Et si… la science-fiction rencontrait l’histoire globale ? 2/2

Suite et fin de la chronique de la semaine dernière. Ou comment un sujet que l’on pourrait croire surgi d’une nouvelle de science-fiction (SF), écrivant lui-même de la fiction, nous plonge dans le labyrinthe de son âme de génie torturé.

4) Comment entrer dans le cerveau d’un savant schizoïde ?

Norbert Wiener (1894-1964), pour avoir vraiment existé, semble un authentique personnage de SF. Son père, linguiste à l’université de Harvard, clamant qu’on pouvait faire de n’importe quel enfant un surdoué, avait très tôt pris son éducation en main : il aurait su lire à 1 an et demi ! (selon Wikipedia), et a décroché sa licence à 12 ans, son doctorat de logique mathématique à 18. Celui qui déclara un jour se percevoir comme une créature de Frankenstein, création de son géniteur, est entré dans l’histoire comme le créateur du terme de cybernétique – science des systèmes envisageant le monde comme des ensembles reliés par des interactions. Une discipline qui a eu dans les années 1950-1960 une fécondité dans des domaines aussi divers que l’économie, l’ingénierie, la philosophie ou encore la psychanalyse, en sus d’influencer de façon décisive la robotique et l’informatique.

Wiener a introduit le terme de feedback (rétroaction, à la base de la cybernétique) durant la Seconde Guerre mondiale, en travaillant sur des canons antiaériens qu’il souhaitait rendre capables d’anticiper la trajectoire de leurs cibles. À l’orée du livre Les Rêves cybernétiques de Norbert Wiener, de Pierre Cassou-Noguès [Seuil, 2014], notre héros est présenté comme taraudé par un problème de conscience : il a involontairement et très marginalement favorisé, par l’exploitation militaire d’une équation qu’il a autrefois résolue, l’avènement de la bombe A. Citons-le : « La fin de la guerre est proche. L’usage de la bombe atomique conduit les savants américains à un grand examen de conscience [a lot of soul searching]. Nous devons vivre maintenant avec une horrible responsabilité potentielle. »

« Depuis que la bombe atomique est tombée, je guéris peu à peu d’une attaque de conscience [… acute attack of conscience] d’autant plus sévère que je suis un savant qui a participé au travail de guerre, qui a vu son travail de guerre s’intégrer dans un ensemble plus large, utilisé d’une façon que je n’approuve pas et sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle. Je pense que l’on peut présager qu’il y aura une troisième guerre mondiale, je n’ai pas l’intention de laisser utiliser mes services dans un tel conflit. »

Ce contexte est essentiel pour comprendre la démarche de Cassou-Noguès, qui a exhumé une nouvelle de Wiener : Un savant réapparaît. Cette nouvelle, publiée en annexe à la fin du livre de Cassou-Noguès, est donc restée inédite jusqu’à aujourd’hui. Si elle avait été publiée, elle l’aurait été sous le transparent pseudonyme de W. Norbert, réminiscence du bon Dr Wiener, par ailleurs auteur d’essais scientifiques aux titres aussi évocateurs que L’Usage humain des êtres humains ou God and Golem. La nouvelle s’ouvre dans un bar, sur la réunion de cinq savants juifs, à l’occasion d’un congrès qui se tient en Israël. Hasard « incroyable » qu’autorise évidemment la fiction, sur l’envers de la nappe où nos savants se mettent à gribouiller, figure déjà une équation posée la veille par un mystérieux client. La formule permet de résoudre une aporie mathématique ouvrant la voie à la « micro-instrumentation » – la nouvelle, écrite vers 1955, anticipe ainsi les nanotechnologies de plusieurs décennies. Commence l’enquête : un savant étant identifiable par le style de ses équations, les cinq enquêteurs finissent par trouver, dans ce pays où tout le monde a changé de nom, le bon savant au nom indéterminé : Lilienblum/Posner. Il a fait retraite au fond d’un kibboutz plutôt que de contribuer à la création de nouvelles armes toujours plus destructrices – un sage qui tel Spinoza polit des lentilles. Et le mauvais savant va machiavéliquement l’assassiner pour s’approprier son travail. Mais qui est _______, ce mauvais savant ?

Commence alors une mise en abîme, amplifiée par les béances que l’auteur a négligé de combler dans son texte : pourquoi N. Wiener/W. Norbert écrit-il ça ? En quoi la fiction reflète-t-elle son combat intérieur ? Quels sont ses modèles de savants, ses références d’écrivains de fiction ? Pourquoi cet agnostique est-il torturé par sa judéité ? Serait-ce parce que celle-ci l’a fortement handicapé au début de sa carrière, car les universités américaines connaissaient dans les années 1920 un climat antisémite, et freinaient par quotas la carrière de savants juifs ? Si nombre de juifs participeront à la mise au point de la bombe, ce seront pour l’essentiel des réfugiés fuyant l’Europe.

Dévidant simultanément le fil de la fiction (celle de Wiener) et la trame historique de la vie du savant, tissant des allers et retours sur fond de grande histoire, Cassou-Noguès réalise une performance en associant science et fiction. On y voit la naissance d’une science militarisée, où le travail du scientifique se parcellise afin que peu soient capables d’en retracer la cohérence des étapes – le projet Manhattan reposait sur des équipes dispersées, chargées de résoudre des problèmes isolés. Wiener comme son rival John Von Neumann en sont conscients, ils parlent de l’ère de la science à 1 million de dollars – « Megabuck ou Kilogrand science ». Sont mis en scène sur fond de maccarthysme les tourments d’un savant torturé par sa conscience et par la peur – la nouvelle n’est pas la seule à mettre en scène l’idée d’un savant disparaissant du jour au lendemain, sans qu’on sache si l’acte est criminel ou volontaire.

La fiction et l’histoire concourent alors à restituer une ambiance, à dévoiler un imaginaire nourri d’Edgar Allan Poe (notamment pour Le Joueur d’échecs de Maelzel), de Samuel Butler (Erewhon), de Carel Capek (Rossum’s Universal Robots) ou d’Arthur Conan Doyle (les aventures de Sherlock Holmes). Et cet imaginaire importe autant que le parcours du personnage. Le bon savant Wiener devrait-il s’escamoter ? Ou doit-il se consacrer à promouvoir sa cybernétique comme la science du futur paisible de l’humanité – alors même qu’il entrevoit, dans son œuvre scientifique, la possibilité d’usines autoreproductrices fabriquant seules des machines qui aviliront l’homme ? Une usine qui s’autoduplique fera-t-elle le bonheur de l’homme libéré du travail, ou relèguera-t-elle l’ouvrier humain à l’état d’épave frappée d’obsolescence, bonne pour le rebut ? Inquiétude. « La machine cybernétique prend corps dans l’écho de la bombe », rapporte Cassou-Noguès. Les extraits de biographie deviennent alors la chronique de l’avènement d’une science qui n’est plus synonyme de progrès, puisqu’elle peut désormais, sinon détruire le monde, au moins l’altérer irrémédiablement. Sombre prophète de ces temps qu’il a contribué à faire advenir, Wiener évoque la façon dont « un mélange de religion, de pornographie et de pseudo-science » est susceptible de nous changer en des « dupes [fools] aussi prévisibles qu’un rat se démenant dans un labyrinthe ».

Démiurge de la cybernétique, auteur à part égale d’anticipation, Wiener est conscient de la porosité entre fiction et science. Cela explique-t-il que son œuvre contienne en germe les réflexions futures du post-humanisme et du cyborg ? L’« humanité augmentée » aux prothèses est-elle encore humaine ? Une « machine à faire la guerre », ordinateur optimisant la mise à feu atomique, est-elle le meilleur des stratèges, ou le pire ? Les militaires ont-ils pensé à programmer l’instruction « L’humanité doit survivre à la fin du jeu » ? Son rival Von Neumann, lui, est apparemment aussi dépourvu de sentiments qu’un robot. C’est un pur cerveau où germera l’étrange notion de l’homme comme « acteur rationnel » – probablement lui-même est-il un des êtres les plus proches d’incarner cette vision de l’homme dépourvu d’émotions et optimisant à tout moment ses intérêts. Il se montre pourtant capable d’entretenir un réseau de relations sociales avec un talent extraordinaire. Est-il en mesure d’imiter sans relâche la plus pure des sympathies ? Est-il humain ou mécanique ? Est-il le mauvais savant – ou le meilleur ?

