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Les discours sur l’état de l’Union : une source pour l’histoire globale ?

Lundi 9 avril 2012

L’objectif de ce billet est de présenter le corpus des discours sur l’état de l’Union des présidents américains et leur intérêt pour alimenter les recherches sur une approche globale de l’histoire. Ces discours sont disponibles, dans leur intégralité, à l’adresse suivante : www.presidency.ucsb.edu. J’ai moi-même traduit les extraits présentés ci-dessous, et j’invite le lecteur à se référer aux versions originales, reproduites en fin de document.

Les discours sur l’état de l’Union sont des discours par lesquels le président des États-Unis informe le Congrès [1] des grandes orientations qu’il souhaite donner à sa politique. Ces discours furent institués par l’article II de la Constitution américaine, portant sur les attributions du président :

(1) « Il [le président] doit, de temps à autre, donner au Congrès des informations sur l’état de l’Union, et soumettre à leur considération les mesures qu’il juge nécessaires et opportunes [2]. »

Le premier discours sur l’état de l’Union a été prononcé par George Washington, à New York, le 8 janvier 1790. Cette tradition s’est perpétuée, annuellement, presque sans interruption jusqu’à la présidence d’Obama. Cette continuité est une des raisons pour lesquelles cette source mérite l’attention de l’historien. L’étude de ces discours offre, en effet, un accès privilégié pour observer, sur le long terme, comment le pouvoir présidentiel réagit aux événements qui ont rythmé l’histoire des États-Unis : les événements les plus connus et les mieux étudiés comme la guerre de Sécession, les deux guerres mondiales, la guerre froide, la guerre du Viêtnam, les attentats du 11 septembre… Mais ces discours donnent également accès à des événements peut-être moins connus, comme la guerre dite de Tripoli, toute première guerre menée par les États-Unis après leur indépendance (voir les discours du président Jefferson entre 1801 et 1805), ou la guerre hispano-américaine, qui se solda par l’indépendance de Cuba (voir les discours du président McKinley de 1897 à 1900). Aborder ces événements via les discours sur l’état de l’Union donne accès à des informations détaillées sur la conduite des opérations, leurs coûts, les unités déployées. Mais une telle source pourrait également permettre d’aborder des problématiques moins conventionnelles : la comparaison des discours sur l’état de l’Union peut, par exemple, nourrir une histoire, sur le long terme, de la justification des opérations militaires auprès de l’opinion publique. Dans cette perspective, je reproduis ci-dessous un extrait du discours du président McKinley, en 1898, et un extrait du discours du président Roosevelt, en 1941 :

(2) « Le 15 février dernier, survenait la destruction du navire de combat le Maine alors qu’il se trouvait, en toute légalité, dans le port de La Havane, pour une mission de  courtoisie internationale – une catastrophe dont la nature suspecte et l’horreur ont profondément agité le cœur de la nation. […] La conclusion de l’enquête du conseil d’administration navale a établi que l’origine de l’explosion était externe, causée par une mine sous-marine, et il ne manquait plus qu’un aveu pour déterminer la responsabilité de l’auteur.

Tous les éléments de cette affaire emportaient la conviction du plus réfléchi, avant même la conclusion du tribunal maritime, que la crise dans nos relations avec l’Espagne autour de Cuba était imminente [3]. »

(3) « Il y a exactement un an aujourd’hui, je disais au Congrès : “Quand les dictateurs… sont prêt à nous faire la guerre, ils ne vont pas attendre un acte de guerre de notre part… Eux – pas nous – vont choisir le moment, le lieu et la méthode de leur attaque.”

Nous connaissons leur choix du moment : un paisible dimanche matin, le 7 décembre 1941.

Nous connaissons leur choix du lieu : un avant-poste américain dans le Pacifique.

Nous connaissons leur choix de méthode : la méthode d’Hitler lui-même [4]. »

La richesse des discours sur l’état de l’Union, dans la perspective de l’écriture d’une histoire globale, provient également du fait que les présidents américains y abordent de nombreuses facettes de la politique des États-Unis : l’économie, la finance, le droit, la diplomatie, le commerce, les questions de société, les questions environnementales… Pour chacun de ces objets, il pourrait être intéressant de suivre l’évolution de leur traitement à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme un acteur global. À titre d’exemple, je reproduis, ci-dessous, les extraits des discours d’Andrew Jackson (1831), de Rutherford B. Hayes (1877) et de Bill Clinton (1998), qui peuvent être abordés comme autant d’étapes dans le rapport du pouvoir exécutif à l’environnement :

(4) « Si de l’état satisfaisant de notre agriculture, de nos manufactures, de nos infrastructures, nous en venons à l’état de notre marine et de notre commerce avec les nations étrangère et entre nos États, nous avons peine à trouver moins de raisons de nous réjouir. Une Providence bienfaisante a fourni pour les exercer et les encourager une côte étendue, bordée de baies de grande capacité, de longues rivières, des mers intérieures; avec un pays produisant tous les matériaux pour la construction navale et tous les produits de base pour le commerce lucratif, et rempli d’une population active, intelligente, bien éduquée, et sans peur du danger [5]. »

(5) « L’expérience des autres nations nous enseigne qu’un pays ne peut pas être dépouillé de ses forêts en toute impunité, et nous nous exposons aux conséquences les plus graves si le gaspillage et l’imprudence avec lesquels les forêts des États-Unis sont détruites ne sont pas contrôlés efficacement [6]. »

(6) « Notre défi environnemental primordial, ce soir, est le problème mondial du changement climatique, le réchauffement global, la crise commune qui nécessite une action dans le monde entier. La grande majorité des scientifiques ont conclu sans équivoque que si nous ne réduisons pas les émissions de gaz à effet de serre, à un moment donné dans le siècle prochain, nous allons perturber notre climat et mettre nos enfants et nos petits-enfants en danger. En décembre dernier, l’Amérique a conduit le monde à un accord historique, engageant notre nation à réduire les émissions de gaz à effet de serre par les forces du marché, les nouvelles technologies, et l’efficacité énergétique. »

En somme, les discours sur l’état de l’Union présentent deux aspects de la globalité à laquelle peut aspirer une écriture globale de l’histoire : la globalité comprise comme une approche multifacettes des événements, de par la diversité des questions que doit aborder le président américain dans son discours ; la globalité dans son sens d’interconnexions géographiques, tendance qui s’est renforcée à mesure que les États-Unis se sont affirmés comme superpuissance. Or, il va de soi que, si les discours sur l’état de l’Union peuvent, en ce sens, offrir une perspective globale sur l’histoire, il s’agit d’une histoire via un prisme culturel bien particulier. Ainsi, l’intérêt de l’étude des discours sur l’état de l’Union pourrait également provenir de l’opportunité qu’ils offrent d’expérimenter le concept de métarécit, compris comme le cadre philosophique, politique, idéologique au sein duquel les événements sont interprétés. Les discours sur l’état de l’Union se prêtent d’autant mieux à l’étude de ce concept que les présidents américains prennent soin d’inscrire les priorités de leur agenda politique dans un récit, aux accents mythiques, des grandes étapes de l’histoire de leur nation. Voici, par exemple, comment le président Lyndon Johnson présentait, en 1965, son projet de « Great Society » :

(7) « Il y a deux cent ans, en 1765, neuf colonies se réunissaient pour la première fois afin d’exiger leur libération du pouvoir arbitraire.

Au cours d’un premier siècle, nous avons lutté pour maintenir l’unité de la première union continentale démocratique dans l’histoire de l’homme. Il y a cent ans, en 1865, à la suite d’une terrible épreuve du sang et du feu, le pacte de l’union fut enfin scellé.

Au cours d’un deuxième siècle, nous avons travaillé à établir une unité de but et d’intérêt parmi les nombreux groupes qui composent la communauté américaine.

Souvent, cette lutte amena la douleur et la violence. Elle n’est pas encore terminée. Mais nous avons réalisé une unité d’intérêt au sein de notre peuple qui est inégalée dans l’histoire de la liberté.

Et ce soir, maintenant, en 1965, nous commençons une nouvelle quête de notre union. Nous cherchons l’unité de l’homme avec le monde qu’il a construit – avec le savoir qui peut le sauver ou le détruire, avec les villes qui peuvent le stimuler ou l’étouffer – avec la richesse et les machines qui peuvent cultiver ou aliéner son esprit.

Nous cherchons à établir une harmonie entre l’homme et la société qui permettra à chacun d’entre nous d’élargir le sens de sa vie et à chacun d’entre nous d’élever la qualité de notre civilisation. C’est la recherche que nous commençons ce soir.

Mais l’unité que nous cherchons ne peut pas réaliser toutes ses promesses dans l’isolement. Car aujourd’hui, l’état de l’Union dépend, dans une large mesure, de l’état du monde [7]. »

Cet extrait nous confronte avec une fonction archaïque de la narration historique, qui a été notamment analysée par George Kennedy dans ses travaux d’histoire comparée de la parole publique [8] : raconter l’histoire pour entretenir la cohésion d’une société donnée et raconter l’histoire pour donner un sens aux événements. Il s’agit de deux conditions de l’action collective. L’histoire, comme discipline académique, entretient un rapport ambigu à ces deux fonctions : le souhait de l’historien d’écrire un récit utile à ses contemporains peut-être mis en balance avec le risque de restreindre la définition de son auditoire à des catégories trop étroites, comme l’ont longtemps été les nations. Et le projet de l’histoire globale, tel qu’il fut notamment porté par Christopher Bayly [9] dans le monde anglo-saxon, trouve une de ses sources dans une volonté de décentrer l’écriture de l’histoire. Une question est alors de savoir si un tel projet peut faire l’économie d’une réflexion sur l’auditoire auquel il s’adresse et sur les fonctions qu’il pourrait remplir.

[1] « Le Congrès des États-Unis (United States Congress) est le parlement bicaméral du gouvernement fédéral des États-Unis, c’est-à-dire sa branche législative. Les deux chambres sont le Sénat des États-Unis (United States Senate)  et la Chambre des représentants des États-Unis (United States House of Representatives). »

[2] « He [the President] shall from time to time give to the Congress Information of the State of the Union, and recommend to their Consideration such Measures as he shall judge necessary and expedient. »

[3] « At this juncture, on the 15th of February last, occurred the destruction of the battle ship Maine while rightfully lying in the harbor of Havana on a mission of international courtesy and good will – a catastrophe the suspicious nature and horror of which stirred the nation’s heart profoundly. […] The finding of the naval board of inquiry established that the origin of the explosion was external, by a submarine mine, and only halted through lack of positive testimony to fix the responsibility of its authorship.

All these things carried conviction to the most thoughtful, even before the finding of the naval court, that a crisis in our relations with Spain and toward Cuba was at hand. »

[4] « Exactly one year ago today I said to this Congress: “When the dictators. . . are ready to make war upon us, they will not wait for an act of war on our part. . . . They – not we — will choose the time and the place and the method of their attack.”

We now know their choice of the time: a peaceful Sunday morning — December 7, 1941.

We know their choice of the place: an American outpost in the Pacific.

We know their choice of the method: the method of Hitler himself. »

[5] « If from the satisfactory view of our agriculture, manufactures, and internal improvements we turn to the state of our navigation and trade with foreign nations and between the States, we shall scarcely find less cause for gratulation.A beneficent Providence has provided for their exercise and encouragement an extensive coast, indented by capacious bays, noble rivers, inland seas; with a country productive of every material for ship building and every commodity for gainful commerce, and filled with a population active, intelligent, well-informed, and fearless of danger. »

[6] « The experience of other nations teaches us that a country can not be stripped of its forests with impunity, and we shall expose ourselves to the gravest consequences unless the wasteful and improvident manner in which the forests in the United States are destroyed be effectually checked. »

[7] « Two hundred years ago, in 1765, nine assembled colonies first joined together to demand freedom from arbitrary power.

For the first century we struggled to hold together the first continental union of democracy in the history of man. One hundred years ago, in 1865, following a terrible test of blood and fire, the compact of union was finally sealed.

For a second century we labored to establish a unity of purpose and interest among the many groups which make up the American community.

That struggle has often brought pain and violence. It is not yet over. But we have achieved a unity of interest among our people that is unmatched in the history of freedom.

And so tonight, now, in 1965, we begin a new quest for union. We seek the unity of man with the world that he has built – with the knowledge that can save or destroy him, with the cities which can stimulate or stifle him – with the wealth and the machines which can enrich or menace his spirit.

We seek to establish a harmony between man and society which will allow each of us to enlarge the meaning of his life and all of us to elevate the quality of our civilization. This is the search that we begin tonight.

But the unity we seek cannot realize its full promise in isolation. For today the state of the Union depends, in large measure, upon the state of the world. »

[8] KENNEDY, George A. [1998], Comparative Rhetoric: An Historical and Cross-Cultural Introduction, Oxford, Oxford University Press.

[9] BAYLY, Christopher A. [2007], La Naissance du monde moderne, Paris, Les Éditions de l’Atelier.

L’environnement global

Lundi 12 mars 2012

L’histoire de la mondialisation, qui est inscrite au cœur même de l’histoire globale, se divise en deux grandes écoles : les uns privilégient le temps long et situent le tournant majeur de l’intégration de l’espace-Monde au tournant du 15e et du 16e siècle, avec le « désenclavement du Monde » ; les autres, au contraire, considèrent que la mondialisation est irrémédiablement un phénomène récent, qui remonterait au plus loin au dernier tiers du 19e siècle, mais plus certainement à la deuxième moitié du 20e siècle ‒ c’est la posture adoptée en particulier par Bruce Mazlich, fondateur de la New Global History (Mazlich, 2006). Alors que je m’inscrirais plutôt dans la première perspective (Capdepuy, 2011), j’adopterai ici la seconde en prenant pour sujet d’étude la question environnementale : comment celle-ci a-t-elle contribué à la constitution d’une société-Monde en voie de formation au cours des années 1960-1970 ?

Le choix du texte lui-même tient en partie au hasard de ma bibliothèque. Il s’agit d’un extrait du troisième rapport pour le Club de Rome, paru en anglais en 1976, et en français en 1978.

