Une grande divergence

Comment expliquer que l’Europe ait pris, au 19e siècle, un ascendant sur les autres parties du monde, au point de jouir pendant plus d’un siècle d’une suprématie indiscutable dans l’arène économique mondiale ? Parmi les nombreux travaux qui se sont attachés, au cours des dernières décennies, à revisiter cette vieille question, l’ouvrage de l’historien américain Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, publié en anglais il y a dix ans à peine et récemment traduit en français (Albin Michel, 2010), fait figure de référence. Une référence incontournable, que tout spécialiste se doit de citer, même si c’est souvent pour la balayer d’un revers de main. Il faut dire que la thèse de Pomeranz prête le flanc à la simplification, elle qui se laisse résumer en une formule presque lapidaire. Jusqu’au début du 19e siècle, avance l’historien, l’Europe ne possédait aucun avantage décisif sur la Chine, grande puissance économique de l’époque. La région la plus avancée du Vieux Continent, l’Angleterre, n’a dû son décollage industriel qu’a deux avantages fortuits : l’existence de gisements de charbon proches de ses centres industriels et la réserve de terre que lui conféraient ses colonies dans le Nouveau Monde.

Il y a en effet là de quoi heurter plus d’un historien économique. Normalement constitué celui-ci cherche généralement à mettre à jour les mouvements de fond, les évolutions séculaires, les processus cumulatifs à l’œuvre derrière le développement économique. S’agissant de l’ascension de l’Europe, les historiens ont souvent insisté sur les cercles vertueux entre innovation technologique et accumulation du capital qui ont présidé à la révolution industrielle et au décollage économique du Vieux Continent. Lorsqu’ils ont voulu relativiser, comme il est d’usage aujourd’hui, la rupture qu’aurait constituée la révolution industrielle, ils se sont attachés à décrire le processus endogène par lequel l’Europe s’est doté du capital, du profil démographique, des technologies, des institutions qui lui ont permis de faire la différence avec le reste du monde. Et même lorsqu’un tel récit a été contesté, notamment par Immanuel Wallerstein et les historiens du système-monde, ce fut pour lui substituer une autre narration de la genèse de la suprématie européenne, insistant quant à elle sur le rôle de du commerce avec les autres régions du monde. On conçoit alors qu’attribuer, comme le fait Pomeranz, le décollage du Vieux Continent à des facteurs « contingents », autant dire tenant largement au hasard, puisse être difficile à avaler.

L’historien américain n’est pas le seul à avancer une proposition aussi dérangeante. On sait que dans les rangs de l’histoire globale, des auteurs comme André-Gunder Frank [1] ou John M. Hobson [2] et même comme Janet Abu-Lughod [3] ont avancé un argument analogue. Ces auteurs ont montré à quel point l’Europe a dû son essor aux transferts de technologies et à l’effet d’entraînement des réseaux commerciaux asiatiques sur un Vieux Continent longtemps en retard sur le plan économique [4]. La suprématie européenne résulterait en définitive d’une combinaison de hasard (le déclin des échanges asiatiques vers le 15e siècle selon Abu-Lughod) et de violence : le seul trait différenciant véritablement les petites puissances européennes étant en définitive leur agressivité, qu’elle se manifeste par une alliance inédite entre réseaux marchands et puissance militaire (Abu-Lughod, Arrighi) ou par le racisme et l’impérialisme (Hobson).

L’analyse de Pomeranz se déroule néanmoins sur une toute autre trame que la précédente. Si cet auteur appartient au domaine d’étude de l’histoire globale, c’est moins parce qu’il étudie les connections entre les différentes parties du monde (il ne s’y intéresse guère), que parce qu’il porte un regard comparatif nouveau sur les histoires respectives de l’Europe et des contrées non occidentales. L’historien américain se place pour cela sur le même terrain que l’histoire économique traditionnelle de l’Europe. Il privilégie, comme elle le fait, la dynamique endogène du Vieux Continent pour la comparer à celle de la Chine. Ce faisant, il réexamine l’un après l’autre les avantages que, selon l’histoire économique dominante, l’Europe aurait acquis sur son rival chinois. Et il aboutit à une conclusion renversante : non, l’Europe ne possédait aucun avantage endogène qui expliquerait l’écart qu’elle a creusé avec la Chine à partir du 19e siècle. Pis, elle partageait avec elle des obstacles écologiques qui auraient parfaitement pu avoir raison de son développement économique, comme ce fut le cas pour l’empire du Milieu. Cette conclusion conduit à retourner entièrement l’analyse : il ne s’agit plus d’expliquer pourquoi, en raison de quels blocages, la Chine n’a pas pu faire aussi bien que l’Europe, mais au contraire de comprendre par quel miracle cette dernière a pu échapper au déclin qui la menaçait tout autant que sa rivale asiatique. C’est ici qu’interviennent les facteurs « contingents » avancés par Pomeranz. Sans eux, considère l’historien, la « révolution industrielle », et son lot d’innovations généralement considérées comme décisives, auraient pu n’avoir aucun effet durable sur la dynamique du vieux continent.

