugais et Espagnols contrôlent les chemins non bloqués par les puissances asiatiques terrestres, telles la Russie, la Perse, L’Empire ottoman, l’Empire moghol en Inde ? De deux façons : d’abord en cherchant d’autres voies. Une anecdote à ce sujet, contée par Timothy Brook dans son splendide livre Le Chapeau de Vermeer : Samuel Champlain coordonne pour la couronne française l’exploration de l’Amérique des Grands Lacs. Il achète, probablement à Paris, une robe de cérémonie chinoise d’immense valeur, on l’imagine toute de soieries et dorures, dans l’idée que l’agent qui arrivera à la cour impériale chinoise doit paraître à son avantage. Et ce sont les Hurons qui profitent du spectacle, alors qu’un employé de Champlain s’adresse à leurs chefs déguisé en mandarin.

Ces tentatives de contournement échouent, il n’y a pas d’autre voie. Seconde option, qui se révèle efficace dès le 17e siècle : la concurrence, au besoin armée. Les bateaux anglais et néerlandais pillent et détruisent leurs rivaux ibériques. C’est l’acte de naissance d’un certain capitalisme, en tout cas un essor formidable du secteur privé, des compagnies par actions, les Compagnies des Indes. Et ces nouveaux venus écartent les Ibériques du grand jeu.

Seconde difficulté, partagée par tous les États européens : la Chine n’est pas intéressée par le commerce. Les hommages venus de loin, oui. Quelques échanges bien contrôlés dans des comptoirs verrouillés, pourquoi pas ? Elle veut bien des métaux précieux. Alors, pour acquitter une balance commerciale toujours plus déséquilibrée, les Espagnols envoient leur argent en Chine, quand les pirates anglais ne font pas main basse dessus.

Si, à la fin du 18e siècle, on avait posé à un Candide extraterrestre la question : demain, qui dominera le monde ?, il aurait sans hésiter répondu : la Chine, évidemment ! Superpuissance militaire, prémices d’industrialisation et de consommation, population homogène… Elle avait apparemment tous les atouts. Au milieu du 19e, elle se fait pourtant humilier lors des deux guerres de l’Opium livrées par les puissances occidentales afin de l’obliger à jouer le jeu du libre-échange, et s’effondre. Dépassée technologiquement, certes. Mais aussi, on l’oublie trop souvent, ravagée de l’intérieur par un conflit civil à l’ampleur inégalée dans l’histoire, la guerre messianique des Taiping, qui fait peut-être 30 millions de morts (1851-1864).

Un autre facteur qui a pu jouer a été exposé par Kenneth Pomeranz dans Une grande divergence. Comparant l’Angleterre de la Première Révolution industrielle et le bassin du Bas-Yangzi, qui connaissent à la fin du 18e siècle une situation socio-économique similaire, il souligne que les deux sociétés en étaient arrivées à une sorte de piège malthusien écologique : le déboisement empêchait d’accroître une activité liée au charbon de bois, et les limites de productivité agricole obéraient une extension économique en Chine. Alors que l’Angleterre disposait d’énormes réserves en charbon fossile, et jouissait de 20 millions d’« hectares fantômes » dans le Nouveau Monde dont elle pouvait extraire les ressources agricoles. Elle était aussi en mesure d’imposer à l’Inde de cesser de produire des cotonnades et de devenir un fournisseur de matières premières – l’Inde, rappelons-le, est restée sous la coupe d’une société anonyme fondée en 1600, la Compagnie anglaise des Indes orientales, du milieu du 18e siècle jusqu’en 1858…

Un autre historien américain, non traduit en français, John R. McNeill, plonge lui aussi dans l’histoire environnementale pour montrer, dans Mosquito Empires, pourquoi l’Amérique latine est restée hispanophone et lusophone. Les Anglais voulaient mettre la main dessus, ils en avaient les moyens militaires, ils ont échoué. À cause des moustiques, qui ont offert un avantage décisif aux primo-arrivants. En déportant des esclaves africains par millions dans le Nouveau Monde, les Européens y ont aussi acclimaté le paludisme Plasmodium falciparum – le plus meurtrier – et la fièvre jaune. Les populations déjà sur place, au moins celles dont les ancêtres avaient survécu, y avaient gagné une immunité. Même en infériorité numérique, Espagnols et Portugais ont ainsi résisté aux invasions britanniques. Il leur suffisait d’attendre quelques mois, retranchés dans leurs fortins, que les fièvres anéantissent 90 % des contingents adverses. D’autres ouvrages, tels ceux de Charles C. Mann (1491 ; 1493) ou, de Nicholas A. Robins, Mercury, Mining and Empire, qui montre la destruction des communautés andines par la pollution liée à l’activité minière, soulignent le riche apport de l’histoire environnementale quant aux sujets ici évoqués.

