La mondialisation impériale des monothéismes

On a relevé depuis longtemps, au moins depuis le philosophe existentialiste chrétien Karl Jaspers [1949], la coïncidence de l’apparition, vers la moitié du premier millénaire avant notre ère, de plusieurs grandes religions monothéistes ou dites « du Salut », ou encore « universalistes », ou au moins de nouvelles « sagesses ». On considère en effet que le judaïsme, dont est issu le christianisme (et qui tous deux déboucheront plus tard sur l’islam), est élaboré pour une grande part pendant la captivité des élites juives à Babylone au 6e siècle avant notre ère ; que le mazdéisme (qui a pu influencer le judaïsme pendant cette même captivité) éclot sans doute vers le 9e siècle mais prend son essor à la même époque ; que le prince Gautama fondateur du bouddhisme aurait en principe vécu entre 624 et 544 ; Mahâvîra fondateur du jaïnisme indien entre 599 et 527 ; Confucius entre 551 et 479, lui-même sensiblement contemporain de Lao Tseu mais aussi de Parménide et des débuts de la philosophie et de la science grecques.

Yves Lambert, dans sa stimulante synthèse posthume sur La Naissance des religions [2007], relève et argumente cette coïncidence, et rappelle aussi les contacts directs, historiques, culturels, commerciaux, voire militaires, qui ont mis en rapport ces différentes civilisations, notamment avec les conquêtes d’Alexandre ; il reprend partiellement la thèse de Jaspers, dite du « tournant axial universaliste » des religions du Salut. À côté de ce point de vue essentiellement historique, l’historienne des religions, et ancienne religieuse, Karen Armstrong [2009], a vu récemment dans cette coïncidence l’essor d’une nouvelle attitude au monde, soucieuse d’« éradiquer l’égoïsme » et de « promouvoir la spiritualité » –, une interprétation sans doute un peu irénique et insuffisamment fondée, et comme concluait Jean-François Dortier dans son compte-rendu de l’ouvrage en 2009 : « C’est peut-être une belle histoire, mais ce n’est pas vraiment de l’histoire. »

Du néolithique au polythéisme

Si l’on repart de l’hypothèse générale de Lambert, quant à une correspondance, certes complexe et sans liens simples de causes à effets, entre les formes sociales et les constructions religieuses, on peut vérifier à l’aide des données archéologiques que les sociétés agricoles néolithiques peu différenciées ne témoignent que d’activités religieuses centrées sur des cultes agraires domestiques, avec une prédominance des représentations féminines et un intérêt pour les ancêtres, ce que confirment les données ethnographiques sur des sociétés comparables (Dogons).

Lorsqu’apparaissent progressivement des sociétés inégalitaires et hiérarchisées, avec des chefferies puis des cités et des royaumes, les représentations féminines s’estompent au profit, comme en Europe à partir du 4e millénaire, de nouvelles images, hommes en armes, soleil, roue, cheval, char de guerre, barque, etc. Le spectaculaire disque d’or et de bronze trouvé récemment à Nebra, dans le nord de l’Allemagne, illustre ces thèmes, comme la maquette en bronze et or du char de Trundholm au Danemark, ou encore les gravures rupestres de Scandinavie (comme celles de Tanum en Suède) ou des vallées alpines (comme celles de la vallée des Merveilles dans le Mercantour, ou du Valcamonica en Italie), ou enfin les stèles en pierre de la Méditerranée occidentale. Au Proche-Orient, les premiers textes des premières villes, et leurs images, montrent un panthéon divin très hiérarchisé, sur le modèle des sociétés sous-jacentes ; c’est le polythéisme que nous trouvons ensuite dans les sociétés bien documentées de la Grèce et de Rome. Entre chefferies et royaumes, il n’y a ainsi qu’une différence de degré aussi bien dans l’organisation sociale que dans l’organisation religieuse, avec un clergé de plus en plus important et spécialisé, mais il n’y a pas de différence de nature.

Chefferies et États ou cités-États archaïques, en proie à des guerres constantes, se détruisent, se réduisent en esclavage et s’annexent les uns les autres, mais prétendent rarement imposer leur religion aux vaincus, même s’ils en détruisent les temples. Les victoires d’une armée sont en même temps celle de ses dieux ; elles ne prouvent pas que les dieux vaincus n’existent pas. Ou bien, comme le pense Jules César dans La Guerre des Gaules, en ce qui pourrait être une forme de pensée transitionnelle, ce sont les mêmes dieux qui sont partout adorés, mais sous des noms et avec des rituels différents.

