La carte de Matteo Ricci : transfert et traduction géographiques de l’Europe vers l’Extrême-Orient

Matteo Ricci, jésuite italien arrivé en Chine en 1583, est bien connu pour son rôle dans les échanges culturels entre l’Europe et la Chine au tournant du 16e et du 17e siècle. Pour mieux s’implanter en Chine, il suivit le principe de sinisation qu’avaient perçu ses prédécesseurs, Alessandro Valignani et Michel Ruggieri – même si la voie du confucianisme choisie par Matteo Ricci diffère du bouddhisme adopté par le P. Ruggieri. Indépendamment de ces débats, la carte du monde réalisée par Matteo Ricci illustre bien cette nécessaire traduction qu’a impliquée le transfert des connaissances géographiques européennes pour un public de lettrés chinois. Cette « description » fut réalisée pour la première fois en 1584 après qu’une carte européenne eut été admirée par les Chinois accrochée au mur de la mission à Zhaoqing. Il s’agissait bien entendu de traduire les noms en caractères chinois, pour rendre cette carte directement lisible, mais aussi et surtout de proposer une traduction cartographique, c’est-à-dire un décentrement de la projection afin de remettre la Chine au cœur de l’univers. Cependant, contrairement à ce que Matteo Ricci écrit lui-même, ce recentrement n’est pas total : la Chine n’occupe pas le centre exact de la nouvelle carte, qui se trouve quelque part au large du Japon.

Ricci, Carte du monde, 1602

Figure 1. La carte de Matteo Ricci, version de 1602 (Library of Congress)

Matteo Ricci mourut à Pékin en 1610, mais il laissait un manuscrit en italien que reprit un jésuite belge, le P. Nicolas Trigault. La version française de l’Histoire de l’expédition chrétienne en Chine parut en 1616. De nombreux passages nous donnent de précieux renseignements sur l’élaboration de cette carte, sur sa réception et sur sa diffusion.

« Dans la salle de la maison pendait attachée une description cosmographique en caractères européens. Les lettrés chinois la regardait avec plaisir, et quand ils eurent entendu que le plan de tout le monde était vu et lu en cette description, ils prirent grand plaisir de la pouvoir lire en lettres chinoises. Car les Chinois, qui sur toute autre nation n’auraient jamais eu le moindre, et quasi nul commerce avec les peuples étrangers, étaient grossièrement ignorants des parties du monde. Car encore qu’ils eussent assez de semblables tables cosmographiques qui portaient le titre de description universelle de tout le monde, ils réduisaient néanmoins l’étendue de toute la terre en leurs quinze provinces, et en la mer dépeinte à l’entour ils mêlaient quelques petites îles, ajoutant les noms des royaumes qu’ils avaient quelquefois ouï nommer, tous lesquels royaumes assemblés en un à peine égalaient la moindre province de l’Empire chinois. Ceci est la cause pour laquelle ils n’ont pas fait de difficulté d’orner leur Empire du nom de tout l’Univers, l’appelant Thien-hia, comme si vous disiez “tout ce qui est sous le ciel”. Quand donc ils entendirent et virent que leur Chine était confinée en un coin de l’Orient, ils admiraient comme une choix à eux inouïe cette description à leur opinion si dissemblable à l’Univers, et désiraient en pouvoir lire l’écriture, pour juger de la vérité d’icelle. Le gouverneur donc conseilla au P. Matthæus Riccius de faire avec l’aide de son truchement que cette table parlât chinois, ce dont il pourrait acquérir beaucoup de crédit et de saveur à l’endroit d’un chacun.

Par quoi le P. Riccius bien versé en disciplines mathématiques, lesquelles il avait apprises du P. Christophe Clavius docteur et prince des mathématiques de son siècle, qu’il avait ouï quelques années à Rome, appliqua son esprit à dessein de prêcher l’Évangile, sachant bien qu’on ne s’est pas toujours servi d’un même moyen, ou entremise de même nation, pour, selon la disposition divine, attirer quelque peuple à la foi de Jésus-Christ. En vérité, par cette amorce, plusieurs entre les Chinois ont été amenés dans la nasse de l’Église. Il étendit donc cette description en un champ plus ample afin qu’il pût aisément contenir les caractères chinois, qui sont plus grands que les nôtres, et ajouta non les mêmes annotations, mais d’autres selon l’humeur des Chinois et convenables à son intention ; car il en venait à propos en divers lieux traitant des coutumes et cérémonies de diverses nations, il discourait des mystères sacrés de notre très sainte foi jusqu’au temps présent inconnue aux Chinois, afin que sa renommée s’épandit en peu de temps par tout le monde.

