Mutations du récit historique

NB : ce texte a été produit à l’occasion du colloque « Enseigner autrement », qui a eu lieu du 12 au 14 avril 2017 au lycée polyvalent François-Mansart, à Thizy-les-Bourgs, à l’aimable invitation de Joël Mak dit Mack et de ses collègues.

 

Wagahai wa neko de aru. Ceux parmi vous qui se sont intéressé à la littérature japonaise ont peut-être déjà entendu cette phrase. C’est ainsi que commence le roman Je suis un chat, de Sôseki Natsume, publié à partir de 1905. Enfant terrible de la littérature japonaise, Sôseki vit dans un Japon en proie à la modernisation, dans lequel les valeurs évoluent vite, où l’on arbore le sabre d’hier avec le smoking à la mode du jour. Sôseki est le porte-voie des modestes, des ouvriers réduits à la misère, des prostituées qui vendent leur corps dans les tripots. Et sa formule « Je suis un chat » est un coup de génie narratif, propre à soulever l’intérêt.

Il existe une multitude de procédés permettant de ranimer une attention à visée pédagogique pour l’histoire. Je vais me limiter aux procédés purement narratifs, sans me pencher sur l’exploitation des supports tels la BD historique, ou l’utilisation des dispositifs technologiques comme le jeu vidéo, ce que les autres intervenants font infiniment mieux que moi. En vingt minutes, je me propose de dresser un panorama contemporain de ces essais de réanimation narrative, en quatre épisodes :

1) Des chats et des sesterces, se mettre à la place d’un narrateur autre

2) Histoire(s) connectée(s) : reconstruire la dramaturgie

3) Boucher les trous pour réveiller l’attention : la fiction littéraire

4) Et si… on plongeait dans l’uchronie ?

 

Je vous remercie par avance de votre indulgence. Je ne suis pas enseignant, mais journaliste, conférencier et formateur pour adultes. Je n’entends pas livrer des procédés clé-en-main. Juste dresser un panorama de ce qui existe dans l’écriture des livres d’histoire, exemples de parutions récentes à l’appui, bibliographie en fin d’exposé, texte mis en ligne sur le blog « Histoire globale » dans le courant de la semaine prochaine. J’avance ce faisant l’hypothèse d’une transdisciplinarité entre enseignants, dans le droit fil de l’histoire globale, dont je préconise le développement en France.

L’histoire globale est une méthode, pratiquée aux États-Unis depuis un demi-siècle, que je caractérise par quatre éléments :

1) travailler sur la longue durée,

2) travailler sur les grandes distances,

3) pratiquer les jeux d’échelle (du micro au macro, du biographique au mondial),

4) privilégier la transdisciplinarité.

 

Il s’agit d’écrire une histoire large, aujourd’hui popularisée par Yuval Harari, l’auteur du livre Sapiens, ou Patrick Boucheron et son équipe, avec l’Histoire mondiale de la France.

La transdisciplinarité est un des quatre facteurs permettant d’analyser l’histoire à grande échelle. Quand vous travaillez l’histoire depuis l’apparition des humains, vous remontez au moins trois millions d’années en arrière. Il y a trois millions d’années, l’Afrique entrait dans l’histoire. Elle est même de loin le premier continent à le faire, mais elle n’avait pas d’archives écrites. Pour explorer cette histoire-là, il faut questionner le paléoanthropologue, l’archéologue, le physicien pour dater et bâtir des chronologies, le biologiste pour séquencer tout ça.

Plus tard, il faut intégrer d’autres événements. Les humains contrôlent le feu, inventent le langage, domestiquent plantes et animaux. Puis ils se multiplient – il va falloir solliciter le démographe. Ils inventent la ville – surgit l’urbaniste ; l’écriture – l’historien peut enfin prendre la parole ; la monnaie – on va avoir besoin de l’économiste ; les religions ? On va solliciter un curé… Euh non, plutôt un ethnologue.

