Le débat sur les origines du capitalisme

Pendant l’essentiel du 20e siècle, la question des origines du capitalisme a opposé schématiquement une école marxiste et une école d’inspiration weberienne. Pour la première, ancrée dans l’analyse des luttes sociales, les contradictions propres au mode de production féodal furent déterminantes d’une évolution originale, connue de la seule Europe occidentale, à l’exception peut-être du Japon [Dobb et Sweezy, 1977 ; Brenner, 1976 ; Meiksins-Wood, 2002 ; Bihr, 2006]. Pour la seconde, qualifiable éventuellement de « moderniste » et fondée sur l’idée d’un progrès historique de la rationalité économique, le capitalisme s’identifiait volontiers à six conditions fonctionnelles (technique et droit rationnels, existence d’une main-d’œuvre libre, liberté de marché, commercialisation de l’économie, détention des moyens de production par des entités à but lucratif), toutes conditions peu à peu construites entre les 13e et 19e siècles et permettant la rationalisation de la recherche du profit [Weber, 1991], avec cependant des insistances différentes sur le rôle de l’entrepreneur [Schumpeter], la construction de la bourgeoisie urbaine [Baechler, 1971] ou encore l’innovation technique [Landes, 1998]. Les deux écoles s’accordaient au moins sur une conclusion : le capitalisme était né de causes essentiellement internes aux sociétés européennes.

Cette opposition traditionnelle a été largement bousculée par l’apparition de l’histoire globale en tant que discipline à la fin du siècle dernier. Celle-ci a fondamentalement introduit l’idée d’une genèse largement exogène du capitalisme européen. Outre ce précurseur que fut William McNeill [1963], c’est sans doute Fernand Braudel [1979] qui a le premier renversé la problématique en posant le capitalisme comme un ensemble de pratiques visant à contourner les marchés réglementés en vue de saisir les occasions de profit et de créer des situations de monopole. Ces pratiques étant d’abord l’apanage des commerçants de longue distance et de financiers de haut vol, Braudel identifiait le capitalisme à la pénétration de ces comportements dans les sociétés européennes, à partir du 12e siècle. Dans la mesure où ces pratiques contribuaient surtout à construire les logiques inhérentes à des systèmes-monde successifs (centrés d’abord sur Venise, puis sur Amsterdam, Londres et New York), l’évolution du capitalisme occidental s’est alors imbriquée dans l’histoire de ces systèmes-monde.

Cette « détermination externe » a pris trois visages au sein de l’histoire globale. Chez Immanuel Wallerstein [1974, 1985], il y a une quasi-identité entre le système-monde moderne qui émerge au 16e siècle et le capitalisme européen. En effet, Wallerstein refuse de réduire le mode de production capitaliste aux équations abstraites de Karl Marx et considère qu’il s’agit d’un « système social historiquement situé » dans lequel « le capital en est venu à être employé dans le but premier et délibéré de son auto-expansion » [1985, p. 13-14]. De fait, les blocages du féodalisme ont été levés historiquement par trois moyens : « Une expansion de la taille géographique du monde, le développement de méthodes différencies de contrôle du travail pour différents produits et différentes zones de l’économie-monde, et la création de machines étatiques relativement fortes dans les États du cœur » [1974, p. 38]. Dès lors, la conquête du continent américain d’une part, l’apparition du travail forcé au Pérou comme du second servage en Pologne d’autre part, l’apparition des États mercantilistes britannique, néerlandais et français enfin, seraient indissociables de cette logique du capitalisme historiquement situé.

Mais un second courant en histoire globale considère, plus modestement peut-être, que le capitalisme européen s’enracine dans la participation de ce continent au système-monde des 13e et 14e siècles lié à la domination des Mongols, de la Chine jusqu’à l’Europe orientale. Pour Janet Abu-Lughod [1989], le réseau d’échanges eurasiens ainsi conforté aurait à la fois affaibli les puissances autrefois dominantes de l’Asie (l’Inde du Sud du royaume de Vijayanagar puis la Chine des Ming) et donné aux marchands européens à la fois des routes plus sûres pour aller en Asie et des techniques (la lettre de change d’origine persane, la société de capitaux d’origine arabe) particulièrement cruciales pour la suite.

Enchaînant sur ce thème, André Gunder Frank [1998] considère que le capitalisme en tant que tel n’est plus un trait distinctif de l’Europe et qu’il ne serait que la forme historique provisoire prise par la nouvelle hégémonie, ibérique puis néerlandaise et britannique, sur un système-monde vieux de plusieurs millénaires et ayant connu de nombreux changements de « leader ». De son côté John Hobson [2004] n’hésite pas à affirmer que l’Europe s’est emparée d’un portefeuille de ressources et techniques asiatiques au cours d’une globalisation orientale, entre 500 et 1500, avant de les retourner contre l’Asie et l’Afrique afin de piller leurs matières premières dans le cadre d’un état d’esprit impérialiste qui serait la véritable originalité de notre continent. Dans ces hypothèses, la question du capitalisme se dissoudrait dans celle des cycles d’hégémonie, au mépris par ailleurs, à la fois des améliorations européennes apportées aux techniques empruntées à l’Asie, comme des innovations propres à la révolution industrielle.

L’histoire globale n’a pas pour autant discrédité les théories d’une genèse interne du capitalisme européen. Nous avons montré ailleurs [Norel, 2009] que l’apparition du rapport de production capitaliste dans le cadre des enclosures anglaises des 16e et 17e siècles, à juste titre centrale pour les marxistes, a été considérablement accélérée par l’argent américain et les réussites néerlandaises dans l’océan Indien. De même, le premier capital marchand européen, qui apparaît moteur aux yeux des marxistes, doit beaucoup aux diasporas juive et syrienne qui ont maintenu le commerce de longue distance sur le continent dans les siècles difficiles entre la chute de Rome et l’avènement des Carolingiens. Il en va de même du capital marchand des cités-États italiennes étudié par Giovanni Arrighi [1994] et Eric Mielants [2008] et lié à la diffusion des techniques commerciales et financières orientales. L’approche marxiste peut donc être articulée avec l’histoire globale. Il en va de même de l’approche « moderniste » dans la mesure où les institutions mêmes du capitalisme, soit les six conditions chères à Max Weber, ne se sont solidement établies que sous l’effet d’une dynamique smithienne du changement structurel [Norel, 2009, pp. 195-217] C’est en effet le marché externe, dans sa double composante de débouché et de source d’approvisionnements importés, qui est à la racine de la commercialisation de l’économie (grâce à leur accès aux céréales de la Baltique, les paysans néerlandais peuvent ne plus fabriquer leur nourriture et consacrer leurs terres à des cultures de rente), de l’innovation technique (le métier à filer de la révolution industrielle anglaise n’est possible que par l’abondance de coton importé des Amériques et un marché mondial désormais captif), de l’existence d’une force de travail libre (cas de la révolution des enclosures liée au stimulant de l’argent américain). Autrement dit, il semble aujourd’hui que les origines du capitalisme soient plus à chercher dans une synergie dynamique entre facteurs internes et externes, dans le cadre d’une histoire globale trop longtemps négligée.

ABU-LUGHOD J.L. [1989], Before European Hegemony: The World System 1250-1350, Oxford, Oxford University Press.

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NB : Cet article a été publié pour la première fois dans « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, Hors-série spécial n° 11, mai-juin 2010.

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