Mais reprenons plus en détail la comparaison proposée par Pomeranz. Pour la mener à bien, l’historien introduit une innovation méthodologique : rappelant la profonde hétérogénéité économique tant de l’Europe que de la Chine, il privilégie la comparaison de deux régions, les plus avancées de chaque zone – l’Angleterre et la région du Bas-Yangzi – sans pour autant s’interdire des incursions dans d’autres zones de l’Europe continentale ou de l’empire du Milieu. Le travail comparatif peut alors commencer. Pomeranz commence par discuter l’idée selon laquelle, bien avant la révolution industrielle, l’Europe aurait commencé à diverger de la Chine, en termes de richesse amassée, de niveau de vie, d’espérance de vie, de démographie et de technologie. Plus riche, moins populeuse, plus innovatrice, l’Europe aurait lentement constitué ce qui ferait les facteurs de son succès futur : une plus grande capacité à accumuler du capital. Pomeranz montre cependant que la comparaison tourne rarement à l’avantage de l’Europe. La Chine était au moins aussi riche, ses paysans et artisans contrôlaient les naissances pour dégager un surplus accumulable, ses technologies (irrigation, conservation des terres, métiers textiles, hauts-fourneaux) étaient généralement plus avancées.

Pomeranz s’attaque à un autre morceau en examinant l’argument avancé par l’institutionnaliste Douglas North selon lequel l’Europe aurait acquis un dynamisme économique sans équivalent grâce à des marchés plus efficients. Là encore, Pomeranz montre qu’il n’en est rien. Non seulement la Chine n’avait rien à envier à l’Europe dans ce domaine, mais l’organisation de ses marchés se rapprochait plus de l’idéal des économistes libéraux. La vente et la location des terres ? C’était, selon Pomeranz, chose plus aisée en Chine, et ce malgré le processus des enclosures britanniques. L’historien en rappelle au demeurant la lenteur, et en relativise l’impact sur les rendements agraires anglais, prenant ainsi le contrepied des travaux néomarxiens de Robert Brenner [5] ou Ellen Meiksins Wood [6]. L’essor d’un « marché libre du travail » ? Là encore les guildes des villes européennes ont considérablement entravé le processus, bien plus en tout cas que ce qui se produisait en Chine. Et qu’en est-il de la faible productivité du travail des paysans chinois ? On sait que l’historien américano-chinois Philip Huang [7] y voit le signe d’une  « involution » de l’économie chinoise, synonyme d’une compression du niveau de vie. Pomeranz repère quant à lui l’existence en Chine d’une « révolution industrieuse » comparable à celle que Jan de Vries [8] a identifié dans le cas des Pays-Bas : la population chinoise a accru son niveau de vie en consacrant plus de travail, non seulement aux tâches agricoles, mais aussi à des travaux artisanaux vendus sur le marché.

L’Europe et la Chine se ressemblaient donc sur bien des points, ce qui conduit à penser que rien ne prédisposait leurs trajectoires à connaître la « grande divergence » qui devait se creuser pendant le 19e siècle. Selon Pomeranz, elles partageaient un autre trait commun : leurs régions les plus avancées, l’Angleterre et le Bas-Yangzi, étaient, au début du 19e siècle, sur le point de parvenir à un point de saturation de leurs ressources naturelles. Cela se traduisait, sur le plan écologique, par un degré avancé de déforestation et d’épuisement des sols et, sur le plan économique, par une insuffisance des denrées alimentaires et la hausse de leurs prix. Le développement économique des deux régions menaçait tout simplement de s’enrayer.

L’originalité du travail de Pomeranz est de déployer son analyse de la « grande divergence » sur cette trame écologique. Si des facteurs « contingents » comme la proximité des gisements de charbon et la réserve de terres du Nouveau Monde ont pu jouer un rôle décisif, c’est qu’ils ont permis à l’Angleterre, puis à l’Europe, et à elle seule, de faire sauter les limites écologiques à la croissance. Pomeranz avance deux registres d’arguments à l’appui de sa thèse. En premier lieu, l’un et l’autre facteur permettaient de passer outre la rareté relative des terres britanniques grâce à l’apport d’ « hectares fantômes » (estimés entre 10 et 12 millions d’hectares). Parce qu’on y cultivait du coton, un substitut avantageux de la laine ou du lin, les plantations du Nouveau Monde économisaient des centaines de milliers, voire des millions d’hectares consacrés à l’habillement de la population insulaire.  Parce qu’il se substituait au charbon de bois ou au bois de chauffe, le charbon épargnait lui aussi des surfaces conséquentes de terre. En second lieu, pour Pomeranz, sans cet approvisionnement aisé en fibres textiles faciles à travailler et en charbon, il est probable que le modèle industriel britannique, fondé sur le remplacement du travail par le capital (entre autre grâce aux « machines à vapeur ») et l’industrie textile, n’aurait pas été une option économiquement viable. C’est ainsi que l’Occident s’est engagé dans le mode de développement fortement consommateur en capital et en ressources naturelles qu’on lui connaît.

