L’histoire d’Haïti dans la perspective d’une « histoire mondiale »

Ce texte esquisse une approche de l’histoire d’Haïti dans la perspective d’une « histoire mondiale », sous l’aspect plus spécifique des interconnexions entre l’histoire locale et les horizons tant régionaux que mondial. Le traitement de quelques exemples marquants de l’histoire d’Haïti invite à se défaire du carcan des frontières nationales, lesquelles sont d’ailleurs l’héritage du processus des colonisations française et espagnole dans le bassin caribéen.

La naissance d’Haïti, ancienne Saint-Domingue, s’est faite au forceps, à l’issue d’une révolution antiesclavagiste et anticoloniale, finalement victorieuse en 1804. Les divers courants historiographiques locaux, faisant écho à la lame de fond de la construction de l’identité nationale, soulignent la « singularité », voire l’exceptionnalité du cas haïtien. Leur approche, dans la plupart des cas, débouche sur un repli intra-muros alors que le dessin du territoire, l’établissement d’une population noire dans son écrasante majorité comme l’édification de l’État (pour ne citer que ces aspects clés) sont aussi intimement liés à des dynamiques d’outre-Atlantique. Celles-ci ne gomment pourtant nullement ni la superbe capacité créative d’une culture propre à Haïti (religion, art…) ni les responsabilités propres des décideurs politiques dans la conduite d’un État qui, depuis une dizaine d’années, et non sans raison, est classé parmi les « entités chaotiques ingouvernables » de la planète. Régulièrement toutefois quelques historiens haïtiens, d’abord Benoît Joachim et Leslie Manigat, puis Vertus Saint-Louis, moi-même et plusieurs jeunes doctorants, cherchent à relier les événements nationaux à des processus externes tant liés à la conjoncture politique d’un pays tiers (en particulier celle de l’ancienne métropole ou du grand voisin que sont les États-Unis) qu’à des phénomènes transnationaux aussi divers que la maîtrise de la technologie ou les réseaux de migrations.

Plusieurs caps majeurs de l’histoire d’Haïti font écho à de puissants mouvements de luttes qui déferlent en France. Prenons un des exemples les plus flagrants. Au milieu des années 1790, la violence de la guerre antiesclavagiste (500 000 esclaves noirs – dont l’écrasante majorité est née en Afrique – cohabitent avec 30 000 colons blancs et autant d’affranchis, généralement métis) est portée par la brutalité des rapports sociaux imposés. Mais cette violence répercute aussi celle qui, en métropole, a balayé la société féodale et qui prône les droits de l’homme. On imagine aisément qu’au-delà de son propre combat étroitement circonscrit à la colonie, la population servile de Saint-Domingue a dû être galvanisée par la nouvelle de l’exécution du symbole de la puissance, de l’exécution du roi de France. Les choix stratégiques du leader révolutionnaire Toussaint Louverture s’opèrent d’ailleurs souvent à des moments qui coïncident, compte tenu des délais d’alors de communications transocéaniques, avec des étapes clés de la révolution dans une France assiégée. Autre exemple notoire, celui de la ligne de partage de l’île en deux moitiés, l’une créolophone et francophone, l’autre hispanophone. Le maintien de cette frontière coloniale résulte évidemment, au 19e siècle, de la marche identitaire des deux peuples voisins mais aussi des ingérences française et espagnole. Immixtions dont les modalités dérivent aussi bien évidemment des choix de politique extérieure de Paris et Madrid vis-à-vis de l’Amérique latine, choix évidemment en prise aussi aux remous spécifiques au théâtre européen.

La rigueur de la guerre antiesclavagiste et anticoloniale (champs de l’histoire sociale et politique) comme le tracé de la frontière haïtiano-dominicaine (relevant de l’histoire diplomatique et de la géographie) sont chacun l’effet de causes conjuguées. Celles-ci sont d’une part intérieures à l’île et aux dynamiques socio-politiques locales, et d’autre part relèvent aussi de l’implication de puissances outre-Atlantique (en guerre ou pas) comme, à travers leur flotte, de celle des États-Unis. La focale d’approche qui nourrit une hauteur de vues nécessite évidemment l’établissement d’articulations entre les divers niveaux d’observation.

