Liaisons dangereuses : ésotérisme et histoire globale

Un des premiers articles publiés sur ce blog [http://blogs.histoireglobale.com/?p=56] portait sur le travail de Gavin Menzies [2004]. Ce sous-marinier britannique, retraité de la Royal Navy, défend qu’en 1421, les flottes chinoises ont fait le tour du monde. Elles auraient exploré et cartographié les Amériques et l’Antarctique en détail, exploité des mines en Australie, réalisé une multitude d’exploits nautiques abracadabrants, contournant par exemple dans des jonques de bois le continent eurasiatique par les mers septentrionales…

Un de nos lecteurs nous avait alors dit qu’il ne voulait plus entendre parler de Menzies, sauf si nous étions en mesure de lui expliquer pourquoi cette personne arrivait à écouler tant d’exemplaires de ses livres de pseudohistoire, quand les historiens sérieux n’atteignent pas le millième de ses ventes. Mentionnons que Menzies a d’ailleurs publié un autre ouvrage, non encore traduit en français [2008]. Titre : 1434. Le sous-titre résume la thèse : « The year a magnificent Chinese fleet sailed to Italy and ignited the Renaissance ».

Il est bien sûr possible de contester les hypothèses de Menzies selon les usages des controverses académiques. Le jeu consiste alors à disséquer son travail, à prouver que les cartes sur lesquelles il s’appuie sont des faux, que sa méconnaissance des sources le pousse à des conclusions erronées, et que ses procédés sont antiscientifiques : il ne remet jamais en cause son hypothèse, et fait obsessionnellement feu de tout bois pour la nourrir. C’est ignorer le fond du problème : sa démarche, si elle se pare des atours de la recherche scientifique, n’est historique que superficiellement. Il ne rédige pas des livres d’histoire, mais d’ésotérisme.

Un mythe moderne

Un des meilleurs ouvrages à ce jour consacré à l’ésotérisme savant a été publié par l’ethnologue Wiktor Stoczkowski [1999]. Au terme d’une enquête de quatre ans passés à étudier la thématique des anciens astronautes, il a produit une analyse de la façon dont se bâtit un mythe moderne. En l’espèce, une croyance partagée, qui fait d’extraterrestres, ces « anciens astronautes », les créateurs de l’humanité, et/ou les démiurges des anciennes civilisations. Andines, mésoaméricaines, indiennes, égyptiennes ou pascuane…, elles n’auraient, devrait-on croire, jamais été à même d’élever de monuments conséquents, pyramides ou mégalithes, sans l’aide des visiteurs de l’espace.

Cette croyance trouve ses racines dans des livres. Un des premiers jalons est posé par Louis Pauwels et Jacques Bergier dans Le Matin des magiciens [1960]. Passionnés d’ésotérisme, les deux compères vulgarisent un grand nombre de thématiques occultistes, présentées comme des découvertes « scientifiques » annonçant l’avènement d’une nouvelle Renaissance, nourrie de la redécouverte de vérités spirituelles issues de l’aube des temps. Cet ouvrage préfigure ce que l’on appellera le New Age, qui vise à réenchanter un monde perçu comme étouffé par le scientisme. Entre autres thèmes, Pauwels et Bergier abordent l’hypothèse des anciens astronautes ; idée reprise, et enrichie, par un employé des PTT du nom de Robert Charroux peu après [1963]. Mais c’est un Suisse, Erich Von Däniken, qui donne à cette croyance un essor mondial, avec Souvenirs du futur [1968]. En deux décennies, ce livre se vendra sur toute la planète à plus de 50 millions d’exemplaires, sans compter les éditions pirates diffusées dans le monde communiste.