Bref, vous m’avez compris. Les modes de narration que je vais proposer ne sont que relativement nouveaux, mais ils répondent à une injonction contemporaine : pour appréhender la complexité, Penser global dixit Edgar Morin (après d’autres), il faut travailler en équipes trans-disciplinaires. Un terme que je préfère à pluri-disciplinaire. Pluri-, plusieurs, il peut y avoir un chef. Dans l’esprit de l’historien, le chef est, en matière d’histoire, évidemment, l’historien. Transdisciplinaire, c’est l’équipe qui joue ensemble pour gagner le match. C’est ce que je préconise : une histoire globale, faite par des historiens, archéologues, économistes, démographes, philosophes… Travaillant à parts égales, pour détourner la belle formule de Romain Bertrand.

 

1) Des chats et des sesterces, se mettre à la place d’un narrateur autre

 

Je suis un chat… Wagahai wa neko de aru se traduirait plutôt par un Moi seigneur chat je m’impose comme tel. Le félin jauge son propriétaire avec un savoir encyclopédique, il dissèque l’éthologie des humains avec l’indifférence des intelligences supérieures et omniscientes. Son récit, à la fois distancié et d’une ironie mordante, nous plonge dans le quotidien des petites gens d’Edo, la Tokyô d’alors. Si loin dans l’espace et dans le temps. Si près dans l’expression des sentiments, dans les qualités et les petites lâchetés qui rendent universelle notre humaine condition.

Aujourd’hui, après les romanciers, les historiens explorent ce nouveau monde narratif. Alors que Corinne Pelluchon, Frans de Waal et d’autres éthologues nous appellent à prendre en compte les intelligences animales, Éric Baratay nous invite à des Biographies animales. Baratay montre deux récits, une face claire, une obscure. Un exemple :

 

Manolete face à Islero

 

28 août 1947, Linares, Espagne. Un dieu vivant se campe au centre de l’arène. Manolete est en habits de lumière. Il a révolutionné la corrida, l’a transformée en spectacle absolu. Il est à l’apogée de sa gloire. Il mourra le lendemain, après une nuit d’agonie, fauché par Islero, un taureau « sournois » qui l’a encorné à la dernière seconde. Nombre de ses aficionados, incrédules, soupçonneront qu’il a voulu se suicider dans le plein éclat de sa gloire.

Ce récit est connu. Exploitant les acquis de l’éthologie, Éric Baratay restitue le Point de vue animal. S’appuyant sur 12 photos, seul témoignage visuel subsistant de ce duel de 1947, il se fait l’écho de la douleur d’Islero, utilisant des procédés narratifs spécifiques. Le point de vue du taureau est reporté en courtes phrases « suggérant la précipitation obligée des perceptions, des émotions, des représentations face au danger, mais sans affirmer un mental rudimentaire ». En typographie de corps et justification différents, les réactions des humains, qui se montrent incapables d’interpréter correctement le comportement de l’animal, traduisant par exemple en termes de lâcheté un stress spécifique qui le plonge par moment dans un état d’apathie. Enfin des explications brèves, distillées entre crochets. De quoi associer trois ou quatre voire cinq disciplines autour d’une construction pédagogique : biologie, histoire, philosophie et français, voire espagnol… Le livre entier, à cet égard, est une mine, notamment avec la reconstitution du calvaire de Modestine, l’ânesse qui servit de portefaix à Stevenson lors de sa célèbre randonnée dans les Cévennes. Ou sa narration de la carrière de Warrior, cheval de guerre d’un haut-gradé britannique, monture qui eut le privilège, contrairement à nombre de ses congénères, de survivre à la boucherie de 14-18.

Dans ce droit fil d’une histoire « subalterne », rien n’empêche d’imaginer en géographie une histoire par les minerais qui ont fait la France, à la suite de Charles Frankel. Une histoire de l’alcool ou de la drogue qui fait le soldat qui fait la guerre, avec Charles Ridel pour le coup de rouge du poilu, avec Norman Ohler pour la Wehrmacht dopée aux amphétamines – l’occasion de souligner les dégâts opérés sur le psychisme par les psychotropes autant que par la guerre. Un exercice pédagogique qui consiste à s’imaginer à la place de l’autre, un autre enfant vivant certains épisodes. On pense forcément au Journal d’Anne Frank, mais bien d’autres expériences peuvent être mobilisées. Jusqu’à un objet qui voyage. Je conseille à cet égard, avec conflit d’intérêt puisque je partage avec l’auteur Alberto Angela un même éditeur, l’histoire de ce sesterce vagabondant dans l’Empire romain du 1er siècle de notre ère, des Gaules à la Mésopotamie, dans Empire. On peut enfin imaginer, avec une contribution de collègues en SVT, se réduire à la taille d’un insecte avec Erik Orsenna, Géopolitique du moustique, ou d’un micro-organisme, qu’il soit pathogène responsable d’une pandémie ou en charge de notre équilibre corporel, avec Ed Yong dans Moi, Microbiote, maître du monde.

