Sur la plage

La publication de 50 histoires de mondialisations (Paris, Alma, 2018) a marqué le terme de presque huit années de recherches initiées sur ce blog. L’écriture d’un nouvel ouvrage relance ce processus et suscite la mise en ligne de courts billets à propos de sources lues au hasard de mes investigations. Qu’importe si certains viendront piller sans scrupule ce travail rendu volontairement public. Peut-être ces billets donneront-ils lieu à leur tour à 50 nouvelles histoires de mondialisations…

***

On the beach est le titre d’un roman de l’écrivain anglais naturalisé australien, Nevil Shute. Paru en 1957, il a été traduit en français par Pierre Singer et publié aux éditions Stock sous le titre littéral, Sur la plage, dès 1958, puis réédité dix ans plus tard sous un autre titre, Le dernier rivage. La traduction est plus évocatrice. Car c’est bien de la mort qu’il est question. La mort de l’humanité.

Le titre fait référence à un poème bien connu de T.E. Eliot, « The Hollow Men », où l’expression apparaît à la deuxième strophe de la quatrième partie :

In this last of meeting places 
We grope together
And avoid speech
Gathered on this beach of this tumid river


En ce dernier des lieux de rencontre

Nous tâtonnons ensemble
Et évitons de parler
Réunis sur le rivage du fleuve en crue

La référence a été soulignée dans certaines éditions où la dernière strophe était citée en exergue :

This is the way the world ends
This is the way the world ends
This is the way the world ends
Not with a bang but a whimper.

 

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Non par un bang, mais un murmure.

De fait, cette dernière phrase résume bien la particularité de ce livre post-apocalyptique. La fin de l’humanité n’y est pas décrite en une suite d’explosions violentes et dévastatrices ; celles-ci ont déjà eu lieu. L’histoire se déroule en 1964, dans le sud de l’Australie, à Melbourne et ses environs. La Troisième Guerre mondiale – quoique l’expression n’est jamais utilisée – est terminée et la Terre est contaminée, irrémédiablement pour l’humanité. Même si tous ne veulent pas y croire, la fin est annoncée, inéluctable. Les derniers survivants sont les habitants de l’hémisphère Sud. Cette latence introduite par Nivel Shute est due au lent brassage de l’atmosphère. La guerre a eu lieu dans l’hémisphère Nord, entre États-Unis, URSS, Chine. Mais le monde entier en paye les conséquences. Les causes restent relativement obscures, même pour les protagonistes eux-mêmes, car qui seront les historiens des derniers moments de l’histoire humaine ?

« Peter fit observer avec nervosité :

“Mais c’est quelque chose d’historique, cela. Il faudrait que ce soit consigné quelque part. Est-ce que quelqu’un écrit une histoire de ce temps ?

– Pas que je sache, répondit John Osborne. Je m’informerai. Mais, après tout, je ne vois pas bien à quoi cela rimerait d’écrire une histoire que personne ne lira.

– On devrait écrire quelque chose, tout de même dit l’Américain. Même s’il ne reste que peu de mois pour la lire.” Il prit un temps, puis ajouta : “J’aimerais lire une histoire de cette dernière guerre. Je m’y suis trouvé mêlé un certain temps, mais je ne sais absolument rien de ce qui s’est passé.”

[…]

“Mais alors, comment expliquez-vous les attaques lancées par les Russes du Washington et Londres ?” demanda Peter, au bout d’un moment.

John Osborne et le capitaine le dévisagèrent.

« Les Russes n’ont jamais bombardé Washington, dit Dwight. On en a eu finalement la preuve.”

Peter les dévisagea à son tour :

“Je veux dire – la première de toutes.

– Parfaitement. La première. C’étaient des bombardiers russes à longue portée, des 11 626, mais montés par un équipage égyptien. Ils sont partis du Caire.

– Êtes-vous sûr de cela ?

– Absolument. On a capturé celui qui a atterri à Porto Rico sur le chemin du retour. C’est seulement après que nous avons bombardé Leningrad, Odessa, et les installations nucléaires de Sibérie, qu’on s’est aperçu qu’il était égyptien. Ça a dû rudement barder ce jour-là.

– Ai-je bien compris que nous avons bombardé la Russie par erreur ?”

C’était tellement horrible que cela paraissait à peine croyable.

John Osborne répondit :

“C’est la vérité, Peter. On ne l’a jamais admis publiquement, mais c’est la vérité pure. La première bombe a été la bombe sur Naples. Ça, c’étaient les Albanais, comme chacun sait. Puis il y a eu la bombe sur Tel Aviv. Personne ne sait qui a lancée celle-là, à ma connaissance tout au moins. Après quoi les Anglais et les Américains sont intervenus et ont effectué un vol de démonstration au-dessus du Caire. Le lendemain, les Égyptiens ont fait prendre l’air à tous leurs bombardiers disponibles, six sont partis pour Washington, sept pour Londres. Un avion a réussi à atteindre Washington, deux sont parvenus à survoler Londres. Après cela, il n’y avait plus beaucoup d’hommes d’État américains ou anglais encore de ce monde.”

