La pensée « sans fil » de Nikola Tesla

Connaissez-vous Nikola Tesla ? Sans doute pas. Il y a encore quelque mois, j’ignorais jusqu’au nom de ce savant, de ce génie de l’électricité, né serbe dans la partie croate de l’Empire autrichien des Habsbourg en 1856 et mort citoyen américain dans une chambre de l’hôtel New Yorker en 1943.

1926 : il imagine la Terre connectée

Travaillant alors sur une esquisse de généalogie de la notion de « global », j’avais eu la surprise de découvrir un extrait d’une interview donnée par un certain Nikola Tesla au magazine américain Colliers en janvier 1926, dans laquelle il évoquait les évolutions prévisibles – selon lui – des modes de communication à l’échelle de la planète. On pouvait notamment y lire les phrases suivantes : « Lorsque le sans-fil (wireless) sera utilisé de manière parfaite, l’ensemble de la Terre sera transformé en un gigantesque cerveau, ce que la Terre est déjà dans les faits puisque toutes choses ne sont que les particules d’un même ensemble rythmé et authentique. Nous serons capables de communiquer les uns avec les autres instantanément, quelle que soit la distance. Ce n’est pas tout : grâce à la télévision et au téléphone, nous pourrons nous voir et nous entendre aussi parfaitement que si nous étions face à face, même si nous sommes éloignés par des milliers de kilomètres ; et les machines qui nous permettront d’accomplir ceci seront incroyablement plus simples que le téléphone actuel. Un homme pourra en transporter une dans la poche de son veston (1). »

La première fois que j’ai lu ces lignes, j’ai cru à une supercherie, n’ayant d’une part jamais entendu parler de Nikola Tesla et trouvant par ailleurs assez anachronique la référence au caractère portable du téléphone. Intrigué, j’ai poursuivi mes recherches sur Tesla et découvert non seulement l’authenticité du personnage mais aussi des déclarations que j’avais lues.

Tesla est réel mais aussi secret. Le tesla est une unité internationale permettant de mesurer l’induction magnétique ; la bobine Tesla est une machine fonctionnant au courant alternatif dont la particularité est de pouvoir engendrer de très hautes tensions électriques et de fabriquer des éclairs ; c’est aussi le nom d’une entreprise de conception de voitures électriques fondée en 2003. Au cours de sa carrière, il a déposé plus de 200 brevets concernant le courant alternatif, la transmission d’énergie à distance, la télécommande, la transmission de la voix à distance, les lampes électriques froides ou le radio. Depuis une décision de justice américaine de 1943, il est officiellement considéré comme l’inventeur de la radio sur la base du brevet déposé en ce sens en 1900. Pourtant, dans nombre d’ouvrages, c’est encore Guglielmo Marconi qui est crédité de ce titre.

Une réflexion globale sur les conséquences de ses inventions

C’est le principal paradoxe. Inventeur « génial », Tesla n’est que peu connu du grand public et du monde académique. À de rares exceptions près (2), les ouvrages le concernant directement ne sont pas issus de la recherche universitaire. En revanche, le mystère entourant sa personne en fait un candidat idéal pour la littérature (3), mais aussi pour les légendes urbaines. Sur Internet, on ne compte plus les sites conspirationnistes qui le créditent d’exploits soigneusement occultés par les autorités officielles, ou de contacts avec les extra-terrestres quand il n’est pas considéré comme en étant un lui-même ! L’aura qui l’entoure est toujours magique, comme en témoignent notamment les photographies qui le représentent par exemple dans son laboratoire de Colorado Springs, environné par les éclairs produits par le transformateur qui porte son nom (http://www.teslasociety.com/teslaphoto1.jpg), ou encore tenant dans la main une lampe éclairée fonctionnant sans le moindre fil (http://www.teslasociety.com/pictures/ntesla3.jpg).

Toutefois, ce n’est pas ce mélange de réalité et de légende qui peut justifier d’évoquer l’histoire globale à propos de Nikola Tesla. Ce ne sont pas non plus les résultats obtenus par ce dernier car il existe de réelles incertitudes sur sa capacité à transporter l’énergie sans fil sur de longues distances comme il prétendait pouvoir le faire. Ainsi, on rapporte fréquemment qu’il aurait réussi en 1899 à allumer 200 ampoules sans fil à l’aide d’un générateur situé à une distance de 25 miles, mais il n’existe aucune preuve patente ni de cette expérience ni de sa réussite. En revanche, contrairement à d’autres savants, Tesla présente la particularité de beaucoup parler de ses inventions, et surtout des conséquences prévisibles de ses inventions. C’est à ce niveau-là que se manifeste chez Tesla, dès le début du siècle et tout au long des trois décennies suivantes, une pensée globale de première importance, particulièrement pour l’époque considérée.

