Un « roitelet nègre » à la cour de Louis XIV

Il est bon ces temps-ci de pleurer une histoire nationale qui serait perdue et de regretter l’époque où on aurait appris à ânonner la chronologie et à s’émerveiller devant la galerie des héros de la France passée. Une fois n’est pas coutume, on parlera donc aujourd’hui de la cour de Louis XIV, mais pour s’intéresser à un personnage quelque peu oublié : Louis Aniaba, « prince d’Assinie ».

Pour entrer dans le sujet, parcourons les Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, tome XIX, mois de janvier 1701, lettre IV, « Affaires de France » :

 « Il est vrai comme on vous l’a dit, qu’il y a eu à Paris un certain roitelet nègre, connu sous le nom d’Aniaba roi d’Eiszinie qui a été baptisé, & qui ensuite est retourné en son pays, comblé des faveurs & des bienfaits du roi. Monsieur du Caste chef des flibustiers l’amena il y a environ quinze ans en France, soit de force, soit de gré, & en fit un présent au Roi qui d’abord pourvut à son entretien & à son éducation, & ordonna qu’il fût élevé dans la religion catholique. Par ce moyen on en a fait peu à peu un chrétien, & enfin il a reçu le baptême par les mains de l’évêque de Meaux, & a été nommé Louis par ordre du Roi, de sorte qu’il s’appelle à présent Louis Aniaba. Son pays est situé dit-on sous la zone torride à la Côte d’Or, & n’est habité que par des nègres qui n’ont aucune connaissance de Dieu. Il y est présentement retourné, tant pour y gouverner ses anciens sujets que pour tâcher de les convertir à la foi, mais avant que de partir il a mis son État & sa personne sous la protection de la Vierge, & a institué en son honneur un ordre de chevalerie sous le nom de l’Étoile de Notre Dame. Ainsi ce ne sera plus seulement parmi les nations policées que l’on trouvera des ordres de chevalerie, mais aussi parmi les nègres. » [1]

L’auteur de ces lettres, s’il se présente lui-même comme « Hollandais par inclination et par devoir, s’[il ne l’est] pas par naissance », n’a pas été identifié avec certitude [Cf. dictionnaire des journaux]. L’intérêt du texte est de donner en quelques lignes un regard sur un micro-événement de la cour française en cette première année du 18e siècle : le départ de cet homme originaire de la côte de Guinée, qui avait été recueilli par Louis XIV et baptisé par Bossuet, évêque de Meaux. Signe du bruissement suscité, le fait est également relaté, avec quelques erreurs mais aussi quelques informations complémentaires, par le Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701, autre journal publié en Hollande :

 « Le prince Louis Annibal, roi de Sirie sur la Côte d’Or en Afrique, qui était à Paris depuis longtemps, & qui a été instruit & baptisé par l’évêque de Meaux, le Roi ayant été son parrain, communia le 12 du mois dernier par les mains du cardinal de Noailles, & présenta en même temps un tableau à la Vierge, sous la protection de laquelle il a mis ses États, ayant fait vœu, quand il sera de retour, de travailler à la conversion de ses peuples. Ce prince maure partit le 24 du même mois. Il doit s’embarquer à Port-Louis, & être escorté par deux ou trois vaisseaux de guerre que le chevalier Damon commandera. » [2]

Qui était cet Aniaba, transformé par le Mercure en « Annibal » ? Avouons qu’en dehors de son rôle à la cour, il est difficile d’apporter une réponse précise : le premier instrument de la Françafrique peut-être, si l’expression n’était pas trop anachronique.

Deux dates importantes précèdent l’arrivée d’Aniaba à la cour de France et inscrivent son histoire dans un contexte marqué par le développement de la traite négrière française sous l’impulsion de l’État.

– En janvier 1685, Louis XIV fonde la Compagnie de Guinée afin de développer la traite négrière à destination de Saint-Domingue : faire « seule à l’exclusion de tous les autres, le commerce des nègres, de la poudre d’or & de toutes autres marchandises qu’elle pourra traiter ès côtes d’Afrique, depuis la rivière Sierra Leone inclusivement, jusques au Cap de Bonne-Espérance » [3].

– En mars 1685, Louis XIV prend un édit « touchant la police des îles de l’Amérique française » « pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nosdites îles », le tristement célèbre Code noir.