Telle est donc l’explication de la « grande divergence » selon Pomeranz. On peut noter au passage l’affinité que sa thèse entretient avec la théorie des systèmes-monde. Aux yeux de l’historien américain, la périphérie du Nouveau Monde, exploitée au moyen d’un système de travail esclavagiste, a bien joué un rôle décisif dans l’essor de l’Europe. Il propose néanmoins une interprétation écologique de cet apport, sous la forme des économies de terres qu’autorisait la possession des colonies américaines. La Chine, quant à elle, ne disposait pas de périphéries qui auraient pu lui apporter un tel avantage.

Le travail de Pomeranz a considérablement marqué les esprits, sans évidemment emporter l’adhésion de tous. On peut mentionner deux lignes de divergence avec son travail. Auteur lui aussi d’un travail de référence dans la comparaison historique entre l’Europe et de l’Asie [9], l’historien japonais Kaoru Sugihara diffère au moins en un point avec le récit de Pomeranz.  À ses yeux, les sentiers de développement européen et est-asiatique (soit essentiellement la Chine et  le Japon) s’étaient écartés bien avant 1820, point de départ de la « grande divergence ». Dès le 15e siècle, on peut selon lui repérer deux voies distinctes, celle de l’Asie de l’Est, fondée sur un modèle intensif en travail, celle l’Europe fondée sur des technologies intensives en capital, technologies que la révolution industrielle a par la suite considérablement approfondies [10].

Le sociologue italo-américain Giovanni Arrighi fait lui aussi partie de ceux qui se sont penchés sur l’énigme de la « grande divergence », sans pour autant retenir l’explication écologique  de Pomeranz, qu’il considère réductrice [11]. Si elle permet, selon lui, de comprendre pourquoi l’Angleterre s’est engagée dans la voie industrielle, elle n’expliquerait pas pour quelles raisons la Chine ne l’a pas fait – l’argument de l’éloignement relatif des gisements de charbons chinois ou de l’inexistence de périphéries comparable au Nouveau Monde ne lui semble pas suffisant pour remporter l’adhésion. Pour Arrighi, la différence fondamentale entre la « voie européenne » et la « voie chinoise », est en définitive que la première était « capitaliste », à la différence de la seconde, le propre du capitalisme étant de contourner les cadres institutionnels et sociaux qui limitent l’accumulation du capital.

Quoi que l’on pense de ces différends, ils indiquent en tout cas la place qu’occupe aujourd’hui le travail de Pomeranz dans l’histoire économique globale : celle d’une analyse pénétrante à laquelle on doit impérativement se frotter.


[1] A.G. Franck, ReOrient: Global economy in the Asian age, Berkeley, California University Press, 1998.

[2] J.M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge University Press, 2004.

[3] J. Abu-Lughod, Before European Hegemony. The World System A.D. 1250-1350, Oxford University Press, 1989.

[4] P. Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009.

[5] T.H. Aston et C.H.E. Philpin (ed.), The Brenner Debate: Agrarian class structure and economic development in pre-industrial Europe, Cambridge University Press, 1985.

[6] E. Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Lux, 2009.

[7] P. Huang, The Peasant Family and Rural Development in the Yangzi Delta, 1350-1988, Stanford University Press, 1990.

[8] J. de Vries, The Industrious Revolution, Cambridge University Press, 2008.

[9] K. Sugihara, « The East-Asian path of economic development: A long term perspective », in G. Arrighi et al. (ed), The Resurgence of East-Asia: 500, 150 and 50 year perspectives, Routledge, 2003.

[10] « La voie est-asiatique du développement », entretien avec K. Sugihara, in « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, numéro spécial n° 11, mai-juin 2010.

[11] G. Arrighi, Adam Smith à Pékin, Max Milo, 2009.

Trois nuages

Un volcan islandais vient d’infliger à l’Europe occidentale un exercice pratique d’antimondialisation. Le blocage des transports aériens qui en résulta ne pouvant pas être longtemps traité selon la rhétorique ordinaire des « usagers pris en otage », faute de responsables connus, il fallait bien pour les commentateurs inventer autre chose. On disserta donc sur la fragilité de nos sociétés modernes, menacées par les excès du principe de précaution et vulnérables au fameux « effet papillon » ; certains se risquèrent même à méditer sur la « leçon de lenteur » donnée par le nuage, prônant une sorte de décroissance dans la connexion simultanée des espaces mondiaux.