En conclusion, que retenir de cet exposé de quelques-unes des façons d’exploiter une association entre science-fiction (au sens large du thème) et histoire ? D’abord, que la fiction n’est pas un additif aussi commode que ce que l’on pourrait croire à première vue. Un historien recourant à la fiction pour meubler des vides dans une biographie (cela arrive) se doit, bien sûr, d’avertir son lecteur, mais aussi de coller au réalisme et d’adopter une démarche prudente et cohérente. Ceci étant posé, on comprend que le recours à une forme autre d’écriture, pour l’historien produisant de la fiction comme pour le romancier s’essayant à l’histoire, peut être tentant.

Pourrait-on pour autant développer une narration en dehors des cadres normatifs du genre d’origine ? Je pense que la réponse semble négative. Ainsi l’uchronie (qui dans son origine est certes historique, mais dont les cadres de référence aujourd’hui ressortent de la SF) ne permettrait aux historiens que de poser des scénarios alternatifs, mais qui se doivent de rester dans le registre de la vraisemblance forte pour rester crédibles – donc de revenir à la trame du récit initial, un temps dévié par un accident. Et si… l’histoire se devait de rester imprévisible ?

Concluons sur une dernière citation de Wiener (traduite, comme les précédentes, par Cassou-Noguès) :

« Notre temps est un âge byzantin, un âge d’épigonie, qui partagent la haine et la peur byzantines de l’homme entier. Byzance choisissait ses fonctionnaires parmi les chambellans mutilés de la cour royale. Nous dirigeons notre couteau directement sur le cerveau. Une forme de lobotomie frontale, au moyen d’une épingle, est devenue une procédure courante chez les psychiatres, et ce manque de respect pour l’intégrité du cerveau chez ceux que la société considère comme inadaptés [misfits] n’est que l’extension grotesque d’une politique qui nourrit ses scientifiques d’un demi-savoir de façon à en faire les agents serviles de la politique formulée par nos véritables héros, les businessmen, et les menace de toutes les peines s’ils ont la présomption de réfléchir à la nature et aux conséquences des politiques destructrices qu’on leur demande de mettre en place. »

Et si… la science-fiction rencontrait l’histoire globale ? 1/2

Ces derniers mois ont été publiés Exquise planète, de Pierre Bordage, Jean-Paul Demoule, Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer (Paris, Odile Jacob, 2014) ; L’Effondrement de la civilisation occidentale d’Erik M. Conway et Naomi Oreskes (2013, trad. fr. Françoise et Paul Chemla, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014) ; et Les Rêves cybernétiques de Norbert Wiener de Pierre Cassou-Noguès (Paris, Seuil, 2014). Trois ouvrages, très différents dans leurs sujets et leurs angles, qui ont en commun d’exploiter des rapports entre histoire et science-fiction (SF). Après avoir rappelé ce qu’est l’histoire uchronique, revenant sur une parution antérieure, La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu de Joël Schmidt (Albin Michel, 2011), nous allons explorer en quatre actes et deux billets les dangers et apports potentiels de ce type d’approche.

1) L’uchronie peut-elle faire l’histoire ?

L’uchronie est initialement un genre de la SF. Il se décline aussi en histoire contrefactuelle, virtuelle, ou alternative, mélangeant se faisant histoire et fiction. Une uchronie pose une question commençant par : « Que se serait-il passé si… ». Et de se prolonger par exemple d’un « … si les nazis avaient eu la bombe A avant les Américains ? », « … si l’assassinat de Kennedy avait échoué ? », « … si Napoléon avait remporté Waterloo ? », voire « … si les Amérindiens avaient été en mesure de briser l’invasion espagnole des 15e-16e siècles ? »

La dernière question sert de toile de fond à l’uchronie de SF historique La Rédemption de Christophe Colomb (Orson Scott Card, 1996, trad. fr. Arnaud Mousnier-Lompré, L’Atalante, 1998). Réchauffement climatique, hégémonie européenne, réflexions sur l’esclavage, plasticité de l’histoire…, nombre des notions chères à l’histoire globale y sont brassées avec un talent prémonitoire. D’ailleurs, tous les thèmes, toutes les interrogations évoquées dans le paragraphe précédent, et bien d’autres, ont été exploitées dans la SF uchronique. À cette aune se sont illustrés, outre Orson Scott Card, bien des géants de la SF, de H.G. Wells à Christopher Priest, en passant par Philip K. Dick, Michael Moorcock ou Robert Silverberg.

Si l’exercice est parfaitement codé dans les gènes de la SF, l’histoire semble éprouver plus de mal à le digérer. Niall Ferguson a dirigé par exemple un ouvrage de style, demandant à neuf historiens d’imaginer des scénarios de Virtual History. Alternatives and counterfactuals (London, Picador, 1997). Quelques auteurs s’y sont essayés en France. Ainsi Joël Schmidt, avec La Saint-Barthélémy n’aura pas lieu (Paris, Albin Michel, 2011). Son postulat ? À l’aurore de la première guerre de Religion française, la régente Catherine de Médicis serait parvenue à circonvenir les extrémistes des deux bords à l’issue du colloque de Poissy, en septembre 1561.

Dans la réalité, la rigidité du théologien protestant Théodore de Bèze s’est heurtée au dogmatisme du cardinal de Lorraine, Charles de Guise, autour d’une question cruciale : oui ou non, le Christ est-il présent en substance dans l’hostie ? Pour Schmidt, la bascule s’est jouée en une fraction de seconde : alors que Charles allait répondre péremptoirement aux assertions  maladroites de Théodore et ouvrir la voie à huit atroces guerres civiles, il aurait eu un bref rictus… « Et si… » Catherine lui avait alors cloué le bec de toute son autorité ? La France aurait été épargnée par les bains de sang, se serait progressivement et paisiblement convertie au protestantisme, et aurait connu une autre histoire. Le bon roi calviniste Louis XVI aurait accepté une monarchie constitutionnelle, par exemple, avant de mourir à Waterloo en combattant aux côtés de Wellington contre son ex-général devenu empereur. C’est dire si la face du monde en aurait été changée.

Sauf que ? Un micro-événement de cette nature, Catherine proférant la réplique adéquate au bon moment, est-il vraiment en mesure d’infléchir des tendances lourdes, un contexte entier ? Cela n’aurait rien changé aux armées fanatisées de part et d’autre, à la circulation des pamphlets incendiaires, à la violence larvée qui n’attendait qu’un prétexte pour se déchaîner – mieux vaut lire les ouvrages de Denis Crouzet pour s’imprégner de cette histoire-là. De même, si l’archiduc n’avait pas été assassiné à Sarajevo en 1914, qui peut être certain qu’il n’y aurait pas eu de Première Guerre mondiale ? À tout moment, en tout lieu, n’aurait-il pas suffi d’une autre étincelle pour que s’enflamme la poudrière qu’était l’Europe ? Ajoutons que la lecture d’une histoire contrefactuelle de cette facture est dangereuse pour celui qui n’a pas des références solidement assises : a-t-on vraiment besoin de livres flirtant avec l’historique pour enrichir la litanie des perles du bac – Louis XVI tué à Waterloo d’un boulet de canon ? D’ailleurs, quelle étonnante loi que celle-ci, qui s’emploie à faire bifurquer l’histoire au gré d’un événement précis, avant de la faire retomber aussitôt dans ses ornières ? Si Catherine avait converti la famille royale au calvinisme dès les années 1560, qui voudrait parier qu’il y aurait eu une révolution en 1789 ?

2) Pourrait-on tout reprendre à zéro ?