Ensuite, la Chine connaît l’Occupation japonaise, la parenthèse maoïste, les dizaines de millions de morts liés à ces événements, bref un grand bond… en arrière. 1979, Deng Xiao-Ping initie une libéralisation progressive. À partir de 1985, les entreprises japonaises envoient leurs usines en Chine. Par cette délocalisation induite par la flambée du yen, elles diffusent leur modèle d’industrialisation. Une main-d’œuvre active et peu rémunérée s’emploie alors à édifier l’atelier du monde.

En moins de trois décennies, la Chine fait irruption dans l’économie mondiale, avec des taux de croissance annuels de 10 % – même s’ils se réduisent ces dernières années. Elle émerge, ou plutôt ré-émerge. Elle valide ce nouveau statut en 2000, par son entrée dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce). En 2008, détenant les plus grandes réserves financières de la planète, c’est la Chine, conjointement au Japon, qui sauve de la banqueroute le dollar en rachetant à tour de bras de la dette américaine. En 2009, elle devient le premier exportateur mondial. En 2010, la Chine acquiert le rang de deuxième économie mondiale, dépassant le Japon. Quatre entreprises chinoises figurent en 2010 dans les dix premiers groupes mondiaux. Quelque part dans les décennies 2020-2030, pense-t-on aujourd’hui, elle doublera les États-Unis et reviendra à la place qui serait la sienne dans l’arène internationale : la première. Tout ça a déjà été dit.

François Gipouloux, dans son ouvrage La Méditerranée asiatique, a campé la vaste fresque des flux marchands de ces cinq derniers siècles. Derrière l’ampleur d’un phénomène qui n’a pas de précédent historique en termes d’échelle, il relativise les atouts chinois.

Quand la Chine a sauvé le dollar, on prête à Hillary Clinton la phrase suivante : « On ne sermonne pas son banquier. » Il y aurait pourtant matière à gronder, en ce qui concerne le sort des minorités culturelles ou ethniques (Tibétains, Ouighours…). Les camps de travail existent toujours. Sans être une dictature, la Chine reste un régime autoritaire, et l’appareil de surveillance du Web est un véritable Léviathan. La liberté de religion n’existe pas. L’État contrôle tout en la matière, une vieille obsession chinoise dérivant d’une histoire scandée par les rébellions messianiques. Plus largement, la liberté d’entreprendre est balbutiante. Paradoxe : le secteur entreprenarial chinois est un des plus dynamiques du monde. Le secteur bancaire est le mieux nanti de la planète, car faute de Sécurité sociale et de retraite, les Chinois affichent le plus haut taux d’épargne du monde, 40 % de leurs revenus. Or les banques se montrent plus que rétives à financer le secteur privé. Car tout est régi par le triumvirat banques d’État – Parti unique – entreprises publiques.

Selon Gipouloux, en Europe, le capitalisme s’est bâti sur une fragmentation des pouvoirs politiques propice au développement du droit privé. Rien de tel en Chine. L’État a toujours, et il continue, gardé les marchands sous sa coupe. Une des conséquences est l’apparition aujourd’hui de la plus grande diaspora de l’histoire mondiale, jaillie du monde chinois depuis une dizaine d’années : de 30 à 50 millions de personnes, rêvant de faire fortune ailleurs que chez eux sous l’ombrelle qu’étend complaisamment un État expansionniste sur toute la planète. Conséquence : il y a une ChinAfrique, et il existe une ChinAmérica del Sur, que décrivent par exemple les journalistes espagnols Heriberto Araujo et Juan-Pablo Cardenal dans Le Siècle de la Chine. Ils consacrent ainsi des passages édifiants au pillage des ressources minières du Pérou par des conglomérats chinois.