Prenons un autre exemple qui, lui au début du 20e siècle, met en tension histoire politique locale, histoire économique mondiale et histoire de deux « géants » d’alors, les États-Unis et la France. Il s’agit plus particulièrement des années 1911-1915 qui voient, au niveau régional, l’ouverture du canal de Panama et, en Haïti, une crise politique majeure avec la succession de gouvernements éphémères, d’une durée chacun de quelques mois.

Cette crise haïtienne débouche sur le débarquement des marines en juillet 1915, inaugurant une occupation militaire qui s’étirera dix-neuf ans. Les responsabilités de la marche à la perte de la souveraineté politique incombent d’abord aux tenants de l’appareil d’État et à leur incapacité paralysante à œuvrer pour tisser la trame socio-économique qui consoliderait la jeune nation. Et, durant les cinq ans précédant cette intervention, les rivalités entre les diverses factions des élites dirigeantes locales témoignent d’une fragilité institutionnelle. Mais ces rivalités sont aussi exacerbées par la fragilité des bases économiques de l’État. Les assises de celui-ci sont les rentrées fiscales pesant sur le café, qui fournissent 75 % des exportations et presqu’autant des ressources budgétaires. La production de cette mono-exportation est doublement mise à mal. D’abord, par les répercussions des troubles politiques, de nombreux paysans étant « embrigadés » dans les troupes militaires en rébellion contre le pouvoir central. Ensuite, par l’évolution en dents de scie des cours du café liée à la concurrence du produit brésilien jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale qui, elle, ferme à cette denrée haïtienne son débouché essentiel. En effet, les trois quarts de ces exportations partent à destination du Havre. L’asphyxie budgétaire au début 1915 est quasi-totale et le service de la dette extérieure, en totalité contractée sur le marché français devient impossible alors que, pour se prémunir de tout démonstration de force, Port-au-Prince de tout temps s’était attaché à honorer ses engagements internationaux. De plus, les ressortissants germaniques, généralement créanciers de l’État, voient suite à l’entrée en guerre des états-Unis leurs affaires péricliter à la satisfaction, discrètement exprimée, de Paris comme de Washington, soucieux de faire respecter la doctrine Monroe. Ce volant d’oxygène pour l’exécutif en place disparaît donc aussi : la crise haïtienne est totale.

Le Département d’État, fort de tractations, tenues secrètes, avec le Quai d’Orsay garantissant la protection des intérêts français (économiques et culturel), a donc toute latitude pour décider du moment opportun de l’intervention. Il n’est que d’attendre, les Haïtiens devant, selon leur analyse, leur en fournir le prétexte. Effectivement, alors que des navires de guerre états-uniens sont à la limite des eaux territoriales haïtiennes, le chef d’État Vilbrun Guillaume Sam, le 27 juillet 1915, est extirpé de la légation de France, où il venait de se réfugier. Une foule en délire le lynche, le punissant ainsi de l’assassinat d’une centaine de prisonniers politiques. Quelques heures plus tard, les marines foulent le sol national pour protéger la vie et les biens des étrangers. La prise de contrôle des douanes suit évidemment comme c’était le cas depuis 1907 en République voisine. Ce qui n’empêche pas l’Occupant de suspendre le service de la dette extérieure d’Haïti, cinq ans durant pour en annoncer le remboursement en francs dépréciés… au grand dam de Paris qui pourtant s’y soumet. Même si affleure l’idée d’y négocier éventuellement un laisser-faire français des États-Unis en contrepartie d’un accroissement de l’influence française en Afrique, au Liberia plus particulièrement où se réfugient souvent des contestataires de l’ordre établi dans les territoires français limitrophes. En fait, les négociations porteront sur le champ économique.

Cet exemple met bien en relief combien une conjoncture intérieure d’une minuscule moitié d’île de 25 000 km2, de surcroît sans ressources minières, a ses ressorts spécifiques propres et malgré tout est étroitement liée à l’échiquier régional et international, tant économique que politique. Histoire croisée, comparatisme et approche transnationale permettent, dans leur mobilisation, de mieux appréhender un temps donné d’une histoire apparemment étroitement insulaire.