Comme souvent en pareil cas, l’hébétude et le désœuvrement font naître un appétit d’histoire : on s’empressa donc de chercher des précédents. L’éruption du Laki le 8 juin 1783 faisait naturellement le candidat le plus sérieux à la concordance des temps. Bien plus catastrophique pour l’Islande que le réveil actuel de l’Eyjafjöll (les historiens estiment qu’un cinquième de la population a péri des suites de la famine qu’entraîna la destruction du cheptel), l’émission de dioxyde de souffre eut d’importantes répercussions climatiques en Europe [1]. Le nuage émis par le volcan dispersant le rayonnement solaire dans l’atmosphère, les différents pays européens connurent une baisse très sensible de leurs températures, et des dérèglements climatiques en cascade. Ceux-ci furent observés à travers toute l’Europe, et les témoignages abondent sur les craintes sociales qu’ils inspiraient et les réponses politiques qu’ils suscitaient. Dès le 17 juin, soit neuf jours seulement après l’éruption du Laki, un naturaliste de Montpellier du nom de Mourgue de Montredon établissait le lien entre le volcan islandais et les perturbations atmosphériques. Depuis Lisbonne jusqu’à Saint-Pétersbourg, les correspondances savantes sur les conséquences de ces étranges nuées éprouvaient l’unité de la République des lettres, ainsi que la certitude de l’existence du monde.

Car celle-ci n’est pas une donnée, mais une construction historique que la global history doit saisir comme objet. Telle est peut-être la leçon d’un troisième nuage, plus ancien et plus opaque. Il recouvrit la Terre entière, suite à une éruption cataclysmique d’un volcan océanien, durant les années 1452-1453, faisant écran au rayonnement solaire et provoquant d’après les spécialistes actuels une baisse des températures moyennes de 0,7 à 1° centigrades [2]. Au Caire comme à Londres, à Moscou et à Pékin, les effets de cet inquiétant brouillard furent observés et décrits – l’intensité de cette inscription documentaire soulignant d’ailleurs les principales lignes de force des grands bassins d’historicité du monde. On les observa, mais on ne put les expliquer : ils étaient les conséquences d’un épisode qui se déroula dans l’un des creux du monde, au milieu de l’archipel de Vanuatu dont l’île de Kuwae fut détruite par le cataclysme. Les anthropologues croient pouvoir retrouver la trace de cette Atlantide des antipodes dans la transmission orale des récits mythiques de fondation du monde dans les sociétés archipélagiques océaniennes ; et si l’on peut aujourd’hui considérer l’éruption du volcan de Kuwae comme la scène originelle d’un scénario mondial, c’est uniquement par l’effet rétrospectif d’une recherche récente elle-même mondialisée qui, connectant des informations dispersées et des disciplines distantes, reconstruit ses propres causalités.

Le paradoxe étant que l’un des seuls épisodes de portée mondiale qu’a connu le XVe siècle, qui peut par ailleurs être efficacement décrit comme un premier moment d’invention du monde, eut lieu dans l’un des rares endroits de la planète qui demeuraient à l’écart de la connexion des temps et des savoirs du monde. Voici pourquoi cet événement qui n’en est pas un ouvre L’histoire du monde au XVe siècle récemment paru [3]. Car il emblématise, de manière évidemment paradoxale, les aspirations et les difficultés de l’histoire globale, considérée moins comme une méthode que comme une exigence, et davantage comme une désorientation du point de vue que comme une délimitation disciplinaire.

L’histoire des contemporanéités est peut-être son objet véritable. Le nuage de 1452 s’étendait sur des mondes qui n’étaient pas encore contemporains. Celui de 2010 s’est tout de suite cherché un précédent dans l’éruption du Laki en 1783 car s’y inventait là notre conception du monde, comme communauté de destin et de danger, et notre idéal d’une histoire mondialisée. Celle-ci ne peut-être évidemment qu’émancipatrice. Certains journalistes échauffés par l’enthousiasme n’ont-ils pas été jusqu’à affirmer, dans un émouvant revival de l’histoire labroussienne la plus radicale, que le volcan islandais avait déclenché la révolution française ? On peut rêver – et l’Islande contemporaine, terre de polars et de world music, est là pour cela, depuis le Moyen Âge et ses sagas, au moins. Mais est-on si certain aujourd’hui de vivre en contemporanéité un destin commun de citoyens du monde lorsque les avions sont cloués au sol ?


[1] Voir sur ce point les travaux d’Emmanuel Garnier rapportés dans Libération, 23 avril 2010, p. 34-35.

[2] Andrew Hoffmann, « Looking to Epi : further consequences of the Kuwae eruption, central Vanuatu, AD 1452 », Indo-Pacific Prehistory Bulletin, 26, 2006, p. 62-71, téléchargeable ici : http://ejournal.anu.edu.au/index.php/bippa/article/viewFile/9/8).