Ceci dit, historiquement parlant, les Chinois ont été, dans des secteurs qui leur étaient propres, parfois plus libéraux que les Européens. Un exemple, extrait des Bâtisseurs d’empire d’Alessandro Stanziani : l’auteur estime que sous la dynastie Qing (du milieu du 17e siècle au début du 20e), l’État finance son armée et son importante expansion territoriale par le recours massif au secteur privé – ce qui le fragilisera à terme. Et cela se passe au moment où le monopole étatique de la violence est constitutif, en Europe, de l’émergence des États-nations. Il souligne aussi que la Chine a connu, ces deux derniers millénaires, autant de périodes de fragmentation entre États rivaux que de moments où elle était unifiée sous la bannière de dynasties. À l’encontre d’autres auteurs, qui perçoivent, dans la succession dynastique qui rythme l’histoire de Chine telle qu’elle est traditionnellement exposée, une continuité manifeste des formes institutionnelles. Ce qu’il faut en retenir, c’est que, comme partout, la société chinoise sait évoluer et s’adapter. Elle n’est pas immuable.

Certains problèmes spécifiques méritent un éclairage bref. J’en retiens deux : la démographie et l’environnement.

On connaît la politique de l’enfant unique. On sait moins que la Chine subit un problème massif, comme l’Inde et le Pakistan, de déséquilibre de la balance entre les sexes. Le fœticide féminin, pratiqué clandestinement à grande échelle, a abouti à laisser vivre 117 garçons pour 100 filles, le rapport biologique s’établissant normalement à 100 garçons pour 105 ou 106 filles. D’où une Chine qui aujourd’hui se masculinise, en sus de vieillir… Avec des conséquences difficilement prévisibles.

La Chine est devenue le premier pollueur mondial. Paradoxe : pour nourrir sa soif d’énergie, elle inaugure deux centrales à charbon par semaine. Elle bloque, de concert avec les États-Unis, comme le montre Jean-Paul Maréchal dans Chine/USA : le climat en jeu, toute négociation internationale visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre impliqués dans le réchauffement. Parce qu’elle estime que les pays industrialisés doivent payer pour leurs émissions passées (l’Europe et les États-Unis comptent chacun pour 30 % des émissiosn passées, alors que la Chine est reponsable de 10 %), quand les États-Unis souhaitent, réduisant leur pollution, ne payer que pour les émissions à venir. Mais la Chine s’est imposée comme le leader mondial des énergies vertes, ses nouvelles centrales à charbon sont bien plus performantes que celles des États-Unis, et comme l’Inde et l’Europe, elle reboise massivement.

La Chine nous apprend beaucoup : elle fait d’abord voler en éclats le dogme qui voudrait que développement économique et démocratisation marchent de concert. Les économistes Giovanni Arrighi, Michel Aglietta, Guo Bai ou Kaoru Sugihara cernent qui une voie chinoise, qui un modèle est-asiatique de développement qui pourrait constituer une alternative au néolibéralisme, car basé non sur l’accumulation du capital, mais sur l’intensification du travail. Et la Chine nous rappelle aussi que nous vivons aujourd’hui une parenthèse hégémonique. La Grande-Bretagne a dominé le monde au 19e siècle. Dans la première moitié du 20e  elle n’était plus en mesure de jouer ce rôle, et les États-Unis ne souhaitaient pas l’endosser. Période d’incertitude, marquée par deux guerres mondiales et une crise économique majeure. Ce n’est qu’à l’issue du second conflit mondial que les États-Unis se sont imposés : suprématie du dollar, superpuissance militaire et économique, en rivalité avec l’URSS. Or l’économie mondiale, comme la géopolitique, sont aujourd’hui en passe d’entrer dans une nouvelle ère. Dans L’Asie et le Futur du monde, Yves Tiberghien souligne que les pays de  l’OCDE comptaient pour 60 % du PIB mondial de 1950 à 2000, avec 13 % de la population mondiale. En 2010, cette part s’était réduite à 50 %. Elle devrait continuer à décroître, pour atteindre 25 % vers 2050.