Adopter le point de vue autre peut donc ouvrir de nouveaux horizons. On peut aller jusqu’à envisager de se glisser dans la peau d’autres… humains.

 

2) Histoire(s) connectée(s) : reconstruire la dramaturgie

 

L’histoire est née en tant que discipline académique au 19e siècle. Au moment où l’Europe exerçait une hégémonie sans rivale sur le globe. Au moment où les États-nations européens s’affirmait. Il lui en reste quelque chose qui tient de la maladie juvénile, le désir identitaire de faire récit national, enfermé dans ses frontières. Vous savez aussi mieux que moi à quels débats interminables nous accule cette dichotomie entre une histoire internationale et une histoire traditionnelle. L’histoire globale, par son travail sur la longue durée, est un des sous-champs disciplinaires qui questionnent ce repli dans des frontières récentes. Ici à Thizy, étions-nous inclus dans le royaume franc de l’époque d’Hugues Capet ?

L’histoire connectée est un autre de ces sous-champs disciplinaires. L’expression renvoie à une histoire qui transcende les frontières, parce qu’à un moment, ces frontières n’avaient pas de sens. Sanjay Subrahmanyam, en étudiant les Indes du temps des Moghols, se retrouve confronté à des archives en perse… Dès lors, comment comprendre les circulations, les humains et les idées du 16e siècle indien si on s’obstine à borner la réflexion en termes d’Inde et de Pakistan contemporains ? J’ai évoqué à demi-mots les travaux de Sanjay Subramanyam et de Romain Bertrand, mais je vais développer ceux d’un troisième nom de l’histoire connectée : Serge Gruzinski. Pour lui, l’histoire connectée rebranche « les câbles que les histoires nationales ont arraché », leur insuffle une énergie nouvelle.

 

Cortes et la Malinche, Lienzo de Tlaxcala

 

La première fois que j’ai lu son livre L’Aigle et le Dragon, j’ai choisi d’en rendre compte par une dramaturgie, dans un article que j’ai titré « Histoires parallèles : la guerre de Chine n’a pas eu lieu ». Cet ouvrage met en scène un drame planétaire qui a embrasé le 16e siècle. Dans les années 1515-1525, au moment décisif où l’Espagnol Hernán Cortès s’empare du Mexique aztèque, le Portugais Tomé Pires lance une opération en tous points synchrone et similaire, une annexion de la Chine. 1520, année déterminante, mais au moment où prend place l’action, année indéterminée. On sait que Cortès l’a emporté, parce que le Mexique parle espagnol et a presque oublié le nahualt, et que Pires a échoué, parce que la Chine ne parle pas portugais. Euh non, en fait, la plupart d’entre nous ignorions jusqu’à ce livre que les Portugais avaient échoué à conquérir la Chine. Les vainqueurs chinois n’ont même pas compris qu’ils avaient repoussé une tentative d’invasion. Les vaincus lusitaniens ont omis d’archiver beaucoup de documents sur cet épisode peu glorieux de leur histoire. Gruzinski, dans son récit opérant des aller-retour entre les face-à-face, Cortès vs Montezuma, Pires vs l’empereur Zhengde, nous immerge dans les regards des contemporains, alors que rien n’est joué.