Une épidémie de notre temps

Depuis, la thématique a poursuivi son chemin. Pourtant, les archéologues se sont employés à démolir le fatras d’arguments avancés par ces auteurs à l’appui de leurs thèses : on sait bien que les gigantesques dessins de Nazca (Pérou), visibles seulement du ciel, ne sont pas des pistes d’atterrissage pour soucoupes volantes ; ou que le bas-relief de Palenque (Mexique) représente un prêtre et non un cosmonaute ; on a pu expérimenter que l’on peut déplacer une statue de l’île de Pâques avec quelques dizaines de personnes rudimentairement outillées… Sans compter tous ces mythes indigènes, apparus opportunément dans ces ouvrages pour valider la thèse, dont on a prouvé qu’ils sont de pures inventions des auteurs… Rien n’y fait. La « dänikenite » (dixit Stoczkowski), cette épidémie de notre temps, persiste. Elle contamine même le cinéma : 2001 l’odyssée de l’espace, Stargate, Le Cinquième Élément, Indiana Jones et le royaume des crânes de cristal… Les sondages sur les croyances restent constants depuis les années 1980 : 20 % des Français et 35 % des États-Uniens adhèrent à la théorie des anciens astronautes.

Donnons quelques indices permettant d’identifier une démarche ésotérique : d’abord, l’auteur est souvent un « amateur éclairé », se présentant comme ostracisé par l’institution académique et porteur d’une vérité qui s’est imposée à lui comme une évidence. Ladite vérité est susceptible de bouleverser toutes nos connaissances. Il va énumérer de multiples « preuves », essentiellement piochées dans des lectures antérieures. Il n’hésitera pas à citer ses « sources », ce qui donnera à sa démarche un vernis scientifique. Et son livre rejoindra sur les étagères des librairies un flot d’ouvrages du même tonneau. Que l’on parle des anciens astronautes, du « sang réal » (qui fait des rois mérovingiens les descendants de Jésus-Christ, thème qui inspira à Dan Brown son Da Vinci Code), des protocoles des sages de Sion ou des pérégrinations de flottes chinoises au 15e siècle, l’hypothèse va se transformer en subculture, lue, assimilée, toujours dénoncée, mais aussi enrichie par des millions de lecteurs enthousiastes sur toute la planète.

Des secrets cachés de l’histoire

Ces subcultures peuvent se diffuser par le biais d’ouvrages classés d’emblée comme ésotériques. Parmi une foule de publications récentes, prenons par exemple un ouvrage du Suédois Carl Johan Calleman [2004] récemment traduit en français. Calendrier maya. La transformation de la conscience… Vous changez le titre, le faites diffuser par un autre éditeur, et ça se transforme aisément en l’équivalent du 1421 de Menzies. Le déroulé est similaire à un livre traitant de l’histoire du monde, on y voit une analyse érudite des transformations civilisationnelles, de l’effondrement de l’Empire romain à l’expansion européenne dans le monde… Ici, ce ne sont pas les flottes chinoises qui agissent comme deus ex machina, mais le calendrier maya – qui prédit incidemment la fin de notre monde pour 2012. Cet ouvrage n’est pas isolé, on en recense plus d’une centaine publiés ces dernières années en français sur le même thème.

Un livre arborant un titre tel que Calendrier maya…, signé par un vague « expert sur le cancer ayant travaillé pour l’Organisation mondiale de la Santé » et publié chez un éditeur spécialisé dans les médecines parallèles… On sait à peu près dans quel rayon de la bibliothèque le ranger. Les choses se corsent avec, par exemple, la publication en français de L’Histoire secrète de l’espèce humaine [2002]. Un éditeur qui nous a habitués à plus de sérieux, des auteurs présentés respectivement comme « chercheur en histoire » et « mathématicien » – même si lesdits auteurs travaillent pour le mouvement religieux « International Society for Krishna Consciousness »… Pour une thèse classique : il a été découvert des centaines de preuves démontrant que l’être humain est beaucoup plus ancien qu’on veut bien le reconnaître, il semblerait même qu’il aurait pu côtoyer les dinosaures, ce qui prouverait que l’évolutionnisme est un dogme absolument faux. Et le danger, c’est qu’on se rapproche ici de champs de pensée institués, comme l’Intelligent Design – qui postule que l’évolution est dirigée par une intention sous-jacente. D’autres ouvrages, parfois publiés par des sommités scientifiques, proposent souvent des explications uniques à des problèmes immensément complexes. Certains universitaires, paléoanthropologues ou biologistes, font ainsi de divers os, sphénoïde ou iliaque, le seul moteur de l’évolution humaine… À tort ou à raison, ils se voient dénoncés avec véhémence par leurs collègues.