Retenons que la prospective est une science aléatoire. J’ai relu récemment un rapport de ce type publié par l’Europe en 2007 – Le Monde en 2025 –, et même s’il signale que l’économie américaine était fragile, il ne pouvait anticiper la crise des subprimes aux États-Unis (en attendant demain en Chine ?, dont la bulle immobilière reste menaçante) et ses conséquences. En cascade, celles-ci chamboulent déjà la plupart de ses pronostics. Mais notons qu’un constat émerge de cette littérature : pour les prochaines décennies, les prospectivistes envisagent des évolutions vers une économie mondiale soit tripolaire (Amérique, Asie, Europe), soit multirégionale (polarisée autour de puissances locales), soit dominée par la Chine et accessoirement l’Inde – une asiatisation du monde donc, prophétisée par Kishore Mahbubani et Nayan Chanda… Mais une très forte majorité anticipe le recul de l’Occident au bénéfice soit de l’Asie, soit des émergents dans leur ensemble. Les élites chinoises devront choisir leur stratégie, avec pour option à déterminer de favoriser plus ou moins les diverses institutions dont elles sont membres : Bric’s (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud), G20, G77 ou intégration régionale avec le Japon et la Corée du Sud.

Pour conclure et ouvrir à la fois ce bref tour d’horizon, je signale que la prochaine édition du Festival international de géographie de Saint-Dié des-Vosges aura cette année pour thème : « La Chine, une puissance mondiale ».

 

Bibliographie indicative

• Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise. Capitalisme et Empire, Odile Jacob, 2012.

• Heriberto Araùjo et Jùan Pablo Cardenal, Le Siècle de la Chine. Comment Pékin refait le monde à son image, Flammarion, 2013.

• Giovanni Arrighi, Adam Smith à Pékin. Les promesses de la voie chinoise, 2007, trad. fr. Nicolas Vieillecazes, Max Milo, 2009.

• Isabelle Attané, Au pays des enfants rares. La Chine vers une crise démographique, Fayard, 2011 ; En espérant un fils… La masculinisation de la population chinoise, Ined, 2010.

• Philippe Beaujard, Les Mondes de l’océan Indien. t. I : De la formation de l’État au premier système-monde afro-eurasien ; t. II : L’Océan Indien, au coeur des globalisations de l’Ancien Monde, Armand Colin, 2012.

• Marie-Claire Bergère, Capitalismes et capitalistes en Chine. Xixe-xxie siècle, Perrin, 2007.

• Roy Bin Wong, China Transformed: Historical Change and the Limits of European Experience, Cornell University Press, 2000.

• Luce Boulnois, La Route de la Soie. Dieux, guerriers et marchands, Olizane, 2001, rééd. 2010.

• Timothy Brook, Le Chapeau de Vermeer. Le xviie siècle à l’aube de la mondialisation, 2008, trad. fr. Odile demange, 2010, rééd. 2012 ; Sous l’œil des dragons. La Chine des dynasties Yuan et Ming, 2010, trad. fr. Odile Demange, 2012.

• Gérard Chaliand et Michel Jan, Vers un nouvel ordre du monde, Seuil, 2013.

• Nayan Chanda, 2007, Au commencement était la mondialisation, La grande saga des aventuriers, missionnaires, soldats et marchands, trad. fr. Marie-Anne Lescourret, CNRS Éditions, 2010.

• Axelle Degans, Les pays émergents : de nouveaux acteurs. BRIC’s : Brésil, Russie, Inde, Chine… Afrique du Sud, Ellipses Marketing, 2011.

• Jean-Luc Domenach, La Chine m’inquiète, Perrin, 2009.

• Jacques Gernet (1921), Le Monde chinois. t. I : De l’âge du Bronze au Moyen Âge ; t. II : L’Époque moderne (10e-19e siècle) ; t. III : L’Époque contemporaine, 1972, Armand Colin (1 vol.), rééd. Pocket, 2006.

• François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, xvie-xxie siècle, CNRS Éd., 2009.

• Nicole Gnesotto et Giovanni Grevi (dir.), Le Monde en 2025, trad. fr. Béatrice Bocard, Pocket, 2007.

• Vincent Goossaert et David A. Palmer, La Question religieuse en Chine, CNRS, 2012.

• Christian Grataloup, Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde, Armand Colin, 2007, rééd. 2010.

• Serge Gruzinski, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au 16e siècle, Fayard, 2012.

• Yang Jisheng, Stèles. La Grande Famine en Chine, 1958-1961, trad. fr. Louis Vincenolles, Sylvie Gentil et Chantal Chen-Andro, Seuil, 2012.

• Johannes Jütting, Le Basculement de la richesse, OCDE, 2010.