Quatre équipes donc pour une pièce de théâtre planétaire : Espagnols contre Aztèques, Portugais contre Chinois. Laurent Guitton est un professeur d’histoire qui a exploité ce potentiel dramatique. En 2015, Serge Gruzinski publiait L’Histoire, pour quoi faire ?, je cite Vincent Capdepuy, avec lequel je gère le blog Histoire globale : livre « dans lequel il s’interroge sur les raisons d’être de l’enseignement de l’histoire aujourd’hui. Il plaide sur la nécessité, dans un monde global, d’une histoire globalisée, plus complexe, ouverte au Monde et moins linéaire. Dans sa réflexion, il revient sur une expérience qu’il lui a été donnée de voir, à Roubaix, en sa terre natale : une pièce de théâtre écrite et jouée par les élèves de Laurent Guitton, enseignant au lycée Jean-Rostand. » Laurent Guitton, dans un texte qu’il nous a fait l’amitié de publier sur le blog Histoire globale, analyse cette expérience et l’illustre des documents pédagogiques utilisés lors de l’expérience. il s’agissait alors de répondre au Bulletin officiel spécial n°4 du 29 avril 2010, qui amène, au lycée, en classe de seconde, pour la période des 15e-16e siècles, d’explorer le thème 4 : « Nouveaux horizons géographiques et culturels des Européens à l’époque moderne ». Je vais citer des passages de l’article de Laurent Guitton. Il écrit :

« Transmettre des innovations historiographiques de l’histoire globale à une classe composée d’adolescents de 15-16 ans, a priori peu concernés par les expériences lointaines des Espagnols au Mexique et des Portugais en Chine au début du 16e siècle, peut apparaître comme un défi risqué, une véritable gageure. [Après qu’il a expliqué sa démarche et détaillé les exercices employés, il reprend…] Quels sont les enjeux de cette expérience d’histoire globale centrée sur les logiques impériales ? [il expose les enjeux scientifiques – pour des raison de concision temporelle, je vous invite à consulter son texte pour en prendre connaissance, et je saute à sa conclusion sur…] :

Les enjeux ontologiques

Transposer un ouvrage savant ou universitaire en une expérience pédagogique pour une classe de jeunes lycéens permet de manipuler différents leviers de nature psychologique, sociologique et civique.

 

              Dimension psychologique : une histoire appropriée

– Par un processus d’appropriation : les élèves n’ont pas été dans une situation classique d’apprentissage scolaire, mais se sont mués en historiens en herbe capables par eux-mêmes d’accéder à une forme d’écriture de l’histoire, avant de voir s’incarner un illustre historien… de leur quartier !

– Par un processus d’identification personnelle aux acteurs de la grande histoire, aux héros = valorisation.

– Par un processus de déplacement : endosser l’identité d’un autre, éloigné dans le temps historique (au-delà des effets de génération) et l’espace civilisationnel : donc se mettre à la place de et en situation d’expérimenter = jeu sur l’altérité.

 

              Dimension sociologique : pour une histoire globale et croisée

– Mise en perspective d’une histoire familiale, d’un parcours d’immigration complexe, parfois/souvent lié à la colonisation-décolonisation, voire d’une situation de domination socioculturelle dans la France actuelle.

– Élèves issus de l’immigration de confession musulmane : offrir un regard distancié sur l’identité religieuse et les relations variables entre les religions (cf les Portugais catholiques considérés comme musulmans par les Chinois, des Portugais aidés par des Malais musulmans).

 

              Dimension politique et civique

– Dépasser le roman national, insuffisant à lui seul à donner du sens à leur parcours familial et social, pour une histoire globale.

– une histoire globale au 16e siècle, à comprendre comme les prémisses de notre mondialisation, comme un moment fondateur incontournable, la première modernité expliquant les dynamiques de notre mondialisation.

= offrir à un public scolaire aux origines culturelles variées une vision critique et distanciée d’une mondialisation toujours plus complexe, afin de mieux les préparer à leur futur rôle de citoyen… du monde. »

 

3) Boucher les trous pour réveiller l’attention : la fiction littéraire

 

Ossements de bisons, © Detroit public Library/Wikimedia

 