Entre novembre 1687 et février 1688, le lieutenant de vaisseau Ducasse croisa sur la côte de Guinée, avec une double mission : combattre le commerce informel et reconnaître les lieux propices à des établissements.

 « Asseny Massem ou Rivière d’Accosse, Bassam et Bocco sont dépendants du royaume d’Asseny. C’est où commence la traite de l’or et dans le lieu de la côte où incontestablement il y en a le plus. C’est l’asile de tous les interlopes où ils font la plus grande partie de leur commerce étant au vent et éloigné des forteresses ; les vaisseaux de la Compagnie d’Angleterre y négocient aussi en passant, auparavant d’aborder dans leur établissement. Il y a une rivière audit lieu que les nègres appellent… et assurent aller fort loin et qu’on peut remonter facilement, et qu’en peu de jours l’on aborde dans les endroits où se trouve l’or. L’on y a débarqué cette année, six français avec un peu de marchandises pour tenter dans la suite un établissement et l’on a reçu en otage deux jeunes nègres, l’un fils du roi et l’autre d’un seigneur. L’on peut conjecturer que de ces trois endroits, il sort annuellement 12 à 1 500 marcs d’or. » [4]

Ce qui est confirmé par le père Godefroy Loyer :

« Le 28 août 1687, le R. Père Gonzalves, de notre Ordre, natif du Puy en Vellay, s’embarqua du port de La Rochelle avec quelques autres religieux, compagnons de ses travaux apostoliques, pour les missions de la Guinée en Afrique. Le 24 décembre de la même année, étant arrivé au pays d’Issiny, il y fut très favorablement reçu du roi Zena, qui pour lors gouvernait ce petit État. Ce prince lui donna deux jeunes nègres, un desquels il supposa être son fils, & qui ont paru en France sous les noms d’Aniaba & de Banga. Il les y envoya par les bateaux de la Compagnie royale de Guinée, & ce religieux ayant laissé à Issiny un de ses compagnons nommé le P. Henri Cerizier, qui y mourut saintement après quelques années, il se rendit avec les autres au royaume de Juda [Ouidah]. » [5]

Cependant, l’introduction d’Aniaba à la cour du roi ne semble pas avoir été immédiate, si on se fie à la relation qu’en fait le liturgiste Claude Chastelain dans une lettre du 25 février 1701 :

« Le prince Aniaba, à présent roi d’Essinie dans la Guinée, en Afrique, vint, il y a 13 ans, à Paris pour voir la cour de France. Il avait 15 ans, le visage de Maure et était païen. Il ne croyait jamais être roi, car son père vivait et il n’était que le 3e de ses enfants. Il fut longtemps sans se faire connaître ; mais un de ses cousins qui était venu avec lui, ne put s’empêcher de le découvrir, et cela se trouva vrai par l’enquête qu’en fit le sieur Hyon, marchand de perles, demeurant rue du Petit-Lion, près S. Sauveur, qui avait correspondance en Guinée et au Sénégal, qui un jour persuada ce prince d’aller voir l’église Notre-Dame, où il n’était point encore entré. Ce prince m’a raconté que ce qu’il y vit le pénétra si fort que sur le champ il alla trouver le sieur Hyon et lui dit de faire parler à Madame de Maintenon, qui le présenta au Roi, à qui il raconta les motifs de son voyage, en français demi baragouin (car il ne savait pas mieux le portugais), et lui dit ensuite que tout ce qu’il avait senti étant dans Notre-Dame faisait qu’il le priait instamment de lui donner quelqu’un qui pût l’instruire de la religion des Français, qu’il croyait déjà l’unique bonne et véritable. Le Roi lui donna M. de Meaux, qui l’ayant fait passer par tous, les degrés du catéchuménat le baptisa un samedi saint à Versailles. Le Roi, qui l’avait tenu et nommé Louis, le mit ensuite dans les mousquetaires, lui assigna une pension de douze mille francs, qui lui a toujours été payée. Il fut ensuite capitaine de cavalerie et connut un de mes frères en Hainaut, où il reçut la nouvelle de la mort du second de ses frères. » [6]

À la cour, Aniaba dut rencontrer d’autres Noirs. Plusieurs tableaux nous montrent des dames accompagnées de leur petit page, comme ce tableau des filles de Louis XIV et de Madame de Montespan, Mademoiselle de Blois et Mademoiselle de Nantes.