L’ère de la pensée cosmique

À partir de 1899, lorsqu’il fait la découverte des ondes stationnaires terrestres dont l’utilisation permettrait selon lui de faire circuler l’énergie électrique dans certaines hautes couches de l’atmosphère – en particulier la ionosphère – sur de très grandes distances en se servant des propriétés conductrices du globe terrestre (4), Tesla en tire toutes les conséquences. Il entrevoit les possibilités, les évolutions, les avantages que procureraient la réalisation de sa découverte. Estimant que « nous entrons dans l’ère de la pensée cosmique (5) », il fait de la communication universelle le meilleur moyen de garantir la paix : « Nos sens ne nous permettent de percevoir qu’une infime portion du monde extérieur. Notre ouïe n’est efficace que sur une courte distance. Notre vue est gênée par le jeu des corps et des ombres. Pour mieux nous connaître, il nous faut passer au-delà des perceptions de nos sens. Nous devons transmettre notre connaissance, voyager, transporter les matériaux et les énergies nécessaires à notre existence. Il s’ensuit que nous devons reconnaître, sans autre argument, que de toutes les conquêtes de l’homme, sans exception, la plus désirable, celle qui s’avèrerait la plus utile pour l’établissement de relations universelles pacifiques, est la totale ANNIHILATION DE LA DISTANCE (6). »

C’est grâce à l’électricité que cela sera rendu possible. Selon lui, l’absence de câbles permettra de rendre la communication peu chère, donc accessible à tous, mais aussi de transmettre à travers l’espace, non seulement des mots, mais aussi des sons ou des images. « Dans quelques années, à l’aide d’un appareil simple et peu coûteux, facilement transportable, il sera possible, sur terre comme en mer, d’écouter un discours, une conférence, une chanson ou bien de jouer d’un instrument, le tout acheminé depuis n’importe quelle partie du monde. Cette invention satisfait à la demande pressante d’une communication peu onéreuse sur de longues distances, en particulier par-delà les océans. La faible capacité de transport par les câbles et le coût excessif des messages sont autant d’obstacles mis en travers de la dissémination de la connaissance et qui ne peuvent être levés que par la transmission sans fil (7). »

Les mêmes idées sont réitérées tout au long des décennies 1900 et 1910, l’appareil en question devenant parfois « pas plus gros qu’une montre (8) ». En pleine Première Guerre mondiale, il écrit que « grâce au perfectionnement d’un système accompli de transmission sans fil quelle que soit la distance, l’homme pourra résoudre tous les problèmes matériels de l’existence. La distance, qui est l’obstacle principal au progrès humain, sera totalement éliminée de la pensée, de la parole et de l’action. L’humanité sera unifiée, les guerres deviendront impossibles et la paix règnera en maître (9). » Pour irénique que soit cette vision, elle témoigne non seulement de la capacité d’anticipation de Tesla, mais aussi du rôle qu’il accorde non au commerce mais bien à la communication, ce qui en fait certainement l’un des pionniers de la pensée globale.

1901 : vers un système mondial de téléphonie sans fil…

Tesla va plus loin. Avec le soutien du financier américain John Pierpont Morgan, il met sur pied un gigantesque projet visant à produire l’énergie suffisante pour alimenter ce qu’il appelle un « système mondial » de téléphonie sans fil. À partir de 1901, il entreprend la construction à Wardenclyffe (Long Island) d’une tour de soixante mètres de haut devant servir d’antenne géante. Là encore, les résultats ne sont pas probants. Morgan le lâche en 1903, l’usine se vide et les installations sont finalement rasées en 1917. Cependant, le plus important réside dans la place qu’accorde Tesla à cette usine dans sa vision du monde des communications et de l’avenir de ces dernières. Il écrit encore en 1915 : « J’ai monté une usine dont l’objectif est de relier par téléphone sans fil les principaux centres mondiaux ; à partir de cette usine, un millier d’individus pourra communiquer sans interférence et en toute intimité. Cette usine serait simplement reliée au central téléphonique de la ville de New York et tout abonné pourra parler à tout autre abonné au téléphone n’importe où dans le monde, et ceci sans le moindre changement dans son installation. J’appelle ce projet mon « système mondial ». Par les mêmes moyens, je me propose également de transmettre des illustrations et de projeter des images. De la sorte, l’abonné entendra la voix, mais il pourra aussi voir la personne à qui il parle (10). » Le « système mondial » dont il entrevoit la possibilité proche ne nécessiterait selon lui que « six grandes stations de téléphonie sans fil au sein d’un système mondial reliant tous les habitants de la terre les uns aux autres, non seulement par la voix, mais aussi par l’image » (11).