Exquise planète est un exercice ludique et ambitieux d’histoire alternative, à ranger au rayon de la big history contrefactuelle. Le principe est celui du surréaliste jeu du cadavre exquis : l’astrophysicien et grand spécialiste de la SF Roland Lehoucq imagine une planète soumise à des lois physiques se situant aux antipodes, si l’on peut dire, de celles qui régissent la Terre, et pourtant une planète favorable à la vie. Ce premier chapitre une fois rédigé, il sert de point de départ au paléontologue Jean-Sébastien Steyer pour imaginer l’évolution de différentes formes de vie sur cette planète, jusqu’à l’apparition d’organismes collectivement intelligents, les exogrades – des sortes de « nounours à huit pattes ». Rebondissant sur ce deuxième chapitre, l’archéologue (et contributeur ponctuel de ce blog) Jean-Paul Demoule postule que lesdits nounours sont en mesure d’explorer l’espace par une sorte de télépathie. Et que leur attention est attirée par une petite planète bleue, où s’agite une curieuse espèce qui, bien qu’ayant atteint l’intelligence, aurait aussi pu tutoyer, à divers moments, la sagesse, en refusant par exemple d’entreprendre la pénible Révolution néolithique, ou en acceptant au Moyen Âge les Lumières rayonnant d’Extrême-Orient. Le quatrième et dernier chapitre a été confié à un des géants français de la SF, Pierre Bordage, qui imagine un avenir où l’espèce humaine quitte sa planète bleue pour s’essayer à coloniser la planète des nounours arachnoïdes, se référant au Ray Bradbury des Chroniques martiennes.

Si l’initiative est intéressante, et si chacun des auteurs a par le passé produit des ouvrages mémorables, le résultat est dans sa première moitié difficilement lisible pour le profane en sciences dures. Il faut ainsi quelques notions d’astrophysique pour apprécier la cosmologie de Lehoucq, des connaissances en biologie pour savourer l’inventivité cladistique de Steyer. Quant à la partie purement d’histoire contrefactuelle, elle postule entre autres que les premiers agriculteurs finissent par renoncer à gagner leur vie à la sueur de leur front pour en revenir aux joies simples de la cueillette et de la chasse, ou que l’amiral chinois Zheng He vient au 15e siècle civiliser les Parisiens restés à l’écart de la grande Pax sinica. C’est amusant. L’idée de se jouer de codes effectivement classiques en histoire globale permet de montrer, certes, que l’histoire peut être rythmée par des choix. Cependant, le choix du Néolithique n’a pas été un processus simple et unique, qui aurait fait tâche d’huile. C’est un processus multiforme, complexe, qui a opéré plusieurs fois, en plusieurs lieux. Et nul en France n’a mieux que Demoule participé à la diffusion de ce concept (par exemple dans Demoule [dir.], La Révolution néolithique dans le monde, Paris, CNRS Éd., 2010).

Quant aux voyages de Zheng He, ils ont pris place dans un cadre mental et technologique précis. Dans la première moitié du 15e siècle, les jonques chinoises ont voyagé jusqu’en Afrique – la chose est déjà extraordinaire – en exploitant la Mousson. Elles n’avaient pas la possibilité technique de remonter au vent, et donc d’atteindre Paris – si tant est que les commanditaires de l’expédition l’aient souhaité, tant leur cadre mental devait être étranger à cet objectif. Le musulman Zheng He rêvait d’atteindre La Mecque, et la cour chinoise a financé ces coûteuses expéditions pour des raisons de prestige dans un espace, celui de l’océan Indien, auquel elle attachait de l’importance. Aucun Chinois n’aurait alors rêvé d’atteindre Paris. Une telle histoire contrefactuelle devrait être cohérente, faute de quoi elle s’expose à n’être vue que comme un simple divertissement plutôt que comme un outil révélant, justement, que les choix des sociétés influeraient réellement sur leur devenir.

Enfin, avec son extraordinaire trilogie des Prophéties, son cycle de Wang, sa Fable de Lhumpur… Bordage est de loin, parmi les Français, mon écrivain de SF préféré. Le quatrième chapitre, prometteur (une nouvelle de terraformation sur fond de contact avec des intelligences extraterrestres) se révèle un texte entaché d’une impression de déjà-lu, mélange de vieux classiques tels John Brunner (La Planète Folie) ou Harry Harrison (Le Monde de la Mort).

3) Quel avenir pour les marchands de peur ?

Peut-on savoir de quoi demain sera fait ? Oui, affirment Naomi Oreskes et Erik M. Conway : « et si… » tout continue comme c’est parti, business as usual, on peut imaginer qu’en 2093, deux historiens chinois produisent un livre consacré à expliquer ce paradoxe extraordinaire qu’a été le Grand Effondrement de la civilisation occidentale : ou comment une société qui savait parfaitement qu’elle fonçait dans le mur n’a rien fait pour lever le pied de l’accélérateur. Voici donc, livré du futur, le récit de l’Apocalypse qui nous guette : L’Effondrement de la civilisation occidentale.

Retour sur l’origine : on connaît Oreskes et Conway pour leur ouvrage Les Marchands de doute, doté d’un interminable sous-titre qui a le mérite d’en refléter le contenu : Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique (2011, trad. fr. Jacques Treiner, Paris, Le Pommier, 2012). Le livre est à la fois salutaire et documenté, et quelque peu complotiste ; à longueur de pages surgissent les mêmes lobbies, auxquels sont prêtés de très solides et constantes capacités à influer le politique. Mais l’ensemble porte sur les États-Unis, un pays où il suffit d’un bon hoax (« ce gars a des armes de destruction massive ») pour partir en guerre ; alors…

Alors Oreskes et Conway s’appliquent. Ils décrivent, comme rétrospectivement, écrivant notre futur au passé, ce qui peut / ce qui va advenir alors que les négociations internationales continueront à piétiner et que certaines des prévisions des experts, pour partie médiatisées par les rapports du Giec, s’accompliront. L’Australie, pays pourtant pilote en matière d’écologie, sera totalement grillée et dépeuplée. Les réfugiés climatiques (sécheresse, montée des eaux, destruction du tissu social consécutive aux troubles environnementaux…) se multiplieront. Les troubles saperont les démocraties et les pousseront à la dictature verte pour essayer trop tard de sauver les derniers fragments de la civilisation libérale. Et la Chine, ironiquement, restée sous leadership autoritaire, pourra se permettre de déplacer des centaines de millions de personnes et de leur faire accepter des mesures de rationnement propres à lui épargner l’effondrement civilisationnel qui engloutira alors la planète – n’a-t-elle pas su imposer déjà une politique aussi violente que celle de l’enfant unique ? Et voilà pourquoi, en 2093, il n’y aurait plus que des historiens chinois pour parler de nous, à la manière d’un Jared Diamond dissertant sur les Mayas.

Les deux auteurs reconnaissent leur dette envers la SF, surtout vis-à-vis de Kim Stanley Robinson, prolifique auteur, célèbre tant pour ses uchronies (comme Chroniques des années noires, dans lequel la Peste noire éradique la totalité de la population européenne et débouche sur un monde où seuls rivaliseront l’Islam, l’Inde et la Chine) que pour son triptyque mettant en scène le réchauffement climatique comme une succession de cauchemars écologiques (Les Quarante Signes de la pluie ; Cinquante degrés au-dessous de zéro ; Soixante jours et après).

Qu’en retenir ? Oreskes et Conway entendent plaider leur cause en affolant leurs lecteurs (oui, cet avenir est possible), mais il est à craindre qu’ils fassent fausse route : face à ces marchands de peur, les marchands de doute, climatosceptiques ou assimilés, joueront des failles de leur récit. Car une fiction, quand elle se présente comme prospectiviste, sera forcément démentie par les faits. Il aurait été plus sage de faire exclusivement soit de la prospective classique, soit de la SF, que de mélanger les deux.

Conclusion provisoire : il serait possible de conjuguer histoire globale et SF, mais l’exercice semble difficile, voire périlleux. La semaine prochaine, nous explorerons une quatrième voie, celle d’une mise en abîme entre fiction et récit de vie, ouverte de façon convaincante par le philosophe Pierre Cassou-Noguès pour mieux pénétrer la personnalité de Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique. Génie torturé et aussi, on le découvrira, un auteur de polars…

Un si altruiste prédateur

La biodiversité globale est menacée. Manifestant une prise de conscience, le terme de sixième extinction qualifie la disparition massive et contemporaine de la faune (et de la flore), comparable par son ampleur à quelques phénomènes passés, comme l’extinction des dinosaures à la fin du Crétacé il y a 65 millions d’années (Ma). Une différence, mais de taille : si les extinctions d’antan avaient des causes naturelles (climatiques, volcaniques, peut-être cosmiques…), la présente sixième extinction biologique est pour l’essentiel d’origine anthropique – on rejoint ici le concept d’Anthropocène.