Je n’oublierai pas aussi ce qu’il inventa pour gagner la bonne grâce des Chinois. Les Chinois croient bien que le ciel est rond, mais toutefois ils estiment que la terre est carrée ; au milieu de laquelle ils se font assurément accroire que leur Empire est situé. Par quoi ils portaient impatiemment que leur Chine fût par nos géographes rejetée en un coin de l’extrémité d’Orient. Et pour autant qu’ils n’étaient pas encore assez capables d’entendre les démonstrations des mathématiques, par lesquelles on prouverait facilement que la terre avec la mer fait un globe, et qu’au globe, par nature de la figure circulaire, ne se trouve ni commencement ni fin, il changea un peu notre projet et rejetant le premier méridien des îles Fortunées aux marges de la description géographique à droit et à gauche, il fit que le Royaume de Chine se voyait au milieu de la description, à leur grand plaisir et contentement. » [1]

Le succès de cette carte est immédiat, ce que Ricci explique par l’articulation entre la nouvelle carte et les connaissances géographiques chinoises antérieures, et par la distance que cette carte révèle entre la Chine et l’Europe.

« Véritablement on n’eût pu en ce temps-là trouver une invention plus propre pour disposer ce peuple à recevoir les mystères de notre religion. Ce que s’il semble être un paradoxe à quelqu’un, j’en déclarerai la cause, qui en a après été confirmée par le témoignage de l’expérience. À cause de l’ignorance de la grandeur du monde, les Chinois ont pris une telle opinion d’eux-mêmes que la Chine n’admire que soi seule, à leur croyance unique en grandeur d’Empire, administration de la république, ou gloire des lettres ; et tenait toutes les autres nations non seulement comme barbares, mais quasi au rang des bêtes, croyant qu’il n’y eût en aucun autre lieu nul roi, nulle république, nulles lettres. Mais d’autant que l’ignorance avait enflé cet orgueil, la vérité en après connue l’a abaissé. Car ayant vu cette description, encore que quelques-uns des plus grossiers du commencement tournassent tout en risée et en brocards, les plus doctes toutefois ayant considéré la proportion des parallèles méridiens ensemble avec l’équateur et les tropiques, ayant aussi entendu la symétrie des cinq zones et lu les coutumes de tant de peuples, et noms de tant de lieux, dont aussi plusieurs choses s’accordaient avec les anciennes descriptions des Chinois, crurent que cette table était vraie et naturelle représentation et figure de tout le monde, ce qui fut cause qu’ils conçurent une grande opinion des Européens en toute sorte de disciplines et autres sciences.

Ceci produisit aussi un autre effet, qui n’était pas de moindre importance ; car on voyait par cette description de quel espace quasi démesuré de terres et de mers le Royaume de la Chine était éloigné de l’Europe, ce qui fut cause qu’ils diminuèrent la crainte qu’ils avaient des nôtres : jugeant aisément qu’ils n’avaient aucun sujet d’avoir peur d’un peuple que la nature avait séparé d’eux de si grands intervalles. Chose laquelle si elle était également connue de tous les Chinois, ôterait un grand empêchement aux nôtres pour faire recevoir la foi chrétienne par tout le royaume. Car nous ne sommes par aucune chose tant empêchés que par ces ombrages de soupçon : depuis cette œuvre géographique souvent revue et limée par le Père a été donnée pour être plusieurs fois imprimée, et montrée voir avec égale admiration de l’une et l’autre cour, jusqu’à ce qu’enfin elle fut portée dans le palais même du roi par son commandement. »[2]

Toutes les copies de la carte de 1584 furent perdues, comme le furent celles d’une seconde version réalisée par Ricci à Nanjing en 1599. La carte donnée ici est l’une des six copies connues de la troisième version de la carte, faite par Ricci en 1602. Mais le succès de la carte de Matteo Ricci ne se limita pas à la Chine. Très vite, des copies circulent vers la Corée et vers le Japon.

« Le magistrat plus souverain de ce temps pria le P. Matthieu de revoir la description géographique du monde qu’il avait autrefois mise en lumière en la province de Canto, et y ajouter des commentaires plus amples : qu’il la voulait encore graver sur les tables publiques de son palais, et l’exposer en vue au public. Il fit ce dont on le priait, et augmenta aussi le projet, afin de le représenter sur des tables plus grandes pour la commodité des spectateurs ; il corrigea les fautes, et y ajouta plusieurs choses, tellement qu’il ne fut pas marri de l’avoir renouvelée. Cela plut merveilleusement au magistrat ami, et soudain y employa des graveurs excellents aux dépens du public, et lui-même loua l’œuvre et l’auteur avec une préface très élégante. Cette dernière impression en estime et en nombre surpassa celle de Canto : plusieurs exemplaires furent de ce cœur du royaume distribués par toutes les autres provinces, même les nôtres en envoyèrent à Amacao, et au Japon, sur le modèle desquels on dit qu’on en grava autre part d’autres. »[3]

Serge Gruzinski avait déjà attiré l’attention sur ces étonnants paravents japonais ornés de peintures européanisantes, de style namban. Parmi les illustrations de ces paravents, on trouve des cartes. Philippe Pelletier, dans son dernier ouvrage, en reproduit une inspirée d’une carte « classique », européocentrée (cf. Pelletier, 2011). La carte-paravent montrée ici, date de 1640 et reprend au contraire la carte de Matteo Ricci.