Figure 1. Françoise-Marie de Bourbon et Louis-François de Bourbon, tableau de Claude-François Vignon, fin 17e siècle, Versailles (RMN).

On pourrait aussi évoquer par exemple le petit Machicor, prince malgache [Lombard-Jourdan, 1975].

Mais en 1700, la donne change. Le chevalier Damon adresse le 23 janvier 1700 une lettre au ministre de la Marine : « j’ai omis de marquer par le mémoire de Guinée que j’ai eu l’honneur de vous envoyer, que le prince Aniaba… est présentement roi d’Issigny par la mort de son père. Son oncle qui s’appelle Acassiny a l’administration du royaume, ses sujets l’attendant avec impatience pour le couronner ». Il souligne ensuite « les avantages que l’on peut tirer de ce royaume par le commerce qui peut devenir par la suite un second Pérou » [7]. C’est lui qui est chargé de ramener Aniaba en ses États.

Cependant, avant de repartir en Afrique, Aniaba fonde un ordre de chevalerie et consacre un tableau à la Vierge, semble-t-il accroché dans la cathédrale Notre-Dame. L’auteur des Lettres historiques rapporte l’inscription qu’on pouvait lire au bas dudit tableau :

 « À la gloire de Dieu,
Louis Aniaba,

Roi d’Eszinie, à la côte d’or en Afrique, en reconnaissance de la grâce que Dieu lui a faite de le retirer de l’aveuglement où ses prédécesseurs & ses peuples ont vécu jusqu’à présent, & des bontés de Louis le Grand, qui l’a fait élever en France à ses dépens dans le culte de la vraie religion, & dans la pratique des plus nobles exercices ; & aussi des obligations qu’il a à Mr. l’Évêque de Meaux, pour lui avoir donné le baptême ; avant que de retourner prendre possession de ses États, où il va par les soins de notre pieux & généreux monarque, à dessein d’y planter la foi : & pour ce sujet s’étant mis lui, & son royaume sous la protection de la très sainte Vierge, à l’honneur de laquelle il a institué l’ordre de l’Étoile de Notre Dame, pour lui & ses successeurs à perpétuité ; a donné ce tableau pour monument de sa piété, l’an de grâce 1701. » [8]

Le tableau semble perdu et nous n’en connaissons quelques détails que par une description de 1838 :

 « Louis Aniaba, par la grâce de Dieu, roi d’Eissinies, à la Côte d’Or, en Afrique, reconnaissant envers Dieu qui, de sa miséricorde infinie, lui a départi les lumières de l’Évangile dont les rois ses prédécesseurs avaient été privés, institue, sous la protection de la très sainte Vierge, un ordre de chevalerie sous le nom de l’Ordre de l’Étoile de Notre-Dame, et voulant laisser en France, après son départ, des monuments de sa dévotion et reconnaître les services qui lui ont été rendus par Oudar-Augustin Justina, auteur du grand tableau qu’il a donné à l’église Notre-Dame de Paris, où il est représenté à genoux devant la sainte Vierge et son enfant Jésus qui lui remet le collier de son dit ordre, en présence du roi de France, son bienfaiteur et parrain, et de M. l’évêque de Meaux, il institue ledit Justina, chevalier de son ordre (Paris, 12 février 1701) (orig. avec signature de L. Aniaba en marge et au bas de la pièce). » [9]

Nous possédons en revanche une gravure sur laquelle est représenté Aniaba pointant du doigt le collier de son ordre :

Figure 2. Aniaba, gravure, 18e siècle (BnF)

Mais le voyage ne se passe pas bien et l’attitude d’Aniaba choque, ainsi lors d’une escale au royaume de Sestre :

 « Le lendemain dimanche, de bon matin, trois nègres vinrent dans un canot à notre vaisseau ; ils nous apportèrent trois ananas, & demandèrent d’où était le vaisseau. Mais dans le fond il n’étaient venus que pour attraper quelques daches ; c’est ainsi qu’ils nomment les présents, dont tous les nègres sont fort avides. L’un d’eux ayant vu boire du thé à Monsieur Aniaba, en demanda : on ne lui en voulut pas donner, parce qu’il n’y avait, lui dit-on, que les blancs qui en bussent ; mais il ne se contenta pas de cette raison, & ayant montré Monsieur Aniaba, il dit que puisque ce nègre en buvait, il pourrait en boire. Monsieur Aniaba se sentit choqué de cette réponse ; mais cela ne l’empêcha pas de descendre à terre, & d’y mener avec les négresses du lieu, pendant les huit jours que nous y restâmes, une vie qui n’édifia personne. » [10]

À la fin du mois de juin 1701, le navire arrive en Issiny.