Plusieurs débats agitent la communauté des spécialistes autour de ces concepts de sixième extinction et d’Anthropocène. Ce billet explore celui de la datation des débuts de la sixième extinction – nous utiliserons ce terme par commodité, et parce qu’il est largement usité, pour qualifier la présente extinction, ayant bien noté que certains auteurs préfèrent parler de crise de la biodiversité ou ne retiennent que deux grandes extinctions antérieures. Quand peut-on déceler les premières manifestations de la sixième extinction ? Au 20e siècle ? Ou il y a 2,5 Ma ? Et que nous disent ces débats de la nature humaine ?

 

Que sont devenues les hyènes d’antan ?

Projetons-nous en Afrique orientale, il y a 7 Ma, bien avant le moment où ce lieu s’apprête à endosser le rôle du « berceau de l’humanité ». Foisonnent alors les grands carnivores, hyènes à longues pattes, chiens-ours géants (amphicyonidés, famille de Carnivora aujourd’hui éteinte), mustélidés aussi imposants qu’un léopard, félidés à dents de sabre, ursidés et viverridés de bonne taille, etc. – une diversité dont les actuels carnivores africains de plus de 20 kg (les vedettes des safaris que sont les lions, panthères, guépards, hyènes et lycaons) ne sont plus que le pâle reflet. Et pourtant, de nos jours, l’Afrique est le continent qui abrite la plus grande variété de mégafaune, les animaux de plus de 100 kg devenus exceptionnels dans le reste du monde, sauf en Asie. Or Homo est en Afrique depuis au moins 2,5 Ma, en Asie depuis env. 2 Ma.

L’explication : les humains auraient conquis le monde par la chasse, anéantissant ici le mammouth, là l’oiseau-éléphant… Si la légende de massacres insensés de rennes ou de chevaux, née dans l’étude ancienne de sites comme celui de Solutré (Bourgogne), est abandonnée, il n’en demeure pas moins qu’en dépit de la faible densité de ses populations préhistoriques, l’humain se devine dès ses débuts comme un chasseur susceptible d’impacter fortement les milieux dans lesquels il s’installe. Certains chercheurs voient ainsi dans la disparition quasi totale de la mégafaune américaine, australienne ou européenne, il y a quelques dizaines de milliers d’années, l’amorce de la sixième extinction. On supposait jusqu’ici qu’en Afrique (et secondairement en Asie), coévoluant avec les progrès cynégétiques de l’humain, les grands animaux avaient appris à l’éviter. Franz J. Broswimmer, popularisant la notion d’écocide, estime ainsi qu’au cours du Pléistocène (soit la période qui va de l’apparition des Homo, – 2,5 Ma, aux débuts du Néolithique il y a 12 000 ans), les humains ont dépeuplé l’Australie de 94 % de ses grands mammifères, l’Amérique du Nord de 73 %, l’Europe de 29 % et l’Afrique de 5 % [Broswimmer, 2002].

 

Le vrai roi des animaux

Les travaux du paléontologue suédois Lars Werdelin bouleversent aujourd’hui ce consensus [Werdelin, 2013, 2014]. Ils montrent que, dans la période allant de – 2,5 à – 1,5 Ma, les grands carnivores est-africains ont connu un effondrement spectaculaire de leur « richesse fonctionnelle », soit la diversité des niches écologiques occupées par ces carnivores. Cette richesse fonctionnelle passe il y a 1,5 Ma à 1 % de ce qu’elle était à son apogée il y a 3,3 Ma, ce qui revient à dire que la quasi-totalité des carnivores de plus de 20 kg disparaît alors de nombreux biotopes. Or ce moment coïncide avec l’essor de l’hominisation et la modification du régime alimentaire de nos ancêtres, qui consomment de plus en plus de viande. La plus vieille trace de coupe visible sur un os remonte à 3,4 Ma – ce qui amène à un débat subsidiaire : Homo n’étant pas supposé présent à ce moment, le boucher serait-il un autre homininé, Australopithèque ou Paranthrope ? Notre image d’un Homo seul concepteur d’outils subit un nouvel accroc – on sait aussi désormais que nos cousins chimpanzés peuvent occasionnellement chasser en groupes, procédant à des battues, utiliser ponctuellement des projectiles (Patou-Mathis, 2009], se faire la guerre et entretenir des traditions culturelles sur la base de l’utilisation d’outils…

Le constat de cette première vague d’extinctions corrélée à l’émergence de l’homme lève d’autres questions, dont celle du procédé : cette victoire des hominidés dans un passé très reculé a pu se produire par superprédation (les humains auraient tué délibérément les prédateurs concurrents) ou par concurrence (ils auraient monopolisé les proies et affamé leurs rivaux). Sans oublier le rôle des déterminants environnementaux, l’Afrique connaissant alors une aridification partielle. Les 6 Ma nous ayant précédés sont marqués dans leur ensemble par une série de glaciations, une vague de refroidissement qui accumule de la glace sur les pôles et aridifie une partie des Tropiques. Ce refroidissement assèche entre autres l’Afrique de l’Est, et initie des changements des milieux, notamment des couverts végétaux, jouant sûrement un rôle dans l’hominisation : notre évolution de primates arboricoles vers la bipédie aurait été confortée sinon poussée par la logique de s’adapter à un environnement plus aride, avec moins d’arbres, plus d’espaces découverts, etc.

 

L’humain, un agressif altruiste

Vient aussi la nécessité de trouver de nouvelles ressources alimentaires : les paranthropes développent une dentition de brouteurs, les Homo se lancent dans la chasse, se procurant un apport massif de protéines, ce qui nourrira la croissance très importante de leur cerveau. Et la chasse en retour favorise le développement des capacités anticipatrices vitales pour garder une longueur d’avance sur le gibier. Alimentation, milieu, comportement et évolution ont partie liée. Le temps d’apprentissage du petit humain s’allonge, douze ans de vulnérabilité (quand la gazelle est capable de courir dans l’heure qui suit sa naissance), et pour les Homo, seule la coopération du groupe aurait permis de faire survivre les enfants. Cette coopération, également indispensable à des chasses de plus en plus efficaces, mènerait, à un moment à définir, au langage, et ferait de l’humain un animal paradoxalement à la fois très agressif et très altruiste. C’est cet altruisme qui aurait été le « catalyseur de l’humanisation », dit Marylène Patou-Mathis [Patou-Mathis, 2013].

Ne maîtrisant pas le feu, comment les hominidés d’il y a 2 Ma auraient-ils été capables d’exterminer des lions ou des hyènes bien plus puissants qu’eux ? Certes, les outils et projectiles peuvent conférer un avantage physique. Plus important, l’humain altruiste et coopératif partage avec le loup l’avantage inestimable de chasser en groupes coordonnés – c’est un singe extrêmement sociable, un « primate caractérisé par une socialité intense », selon la formule de Paul Shepard [Shepard, 1998]. Les humains auraient aussi pu vaincre indirectement, sans affronter leurs rivaux mais en leur dérobant leurs proies. Un vieux débat reprend alors : étaient-ils à leurs débuts charognards, vrais chasseurs ou mêlaient-ils plus probablement, à l’image des loups, une prédation sur les animaux les plus faibles à une recherche de cadavres à dérober à d’autres prédateurs ? Enfin, selon Werdelin, le meilleur atout adaptatif de notre espèce aurait été d’être omnivore – manger de tout permet de s’adapter à tous les aléas des niches écologiques, et de survivre quand des rivaux plus spécialisés périssent.

On le sait aussi, un phénomène aussi complexe qu’une extinction n’est pas mû par un seul facteur – la prédation humaine a joué un rôle, les variations climatiques de même. Excluons donc les hypothèses monocausales, mais rappelons aussi qu’une action sur un élément peut exercer un effet de levier très important : la disparition des grands carnivores affecte ainsi massivement le couvert végétal, puisque les gros herbivores dont ils se nourrissaient prospèrent alors sans limite et détruisent le couvert végétal. Ce qui peut aboutir à des bouleversements d’amplitude géologique.