Les relations « dangereuses » entre histoire et fiction ne datent pas d’hier. Je renvoie à ce sujet au livre de Brigitte Krulic, Fascination du roman historique, où elle s’interroge sur l’usage possible du roman historique, qui est un genre aux possibilités très étendues exploité depuis deux siècles. Elle pose trois invariants pour définir le roman historique : « Il s’agit d’un récit reposant sur la liaison organique entre trois éléments : les événements historiques ; l’évocation des « mœurs » ; les aventures romanesques d’un ou plusieurs héros… Le dosage de ces trois ingrédients variant selon les auteurs. » Mais ce genre hybride est soumis à une tension. Il oscille entre fiction, donc invention, et histoire, démarche imposant des critères de véridicité. Se déploient dès lors des jeux entre une intrigue, avec ou sans personnages imaginaires, et une recherche documentaire destinée à étayer le sérieux du romancier historique. Finalement, ne retrouve-t-on pas une porosité similaire, entre une fiction probable et un passé qui se veut scientifiquement restitué dans les biographies historiques, genre plébiscité en France ? Même quand vous retracez la vie d’un illustre personnage, il y a des trous à combler, des moments où manquent les documents. Il faut tisser des déductions probables, des hypothèses pour boucher les trous. Porosité des genres : la fiction crédible est d’ailleurs le moteur du livre sur le sesterce que j’ai antérieurement évoqué. Aucun sesterce n’ayant jamais écrit ses mémoires, l’archéologue qu’est Alberto Angela ne fait évidemment qu’imaginer, reconstituer les possibles transactions que cette pièce de monnaie pouvait « vivre ». Et le roman historique est né au 19e siècle, au moment où il fallait incarner le peuple acteur de son histoire. Ses héros ont souvent été des anonymes de fiction côtoyant les grands de l’histoire, comme en attestent les livres d’Alexandre Dumas. Or la biographie historique s’essaye aussi, aujourd’hui, à restituer la vie des petites gens, des anonymes. Je citerai Ivan Jablonka,  Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, où il explore la trajectoire tragique de ses grands-parents, juifs polonais pris au piège de l’Europe dominée par les nazis.

En terme de travail pédagogique, pourquoi pas une autobiographie fictive de Catherine de Médicis, ou d’une de ses dames de cour ?, amenant à comprendre les choix opérés par cette femme de pouvoir confrontées aux guerres de Religion naissantes. Le théâtre, le jeu de rôle lui aussi peut nous plonger dans ce type de phénomène. JDR (RPG) Quand j’étais étudiant, je me souviens de parties d’un jeu de rôle sur table. Il simulait le quotidien de soldats américains envoyés sur la ligne de front au Viêtnam, de manière assez réaliste. On s’immergeait, avec notre vécu d’étudiants vivant en société policée, dans un récit très vite inhumain. Nos premiers personnages mouraient ? Les suivants apprenaient de l’expérience. Dans le contexte de ce jeu, la première fois qu’un joueur, mis dans la peau d’un soldat conduisant un camion, voit un gamin se jeter sous les roues du véhicule, il tente de l’éviter. Et toute l’escouade meurt, l’enfant étant une bombe humaine. La fois suivante, situation identique, réponse spontanée du joueur : « Je l’écrase ! » Peut-être cette fiction narrative, roman historique ou jeu de rôle, permet-elle de mieux comprendre ce qui se joue dans ce type de situation. J’en suis en tout cas convaincu depuis que j’ai appris qu’au Viêtnam, confrontés effectivement à la situation que je viens d’évoquer, les Américains avaient mis en place une « école du risque ». Une école de conduite, à l’usage des soldats, pour leur apprendre à écraser délibérément toute personne, enfant, vielle dame…, cherchant à percuter leur véhicule. Ce qui n’allait pas de soi, car tous, ou presque manifestaient des réflexes évidents d’évitement.

Il est aussi possible de prendre un animal métaphorique de notre condition humaine, tel le chimpanzé. Le procédé entier structure le livre d’Eyal Jonas, Et les chimpanzés prirent l’ascenseur. Mais je voudrais insister sur un autre procédé : celui de l’exploitation de la science-fiction.