Dwight approuva d’un signe de tête :

“Les bombardiers étaient russes, et j’ai entendu dire qu’ils avaient des marques distinctives russes. C’est tout à fait possible.

– Grand Dieu ! s’écria l’Australien. Ainsi, nous avons bombardé la Russie.

[…]

“Donc, après cela la Russie et les puissances occidentales étaient en état de guerre. Quand la Chine est-elle entrée dans la danse ?”

Le capitaine répondit :

“Je crois que personne ne le sait exactement. À mon avis, la Chine a profité de l’occasion et déclenché contre la Russie des attaques par fusées et radiations. Mais tout ceci n’est qu’hypothèse. Les communications n’ont pas tardé à être interrompues. Tout ce que nous savons, c’est que dans la plupart des pays, le commandement a passé aux mains d’officiers subalternes, après que tous les hommes d’État eurent été tués. Il est très difficile d’arrêter une guerre, dans ces conditions.”

[…]

“C’est grand dommage. Mais n’allez pas vous en prendre aux Russes. Ce ne sont pas les grandes nations qui ont déclenché cette affaire. Ce sont les petites, les Irresponsables.” » [1]

L’explication géopolitique n’est pas forcément réaliste et les bombes à cobalt, un temps envisagées, n’ont jamais été développées. L’important n’est pas là. Le roman est d’abord une dénonciation de la guerre froide et du risque nucléaire qu’elle fait encourir à toute l’humanité, un risque global. La guerre n’est pas racontée, jusque évoquée. Aucun fracas, juste le silence qui s’installe partout. Le silence d’une mort qui descend, mois après mois, jour après jour, qui approche et qui se resserre.

« “Pourquoi est-ce que ça prend tellement longtemps Dwight ? Pourquoi le vent ne peut-il pas souffler directement, et que ce soit fini et bien fini ?

– Ce n’est pas tellement difficile à comprendre, en réalité, répondit-il. Dans chaque hémisphère, les vents tournoient en grandes circonvolutions, entre le pôle et l’équateur. Il y a un système circulatoire de vents dans l’hémisphère nord et un autre dans l’hémisphère sud. Mais ce qui les sépare n’est pas l’équateur que vous voyez sur une mappemonde, mais un élément appelé Équateur de Pression, lequel se déplace au nord et au sud avec les saisons. En janvier, la totalité de Bornéo et de l’Indonésie est sous le régime du système septentrional, mais en juillet le fossé s’est déplacé vers le nord, de sorte que l’Inde, le Siam et tout ce qui est au sud de cette ligne passent dans le système méridional. C’est ainsi qu’en janvier les vents du nord transportent les poussières radioactives en Malaisie, mettons. Puis, en juillet, cette région se trouvant dans le système méridional, nos propres vents se chargent de ces poussières et les transportent jusqu’ici. Voilà pourquoi elles viennent chez nous aussi lentement.

– Et l’on ne peut rien faire ?

– Absolument rien. Ce sont des choses qui dépassent les possibilités humaines. Il faut les accepter telles quelles.

– Je ne les accepterai pas, s’écria-t-elle avec véhémence. Ce n’est pas juste. Pas une seule bombe, à l’hydrogène ou au cobalt, ou de n’importe quelle autre sorte, n’a été lancée dans l’hémisphère sud. Nous n’avons rien à voir avec tout ça. Pourquoi faudrait-il que nous mourions parce que d’autres pays, à neuf ou dix milles de chez nous, ont voulu faire la guerre ? C’est terriblement injuste.

– Oui, c’est terriblement injuste, dit-il. Mais c’est comme ça.”

Il y eut une pause, puis elle reprit d’un ton irrité :

“Ce n’est pas que j’aie peur de mourir, Dwight. Nous devons tous y passer un jour ou l’autre. C’est tous les rêves que je ne vais pas pouvoir réaliser… Elle se tourna vers lui : je n’irai jamais hors de l’Australie. Toute ma vie, j’ai désiré voir la rue de Rivoli. C’est probablement ce nom romanesque qui m’attire. Une idée bête, sans doute, parce que je suppose que cette rue est une rue comme toutes les autres. Mais c’est ce que je voulais, et je ne la verrai jamais. Parce qu’il n’y a plus de Paris maintenant, plus de New York, plus de Londres.”