Le débat sur les causes des extinctions locales et récentes de mégafaune, en Australie, à Madagascar, en Nouvelle-Zélande ou en Patagonie, s’est dans le passé limité trop souvent à un affrontement entre partisans de l’extinction par action directe de l’homme et avocats de l’action du climat. La dernière hypothèse n’est plus tenable, car ces vagues d’extinctions massives ont eu lieu en un clin d’œil géologique – quelques siècles – coïncidant toujours avec les traces de l’arrivée de l’Homme moderne, alors que les géants qui disparaissent avaient survécu à des millions d’années de variations climatiques. Le climat est certes un acteur de l’histoire, et si l’humain n’est peut-être pas le seul responsable des extinctions de mégafaune, il en a été le premier agent, cumulant des effets directs par prédation et des effets indirects par répercussion sur l’environnement. Pour résumer : l’arrivée de l’Homme moderne aurait partout amorcé une spirale dégressive. Par la destruction de la mégafaune, les humains auraient propulsé la biodiversité des milieux conquis en chute libre, selon un mécanisme probablement similaire à celui proposé pour la Patagonie par Alberto L. Cione et ses collègues [Cione et al., 2003].

Il faut prendre ces extinctions du passé récent comme autant d’indicateurs, de microrépétitions du grand drame qui se joue aujourd’hui à l’échelle mondiale, alors que le tiers ou la moitié des espèces animales au minimum sont estimées condamnées à brève échéance. Comme pistes de réflexion anticipatrices aussi, à l’heure où des chercheurs en quête de crédits évoquent par exemple un possible « Pleistocene rebuilding », visant à réintroduire des animaux disparus par sélection génétique (comme l’auroch) ou par séquençage de leur ADN (comme le mammouth), afin de réinstaurer l’équilibre des biotopes préexistant à l’arrivée des humains.

 

BROSWIMMER Franz [2002], Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces, trad. fr. Jean-Pierre Berlan, Paris, Agone, 2010.

CIONE Alberto L., TONNI Eduardo P. et SOIBELZON Leopoldo [2003], « The broken zigzag: Late Cenozoic large mamal and tortoise extinction in South America », Buenos Aires, Rev. Mus. Argentino Nat., n° 5(1).

COURTILLOT Vincent [1995], La Vie en catastrophes. Du hasard dans l’évolution des espèces, Paris, Fayard.

DELORD Julien [2010], L’Extinction d’espèce.
Histoire d’un concept et enjeux éthiques, Paris, Publications scientifiques du Muséum.

LEAKEY Richard et LEWIN Roger [1995], La Sixième Extinction. Évolution et catastrophes, trad. fr. Vincent Fleury, Paris, Flammarion, 1995, rééd. coll. « Champs Sciences », 2011.

PATOU-MATHIS Marylène [2009], Mangeurs de viande. De la Préhistoire à nos jours, Paris, Perrin.

PATOU-MATHIS Marylène [2013], Préhistoire de la violence et de la guerre, Paris, Odile Jacob. Notons que la chercheuse s’élève au passage contre l’hypothèse qui nous fait descendre d’un « singe tueur » – selon elle,  nos ancêtres auraient su réguler leur agressivité, à l’image des sociétés animistes de chasseurs-cueilleurs, qui encadrent de tabous et rituels la mise à mort des animaux.

RAMADE François [1999], Le Grand Massacre. L’avenir des espèces vivantes, Paris, Hachette.

SHEPARD Paul [1998], Retour aux sources du Pléistocène, trad. fr. Sophie Renaut, Éditions Dehors, 2013. Notons que ce philosophe écologiste voyait dans les chasseurs-cueilleurs des êtres vivant en harmonie avec la nature, sachant réguler leurs prédations. À  l’inverse de la majorité des travaux exposés dans cet article.

WERDELIN Lars et LEWIS Margaret E. [2013], « Temporal change in functional richness and evenness in the Eastern African Plio-Pleistocene carnivoran guild » [www.plosone.org], Plos One, 6 mars 2013.

WERDELIN Lars [2014], « Le vrai roi des animaux », Pour la science, n° 436, février 2014.

 

 

 

 

Les Patagons, à la toute fin du Monde

Le reproche est connu : l’histoire « classique » est suspecte d’eurocentrisme. En miroir, certains ne se privent pas de critiquer une histoire globale supposée être, par la loi des masses humaines, asiacentrée sinon sinocentrée. Le billet de ce jour vise à rafraîchir le débat en l’exposant aux vents glacés de la lointaine et déserte Patagonie, afin d’explorer les rapports patagons à l’histoire globale. Du mylodon au destin des Patagons, on peut discerner plusieurs axes, en trois cartes postales :

Mylodon© L. Testot : Cueva del Milodón

1) Le mylodon, de la crytozoologie à la mégafaune

Les noms géographique restituent l’ambiance : depuis la ville de Puerto Natales, perdue à l’extrême-sud du Chili, dans la province d’Ultima Esperanza, parcourez une trentaine de kilomètres vers le nord sur une bretelle jamais achevée de la route dite du Bout du monde. Là, juste après le rocher dit de la chaise du Diable, quelques falaises se dressent ; un grand abri sous roche, une silhouette colossale devant laquelle se pressent quelques touristes pour la photo. Le mylodon. Un paresseux géant de trois mètres de haut, qui vécut ici il y a quelque 10 000 ans.

Son « inventeur », un colon du nom de Herman Eberhardt, exhuma en 1896 des restes bien conservés : de la peau, des os accrochés à la peau (des ostéodermes – une curiosité propre à cet animal), bref rien de connu – même si Charles Darwin, de passage aux environs quelques décennies auparavant, avait déjà exhumé des restes de la même espèce. La course pour s’emparer des dernières terres non encore sous domination coloniale battait son plein. Se succédaient donc en ce lieu perdu les fourriers des empires, des équipes de toutes nationalités – géologues, naturalistes et autres géographes au service du projet colonial. Argentine et Chili rivalisaient également d’ardeur pour réclamer leur part de l’extrême-sud américain, et finirent par se partager l’aride gâteau. Bref, Eberhardt montra sa trouvaille à de savants européens. Le site fut creusé… Ce qui amena à l’exhumation d’un squelette humain, a priori contemporain de l’animal.

Ceci est tout à fait compatible avec nos actuelles connaissances : mylodons et Homme moderne ont cohabité quelques siècles, peut-être millénaires. Mais l’association de ces restes, d’un gros animal et d’un humain, entraîna une conclusion que l’on juge aujourd’hui farfelue : le mylodon était domestiqué ! Les techniques de datation étant floues et les restes bien conservés, l’autre conclusion fut qu’ils étaient récents. De ces prémisses naquit une certitude : on devait pouvoir trouver des mylodons vivants.

L’affaire inspira les biologistes des premières décennies du 20e siècle, nourrit au moins une expédition de chasse qui ne fut pas sans évoquer le roman Le Monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle, à la recherche d’animaux antédiluviens en Amazonie. Elle offre une date de référence dans l’apparition de la discipline ésotérique qu’est la crytozoologie – même si les ouvrages fondateurs de ladite discipline ne furent rédigés que dans l’immédiate-après Seconde Guerre mondiale. Pour faire bref, c’est un courant qui défend qu’il existe de gros animaux qui ont échappé à toute classification sur notre planète : Nessie le monstre du Loch Ness, Yéti du Tibet ou Big Foot de Californie sont venus enrichir, avec des centaines de créatures, ce panthéon. Avant de rire, soulignons qu’il ne s’écoule pas d’année sans que l’on découvre de nouveaux animaux, certes dans leur immense majorité microscopiques, mais parfois aussi de bonne taille – là un bovidé, ici un requin… Reste le constat : le merveilleux resurgit toujours quand on croit l’avoir exorcisé. À la fin du 19e siècle, alors que la science expérimentale s’impose comme détentrice du vrai, des savants traquent des animaux mythologiques – et d’autres photographient des fantômes.