• Parag Khanna, The Second World. Empires and influence in the new global order, Random House, 2008.

• Charles C. Mann, 1493. Comment la découverte des Amériques a transformé le monde, 2011, trad. fr. Marina Boraso, Albin Michel, 2013. L’auteur, journaliste scientifique, a déjà publié une remarquable étude avec 1491. Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, 2006, trad. fr. Marina Boraso, Albin Michel, 2007.

• Kishore Mahbubani, Le Défi asiatique, 2008, trad. fr. Rita Sabah, Fayard, 2008.

• Jean-Paul Maréchal, Chine/USA : Le climat en jeu, Choiseul, 2011.

• John R. McNeill, Mosquito Empires. Ecology and war in the Greater Caribbean (1620-1914), Cambridge University Press, 2012.

• Joseph Needham, La Science chinoise et l’Occident, 1969, trad. fr. Eugène Simion, Seuil, coll. « Points », 1973.

• Joseph Needham et Robert Temple, The Genius of China: 3,000 Years of Science, Discovery, and Invention, Andre Deutsch, 2007.

• Philippe Pelletier, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Gallimard, 2011.

• Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, 2000, trad. fr. Nora Wang et Mathieu Arnoux, Albin Michel/MSH, 2010 ; La Force de l’Empire : Révolution industrielle et écologie, ou pourquoi l’Angleterre a fait mieux que la Chine, È®e, 2009.

• Nicholas A. Robins, Mercury, Mining and Empire. The Human and Ecological Cost of Colonial Silver Mining in the Andes, Indiana University Press, 2011.

• Jean-Michel Sallmann, Le Grand Désenclavement du monde. 1200-1600, Payot, 2011.

• Alessandro Stanziani, Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes, 15e19e siècles, Raisons d’agir, 2012.

• Gabriele Steck et al., Allianz Global Wealth Report 2010, Allianz, 2010.

• Yves Tiberghien, L’Asie et le Futur du monde, Presses de SciencesPo, 2012.

• Odd Arne Westad, Restless Empire. China and the World since 1750, Bodley Head, 2012.

• Fareed Zakaria, Le Monde postaméricain, 2008, rééd. Perrin, 2011.

 

 

 

1974, L’Imprécateur

Dans l’analyse de la mondialisation contemporaine, un rôle majeur est accordé aux firmes transnationales (FTN), ou, comme on les a d’abord appelées, les firmes multinationales. Même si on rappelle souvent que la VOC, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, était déjà à sa manière une firme multinationale, ce type d’entreprises ne commence véritablement à s’imposer qu’à partir des années 1960. La notion est alors un peu flottante, comme l’atteste l’introduction de cet article de Stephen Hymer, paru dans la Revue économique en 1968 :

« Quelle est, d’abord, la nature de la “chose” ? Pour la désigner, les étiquettes ne manquent pas : investissement direct, International Business, International Firm, International Corporate Group, Multinational Firm, Multinational Enterprise, Multinational Corporation, Multinational Family Group, World Wide Enterprise, grande entreprise plurinationale, grande entreprise multinationale, grande unité interterritoriale, grande unité pluriterritoriale ou, pour reprendre une expression du ministre français des Affaires étrangères : “la société géante américaine”. » [1]

Les firmes multinationales sont des acteurs clés de la transnationalisation du capitalisme. Non seulement elles remettent en question l’internationalisation orchestrée par les États, mais leur puissance semble rivaliser avec celle de ces derniers. En 1974, Xavier Browaeys, dans une « Introduction à l’étude des firmes multinationales », cite un article de Lester Brown que je n’ai pas pu retrouver [2], et écrit :

« Dans la même optique un auteur américain a classé, pour l’année 1966, les nations selon leur produit national brut et les entreprises d’après le volume de leurs ventes. Parmi les cent plus grandes entités économiques, on trouve cinquante et une entreprises. General Motors vient au 13e rang, presque à égalité avec la Suède, IBM et Chrysler avec la Corée du Sud ou les Philippines, Volkswagen avec l’Irlande et Goodyear avec le Maroc. » [3]

Or, c’est dans ce contexte qu’en 1974 René-Victor Pilhes publie un roman, L’Imprécateur. Le récit, au passé, relate dans une autobiographie où la fiction se confond avec l’onirisme, la chute, réelle autant que métaphorique, du siège social parisien de « la firme géante, multinationale et américaine, Rosserys & Mitchell » ‑ expression qui constitue le leitmotiv du roman :