[3] Patrick Boucheron (dir.), Julien Loiseau, Pierre Monnet, Yann Potin (coord.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009. Voir aussi sur ce sujet Patrick Boucheron, « Kuwae ou la naissance du monde », L’Histoire, 347, novembre 2009, p. 8-15.

Pour ou contre Jared Diamond ?

« Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l’avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? » Il est des questions qui engagent une vie. Jared Diamond raconte que celle-ci lui fut posée en 1972 sur une plage de Nouvelle-Guinée, par un homme politique local du nom de Yali. Diamond était alors un biologiste évolutionniste préoccupé par l’observation ornithologique. Délaissant l’avifaune tropicale, il allait désormais s’efforcer d’apporter à cette interrogation une réponse argumentée.

Mourir ou prospérer : les sociétés choisissent-elles leur destinée ?

On ne reviendra pas ici sur le succès éditorial mondial qu’a connu l’entreprise, mais juste sur certaines des thèses qui y furent exposées. L’œuvre est notamment jalonnée par deux synthèses érudites, rédigées d’une plume alerte et exposant une avalanche d’exemples puisés dans l’histoire de l’humanité : Guns, Germs and Steel: The fate of Human Societies (1) ; et Collapse : How societies choose to fall or succeed (2).

Le premier livre se structure autour d’une thèse : l’expansion coloniale occidentale fut le fruit combiné des armes, des épidémies et de la technologie. Et cette histoire moderne découle d’un très long passé, pour une part géographiquement déterminé : de fait, l’expansion des regions fondatrices des grandes civilisations a reposé au départ sur des avantages géographiques décisifs. Si l’agriculture et l’élevage sont nés au Moyen-Orient et y ont atteint un degré de perfectionnement qui ne fut égalé nulle part ailleurs, c’est que l’Europe et l’Asie forment un colossal ensemble, propice, d’une part aux brassages microbiens qui aboutirent à l’immunisation progressive de ses populations, d’autre part aux échanges génétiques (plantes et animaux) comme technologiques. Toutes ces ressources furent captées par l’Europe, car ses composantes nationales multiples restèrent en compétition permanente et surent exploiter ces apports, quand d’autres sociétés, comme la Chine, restaient coagulées et immobilisées sous la férule d’un empire.

Le second ouvrage pousse la thèse un peu plus loin dans ses retranchements. Collapse, traduit par Effondrement, se définit pour l’auteur comme la « chute radicale du nombre, de l’organisation politique et sociale d’une population sur un large territoire donné ». Et d’égrener des exemples, devenus canoniques par la magie des best-sellers, parmi lesquels nous retiendrons les deux échantillons les plus popularisés : l’anéantissement de la civilisation de l’île de Pâques et l’agonie des Vikings groenlandais.

Ces exemples d’effondrement civilisationnel ont, pour Diamond, valeur d’avertissement pour notre société technicienne. Il entend démontrer que la quasi-totalité des collectivités humaines ont eu historiquement pour constante de détruire leur environnement au point d’en périr. La thèse est prophétique, globalisante, séduisante… Mais résiste-t-elle à l’examen ?

Non, répondent sans ambages Patricia A. McAmany et Norman Yoffee. Ces deux anthropologues viennent de diriger la publication de Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire (3). Ce livre se présente comme une « entreprise de sagesse collective », ou plutôt de déconstruction, visant à saper ce que ses contributeurs perçoivent, avec d’autres, comme l’expression d’un déterminisme irritant et d’un occidentalocentrisme arrogant.

Des Blancs ou des statues, qui a tué les Pascuans ?

Point de désaccord majeur : les contributeurs de Questioning Collapse estiment tous que les sociétés souvent lointaines avec lesquelles Jared Diamond tisse ses parallèles ne sont pas mortes d’avoir épuisé leur environnement. « La résilience est le leitmotiv de l’histoire humaine », écrivent-ils en introduction, et les populations ont généralement su s’adapter au changement.

Prenons l’exemple de l’île de Pâques, emblématique entre tous. Les éditeurs ne s’y sont pas trompés. Tant Effondrement que Questioning Collapse portent en effet en couverture l’image d’un moai, imposante statue de basalte édifiée par le peuple polynésien échoué sur ce confetti insulaire de 164 km2 au milieu du Pacifique. Pour Diamond, ces populations auraient détruit leur environnement au fil d’une compétition de prestige entre clans visant à édifier des autels dédiés aux ancêtres, représentés par ces moai. Le transport de ces statues, de la carrière aux côtes, aurait nécessité énormément de bois. D’où une déforestation systématique, un « écocide » qui aurait entraîné la destruction du biotope pascuan. Oui, mais…