On sait aujourd’hui que la mégafaune a péri en masse suite à l’arrivée de l’homme, dans des endroits où il est arrivé tardivement. Si l’Afrique et l’Asie ont encore quelques gros animaux, c’est que ceux-ci, cohabitant avec nous depuis deux millions d’années, ont eu le temps de s’adapter aux progrès cynégétiques de notre espèce. L’arrivée de l’Homme moderne en Australie (entre 60 000 et 45 000 ans), en Europe (vers 40 000 ans), dans les Amériques (entre 30 000 et 15 000 ans) et en Nouvelle-Zélande (il y a 800 ans) est suivie plus ou moins tardivement, mais inéluctablement, d’un effondrement de la biodiversité : l’essentiel de la faune pesant plus de cinquante kilos disparaît – oiseaux géants, marsupiaux colossaux, mastodontes, mammouths, rhinocéros, félins, ours… – et entraîne un déséquilibre suivi d’un appauvrissement massif des biotopes. Deux catégories d’explication sont avancées : responsabilité directe – l’homme a chassé jusqu’à l’extinction – ou indirecte – l’homme a amplifié les effets de bouleversements climatiques. Car l’arrivée de l’homme rime, dans le cas de la Patagonie, avec l’Holocène. Le climat se réchauffe, les glaciers fondent, les terres se libèrent, le gibier prospère, et tout cela favorise certainement l’expansion humaine vers les terres pourtant parmi les plus désolées de la planète.

Magellan© L. Testot : Magellan triomphe sur son canon, les géants à ses pieds. Place d’armes de Punta Arenas, Chili.

2) Le Patagon : l’Autre est-il nécessairement plus grand ?

« Partant de là jusqu’au quarante-neuvième degré et demi au ciel antarctique, parce que nous étions en hiver, nous entrâmes dans un port pour hiverner et nous demeurâmes là deux mois entiers sans jamais voir personne. Toutefois, un jour, sans que personne y pensât, nous vîmes un géant qui était sur le bord de la mer tout nu et il dansait et sautait et chantait, et en chantant il mettait du sable et de la poussière sur sa tête. Notre Capitaine envoya vers lui un de ses hommes auquel il donna charge de chanter et danser comme l’autre pour le rassurer et lui montrer amitié, ce qu’il fit.

Et incontinent l’homme du navire conduisit ce géant à une petite île où le Capitaine l’attendait. Quand il fut devant nous, il commença à s’étonner et à avoir peur, et il levait un doigt vers le haut, croyant que nous venions du ciel. Il était si grand que le plus grand de nous ne lui venait qu’à la ceinture. Il était vraiment bien bâti. Il avait un grand visage peint de rouge alentour et ses yeux aussi étaient cerclés de jaune, aux joues il avait deux coeurs peints. Il n’avait guère de cheveux à la tête et ils étaient peints en blanc […].

Six jours après, nos gens allant couper du bois virent un autre géant au visage peint et vêtu comme les susdits, qui avait à sa main un arc et des flèches; s’approchant de nos gens, il fit quelques attouchements sur sa tête et après sur son corps, puis en fit autant à nos gens […].

Ce géant était de meilleure disposition que les autres, et personne gracieuse et aimable qui aimait à danser et à sauter. Et quand il sautait, il enfonçait la terre d’une paume de profondeur à l’endroit où touchaient ses pieds. Il demeura longtemps avec nous, et à la fin nous le baptisâmes et lui donnâmes le nom de Jehan. Le dit géant prononçait le nom de Jésus, le Pater noster, l’Ave Maria et son nom aussi clairement que nous. Mais il avait une voix terriblement grosse et forte […].

Le Capitaine appela cette manière de gens Pataghoni. Ceux-ci n’ont point de maisons, mais possèdent des baraques faites de la peau des bêtes susdites [les guanacos] avec laquelle ils se vêtent […]; ils vivent de chair crue et mangent une certaine racine douce qu’ils appellent capac. Ces deux géants que nous avions à la nef mangeaient un grand couffin plein de biscuits et des rats sans les écorcher, ils buvaient un demi-seau d’eau chaque fois. »

Extrait de : RELATION DU PREMIER VOYAGE AUTOUR DU MONDE PAR MAGELLAN 1519-1522. Pigafetta (Antonio), 1984, Tallandier, pp. 109-115.

Source : http://www.lapatagonie.com/legendes/7-les-geants-patagons

De ce témoignage d’Antonio Pigafetta, chroniqueur du premier tour du monde attribué à Magellan (qui n’en acheva que la moitié), on retient l’image du géant. Argentins et Chiliens, en plusieurs endroits, immortalisent aujourd’hui l’événement sous forme de statues à « taille réelle ». On y voit des colosses indiens toiser, torses nus, les pitoyables Espagnols qui viennent pourtant de les ligoter. Ailleurs, sur la Place d’Arme de Punta Arenas, un conquistadore au sommet d’une colonne triomphe de Patagons costauds mais soumis.

Immanquablement, à proximité des monuments, une légende évhémériste s’emploie à rationaliser l’envolée littéraire de Pigafetta. Les Espagnols auraient été rachitiques, les Patagons prospères… En tout cas, sur les photos, à partir de la fin du 19e, ce sont les Amérindiens, au crépuscule de la puissance éphémère que leur a conférée la maîtrise des chevaux, chroniquement sous-alimentés, qui se font dépasser d’une tête par les envahisseurs.

Le géant patagon est, comme le mylodon domestique, plus probablement le produit de l’imagination d’un moment. Les Grandes Découvertes peuplaient les blancs des cartes d’êtres étranges, hommes à tête de chien ou possesseurs d’un pied unique qui leur sert d’ombrelle – illustrations bien connues des médiévistes. L’Autre est étrange, d’autant plus étrange qu’il est éloigné. Et l’Autre est aussi souvent meilleur, plus fort, plus sagement gouverné. Il y a deux millénaires, quand Rome et la Chine devinaient leur présence respective à de ténus indices commerciaux, le pays à l’opposé symétrique était un paradis, où l’on vivait dans le confort, où l’on était bien gouverné.

Secret d’État, rêve de puissance. Magellan trouve le passage vers le Pacifique, la voie alternative qui mène justement aux richesses de la Chine et permet de doubler les Portugais, qui passent par l’océan Indien. Les Espagnols cherchent dans le pays nouveau un Eldorado, la cité des Césars. L’or fait rêver. À la suite de l’audacieux corsaire Francis Drake, qui fait siens les détroits jalonnés par les Espagnols pour mieux piller les richesses que les conquistadores extraient du Nouveau-Monde, les Anglais se lancent quelques décennies plus tard, bientôt suivis des Néerlandais. Pour assurer leur contrôle des détroits, les Espagnols s’essaient aux colonies de peuplement à l’extrême sud du continent. Le froid, l’impossibilité d’entrer en contact avec les indigènes ou de cultiver la terre ont raison de la fondation de la cité du Roi Don Felipe. Tous les colons meurent de faim, un seul survivra – ironiquement secouru par un corsaire anglais. Le lieu s’appelle aujourd’hui Port-Famine.

Selknam© L. Testot : diaporama taille réelle mettant en scène la vie des Selknams, à Ushuaia.

3) Les Patagons : génocides coloniaux et bonnes intentions

À Port-Famine, on meurt donc de faim, dans des endroits où pourtant subsistent depuis au moins six millénaires des cultures originales. On y distingue classiquement cinq peuples. Leurs destins tragiques ont alimenté une belle matière ethnographique.

• Les Selknam (dits aussi Onas) étaient des chasseurs de guanacos (lamas sauvages) et d’autres animaux. Ils occupaient l’essentiel de la Grande Île de la Terre de Feu, doublon oriental de la pointe Sud des Amériques. Au début du 19e siècle, les premiers Blancs qu’ils virent étaient des chasseurs venu massacrer les lions de mer en masse pour en faire de l’huile afin d’alimenter les lampes de la Révolution industrielle. S’y ajoutèrent un demi-siècle plus tard les éleveurs de moutons (l’industrie réclamait alors de la laine), qui leur dérobèrent leurs terrains de chasse et les repoussèrent à coups de fusil. Les missionnaires, ici salésiens, furent les derniers arrivés. Emplis de bonnes intentions : christianiser les sauvages, leur apprendre la civilisation, les protéger de la brutalité des colons. Ils les rassemblèrent, les parquèrent. En deux ans, les 9/10e moururent de maladies qui leur étaient jusqu’alors inconnues. Les survivants se dispersèrent, se firent gauchos, oublièrent leur culture. La dernière Selknam est morte à la fin du 20e siècle.