« La Conférence des Nations unies sur l’environnement humain, tenue à Stockholm en juin 1972, a déclaré que l’environnement – l’habitat global de l’homme – devait être pour les nations du monde, une préoccupation permanente. Elle a été établie avec la mise en place du Programme des Nations unies pour l’environnement PNUE un organisme embryonnaire pour traiter cette dimension nouvelle concernant à la fois le développement et les affaires internationales. Parmi toutes les conférences des Nations unies, celle de Stockholm a eu ainsi le privilège d’identifier une nouvelle problématique globale, et de réaliser entre le Nord et le Sud, un consensus pour ainsi dire unanime sur les moyens d’aborder le sujet. Toute confrontation fut évitée. Les pays du Tiers monde ont compris que, loin d’être un problème exclusif du monde industrialisé, la dégradation de l’environnement et la surexploitation de la nature constituaient pour eux aussi une véritable menace. D’autre part, les pays industrialisés ont abandonné leur conception initiale, étroitement technocratique, des problèmes de l’environnement, et ont fini par admettre que les modes d’utilisation des ressources et leur mauvaise distribution constituaient un aspect important de la problématique actuelle. De part et d’autre, on a compris que l’on vivait sur une seule terre et que l’on était indissolublement lié par un réseau de véritables interdépendances, en raison de l’existence d’un patrimoine commun à l’échelon international – océans, fonds marins, climats – mais aussi en raison des limites du vaisseau Terre.

Étant donné l’importance sans précédent des interventions de l’homme sur la nature et les équilibres écologiques, ne pas tenir compte des problèmes de l’environnement se révèlerait catastrophique pour tous. Les politiques égoïstes suivies par la minorité riche pour s’approprier les ressources, le déversement des déchets dans les mers transformées peu à peu en égouts, le dégagement de quantités toujours plus importantes de chaleur, tout cela conduit à l’idée d’une gestion plus équilibrée des ressources mondiales et de l’environnement. Cette gestion équilibrée doit tendre simultanément à la lutte immédiate contre la pauvreté, et à la sauvegarde des intérêts des générations futures, en leur léguant une planète habitable. Ces deux objectifs sont essentiellement politiques et non techniques ; ils font tous deux partie des efforts destinés à instaurer un nouvel ordre international. » [1]

L’auteur du texte est Ignacy Sachs. Né en 1927 à Varsovie, il trouva refuge au Brésil en 1941, puis soutint une thèse d’économie en Inde, avant de s’installer en France en 1968, à l’invitation de Fernand Braudel, et d’intégrer l’École des hautes études en sciences sociales. Il s’engagea très tôt dans la question environnementale en la posant d’emblée sous l’angle du développement et des inégalités Nord/Sud.

Le texte appelle trois remarques.

1) La conscience que la civilisation industrielle porte atteinte à l’environnement ne date pas de la deuxième moitié du 20e siècle, mais du début de celui-ci, voire avant (Raumolin, 1984 ; Arrault, 2007). La notion de Raubwirtschaft, littéralement « économie de pillage », fut mise en avant par le géographe allemand Ernst Friedrich, et reprise par quelques auteurs, comme Jean Brunhes en France, qui la traduisit par « économie destructive » (Brunhes, 1910). On la retrouve ainsi sous la plume de Pierre Clerget, professeur à l’École supérieure de commerce de Lyon, dans un article de 1907 :

« L’intensité présente du développement industriel a amené une exploitation exagérée d’un grand nombre de richesses naturelles, et il est arrivé que ce sont les géographes qui, dans beaucoup de cas, ont poussé le cri d’alarme. On a créé, en Allemagne, le nom très expressif de Raubwirtschaft dont nous n’avons point en français l’équivalent. C’est le rapt économique ou l’économie destructive. L’extension du commerce de l’ivoire laisse craindre l’extinction de l’éléphant d’Afrique. La mode des plumes de chapeau et des fourrures a déjà amené la disparition de nombreuses espèces intéressantes. Les abus de la colonisation ont conduit à l’exploitation sexuelle de la femme indigène par l’homme blanc, contribuant ainsi, directement ou indirectement, ‒ car la violence sexuelle entraîne la violence tout court, ‒ à tarir la natalité de ces races primitives, qui forment pourtant la seule main-d’œuvre utilisable dans les régions tropicales. Encore ici, la moralité est d’accord avec l’intérêt, bien compris. Les richesses végétales n’ont pas été mieux respectées que les espèces animales. Les plantes à caoutchouc sont exploitées sans être remplacées, et. depuis cinquante ans, toutes les nations se sont acharnées à détruire leurs forêts sans les replanter. Il a fallu qu’à la suite du ravinement des pentes, le terribles inondations se produisissent pour que l’on songeât à reboiser, encouragé d’ailleurs à cela par la disette du bois d’œuvre et l’importance prise par la houille blanche. » [2]

Ce texte (dont je passerai ici sous silence le caractère éminemment raciste) exprime clairement une vision anthropocentrique de l’environnement : il y a des hommes et des ressources ; il s’agit de préserver celles-ci. En revanche, une vision plus écocentrique se développe depuis le milieu du XIXe siècle (“in the wildness is the preservation of the world[3]) et se concrétise par la création de parcs naturels : le Parc du Yellowstone aux États-Unis (1872), le Parc national en Australie (1879), le Parc national de Banff au Canada (1885), le Parc national de Tongariro en Nouvelle-Zélande (1887), le Parc national Albert au Congo (1925), le Parc Kruger en Afrique du Sud (1926)… Tous se situent aux confins de la domination européenne et d’un espace perçu comme encore intact, « sauvage » (wilderness). Néanmoins cette logique conservatoire demeure ponctuelle.

2) On peut faire remonter l’inscription de cette préoccupation environnementaliste dans la problématique de la gouvernance mondiale à la fondation à Fontainebleau le 5 octobre 1948 de l’Union internationale pour la protection de la nature (UIPN), organisation connexe à l’UNESCO. Le premier directeur de cette dernière, le biologiste britannique Julian Huxley, avait déjà montré son intérêt pour la préservation de l’environnement dans les années 1930 lors de la création de parcs nationaux au Kenya ; après guerre, il réitéra sa préoccupation dans son ouvrage L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, paru en 1946 :

« L’acceptation de l’idée qu’il existe un chiffre de population optimum (variant naturellement en fonction des conditions technologiques et sociales) constitue un premier pas indispensable vers l’élaboration de plans de contrôle du chiffre des populations, contrôle qui s’impose si l’on ne veut pas que les aveugles instincts de reproduction de l’homme ruinent son idéal et ses plans de progrès matériel et spirituel. La reconnaissance du fait que dans le monde les espèces sauvages sont irremplaçables, mais en voie de destruction rapide, peut seule nous amener à nous rendre compte à temps qu’il faut, dans l’intérêt final de l’humanité tout entière, réserver sur la terre des zones où l’expansion de l’homme cède le pas à la conservation des autres espèces. »[4]

La dimension malthusienne est manifeste et se retrouve dans le texte constitutif de l’UIPN :

« On peut entendre par Protection de la nature la sauvegarde de l’ensemble du monde vivant, milieu naturel de l’homme. Cet ensemble renferme les ressources naturelles renouvelables de la terre, facteur primordial de toute civilisation.

[...]

Le grand essor de la civilisation actuelle est dû à la découverte et à la mise en œuvre de moyens de plus en plus puissants d’exploiter ces ressources naturelles. Dans ces conditions, la protection du sol, des eaux, de la couverture végétale, de la faune et d’éléments naturels encore intacts, présente une importance capitale du point de vue économique, social, éducatif et culturel.

L’appauvrissement progressif des ressources naturelles entraîne déjà un abaissement des conditions de vie et d’humanité.

Leur renouvellement ne pouvant pas suivre la cadence des destructions, le moment est venu de convaincre l’homme de l’étroite dépendance dans laquelle il se trouve à leur égard ; et si l’on veut arrêter cette évolution redoutable, il faut que l’homme se pénètre de la nécessité de protéger et même de régénérer ces ressources et de ne les consommer qu’avec ménagement, de manière à garantir la prospérité du monde et sa paix future. » [5]

Le point de vue est nettement anthropocentrique et très marqué par la guerre qui vient de se terminer. La protection de la nature s’inscrit ainsi dans la logique d’un monde à reconstruire et à préserver. Mais on peut penser que c’est bien par les problèmes que le mondialisme se développe, comme l’exprime très bien, dès 1959, Edgar Morin :

« Pour la première fois, l’humanité était embrassée par une civilisation mondiale : la civilisation technique. Pour la première fois les problèmes ne pouvaient se comprendre et se dénouer qu’à l’échelle de la mondialité. Jamais le réseau des interactions n’avait à ce point enserré la planète. Jamais les intérêts et les rêves humains n’avaient été saisis dans de tels rapports d’interdépendance. C’était effectivement la technique qui mondialisait la planète Terre. […] Alors comment dire ? D’incroyables régressions accompagnent la gestation de la planète Terre. Tous les problèmes humains piétinent sur place tandis que s’élancent les ondes radio, les messages électroniques, les avions atomiques, les satellites. L’humanité ne s’arrache pas à sa préhistoire mais nous entrons dans une nouvelle histoire : l’ère planétaire, et même bientôt l’ère cosmique. Ce n’est pas un vrai Moyen Âge que nous vivons, ce n’est pas une vraie Renaissance que nous préparons, ce n’est pas la préhistoire que nous achevons. Nous sommes dans l’âge de fer planétaire. » [6]

Cette conscience « planétaire » s’accéléra au cours des années 1960, ce à quoi l’évolution des relations internationales n’est pas complètement étrangère (Mahrane et al., 2012) : en 1963, peu après la crise des fusées de Cuba, les États-Unis, l’URSS et le Royaume-Uni signaient à Moscou le traité d’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère, dans l’espace et sous l’eau. Sur un plan plus symbolique, en 1966, Kenneth E. Boulding utilisa l’expression « vaisseau Terre » (spaceship Earth), qui eut un large succès et qu’on retrouve dans le texte de Sachs ; et en 1968, la mission Apollo 8 mit une image sur cette formule (Cosgrove, 2001).

Le lever de la Terre

Le lever de la Terre

(credit: Image Science and Analysis Laboratory, NASA-Johnson Space Center)

C’est cette même année, en 1968, que l’UNESCO organisa une conférence intergouvernementale sur l’utilisation rationnelle et la conservation de la biosphère. L’année suivante, un « département des sciences de l’environnement » fut créé (Maurel, 2010) puis, en 1971, ce fut le projet sur l’Homme et la biosphère (Man and Biosphere). Ceci s’inscrit dans une préoccupation plus générale de l’ONU : en juin 1972, se tient à Stockholm la conférence des Nations unies sur l’environnement humain (déclaration finale), qui aboutit en décembre 1972 à la création du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), dont le siège est installé près de Nairobi, au Kenya. L’accent est mis sur l’ambivalence de la place de l’homme : « L’homme est à la fois créature et créateur de son environnement » [7].

3) C’est la position adoptée par Ignacy Sachs face à la question de la place de l’homme dans la nature, des sociétés humaines dans l’environnement global. :

« Tantôt, l’homme apparaît comme le maître arrogant de la nature et le démiurge, tantôt comme le prisonnier d’une mécanique l’échelle planétaire où productions et pollutions se conjurent pour le broyer et où d’histoire il n’y a que naturelle dans la mesure où la dégradation de l’énergie introduit un élément d’irréversibilité. » [8]

Il s’inscrit ainsi dans une dialectique ancienne. Rappelons que pour Jules Michelet, l’histoire des hommes était celle de leur affranchissement des contraintes naturelles : « la liberté aux âges civilisés, la nature dans les temps barbares »[9], tandis que plus d’un siècle plus tard, Lucien Febvre mettait l’accent sur les interactions entre sociétés humaines et milieux : « On dirait souvent que, pour maints géographes, plus l’homme est proche de l’animalité, plus il est “géographique”, comme si les plus hauts problèmes de la géographie humaine, ce n’était pas précisément l’action des sociétés les plus civilisées, les plus puissamment outillées, qui les pose devant nous. »[10]

Ignacy Sachs essaya de trouver une troisième voie, entre la foi en un progrès technico-scientifique qui résoudrait tous les problèmes et l’alarmisme apocalyptique. En 1973, il créa à Paris le Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) et forgea la notion d’« écodéveloppement », qui est une tentative de conciliation entre deux enjeux majeurs : le développement des pays du Tiers monde et la protection de l’environnement. La période était alors à la recherche d’un « nouvel ordre international » (Reshaping International Order), titre original du troisième rapport au Club de Rome. Le projet en avait été lancé à l’initiative du Comité exécutif du Club de Rome à la suite de la réunion qui s’était tenue à Salzbourg en février 1974, mais l’expression de « nouvel ordre international » fut surtout connue par son emploi lors du discours du président algérien Houari Boumediene à la tribune de l’ONU en avril 1974.

Le terme d’écodéveloppement a été remplacé par la notion de « développement durable » (sustainable developement) à partir de 1987 (rapport Brundtland), mais les problématiques restent les mêmes et les tensions entre l’approche anthropocentrique et l’approche écocentrique de l’environnement global sont toujours vives.

On conclura en soulignant l’idée que l’environnement est finalement une excellente thématique pour l’histoire globale, ce qu’ont affirmé avec force E. Burke et K. Pomeranz dans un livre récent, The Environment and World History (Burke III & Pomeranz, 2009). Cependant, si la question environnementale se pose dans une perspective contemporanéiste, l’histoire de l’environnement se développe au contraire sur le temps long de l’histoire humaine, et même au-delà ‒ ce qui nous ramène à notre remarque initiale : décidément, les temporalités de l’histoire globale n’en finissent pas d’être multiples.

Bibliographie

Arrault J.-B., 2007, Penser à l’échelle du Monde. Histoire conceptuelle de la mondialisation en géographie (fin du XIXe siècle/entre-deux-guerres), thèse de doctorat, Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Boulding K.E., 1966, « The Economics of the Coming Spaceship Earth », in : H. Jarrett (éd.), Environmental Quality in a Growing Economy, pp. 3-14.

Brunhes J., 1910, La Géographie humaine, Paris.

Burke III E. & Pomeranz K. , 2009, The Environment and World History, Berkeley, University of California Press.