Nous sommes confrontés à un ensemble de phénomènes sociaux et technologiques complexes et imprévisibles, leur apposons des étiquettes : posthumain, réalité virtuelle, humain augmenté, intelligences artificielles, cyborgs… Nombre de livres sont publiés sur ce thème. Pour envisager aujourd’hui les potentiels impacts de ces technologies sur notre vie, la plupart, et à mon sens les plus efficaces, exploitent les textes produits par la science-fiction, depuis le Frankestein de Mary Shelley à l’intégralité de l’œuvre de Philip K. Dick, John Brunner, Norman Spinrad et quelques autres. Je donnerai l’exemple du Pense-Bête de Fritz Leiber, nouvelle qui se situe dans un futur proche, où est inventé une boîte à communiquer. Un appareil qui s’attache à l’épaule et rappelle aux gens leur emploi du temps afin de libérer leur esprit de tâches triviales. En un rien de temps, ces machines se retrouvent greffées aux humains, collées à leur oreille, leur dictant ce qu’ils doivent faire, puis ce qu’ils doivent penser, jusqu’à constituer par leurs interactions un réseau neural intelligent qui asservit la ville. Comment ne pas retrouver dans cette fable décrivant ce qui était en 1962 un futur improbablement pessimiste le reflet prémonitoire de gated communities où régneraient des réseaux du type des Gafa ? Je vais mentionner deux livres qui, confrontés à la dificulté de penser les nouvelles technologies, recourent à un degré ou un autre à des procédés narratifs fictionnels. Laurence Devillers, dans Des robots et des hommes, développe des récits de fiction potentielle se situant dans un avenir proche, pour montrer l’impact sociétal que les machines sont susceptibles d’exercer – et on pense alors forcément au cycle des Robots d’Isaac Asimov. Charles-Édouard Bouée et François Roche campent, dans La Chute de l’empire humain, la biographie imaginaire d’une machine, de sa naissance assistée par les humains à son triomphe sur ses créateurs – et là c’est Terminator qui surgit, à l’heure où certains des promoteurs d’une intelligence artificielle « forte », c’est-à-dire consciente et autonome, recommandent d’implanter des coupe-circuits sur les entités que nous commençons à concevoir.

 

4) Et si… on plongeait dans l’uchronie ?

Un des classiques de l’histoire globale est le livre de Kenneth Pomeranz, La Grande Divergence, où il explique pourquoi l’Angleterre a opéré la Révolution industrielle, alors que la Chine échouait. En gros, l’Angleterre avait des terres dans ses colonies pour sa production agricole, et du charbon à domicile, et ces deux atouts environnementaux auraient été décisifs. Mais, ce que souligne Florian Besson dans Écrire l’histoire avec des si, la question du non-déterminisme, « Pourquoi l’Angleterre a-t-elle accompli la Révolution industrielle, et pas la Chine ? », est déjà une porte ouverte sur l’uchronie. Lorsqu’on est à un moment donné de l’histoire, jamais le futur n’est écrit. À la veille de Waterloo, Napoléon ne pouvait pas savoir que sa carrière allait s’achever, elle aurait pu continuer et l’histoire bifurquer. C’est là le principal mérite de l’uchronie – rappeler l’incertitude propre à l’histoire.

Cela engendre parfois une tension. Je pense à l’ouvrage de Joël Schmidt, La Saint Barthélémy n’aura pas lieu. Il imagine que Catherine de Médicis a réussi à empêcher les guerres de religion, en imposant sa médiation aux fanatiques des deux camps lors du colloque de Poissy. S’ensuivent quatre siècles et demi d’histoire de France, où les protestants jouent un autre rôle, religieusement prépondérant, avec l’esprit entrepreneurial qu’on leur prête. C’est d’une autre France dont on parle ? En même temps c’est la même, elle fait sa Révolution, sa IIIe République et sa Première Guerre mondiale. D’où ma question : si Catherine avait réussi sa médiation, si les huguenots n’avaient pas fui les dragonnades, aurait-on aujourd’hui le transhumanisme ? C’est là le problème de l’uchronie. Elle bouleverse tellement nos conceptions que nous avons tendance à remettre nos pensées sur les rails confortables du déterminisme sitôt passé l’aiguillage du Et si… Ce pourquoi Quentin Deluermoz, dans Pour une histoire des possibles, recommande aux historiens de se cantonner à l’étude des sources, du moment de bascule, que vous pouvez documenter, par une démarche restituant l’imprésivibilité totale des évenements au moment où ils sont vécus. Il s’agit alors de restituer les possibles futurs dans l’incertitude du présent. L’uchronie est une histoire des divergences qui auraient pu avoir lieu. La Chine aurait pu accomplir sa Révolution industrielle dès le 11e siècle, hauts-fourneaux, charbon, acier, imprimerie, papier-monnaie, elle avait tout pour cela. Des catastrophes environnementales, crue meurtrières du Fleuve Jaune, invasions des peuples des steppes, l’en ont empêchée. Aujourd’hui on sait que la Chine renaît. Se pose dès lors la question contrefactuelle : est-elle mieux armée que nous face au réchauffement climatique ?

