Hayden White et le défi de l’histoire globale

La pensée d’Hayden White est rendue difficile d’accès dans le monde francophone du fait qu’elle n’a jamais été traduite en français. Les écrits de White, et en particulier son ouvrage phare Metahistory (1), permettent pourtant d’alimenter une réflexion sur les liens entre la philosophie de l’histoire et la discipline historique. L’objectif de ce billet est de montrer ce que la pensée de White peut apporter à la compréhension des enjeux de l’émergence d’un courant comme l’histoire globale.

La grande idée d’Hayden White que nous retiendrons ici est l’idée selon laquelle il n’y a pas à proprement parler d’histoire qui ne soit également une philosophie de l’histoire (2). Il appuie cette hypothèse sur un raisonnement à trois temps : il n’y a pas d’accord entre les historiens sur ce qui peut être considéré comme une explication spécifiquement historique ; un tel accord ne saurait, de toute façon, exister, dans la mesure où l’histoire n’est pas à proprement parler une science comme peut l’être la physique ; par conséquent, la préférence pour un mode d’explication ne repose pas sur des critères scientifiques objectifs mais dépend d’une certaine vision de l’histoire qui révèle la sensibilité, éthique et philosophique, de l’historien (3).

Hayden White s’est, en particulier, intéressé aux évolutions de l’historiographie au 19e siècle, période au cours de laquelle l’histoire s’est affirmée comme une discipline autonome. Dans la seconde partie de son ouvrage Metahistory (Four kinds of « realism » in nineteenth-century historical writing), White explique qu’un des enjeux pour les historiens qui ont œuvré pour la professionnalisation de leur discipline était de se démarquer des grandes explications des évolutions des sociétés humaines offertes par la philosophie de l’histoire. Or, dans l’esprit de White, l’émancipation de l’histoire par rapport à la philosophie n’a pas reposé sur l’identification de critères objectifs qui permettraient de déterminer ce que devrait être une explication spécifiquement historique. C’est ici que nous pouvons pointer autant la faiblesse de l’hypothèse de White que son intérêt théorique. La faiblesse de l’hypothèse est de faire reposer les évolutions historiographiques sur les seuls rapports de forces idéologiques, comme si la période de la professionnalisation de la discipline historique pouvait se comprendre comme un simple changement de goût sur ce qui pouvait être considéré comme une manière valide d’expliquer l’histoire (4). L’intérêt de l’hypothèse d’Hayden White est qu’elle permet de pointer une tension au cœur de l’identité de la discipline historique : un conflit entre la puissance explicative de l’histoire et son réalisme, c’est-à-dire sa proximité avec « ce qui s’est réellement passé ». Pour le dire autrement, si une explication historique d’inspiration marxiste peut permettre une vision cohérente des grandes étapes des évolutions des sociétés humaines, il est toujours possible de lui reprocher de ne pas suffisamment tenir compte de toute la complexité des choses humaines. Nous aimerions maintenant faire l’hypothèse que l’opposition originelle entre l’histoire et la philosophie de l’histoire, telle que pointée par White, s’est rejouée, dans des modalités différentes mais comparables, dans le contexte historiographique qui a précédé l’émergence du courant de l’histoire globale.

Ce contexte historiographique a notamment été décrit par Antoine Prost dans les derniers chapitres de ses Douze leçons sur l’histoire (5). En particulier, nous retiendrons ici les pages consacrées à l’effondrement du paradigme labroussien (effondrement progressif, qui se serait amorcé à partir des années 1970). L’histoire sociale, telle que pratiquée par Ernest Labrousse, permettait d’expliquer les grandes évolutions historiques en lien avec les cycles économiques de baisses et de hausses des prix. Prost rappelle notamment comment Labrousse relie dans sa thèse (La crise de l’économie française à la fin de l’ancien régime) les événements de 1789 aux mauvaises récoltes de 1788, mauvaises récoltes qui sont intervenues à la fin d’un cycle, amorcé vers 1778, de baisse des prix agricoles (et, par conséquent, de paupérisation du monde paysan). Selon Prost, la puissance explicative du paradigme labroussien avait, pour corollaire, le recours à des concepts (comme celui de lutte des classes) qui sont tombés en désuétude à mesure que l’influence du marxisme s’est érodée. Ainsi, la capacité de cette approche à expliquer les évolutions des sociétés humaines n’est plus apparue comme une raison suffisante pour excuser un niveau de généralité qui n’accordait que peu de place au sujet agissant. En conséquence « l’histoire sociale s’est donc tournée vers des niveaux d’analyses moins larges, où la liberté des acteurs retrouve sa place ; l’échelle a changé » (6).

Outre le changement d’échelle dont parle Antoine Prost, la période de l’effondrement du paradigme labroussien s’est également caractérisée par une remise en question de l’idée même qu’un historien puisse proposer quelque chose comme un point de vue de surplomb sur la réalité historique. En particulier, l’histoire orale, telle qu’elle pouvait être pratiquée par Paul Thompson, envisageait de collecter les témoignages des « oubliés de l’histoire » pour contrebalancer l’écriture de l’histoire académique, suspectée de refléter la philosophie des classes dominantes (7). Hélène Wallenborn a notamment pointé les problèmes posés par ce type d’approche, dans l’optique de l’écriture d’une histoire qui soit significative à l’échelle d’une communauté : « De cette attention portée à l’individu, que l’on nomme parfois “retour au sujet” aux constructions du monde social par lui, à la construction sociale du discours, il n’y a qu’un pas. Ceci amène à une déconstruction d’une conception globale de l’histoire, en une kyrielle de récits, considérés comme ayant tous la même valeur » (8).

C’est à la lumière de ce contexte que l’on peut, selon nous, comprendre l’ampleur du défi que constitue le passage à une approche globale de l’histoire. Il s’agit en effet de renouer avec la possibilité d’expliquer les grandes transformations historiques et ce, au risque que le retour à une échelle plus large soit dénoncé comme l’expression d’un point de vue sur l’histoire. Ce problème a notamment été pointé par Christopher A. Bayly dans l’introduction de son ouvrage La Naissance du monde moderne : « Un deuxième problème se pose quand il s’agit d’écrire une histoire du monde, qui découle de la récente notoriété acquise par des historiens qui ne réfléchissent pas du tout en se plaçant dans cette optique, et qui ont tendance à rejeter toutes les grandes fresques centrées sur le capital. À compter de 1980, un certain nombre d’historiens ont été influencés par une école de pensée qui a été qualifiée de postmoderne ou de postcoloniale. Les adeptes de cette approche sont souvent hostiles aux approches comparatives élargies, à ce qu’ils appellent les métarécits, selon eux, complices du capitalisme et de l’impérialisme qu’ils essaient de décrire » (9). La solution adoptée par Bayly repose sur l’affirmation que « toute histoire, même celle des “fragments”, est une histoire qui s’inscrit implicitement dans l’universel » (10). Par conséquent, il rejette l’idée « qu’il puisse y avoir une contradiction quelconque entre l’étude des fragments de société ou des exclus du pouvoir d’une part, et celle des grands processus par lesquels la modernité s’est construite de l’autre » (11).

C’est ici, selon nous, que l’idée d’un désaccord consubstantiel à la discipline sur ce que devrait être une explication spécifiquement historique permet de mesurer les enjeux de l’affirmation d’un courant comme l’histoire globale. En effet, il sera toujours possible de pointer un certain accent des grandes synthèses telle que celle proposée par Bayly qui évoque les grandes tentatives d’explications philosophiques de l’évolution des sociétés humaines. D’un autre côté, nous sentons qu’il y a quelque chose de stérile dans le débat sans fin sur l’échelle à adopter ou le niveau de réalité à privilégier (qu’elle soit sociale, économique, culturelle, anthropologique ou identitaire) pour rendre compte le plus fidèlement possible de la réalité passée. Pour cette raison, il nous semble que la valeur ajoutée de l’histoire globale gagnerait à être située sur un autre terrain, celui de son utilité sociale. Antoine Prost avait, entre autres, pointé le fait que le changement d’échelle illustré par le succès de la microhistoire s’accompagnait d’une érosion du rôle social de l’histoire : « Engagés dans cette direction, les historiens se transforment en orfèvres et en horlogers. Ils produisent des petits bijoux, des textes ciselés, où brillent leur savoir et leur savoir faire, l’étendue de leur érudition, leur culture théorique et leur ingéniosité méthodologique mais sur des sujets infimes qu’ils maîtrisent splendidement, ou sur des sujets qui ne prêtent pas à conséquence pour leurs contemporains » (12). Dans sa Rhétorique, Aristote a, peut-être le premier, cerné ce qui constitue l’essence de la contribution de l’histoire aux sociétés humaines : « C’est d’après le passé que nous augurons et préjugeons de l’avenir » (Rhét., I, 9, 1368a). Une telle idée est, d’ailleurs, reprise dans les dernières pages des Douze leçons sur l’histoire d’Antoine Prost : « Une société sans histoire est incapable de projets » (13). Ainsi, il se pourrait que l’enjeu de l’affirmation (notamment, sa reconnaissance académique) de l’histoire globale rejoigne la question de la possibilité de renouer avec un rôle social de la discipline historique : fournir aux citoyens une perspective sur l’histoire qui leur permette d’augurer d’un futur dont les grands enjeux doivent désormais être pensés à une échelle globale.

Victor Ferry est doctorant du FRS-FNRS et chercheur à l'Université Libre de Bruxelles (http://gral.ulb.ac.be/)

(1) WHITE, Hayden, Metahistory: The Historical Imagination in Nineteenth-Century Europe, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1973.

(2) « There can be no “ proper history” which is not at the same time “philosophy of history” », ibid., p.xi.

(3) « Il apparaît que les sciences physiques ont progressé en vertu des accords, qui ont été atteints de temps à autre, entre les membres de la communauté scientifique établie, sur ce qui doit être considéré comme un problème scientifique, sur la forme que doit prendre une explication scientifique valide, et sur le type de données qu’il sera permis de considérer comme des preuves au sein d’une explication scientifique de la réalité. Parmi les historiens, un accord de ce type n’existe pas et n’a jamais existé. Cela peut refléter la nature proto scientifique de l’entreprise historiographique, mais il est important de garder à l’esprit ce désaccord congénital (ou ce manque d’accord) à propos de ce qui doit compter comme une explication spécifiquement historique de n’importe quel ensemble de faits historiques. En effet, cela signifie que les explications historiques sont tenues d’être liées à différentes présuppositions métahistoriques sur la nature du champ historique, des présuppositions qui génèrent différentes conceptions du type d’explication qui peut être utilisé dans les analyses historiques » (comme il s’agit de notre propre traduction, nous invitons le lecteur à se référer à la version originale). Ibid., pp. 12-13.

(4) Pour une lecture critique des hypothèses d’Hayden White voir notamment le onzième chapitre de GINZBURG, Carlo, Le Fil et les Traces : vrai, faux, fictif, Lagrasse, Éditions Verdier, 2010.

(5) PROST, Antoine, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 1996.

(6) Ibid. p. 231.

(7) THOMPSON, Paul, The Voice of the Past, Reading, Oxford University Press, 1978.

(8) WALLENBORN, Hélène, L’Historien, la parole des gens et l’écriture de l’histoire : le témoignage à l’aube du XXIe siècle, Bruxelles, Labor, 2006.

(9) BAYLY, Christopher A., La Naissance du monde moderne, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2007, pp. 27-28.

(10) Ibid. p. 17.

(11) Ibid. p. 17.

(12) PROST, Antoine, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 1996, p.286.

(13) Ibid. p. 305.

6 réflexions au sujet de « Hayden White et le défi de l’histoire globale »

  1. Ping : GRAL · Annonce de parution: “Hayden White et le défi de l’histoire globale” par Victor Ferry sur le blog histoireglobale.com

  2. Est-ce qu’il y a un rapport entre l’histoire globale et la globalisation dans l’histoire de nos jours?

  3. C’est une très vaste question, qui a d’ailleurs fait l’objet d’un colloque récemment « les sciences humaines face au global » (vous pouvez consulter mon compte rendu pour la revue sciences humaines: http://www.scienceshumaines.com/les-sciences-humaines-face-au-global-victor-ferry_fr_26444.html).

    Pour répondre rapidement à votre question, je vois deux grands aspects de l’impact de la globalisation sur l’écriture de l’histoire:

    1. La globalisation produit de nouveaux « objets » historiques (des grandes métropoles globalisées, la formation d’un droit international, notamment dans des institutions comme l’OMC, de nouveaux mouvements de population etc…)

    2. La globalisation façonne notre vision du monde et, de même, l’esprit avec lequel les historiens écrivent l’histoire. Disposer à chaque instant de la possibilité de savoir ce qui se passe, en direct, dans les quatres coins du globe, nous rend plus sensibles au fait que nous sommes « connectés » au monde. Cela a pu, à mon avis, inciter les historiens à se demander dans quelle mesure et par quels moyens les sociétés humaines ont pu être connectées au cours de l’histoire. Il y a donc sans doute un lien entre la conscience que nous avons de vivre dans une sociétés globale et la volonté de porter un regard global sur le passé. D’ailleurs, rien ne dit que la vague de populisme qui monte dans beaucoup de pays d’Europe ne va pas s’accompagner d’un regain d’intérêt pour une histoire centrée sur les récits nationaux.

  4. Cher quasi-homonyme,

    Pour votre information, la longue introduction a « Metahistory » (qui resume en fait les theses de l’auteur) a fait l’objet d’une traduction en francais par mes soins, en 2009:

    http://www.editions-hermann.fr/ficheproduit.php?lang=fr&menu=&ref=Labyrinthe+Labyrinthe+33%2C+atelier+interdisciplinaire&prodid=759

    Il n’est donc pas exact d’ecrire que « La pensée d’Hayden White est rendue difficile d’accès dans le monde francophone du fait qu’elle n’a jamais été traduite en français. »

    Cordialement,
    Laurent Ferri

  5. Histoire « globale » ou histoires franco-françaises?

    @Laurent Ferri,
    Cher Monsieur,

    Vous êtes, effectivement (à ma connaissance), le seul, dans, le monde académique des historiens en France – hostile, par principe, à l’historiographie « postmoderne » anglo-saxonne – , à avoir eu le courage et l’opportunité de traduire un texte de Hayden White. Vous devez en être infiniment remercié ainsi que l’excellente revue Labyrinthe.

    Mais cela dit, votre belle et non moins solitaire traduction dans le désert de l’histoire universitaire française semble malheureusement être l’exception qui confirme (et conforte) la règle!

    La règle du silence et de la censure appliquée systématiquement par tous ceux qui ont du pouvoir éditorial en France, à tout ce qui pourrait venir déranger ou troubler la bonne marche de leurs affaires et de leurs petits (mais alors tout petits, petits…) et mesquins intérêts. J’ai encore en mémoire les péripéties éditoriales invraisemblables rapportées par Eric Hobsbawn dans la « Préface à l’édition française » écrite (en 1998) à l’occasion de la traduction de son livre l’Age des Extrêmes – Histoire du Court XXe Siècle, aux Editions Complexes. Edifiant!! et lamentablement navrant!

    En décembre 2013, nous sommes toujours à la veille d’une traduction non seulement d’un des grands ouvrages de Hayden White, mais aussi des nombreuses publications et débats que ses travaux initiateurs ont engendrés depuis 1973.

    A ce jour, sauf erreur de ma part, rien n’a encore été traduit, en France, de Hans Kellner, Dominick LaCapra, Frank Ankersmit, Elizabeth Deeds Ermarth, Allan Megill, Sande Cohen, Keith Jenkins, Alun Munslow, Ewa Domanska, etc…

    Ironie de ces petites histoires franco-françaises: seul le livre de Philippe Carrard, – Poetics of the New History – publié aux Etats-Unis par les Johns Hopkins University Press en 1992, a été traduit en français et publié par les éditions Payot, en 1998.

    Devinez son sous-titre… « Le discours historique en France de Braudel à Chartier »….

    Cordialement

    Jean Pierre Sanchez

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