S’il faut appliquer un terme moderne à l’histoire pascuane, estiment les archéologues Terry L. Hunt et Carl P. Lipo dans l’article qu’ils cosignent dans Questioning Collapse, ce n’est pas celui d’écocide. Celui de génocide serait davantage approprié. La chute démographique, loin de résulter d’une surpopulation suivie d’une phase de guerre totale et de « retour à la barbarie », fut surtout la conséquence des déportations : Péruviens, Français et Britanniques forcèrent en effet les hommes au départ, pour exploiter les gisements de guano latino-américains ou les plantations coloniales de Polynésie française ou d’Australie. Des milliers d’indigènes attestés vers 1800, il ne restait en 1890 qu’une poignée de femmes. Quant à la déforestation, elle ne résulte pas de l’érection des moai. L’archéologie expérimentale a montré qu’il suffisait de peu de bois pour les déplacer. La palynologie et la comparaison avec l’histoire d’Hawaii (archipel peuplé à une date similaire par des peuples de même origine que les Pascuans) permettent d’inférer que ce serait plutôt les rats et poulets, arrivés dans les pirogues des colons polynésiens vers 1200, qui auraient progressivement éradiqué la forêt primaire en quatre siècles. Et cela n’empêcha nullement la population humaine de croître dans cet intervalle. Laissons la conclusion à l’anthropologue Alfred Métraux, qui visita les lieux dans les années 1930 : ce qui arriva à l’île de Pâques « est une des pires atrocités jamais commises par l’homme blanc, [responsable de] la catastrophe qui éradiqua la civilisation pascuane ».

Grande théorie et soupe de poisson

« La société viking médiévale installée au Groenland s’est-elle laissée mourir ? », se demande ensuite l’archéologue Joel Berglund. Jared Diamond voit en effet dans le destin de ce peuple une autre illustration de ses théories : pour lui, les Vikings ayant colonisé vers l’an mil les côtes australes du Groenland sont morts de faim trois siècles plus tard, quand un refroidissement climatique les a empêchés de se livrer à l’agriculture, à l’élevage, et au commerce avec l’Islande dont ils étaient originaires. Cela dans un milieu aux ressources abondantes, que leurs hostiles voisins inuits savaient exploiter ; en bref, ces Vikings seraient morts d’inanition simplement parce que des raisons culturelles leur interdisaient de manger du poisson, du phoque et de la baleine !

Ironique, Berglund commence par citer… Indiana Jones : « Si vous cherchez la Vérité, adressez-vous au département de philosophie. En archéologie, on ne travaille qu’avec des faits. » Et les faits archéologiques, pour être têtus, n’en sont pas moins ténus. Comment peut-on bâtir une telle théorie avec les rares traces de la présence viking au Groenland (des sagas attestant cette colonisation à partir de la fin du 10e siècle, et quelques murets confirmant l’existence de deux villages, datés des 14e et 15e siècles) ? Quand on ne dispose que de peu d’archives, dit-il en substance, grande est la tentation de combler les trous en laissant libre cours à son imagination. Certes, on ne trouve que peu d’arêtes et d’os de mammifères marins dans les dépotoirs vikings groenlandais… Mais on en trouve quand même, et il est attesté que les Nordiques étaient friands de poissons, phoques et cétacés, dont ils faisaient commerce et agapes. L’air de rien, Berglund enchaîne sur une recette de porridge norvégien en usage jusqu’au 19e siècle : dans un bouillon, faites réduire vos restes de poissons jusqu’à dissolution… Soyons logique, conclut-il. Si les Vikings disparaissent au 15e siècle du Groenland, nul besoin d’imaginer disette ou conflit de voisinage. Tout semble prouver que nos pragmatiques gaillards sont allés s’établir là où l’herbe était plus verte, ce qu’atteste le fait que les deux établissements connus aient été vidés de tout objet de valeur.

Oui, le monde est un polder

Les coordinateurs de Questioning Collapse se montrent plus que sévères sur la correction des détails de la copie, demandant à leurs contributeurs d’éplucher l’abandon des cités-États mayas, les racines historiques du génocide rwandais, les causes du retard chinois face à l’expansionnisme occidental du 19e siècle ou la disparition de l’Empire akkadien… Mais, au final, ils ne parviennent pas à remettre en cause la thèse fondamentale qui fit le succès de Jared Diamond. Ils vont même jusqu’à la faire leur : « Notre société globale a aujourd’hui atteint un point tel que nous sommes en mesure de changer – peut-être de manière irrévocable – le visage de la planète que nous habitons », reconnaissent-ils. Ce faisant, ils admettent que le débat est nécessaire, urgent.

Ils reprochent surtout à Diamond de pécher par omission : la notion même d’effondrement ne serait pas acceptable. Car si elle accuse d’aveuglement écologique des civilisations disparues, elle exonère de sa responsabilité la seule société qui ait eu, à un moment donné de son histoire, la capacité de peser sur son environnement à un point suffisant pour le détruire et s’autoannihiler. Cette société-là, prédatrice entre toutes, coupable autrefois de colonialisme et aujourd’hui de déséquilibres écologiques à l’ampleur inégalée…, c’est la nôtre.