« Rosserys & Mitchell était l’un des joyaux de cette civilisation. Grâce à ses engins, des travaux surhumains avaient été effectués dans le monde entier, du blé poussait là où Moïse sous ses pas soulevait de la poussière. Des millions d’écoliers apprenaient que, s’ils travaillaient bien en classe, ils auraient plus tard une chance d’être engagés par une firme semblable à Rosserys & Mitchell-International. Aux jeunes générations, on disait : “Le jour où le monde ne sera plus qu’une seule et même entreprise, alors, personne n’aura jamais plus faim, personne n’aura jamais plus soif, personne ne sera jamais plus malade.”

Ainsi étaient façonnés les esprits dans le monde industrialisé lorsque survint un accident dans la firme française de cette compagnie géante, américaine et multinationale.

Or c’était le temps où les pays riches, hérissés d’industries, touffus de magasins, avaient découvert une foi nouvelle, un projet digne des efforts supportés par l’homme depuis des millénaires : faire du monde une seule et immense entreprise. »[*]

Le fond du roman est une réflexion sur le management. Le narrateur est le directeur des ressources humaines de la firme française et son récit est celui de la folie qui s’empare de la direction et des principaux cadres de l’entreprise suite à une série d’incidents. Le réalisme y cède peu à peu la place au burlesque comme lors de cette réunion secrète du staff constitué des douze principaux cadres, nouveaux chevaliers de la table ronde, au cours de laquelle le narrateur s’emporte dans une des nombreuses diatribes qui ponctuent le roman :

« Oh, vous, Seigneur, qui avait daigné favoriser la naissance et la multiplication des sociétés géantes, multinationales et américaines, accordez-nous les forces nécessaires à les préserver ! Grâce à elles, les biens et les marchandises fabriqués en ce bas monde s’accroissent et bientôt pourvoiront à la nourriture, à l’habillement, au confort et au loisir de toutes les créatures humaines que vous avez créées à votre image ! Grâce à elles, Seigneur, les finances internationales sont saines, les femmes et les hommes du monde entier, par-delà les frontières, au-delà des égoïsmes nationaux et des fanatismes religieux, se tiennent par la main, se sentent solidaires et s’aiment fraternellement. Car c’est un fait, Seigneur, que depuis que ces sociétés existent et étendent leur influence, le monde n’a jamais connu un tel sursaut d’honnêteté et de justice. C’est un fait, Seigneur, que ceux qui président aux destinées de ces sociétés n’ont jamais été aussi proches de vos apôtres et que jamais hommes n’ont incarné si parfaitement votre bonté et votre magnanimité. Seigneur, ces sociétés, parce qu’elles font le bien de par notre pauvre monde, parce qu’elles utilisent l’argent à soulager les souffrances des peuples malades ou affamés, sont l’objet de la haine des méchants et envieux. Voici, Seigneur, qu’il se pourrait que la propagation planétaire du bonheur soit compromise par les agissements des envoyés de Satan. Je vous prie instamment de veiller à ce que l’œuvre pacifique et désintéressée de ces sociétés multinationales, qui n’ont pour unique et cher désir que de panser les blessures, apaiser les colères, caresser les petits enfants déshérités, ne soit pas détruite par les forces du mal. Seigneur, vous qui avez chassé les marchands du temple, expulsez de nos murs les démons ! Puissent votre bonté divine et votre infinie puissance favoriser l’expansion et la croissance des compagnies géantes, américaines et multinationales qui apportent du pain à ceux qui ont faim, de l’eau à ceux qui ont soif, de l’ombre à ceux qui ont chaud, de la chaleur à ceux qui ont froid, et que se dressent, partout où il n’existe encore que terres arides et brûlées, de nombreux immeubles de verre et d’acier, et que leurs trésoriers soient protégés par vous de la vindicte obscurantiste des destructeurs ! Seigneur, je bois à votre toute-puissance et vous demande de bien vouloir pardonner leurs erreurs à douze cadres d’état-major, vos humbles serviteurs, qui, en se réunissant ici, cette nuit, tentent avec leurs modestes moyens de repousser l’envahisseur et de parer à son offensive hideuse et païenne. Buvons ! » [*]

Au-delà des qualités littéraires du roman, celui-ci constitue, on le devine ici, une source intéressante à une métahistoire et à une métagéographie de la globalité. Derrière la parodie et le suspens de l’intrigue, en effet, se révèle une réalité : la mondialisation. Le mot n’apparaît pas dans le texte, mais ce n’est pas un hasard si le roman est cité en exergue d’une étude de la DATAR portant sur les métropoles dans la mondialisation et parue en 1977. Mondialisation et multinationales apparaissent intrinsèquement liées.

