Histoire globale, pensée globale (2/4)

Voici la deuxième partie de « Histoire globale, pensée globale », texte constituant l’introduction du dernier livre d’Alessandro Stanziani, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), CNRS Éditions, 2018.

Les courants de l’histoire globale au 21e siècle

Contrairement à ce que formulent certaines critiques, l’histoire du monde (world history) et celle de la globalisation ne constituent que deux des nombreuses approches de l’histoire globale. De l’histoire universelle à la comparaison et à l’histoire connectée, l’histoire globale inclut toute approche qui ne soit pas étroitement centrée sur une aire culturelle ou un pays. Ces approches foisonnantes opèrent un décentrement de perspective et remettent en discussion des chronologies et des orientations affirmées. Ainsi, au lieu de souligner la supériorité de la pensée occidentale sur toutes les autres en termes d’universalité, scientificité, droits, liberté, progrès techniques, etc., l’histoire globale met en évidence les interactions entre plusieurs valeurs et solutions. Elle dessine des dynamiques multipolaires. La suprématie de l’Occident s’exprime alors dans certains domaines – géopolitiques, militaires, économiques – pendant une période assez limitée, grosso modo entre le début du 19e et la fin du 20e siècle. Avant et après cette courte période, d’autres régions du monde s’imposent ou, le plus souvent, la multipolarité domine. Jamais l’histoire de la Chine, de l’Inde, de plusieurs pays d’Afrique n’aura attiré autant d’attention parmi les historiens, sociologues, politistes, enseignants et auprès du grand public qu’au cours des dernières années (2).

Par ce biais, l’histoire globale remet en discussion la périodisation européocentrique conventionnelle entre histoires ancienne, médiévale, moderne et contemporaine (3) : nouvelle histoire de Rome, importance de l’histoire ancienne de la Chine, de l’Eurasie (4) et surtout de l’Afrique longtemps négligée par les historiens traditionnels (5). L’histoire globale propose des explications nouvelles, parmi d’autres, de l’essor de la science (6), du capitalisme et de ses dynamiques (7), ceux-ci n’étant plus vus juste comme un succès unique du monde occidental mais comme une dynamique globale de longue durée où les influences mutuelles entre plusieurs mondes sont la règle. Il ne s’agit pas seulement de revendiquer l’importance de l’Islam, de l’Asie et de l’Afrique dans l’histoire mondiale, mais également de souligner des millénaires de rencontres entre ces mondes. L’histoire globale ne nie pas la suprématie de l’Occident, mais elle ne l’explique plus comme une nécessité historique et comme un exploit fondé sur ses seules connaissances et institutions. Il est dès lors tout à fait légitime de parler d’un véritable tournant global de nos jours, après le tournant social des années 1960 et 1970 (lorsque l’histoire mettait l’accent sur les dynamiques sociales) et le tournant culturel des années 1980 et 1990 (insistant au contraire sur le rôle du savoir dans les dynamiques historiques).