Universités : le flirt ésotérique

Rapprochons-nous de certaines disciplines académiques : ainsi l’afrocentrisme, dont certains partisans, universitaires reconnus, relaient des thèses discutables. À la base, l’afrocentrisme est un courant intellectuel militant pour une réforme radicale de l’histoire de l’Afrique [FAUVELLE-AYMAR et al., 2002]. Certains de ses membres ont poussé la démarche jusqu’à faire des actes de l’homme noir le seul moteur d’une histoire universelle, à rebours d’une histoire communément admise, eurocentrée, qui postulait que l’Afrique était restée en marge de l’histoire. Le tout s’appuie sur une subculture largement diffusée dans la communauté noire états-unienne. Si certains pans de l’afrocentrisme, relayés par des organisations radicales comme Nation of Islam, ont pu postuler des hypothèses risibles (l’homme blanc aurait été créé par l’homme noir il y a 6 000 ans, suite à une expérience de laboratoire qui aurait mal tourné), d’autres semblent se situer aux limites du soutenable : certains chercheurs ont élaboré des théories visant à démontrer que la Grèce antique n’aurait pas connu son rayonnement sans l’héritage égyptien, présenté lui-même comme exclusivement élaboré dans la matrice civilisationnelle subsaharienne [BERNAL, 1987] ; ou que les civilisations précolombiennes des Amériques n’ont pu se développer que grâce à l’apport de navigateurs africains [VAN SERTIMA, 1976]… On est là à la frontière de l’ésotérisme et de la science, ce qui explique le malaise ressenti autour de certains ouvrages, cités par les uns comme sources potentielles, méprisés ouvertement par les autres.

Quant aux travaux de Menzies, ils s’inscrivent dans un contexte similaire, celui du sinocentrisme… Si l’histoire globale entend redonner toute sa place aux histoires des autres civilisations, les nations qui sont longtemps restées exclues du grand récit de l’Occident font aussi entendre leur voix. Les sources de Menzies sont à chercher dans les travaux d’historiens nationalistes chinois. Ceux-ci auraient pu se contenter de rester dans la vérité historique, à savoir que dans les années 1420, un amiral chinois du nom de Zheng He dirigea plusieurs expéditions jusqu’en Inde, en Afrique et en Arabie, à bord de vaisseaux technologiquement sans rivaux à l’époque : plus de 100 m de long, utilisant des caissons étanches, de l’artillerie embarquée, des boussoles… Ce seul fait suffit à souligner la place qu’occupait la Chine dans le concert des nations d’alors, et peut nourrir de beaux ouvrages.

Nul besoin d’enrichir l’histoire de fiction, elle est déjà souvent incroyable… Et le flirt avec l’ésotérisme se poursuivra toujours, car sur la carte des disciplines, certaines lignes de partage sont destinées à rester floues.

BERNAL Martin [1987]. Black Athena: Afroasiatic Roots of Classical Civilization, Volume I: The Fabrication of Ancient Greece, 1785-1985, Rutgers University Press (New Jersey) ; Volume II: The Archaeological and Documentary Evidence, Rutgers University Press ; traduit en français [1996 et 1999], Black Athena, Tome 1 : L’invention de la Grèce antique, 1785-1985, Puf ; Black Athena, Tome 2 : Les Racines afro-saiatqiues de al civilisation classique, Puf.

CALLEMAN Carl Johan [2004], The Mayan Calendar and the Transformation of Consciousness, Bear and Company (New York), publié en français [2010], Calendrier maya. La transformation de la conscience, Testez… Éditions (Embourg, Belgique).

CHARROUX Robert [1963], Histoire inconnue des hommes depuis 100 000 ans, Robert Laffont.