Il lui sourit :

“Il se peut que la rue de Rivoli soit toujours là, avec de jolies choses à l’étalage des magasins, comme avant. Je ne sais pas si Paris a reçu une bombe ou non. Peut-être rien n’est-il changé, peut-être le soleil brille-t-il toujours sur cette rue et lui conserve l’aspect sous lequel vous l’imaginez. C’est comme ça que j’aime à penser à tous ces endroits. La seule différence, c’est qu’il n’y a plus personne qui vive.” » [2]

Le reste du monde n’est vu qu’au travers d’un périscope d’un sous-marin nucléaire étatsunien réfugié en Australie et effectuant quelques missions de reconnaissance.

« Ils s’étaient approchés de Cairns en surface, mais sans sortir de la coque, le taux de radiation étant trop fort. Ils avaient auparavant traversé la Grande Barrière, passant une nuit à la cape parce que Dwight estima qu’il était dangereux de naviguer de nuit dans ces eaux, où phares et bouées lumineuses offraient des garanties insuffisantes. Quand finalement ils repérèrent Green Island et approchèrent de la terre, la ville leur parut absolument normale. Le soleil baignait le rivage et, dans le lointain, se profilait la chaîne des monts Atherton. Ils pouvaient, au périscope, voir les rues bordées de magasins et ombragées de palmiers, un hôpital, de coquettes villas d’un étage bâties sur pilotis, des voitures parquées dans les rues. Ils remontèrent le fleuve jusqu’aux docks. Ici, pas grand-chose à voir, sauf quelques bateaux de pêche. Rien d’anormal. Il n’y avait aucun navire le long des quais. Bien qu’ils fussent tout près de la terre, leur champ de vision était restreint, car le périscope n’affleurait guère plus haut que les quais, et les entrepôts masquaient la vue. Le silence régnait dans les docks, le silence des dimanches ou jours de fête, mais autrefois il y aurait eu un va-et-vient continuel de petites embarcations.

[…]

Deux jours plus tard, ils arrivèrent à Port Darwin et s’immobilisèrent dans le port. Ici, ils ne pouvaient rien voir excepté le quai, le toit de Government House et une portion du Darwin Hotel. Ils tournèrent autour des bateaux de pêche ancrés dans le port, lancèrent des appels et les examinèrent au périscope. Ils n’apprirent rien, mais de l’état des choses ils purent tirer une conclusion : quand la fin était venue, les gens étaient morts proprement. » [3]

Que les personnages agacent ou non, une très grande mélancolie découle du murmures des dernières amours de l’humanité. Car la mort reste notre destinée. C’est d’ailleurs ainsi qu’il est possible de comprendre le prénom de la principale héroïne, Moira, non pas au sens hébraïque originel, mais au sens grec.

Le roman de Nevil Shute a été adapté très rapidement au cinéma, par Stanley Kramer. La sortie du film donna lieu à ce qui semble avoir été la première première mondiale. Le 17 décembre 1959, le film fut projeté dans près d’une vingtaine de capitales et grandes villes du monde : Amsterdam, Berlin, Caracas, Chicago, Johannesburg, Lima, Londres, Los Angeles, Madrid, Melbourne, Moscou, New York, Paris, Rome, Stockholm, Tokyo, Toronto, Washington, Zurich. Ce film est donc doublement global : par le sujet lui-même, à savoir le risque de destruction de l’humanité en une guerre nucléaire aux conséquences mondiales ; et par la projection qui a transcendé le clivage Est/Ouest, même si le film, présenté à Moscou devant un peu plus d’un millier de spectateurs sélectionnés par le ministère de la Culture soviétique, ne fut pas diffusé dans le reste du pays.


 

Le film était militant. À ceux que le sujet effrayait, Stanley Kramer répondait : « La bombe existe. La destruction du monde est une possibilité effrayante et imminente. Ne pas faire ce film ce serait nier l’existence du terrible cataclysme d’Hiroshima et de Nagasaki, nier l’existence de la bombe H2 et du strontium 90. Je ne peux nier tout cela, ajoutait-il, pas plus que Khrouchtchev. Eisenhower ou deux milliards d’hommes qui vivent sur cette terre. Le Dernier Rivage est pour eux un avertissement et une prière pour que la vie continue sur cette planète. » [4]

Le dernier plan est un message adressé par le réalisateur aux spectateurs. Dans une Melbourne vidée de ses habitants, une bannière continue de flotter dans la rue avec le message suivant : « There is still time… brother ». En 1959, il n’était pas trop tard pour prévenir une guerre nucléaire et empêcher la fin de l’humanité.

Extrait du film The Beach, de Stanley Kramer (1959


Notes
[1] Nevil Shute, Sur la plage, trad. de l’anglais par Pierre Singer, Paris, Stock, 1958, pp.94-101.
[2] Ibid., pp.50-52
[3] Ibid., pp.91-92
[4] Le Monde, 18 décembre 1959
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *