Nouveaux regards sur l’impérialisme écologique

Il y a quarante ans, un historien américain publiait un livre pour lequel il avait eu bien du mal à trouver un éditeur. La réception ne fut guère encourageante : comptes-rendus mitigés ou hostiles, indifférence… Pourtant, petit à petit, le livre a profondément modifié les perspectives sur les conséquences de la découverte de l’Amérique. Le terme d’« échange colombien » (The Columbian Exchange), titre de l’ouvrage – non traduit en français –, est maintenant reconnu par la grande majorité des historiens américains et au-delà. Il est devenu l’un des ouvrages fondateurs et un classique de l’histoire environnementale [1].

Dans ce livre et dans un exposé ultérieur, Ecological Imperialism publié en 1986 [2], l’auteur, Alfred W. Crosby, démontrait le rôle crucial, si souvent négligé jusqu’alors, joué par les plantes, les animaux et les microbes ayant traversé l’Atlantique dans les deux sens après la découverte du Nouveau-Monde par Christophe Colomb. L’extraordinaire conquête du Mexique et du Pérou par Hernán Cortés et Francisco Pizarro s’expliquait par le fait que ces vastes empires avaient été dramatiquement affaiblis et désorganisés par des épidémies de variole, de grippe, de rougeole… Isolés depuis plusieurs millénaires à l’écart du reste du monde, les Indiens n’avaient développé aucune immunité contre ces maladies [3]. Ce faisant, Crosby ébranlait l’idée d’Européens s’étant imposés facilement parce que culturellement bien supérieurs. L’avantage des Européens n’était pas tant technologique que biologique.

Les conséquences de l’échange colombien

L’ouvrage mettait aussi en relief d’autres aspects méconnus de cet « échange colombien » : les Indiens, qui ne possédaient que très peu d’animaux domestiqués [4], adoptèrent avec enthousiasme chevaux, vaches et cochons, ce qui ne me manqua pas d’avoir des conséquences écologiques (entre autres) importantes en Amérique. Les habitants de l’Ancien Monde quant à eux, prirent conscience, quoique plus lentement, du potentiel des plantes américaines à hauts rendements (maïs, pomme de terre, patate douce et manioc), qui pouvaient de surcroît être cultivées sur des terres peu propices à d’autres cultures. L’extraordinaire croissance démographique de l’Eurasie à partir du XVIIe siècle peut s’expliquer au moins en partie par l’arrivée de ces plantes américaines.

De nombreuses recherches sont venues compléter ou nuancer les conclusions de Crosby. L’ouvrage le plus connu en France dans cette veine est sans doute celui de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire [5]. Mais deux ouvrages récents, publiés aux États-Unis, offrent des éclairages nouveaux et tout à fait captivants sur cet échange colombien.

Le premier, Mosquito Empires, écrit par l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire environnementale, John R. McNeill [6], démontre de manière convaincante le rôle complexe joué par les humbles moustiques dans la géopolitique américaine. Dans l’Amérique des XVe-XVIe siècles, l’environnement était comparativement sain pour les Européens. Deux maladies, en particulier, étaient remarquables par leur absence : la fièvre jaune et le paludisme. Mais alors que se développaient dans les Caraïbes les plantations (canne à sucre…), les colons – cherchant à suppléer à la main d’œuvre amérindienne décimée par les microbes et les mauvais traitements européens – eurent bientôt recours à des esclaves africains. Or les navires négriers apportèrent également, à leur insu, les moustiques vecteurs de la fièvre jaune et d’une forme aiguë de paludisme, Plasmodium falciparum (à l’exception des côtes méditerranéennes, P. vivax, moins dangereux, était la forme la plus répandue en Europe). Dans le même temps, les plantations créaient par inadvertance un environnement particulièrement propice pour Aedes aegypti, le moustique transmettant la fièvre jaune, qui trouvait par exemple dans les récipients en terre cuite utilisés pour stocker le sucre, un milieu idéal. Les conséquences géopolitiques furent considérables.

Les multiples impacts des moustiques

Tout d’abord, l’installation de ces maladies dans la Grande Caraïbe (la zone allant des côtes du Venezuela jusqu’à la baie de Chesapeake sur la côte Est des États-Unis) eut pour effet de renforcer l’incitation à importer toujours plus d’esclaves. La plupart des Africains possédaient en effet diverses formes d’immunités (héréditaires ou acquises) à la fièvre jaune et au paludisme qui les rendaient moins susceptibles de succomber dès leur arrivée dans les colonies. Les « engagés », des Européens s’engageant à travailler quelques années en échange du voyage et de la promesse d’une terre, n’étaient plus du tout compétitifs face aux esclaves africains. C’est l’une des raisons pour lesquelles quatre personnes sur cinq passées en Amérique avant 1820 étaient africaines. L’impérialisme écologique, qui avait d’abord favorisé les Espagnols au détriment des Amérindiens, s’est retourné, dans les Antilles, contre les Européens, en avantageant les organismes originaires d’Afrique – y compris les êtres humains.

Mais le rôle des moustiques ne s’arrête pas là. La fièvre jaune est une maladie relativement bénigne pour les enfants en bas âge, et ceux qui survivent sont immunisés à vie. Le paludisme confère également à ceux qui le contractent une forme de résistance. Autrement dit, les personnes ayant grandi dans des régions où ces maladies sont endémiques avaient un avantage considérable sur les étrangers, à une époque où les maladies tuaient bien davantage de soldats que les combats. Or l’Empire espagnol, qui avait établi des colonies américaines dès la fin du XVe siècle, pouvait s’appuyer sur les milices locales et quelques garnisons permanentes constituées de soldats ayant survécu à la fièvre jaune. Par le biais de cette « immunité différentielle », les Espagnols purent maintenir leur empire jusqu’au XIXe siècle, alors même qu’Anglais, Français et Néerlandais tentaient de manière répétée de les déloger, avec des moyens considérables. Il suffisait aux Espagnols d’être capables de tenir un siège pendant quelques mois, le temps de laisser la fièvre jaune décimer les rangs ennemis.

McNeill donne de nombreux exemples de ce processus ; il évoque aussi la tentative de colonisation de la Guyane en 1763 ou l’expédition envoyée par Napoléon pour reprendre Saint-Domingue (Haïti), en 1802-1803, qui échouèrent à cause de la fièvre jaune. La victoire de George Washington à Yorktown en 1781, bataille décisive de la guerre d’indépendance américaine, fut grandement facilitée par les moustiques (les rangers étant en grande partie immunisés contre le paludisme, à l’inverse des troupes britanniques, trop malades pour combattre), tout comme le succès des troupes de Simón Bolívar face aux soldats fraîchement débarqués d’Espagne dans la guerre d’indépendance du Venezuela et de la Colombie.

L’homogénocène

1493: Uncovering the New World Columbus Created [7] de Charles C. Mann propose une actualisation de The Columbian Exchange en incorporant les recherches les plus récentes. L’auteur synthétise des recherches provenant de champs très divers (histoire, sciences naturelles, etc.). Certains des thèmes recoupent d’ailleurs étroitement ceux de Mosquito Empires, l’auteur s’étant abondamment servi de l’ouvrage de McNeill. Le livre documente l’entrée du monde, à la suite de la découverte de l’Amérique par Colomb, dans une nouvelle ère de globalisation économique et écologique, l’« homogénocène ». L’intérêt du livre est de montrer les aspects pour le moins ambigus de cette mondialisation des échanges, source de bénéfices matériels considérables pour un grand nombre, mais aussi de dégradations environnementales à grande échelle.

L’auteur nous emmène dans un passionnant tour du monde des effets de l’échange colombien, là où Crosby s’était principalement attaché à en décrire les effets en Europe et en Amérique. Mann, à la suite de Kenneth Pomeranz et Robert Marks, recentre le récit sur la Chine, et met en lumière l’énorme impact de l’argent et des plantes apportées d’Amérique. Une partie importante, quoique difficile à évaluer avec précision, de l’argent produit dans les mines du Potosí (actuelle Bolivie), n’alla pas, comme on le croit souvent, dans les coffres du trésor espagnol, mais fut acheminé, via les Philippines, jusqu’en Chine. Il y était échangé contre des soieries et autres produits que les Chinois fabriquaient déjà à bien moindre coût qu’en Europe. Dans l’empire du Milieu, l’argent du Potosí permit de résoudre un problème épineux et récurrent : le manque crucial de numéraire. Par ailleurs, l’arrivée dans le pays du tabac, du maïs et des patates douces, notamment, eut des conséquences écologiques colossales et souvent calamiteuses (déforestation, érosion…) ; les deux dernières plantes permirent cependant une augmentation prodigieuse de la population. Ce vigoureux commerce transpacifique contribua à des fréquents et importants échanges de populations et de produits entre les Philippines, la Chine et le Mexique. Et c’est à Mexico, justement, que la première métropole vraiment multiraciale et multiethnique, se forma peu après le début de la colonisation espagnole, hybridation curieuse d’Indiens, d’Espagnols, d’Africains (pas toujours esclaves : un Africain, compagnon de Cortès, fut le premier à faire pousser du blé dans le Nouveau Monde) ou encore de Chinois venus via le galion de Manille et Acapulco.

Mann évoque également les transformations écologiques majeures découlant de l’arrivée des colons européens en Amérique, et des organismes vivants qu’ils apportèrent avec eux, comme les vers de terre, introduits dans le Nord-Est des États-Unis actuels par les Anglais [8]. Il décrit les transformations engendrées par l’adoption en Europe des plantes originaires d’Amérique, en particulier la pomme de terre. Il dresse un panorama de l’expansion de la culture de la canne à sucre, des croisés qui découvrirent avec fascination cette plante en Terre sainte, jusqu’à l’expansion de cette culture dans les îles de l’Atlantique (Açores, Madère, Cap-Vert…), puis dans les Antilles. Il montre encore le rôle historique crucial du caoutchouc naturel, élément clé de la Révolution industrielle*. Tiré de l’hévéa, originaire d’Amazonie, et dont les plantations recouvrent maintenant de très larges superficies de l’Asie du Sud-Est, son importance reste cruciale aujourd’hui alors que le caoutchouc synthétique ne peut toujours pas remplacer adéquatement le latex naturel ; mais les plantations d’hévéa sont menacées par un champignon brésilien qui pourrait faire des ravages.

Mann revisite donc dans ce livre des aspects souvent déjà évoqués par Crosby il y a quarante ans, mais en les approfondissant et en les actualisant à l’aide des découvertes les plus récentes en sciences et dans d’autres disciplines. Ceux-là même qui ont déjà lu Crosby apprendront donc beaucoup à la lecture de ces deux ouvrages passionnants et qui se lisent très facilement. Ceci est vrai, a fortiori, pour ceux qui ne sont pas encore familiers avec la notion d’échange colombien.

Notes

[1] Crosby Alfred W. [1972], The Columbian Exchange: Biological and cultural consequences of 1492, Greenwood, rééd. Praeger Publishers, 2003. Les circonstances de la publication de l’ouvrage sont évoquées notamment par John R. McNeill dans la préface à l’édition du 30e anniversaire du livre, en 2003, et dans Mark Cioc et Char Miller, « Interview with Alfred Crosby », Environmental History, Vol. XIV, n° 3, 2009, pp. 559-568.

[2] Crosby A.W. [1986], Ecological Imperialism: The biological expansion of Europe, 900-1900, Cambridge University Press, rééd. 2004.

[3] Les Indiens pour leur part auraient rendu la monnaie de leur pièce aux Européens en leur transmettant la syphilis, qui fit ses premières apparitions dûment documentées en Europe juste après le retour de C. Colomb.

[4] Les Indiens n’avaient domestiqué que quelques rares animaux de taille moyenne ou réduite (lamas, dindes…), parce qu’il n’y avait pas, en Amérique, d’animaux plus gros susceptibles d’être domestiqués, comme l’explique Jared Diamond dans Guns, Germs and Steel, 1997, trad. fr. Pierre-Emmanuel Dauzat, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio », 2007. Pour une fiche de lecture

[5] Ibid.

[6] McNeill John R. [2010], Mosquito Empires: Ecology and war in the Greater Caribbean, 1640-1914, Cambridge University Press. L’auteur est professeur à l’Université de Georgetown, actuel président de l’American Society for Environmental History et vice-président de l’American Historical Association. Son ouvrage le plus connu, Du Nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, 2000, a été traduit en français par Philippe Beaugrand chez Champ Vallon en 2010.

[7] Charles C. Mann, 1493: Uncovering the New World Columbus Created, Knopf, 2011, rééd. Vintage, 2012. L’auteur, journaliste scientifique, a déjà publié une remarquable étude avec 1491. Nouvelles révélations sur les Amériques avant Christophe Colomb, 2006, trad. fr. Marina Boraso, Albin Michel, 2007. Pour une fiche de lecture…

[8] « Avant l’arrivée des Européens, la Nouvelle-Angleterre et le Haut-Midwest (ndlr : la région s’étendant au sud des Grands Lacs) n’avaient pas de vers de terre – ils avaient disparu lors de la dernière glaciation », dit Mann, s’appuyant en particulier sur Lee E. Frelich et al., « Earthworm invasion into previously earthworm-free temperate and boreal forests », Biological Invasions, vol. VIII, n° 6, 2006, pp. 1235-1245. Accessible ici

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