À première vue, l’histoire globale comme histoire de la planète répond à la globalisation récente : l’interdépendance étroite entre les parties du globe, comme jamais auparavant, auraient encouragé les historiens à proposer des démarches d’histoire mondiale. Sans être fausse, cette interprétation est partielle, car, en effet, l’histoire dite mondiale (world history) récente a démarré aux États-Unis dans un contexte particulier, au milieu du Pacifique, dans les îles Hawaï. Mieux connues pour leurs cocotiers et leurs villégiatures pour riches Américains, ces îles n’étaient pas réputées pour leur université. Pourtant, voilà qu’au milieu des années 1990, quelques universitaires relégués à Hawaï constatent qu’après tout, se trouver entre l’Amérique et l’Asie pouvait avoir quelques avantages en termes de recherche, d’autant que la Chine donnait des signaux forts de réveil. Le contexte historique est particulier : Bill Clinton et Toni Blair évoquent alors les vertus du marché et de la globalisation. En mettant de côté l’attentat d’Oklahoma city (168 morts), l’assassinat d’Yitzhak Rabin ou les 7 000 Musulmans bosniaques assassinés, l’enthousiasme semble s’imposer. La chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide, l’attention prêtée aux phénomènes de globalisation, ajoutées à l’émergence de la Chine, puis de l’Inde, produisent des effets importants au sein de la communauté académique américaine. Le « global » s’affirme comme la catégorie principale dans les forums publics. Le constat d’une écrasante majorité de thèses et de chaires consacrées à l’histoire nationale et de la marginalité des études sur les aires culturelles ne paraît pas répondre aux soucis suscités par la globalisation. Des conférences sont organisées, à Hawaï même, puis dans d’autres universités afin de contester ce cloisonnement. Le Journal of World History est fondé et publié par les Presses de l’Université d’Hawaï ; il ne s’agit pas d’étudier uniquement la Chine ou l’Inde, mais le monde dans sa globalité. L’ambition de cette revue et de la world history en général est celle de fournir une synthèse de l’histoire mondiale différente des images conventionnelles centrées sur l’Occident et son expansion. Depuis, de très nombreux ouvrages d’histoire mondiale ont vu le jour ; certaines synthèses comme celles de Bayly, Darwin, Cooper et Burbank, Osterhammel (8) parmi d’innombrables autres ont ainsi proposé des représentations de l’histoire mondiale radicalement différentes de celles, par exemple, de Hobsbawn, Cameron, North et Thomas (9). Autant ces derniers célébraient l’Occident, autant ces nouveaux auteurs proposent une approche multipolaire.

L’histoire du monde n’est pas perçue partout de la même façon. Ainsi, en Russie, l’histoire mondiale s’inspire souvent de l’histoire universelle à la soviétique, avec une description successive des principales régions du monde, dans une hiérarchie finalement assez civilisationniste et européocentrique. L’histoire du monde à l’américaine, quant à elle, ne peut s’empêcher de placer le continent nord-américain au cœur de ses démarches, qu’il s’agisse de critiquer le capitalisme et l’impérialisme états-unien, ou bien d’exalter la lutte pour la liberté et la démocratie mondiale propulsée par les Etats-Unis (10). C’est encore différent au Japon où le même mot (ou expression) désigne histoire mondiale et histoire globale. S’il n’est fait aucune différence entre les deux, le contenu de cette notion évolue depuis la Seconde Guerre mondiale, en passant d’une catégorisation entre histoire orientale, histoire occidentale, histoire du Japon vers une histoire du monde connecté, mais dans laquelle le Japon reste néanmoins « particulier » (11)…

À côté des ouvrages individuels, les entreprises collectives se sont multipliées ces dernières années ; les principales maisons d’édition anglo-saxonnes – Wiley, Cambridge, Oxford, Palgrave, Routledge – ont lancé des collections d’histoire globale. Ce désir d’exhaustivité rappelle les anciennes histoires universelles, tout autant que des entreprises semblables traditionnellement produites par ces mêmes maisons (Cambridge et son histoire de la Chine, de l’Afrique, de l’Inde, de la Russie, etc.). Comme ces précédentes parutions, les nouvelles histoires mondiales expriment l’état de l’art à un moment donné. Ce sont des synthèses sélectives – s’appuyant sur les réseaux des coordinateurs – plutôt que des travaux novateurs ; elles sont en bonne partie dans l’air du temps, ne font pas de vagues majeures et ne déplacent pas les lignes. Néanmoins, plusieurs éléments distinguent ces nouvelles publications des anciennes histoires universelles, à commencer par les périodes étudiées : les histoires globales n’hésitent pas à remonter loin dans le temps, jusqu’au paléolithique et au-delà, en rencontrant l’histoire géologique et celle de l’univers. L’histoire ne commence plus avec les débuts de l’écriture et ne cherche plus à mettre en évidence l’essor « inévitable » de l’Occident. Que faut-il retenir et penser de cette dynamique ?