• Les Haush (ou Ménekenks), de culture similaire, occupaient le Sud-Est de cette Terre de Feu. Leur destin fut identique, la culture s’éteignit au début du 20e siècle.

• Les Yamanas (ou Yaghans) habitaient un espace maritime s’étendant du sud de la terre de Feu jusqu’au Cap-Horn. Leur culture, à l’égal de celle des Aborigènes d’Australie ayant occupé le désert central, montre à quel point les humains peuvent s’adapter à des milieux hostiles. Ils vivaient nus, car là-bas, on est mouillé en permanence. Rien n’y sèche. Enduits de graisse de lions de mer, ils se chauffaient en permanence à des braseros. Et ils se déplaçaient sans cesse, là où les embarcations modernes sont mises en difficulté par des vents dévastateurs, à bord de canoés d’écorces ! Ils occupèrent six mille ans durant des îles qui aujourd’hui sont considérées comme trop hostiles pour être habitées. Darwin, les découvrant, déclara qu’ils étaient le peuple le plus misérable de la Terre, plus animal qu’humain. Ils connurent un destin identique à celui des Selknam, si ce n’est qu’ils souffrirent davantage des massacres de lions de mer (leur principale source de nourriture), moins des éleveurs de moutons (leur territoire était inapproprié à l’élevage), et autant des missionnaires (anglicans ceux-là) qui essayèrent de les sauver. Leur population chuta de 3 000 à 300 personnes en deux ans, alors que les pères les obligeaient à revêtir les vêtements usagés collectés par les bonnes œuvres en Grande-Bretagne pour habiller les sauvages nus – des vêtements qui constituaient autant de bombes biologiques, porteurs de toutes les maladies de cette époque. Il subsiste aujourd’hui une Yaghan, âgée de plus de 80 ans – sa langue et sa culture disparaîtront avec elle.

• Les Kaweskars (ou Alakalufs) occupaient la côte ouest du Chili. Leur culture et leur sort ont été similaires à ceux des Yamanas – à ceci près qu’il resterait une quinzaine de locuteurs de cette langue.

• Les Aonikenks, quant à eux, occupaient la partie continentale de la pointe australe de l’Amérique du Sud, là où la pampa s’arrête, coincée entre les Andes et l’océan. Membres de la confédération Tehuelche, qui occupa la moitié sud de l’Argentine jusque dans les années 1870 grâce à sa maîtrise de l’équitation, ils furent pris en tenaille entre les États coloniaux qu’étaient alors l’Argentine et le Chili. Un débat historiographique fait encore rage autour de la Conquête du Désert, initiée en 1870 par le gouvernement argentin. Pour les uns, il s’agissait de résister aux agressions tehuelches (vol de bétail, rapt de femmes) ; pour les autres, ce fut un génocide. La Campagne du désert dura une dizaine d’années. Après des débuts indécis, l’emploi de nouveaux fusils et du télégraphe emporte la décision militaire. Pour le seul Sud de la Patagonie, 2 000 Aonikenks sont tués, et 15 000 survivants déportés. Il leur est fait interdiction d’avoir des enfants. En 1920, nul ne parle plus l’aonikenk, et leurs terres engraissent depuis longtemps des millions de moutons – s’opère alors un autre effondrement de la biodiversité. Le sort des Aonikenks est à rapprocher de celui des Sioux et Apaches de l’hémisphère Nord, qu’ils suivirent dans la tombe, victimes des mêmes procédés, d’un bout à l’autre des continents américains.

L’histoire était devenue globale.

NB : Pour aller plus loin, je recommande la lecture de l’excellent WINOGRAD Alejandro [2008], Patagonie. Mythes et certitudes, Ushuaïa, éditions Südpol, trad. fr. Claire Avellan, 2011 – ce billet n’est pas une recension de ce livre.

De quoi l’Anthropocène est-il le nom ?

À propos de : BONNEUIL Christophe et FRESSOZ Jean-Baptiste [2013], L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

9782021135008L’histoire environnementale a le vent en poupe. À la suite de l’éditeur Champ Vallon et de sa collection « L’environnement a une histoire », plusieurs éditeurs se lancent dans des collections dédiées à ce thème. Le Seuil se distingue en inaugurant une collection « Anthropocène », dans laquelle paraissent simultanément trois titres – L’Événement Anthropocène ; Les Apprentis Sorciers du climat ; Toxique planète. Le premier volume est rédigé par les directeurs de cette collection, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. Il fait office de manifeste, et son argumentaire s’inscrit dans une histoire globale de l’environnement.

Trois étapes, un éveil des consciences…

L’Anthropocène est un terme récent, formulé pour la première fois en février 2000 par le Néerlandais Paul J. Crutzen, chimiste spécialiste de l’atmosphère, à l’occasion d’un séminaire des Nations unies sur la géosphère prenant place au Mexique. Crutzen, prix Nobel de chimie, inlassable lanceur d’alerte climatique, entendait souligner que nous vivons dans une nouvelle ère, qui nécessite de nouveaux concepts pour être appréhendée. L’humanité a, expose-t-il, connu trois grands moments, qui correspondent à autant d’âges géologiques : le moment des chasseurs-cueilleurs couvre les dernières 2,5 millions d’années, le Pléistocène ; celui de la Révolution néolithique, l’agriculture, marque un nouveau rapport de l’homme à la nature et est résumé par le terme géologique d’Holocène, qui réfère au sens géologique davantage au réchauffement débutant voici 11 500 ans, phénomène ayant probablement favorisé l’apparition et l’extension de l’agriculture ; la Révolution industrielle, enfin, permet à l’humanité de s’affranchir des limites énergétiques qui ont toujours été les siennes et de se rendre maître du Monde. Un moment qui devrait être, selon Crutzen rejoint aujourd’hui par un nombre croissant de spécialistes et de mouvements écologistes, matérialisé par l’adoption d’une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène, qui courrait pour Crutzen à dater de 1850, quand la Première Révolution industrielle (basée sur le moteur à vapeur mû par la combustion du charbon) fait sentir ses effets à l’ensemble du globe – il prend aussi l’« invention » [voir sur ce sujet] de la machine à vapeur, en 1784, comme date symbolique. S’ensuit pour les spécialistes une Deuxième révolution industrielle, impulsée par le moteur à explosion, le pétrole s’ajoutant au charbon pour enrichir la palette d’énergies accessibles.

La (Première) Révolution industrielle avait été qualifiée par Claude Lévi-Strauss de seconde rupture de l’histoire mondiale (entendue comme étant celle de l’humanité) avec la Révolution néolithique. Pour Crutzen, dont la pensée est accessible en français dans L’Âge de l’homme [SCHWÄGERL, 2010], il faut ainsi prendre acte de ce que l’humanité est depuis devenue l’agent qui désormais modèle la Terre, le principal acteur géologique : nous créons de nouveaux paysages, impactons le climat, altérons les océans, modifions le vivant. Comme le montrait John R. Mc Neill dans Du nouveau sous le Soleil  [McNEILL, 2000], nous avons ce faisant affecté de façon irréversible toutes les sphères de notre existence : lithosphère, pédospère, atmosphère, hydrosphère, biosphère… L’Anthropocène serait donc le vocable sous lequel l’humanité prendrait conscience d’un changement de paradigme capital.

Ou une fable ?

Le postulat de Bonneuil et Fressoz tient en une formule : il faut se méfier des grands récits. Et, insistent-ils, cela vaut aussi, et surtout, pour ce récit de l’Anthropocène, dont ils examinent à nouveaux frais la genèse et les implications sociopolitiques. Pour résumer, il existe un grand récit de l’Anthropocène, qui est le suivant : l’homme a modifié la Terre depuis deux siècles, mais il n’en n’était alors pas conscient ; jusqu’à ce que se manifestent une poignée de scientifiques éclairés et militants, les lanceurs d’alerte, à partir des années 1960-1970 ; leur discours a d’abord été ignoré, mais leur détermination a fini par payer à partir de l’an 2000, la troisième scansion où l’humanité a enfin pris conscience qu’elle jouait aux dés avec la planète sans connaître les règles du jeu, selon la formule de McNeill. Bref, un premier moment d’hubris technologique avec James Watt et sa machine à vapeur (1784) ; un deuxième épisode, marqué par l’éveil de quelques consciences avec Rachel Carson (Le Printemps silencieux, 1962) et le rapport The Limits to Growth du club de Rome (1972) ; et enfin un troisième temps, matérialisé par une entrée dans la maturité de la conscience écologique, les cris d’alarme de Crutzen et de quelques autres (James Lovelock, Claude Lorius, André Lebeau ou Al Gore…) finissant par être entendus à l’aube du 21e siècle.