La voie impériale

Tout autre est la vision politique qui apparaît peu à peu dans plusieurs régions de l’Eurasie au cours du premier millénaire avant notre ère : celle d’empire, voire d’empire universel. Un empire n’est pas seulement un (très) grand royaume ; il contient l’idée d’une conquête indéfinie, d’une vocation universelle. Il est frappant qu’à peu près au même moment, après l’épisode éphémère d’Alexandre, se forment l’Empire romain, l’Empire parthe (issu de l’Empire perse) et, à l’autre bout de l’Eurasie, l’Empire chinois des Hans, tandis qu’en Inde l’Empire kouchan succède à l’Empire maurya. Ces empires, contrairement aux royaumes ordinaires, ne se contentent pas d’agresser leurs voisins ou de leur résister. Ils prétendent les absorber dans une fuite en avant sans fin et les organiser en une entité unique fortement structurée et sous la domination d’un seul homme, l’empereur, lui-même divinisé ou à tout le moins représentant et mandataire du divin. Serait-ce un hasard si l’essor des empires coïncide avec celle des monothéismes et des « sagesses » universalistes, quelles que soient leurs formes ?

Dans un premier temps, l’Empire romain respecte le foisonnement des religions locales, se contentant d’imposer à tous les peuples dominés le culte de l’empereur divinisé. Mais bientôt se répand une nouvelle religion monothéiste, le christianisme, issu du succès d’une hérésie juive. D’abord combattu au 2e siècle, il est adopté par l’habile empereur Constantin dès 313, et imposé moins de 70 ans plus tard par Théodose, le dernier à régner sur tout l’empire, comme unique religion impériale, avec toutes les persécutions afférentes contre tous les autres cultes. L’idée d’un dieu (mâle) unique conforte et exprime celle d’un souverain unique à vocation universel. Elle va de pair, comme pour tous les autres monothéismes, avec le prosélytisme et l’intolérance. Les structures politiques de l’Antiquité romaine tardive s’appuient fortement sur la hiérarchie ecclésiastique, qui se perpétue sans encombre dans les nouvelles sociétés du Moyen Âge. Ces dernières se revendiquent d’ailleurs comme descendantes de l’Empire, Charlemagne se faisant représenter en empereur romain, sans parler plus tard de l’explicite Saint Empire romain-germanique et de la célèbre devise des Habsbourg AEIOU, Austriae Est Imperare Orbi Universo (ou en allemand : « Alles Erdreich ist Österreich untertan » : « L’empire du monde revient à l’Autriche »).

Ainsi une religion messianique où un prophète prédisait l’avènement imminent d’un monde meilleur devient en à peine deux siècles l’instrument même de la domination impériale de ce monde-ci. Ou pour reprendre, mais en l’étendant au bras séculier, la célèbre phrase du théologien excommunié et professeur au Collège de France Albert Loisy (1902) : « Le Christ a annoncé le Royaume, mais c’est l’Église qui est venue. » Serait-ce juste une ruse de l’histoire ?

L’idée d’un empire universel soutenue par le monothéisme fut une idée nouvelle, qui s’est faite lentement jour au cours du premier millénaire avant notre ère. On peut en voir les prodromes avec la réforme avortée, mais mal connue, d’Akhenaton en Égypte au 14e siècle avant notre ère, à l’un des moments où l’Empire égyptien connaissait sa plus grande extension. Sigmund Freud et d’autres y ont vu un premier monothéisme qui aurait pu influencer le judaïsme, une question qui reste controversée. Cette idée impériale suppose un nouveau rapport entre les individus et avec l’espace, tout comme la révolution néolithique supposait, sans qu’on puisse isoler causes et effets, un nouveau regard sur l’environnement et le monde naturel, un passage de l’immersion dans la nature à la volonté de la contrôler. Avec l’empire universel, on s’éloigne un peu plus des structures sociales et mentales des communautés villageoises originelles et de leurs solidarités autonomes. Certains insistent, comme Karen Armstrong, sur le nouveau statut de la personne que supposent ces nouvelles « sagesses ». Mais en réalité, avec ce déliement des solidarités communautaires traditionnelles, les sociétés humaines s’avançaient sans le savoir vers l’actuelle globalisation du monde, où les groupes et les « communautés de citoyens » semblent faire lentement mais irrémédiablement place à une multitude uniforme d’individus isolés, travailleurs et consommateurs, comme l’annonçait Karl Marx dès 1848.