À côté de cela, on trouve, évoqués, pêle-mêle, la question des délocalisations :

« Lorsque survinrent les événements relatés ici, Rosserys & Mitchell avait entrepris de construire des usines non point dans les pays assez riches pour acheter eux-mêmes les engins fabriqués et emballés sur leur sol, mais au contraire dans les pays pauvres et démunis de denrées pour la raison que les salaires payés aux ouvriers de ces pays étaient moins élevés qu’ailleurs. » [*]

L’émergence du Japon :

« Buvons au Japon, réjouissons-nous de l’érection massive des immeubles de verre et d’acier qui honorent et embellissent cet archipel béni des dieux ! » [*]

L’assassinat d’Allende (avec une allusion au rôle d’ITT) :

« Des millions de jeunes filles et de jeunes gens des pays industrialisés, dégoûtés des assassinats perpétrés par ces puissances financières internationales et de leur insolence politique, écœurés de payer si cher la liberté de consommer, tournaient innocemment leurs espoirs vers des socialismes travestis et d’impitoyables dictatures. Les démocraties de ce temps-là paraissaient à bout de souffle. Ainsi, un pays d’Amérique du Sud qui s’appelait le Chili fut un jour poignardé dans le dos par les financiers de Wall Street et leurs complices des beaux quartiers de Santiago. » [*]

La crise pétrolière :

« Les Seven Majors sont les maîtres d’œuvre de l’ensemble de ces activités ! Que vont-elles devenir maintenant que les Arabes veulent s’emparer des puits ? Et nous, sans pétrole, qu’allons-nous devenir ? » [*]

La nature dissymétrique des échanges :

« Je mis à profit mon déjeuner pour lire le journal. Je m’attardai sur les commentaires suscitées par la pénurie naissante de pétrole et les menaces qui pesaient sur le zinc, le cuivre, la bauxite et même le phosphate. Ainsi, l’Occident, entraîné par l’Amérique du Nord, avait en somme vécu au-dessus de ses moyens. Et, si les habitants des pays industrialisés avaient connu une amélioration spectaculaire de leur niveau de vie, ce n’était donc pas seulement dû à leur intelligence, à leur travail, à leur habileté, mais aussi pour une bonne part en raison du faible prix qu’ils avaient payé leurs matières premières. Voilà qui expliquait l’affamation quasi générale d’une immense partie du monde et la prospérité, le gâchis de l’autre partie. » [*]

Le traitement informatique des données :

« Nous-mêmes, dressés là, au cœur de l’Histoire de France, nous jetions en pâture à nos ordinateurs des milliers de données déjectant des milliers de résultats et de probabilités pesant lourd sur l’économie du Mexique et de la Côte-d’Ivoire. » [*]

La remise en question de la croissance :

« Nous sommes voués en effet à fabriquer n’importe quel produit pourvu qu’il soit nouveau, faute de quoi notre système est ainsi fait qu’il s’écroulera à la moindre faiblesse, au plus petit raté. L’industriel qui, l’année prochaine, ne trouvera pas son nouveau produit et son nouveau marché est condamné. Trouvez-vous cela normal, d’inventer sans cesse non pour satisfaire les besoins mais pour nourrir la machine économique ? Trouvez-vous normal que nos managers ou nos fonctionnaires des Finances parlent sans cesse de clignotants et de tableaux de bord ? La société économique serait-elle donc une espèce de Boeing 727 ? Aurait-on oublié que, si un avion vole, c’est pour transporter des passagers d’un point à un autre et que cela seul en justifie la fabrication ? Et que, s’il convient, certes, de surveiller son tableau de bord et ses clignotants, c’est uniquement pour veiller à ce qu’il ne s’écrase pas, et que cela est dans la nature des choses mais ne constitue pas un objectif ? Le but d’un avion n’est pas de voler, Brignon, cela, c’est simplement sa fonction. Nous sommes victimes de l’orgueil et du manque d’imagination conjugués des économistes des vingt dernières années, voilà ce que je voulais vous dire, Brignon. » [*]