« Le 27, Monsieur Damou & Monsieur Aniaba descendirent à terre, avec quelques gens de service ; & le jour suivant, le capitaine Akasini, roi d’Issiny, arriva d’Assoco lieu capital du pays, suivi d’une grande quantité de seigneurs du pays, & d’esclaves. Il reçut Monsieur Damou avec tous les témoignages d’estimes imaginables, & le remercia particulièrement de toutes les bontés que le Roi avait eues depuis si longtemps pour Monsieur Aniaba, & en reconnaissance il lui permit de bâtir un fort en son pays, dans le lieu qu’il lui plairait davantage. » [11]

Un fort est donc construit, en un mois. Mais Anabia ne joue pas le rôle attendu. En novembre 1702, les Hollandais attaquent la forteresse française et sèment la panique parmi ses défenseurs. Ce sont les hommes d’Akasini, sur leurs embarcations, qui emportent la bataille contre les Hollandais. Mais dans cette lutte, Aniaba brille par son absence.

« On avait remarqué qu’Aniaba ne s’était point trouvé avec ceux qui avaient combattu les Hollandais, il ne laissa pas de venir au fort féliciter le gouverneur, & ne répondit que par de mauvaises raisons aux reproches qu’on lui fit de n’avoir pas imité ses compatriotes, lui qui avait de si grande obligation au roi & à la nation.

Mais il avait quitté il y avait longtemps les sentiments d’honneur, de reconnaissance & de religion qu’on lui avait inspirés pendant quatorze années qu’il avait demeuré en France. On s’était aperçu dès qu’il avait mis le pied en Afrique, & qu’il s’était dépouillé des habits des Français pour se mettre nu comme ses compatriotes, qu’il s’était en même temps dépouillé de tous ses sentiments d’honnête homme & de chrétien. » [12]

Finalement, l’établissement est oublié et ce n’est qu’en 1705 qu’une nouvelle expédition est mise sur pied par la Compagnie de Guinée avec ordre de ramener les Français qui s’y trouvent encore. On ne parle plus d’Aniaba. Son histoire donne lieu en 1740 à une version romancée totalement fictive. Ne restait que l’idée de l’échec et de tromperie :

« On s’accorde généralement à regarder comme un autre imposteur le nègre Aniaba, ou Louis Annibal, qui parut, sur la fin du dernier siècle, à la cour de France, sous le masque de fils & d’héritier présomptif du roi d’Issini, sur la Côte d’Or. Il avait reçu le baptême des mains de M. Bossuet, & la première communion de celles du cardinal de Noailles. Louis XIV, qui avait été son parrain, le combla de caresses & de présents. Il servit quelque temps en qualité de capitaine de cavalerie. Avant de retourner en Issini, il offrit à la Sainte Vierge un tableau, pour mettre ses États sous sa protection, avec un vœu solennel d’employer tous ses soins à la conversion de ses sujets. Le Roi lui donna, en 1701, un équipage convenable à son rang, & deux vaisseaux de guerre pour l’escorter sous la conduite du chevalier Damou. La Compagnie de Guinée en attendait de grandes faveurs. Le fourbe n’eut pas plutôt pris terre au royaume d’Issini qu’il se dépouilla des mœurs françaises & des dehors de la religion chrétienne, en quittant les habits français & le caractère français. Il retomba dans son premier état, l’esclavage ou la vie misérable d’un nègre. » [13]

Mais l’histoire n’est pas une matière figée et inerte, le présent perpétuellement retravaille le passé et au début du 20e siècle, Aniaba ressuscite. Il devient une figure positive de la colonisation et de « l’humanisme colonial ». Sous la plume de Robert Delavignette, un temps administrateur en Afrique puis, à partir de 1937, directeur de l’École nationale de la France d’outre-mer, il illustre la possibilité d’un rapprochement sans violence entre Europe et Afrique. Ainsi dans un article paru dans Le Petite Parisien le 1er février 1936, à l’occasion de l’embarquement du cardinal Verdier, archevêque de Paris, à Marseille, quelques jours plus tôt, pour Dakar, capitale de l’Afrique-Occidentale française :