Les États et les esprits

Bien sûr il faut nuancer. Les monothéismes véhiculent des morceaux des polythéismes antérieurs, ils admettent des divinités inférieures (les saints, la Vierge, les démons, les djinns, etc.), ils continuent certains cultes domestiques et certaines pratiques « païennes » (cultes des reliques, interdits alimentaires, mutilations rituelles, etc). Yves Lambert voit notamment au sein du judaïsme ces vestiges d’un état antérieur. Si l’on se déplace vers l’extrême Est, on observe comment la « sagesse » bouddhiste coexiste, comme au Japon, avec des pratiques rituelles polythéistes et très pragmatiques. Et il en va de même de l’Inde, de la Chine et des autres territoires bouddhistes, où l’on retrouverait aussi la contradiction relevée par Loisy entre une « théologie de la libération » et des systèmes politiques oppressifs se réclamant de la même pensée. De fait, les États officiellement bouddhistes n’ont pas moins, jadis comme maintenant encore, pratiqué la violence sur leurs sujets et sur leurs voisins que les États officiellement chrétiens ou musulmans. On objectera que les religions orientales ne sont pas des monothéismes au sens strict ; elles relèvent du moins de la nouvelle sagesse axiale.

Si les religions universalistes n’ont cessé de gagner du terrain depuis deux millénaires et demi, il n’en a cependant pas été de même pour les empires universels. Il y a bien une tendance globale des sociétés humaines vers des entités politiques de taille croissante, depuis les premières cités, construites par agglomération et synœcisme de villages antérieurs, qui à leur tour se fédèrent (Étrusques, Grecs) ou se conquièrent (Romains, Mésopotamie), puis évoluent en royaumes, et finalement en empires – à condition de donner de donner à l’« empire » une définition un peu stricte. Cette tendance globale même, au-delà de la croissance démographique qui l’accompagne, tient à des causes multiples, dont la volonté de puissance sans doute. La naissance des empires elle-même a fait l’objet d’un débat récent dans ce blog entre Jean-François Dortier http://blogs.histoireglobale.com/?p=67 et Philippe Beaujard http://blogs.histoireglobale.com/?p=97 autour des thèses de Peter Turchin. Cependant l’aboutissement ultime de cette tendance à l’accroissement, l’empire, reste fragile. Celui de Rome n’a duré que quatre siècles à peine même si Byzance survécut un millénaire de plus mais en constant rétrécissement, l’histoire de la Chine est faite d’une alternance d’unifications et d’éclatements, le Japon est régulièrement tenté par le repli, l’unité politique initiale de l’Islam n’a eu qu’un temps, tout comme l’Empire ottoman, etc. Les puissances européennes, s’annulant l’une l’autre sur leur propre continent, partirent fonder au nom de Dieu et du roi, avec soldats et missionnaires indissociablement, de vastes empires coloniaux au détriment du reste de la planète, mais qui bientôt s’effritèrent. Les quatre empires européens multinationaux (ottoman, autrichien, allemand et russe) se dissolvent après le premier conflit mondial dont leur instabilité était la cause ; seul survécut le quatrième, sous la forme de l’URSS puis de l’actuelle fédération. Et pourtant l’aspiration à l’Empire, de Bonaparte à Hitler ou Hirohito, sans parler de l’Union européenne en devenir, ne cesse de renaître ici ou là.

Comme leur nom l’indique, les religions du Salut promettent le salut, c’est-à-dire l’espoir d’un avenir meilleur, mais plus tard et dans l’au-delà, alors que les polythéismes antérieurs étaient plus attachés au bonheur pratique immédiat de ce monde-ci et se faisaient de l’au-delà une image assez triste et terne, bien décrite par les poètes grecs et romains. Il est difficile de ne pas mettre en rapport le contrôle plus strict sur les esprits que supposent empires universels et religions universalistes, leur prosélytisme et leur intolérance, avec ces promesses lointaines, qui ont pour premier effet concret de maintenir la soumission des sujets et la cohésion des systèmes politiques.