L’argutie qui consiste à déterminer si Diamond est un prophète ou un imposteur n’est pourtant pas d’actualité. Il reste un auteur fondamental, et ses hypothèses reposent sur des enchaînements de causes complexes, bien loin de se réduire à la seule dialectique des relations entre civilisation et milieu. Si nombre de ses constructions sont à revoir et à discuter, ses livres constituent de formidables réservoirs d’idées. Les passages dérangeants qu’il a écrits, même rageusement raturés au stylo rouge par les experts, offrent une lecture jubilatoire et nourrissent de nouvelles pistes de réflexion.

Enfin, il aura au moins eu le mérite de poser une problématique cruciale : nous sommes seuls dans un monde fini, un grain de sable lâché dans un infini cosmique, et pour la première fois dans l’histoire en mesure d’affecter nos ressources vitales de façon irrémédiable. « Le monde est un polder », résume Jared Diamond. Il est urgent de réfléchir à cette situation inédite, et il aura eu l’immense mérite d’entamer cette réflexion d’ampleur.

NOTES

(1) Publié en 1997, traduit en français par Pierre-Emmanuel Dauzat sous le titre De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio Essais », 2007.

(2) Publié en 2005, traduit en français par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006, rééd. col. « Folio Essai », 2009.

(3) Patricia A. McAmany et Norman Yoffee (dir.), Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2010.

Ce que l’Homme a fait de l’Australie

Dans son livre Australia’s Mammal Extinction [2006], le biologiste Chris Johnson se demande pourquoi, quand on énumère toutes les disparitions attestées d’espèces de mammifères survenues depuis deux siècles, près de la moitié ont pris place en Australie. Ce qui l’amène à remonter à l’arrivée des premiers hommes sur ce continent, attestée à partir de – 53 000. Cette irruption a-t-elle bien, comme on le suppose communément, provoqué l’extinction de la mégafaune ? D’où le surtitre : A 50 000 Year History.

Au fil d’une belle enquête mêlant histoire environnementale et archéologie, il en arrive à la conclusion que, oui, c’est bien l’homme qui est responsable de ces deux vagues d’extinction – et que, pire encore, il serait une des principales causes de l’aridification générale de l’Australie. Arguments à l’appui. Résumons…

Un écosystème de survie

L’Australie est, en termes de relief, le plus érodé de tous les continents. À l’exception d’une petite activité volcanique limitée au nord-ouest du pays, le processus d’orogenèse (création de montagnes) est arrêté depuis plusieurs centaines de millions d’années. C’est donc un pays déjà aride, soumis en sus à de fortes variations climatiques, que peuplent les marsupiaux et secondairement les monotrèmes (1). Dans cet environnement, la sélection naturelle opèrerait une élimination des mammifères placentaires, qui consomment davantage d’énergie pour la reproduction (2). Seuls les chauves-souris, présentes très tôt, puis les rats et souris, arrivés il y a 4 millions d’années, parviennent à se tailler une place dans cet écosystème de survie.

Les premiers hommes découvrent un continent couvert de steppe alternant avec des forêts fragiles, regroupées autour de grandes rivières. Johnson estime qu’ils exterminent en l’espace de quelques milliers d’années la mégafaune herbivore ayant survécu à l’aridification préalable du continent, ce qui aboutirait indirectement et plus progressivement à la disparition des grands carnivores marsupiaux.

Une biodiversité érodée

Le centre semble peuplé dès le début, puis abandonné pour quarante millénaires. Probablement la disparition des grands herbivores amène-t-elle la steppe à dévorer l’espace, en proie à des incendies naturels. Ceci parce que cette mégafaune aurait consommé à grande échelle et donc nettoyé tant les arbres (en anglais, l’auteur évoque les browsers, de grands kangourous de 3 mètres de haut consommant les feuillages) que les herbes (comme ce wombat géant, comparable à un tapir, rangé dans la catégorie des grazers), et jouait donc jusqu’à son annihilation le rôle de frein face aux incendies. Conséquence probable : la disparition des dernières forêts, suivie de l’asséchement définitif des grandes rivières du centre.

Progressivement s’impose aussi une nouvelle variable humaine dans ce milieu fragile, attestée à grande échelle au moins dès le 4e millénaire avant notre ère : la pratique répétée, par intervalles d’environ deux ans, du brûlis parcellaire, ce qui facilite la repousse des racines et plantes comestibles ainsi que la multiplication du petit gibier.

Au final règne une flore hégémonique, sélectionnée par et pour le feu : spinifex (Trioda) en guise d’herbe, végétal qui a besoin de brûler pour se disséminer ; eucalyptus pour arbre dominant, car celui-ci est, de tous les végétaux ligneux, le seul à résister sans mal aux incendies répétés (à condition, comme on l’a vu ces dernières années, que les feux n’atteignent pas des températures extrêmes liées à la combustion de broussailles poussant sans contrôle). La biodiversité s’érode, puis atteint un point d’équilibre.