« Entre la magnifique pierre taillée de Notre-Dame de Paris et les coupoles de ciment armé de cette cathédrale neuve de Dakar passera peut-être l’âme d’un des premiers Noirs qui aient été baptisés en France. Et celui-là, justement, connut Notre-Dame de Paris, il y a de cela deux siècles et demi, sous le règne de Louis XIV.

Il s’appelait Aniaba et on le disait fils de roi, fils du roi d’Issiny, dans le pays que nous appelons aujourd’hui la colonie de la Côte d’Ivoire et qui est l’une des plus belles de l’Afrique-Occidentale française. […]

La France a changé depuis le règne de Louis XIV ; l’Afrique aussi, et plus profondément que la France. Le cardinal Verdier verra un nouveau monde africain, qui n’a encore qu’un demi-siècle d’histoire, mais qui respire déjà l’originalité et qui témoigne d’une belle force vitale.

De la Côte d’Ivoire au Sahara et du Sénégal au Niger, 15 millions d’hommes commercent et travaillent avec nous, se rapprochent de nous. […]

Paris leur envoie aujourd’hui son archevêque. Et dans la messe dite à la cathédrale neuve, l’ombre d’Aniaba murmure une parole à la fois royale et fraternelle : “Il n’y a donc plus de différence entre vous et moi que du noir au blanc.” C’est une différence qui, sur le plan spirituel, ne touche pas les âmes et qui, sur le plan humain, n’empêche pas l’A.-O. F. et la France d’Europe de vivre en communauté. » [14]

Robert Delavignette reprit l’anecdote dans Les Vrais Chefs de l’Empire, en 1939 : « Pour moi aussi, l’humanisme réside dans notre confrontation et dans notre mutuel enrichissement ; et la colonie n’existe moralement que si elle protège l’humanisme qui nous unit. Nous entrons dans le Nouveau Monde africain et nous disons la parole royale : Il n’y a donc plus de différence entre vous et moi que du Noir au Blanc. — Différence qui n’est plus une séparation, ni une subordination mais un accord. » [15] Il gomme ainsi totalement l’image négative du retournement d’Aniaba.

Mais reprenons l’histoire. Jean Godot, « soldat de fortune » dont le manuscrit n’a toujours pas été publié, mentionne la présence de deux Français, qui, en 1701, vivent à Issiny depuis sept ans. En 1693 ou 1694, le roi Akasini avait demandé qu’on lui laissât « des François dont il aurait tout le soin possible ». Or « deux gentilshommes, étant réduits à courir le pays par des mauvaises affaires qui leur étaient arrivée en France, furent bien aise de trouver une pareille occasion afin d’en être éloignés pendant un temps durant lequel on pourrait accommoder leurs affaires. Sans considérer le mauvais climat du pays, ils résolurent de s’en aller. Ils s’embarquèrent avec leurs valets […] qui sont le Parisien et La Serre ». Ces deux gentilshommes moururent et ne restèrent que les valets. L’un « est un garçon de Paris. Il y a sept ans qu’il est en ce pays, et qui en sait parler la langue comme les originaires même. Il y avait aussi un autre garçon de Saint-Malo, nommé La Serre » [16].

Ces deux hommes sont les principaux informateurs de Loyer et de Godot. Ils sont le symétrique imparfait et sans gloire d’Aniaba, mais ils participent surtout au fonctionnement de synapses qui mettent en interconnexion les différentes régions du monde. Ce que renforce une autre notation de Jean Godot :

« Quoi que ces peuples n’aient aucune connaissance des lettres, ils savent cependant parler de plusieurs langues, comme un peu de français, de portugais, d’anglais, hollandais et espagnol. Ils savent aussi parler diverses langues de leur pays. » [17]

Il y a là une société d’interface, ou, pour reprendre la notion de Paul Ottino, une « culture de frange ». Le fait qu’on y cultive des ananas, plante originaire d’Amérique du Sud, en est le détail sucré.