Tout n’est pas si simple, car il y a eu aussi dans le début de chacune des nouvelles sagesses une part de subversion. C’est que ces sociétés sont déjà suffisamment complexes pour porter leurs contradictions. Les systèmes religieux sont à la fois la garantie de l’ordre social établi et un recours pour les individus. L’accès direct et sans intermédiaire à la divinité, malgré l’encadrement des clergés, offre une possibilité de libération. C’est la voie ouverte à des formes moins ritualisées et plus personnelles du rapport au divin, qui mèneront des siècles plus tard aussi bien au désenchantement du monde, qu’à tous les bricolages néoreligieux contemporains, où chacun peut se confectionner en kit sa propre religiosité. Mais ceci est déjà une autre histoire.

JASPERS Karl [1949], Vom Ursprung und Ziel der Geschichte. München & Zürich ; traduction française : Origine et sens de l’histoire, Paris, Plon, 1954.

ARMSTRONG Karen [2009], La Naissance de la sagesse (900-200 avant Jésus-Christ). Bouddha, Confucius, Socrate et les prophètes juifs, Paris, Seuil ; traduit de l’anglais par Marie-Pascale d’Iribarne-Jaâwane, The Great Transformation : The world in the time of Buddha, Socrates, Confucius and Jeremiah, Atlantic Books, London, 2006.

DORTIER Jean-François [2009], « Bouddha, Confucius, Socrate et les autres » ; compte-rendu de Armstrong [2009], Sciences Humaines, n° 203, avril 2009, http://www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=23481 ; voir aussi DORTIER J.-F., compte-rendu de Lambert [2007], Sciences Humaines, n° 192, avril 2008, « La grande histoire des religions », http://www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=22121

LAMBERT Yves [2007], La Naissance des religions. De la préhistoire aux religions universalistes, Paris, Armand Colin.

LOISY Alfred [1902]. L’Évangile et l’Église, Paris, Alphonse Picard et fils.

TURCHIN Peter [2009], « A theory for formation of large empires », Jourmal of Global History, vol. 4, issue 2, pp.191-217, http://cliodynamics.info/PDF/Steppe_JGH_reprint.pdf

DORTIER J.-F. [2010]. « Comment naissent les empires ». Blog Histoire Globale : http://blogs.histoireglobale.com/?p=67

BEAUJARD Philippe [2010], « Comment naissent les empires (suite) », blog Histoire globale : http://blogs.histoireglobale.com/?p=97

EISENSTADT Shmuel N. [1986], The Origins and Diversity of Axial Age Civilizations, New York University Press.

8 réflexions au sujet de « La mondialisation impériale des monothéismes »

  1. L’argumentaire mérite aux moins deux remarques sur le Judéo-christianisme.
    D’une part, le judaïsme n’entre pas le schéma présenté; d’une part si on se fie au récit biblique, ses origines remontent loin avant le 5-6ème siècle (13 ou 15 ème siècle pour la loi de Moïse, 10ème siècle pour le temple de Jérusalem), et même si on s’appuie sur les experts les plus critiques, nombre de prophètes exercent dans les deux -trois siècles qui précèdent la déportation à Babylone, et chez ceux-ci apparaît clairement le motif du Dieu universel, seul vrai à l’opposé des idoles des autres nations . En tout les cas, le Judaïsme n’est pas la religion d’un empire conquérant, prétendant englober religieusement les nations qu’il a conquises. Il émerge au sein d’un ou deux états rachitiques tentant de survivre entre divers puissants voisin; même durant l’exil à Babylone, on peut le voir comme religion de vaincus, mais certes pas comme une religion d’empire.

    De même, le christianisme ne doit pas sa visée universelle à l’attitude qu’adoptera ultérieurement l’empire romain à son égard. En fait, rien dans la situation historique ne destinait le christianisme à apparaître comme foi de portée mondiale (Le judaïsme de l’époque était bien porté au repli identitaire qu’à l’extension vers les païens, et c’était le cas même pour les premiers grands acteurs du christianisme, ce dont on voit la trace dans les récits bibliques). C’est bien plutôt son succès comme révélation s’adressant à chacun qui a forcé l’empire romain, d’abord foncièrement hostile à cette idéologique qui contestait la seigneurie de César, a composer avec – d’une manière qui, il faut bien le dire, a fait beaucoup de mal au christianisme dans sa teneur originelle.