Si Dieu n’existe pas, tout est permis ; cette angoisse de Dostoïevski est celle de nombreux historiens face à l’histoire du monde, accusée de superficialité, de manque de rigueur, de méconnaissance des régions discutées, et à laquele on reproche de recourir à une littérature secondaire (12). Cependant, attaquer l’histoire mondiale en tant que telle, c’est se tromper de cible : ces synthèses sont les bienvenues comme manuels avancés ; pas question de s’en priver, sauf si l’on considère que le public généraliste et les étudiants ne sont pas dignes d’attention ou que seule l’histoire nationale compte. Cela n’a pas plus de sens de critiquer ces travaux au motif qu’ils s’appuient essentiellement sur des sources secondaires ; pour quelles raisons des synthèses historiques réalisées par Hobsbawm et mettant l’accent sur la Révolution industrielle anglaise et la Révolution française seraient acceptables, tandis que celles émanant d’un spécialiste de l’Inde seraient à condamner ?

C’est là un aspect sans doute dérangeant pour nous Européens ; comment est-il possible d’écrire l’histoire du monde sans mettre l’Europe au cœur de ses dynamiques ?

En réalité, la limite principale de ces synthèses récentes réside dans le fait que, contrairement aux déclarations de principe de leurs auteurs, elles ne sont pas véritablement émancipées d’une posture européocentrique. Ainsi, Bayly ne remet pas en discussion la suprématie anglaise, même s’il cherche à l’inscrire ces phénomènes dans des dynamiques globales dans lesquelles les mondes non européens ne constituent pas que des récipients passifs de l’Angleterre et de l’Occident en général[1]. Il en va de même pour l’ouvrage d’Osterhammel, qui ne discute pas les contributions des historiographies nationales. L’importance et la notion même de Révolution industrielle ne sont pas remises en question – et ceci malgré les nombreux débats dans ce domaine et les avancées de l’historiographie. Finalement, ces travaux de synthèse et les collections des grandes maisons d’édition anglo-saxonnes s’appuient presque exclusivement sur des auteurs issus des universités anglaises et états-uniennes. Ils ignorent le plus souvent les historiographies autres que celles écrites en langue anglaise. Rappelons-nous ce que Bloch observait déjà en 1933 : face à la multiplication des ouvrages collectifs et des collections d’histoire universelle et d’histoire du monde, il critiquait, d’une part, l’absence des nations et des histoires nationales, et d’autre part, le fait que ces ouvrages n’évoquent jamais les problèmes et les limites des connaissances de leurs auteurs et des historiographies disponibles (14). Ces deux limites sont encore valables de nos jours.

Alessandro Stanziani

(2) Un exemple entre tous, le succès des Rencontres de l’histoire de Blois d’octobre 2015 consacrées aux Empires et réunissant des dizaines de milliers de participants.

(3) Caroline Douki, Philippe Minard, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 54-4 bis, 2007, pp. 7-22. Patrick Manning, Navigating World History: Historians create a Global Past, Basingstoke, Palgrave-Macmillan, 2003 ; « On Transnational History », American Historical Review, 111-5, décembre 2006.

(4) Juste quelques références à titre d’exemple, dans une bibliographie désormais immense : Martin Pitts, Miguel John Versluys, Globalisation and the Roman World, Cambridge, Cambridge University Press, 2014 ; Peter Fibiger Bang, Christopher Bayly (dir.), Tributory Empires in World History, New York, Palgrave McMillan, 2011 ; Nicola Di Cosmo, Ancient China and its Enemies: the Rise of Nomadic Power in East Asian History, Cambridge, Cambridge University Press, 2002 ; Claude Nicolet, L’Inventaire du monde. Géographie et politique aux origines de l’Empire romain, Paris, Fayard, 1988.

(5) Erik Gilbert, Jonathan Reynolds, Africa in World History, from Prehistory to the Present, Londres, Pearson, 2012.

(6) Morris Law, Beyond Needham. Science, Technology and Medicine in East and South-East Asia, Chicago, University of Chicago Press, 1998 ; Kapil Raj, Relocating Modern Science, Basingtoke, MacMillan, 2007.