Capdepuy V., 2011, « Au prisme des mots. La mondialisation et l’argument philologique », Cybergeo, document 576.

Clerget P., 1907, « Introduction géographique à l’étude de l’économie politique », Bulletin de la société neufchâteloise de géographie, N°18, pp. 166-183.

Cosgrove D.E., 2001, Apollo’s Eye : a Cartographic Genealogy of the Earth in the Western Imagination, Baltimore/Londres, The John Hopkins University Press.

Huxley J., L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, 1946, Commission préparatoire de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture.

Mahrane Y. et al., 2012, « De la nature à la biosphère. L’invention politique de l’environnement global, 1945-1972 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, N°113, pp. 127-141.

Maurel C., 2010, Histoire de l’UNESCO. Les trente premières années, 1945-1974, Paris, L’Harmattan.

Mazlich B., 2006, The New Global History, New York, Routledge.

Morin E., 1959, Autocritique, Paris, Julliard.

Raumolin J., 1984, « L’homme et la destruction des ressources naturelles : la Raubwirtschaft au tournant du siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 39, N°4, pp. 798-819.

Sachs I., 1974, « Environnement et styles de développement », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 29, N°3, pp. 553-570.

Tinbergen J. (dir.), Nord/Sud, du défi au dialogue ? Troisième rapport au Club de Rome, Paris, Sned/Dunod, 1978 (éd. orig. 1976 : Reshaping the International Order).


[1] I. Sachs, « L’environnement humain », in : J. Tinbergen (dir.), Nord/Sud, du défi au dialogue ? Troisième rapport au Club de Rome, Paris, Sned/Dunod, 1978 (éd. orig. 1976 : Reshaping the International Order), pp. 390-391.

[2] P. Clerget, 1907, « Introduction géographique à l’étude de l’économie politique », Bulletin de la société neufchâteloise de géographie, N°18, pp. 174-175.

[3] Henry David Thoreau, 1862, « Walking », The Atlantic Monthly, Vol. 9, N°56, p. 663.

[4] J. Huxley, L’UNESCO : ses buts et sa philosophie, 1946, Commission préparatoire de l’organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, p. 50.

[5] Conférence pour l’établissement de l’Union internationale pour la protection de la nature, Fontainebleau, 30 septembre-7 octobre 1948, constitution, Préambule.

[6] Edgar Morin, 1959, Autocritique, Paris, Julliard, p. 234.

[7] Déclaration finale de la conférences des Nations Unies sur l’environnement, Stockholm, 5-16 juin 1972.

[8] I. Sachs, 1974, « Environnement et styles de développement », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Vol. 29, N°3, p. 554.

[9] Jules Michelet, Histoire de France, Paris, 1834, Tome 2, Livre III, p. 164.

[10] Lucien Febvre, La Terre et l’évolution humaine. Introduction géographique à l’histoire, Paris, 1922, p. 443.

Le climat totalitaire (suite et fin)…

Mardi 21 février 2012

Nous avons clôt le billet de la semaine dernière par une rapide revue des solutions proposées par Frédéric Denhez pour sauver les meubles (la démocratie, notre petit confort, etc.) de l’incendie qui vient de s’amorcer dans la maison Terre. Propositions séduisantes, même si l’auteur ne faisait qu’amorcer le délicat sujet de leur mise en œuvre. Pour le constat, alarmiste, il n’est pas le seul à penser que les dés de l’anthropocène sont jetés depuis longtemps – il ressort même des modérés optimistes.

Cet enfer qu’on nous annonce

Injustement brocardé à sa sortie, le dernier opus du penseur écologiste James Lovelock, La Revanche de Gaïa [2006], sonnait ainsi parmi une escouade d’autres ouvrages sur le même thème, la fanfare de l’Apocalypse. Passons sur l’hypothèse Gaïa chère à l’auteur, au demeurant pas si farfelue que cela même si elle fleure bon le New Age, et tenons-nous en aux faits, selon les scénarios les plus couramment admis (le Giec, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en l’espèce). C’est simple : la planète se réchauffe, l’activité humaine est en cause, et dans quelques décennies, nous vivrons dans un monde plus chaud de 2 à 6 degrés centigrades. C’est peu, et beaucoup à la fois. Car au-delà du seuil de 4 °C, il est à craindre que nombre d’équilibres vitaux, sociaux et économiques soient rompus. Ce n’est pas le manque de carburant qui va nous arrêter, on a assez de réserves du seul pétrole pour aller au-delà de ce seuil. Sauf virement majeur, imminent et massif des opinions publiques, ce n’est pas la volonté politique qui va nous sauver ; les atermoiements des différentes conférences sur le climat en témoignent éloquemment. Ce ne sont pas non plus les gestes individuels de type tri des déchets, d’abord parce qu’ils sont indexés sur des idées aussi libérales qu’écologistes (ce n’est pas être contempteur du libéralisme que de dire qu’il n’a pas vocation à sauver la planète, mais à produire de l’argent), ensuite parce qu’ils sont soumis à la perversion de l’effet rebond exposé par Denhez (voir notre dernier billet).

À la barre de l’accusation, l’économiste Jean-Paul Maréchal. Dans Chine/USA. Le climat en jeu [2011], il explique pourquoi les négociations internationales visant à limiter l’impact imminent du réchauffement climatique sont dans l’impasse. En cette matière comme en d’autres, le G2 s’impose comme l’axis mundi : la bipolarité de cet hybride, cette Chinamérique chère à l’historien Niall Ferguson, oppose deux géants, les États-Unis (première puissance économique planétaire, 19 % des émissions mondiales de CO2) à la Chine (deuxième puissance économique, première à l’horizon 2020-2030, pesant aujourd’hui 22,3 % des émissions de CO2). En gros, le premier compte le vingtième de la population mondiale, et rejette le cinquième des gaz à effet de serre, quand la seconde connaît des proportions exactement inverses… Et une croissance irrépressible, qui ne va que lui faire confirmer dans les années à venir sa place de premier pollueur mondial. Mais le premier aussi véhicule un lourd passif : sa prospérité est basée sur les émissions qu’elle a déjà effectuées au XXe siècle. D’où une rhétorique chinoise visant à faire payer les États-Unis pour leur passif, alors que les intéressés estiment que c’est à la RPC de porter le poids financier de la lutte contre ses actuelles émissions. Un dilemme planétaire, qui ne peut se résoudre que par un partage équitable du fardeau, ce qui nécessite l’élaboration d’une justice climatique internationale. En attendant, aucun des deux ne signe d’accord contraignant à une limitation des émissions. Conclusion de Maréchal, qui cite le politicien et sinologue Chris Patten : « La Chine ne bougera pas sans l’Amérique et l’Amérique ne bougera pas sans la Chine. Ils sont enfermés ensemble. Un accord entre eux est vital pour sauver le siècle. » Le climat, bien public mondial, est pris en otage par le G2, rivaux autistes obsédés par la défense de leurs intérêts immédiats.

La pétrocratie, ou l’essence du politique

Allons plus loin, pour suivre la pensée du géopoliticien Timothy Mitchell, qu’il introduit dans son récent Petrocratia [2011]. Cet essai étonnant, originellement titré Carbon Democracy [2011], est en passe d’être transmuté en un épais ouvrage à paraître cette année chez Verso. Sa thèse ? Les évolutions politiques que connaissent les sociétés sont liées à leur mode de consommation énergétique. Exploiter le charbon et le pétrole revient à consommer à une vitesse éclair les réserves en énergie que la Terre a accumulées depuis des centaines de millions d’années. La révolution industrielle a vu l’Angleterre s’extraire de la malédiction malthusienne en piochant dans le temps long des veines de charbon l’énergie nécessaire à la transformation de sa société : la civilisation de la vapeur libéra l’homme des limites de l’exploitation de la puissance dispensée par le Soleil. Concomitamment, il fallut alors exploiter ces hectares fantômes chers à Kenneth Pomeranz chez les autres, et y trouver les ressources nécessaires au mieux-être de ses nationaux. En découla logiquement la colonisation, pour exploiter les terres des Amériques afin de produire du sucre (un concentré de calories), du coton (la nourriture de cette révolution industrielle), etc. ; pour écouler les produits cotonniers, il fallut casser la production de l’Inde qui, d’atelier du monde, devint un simple marché…

En dériva aussi la démocratie, contrainte de l’intérieur. Les mineurs constituèrent rapidement un corps professionnel autonome et coordonné. Il fallait descendre dans un lieu dangereux, loin de la surveillance des décideurs, et y délibérer pour affronter le risque. Le syndicalisme moderne naquit au cœur des houillères britanniques, puis françaises, allemandes, etc., et s’imposa au fil de grèves à répétition, capables de bloquer la société tout entière.

Le pétrole marqua une nouvelle évolution : on l’extrait à la surface, et une fois les oléoducs installés, il est facile d’en garantir la chaîne de distribution. Les réparer est aussi rapide que les saboter. À partir du moment où on exploita l’or noir du tiers-monde, la perspective d’y voir émerger la démocratie s’éloigna : un régime fort, lié par un contrat tacite à ses clients occidentaux, était mieux à même d’étouffer les revendications sociales de ses travailleurs (au besoin en jouant des divisions ethnico-religieuses) et de garantir la perfusion énergétique dont le monde avait besoin. Et cette logique expliquerait pourquoi on ne saurait « implanter » aujourd’hui une démocratie en Irak.

Pour court qu’il soit, le livre abonde en exemples, et son solide argumentaire ne saurait être balayé d’un revers de main. Sa conclusion : nous vivons en pétrocratie. Notre mode de vie, énergivore, combinant politique de masse et redistribution plus ou moins égalitaire des ressources, conditionne les formes prises par le politique. Consommateurs, nous jouissons d’un État providence dérivé de notre passé minier, et avons relégué, géopolitiquement, la gestion des pays producteurs à des régimes autoritaires et extrêmement inégalitaires pour garantir notre approvisionnement. Or l’idée de l’avenir, telle que développée dans les démocraties, rimait avec croissance illimitée. Depuis les crises pétrolières (1967-1974), cette configuration a été bouleversée. Une transformation est en cours, visant sur fond de pénurie à préserver les dispositifs d’exploitation du pétrole, et à le mettre en scène par le spectacle – oserait-on dire de la même façon que le nazisme magnifiait cinématographiquement ses actions ? – : le militarisme américain s’évertuant à « démocratiser » tels des « dominos » les États du Proche-Orient à coup de « bombes intelligentes » incarnant l’archétype de ce modus operandi du show.

Demain, Le Meilleur des mondes ?

Tout récemment paru, le dernier ouvrage du philosophe Bertrand Méheust est titré La Nostalgie de l’Occupation [2012]. Il fait suite à La Politique de l’oxymore [2009]. Retour donc sur l’oxymore, figure de style associant dans une même proposition deux termes sémantiquement opposés, telle cette « dictature douce » du confort qui rythme nos vies. « Développement durable », « capitalisme vert », « croissance négative », « flexisécurité », « marché civilisationnel », « bombes intelligentes »… Allez, vous pouvez enrichir la liste de vous-mêmes, tant ces clichés, à l’image de cet oxymore métallique qu’est le 4×4 urbain, ont envahi notre quotidien.

« Toute société a vocation à persévérer dans son être », martèle le philosophe. Dût-elle pour cela faire en sorte que ses élites mobilisent moult oxymores afin d’en convaincre le bon peuple. Le développement durable, juge le philosophe, revient à graver dans l’opinion publique l’idée que la croissance est compatible avec la sauvegarde de notre planète. Alors que notre société globalisée, élevant toujours plus d’élus aux standards de vie jusqu’ici réservés aux seuls Occidentaux et Japonais, menace à court terme l’équilibre de la biosphère. Au nom du principe de précaution – et même si des penseurs minoritaires, se parant du costume galiléen du sage qui a raison seul contre tous, affirment qu’il n’y a pas lieu de craindre un hypothétique réchauffement –, le consensus croissant des experts exige que de toute urgence soient posées des entraves mondiales aux atteintes environnementales.

La Nostalgie de l’Occupation nous amène donc à inaugurer le questionnement de l’asservissement mis en œuvre dans nos sociétés. Au nom de notre bien à tous, l’humanité vogue vers une « apocalypse molle », faite de consensus banal faisant rimer bonheur et consommation, sur fond de soumission aux marchés, avec pour horizon prévisible le crime suprême dont n’auraient même pas rêvé les nazis. Leur échelle du mal était étalonnée sur le génocide. L’horizon logique de notre hubris consumériste, c’est l’écocide, la destruction du biotope planétaire.

En conclusion, poussons l’analogie jusqu’à ses extrêmes : faudra-t-il instaurer une dictature universelle pour permettre à notre humanité de survivre sans trop de casse ? Plus pernicieusement, se dirigerait-on insidieusement vers le développement d’une éthique de la soumission volontaire, thèse exposée entre autres par deux spécialistes en éthique médicale, Marc Grassin et Frédéric Pochard, dans La Déshumanisation civilisée [2012] ? Attention, le terrain est miné. Ce fantasme d’organisations internationales s’arrogeant tous les droits au nom de l’intérêt suprême de l’humanité – il faut sauver la Terre –, fossoyeuses de toute forme de démocratie et de souveraineté nationales, est mis en scène conjointement par les climatosceptiques et les partisans de la théorie du complot. Il constitue en reflet un tabou majeur de l’écologie, qui voudrait en logique que l’on puisse imposer la décroissance par la responsabilisation de chacun, par le consensus démocratique.

Dans vingt ans, au nom du maintien de notre civilisation même, il y aura sûrement eu quelques voix pour insidieusement convaincre l’humanité de se montrer « raisonnable », de même que les Grecs sont aujourd’hui amenés à passer sous les fourches caudines de l’équilibre financier : il faudra se contraindre à partager nos ressources mondiales limitées au prorata de leur disponibilité, et non en postulant qu’elles sont inépuisables. Car ce qui ressort de ces lectures, c’est que si la prospective est possible à une telle échelle, les États auront, en toute probabilité, échoué à négocier l’intérêt collectif alors que la température du globe flirtera avec un seuil anticipé comme celui de la catastrophe. Aurons-nous alors pour tout arbitrage la guerre de tous contre tous, ou la soumission raisonnée à une dictature mondiale en charge de notre survie ?