  2. Le commentaire de Jean-René Moret me donne l’occasion de quelques précisions supplémentaires. Le Judaïsme tel que nous le connaissons est le résultat d’une longue histoire et il comporte, comme je l’ai écrit, des éléments plus anciens ainsi que des sources originelles variées. Des archéologues israéliens comme Israël Finkelstein ont montré à la fois que la chronologie biblique devait être rajeunie (l’historicité de Moïse ne reposant sur aucun fondement archéologique, pas plus sans doute que celle de Salomon), et qu’il y avait de nombreux écarts entre les textes et la réalité, notamment du point de vue des cultes effectivement pratiqués. Le Judaïsme n’est certes pas alors la religion d’un grand empire, mais il participe du mouvement vers le monothéisme que pratiquent au même moment une partie de ses voisins. Mon texte se contentait de relever la coïncidence, au temps de l’ « âge axial », entre l’émergence des empires et celle des monothéismes et la similitude de leur vision universaliste du pouvoir, de l’ordre et du territoire.
    Le succès « impérial » du Judaïsme viendra cependant de sa descendance chrétienne, même si la question de son prosélytisme et des conversions aux temps hellénistiques et romains reste en débat (cf. ceux autour du livre de Shlomo Sand, 2008). Toutes sortes de religions orientales, d’origines variées, fleurissent dans l’Empire romain, en perpétuel brassage. Pourtant c’est la plus monothéiste, diffusée d’abord dans les élites urbaines, qui l’emportera. Comme je l’écrivais en conclusion, toute religion est double, au moins : le christianisme proposait aussi un message libérateur et personnel, celui que retient ici Jean-René Moret ; mais né dans un contexte mental impérial, il était mieux fait que les vieux paganismes polythéistes pour répondre au nouvel ordre social. On peut regretter cette trajectoire, mais elle ne peut guère être due à un malencontreux concours de circonstances.

    FINKELSTEIN Israël & SILBERMANN Neil A. (2001), The Bible unearthed : archaeology’s new vision of ancient Israel and the origin of its sacred texts, New York, Free Press ; traduction française : La Bible dévoilée, les nouvelles révélations de l’archéologie, Gallimard, 2004 [NB : le titre anglais original dit « la Bible exhumée », en référence à l’archéologie, et non « dévoilée »].
    LEVY Thomas E. & HIGHAM Thomas (2005), editors, Radiocarbon Dating and the Iron Age of the Southern Levant : The Bible and Archæology Today, London.
    SAND Shlomo (2008), Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard (traduit de l’hébreu).

  3. Que les hommes aient une tendance à vivre dans des sociétés d’effectif croissant est certes une tendance lourde de l’humanité, sans doute à mettre en relation avec le développement des techniques de transport et de communication.
    Mais le judaïsme, le christianisme, l’islam, le bouddhisme, le confucianisme, ne sont pas des « religions monothéistes universalistes de salut prosélytes et intolérantes  » : il n’y a par exemple pas de théisme ni d’intolérance dans le bouddhisme, pas d’universalisme ni de prosélytisme ni de salut à proprement parler dans le judaïsme.
    Y a-t-il une relation entre l’apparition des « empires » (concept qui reste à définir) et l’apparition de religions « universalistes »? De fait, les religions polythéistes, et d’ailleurs aussi le judaïsme, étaient des religions identitaires ethniques, alors que le bouddhisme, le christianisme et l’islam sont moins attachés à un peuple, à un territoire. Mais l’apparition de cet « universalisme religieux » semble avoir anticipé les besoins des empires : Ashoka et Constantin sont postérieurs de plusieurs siècles à Bouddha et à Jésus (à moins de considérer l’universalisme du christianisme comme le dérivant d’une origine grecque et donc de l’Empire d’Alexandre)
    En outre, si le bouddhisme porte certes des valeurs potentiellement universelles, contrairement au christianisme et à l’islam, il est dépourvu de dogme et d’autorité centraux, de sorte que son développement géographique s’est toujours réalisé par des syncrétismes locaux.
    En fait s’il y a dans l’histoire des religions une discontinuité profonde, c’est celle qui distingue les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) de toutes les autres religions (qu’elles soient polythéistes, zoroastristes ou bouddhistes), à savoir la prétention à l’unicité de leur vérité révélée, autrement dit la jalousie de leur dieu, qui traite les autres dieux d’idoles à abattre. Cet exclusivisme a de fait servi les intérêts de l’impérialisme romain, arabe ou européen, en légitimant à la fois une normalisation des valeurs et un appétit de conquête.
    Si on peut certes détecter dans l’histoire des religions une tendance à l’universalisme, elle est déjà présente par exemple dans le polythéisme grec, qui déboucha en effet sur le panthéisme néo-platonicien : cette tendance à l’universalisme ne prend pas nécessairement la forme d’un monothéisme, en particulier d’un monothéisme personnel et jaloux comme celui des religions abrahamiques.
    A la suite de Theo Sundermeier et de Jan Assmann, je crois en revanche beaucoup plus que l’innovation profonde, radicale, du monothéisme abrahamique a été non pas l’universalisme, d’ailleurs absent du judaïsme, mais l’invention d’une nouvelle « catégorie de vérité », la vérité révélée unique.
    Cette vérité unique accouchera de l’intolérance et des violences religieuses, au sens de violences ayant pour mobile (mobile certes souvent mêlé à des buts plus politiques) d’imposer à l’autre son propre dieu. Ce mobile de violence était inconnu des autres civilisations. Il sera repris par les idéologies totalitaires du XXème siècle, qui hériteront de deux des trois paradigmes caractéristiques du monothéisme abrahamique : la vérité unique et le messianisme, en oubliant le troisième, la transcendance.
    Theo Sundermeier, Religion, Religionen, Berlin 1987
    Regina M. Schwartz, The Curse of Cain: The Violent Legacy of Monotheism, University of Chicago Press, 1997
    Jan Assmann, Le prix du monothéisme, Aubier 2007
    Jean Soler, La violence monothéiste, de Fallois, 2009
    Jacques Pous, La tentation totalitaire, L’Harmattan 2009
    Jean-Pierre Castel, Le déni de la violence monothéiste, L’Harmattan 2010

  4. Les religions ne sont pas des entités fixes et figées, mais elles ne cessent d’évoluer, de se transformer, de se scinder en courants divers et opposés, en fonction des conditions historiques. De même il convient de distinguer les doctrines officielles d’une part, les pratiques réelles de l’autre. La plupart des religions affirment des principes de paix et d’amour du prochain ; la plupart des régimes qui s’en réclament pratiquent communément la violence. Certes, les trois monothéismes « du Livre » sont particulièrement intolérants. La « scène primitive » du sacrifice d’Abraham, où Dieu exige que le fidèle, comme preuve de foi et de piété, lui sacrifie son fils si longtemps attendu, serait impensable dans bien d’autres religions et éclaire aussi la violence des relations, particulièrement aujourd’hui, entre ces trois monothéismes. Mais ils sont loin d’être les seuls à pratiquer concrètement l’intolérance. Et si le bouddhisme officiel n’est pas théiste, il s’est fort bien marié avec le shintoïsme japonais, au point de faire d’Amaterasu, déesse du soleil et grand-mère du premier empereur japonais, l’une des réincarnations du Bouddha. Si son expansion n’a pas été le fait d’une autorité centrale – mais c’est le cas de la plupart des religions universalistes – elle a néanmoins été impressionnante.
    Quant au judaïsme (qui par ailleurs prévoit la Résurrection finale), la question de son prosélytisme et des conversions, posée naguère par l’historiens Edouard Will et relancée récemment par l’ouvrage de Shlomo Sand, reste ouverte. Mais le judaïsme des Falachas ne peut guère être réduit à l’épisode mythique de la reine de Sabah, de même que l’empire khazar est un phénomène reconnu de conversion, au moins pour les couches dirigeantes.
    Il y a bien une coïncidence de dates entre l’émergence de pensées universalistes, quelle que soit leur variété et leurs évolutions, et l’émergence des empires également à vocation universaliste. Religions universalistes et empires se sont accompagnés et confortés les uns les autres, sans relation simple de cause à effet sans doute, et avec des décalages, mais il s’agit bien d’un phénomène global.

    Références
    Will E. & Orrieux Cl. 1992. « Prosélytisme juif » ? Histoire d’une erreur. Paris, Les Belles Lettres.

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  8. Jean-Pierre Demoule dit : »Mais ils sont loin d’être les seuls à pratiquer concrètement l’intolérance. » et cite le cas de l’expansion bouddhiste.

    Les trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islam) se distinguent radicalement de toutes les autres religions par leur exclusivisme, avec pour emblèmes communs le dieu jaloux, l’ordre de brûler les idoles, l’extirpation de l’idolâtrie. La volonté de remplacer les dieux d’autrui par « le seul vrai dieu » représente une motivation de violence inconnue des autres religions, me semble-t-il. Certes le prosélytisme existe aussi dans le bouddhisme, mais il procède par syncrétisme, elle implique une souplesse dogmatique étrangère à la nature du monothéisme, qui procède plus naturellement par la coercition.

    Une comparaison des violences religieuses respectivement dans les mondes monothéiste et non-monothéiste m’a conduit à distinguer persécutions, guerres de religion, ethnocides – détruire la religion d’un peuple équivaut en effet souvent à détruire sa culture, son ciment social, son sentiment d’identité. Le christianisme et l’islam ont probablement été plus persécutrices que les religions non-monothéistes ; ils ont connu plus de guerres de religion ; de façon encore plus caractéristique ils sont les seules à avoir délibérément détruit par la force les religions des peuples étrangers (1)

    Une telle approche pêcherait par essentialisme : on n’aurait pas le droit de considérer « le dieu jaloux », « l’ordre de brûler les idoles », « l’extirpation de l’idolâtrie » comme des invariants traversant les trois religions abrahamiques et leurs différentes déclinaisons, à travers vingt siècles d’histoire, dans des contextes géo-socio-politiques extrêmement variés,

    Cette démarche serait a-historique, seule une analyse précise de chaque violence dans son contexte historique pouvant permettre d’y déceler une éventuelle composante religieuse,

    Enfin la religion ne serait qu’une condition et non pas une cause des violences, la meilleure preuve étant que le monothéisme n’est (fort heureusement) pas toujours violent.

    Et pourtant :

    – l’anathème contre les idolâtres, l’extirpation de l’idolâtrie sont des thèmes récurrents dans toute l’histoire chrétienne et musulmane (le cas du judaïsme mérite un traitement à part). Un exemple parmi d’autres: encore au XIXème siècle le cardinal Lavigerie exhortait les Pères Blancs « à faire connaître la nouvelle religion en détruisant systématiquement les pratiques du paganisme . » Le destructions de temples d’un Saint Martin, d’un Saint François Xavier, des musulmans en Inde aux XI et XVII siècles en sont d’autres exemples.

    – si par exemple dans les guerres d’indépendance (Irlande, Sri Lanka, etc), la religion n’est qu’un marqueur identitaire et le prosélytisme un enjeu mineur voire absent, en revanche la destruction des objets de culte par les missionnaires en conformité avec les ordres du cardinal Lavigerie, de Propaganda Fide et de tant d’autres, relève me semble-t-il à l’évidence de la violence religieuse monothéiste. Une citation parmi d’autres : «As soon as I arrived in any heathen village, when all are baptized, I order all the temples of their false gods to be destroyed and all the idols to be broken to pieces. I can give you no idea of the joy I feel in seeing this done» Letter to the Society at Rome, Francis, from Cochin, January 27th, 1545., disponible sur . La relation de causalité entre l’ordre de brûler les idoles et les violences manifestement religieuses de toute l’ère chrétienne et musulmane me semble manifeste,

    – il ne s’agit certes pas d’une relation de causalité directe, univoque, automatique, mais d’un facteur de risque, comme le tabac est un facteur de risque du cancer du poumon,

    – l’opposition récurrente sinon systématique des églises monothéistes à la science occidentale, encore avérée par le créationnisme, me semble inconnue dans les civilisations non-monothéistes (hors médecine et hors « not invented here »). Ceci me semble fournir une preuve d’existence de cette violence monothéiste, un cas « chimiquement pur » au sens où il est moins pollué par la politique que les violences religieuses habituelles.

    (1) »La notion d’hérésie n’est que rarement employée dans le bouddhisme, et elle ne déboucha pas sur les excès de fanatisme familiers à l’Occident […Seuls] certains mythes suggèrent que le bouddhisme a parfois cherché à éradiquer les cultes locaux qui lui faisaient obstacle ». d’après Bernard Faure, auteur de Bouddhisme et violence, Le Cavalier Bleu, 2008, cité dans Le bouddhisme, une religion tolérante ? Sciences Humaines Hors-série N° 41 – Juin-Juillet-Août 2003. Cf. aussi Christophe Richard, Bouddhisme: religion ou philosophie? L’Harmattan 2010; Jacques Pous: La tentation totalitaire, L’Harmattan 2009, Odon Vallet: Petit Lexique des guerres de religion d’hier et d’aujourd’hui

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