Paravent japonais, 1640

Figure 2. Paravent japonais, 1640 (David Rumsey Collection)

On notera cependant que le texte a été en grande partie supprimé, pour ne pas dire expurgé. Toutes les croix ont également disparues. En effet, l’édit de Kan.ei de 1630 interdit l’introduction d’ouvrages étrangers en Europe, et explicitement ceux de Matteo Ricci. Toute référence au christianisme est condamnée. Cependant, il semble y avoir eu une certaine tolérance à l’égard des ouvrages cartographiques.

Carte / paravent

Figure 3. L’Europe (carte de Matteo Ricci de 1602 / paravent japonais de 1640) : simplification et déchristianisation

On fera attention aux illustrations marginales. La première montre le système planétaire géocentré et résume la vision cosmographique de l’époque. Les deux autres sont des cartes polaires hémisphériques, comme on en trouve beaucoup sur les mappemondes de l’époque. La quatrième est plus étonnante et représente quatre bateaux situés sur le pourtour du globe. La figure exprime clairement la rotondité de la terre et rappelle un schéma qu’on trouve dans Le miroir du monde de Gossuin de Metz (13e siècle, cf. sur le site de la BNF). On notera également le traitement particulier du bateau situé en bas : il disparaît à l’horizon, ne laissant apparaître que le haut de son gréement ‒ référence là encore à un argument classique en faveur de la rotondité de la terre et qu’on trouve beaucoup dans le traité de Joannes de Sacrobosco, De sphaera mundi (lui aussi du 13e siècle, mais de nombreuse fois reproduit encore au 16e siècle, cf. sur le site de la BNF). De fait, comme le souligne Philippe Pelletier, la théorie de la globalité n’a guère été contestée par les savants japonais.

Globe

Figure 4. Le globe terrestre (détail)

On terminera en citant un dernier exemplaire, une carte japonaise de 1688.

Ishikawa, Carte du monde, 1688

Figure 5. Ishikawa, Carte du monde, 1688 (BNF)

Cette carte est due à Ishikawa Ryûsen, cartographe japonais mal connu. Sa principale caractéristique est la projection transverse, avec l’est en haut de la carte, ce qui place l’Europe et l’Afrique en bas. Au regard des cartes européennes contemporaines, elle combine donc à la fois décentrement et pivotement. Elle est reprise d’une mappemonde anonyme dite de Shôhô datant de 1645, dont le modèle initial reste bien la carte de Matteo Ricci, même si certains éléments proviennent de cartes européennes plus tardives. On pourra juger le tracé moins précis, mais l’important est ce que ces transferts révèlent, à savoir une mondialisation de ce regard global que porte la nouvelle cartographie européenne du 16e siècle (Gruzinski, 2008).

Bibliographie

Gruzinski S., 2004, Les Quatre Parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière.

Gruzinski S., 2008, Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des Temps modernes, Paris, Seuil.

Rigault N., d’après Matteo Ricci, 1616, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, Lyon, Horace Cardon.

Pelletier P., 2011, L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire ».

Unno K., 1994, « Cartography in Japan », in: J.B. Harley & D. Woodward (dir.), The History of Cartography, Vol. 2, Book 2, Cartography in the Tradional East and South-east Asian Societies, Chicago, University of Chicago Press, pp. 346-477.

Yee C.D.K., 1994, « Traditional Chinese Cartography and the Myth of Westernization », in: J.B. Harley & D. Woodward (dir.), The History of Cartography, Vol. 2, Book 2, Cartography in the Tradional East and South-east Asian Societies, Chicago, University of Chicago Press, pp. 170-202.


Notes

[1] Nicolas Rigault d’après Matteo Ricci, 1616, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, Lyon, Horace Cardon, pp. 299-302.

[2] Ibid., pp. 302-303.

[3] Ibid., pp. 608-609.

2 réflexions au sujet de « La carte de Matteo Ricci : transfert et traduction géographiques de l’Europe vers l’Extrême-Orient »

  1. Voilà un article précieux pour le thème : Représenter le monde du programme de Terminale S option HG.
    Merci !

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