Prenons un autre exemple, qui commence en ce même premier tiers du 20e siècle, celui de l’immigration haïtienne dont je vais ici pointer quelques traits essentiels… Celle-ci se met véritablement en place durant l’occupation américaine (de 1915 à 1934). Le départ de paysans, touchés par la mévente du café et par la répression féroce de la guérilla contre l’envahisseur, va croissant. Il est organisé par les forces d’occupation à destination des plantations sucrières détenues par des firmes états-uniennes à Cuba et en République dominicaine. Résultat : près de 10 000 Haïtiens migrent ainsi annuellement jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres. C’est aussi une soupape de sécurité pour l’État haïtien, avant et après le départ des marines en 1934, quant à ses obligations d’assurer la souveraineté alimentaire des citoyens. Mais la Seconde Guerre mondiale puis les fluctuations des cours tant du café que du sucre augmentent la fragilité des ressources de l’ensemble de la paysannerie tout en ralentissant les impératifs d’appel de main-d’œuvre haïtienne, meilleur marché. Il apparaît logique que la fin de la Seconde Guerre mondiale coïncide avec une levée de boucliers de la population en faveur de la démocratie et d’un vivre-mieux pour l’ensemble de la population. Mais ce rêve de 1946 vite violenté débouche à terme sur une amplification des départs qui, les indicateurs économiques tournant de plus en plus au rouge au tournant des années 1970-80 malgré l’essor des entreprises de sous-traitance, débouche sur le phénomène des boat-people haïtiens échouant sur les rivages de la Floride et des îles voisines. Depuis une dizaine d’années, alors qu’Haïti est en passe d’importer du café et achète du riz états-unien, considérablement moins cher que le riz produit localement, la marine des États-Unis est autorisée à intercepter tout bateau (généralement des embarcations de fortune) suspecté de transporter illégalement des Haïtiens et de les rapatrier. La misère endémique, jamais véritablement prise à bras-le-corps par les tenants de l’État, associée à une érosion accélérée des sols et avec un libre-échangisme croissant, nourrit, de plus en plus, l’immigration haïtienne dans la région caraïbéenne. Au point que depuis un quart de siècle, la masse globale des transferts financiers de ces migrants est l’un des piliers de l’économie haïtienne avec, évidemment, l’aide financière internationale.

Nous avons donc ici un exemple porteur d’un double intérêt en faveur d’une histoire transfrontalière. D’abord celui de faire émerger des modes d’interaction entre le local et le suprarégional. Et aussi l’intérêt, pour restituer l’épaisseur par exemple de cette question migratoire, de convoquer une pluralité de champs historiques (le social, le culturel…) et l’ensemble des disciplines en sciences sociales (géographie, démographie, sociologie…).

Un dernier témoignage de l’après-Seconde Guerre mondiale qui œuvre en faveur d’une histoire globale : la voix d’Haïti dans les organismes internationaux. Deux cas peuvent être évoqués. Ils ont pour cadre l’ONU et montrent qu’en relations internationales même de minuscules États peuvent donner de sérieux coups de pouce qu’un socle historique explique.

Le premier exemple est le précieux soutien d’Haïti (avec le Canada évidemment) pour que la langue française soit une des langues de travail de l’ONU. Évidemment, les liens traditionnels entre les élites culturelles et dominantes économiquement d’Haïti avec la France participent à cette prise de position. Comme aussi leur souci de confirmer une distanciation par rapport à la langue de la nouvelle métropole économique. Mais la mobilisation patiente et efficace de nombre des ressortissants français résidant en Haïti en faveur de la France libre concourt aussi à cette ligne de conduite haïtienne.

Le second exemple, plus particulièrement dans les années 1950, relève des successifs votes d’Haïti au sujet de la question coloniale toujours davantage à l’ordre du jour. Il est intéressant de noter, entre autres, que des négociations économiques entre Paris et Washington peuvent retentir sur la position adoptée par le représentant haïtien à l’ONU, et réciproquement. Le marché du Havre, si vital pour l’économie haïtienne et donc pour la vie sociopolitique locale, peut être un repère majeur de la ligne de conduite haïtienne dans les coulisses de l’ONU.

Plus on avance dans l’histoire récente d’Haïti, intégrée toujours davantage dans la mondialisation des échanges en cours, plus « l’histoire mondiale », l’histoire globale, donnent des clés de compréhension de cet État né de la première formidable circulation de réseaux humains et économiques de part et d’autre de l’Atlantique.

Gusti Klara Gaillard-Pourchet est professeure à l’Université d’État d’Haïti.

Ce texte est issu d’une communication prononcée à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) le 21 juin 2008, lors de la journée doctorale d’études interdisciplinaires « L’histoire mondiale du temps présent aujourd’hui » à l’INHA, Paris.

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