Les douze anticipations de Tesla

Dans son autobiographie – dont les chapitres sont publiés en 1919 dans plusieurs numéros de l’Electrical Experimenter Magazine –, Tesla évoque douze réalisations possibles liées au « système mondial » :

1) L’interconnection de tous les bureaux ou des centraux télégraphiques existants à l’échelle de la planète ;

2) La mise en place d’un service télégraphique gouvernemental secret et insensible au brouillage ;

3) L’interconnexion de tous les bureaux ou centraux téléphoniques à l’échelle mondiale ;

4) La diffusion mondiale des informations par télégraphe ou par téléphone, parallèlement à la presse ;

5) La mise en place d’un tel « système mondial » de transmission de l’information à l’usage exclusif des personnes privées ;

6) L’interconnexion et le traitement de tous les cours de la bourse à l’échelle mondiale ;

7) La mise en place d’un système mondial – de diffusion de la musique, etc.;

8 ) L’enregistrement du temps universel à l’aide d’horloges bon marché d’une précision astronomique et ne nécessitant aucun réglage ;

9) La transmission mondiale de caractères imprimés ou manuscrits, de lettres, de chèques, etc. ;

10) La mise en place d’un service maritime universel permettant aux navigateurs de monde entier de se diriger parfaitement sans l’aide d’un compas ; de déterminer précisément leur localisation, l’heure qu’il est, et de communiquer ; d’éviter les collisions et les naufrages, etc.;

11) L’établissement d’un système mondial d’impression sur terre comme sur mer ;

12) La reproduction à l’échelle mondiale d’images photographiques ainsi que de toutes sortes de dessins ou d’enregistrements…

Plus que le jeu consistant à repérer les techniques ou les dispositifs actuels correspondants à ces différentes perspectives (fax, GPS, horloges atomiques, Internet…), l’intérêt d’une telle énumération réside dans la conscience des transformations que peut entraîner la transmission mondiale d’informations de manière quasi instantanée ainsi que la mise en relation, la mise en connection, d’une partie importante des habitants de la Terre, si ce n’est tous.

Il y a plus de cent ans, Tesla n’envisageait pas seulement la possibilité d’un monde relié, mais aussi celle d’un monde dans lequel l’interconnaissance, le partage de l’information, la capacité à vivre le présent en commun quel que soit l’endroit où l’on se trouve, fournissaient autant de conditions de possibilité d’un monde plus harmonieux et moins belliqueux. Comme il le décrivait déjà en 1926 en anticipant les potentialités de la transmission sans fil, « nous pourrons être les témoins visuels et auditifs d’événements – l’investiture d’un président, l’évolution d’un match de baseball, les ravages d’un tremblement de terre ou la terreur d’une bataille – comme si nous y étions ».

Stéphane Dufoix est maître de conférences HDR en sociologie (Université Paris-Ouest Nanterre) et membre de l’Institut universitaire de France.

Notes

(1) « When woman is boss », an interview with TESLA Nikola by KENNEDY John B., Colliers, 30 janvier 1926. La plupart des textes cités ici sont accessibles sur le site Twenty-First Century Books http://www.tfcbooks.com/tesla/contents.htm

(2) En particulier JONNES Jill [2003], Empires of Light: Edison, Tesla, Westinghouse, and the race to electrify the World, Westminster, Random House.

(3) Il apparaît par exemple sous la plume de Paul Auster dans Moon Palace. Il est aussi un personnage important du roman de Christopher Priest, Le Prestige, puisqu’il fabrique pour l’illusionniste Rupert Angier, dit Le Grand Danton, une machine capable de téléporter un être humain par la force de l’énergie électrique. Jean Echenoz en a fait, sous le nom de Gregor, le protagoniste principal de sa troisième biographie littéraire, Des éclairs, Parue en 2010. Pour les amateurs de science-fiction, l’écrivain Dan Simmons décrit dans Les cantos d’Hypérion des « arbres Tesla » capables d’emmagasiner l’électricité de l’air et de la restituer de manière cyclique lors de véritables tempêtes électriques qui enflamment la forêt.

(4) Sur la période 1899-1900 que Tesla a passée à Colorado Springs, voir TESLA Nikola [1978], Colorado Springs Notes 1899-1900, Belgrade, Nolit.

(5) TESLA Nikola [1905], « The Transmission of Electrical Energy Without Wire as a Means for Furthering Peace », Electrical World and Engineer, January 7, p. 21-24.

(6) Ibid.

(7) Ibid.

(8) TESLA Nikola [1908], « The Future of the Wireless Art », Wireless Telegraph & Telephony, p. 67-71.

(9) « The Wonder World to be Created by Electricity », Manufacturer’s Record, 9 septembre 1915.

(10) « Nikola Tesla Sees a Wireless Vision », New York Times, 3 octobre 1915.

(11) Ibid.