Ces éléments sont autant de petites touches impressionnistes d’un tableau plus vaste dont le sens se perçoit évidemment mieux a posteriori, avec le recul de l’historien. L’anachronisme est un récif qu’on se gardera autant que possible d’éviter. Il ne s’agit pas de lire dans un roman de 1974 la réalité du Monde actuel. Certains éléments sont clairement datés. Il n’en demeure pas moins que René-Victor Pilhes y saisit la mondialisation à l’œuvre dans sa dimension entrepreneuriale et capitaliste, et révèle également par ses imprécations l’inquiétude que celle-ci fait déjà surgir. Dans l’histoire de la mondialisation contemporaine et de sa perception, on peut déceler à travers ce roman un basculement crucial qui a conditionné l’analyse qui en a été faite dans les années 1990.

« Et l’heure de vérité sonna enfin pour les principaux cadres de Rosserys & Mitchell-France. Ils étaient dans le vif du sujet. Cette fois, il n’était plus question de marges, de marchés, de cash-flow, de devises, de pétrole, de zinc, d’exportation. Il était question de l’homme, des hommes qu’ils étaient sous leur déguisement présomptueux de technocrates énergiques et savants tirant le char du monde postindustriel. Ils avaient à résoudre le paradoxe suivant : comment, à l’ère des ordinateurs, du télétraitement, de la gestion intégrée, de la direction par objectifs, se pouvait-il qu’un haut responsable américain proposât de créer un tribunal spécial au sein de l’entreprise afin de juger un collaborateur dans les sous-sols et de le punir ? Les sociétés multinationales, ces mécaniques fameuses qui gommaient les frontières, écrasaient de leur poids de malheureuses nations pauvres et bâillonnées, sécrétaient-elles par surcroît le fascisme à l’intérieur ? Interdire la révolution ou la démocratie aux pays pauvres, distiller le fascisme dans les nations riches, cela par le truchement de leurs puissantes firmes du monde entier, étaient-ce les deux missions qu’elles s’assignaient ? Certes, la première avait été depuis longtemps mise au jour, mais la deuxième ? Elle était moins apparente, plus subtile. L’étranglement du Chili, le monde l’avait vu. Il avait appris le meurtre un beau matin avec la même stupeur qu’il avait éprouvée en apprenant l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie. Mais le poison, progressivement, patiemment inoculé dans l’âme des jeunes cadres hollandais, allemands, français, espagnols, italiens, japonais ou autres, travaillant dans leurs filiales soumises à une loi spéciale, acquérant des réflexes spécifiques, ce poison-là était tout aussi dangereux et préparait de vastes ravages dans les démocraties occidentales. » [*]

Post-scriptum. Dans un article paru le 4 mai dernier dans Le Monde, la journaliste cite Marcel Gauchet : « L’année 1974 marque l’entrée dans la mondialisation. On découvre la puissance exportatrice du Japon, le premier “tigre” asiatique. Le choc du flottement des monnaies est à l’origine de l’économie financière spéculative pour équilibrer les changes. » 1974 ne marque en aucun cas l’entrée dans la mondialisation, mais elle est l’année où les Européens comprirent qu’ils en avaient perdu les rênes. L’Imprécateur en est l’immédiate expression.

Bibliographie

DATAR, 1977, Villes internationales et villes mondiales, Paris, La Documentation française.

Browaeys X., 1974, « Introduction à l’étude des firmes multinationales », Annales de Géographie, Vol. 83, n° 456, pp. 141-172.

Hymer S., 1968, « La grande “corporation” multinationale », Revue économique, Vol. 19, n° 6, pp. 949-973.

Pilhes R.-V., 1974, L’Imprécateur, Paris, Éd. du Seuil.


Notes

[1] Stephen Hymer, 1968, « La grande “corporation” multinationale », Revue économique,  Vol. 19, n° 6, p. 949.

[2] Lester Brown, “The Nation State, the multinational corporation and the changing order”, publié dans Government U.S.A in the Year 2000, New York, 1970.

[3] Xavier Browaeys, 1974, « Introduction à l’étude des firmes multinationales », Annales de Géographie, Vol. 83, n° 456, p. 141.