CREMO Michael et THOMPSON Richard [1996], The Hidden History of the Human Race, Bhaktivedanta Book Publishing (Los Angeles), traduction française par Emmanuel Scavée [2002, rééd. 2010], L’Histoire secrète de l’espèce humaine, Éditions du Rocher.

FAUVELLE-AYMAR François-Xavier, CHRÉTIEN Jean-Pierre et PERROT Claude-Hélène [2000], Afrocentrismes. L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique, Karthala.

MENZIES Gavin [2004], 1421: The year China discovered the world, Bantam (London), traduit en français par Julie Sauvage [2006], 1421. L’année où la Chine a découvert l’Amérique, Intervalles.

MENZIES Gavin [2008], 1434: The year a magnificent Chinese fleet sailed to Italy and ignited the Renaissance, Harper Collins (London).

PAUWELS Louis et BERGIER Jacques [1960], Le Matin des magiciens, Gallimard.

STOCZKOWSKI Wiktor [1999], Des hommes, des dieux et des extraterrestres. Ethnologie d’une croyance moderne, Flammarion.

VAN SERTIMA Ivan [1976], They Came before Columbus. The African presence in Ancient America, Random House (New York).

VON DÄNIKEN Erich [1968], Erinnerungen an die Zukunft, Econ (Düsseldorf), traduit en français par Bernard Kreiss [1969], Présence des extraterrestres, Robert Laffont.

4 réflexions au sujet de « Liaisons dangereuses : ésotérisme et histoire globale »

  1. Article très intéressant qui permet de revenir sur le problème de l’identité de la discipline historique: son épistémologie mixte. Si elle se rapproche des sciences « dures » (avec, notamment, le travail sur les sources), il s’agit également d’une discipline littéraire: les historiens écrivent récits (des romans de choses vraies, comme dirait Paul Veyne). C’est ce qui a fait dire Hayden White, dans son ouvrage Metahistory, qu’il n’est pas d’histoire qui ne soit également une philosophie de l’histoire. D’où la difficulté, si ce n’est par la confrontations et le renouvellement des hypothèses, de tracer la frontière entre histoire académique, histoire fiction ou histoire philosophique.
    Un ouvrage comme « Richesse et pauvreté des nations » de David Landes illustre bien cette problématique. Sans remettre en cause les qualités académiques de l’auteur, quelque soit la rigueur de ses analyses historiques, reste que son ouvrage s’inscrit dans une perspective philosophique claire: le décollage des nations européennes s’explique par l’apparition et la diffusion d’une éthique protestante.

  2. …Sans compter que l’homme, de manière générale, a toujours eu besoin de « rêve » et d’évasion pour vivre. Tant de choses lui sont cachées sur Terre, un peu de parano parfois ne fait pas de mal… En tout cas merci pour l’article. ++

  3. Bravo pour ce panorama de la littérature ésotérique.
    . Les fantasmes s’appuient toujours sur une part de réalité, d’Histoire, de « vérité ». C’est la base de la croyance…ainsi que le rêve en effet d’un monde où tout trouverait son explication. Le mystère, l’énigme des origines sont tellement insupportables à certains qu’il leur faut trouver une cause Unique à tout. D’où la tentation du totalitarisme (des idées, entre autres. )
    Heureusement que cela donne tout de même de belles œuvres tant littéraires que cinématographiques.Vive l’imagination, mais qu’elle ne se prétende pas scientifique!
    Merci pour cet article.

  4. A notre époque de remise en cause universelle et où sévit un certain masochisme beaucoup de gens considèrent avec bienveillance les thèses de fin du monde ou de fin d’un monde qui permet de s’extraire de la médiocrité et de la pesanteur. D’où l’engouement pour les symboles et les histoire à faire frémir.
    Ainsi je veux bien croire qu’une bonne partie de l’amour de beaucoup de russes pour Poutine tient à son nom qui signifie cheminot (errant qui suit les chemins) mais aussi guide (qui montre la voie ). De même en Italie du Nord le succès de Fini est peut-être du à son nom évocateur. Enfin Le Pen, veut dire le cap, la tête le chef et la fin.
    Tout cela travaille surement les inconscients.

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