C’est ce que postulent Naomi Oreskes et Erik M. Conway. Ils utilisent le procédé de la fiction d’anticipation pour évoquer les conséquences politiques du réchauffement. Ils imaginent qu’à la fin du 23e siècle, les sociétés occidentales se sont effondrées. Les savants chinois en font l’archéologie, reconstituent les séquences qui ont mené à leur destruction. Pour Oreskes et Conway, la force de la Chine aura été d’être unie sous un régime autoritaire, conscient des conséquences du réchauffement, qui aura pu imposer ses décisions à son peuple. A contrario, les sociétés libérales et mercantiles se sont montrées incapables d’anticiper le risque et de changer la trajectoire qui les faisait courir vers l’abîme. Il n’est évidemment pas question de se faire l’apologiste de tel ou tel type de régime politique, simplement d’avertir des travers de nos sociétés démocratiques, dans lesquelles des décisions propres à sauvegarder l’environnement sont repoussées au nom d’intérêts industriels soutenus par les lobbies. Des tests de la nocivité du Diesel aux pulvérisations de pesticides à proximité des écoles, les exemples sont nombreux. En guise de conclusion, une suggestion parmi d’autres : Et si… on faisait travailler les enfants à la rédaction d’une œuvre d’anticipation collective, sur la thématique d’une histoire de leur futur ? Histoire non seulement de renouveler le genre du « que feras-tu quand tu seras grand ? », mais surtout histoire qu’ils s’approprient les outils qui permettent de faire l’histoire, pour qu’ils en soient les acteurs.

 

Bibliographie (par ordre d’apparition)

 

Sôseki Natsume, Je suis un chat (traduit par Jean Cholley (Gallimard/Unesco, 1978)

Yuval Noah Harari, Sapiens. une brève histoire de l’humanité (traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, 2015)

Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017)

Edgar Morin, Penser global. L’humain et son univers (Robert Laffont, 2015)

Romain Bertrand, L’histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (Seuil, 2011)

Charles Frankel, Terre de France. Une histoire de 500 millions d’années (Points, 2010)

Charles Ridel, L’Ivresse du soldat (Vendémiaire, 2016)

Norman Ohler,
 L’Extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (La Découverte, 2016)

Alberto Angela, Empire. Un fabuleux voyage chez les Romains avec un sesterce en poche (traduit par Nathalie Bouysès et Mario Pasa, Payot, 2016)

Erik Orsenna et Isabelle de Saint Aubin, Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV (Fayard, 2017)

Ed Yong, Moi, Microbiote, maître du monde (traduit de l’anglais par Christian Jeanmargin, Dunod, 2017)

Serge Gruzinski, L’Aigle et le Dragon. Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle (Fayard, 2012)

Laurent Testot, « Histoires parallèles : la guerre de Chine n’a pas eu lieu », Blog Histoire globale, 19 janvier 2012.

Laurent Guitton, « Enseigner la première mondialisation du 16e siècle à partir de L’Aigle et le Dragon de Serge Gruzinski », Blog Histoire globale, 2 novembre 2015.

Serge Gruzinski, L’Histoire, pour quoi faire ? (Fayard, 2015)

Brigitte Krulic, Fascination du roman historique. Intrigues, héros et femmes fatales (Autrement, 2007)

Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eu (Seuil, 2012)

Eyal Jonas, Et les chimpanzés prirent l’ascenseur (Le Pommier, 2016)

Fritz Leiber, Le Pense-Bête (première partie de Demain les loups, traduit de l’anglais par Bernadette Jouenne, Pocket, 1978).

Florian Besson et Jan Synowiecki (dir.), Écrire l’histoire avec des si (Rue d’Ulm, 2015)

Joël Schmidt, La Saint Barthélémy n’aura pas lieu (Albin Michel, 2011)

Quentin Deluermoz et Pierre Singaravelou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus (Seuil, 2016)

Naomi Oreskes et Erik M. Conway, L’Effondrement de la civilisation occidentale. Un texte venu du futur (traduit de l’anglais par Françoise et Paul Chemla, Les liens qui libèrent, 2014)

Et évidemment, tout juste paru : Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 2017, dans lequel je me suis efforcé d’exploiter cette réflexion sur la narrativité.

 

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