Au terme de cette histoire, on pourra s’interroger sur le fait que ce billet s’inscrive bien dans l’histoire globale. Reconnaissons que l’approche individuelle est toujours délicate et que de la microhistoire à la macrohistoire, il y a un pas. Miles Ogborn a consacré un ouvrage aux « vies globales » [2008] ; il m’avait inspiré un billet sur la princesse indienne Pocahontas. Ce billet est un autre essai. On pourrait considérer qu’il s’agit là davantage d’histoire connectée. Soit ; mais la rencontre des hommes n’est-elle pas un préalable au télescopage des mondes ?

 

Bibliographie

1701, Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, La Haye, chez Hadrien Moetjens.

1701, Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701

1740, Histoire de Louis Anniaba, roi d’Essénie, en Afrique, sur la Côte de Guinée, Paris.

Delavignette R., 1939, Les Vrais Chefs de l’Empire, Paris, Gallimard.

Lombard-Jourdan A., 1975, « Des Malgaches à Paris sous Louis XIV : exotisme et mentalités en France au XVIIe siècle », Archipel, Vol. 9, pp. 79-90.

Loyer G., 1714, Relation du voyage du royaume d’Issiny, Côte d’Or, Païs de Guinée, en Afrique, Paris, chez Arnoul Seneuze / Jean-Raoul Morel.

Omont H., 1910, dans « Un roi nègre à Paris », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, Vol. 37, pp. 170-171.

Ogborn M., 2008, Global Lives. Britain and the World, 1550-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

Perrot C.H., 2008, Les Éotilé de Côte d’Ivoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Pouvoir lignager et religion, Paris, Publications de la Sorbonne,

Roussier P., 1935, L’Établissement d’Issiny 1687-1702. Voyages de Ducasse, Tibierge et D’Anon à la Côte de Guinée publiés pour la première fois et suivis de la Relation du voyage d’Issiny du P. Godefroy Loyer, Paris,

Notes

[1] Lettres historiques contenant tout ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, tome XIX, mois de janvier 1701, pp. 591-592.

[2] Mercure historique et politique, contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, & généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de mars 1701, pp. 319-320.

[3] Guillaume Blanchard, 1687, Tableau chronologique contenant un recueil en abrégé des ordonnances, édits, déclarations, et lettres patentes des rois de France, Paris, Chez Charles de Sercy, p. 611

[4] Relation du Sr. Du Casse sur son voyage de Guinée avec la Tempeste en 1687 et 1688, cité par Paul Roussier, L’établissement d’Issiny 1687-1702. Voyages de Ducasse, Tibierge et D’Anon à la Côte de Guinée publiés pour la première fois et suivis de la Relation du voyage d’Issiny du P. Godefroy Loyer, Paris, 1935, pp. 7-8

[5] Godefroy Loyer, 1714, Relation du voyage du royaume d’Issiny, Côte d’Or, Païs de Guinée, en Afrique, Paris, chez Arnoul Seneuze / Jean-Raoul Morel, pp. 14-15.

[6] Cité par Henri Omont, 1910, dans « Un roi nègre à Paris », Bulletin de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, Vol. 37, pp. 170-171

[7] Roussier, op. cit., p. xxii

[8] Lettres historiques, op. cit., pp. 592-593.

[9] Catalogue analytique des archives de M. le baron Joursanvault, tome I. Paris, 1838, p. 138.

[10] Loyer, op. cit., pp. 81-82.

[11] Loyer, op. cit., p. 104.

[12] Jean-Baptiste Labat, 1730, Voyage du chevalier Des Marchais en Guinée, isles voisines, et à Cayenne, fait en 1725, 1726 & 1727, Paris, chez Saugrain l’aîné, Tome I, pp. 243-244.

[13] Pierre Roubaud, 1171, Histoire générale de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, Paris, chez Des Ventes de la Doué, Tome 11, pp. 194-195.

[14] Le Petit Parisien, 1er février 1936.

[15] Robert Delavignette, Les Vrais Chefs de l’Empire, Paris, Gallimard, p. 258.

[16] Cité par Claude Hélène Perrot, 2008, Les Éotilé de Côte d’Ivoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Pouvoir lignager et religion, Paris, Publications de la Sorbonne, p. 42

[17] Ibid., p. 42.

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