Il y a 10 000 ans, le niveau des mers commence à remonter. Il va réduire d’un tiers la superficie du continent. Poussés par leur démographie et le manque de terres, des Aborigènes réinvestissent le centre et s’adaptent avec succès au désert.

À ce processus succède l’arrivée du dingo voici 4 000 ans. Issu des chiens domestiqués dans l’Asie du Sud-Est, l’animal fréquente les campements des chasseurs-cueilleurs. Ces derniers, s’ils ne s’en servent pas comme aide à la chasse ou gardien, le consomment, ce qui contrôle son expansion et atténue les effets de son introduction dans le milieu naturel.

Les extinctions se poursuivent, à un rythme ralenti. Ainsi les derniers grands carnivores marsupiaux, le loup de Tasmanie (thylacine) et le diable de Tasmanie, disparaissent du continent australien lors des dix derniers siècles – peut-être suite à une amélioration des techniques de chasse avec l’adoption du propulseur.

Un avenir compromis ?

L’irruption des Occidentaux, au début du 19e siècle, fait l’effet d’une boule de bowling dans un jeu de quilles : le génocide puis la destructuration des sociétés aborigènes met un terme à l’entretien du milieu végétal par brûlis. L’introduction de millions de vaches et de moutons, la dissémination des lapins et des crapauds canne, et surtout la multiplication de superprédateurs (chats et renards) précipite au bord de l’anéantissement plus de la moitié des espèces indigènes. Au final, les superprédateurs sont la cause la cause majeure du triste record australien du nombre d’espèces de mammifères éteintes ces deux derniers siècles. De rares opportunistes tirent néanmoins leur épingle du jeu, tel le grand kangourou roux qui échappe à une extinction programmée grâce à l’instauration de grands espaces libérés pour le bétail, jalonnés de points d’eau artificiels.

Aujourd’hui, l’Australie paye le prix fort de cette anthropisation forcée et largement involontaire : monstrueux incendies de forêts, assèchement par prélèvement d’eau de la dernière grande rivière, la Murray. Son débit a été divisé par dix en moins d’un siècle, ce qui provoque une salinisation rapide des terres arables qu’elle arrose. Quand on sait que sur ces terres est produite la moitié de la production agricole du pays…

Un retour aux pratiques de brûlis aborigènes a été opéré dans les réserves naturelles depuis vingt ans, dans l’espoir de restaurer l’équilibre qu’avaient atteint les Aborigènes et faute d’être en mesure, suite à un appauvrissement massif des biotopes, de revenir aux équilibres préludant à l’arrivée de l’homme. Mais la machine à appauvrir la biodiversité semble encore bien emballée.

En conclusion, au terme d’un ouvrage qui, s’il avance de nombreuses hypothèses, a le mérite de dresser un récapitulatif de toutes les thèses (peu connues hors de l’Australie) qui ont précédé les siennes, l’auteur avance quelques pistes pour l’avenir. Elles reposent pour l’essentiel sur une gestion plus fine des espèces animales par la mise en place de dispositifs d’autorégulation. Par exemple : favoriser l’expansion des dingos dont on sait qu’ils affectent peu la faune locale, mais exterminent férocement les prédateurs concurrents comme les renards et les chats.

Notes

(1) Monotrèmes, marsupiaux, placentaires sont les trois groupes composant la classe des mammifères (animaux allaitant leurs petits). Les monotrèmes, apparus voici au moins 120 millions d’années, sont caractérisés par la présence d’un bec et la faculté de pondre des œufs. Ils ne sont plus aujourd’hui présents qu’en Australie et Nouvelle-Guinée, avec les échidnés et l’ornithorynque. Les marsupiaux, dont la présence est attestée dans l’hémisphère Nord il y a 115 millions d’années, ont une gestation très courte et mènent à terme la croissance de leurs rejetons à l’abri d’une poche. À quelques exceptions près en Amérique du Sud, on ne trouve plus de marsupiaux qu’en Australie, où ils ont très longtemps dominé la faune sans partage, en Tasmanie, en Nouvelle-Guinée et jusqu’à Sulawesi (Indonésie). Le troisième groupe, le nôtre, celui des placentaires, semble nettement plus récent que les précédents. Il a aussi besoin de plus de nourriture pour mener à bien une longue gestation.

(2) Il est à noter aussi que le mode de locomotion des marsupiaux sauteurs, tels le kangourou, est un modèle d’économie. En sautant, les organes digestifs sont propulsés vers le haut et compressent la cage thoracique, ce qui dispense l’animal d’effort musculaire pour respirer.

JOHNSON C. [2006], Australia’s Mammal Extinction: A 50 000 Year History, Cambridge University Press.