LOVELOCK James [2006], La Revanche de Gaïa. Pourquoi la Terre riposte-t-elle (et comment pouvons-nous encore sauver l’humanité) ?, trad. fr. Thierry Piélat [2007], Paris, Flammarion.

MARÉCHAL Jean-Paul [2011], Chine/USA. Le climat en jeu, Paris, Choiseul.

MITCHELL Timothy [2011], Petrocratia. La démocratie à l’âge du carbone, trad. fr. Nicolas Vieillescazes [2011], Alfortville, È®e.

MÉHEUST Bertrand [2012], La Nostalgie de l’Occupation. Peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ?, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond ».

MÉHEUST Bertrand [2009, rééd. 2010], La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond ».

GRASSIN Marc et POCHARD Frédéric [2012], La Déshumanisation civilisée, Paris, Cerf.

Le climat totalitaire

Jeudi 16 février 2012

De nombreux livres, récemment publiés, ont en commun de postuler une étrange analogie entre la soumission humaine, « volontaire » ou non, et la catastrophe climatique annoncée. Une revue de détail s’impose…

Nous sommes tous des esclavagistes !

Ouvrons le bal avec Jean-François Mouhot et son livre Des esclaves énergétiques [2011]. Question provocante : serions-nous tous esclavagistes sans le savoir ? Pour cet historien, la réponse est moralement oui. Au prisme d’un retour sur l’histoire de l’esclavage et de la révolution industrielle, il souligne les liens unissant notre civilisation à celles qui l’ont précédée. L’esclavage était une constante de l’histoire depuis l’époque sumérienne, et le pays qui a aboli l’esclavage en premier, la Grande-Bretagne du 19e siècle, est aussi celui qui a initié la révolution industrielle, matrice du monde contemporain. Substituer l’énergie du charbon à la force humaine contrainte devenait soudain possible. Conséquence : notre confort d’aujourd’hui repose sur des « esclaves énergétiques », qui nous fournissent de la lumière, du chauffage, du transport, des biens manufacturés… À telle enseigne que sans pétrole ou charbon, il faudrait que l’habitant d’un pays développé dispose d’une centaine de serviteurs pour jouir d’un niveau de vie comparable. La littérature anglo-saxonne, dont l’auteur dresse un beau panorama, a abondamment glosé sur ces équivalences.

À quoi bon cette curieuse analogie entre esclaves humains et ressources énergétiques ? Utiliser une voiture plutôt que fouetter des porteurs est tout de même plus défendable, non ? Si ce n’est que nous savons de mieux en mieux, depuis plusieurs décennies, que nos domestiques virtuels nous posent un sérieux problème moral : leur labeur consume des énergies fossiles dont la combustion affecte le climat. L’auteur plaide pour un autre rapport au monde, où le souci éthique mettrait un frein à la logique économique, qui nous englue aujourd’hui au volant d’un bolide roulant à tombeau ouvert vers la catastrophe. Penser que nous opprimons nos descendants en les vouant à un sombre avenir, de la même manière qu’en toute bonne conscience, le riche Romain exploitait ses esclaves, pourrait nous amener à réviser nos comportements… Mais un électrochoc moral est-il vraiment en mesure de nous amener à renoncer à une bonne part du doux confort que nous procure la science ?

Du sucre et des flammes…

Même sommairement résumée comme ci-dessus, la thèse est séduisante. Elle rejoint d’autres écrits, sur l’esclavage par exemple. Prenons Le Sucre et les Larmes, de Pierre Dockès [2009], dans lequel l’économiste revient sur l’histoire conjointe de la production sucrière et de l’esclavagisme. Il y souligne la constante de ce qu’il appelle le « paradigme sucrier », à savoir la recette, imposée plusieurs siècles durant comme une évidence par les décideurs économiques à l’ensemble des acteurs de cette industrie et aux opinions publiques, que produire du sucre revenait « forcément » à disposer de grandes propriétés foncières mises en valeur par un personnel servile, « fonctionnant à la manière des camps de concentration pour avoir des systèmes sociaux le plus simplifiés possible ». Et ce système ne s’est effondré qu’à la suite d’une crise radicale, morale, qui a rendu l’esclavage impossible. Et absolument pas parce qu’il a été démontré qu’il était économiquement peu rentable (ce qui était vrai de tout temps, comme en Inde où cette culture prit place pour la première fois, où il était produit par des paysans indépendants dans de petits domaines) et que l’on pouvait lui substituer autre chose. Et donc oui, on pourrait postuler que nous renoncerions à nos esclaves énergétiques si une poignée de quakers modernes donnaient de la voix – les quakers forment un mouvement religieux qui a joué un rôle fondamental dans l’abolitionnisme, au tournant des 18e-19e siècles.

Mouhot fait aussi cause commune avec Alain Gras. Dans Le Choix du feu [2007], ce socio-anthropologue souligne à l’envi combien la bifurcation opérée lors de la révolution industrielle, du travail humain aux calories du charbon et du pétrole, n’était pas acquise d’avance. Déterminé par des contingences sociales, ce choix était un parmi d’autres, et il aurait pu prendre place dans d’autres sociétés que la Grande-Bretagne, à d’autres moments qu’au 19e siècle… Il est dommage que l’étude de la causalité – pourquoi cela est advenu à cet endroit, à cette époque précise ? – ne fasse pas l’objet d’un développement plus poussé, Gras renvoyant à un hypothétique frein social implicite qui aurait empêché les sociétés d’antan et d’ailleurs de se lancer dans l’aventure industrielle. Au-delà de cette remarque, son ouvrage n’en demeure pas moins un indispensable complément à la lecture des Esclaves énergétiques.

Le carbone, maître de nos vies…

Alors que Mouhot souhaite que nous méditions sur le reflet que nous renvoie le miroir des sociétés esclavagistes défuntes, le journaliste scientifique Frédéric Denhez, avec La Dictature du carbone [2011], nous plonge au cœur sombre d’un totalitarisme contemporain et néolibéral. Car « le carbone est le dictateur de notre avenir », souligne-t-il en introduction, avant d’en apporter la démonstration en 13 chapitres explorant les divers aspects de notre soumission inédite : le carbone est responsable de l’effet de serre, il est partout, et surtout émis par tous (y compris par ces malins de Français, gavés d’une propagande qui voudrait leur faire croire que l’électricité nucléaire réduit l’empreinte carbone… Mais tout est question de ce que l’on chiffre) ; Denhez opère un petit tour sur les indicateurs économiques et sociaux, démonte minutieusement celui de l’empreinte carbone, qui visiblement ne sert qu’à générer de l’argent virtuel sur un marché financier créé ad hoc, et à orienter nos conduites par la culpabilité : manger de la viande, est-ce si mal que ça ? Que dire des pommes en mai, plus consommatrices de carbone que des fraises à Noël, pour cause de long séjour en chambre froide ? Et peut-on réellement compenser une émission carbone en pays riche (qui a eu lieu) par une autre en pays pauvre (qui n’aura pas lieu) ou par du reboisement sous les tropiques, quitte à truquer ce que l’on mesure ? La démonstration, pour être alerte, n’en est pas moins implacable et démonte nombre d’idées reçues.

Des multiples remarques de l’ouvrage, peuvent être retenus les développements tissés autour de l’effet rebond. C’est, à grand trait, l’idée que vous achetez une voiture, qui consomme deux fois moins, à distance parcourue égale, que votre précédent véhicule, maintenant réduit à un cube de tôle-plastique-caoutchouc suite à la prime incitative dite « à la casse » (défunte depuis peu, ladite prime était une hérésie écologique : vu le gouffre de ressource que constitue la fabrication d’une voiture, il aurait été infiniment plus « durable » d’aider le marché de l’occasion… Mais le productivisme national a ses logiques, qui valent que le politique embrigade le consommateur à agir à l’encontre des intérêts de la planète). Eh bien donc, avec votre voiture vertement labellisée CO2 réduit, vous allez rouler plus, en toute bonne conscience, convaincu que de toute façon que vous polluez moins. C’est ça, cet effet rebond qui nous englue dans le gaspillage. La technique peut bien muter vers plus d’économie, l’animal consumériste qu’est l’humain en voudra « toujours plus ». En toute bonne conscience.

La charge de Denhez se clôt sur un ensemble de brèves qui valent indicateurs de solutions susceptibles conjointement de sauver tout à la fois notre planète, notre modèle social et notre démocratie. Il faut indexer, par exemple, nos comportements non sur la Bourse, mais sur des valeurs morales (tiens, on retrouve sous d’autres oripeaux l’argumentation de Mouhot). Intensifier une vraie agriculture durable, concevoir des politiques urbaines pour réguler l’impact des villes sur le climat… Et il faut lutter contre les inégalités, car celles-ci nuisent à l’environnement. Plus de démocratie, combler les fossés sociaux… Dans cette logique, ajoutons qu’il faudra arbitrer : les pays riches ne devraient-ils pas accepter de payer pour les dommages qu’ils ont causés à l’environnement planétaire, aider les pays pauvres à jouir d’un meilleur niveau de vie et à « dégager » leurs dictateurs… Et surtout réduire intelligemment leur consommation, pour la mettre au niveau de celle des autres. Conclusion de l’ouvrage : vous pouvez commencer par boycotter le « supermarché, symbole d’une arrogance prédatrice et dispendieuse ».

Cela pourrait-il être suffisant ? Nous verrons la semaine prochaine ce que d’autres auteurs avancent sur la question…

MOUHOT Jean-François [2011], Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le changement climatique, Paris, Champ Vallon, coll. « L’environnement a une histoire ».

GRAS Alain [2007], Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Paris, Fayard.

DOCKÈS Pierre [2009], Le Sucre et les Larmes. Bref essai d’histoire et de mondialisation, Paris, Descartes & Cie.

DENHEZ Frédéric [2011], La Dictature du carbone, Paris, Fayard.

L’environnement, pierre d’achoppement de l’histoire ?

Lundi 10 janvier 2011

Le changement environnemental est le fait majeur de l’histoire mondiale de ce dernier siècle, affirme l’historien états-unien John R. McNeill dans un livre récemment traduit en français [McNEILL, 2010]. Car l’espèce humaine a affecté son biotope à l’échelle planétaire, et ce changement est, sur certains points, irréversible. Si Albert Einstein professait que « Dieu ne joue pas aux dés », l’auteur défend pour sa part que « l’humanité a commencé à jouer aux dés avec la planète sans connaître toutes les règles du jeu ».

La thèse semble aujourd’hui classique. Elle est pourtant très récente, et c’est un des intérêts de cet ouvrage que de le démontrer. Revenons sur le contexte. Dans les années 1990, McNeill Jr (ainsi qualifié parce qu’il est le fils de William H. McNeill, considéré comme un des fondateurs de la world history avec son livre The Rise of the West: A history of the human community [University of Chicago Press, 1963]) caresse le projet d’écrire une histoire de l’environnement au 20e siècle. Il pense alors que le fait majeur de cette histoire est l’accroissement démographique de l’espèce humaine. Sa minutieuse compilation de données va le faire changer d’avis, et déboucher sur le présent titre : Du nouveau sous le Soleil…

Ce livre a connu, il est intéressant de le noter, un destin éditorial identique à celui d’un autre best-seller, Une Grande Divergence de Kenneth Pomeranz. Publiés tous deux en 2000, ils reçoivent conjointement l’année suivante le prestigieux prix de la World History Association… Et ils attendront tous deux une décennie entière avant d’être traduits en français.

La présente traduction bénéficie d’une introduction de l’auteur, qui revient sur son analyse et sur un autre événement majeur qui, lui, a marqué l’histoire de la décennie 2000-2010 : l’ascension économique de la Chine, qui s’est accompagnée d’un impact environnemental sans précédent : « L’énorme accroissement de l’utilisation du charbon par la Chine sera sûrement considéré comme essentiel pour les futurs historiens, comme ça l’est déjà pour les millions d’habitants qui respirent l’air pollué des cités chinoises et les centaines de milliers qui meurent chaque année pour cette raison. » Et d’ajouter en note que « la pollution atmosphérique émanant de Chine tue aussi environ 11 000 personnes chaque année au Japon et en Corée ».

Ayant pris le parti de considérer dans leur globalité les liens entre « l’histoire moderne de l’écologie de la planète et l’histoire socioéconomique de l’humanité », il récapitule dans un préambule les données de base : le climat était resté à peu près stable depuis la fin de la dernière glaciation, voici 10 000 ans, alors qu’il évolue très rapidement depuis quelques décennies. Parmi les changements affectant l’humanité, il souligne que « l’accroissement rapide de la population remonte au milieu du 18e siècle et la forte croissance économique aux environs de 1870 ». Enfin, au cours du 20e siècle s’est imposé, aux communautés comme aux individus, un modèle socioéconomique basé sur la compétition et l’acquisition de richesses, synonymes d’un plus grand bien-être. Or le développement de ce modèle repose sur la consommation à grande échelle de carburants fossiles. Au final, nous nous retrouvons devant l’amorce d’un « processus de perturbations écologiques perpétuelles (…), résultat accidentel des ambitions et des efforts de milliards d’individus, d’une évolution sociale inconsciente ».

McNeill souligne que les systèmes naturels, tout comme les sociétés humaines, sont affectés par des « seuils ». S’il leur est possible de gérer sans mal le changement, une accumulation trop forte brise à un moment donné leur équilibre et ouvre la porte aux « changements non linéaires ». Quand Hitler envahit la Pologne, il ne fait qu’ajouter une exaction de plus à son palmarès, mais celle-là précipite la Seconde Guerre mondiale. Quand l’eau d’un océan tropical se réchauffe, rien n’est perceptible avant qu’il passe la barrière des 26° Celsius, température fatidique préalable à l’engendrement des cyclones. Le propre d’un seuil est d’être bien dissimulé sous la surface des choses, ressemblant ainsi à ce que devaient être certains récifs du temps de la marine à voile. On se rend compte qu’on l’a atteint au moment où on ne peut plus faire marche arrière.

Le livre foisonne d’exemples. Navigant de l’échelle biographique – le passage consacré à Thomas Midgley, chimiste qui imagina à la fois l’usage du fréon (qui ronge aujourd’hui la couche d’ozone) et de l’essence plombée (cause majeure de pollution), est particulièrement éclairant – à la dimension globale – par la description méthodique des multiples façons dont l’humanité a affecté les différentes couches du biotope terrestre, de la lithosphère à la haute atmosphère, ou par un survol de l’histoire de la lutte contre les épidémies –, ces exemples donnent aussi lieu à des analyses politiques. Celles-ci illustrent à point nommé les processus qui ont permis à certains pans de l’humanité de faire marche arrière face à des atteintes environnementales d’ampleur.

Exceptionnel par la diversité des exemples abordés et l’ampleur de son analyse, l’ouvrage est emblématique des questions que se pose ce que l’on pourrait appeler l’histoire environnementale, un courant historique en émergence visant à mieux appréhender ce qui est peut-être le changement global le plus important que l’humanité ait connu. Que cette traduction de McNeill soit un des premiers titres publiés dans une nouvelle collection, intitulée « L’environnement a une histoire », et qu’une multitude de livres (voir par exemple BARD, 2006 ; GRAS, 2007 ; CHAKRABARTY, 2010], au-delà des travaux précurseurs d’Emmanuel Le Roy Ladurie, abordent le sujet des relations homme-environnement sur la longue durée, tout cela témoigne de l’intérêt suscité par ce champ.

L’angle reste anthropocentrique, comme le rappelle McNeill, soulignant qu’il serait aussi envisageable, à l’instar de l’historien britannique Arnold Toynbee publiant « Une histoire de la révolution romaine vue sous l’angle de la flore », de donner un jour la parole au reste du vivant. Mais acte en est pris : nous sommes bien entrés dans une nouvelle ère, celle de l’anthropocène [DAGORN, 2010]. L’humanité a accédé à un nouveau rang, celui d’agent géologique, ce que démontre à l’envi l’ouvrage de McNeill. Pour être en mesure d’appréhender le réchauffement de l’atmosphère, l’extinction de nombreuses espèces vivantes, la raréfaction de ressources vitales et la possible multiplication d’accidents tectoniques ou épidémiques, qui semblent désormais des options sérieuses de notre futur proche, nombre de défis sont inscrits à l’agenda des experts. Pour les historiens, constituer un corpus d’histoire anthropique est désormais une de ces urgences.

McNEILL John R. [2010], Du nouveau sous le Soleil. Une histoire de l’environnement mondial au 20e siècle, Champ Vallon, collection « L’environnement a une histoire », traduction en français de Philippe Beaugrand, Something New under the Sun: An Environmental History of the Twentieth-Century World, W.W. Norton & Co, 2000.

BARD Édouard (dir.) [2006], L’Homme face au climat, Collège de France/Odile Jacob.

GRAS Alain [2007], Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard.

CHAKRABARTY Dipesh [2010, janvier-février], « Le climat de l’histoire : quatre thèses », RiLi (Revue internationale des livres et des idées), n° 15.

Notons en sus que la Revue d’histoire moderne et contemporaine a récemment consacré deux dossiers à une histoire de l’environnement : n° 56-4, octobre-décembre 2009, « Histoire environnementale » ; n° 57-3, juillet-septembre 2010, « Climat et histoire, 16e-19e siècle ».

DAGORN René-Éric [2010, août-sept.], « L’anthropocène, nouvelle ère planétaire », Sciences Humaines, n° 218.

Les changements climatiques et les cycles du système-monde

Lundi 29 novembre 2010

Le système-monde qui se met en place à partir du début de l’ère chrétienne dans l’Afro-Eurasie connaît un développement qui passe par quatre cycles jusqu’au XVIIe siècle, cycles en partie initiés par des changements climatiques que l’on peut considérer comme faisant partie d’une logique systémique (cf. mon schéma sur la « Logique cyclique des systèmes-mondes avant le XVIe siècle », dans l’article « La théorie du système-monde appliquée à l’ensemble afro-eurasien [IVe siècle av. J.-C. – VIe s. ap. J.-C.] » publiée sur ce blog le 15 février 2010).

Ceci est déjà vrai pour l’Âge du Fer dans les trois systèmes de tailles plus restreintes que l’on peut distinguer dans l’Ancien Monde, avec des replis globaux vers 850 et 200 av. J.-C. (Beaujard 2010), et pour l’Âge du Bronze, vers 3200/3100, 2200, 2000/1900, 1750 et 1200 av. J.-C. (Beaujard 2011), ces périodes étant toutes marquées par une baisse globale de la température. On ne saurait s’étonner de cette influence des changements climatiques. Braudel (1958 : 732) soulignait déjà ici « la fragilité du plancher de la vie économique » dans les sociétés anciennes. Ces baisses de la température, qui semblent intervenir à intervalles relativement réguliers, seraient liées pour une grande part, au rythme de l’activité solaire, qui jouerait également – d’une manière encore mal comprise – sur la fréquence des événements El Niño-Oscillation Méridionale (ENSO) (cf. Crowley 2000, Grove et Chappell 2000). Elles s’accompagnent dans l’océan Indien et la mer de Chine d’une baisse de la mousson et d’un repli vers le Sud de la Zone de Convergence Intertropicale, qui entraînent une aridité plus grande en Chine, en Asie du Sud-Est continentale, en Inde du Nord, et en Égypte (avec ici un affaiblissement des crues du Nil) (Quinn 1992, Wang et al. 2005). On note aussi généralement dans ces périodes une aridification de la Mésopotamie – cependant non touchée par la mousson – et en Europe du Sud. La situation dans les steppes eurasiatiques et en Europe du Nord est plus contrastée, la baisse des températures s’accompagnant soit d’une aridité plus poussée soit d’une plus grande humidité selon les régions. Si les baisses de températures ont des effets différents selon les régions, il est à noter en outre que les sociétés réagissent de manière variée aux transformations de l’environnement.

La reconstruction d’une histoire du climat et des environnements est rendue possible par les recherches palynologiques, la dendrochronologie, l’étude de carottages glaciaires ou coralliens. Les synthèses réalisées (cf. Mann 2000, Jones et al. 2001, Jones et Mann 2004) peuvent être rapprochées des données démographiques, économiques et politiques.

Les périodes de refroidissement et/ou d’aridification jouent sur l’équilibre interrne des sociétés et sur les rapports inter-sociétaux, ainsi entre sédentaires et nomades. Elles se traduisent souvent par d’importants mouvements de population : changement climatique, « invasions » et conflits internes se conjuguent. On le perçoit bien dans la longue phase de repli du système-monde qui commence au IIIe siècle et se prolonge jusqu’à la fin du VIe siècle, avec les mouvements Xiongnu vers la Chine, Huns vers l’Inde, la Perse et l’Europe. Disparaissent au même moment les empires han (220), parthe (226) et kushan (vers 250), tandis que l’empire romain se décompose. C’est aussi dans une phase de refroidissement global que s’effondre l’empire tang, à partir du milieu du IXe siècle. Au même moment, l’empire abbasside se disloque, et en Asie centrale, des désordres se produisent, liés à une aggravation de l’aridité (mouvements kirghizes vers le Sud, pénétration des Oghuz en Transoxiane…). Une détérioration climatique dans les steppes joue peut-être un rôle dans l’éruption mongole au début du XIIIe siècle. Surtout, le refroidissement qui se produit vers 1320 (lié au minimum de Wolf dans l’activité solaire) initie une récession majeure du système-monde. De mauvaises récoltes affectent l’Europe, puis l’Égypte, l’Iran et l’Inde. L’empire yuan connaît des difficultés grandissantes à partir de 1327. Des conflits éclatent au Yémen (1333) et en Asie Centrale, où le khânat de Djaghataï disparaît vers 1334. Le régime ilkhânide d’Iran s’effondre à partir de 1335, et le sultanat de Delhi se disloque à partir de 1334. Tout ceci avant que la Grande Peste ne se propage à travers l’Asie en 1346.

Les phases de réchauffement climatique, ainsi aux VIIe et VIIIe siècles, et de la fin du Xe siècle au début du XIVe siècle (l’« Optimum Climatique Médiéval » européen), en Chine, en Asie occidentale et dans une partie de l’Europe, ont au contraire permis une croissance agricole qui a sous-tendu l’essor du système-monde dans ces périodes.

D’abord étirées dans le temps (IIIe-VIe, VIIIe-Xe siècle), les régressions du système apparaissent ensuite plus brèves (environ 70 ans au XIVe siècle, moins de 60 ans peut-être au XVIIe siècle). Ce raccourcissement des phases de repli pourrait être lié à une intégration plus poussée et à des forces d’accélération toujours plus grandes du système-monde. Il est remarquable, en outre, que la baisse globale de la température qui intervient vers 1450 (corrélée à un déclin de l’activité solaire – minimum de Spörer – ca. 1460) n’a pas entraîné de repli généralisé du système, mais seulement des bouleversements régionaux (mauvaises récoltes et troubles en Chine et en Égypte, décadence de l’empire du Zimbabwe en Afrique du Sud-Est…).

Les replis sont aussi des périodes de restructuration, qui s’accompagnent parfois d’innovations, ainsi dans le secteur agricole, une période climatique défavorable pouvant induire des changements allant dans le sens d’une intensification. Des innovations apparaissent aussi dans le domaine institutionnel, lorsque les élites tentent de s’adapter aux conditions nouvelles créées par un contexte politique et social chaotique ou une situation de crise écologique. En témoigne par exemple la renaissance du néo-confucianisme en Chine au IXe siècle dans le sillage d’un mouvement « culturaliste » : la crise de légitimité qui touche les élites dirigeantes les amène à rechercher de nouvelles sources justifiant leur pouvoir.

Si les périodes d’adoucissement du climat, dans les deux millénaires passés, semblent avoir favorisé une grande partie des régions de l’Ancien Monde, la phase actuelle, due à l’action de l’homme et d’une tout autre ampleur que les précédentes, aura des conséquences entièrement différentes, que l’on commence seulement à percevoir. Relié à d’autres phénomènes (croissance démographique, déforestation, pollution…), le réchauffement en cours pourrait s’accompagner d’une disparition d’un grand nombre d’espèces végétales et animales, d’un recul des surfaces agricoles, et entraîner une récession économique sans précédent (cf. le rapport 2008 de l’OCDE, A. Gurria éd.), qui pourrait menacer la survie même du système-monde.

BEAUJARD, P., 2010, « From Three Possible Iron Age World-Systems to a Single Afro-Eurasian World-System », Journal of World History, 21 (1), pp. 1-43.

BEAUJARD, P., 2011a, à paraître, « Evolutions and temporal delimitations of possible Bronze Age world-systems in western Asia and the Mediterranean », Interweaving Worlds : Systemic Interactions in Eurasia, 7th to the 1st Millennia BC (Actes du Colloque « What would a Bronze Age World System look like ? World Systems Approaches to Europe and Western Asia 4th to 1st Millennia BC », University of Sheffield, 1er-4 avril 2008), T. C. Wilkinson, S. Sherratt et J. Bennet (éds.), Oxbow.

BOND, G., KROMER, B., BEER, J., MUSCHELER, R., EVANS, M. N., SHOWERS, W., HOFFMANN, S., LOTTI-BOND, R., IRKA HAJDAS, I., et BONANI, G., 2001, « Persistent Solar Influence on North Atlantic Climate During the Holocene », Science, Vol. 294, pp. 2130-2136.

BRAUDEL, F., 1958, « Histoire et sciences sociales. La longue durée », Annales-Économie, Sociétés, Civilisations, 13 (4), pp. 725-753.

CROWLEY, T. J., 2000, « Causes of Climate Change Over the Past 1000 Years », Science, vol. 289, n°5477, pp. 270-277.

GROVE, R. H. et CHAPPELL, J., 2000, « El Niño Chronology and the History of Global Crises during the Little Ice Age », in : El Niño : History and Crisis, R. H. Grove et J. Chappell (éds.), Cambridge, pp. 5-34.

GURRIA, A. (éd.), 2008, Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2030, OCDE.

JONES, P. D., OSBORN, T. J., et BRIFFA, K. R., 2001, « The Evolution of Climate Over the Last Millenium », Science, 292, pp. 662-667.

JONES, P. D. et MANN, M. E., 2004, « Climate Over Past Millenia », Reviews of Geophysics, 42 (2), pp. 1-42.

MANN, M. E., 2000, « Lessons for a New Millenium », Science, 289, pp. 253-254.

QUINN, W., H., 1992, « A study of Southern Oscillation-related climatic activity for A. D. 622-1900 incorporating Nile River flood data », in : El Niño : Historical and Paleoclimatic Aspects of the Southern Oscillation, H. F. Diaz et V. Markgraf (éds.), Cambridge, Cambridge University Press, pp. 119-149.

WANG, Y., CHENG, H., EDWARDS, R. L., HE, Y., KONG, X., AN, Z., WU, J., KEY, M. J., DYKOSKI, C. A. et LI, X., 2005, « The Holocene Asian Monsoon : Links to Solar Changes and North Atlantic Climate », Science, vol. 308, n°5723, pp. 854-857.

Big History et histoire environnementale : à quelle échelle étudier l’histoire ?

Lundi 19 juillet 2010

« À quelle échelle doit-on étudier l’histoire ? La création d’une revue intitulée Journal of World History implique évidemment une réponse radicale : l’échelle géographique nécessaire est celle de l’espace mondial. Je voudrais défendre ici une approche aussi radicale en ce qui concerne l’échelle temporelle : l’échelle des temps à laquelle nous devons étudier l’histoire est celle de l’ensemble du temps. Dit autrement, les historiens devraient se préparer à étudier l’histoire à différentes échelles temporelles, l’une d’elles étant celle de l’univers – une échelle qui s’étend donc sur 10 à 20 milliards d’années. »

C’est par ce paragraphe de l’historien David Christian, extrait de son article « The Case for “Big History” » [CHRISTIAN, 1991], que s’ouvre l’un des textes fondateurs de ce qu’on appelle dans le monde universitaire anglo-saxon la « Big History ». L’expression n’a pas encore trouvé de traduction française satisfaisante. On utilise big history, ou « histoire environnementale »… Mais ce dernier sens n’est pas identique, et implique déjà une interprétation – et une restriction – du programme de recherche proposé par Christian.

Une grande histoire universelle

Selon la définition la plus consensuelle, la big history étudie l’histoire à une très grande échelle, du Big Bang à aujourd’hui. Elle est clairement proche de formes d’histoire comme l’histoire globale, la world history ou encore du concept classique d’histoire. Mais la big history dépasse les objectifs de ces autres approches en proposant un regard jusqu’au passé quasi inimaginable des origines de l’univers – ce que le paléoanthropologue et historien des sciences Stephen Jay Gould a proposé d’appeler « les temps profonds » [GOULD, 1987]. Les premiers enseignements universitaires de la big history datent de la fin des années 1980 (John Mears à la Southern Methodist University, Dallas, États-Unis ; Christian à l’université Macquarie, Australie). Le premier ouvrage important est celui de Fred Spier en 1996 : The Structure of Big History. From the Big Bang until today. On trouve aujourd’hui des chaires de big history aussi bien aux États-Unis (comme à la San Diego State University) qu’en Europe, par exemple à l’université d’Amsterdam (voir la présentation de la chaire « Big History » de l’université d’Amsterdam : www.iis-communities.nl/portal/site/bighistory).

Dans l’introduction de Maps of Time, un des livres de référence de la big history [CHRISTIAN, 2004], l’auteur défend ainsi ces nouvelles approches : « Essayer d’embrasser d’un regard le passé est pour moi comme le fait d’utiliser une mappemonde. Aucun géographe n’enseignerait sa discipline uniquement à l’aide d’un plan des rues d’une ville. Or aujourd’hui la plupart des historiens enseignent le passé de nations particulières ou de civilisations agraires sans même s’interroger sur le sens général du passé. Quel est donc l’équivalent temporel d’une mappemonde ? Peut-on créer un atlas des temps qui résume le passé à toutes les échelles ? » La structure même de son livre apporte une réponse à sa question. La partie I s’intitule « The inanimate universe », la partie II « Life on Earth », la partie III « Early human history: Many worlds », la partie IV « The Holocene: Few worlds » et la partie V « The Modern Era: One world ». L’ouvrage se termine par une dernière partie qui n’est pas anecdotique : « Perspectives on the future ».

Si en France le terme de big history est peu utilisé, cela ne signifie pas pour autant que des approches à très grandes échelles temporelles n’existent pas. On peut rattacher quelques auteurs à ce courant…, même s’il n’est pas sûr qu’eux-mêmes soient d’accord avec une telle étiquette. Ce pourrait être le cas du géographe Gabriel Wackermann avec son ouvrage Géographie des civilisations (Ellipses, 2008) et de Michel Serres dans certains textes comme L’Incandescent (Le Pommier, 2001), où le philosophe propose une sorte de mise en correspondance des différents temps de l’univers : « Alors que l’homme apparut voici sept millions d’années, le vivant voici quatre milliards et l’Univers treize, nos “humanités” peuvent-elles se restreindre à une histoire de quelques millénaires à peine ? » Deux auteurs se rattachent plus explicitement à une big history à la française : l’historien Henri-Jean Martin et le sociologue et historien Jean Baechler. Le premier, dans Aux sources de la civilisation européenne (Albin Michel, 2008), résume ce que l’ensemble des sciences humaines peut aujourd’hui dire de l’évolution humaine (dans le cadre géographique de l’Europe). Le second, dans Esquisse d’une histoire universelle (Fayard, 2002), découpe le temps humain en grandes phases – en commençant aux origines d’Homo sapiens – et tente d’y déceler les logiques qui permettent de comprendre l’apparition des grandes nouveautés dans l’histoire (le capitalisme, les empires, les civilisations matérielles chinoises et européennes par exemple…).

Évolution programmée ou non programmée ?

La big history peut-elle éviter le piège d’un regard « programmé » et téléologique d’un sens du temps ? Peut-on analyser l’histoire à une telle échelle, s’interroger sur le sens des évolutions sur d’aussi longues durées sans basculer dans la question du sens de ces évolutions (et non plus seulement de leur ordre et de leur interprétation rationnelle) ? En France, cette réflexion et ce piège sont bien connus du fait de la grande figure intellectuelle de Pierre Teilhard de Chardin (1). Jésuite et paléontologue français (1881-1955), codécouvreur du sinanthrope (2) en Chine à la fin des années 1920, intellectuel engagé pour faire évoluer l’Église sur la question de l’intégration de Charles Darwin à la pensée religieuse – intégration qui pour lui ne posait aucun problème –, il affirme dans l’ensemble de son œuvre, et plus particulièrement dans Le Phénomène humain (1941) l’unité spirituelle du monde. Selon lui, depuis sa création, l’univers est placé sur une flèche du temps qui le mène à son accomplissement (que Teilhard de Chardin appelle le « point Oméga »).

La prudence s’impose donc aux partisans de la big history. Il s’agit de décrire et d’analyser les processus de longue durée sans pour autant basculer dans l’affirmation d’une évolution programmée. On peut rattacher à leurs réflexions les derniers textes du sociologue allemand Norbert Elias, et particulièrement La Société des individus (1987) sur les liens entre complexification sociale et fabrication de l’espace social mondial : « À chaque passage d’une forme prédominante d’organisation peu différenciée et peu complexe, assurant la survie humaine et qui réunit un petit nombre d’individus, à une forme prédominante d’organisation plus différenciée et plus complexe réunissant un plus grand nombre d’individus, la position des individus par rapport à l’unité sociale qu’ils constituent ensemble – pour l’exprimer plus brièvement : le rapport entre individu et société – se modifie de façon caractéristique (…) : la portée de l’identification augmente. Le passage à l’intégration de l’humanité au niveau planétaire en est certes encore à un tout premier stade. Mais les premières formes d’une nouvelle éthique universelle et surtout la progression de l’identification entre les êtres sont déjà nettement sensibles. » C’est bien comme cela que la big history analyse les évolutions sociales planétaires sur la longue durée : elle met en évidence les processus non programmés qui déclenchent le mouvement généralisé de décloisonnement des sociétés et d’unification sociale mondiale qu’on appelle « mondialisation ».

Vers une géohistoire environnementale

C’est du côté de la géohistoire environnementale que se trouve peut-être aujourd’hui l’apport le plus intéressant de la big history. Dans The Human Web [2003], les historiens John R. et William H. McNeill proposent ainsi de voir l’histoire mondiale « à vol d’oiseau », orientant toutes ces approches novatrices vers une sorte de big history à taille humaine (où l’on n’est pas loin de la notion de longue durée comme exposée par Fernand Braudel). After the Ice: A global human history (20 000 – 5 000 BC) de l’archéologue Steven Mithen [2003] et 1491: New Revelations of the Americas before Colombus du journaliste Charles C. Mann [2005] sont deux des ouvrages qui vont le plus clairement dans cette direction.

- 20 000 a été la date du dernier sommet du dernier âge glaciaire. Et depuis cette date, l’humanité est entrée dans le jeu planétaire comme jamais aucun être vivant ne l’avait fait avant elle. C’est cette histoire de la « civilisation » (le dernier chapitre s’intitule : « Epilogue: The blessings of civilisations ») que Mithen suit sur 15 000 ans dans des perspectives proches de celles de Jared Diamond dans Guns, Germs and Steel [1997] – et d’ailleurs avec les mêmes ambiguïtés.

L’apport récent le plus significatif à une forme de big history qui tirerait du côté d’une géohistoire environnementale sur la longue durée est celui de Mann. Si une bonne part du livre est consacrée de façon assez classique à une réhabilitation des sociétés précolombiennes, le cœur de l’ouvrage n’est pas là. Dans trois longs chapitres consacrés à l’Amazonie (les chapitres 8, 9 et 10 : « Made in America », « Amazonie » et « Jungle artificielle, Mann argumente en faveur d’une vision qui ferait de l’Amazonie une forêt artificielle. « Comme les alentours de Cahokia (dans l’actuel Illinois) et le cœur de l’Empire maya, l’immense forêt amazonienne est un artefact culturel, un objet construit (…). De plus en plus de chercheurs en sont venus à penser que le bassin de l’Amazone portait lui aussi l’empreinte de ses premiers occupants. S’écartant du cliché de la jungle inextricable et éternelle, les scientifiques interprètent l’actuelle configuration de la forêt comme la résultante des interactions entre l’environnement et les populations humaines (…). Aux dires de Peter Stahl, anthropologue à l’université de New York, une foule de chercheurs pensent que ce que “la mythologie écologiste se plaît à considérer comme un univers primitif, pur et intouché, est en réalité le résultat plurimillénaire d’une gestion humaine”. D’après [Clark] Erickson, archéologue à l’université de Pennsylvanie, la notion d’“environnement construit” s’applique à la plupart des paysages néotropicaux, sinon à tous. »

Lorsque les sociétés indiennes prennent possession de ce qui est aujourd’hui le bassin de l’Amazone, le retrait des glaces est encore récent. C’est la savane qui occupe l’essentiel de cet espace. Au fur et à mesure du changement climatique, les sociétés amazoniennes – relativement denses à cette période – vont être capables de choisir, de sélectionner et de croiser les plantes et les arbres qui correspondent à leur vision du monde. Pour cela, pas besoin de haute technologie. Juste de temps. Comme le dit le géographe Roger Brunet dans un texte célèbre [2001] : « Tous les jours, les individus et les sociétés humaines créent de l’espace, se servent de l’espace, laissent des traces dans l’espace. (…) Ils magnifient et vénèrent des lieux, ils en maudissent d’autres. Ils salissent, et parfois nettoient. Ce ne sont pas les grands travaux qui font nécessairement les actions les plus fortes. Le pas le plus léger, s’il est répété, fait un indélébile sentier » C’est ainsi que l’action des Indiens en Amazonie peut être vue comme une sorte d’horticulture de basse intensité.

Et Mann de conclure : « S’il y a un enseignement à retirer de tout cela, c’est que notre compréhension des premiers occupants du continent ne doit pas nous inciter à ressusciter les paysages d’autrefois, mais à modeler un environnement qui convienne à notre futur. » Si la big history nous aide à comprendre que l’environnement est une construction sociale et que la nature peut être vue dans ce cas comme un projet politique, elle a clairement atteint un des objectifs majeurs des sciences sociales : penser efficacement le monde et permettre l’action politique.

Notes

(1) Voir ARNOULT Jacques [2005], Teilhard de Chardin, Perrin ; et le compte rendu dans EspacesTemps.net, « Teilhard de Chardin. Portrait d’une idole oubliée », octobre 2005, www.espacestemps.net/document1601.html

(2) Le sinanthrope vécut voici entre – 1 million et – 300 000 ans en Asie. Il forme un rameau d’Homo erectus, hominidé antérieur à l’Homme moderne.

CHRISTIAN David [automne 1991], « The Case for “Big History” », Journal of World History, vol. 2, n° 2, disponible sur www.fss.uu.nl/wetfil/96-97/big.htm ; si Big History s’écrit avec des majuscules dans les textes anglo-saxons, nous avons ici retenu la typographie française big history avec des minuscules.

GOULD Stephen Jay [1987, trad. 1990], Aux racines du temps. À la recherche du temps profond, Grasset.

CHRISTIAN David [2004], Maps of Time: An introduction to Big History, University of California Press.

MCNEILL John R. et William H. [2003], The Human Web: A bird’s eye view of World History, Norton and Co.

MITHEN Steven [2003, rééd. 2006], After the Ice: A global human history (20 000 – 5 000 BC), Weidenfeld & Nicolson, rééd. Harvard University Press.

MANN Charles C. [2005, trad. 2007], trad. par Marina Boraso, 1491. Nouvelles révélations sur l’Amérique avant Christophe Colomb, Albin Michel. Voir Nicolas Journet, « Les Amériques d’avant Colomb ont une longue histoire » sur www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=15471

DIAMOND Jared [1997, trad. 2000, rééd. 2007], trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, rééd. coll. « Folio ». Fiche de lecture sur www.scienceshumaines.com/index.php?lg=fr&id_article=1445

BRUNET Roger [2001], Le Déchiffrement du monde. Théorie et pratique de la géographie, Belin.

NB : cet article a été publié pour la première fois dans TESTOT Laurent (coord.) [2008], L’Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, Éditions Sciences Humaines.

Une grande divergence

Lundi 10 mai 2010

Comment expliquer que l’Europe ait pris, au 19e siècle, un ascendant sur les autres parties du monde, au point de jouir pendant plus d’un siècle d’une suprématie indiscutable dans l’arène économique mondiale ? Parmi les nombreux travaux qui se sont attachés, au cours des dernières décennies, à revisiter cette vieille question, l’ouvrage de l’historien américain Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, publié en anglais il y a dix ans à peine et récemment traduit en français (Albin Michel, 2010), fait figure de référence. Une référence incontournable, que tout spécialiste se doit de citer, même si c’est souvent pour la balayer d’un revers de main. Il faut dire que la thèse de Pomeranz prête le flanc à la simplification, elle qui se laisse résumer en une formule presque lapidaire. Jusqu’au début du 19e siècle, avance l’historien, l’Europe ne possédait aucun avantage décisif sur la Chine, grande puissance économique de l’époque. La région la plus avancée du Vieux Continent, l’Angleterre, n’a dû son décollage industriel qu’a deux avantages fortuits : l’existence de gisements de charbon proches de ses centres industriels et la réserve de terre que lui conféraient ses colonies dans le Nouveau Monde.

Il y a en effet là de quoi heurter plus d’un historien économique. Normalement constitué celui-ci cherche généralement à mettre à jour les mouvements de fond, les évolutions séculaires, les processus cumulatifs à l’œuvre derrière le développement économique. S’agissant de l’ascension de l’Europe, les historiens ont souvent insisté sur les cercles vertueux entre innovation technologique et accumulation du capital qui ont présidé à la révolution industrielle et au décollage économique du Vieux Continent. Lorsqu’ils ont voulu relativiser, comme il est d’usage aujourd’hui, la rupture qu’aurait constituée la révolution industrielle, ils se sont attachés à décrire le processus endogène par lequel l’Europe s’est doté du capital, du profil démographique, des technologies, des institutions qui lui ont permis de faire la différence avec le reste du monde. Et même lorsqu’un tel récit a été contesté, notamment par Immanuel Wallerstein et les historiens du système-monde, ce fut pour lui substituer une autre narration de la genèse de la suprématie européenne, insistant quant à elle sur le rôle de du commerce avec les autres régions du monde. On conçoit alors qu’attribuer, comme le fait Pomeranz, le décollage du Vieux Continent à des facteurs « contingents », autant dire tenant largement au hasard, puisse être difficile à avaler.

L’historien américain n’est pas le seul à avancer une proposition aussi dérangeante. On sait que dans les rangs de l’histoire globale, des auteurs comme André-Gunder Frank [1] ou John M. Hobson [2] et même comme Janet Abu-Lughod [3] ont avancé un argument analogue. Ces auteurs ont montré à quel point l’Europe a dû son essor aux transferts de technologies et à l’effet d’entraînement des réseaux commerciaux asiatiques sur un Vieux Continent longtemps en retard sur le plan économique [4]. La suprématie européenne résulterait en définitive d’une combinaison de hasard (le déclin des échanges asiatiques vers le 15e siècle selon Abu-Lughod) et de violence : le seul trait différenciant véritablement les petites puissances européennes étant en définitive leur agressivité, qu’elle se manifeste par une alliance inédite entre réseaux marchands et puissance militaire (Abu-Lughod, Arrighi) ou par le racisme et l’impérialisme (Hobson).

L’analyse de Pomeranz se déroule néanmoins sur une toute autre trame que la précédente. Si cet auteur appartient au domaine d’étude de l’histoire globale, c’est moins parce qu’il étudie les connections entre les différentes parties du monde (il ne s’y intéresse guère), que parce qu’il porte un regard comparatif nouveau sur les histoires respectives de l’Europe et des contrées non occidentales. L’historien américain se place pour cela sur le même terrain que l’histoire économique traditionnelle de l’Europe. Il privilégie, comme elle le fait, la dynamique endogène du Vieux Continent pour la comparer à celle de la Chine. Ce faisant, il réexamine l’un après l’autre les avantages que, selon l’histoire économique dominante, l’Europe aurait acquis sur son rival chinois. Et il aboutit à une conclusion renversante : non, l’Europe ne possédait aucun avantage endogène qui expliquerait l’écart qu’elle a creusé avec la Chine à partir du 19e siècle. Pis, elle partageait avec elle des obstacles écologiques qui auraient parfaitement pu avoir raison de son développement économique, comme ce fut le cas pour l’empire du Milieu. Cette conclusion conduit à retourner entièrement l’analyse : il ne s’agit plus d’expliquer pourquoi, en raison de quels blocages, la Chine n’a pas pu faire aussi bien que l’Europe, mais au contraire de comprendre par quel miracle cette dernière a pu échapper au déclin qui la menaçait tout autant que sa rivale asiatique. C’est ici qu’interviennent les facteurs « contingents » avancés par Pomeranz. Sans eux, considère l’historien, la « révolution industrielle », et son lot d’innovations généralement considérées comme décisives, auraient pu n’avoir aucun effet durable sur la dynamique du vieux continent.

Mais reprenons plus en détail la comparaison proposée par Pomeranz. Pour la mener à bien, l’historien introduit une innovation méthodologique : rappelant la profonde hétérogénéité économique tant de l’Europe que de la Chine, il privilégie la comparaison de deux régions, les plus avancées de chaque zone – l’Angleterre et la région du Bas-Yangzi – sans pour autant s’interdire des incursions dans d’autres zones de l’Europe continentale ou de l’empire du Milieu. Le travail comparatif peut alors commencer. Pomeranz commence par discuter l’idée selon laquelle, bien avant la révolution industrielle, l’Europe aurait commencé à diverger de la Chine, en termes de richesse amassée, de niveau de vie, d’espérance de vie, de démographie et de technologie. Plus riche, moins populeuse, plus innovatrice, l’Europe aurait lentement constitué ce qui ferait les facteurs de son succès futur : une plus grande capacité à accumuler du capital. Pomeranz montre cependant que la comparaison tourne rarement à l’avantage de l’Europe. La Chine était au moins aussi riche, ses paysans et artisans contrôlaient les naissances pour dégager un surplus accumulable, ses technologies (irrigation, conservation des terres, métiers textiles, hauts-fourneaux) étaient généralement plus avancées.

Pomeranz s’attaque à un autre morceau en examinant l’argument avancé par l’institutionnaliste Douglas North selon lequel l’Europe aurait acquis un dynamisme économique sans équivalent grâce à des marchés plus efficients. Là encore, Pomeranz montre qu’il n’en est rien. Non seulement la Chine n’avait rien à envier à l’Europe dans ce domaine, mais l’organisation de ses marchés se rapprochait plus de l’idéal des économistes libéraux. La vente et la location des terres ? C’était, selon Pomeranz, chose plus aisée en Chine, et ce malgré le processus des enclosures britanniques. L’historien en rappelle au demeurant la lenteur, et en relativise l’impact sur les rendements agraires anglais, prenant ainsi le contrepied des travaux néomarxiens de Robert Brenner [5] ou Ellen Meiksins Wood [6]. L’essor d’un « marché libre du travail » ? Là encore les guildes des villes européennes ont considérablement entravé le processus, bien plus en tout cas que ce qui se produisait en Chine. Et qu’en est-il de la faible productivité du travail des paysans chinois ? On sait que l’historien américano-chinois Philip Huang [7] y voit le signe d’une  « involution » de l’économie chinoise, synonyme d’une compression du niveau de vie. Pomeranz repère quant à lui l’existence en Chine d’une « révolution industrieuse » comparable à celle que Jan de Vries [8] a identifié dans le cas des Pays-Bas : la population chinoise a accru son niveau de vie en consacrant plus de travail, non seulement aux tâches agricoles, mais aussi à des travaux artisanaux vendus sur le marché.

L’Europe et la Chine se ressemblaient donc sur bien des points, ce qui conduit à penser que rien ne prédisposait leurs trajectoires à connaître la « grande divergence » qui devait se creuser pendant le 19e siècle. Selon Pomeranz, elles partageaient un autre trait commun : leurs régions les plus avancées, l’Angleterre et le Bas-Yangzi, étaient, au début du 19e siècle, sur le point de parvenir à un point de saturation de leurs ressources naturelles. Cela se traduisait, sur le plan écologique, par un degré avancé de déforestation et d’épuisement des sols et, sur le plan économique, par une insuffisance des denrées alimentaires et la hausse de leurs prix. Le développement économique des deux régions menaçait tout simplement de s’enrayer.

L’originalité du travail de Pomeranz est de déployer son analyse de la « grande divergence » sur cette trame écologique. Si des facteurs « contingents » comme la proximité des gisements de charbon et la réserve de terres du Nouveau Monde ont pu jouer un rôle décisif, c’est qu’ils ont permis à l’Angleterre, puis à l’Europe, et à elle seule, de faire sauter les limites écologiques à la croissance. Pomeranz avance deux registres d’arguments à l’appui de sa thèse. En premier lieu, l’un et l’autre facteur permettaient de passer outre la rareté relative des terres britanniques grâce à l’apport d’ « hectares fantômes » (estimés entre 10 et 12 millions d’hectares). Parce qu’on y cultivait du coton, un substitut avantageux de la laine ou du lin, les plantations du Nouveau Monde économisaient des centaines de milliers, voire des millions d’hectares consacrés à l’habillement de la population insulaire.  Parce qu’il se substituait au charbon de bois ou au bois de chauffe, le charbon épargnait lui aussi des surfaces conséquentes de terre. En second lieu, pour Pomeranz, sans cet approvisionnement aisé en fibres textiles faciles à travailler et en charbon, il est probable que le modèle industriel britannique, fondé sur le remplacement du travail par le capital (entre autre grâce aux « machines à vapeur ») et l’industrie textile, n’aurait pas été une option économiquement viable. C’est ainsi que l’Occident s’est engagé dans le mode de développement fortement consommateur en capital et en ressources naturelles qu’on lui connaît.

Telle est donc l’explication de la « grande divergence » selon Pomeranz. On peut noter au passage l’affinité que sa thèse entretient avec la théorie des systèmes-monde. Aux yeux de l’historien américain, la périphérie du Nouveau Monde, exploitée au moyen d’un système de travail esclavagiste, a bien joué un rôle décisif dans l’essor de l’Europe. Il propose néanmoins une interprétation écologique de cet apport, sous la forme des économies de terres qu’autorisait la possession des colonies américaines. La Chine, quant à elle, ne disposait pas de périphéries qui auraient pu lui apporter un tel avantage.

Le travail de Pomeranz a considérablement marqué les esprits, sans évidemment emporter l’adhésion de tous. On peut mentionner deux lignes de divergence avec son travail. Auteur lui aussi d’un travail de référence dans la comparaison historique entre l’Europe et de l’Asie [9], l’historien japonais Kaoru Sugihara diffère au moins en un point avec le récit de Pomeranz.  À ses yeux, les sentiers de développement européen et est-asiatique (soit essentiellement la Chine et  le Japon) s’étaient écartés bien avant 1820, point de départ de la « grande divergence ». Dès le 15e siècle, on peut selon lui repérer deux voies distinctes, celle de l’Asie de l’Est, fondée sur un modèle intensif en travail, celle l’Europe fondée sur des technologies intensives en capital, technologies que la révolution industrielle a par la suite considérablement approfondies [10].

Le sociologue italo-américain Giovanni Arrighi fait lui aussi partie de ceux qui se sont penchés sur l’énigme de la « grande divergence », sans pour autant retenir l’explication écologique  de Pomeranz, qu’il considère réductrice [11]. Si elle permet, selon lui, de comprendre pourquoi l’Angleterre s’est engagée dans la voie industrielle, elle n’expliquerait pas pour quelles raisons la Chine ne l’a pas fait – l’argument de l’éloignement relatif des gisements de charbons chinois ou de l’inexistence de périphéries comparable au Nouveau Monde ne lui semble pas suffisant pour remporter l’adhésion. Pour Arrighi, la différence fondamentale entre la « voie européenne » et la « voie chinoise », est en définitive que la première était « capitaliste », à la différence de la seconde, le propre du capitalisme étant de contourner les cadres institutionnels et sociaux qui limitent l’accumulation du capital.

Quoi que l’on pense de ces différends, ils indiquent en tout cas la place qu’occupe aujourd’hui le travail de Pomeranz dans l’histoire économique globale : celle d’une analyse pénétrante à laquelle on doit impérativement se frotter.


[1] A.G. Franck, ReOrient: Global economy in the Asian age, Berkeley, California University Press, 1998.

[2] J.M. Hobson, The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge University Press, 2004.

[3] J. Abu-Lughod, Before European Hegemony. The World System A.D. 1250-1350, Oxford University Press, 1989.

[4] P. Norel, L’Histoire économique globale, Seuil, 2009.

[5] T.H. Aston et C.H.E. Philpin (ed.), The Brenner Debate: Agrarian class structure and economic development in pre-industrial Europe, Cambridge University Press, 1985.

[6] E. Meiksins Wood, L’Origine du capitalisme, Lux, 2009.

[7] P. Huang, The Peasant Family and Rural Development in the Yangzi Delta, 1350-1988, Stanford University Press, 1990.

[8] J. de Vries, The Industrious Revolution, Cambridge University Press, 2008.

[9] K. Sugihara, « The East-Asian path of economic development: A long term perspective », in G. Arrighi et al. (ed), The Resurgence of East-Asia: 500, 150 and 50 year perspectives, Routledge, 2003.

[10] « La voie est-asiatique du développement », entretien avec K. Sugihara, in « La grande histoire du capitalisme », Sciences Humaines, numéro spécial n° 11, mai-juin 2010.

[11] G. Arrighi, Adam Smith à Pékin, Max Milo, 2009.

Trois nuages

Lundi 26 avril 2010

Un volcan islandais vient d’infliger à l’Europe occidentale un exercice pratique d’antimondialisation. Le blocage des transports aériens qui en résulta ne pouvant pas être longtemps traité selon la rhétorique ordinaire des « usagers pris en otage », faute de responsables connus, il fallait bien pour les commentateurs inventer autre chose. On disserta donc sur la fragilité de nos sociétés modernes, menacées par les excès du principe de précaution et vulnérables au fameux « effet papillon » ; certains se risquèrent même à méditer sur la « leçon de lenteur » donnée par le nuage, prônant une sorte de décroissance dans la connexion simultanée des espaces mondiaux.

Comme souvent en pareil cas, l’hébétude et le désœuvrement font naître un appétit d’histoire : on s’empressa donc de chercher des précédents. L’éruption du Laki le 8 juin 1783 faisait naturellement le candidat le plus sérieux à la concordance des temps. Bien plus catastrophique pour l’Islande que le réveil actuel de l’Eyjafjöll (les historiens estiment qu’un cinquième de la population a péri des suites de la famine qu’entraîna la destruction du cheptel), l’émission de dioxyde de souffre eut d’importantes répercussions climatiques en Europe [1]. Le nuage émis par le volcan dispersant le rayonnement solaire dans l’atmosphère, les différents pays européens connurent une baisse très sensible de leurs températures, et des dérèglements climatiques en cascade. Ceux-ci furent observés à travers toute l’Europe, et les témoignages abondent sur les craintes sociales qu’ils inspiraient et les réponses politiques qu’ils suscitaient. Dès le 17 juin, soit neuf jours seulement après l’éruption du Laki, un naturaliste de Montpellier du nom de Mourgue de Montredon établissait le lien entre le volcan islandais et les perturbations atmosphériques. Depuis Lisbonne jusqu’à Saint-Pétersbourg, les correspondances savantes sur les conséquences de ces étranges nuées éprouvaient l’unité de la République des lettres, ainsi que la certitude de l’existence du monde.