Qu’on n’en déduise pas pour autant que les auteurs s’inscrivent en faux contre ce concept d’Anthropocène, qu’ils font résolument leur – « L’Anthropocène est une prise de conscience essentielle pour comprendre ce qui nous arrive ». Ils le martèlent : « L’Anthropocène (…). C’est notre époque. Notre condition. (…) Le signe de notre puissance, mais aussi de notre impuissance. C’est une Terre dont l’atmosphère est altérée par les 1 400 milliards de tonnes de CO2 que nous y avons déversées en brûlant charbon et pétrole. C’est un tissu vivant appauvri et artificialisé, imprégné par une foule de nouvelles molécules chimiques de synthèse qui modifient jusqu’à notre descendance. C’est un monde plus chaud et plus lourd de risques et de catastrophes, avec un couvert glaciaire réduit, des mers plus hautes, des climats déréglés. »

Mais pour eux, le grand récit officiel de l’Anthropocène, cette saga d’éveil à la conscience environnementale scandée en trois étapes, est une fable. Une fable qui n’a d’autre but que de déposséder l’humanité de ses capacités d’action, de la convaincre de confier le sort de la planète aux ingénieurs du système Terre, aux scientifiques comme aux politiques qu’ils conseillent. Ils rappellent d’abord que l’Anthropocène a été un moment voulu, par des entrepreneurs, des États qui ont fait le choix de cette nouvelle époque. Que les choix technologiques auraient pu être autres. Ainsi de cette machine à vapeur solaire qui aurait pu rivaliser en performance et coûts avec ses concurrentes à charbon, mais qui a été mise de côté par choix industriel. Ainsi des décisions qui ont fait de l’Amérique la première puissance industrielle du 20e siècle : l’éolien et le solaire fournissaient en électricité nombre de foyers au début du siècle, et le lobbying des grandes compagnies a poussé à imposer un système de production d’énergie massif et centralisé. Un choix aujourd’hui contesté, générant des mouvements de reprise en mains par les citoyens – voir à ce sujet Bénédicte Manier [MANIER, 2012], qui mentionne par exemple que 47 % de la distribution d’énergie aux États-Unis est aujourd’hui aux mains de coopératives ou de structures politiques locales. Le même développement, soulignent entre autres exemples Bonneuil et Fressoz, vaut pour le tramway. Sa disparition aux États-Unis a été planifiée par les groupes industriels qui en avaient acquis la concession. Ils ont imposé le développement des bus qu’ils commercialisaient, puis la vente en masse de véhicules individuels. Leur stratégie a fait de la ville nord-américaine, planifiée au commuting, ce qu’elle est aujourd’hui. 

Les enjeux d’une déconstruction

Dans ce combat visant à poser l’Anthropocène comme mythe planifié de notre époque, se profilent bien des enjeux sémantiques : réduire, comme on le fait souvent, l’Anthropocène à une « crise » environnementale induit ainsi que l’on peut s’en sortir en prenant les bonnes décisions – en ayant recours aux bons experts tel Jeremy Rifkin, qui prône une Troisième Révolution industrielle verdissant, décentralisant et démocratisant la production et la distribution d’énergie… Une crise serait donc passagère et gérable, tout le contraire de cette accélération vers le mur que l’on peut lire entre les lignes des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Le développement durable, credo du verdissement de notre économie capitaliste, est à disséquer de la même façon : le développement durable est un mieux, en ce qu’il injecte le respect de l’écologie dans le paradigme économique. Mais est-il vraiment une solution « durable » ? Pourra-t-on consommer toujours plus, fût-ce en étant écologiquement responsables ? Allons plus loin : le développement durable n’est-il pas le cache-sexe derrière lequel s’abrite notre économie, et plus largement notre soif de confort consumériste, pour éviter de se poser la question de la décroissance à l’heure où la croissance faramineuse de la classe moyenne mondiale, dopée par l’émergence, promet aux industriels des profits immenses ?

La récente apparition des lanceurs d’alerte, accompagnant une prise de conscience globale, est pour Bonneuil et Fressoz un autre mythème de cette fable. Ils citent Buffon qui écrit, dans Les Époques de la nature (1780) : « La face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme ». Et Buffon de prophétiser ce qu’aujourd’hui nous promet la géoingénieurie, éreintée par Clive Hamilton dans Les Apprentis Sorciers du climat [HAMILTON, 2013] : l’humanité pourra « modifier les influences du climat qu’elle habite et en fixer pour ainsi dire la température au point qui lui convient ». À tous les moment du déploiement de l’Anthropocène, soulignent les auteurs, il s’est trouvé des gens pour alerter sur la pollution de l’air, le recul des forêts, l’extinction des espèces, le réchauffement climatique… Ajoutons que la fable est occidentalocentrée, puisque ses acteurs-jalons ont en commun d’être états-uniens ou européens – les lanceurs d’alerte n’ont-ils pu aussi être chinois ou indiens ? Peut-être, demain, la démocratie locale en Chine s’exercera-t-elle aux cris des mouvements environnementalistes ?

Au final, quel sens donner au mot « événement » ? Un événement n’est pas une « chose ». Adhérer à cette chose qu’est le grand récit officiel, « géocratique », de l’Anthropocène, pour Bonneuil et Fressoz, nous dépossède de nos capacités de citoyens. C’est un imaginaire aliénant, qui revient à confier à ceux qui savent, ceux qui nous amenés là, le sort du système Terre. Le débat renvoie à la science, à la technologie, à la philosophie, à la science politique (liberté, démocratie…) comme à l’histoire globale, les auteurs ayant clairement intégré les apports de ces différents champs dans leurs analyses. La Terre n’est pas une grande machine cybernétique que les savants pourraient réguler, l’histoire n’est pas linéaire et les citoyens ont leur mot à dire. Prendre conscience des enjeux sous-tendus par le mythe moderne de l’Anthropocène, c’est faire en sorte de nous approprier le contrôle de notre futur.

La démonstration est éloquente : à tous moments, ce sont des choix industriels et politiques qui ont dicté notre trajectoire. Alors qu’il est possible sinon probable que cette lancée nous mène dans l’impasse, savoir que de tout temps des voix se sont élevées pour signaler qu’il existait d’autres bifurcations, c’est nous donner les moyens de prendre le volant, de conceptualiser un « autre monde », peut-être de le rendre possible. Un monde que nous n’aurions plus honte de léguer à nos enfants.

 

CICOLELLA André [2013], Toxique planète. Le scandale invisible des maladies chroniques, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

HAMILTON Clive [2013], Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, trad. fr. Cyril Le Roy, Paris, Seuil, collection « Anthropocène ».

LEBEAU André [2008], L’Enfermement planétaire, Paris, Gallimard.

LEBEAU André [2011], Les Horizons terrestres. Réflexions sur la survie de l’humanité, Paris, Gallimard.

LORIUS Claude et CARPENTIER Laurent [2011], Voyage dans l’Anthropocène. Cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Arles, Actes Sud.

LOVELOCK James [2006], La Revanche de Gaïa. Pourquoi la Terre riposte-t-elle ?, trad. fr. Thierry Piélat, Paris, Flammarion, 2007, rééd. J’ai lu, 2008.

MANIER Bénédicte [2012], Un million de révolutions tranquilles. Travail, argent, habitat, santé, environnement : tout ce que les citoyens changent dans le monde, Paris, Les liens qui libèrent.

McNEILL John R. [2000], Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au 20e siècle, trad. fr. Philippe Beaugrand, Paris, Champ Vallon, collection « L’environnement a une histoire », 2010.

SCHWÄGERL Christian [2010], L’Âge de l’Homme. Construire le monde de demain à l’âge de l’Anthropocène, trad. fr. Nicolas Vergnaud, Paris, Éditions alternatives, 2012.