Car celle-ci n’est pas une donnée, mais une construction historique que la global history doit saisir comme objet. Telle est peut-être la leçon d’un troisième nuage, plus ancien et plus opaque. Il recouvrit la Terre entière, suite à une éruption cataclysmique d’un volcan océanien, durant les années 1452-1453, faisant écran au rayonnement solaire et provoquant d’après les spécialistes actuels une baisse des températures moyennes de 0,7 à 1° centigrades [2]. Au Caire comme à Londres, à Moscou et à Pékin, les effets de cet inquiétant brouillard furent observés et décrits – l’intensité de cette inscription documentaire soulignant d’ailleurs les principales lignes de force des grands bassins d’historicité du monde. On les observa, mais on ne put les expliquer : ils étaient les conséquences d’un épisode qui se déroula dans l’un des creux du monde, au milieu de l’archipel de Vanuatu dont l’île de Kuwae fut détruite par le cataclysme. Les anthropologues croient pouvoir retrouver la trace de cette Atlantide des antipodes dans la transmission orale des récits mythiques de fondation du monde dans les sociétés archipélagiques océaniennes ; et si l’on peut aujourd’hui considérer l’éruption du volcan de Kuwae comme la scène originelle d’un scénario mondial, c’est uniquement par l’effet rétrospectif d’une recherche récente elle-même mondialisée qui, connectant des informations dispersées et des disciplines distantes, reconstruit ses propres causalités.

Le paradoxe étant que l’un des seuls épisodes de portée mondiale qu’a connu le XVe siècle, qui peut par ailleurs être efficacement décrit comme un premier moment d’invention du monde, eut lieu dans l’un des rares endroits de la planète qui demeuraient à l’écart de la connexion des temps et des savoirs du monde. Voici pourquoi cet événement qui n’en est pas un ouvre L’histoire du monde au XVe siècle récemment paru [3]. Car il emblématise, de manière évidemment paradoxale, les aspirations et les difficultés de l’histoire globale, considérée moins comme une méthode que comme une exigence, et davantage comme une désorientation du point de vue que comme une délimitation disciplinaire.

L’histoire des contemporanéités est peut-être son objet véritable. Le nuage de 1452 s’étendait sur des mondes qui n’étaient pas encore contemporains. Celui de 2010 s’est tout de suite cherché un précédent dans l’éruption du Laki en 1783 car s’y inventait là notre conception du monde, comme communauté de destin et de danger, et notre idéal d’une histoire mondialisée. Celle-ci ne peut-être évidemment qu’émancipatrice. Certains journalistes échauffés par l’enthousiasme n’ont-ils pas été jusqu’à affirmer, dans un émouvant revival de l’histoire labroussienne la plus radicale, que le volcan islandais avait déclenché la révolution française ? On peut rêver – et l’Islande contemporaine, terre de polars et de world music, est là pour cela, depuis le Moyen Âge et ses sagas, au moins. Mais est-on si certain aujourd’hui de vivre en contemporanéité un destin commun de citoyens du monde lorsque les avions sont cloués au sol ?


[1] Voir sur ce point les travaux d’Emmanuel Garnier rapportés dans Libération, 23 avril 2010, p. 34-35.

[2] Andrew Hoffmann, « Looking to Epi : further consequences of the Kuwae eruption, central Vanuatu, AD 1452 », Indo-Pacific Prehistory Bulletin, 26, 2006, p. 62-71, téléchargeable ici : http://ejournal.anu.edu.au/index.php/bippa/article/viewFile/9/8).

[3] Patrick Boucheron (dir.), Julien Loiseau, Pierre Monnet, Yann Potin (coord.), Histoire du monde au XVe siècle, Paris, Fayard, 2009. Voir aussi sur ce sujet Patrick Boucheron, « Kuwae ou la naissance du monde », L’Histoire, 347, novembre 2009, p. 8-15.

Pour ou contre Jared Diamond ?

Lundi 12 avril 2010

« Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l’avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? » Il est des questions qui engagent une vie. Jared Diamond raconte que celle-ci lui fut posée en 1972 sur une plage de Nouvelle-Guinée, par un homme politique local du nom de Yali. Diamond était alors un biologiste évolutionniste préoccupé par l’observation ornithologique. Délaissant l’avifaune tropicale, il allait désormais s’efforcer d’apporter à cette interrogation une réponse argumentée.

Mourir ou prospérer : les sociétés choisissent-elles leur destinée ?

On ne reviendra pas ici sur le succès éditorial mondial qu’a connu l’entreprise, mais juste sur certaines des thèses qui y furent exposées. L’œuvre est notamment jalonnée par deux synthèses érudites, rédigées d’une plume alerte et exposant une avalanche d’exemples puisés dans l’histoire de l’humanité : Guns, Germs and Steel: The fate of Human Societies (1) ; et Collapse : How societies choose to fall or succeed (2).

Le premier livre se structure autour d’une thèse : l’expansion coloniale occidentale fut le fruit combiné des armes, des épidémies et de la technologie. Et cette histoire moderne découle d’un très long passé, pour une part géographiquement déterminé : de fait, l’expansion des regions fondatrices des grandes civilisations a reposé au départ sur des avantages géographiques décisifs. Si l’agriculture et l’élevage sont nés au Moyen-Orient et y ont atteint un degré de perfectionnement qui ne fut égalé nulle part ailleurs, c’est que l’Europe et l’Asie forment un colossal ensemble, propice, d’une part aux brassages microbiens qui aboutirent à l’immunisation progressive de ses populations, d’autre part aux échanges génétiques (plantes et animaux) comme technologiques. Toutes ces ressources furent captées par l’Europe, car ses composantes nationales multiples restèrent en compétition permanente et surent exploiter ces apports, quand d’autres sociétés, comme la Chine, restaient coagulées et immobilisées sous la férule d’un empire.

Le second ouvrage pousse la thèse un peu plus loin dans ses retranchements. Collapse, traduit par Effondrement, se définit pour l’auteur comme la « chute radicale du nombre, de l’organisation politique et sociale d’une population sur un large territoire donné ». Et d’égrener des exemples, devenus canoniques par la magie des best-sellers, parmi lesquels nous retiendrons les deux échantillons les plus popularisés : l’anéantissement de la civilisation de l’île de Pâques et l’agonie des Vikings groenlandais.

Ces exemples d’effondrement civilisationnel ont, pour Diamond, valeur d’avertissement pour notre société technicienne. Il entend démontrer que la quasi-totalité des collectivités humaines ont eu historiquement pour constante de détruire leur environnement au point d’en périr. La thèse est prophétique, globalisante, séduisante… Mais résiste-t-elle à l’examen ?

Non, répondent sans ambages Patricia A. McAmany et Norman Yoffee. Ces deux anthropologues viennent de diriger la publication de Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire (3). Ce livre se présente comme une « entreprise de sagesse collective », ou plutôt de déconstruction, visant à saper ce que ses contributeurs perçoivent, avec d’autres, comme l’expression d’un déterminisme irritant et d’un occidentalocentrisme arrogant.

Des Blancs ou des statues, qui a tué les Pascuans ?

Point de désaccord majeur : les contributeurs de Questioning Collapse estiment tous que les sociétés souvent lointaines avec lesquelles Jared Diamond tisse ses parallèles ne sont pas mortes d’avoir épuisé leur environnement. « La résilience est le leitmotiv de l’histoire humaine », écrivent-ils en introduction, et les populations ont généralement su s’adapter au changement.

Prenons l’exemple de l’île de Pâques, emblématique entre tous. Les éditeurs ne s’y sont pas trompés. Tant Effondrement que Questioning Collapse portent en effet en couverture l’image d’un moai, imposante statue de basalte édifiée par le peuple polynésien échoué sur ce confetti insulaire de 164 km2 au milieu du Pacifique. Pour Diamond, ces populations auraient détruit leur environnement au fil d’une compétition de prestige entre clans visant à édifier des autels dédiés aux ancêtres, représentés par ces moai. Le transport de ces statues, de la carrière aux côtes, aurait nécessité énormément de bois. D’où une déforestation systématique, un « écocide » qui aurait entraîné la destruction du biotope pascuan. Oui, mais…

S’il faut appliquer un terme moderne à l’histoire pascuane, estiment les archéologues Terry L. Hunt et Carl P. Lipo dans l’article qu’ils cosignent dans Questioning Collapse, ce n’est pas celui d’écocide. Celui de génocide serait davantage approprié. La chute démographique, loin de résulter d’une surpopulation suivie d’une phase de guerre totale et de « retour à la barbarie », fut surtout la conséquence des déportations : Péruviens, Français et Britanniques forcèrent en effet les hommes au départ, pour exploiter les gisements de guano latino-américains ou les plantations coloniales de Polynésie française ou d’Australie. Des milliers d’indigènes attestés vers 1800, il ne restait en 1890 qu’une poignée de femmes. Quant à la déforestation, elle ne résulte pas de l’érection des moai. L’archéologie expérimentale a montré qu’il suffisait de peu de bois pour les déplacer. La palynologie et la comparaison avec l’histoire d’Hawaii (archipel peuplé à une date similaire par des peuples de même origine que les Pascuans) permettent d’inférer que ce serait plutôt les rats et poulets, arrivés dans les pirogues des colons polynésiens vers 1200, qui auraient progressivement éradiqué la forêt primaire en quatre siècles. Et cela n’empêcha nullement la population humaine de croître dans cet intervalle. Laissons la conclusion à l’anthropologue Alfred Métraux, qui visita les lieux dans les années 1930 : ce qui arriva à l’île de Pâques « est une des pires atrocités jamais commises par l’homme blanc, [responsable de] la catastrophe qui éradiqua la civilisation pascuane ».

Grande théorie et soupe de poisson

« La société viking médiévale installée au Groenland s’est-elle laissée mourir ? », se demande ensuite l’archéologue Joel Berglund. Jared Diamond voit en effet dans le destin de ce peuple une autre illustration de ses théories : pour lui, les Vikings ayant colonisé vers l’an mil les côtes australes du Groenland sont morts de faim trois siècles plus tard, quand un refroidissement climatique les a empêchés de se livrer à l’agriculture, à l’élevage, et au commerce avec l’Islande dont ils étaient originaires. Cela dans un milieu aux ressources abondantes, que leurs hostiles voisins inuits savaient exploiter ; en bref, ces Vikings seraient morts d’inanition simplement parce que des raisons culturelles leur interdisaient de manger du poisson, du phoque et de la baleine !

Ironique, Berglund commence par citer… Indiana Jones : « Si vous cherchez la Vérité, adressez-vous au département de philosophie. En archéologie, on ne travaille qu’avec des faits. » Et les faits archéologiques, pour être têtus, n’en sont pas moins ténus. Comment peut-on bâtir une telle théorie avec les rares traces de la présence viking au Groenland (des sagas attestant cette colonisation à partir de la fin du 10e siècle, et quelques murets confirmant l’existence de deux villages, datés des 14e et 15e siècles) ? Quand on ne dispose que de peu d’archives, dit-il en substance, grande est la tentation de combler les trous en laissant libre cours à son imagination. Certes, on ne trouve que peu d’arêtes et d’os de mammifères marins dans les dépotoirs vikings groenlandais… Mais on en trouve quand même, et il est attesté que les Nordiques étaient friands de poissons, phoques et cétacés, dont ils faisaient commerce et agapes. L’air de rien, Berglund enchaîne sur une recette de porridge norvégien en usage jusqu’au 19e siècle : dans un bouillon, faites réduire vos restes de poissons jusqu’à dissolution… Soyons logique, conclut-il. Si les Vikings disparaissent au 15e siècle du Groenland, nul besoin d’imaginer disette ou conflit de voisinage. Tout semble prouver que nos pragmatiques gaillards sont allés s’établir là où l’herbe était plus verte, ce qu’atteste le fait que les deux établissements connus aient été vidés de tout objet de valeur.

Oui, le monde est un polder

Les coordinateurs de Questioning Collapse se montrent plus que sévères sur la correction des détails de la copie, demandant à leurs contributeurs d’éplucher l’abandon des cités-États mayas, les racines historiques du génocide rwandais, les causes du retard chinois face à l’expansionnisme occidental du 19e siècle ou la disparition de l’Empire akkadien… Mais, au final, ils ne parviennent pas à remettre en cause la thèse fondamentale qui fit le succès de Jared Diamond. Ils vont même jusqu’à la faire leur : « Notre société globale a aujourd’hui atteint un point tel que nous sommes en mesure de changer – peut-être de manière irrévocable – le visage de la planète que nous habitons », reconnaissent-ils. Ce faisant, ils admettent que le débat est nécessaire, urgent.

Ils reprochent surtout à Diamond de pécher par omission : la notion même d’effondrement ne serait pas acceptable. Car si elle accuse d’aveuglement écologique des civilisations disparues, elle exonère de sa responsabilité la seule société qui ait eu, à un moment donné de son histoire, la capacité de peser sur son environnement à un point suffisant pour le détruire et s’autoannihiler. Cette société-là, prédatrice entre toutes, coupable autrefois de colonialisme et aujourd’hui de déséquilibres écologiques à l’ampleur inégalée…, c’est la nôtre.

L’argutie qui consiste à déterminer si Diamond est un prophète ou un imposteur n’est pourtant pas d’actualité. Il reste un auteur fondamental, et ses hypothèses reposent sur des enchaînements de causes complexes, bien loin de se réduire à la seule dialectique des relations entre civilisation et milieu. Si nombre de ses constructions sont à revoir et à discuter, ses livres constituent de formidables réservoirs d’idées. Les passages dérangeants qu’il a écrits, même rageusement raturés au stylo rouge par les experts, offrent une lecture jubilatoire et nourrissent de nouvelles pistes de réflexion.

Enfin, il aura au moins eu le mérite de poser une problématique cruciale : nous sommes seuls dans un monde fini, un grain de sable lâché dans un infini cosmique, et pour la première fois dans l’histoire en mesure d’affecter nos ressources vitales de façon irrémédiable. « Le monde est un polder », résume Jared Diamond. Il est urgent de réfléchir à cette situation inédite, et il aura eu l’immense mérite d’entamer cette réflexion d’ampleur.

NOTES

(1) Publié en 1997, traduit en français par Pierre-Emmanuel Dauzat sous le titre De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, Gallimard, 2000, rééd. coll. « Folio Essais », 2007.

(2) Publié en 2005, traduit en français par Agnès Botz et Jean-Luc Fidel sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006, rééd. col. « Folio Essai », 2009.

(3) Patricia A. McAmany et Norman Yoffee (dir.), Questioning Collapse. Human resilience, ecological vulnerability and the aftermath of empire, Cambridge University Press, 2010.