(7) Sven Beckert, Empire of Cotton, New York, Kopf, 2014.

(8) Christopher Bayly, The Birth of the Modern World, 1780-1914, Londres: Blackwell, 2004, traduction française La Naissance du monde moderne, Paris, Éditions de l’Atelier, 2006 ; John Darwin, After Tamerlane. The Rise and Fall of Global Empires, 1400-2000, Londres, Penguin Book, 2007 ; Jürgen Osterhammel, The Transformation of the World. A Global History of the Nineteenth Century, Princeton, Princeton University Press, 2014, traduction française La Transformation du monde. Une histoire globale du XIXe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2017 ; Jane Burbank, Frederick Cooper, Empires in World History, Princeton, Princeton University Press, 2010, traduction française Empire, Paris, Payot, 2011).

(9) Eric Hobsbawm, The Age of Revolution, 1789-1848, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1962, traduction française L’Ère des révolutions, Paris, Fayard, 2011 ; Rondo Cameron, A Concise Economic History of the World, Oxford, Oxford University Press, 1993 ; Douglass North, Robert Thomas, The Rise of the West: A New Economic History, New York, Norton, 1973.

(10) Dominic Sachsenmeier, Global Perspectives on Global History: Theories and Approaches in a Connected World, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

(11) Masashi Haneda, Toward Creation of a New World History, Tokyo: Japan Publishing Industry Foundation for Culture, 2018, original in japanese 2011.

(12) Chloé Morel, Manuel d’histoire globale. Comprendre le global turn des sciences humaines, Paris, Colin, 2014 ; Sebastian Conrad, What is Global History?, Princeton, Princeton University Press, 2016.

(13) Ces synthèses rappellent certes les anciennes histoires universelles, mais avec une différence majeure tout de même : ces ouvrages mettent à l’avant-plan les dynamiques des mondes non européens avant, pendant et après l’expansion de l’Occident.

(14) Marc Bloch, « Manuels ou synthèses », Annales d’histoire économique et sociales, 1933, p. 67-71, reproduit in Histoire et historiens, Paris, Armand Colin, 1995, pp. 66-71.

Prochain article : « Comparaisons versus connexions ».

Histoire globale, pensée globale (1/4)

Nous publions ici le premier volet de « Histoire globale, pensée globale », texte constituant l’introduction du dernier livre d’Alessandro Stanziani, Les Entrelacements du monde. Histoire globale, pensée globale (XVIe-XXIe siècles), CNRS Éditions, 2018. Cet article sera diffusé en quatre parties successives : « Des rencontres inattendues : épistémologie historique du (monde) global » ; « Les courants de l’histoire globale au 21e siècle » ; « Comparaisons versus connexions » ; « Histoire globale à la française ? ». Merci à l’auteur et à son éditeur d’avoir accepté cette republication sur le Web.

Des rencontres inattendues : épistémologie historique du (monde) global

Il suffit de se promener dans les couloirs de n’importe quelle université française, La Sorbonne, ou toute autre faculté d’histoire, pour remarquer quelque chose de tout à fait commun avec une université à Rome, Moscou, Washington, Delhi ou Tokyo : l’histoire est synonyme d’histoire nationale ; celle des autres pays se trouve dans les départements correspondants d’études chinoises, russes, indiennes ou américaines. Les enseignants et chercheurs de ces départements justifient aisément cette répartition au nom de la « spécificité » du pays ; la Russie n’est pas la France, l’Inde n’est pas la Chine ni le Sénégal. Nous sommes d’accord ; mais pourquoi ce découpage ?

C’est là que la question se complique ; sauf à évoquer des banalités telles que l’État centralisé et les Lumières en France, la frontière et la liberté aux États-Unis, la taille du pays et les mandarins en Chine ou encore la mafia et la pizza en Italie, la question des spécificités nationales et de leur histoire n’est pas si évidente. Il ne suffit donc, comme l’affirmait George W. Bush au sujet du candidat démocrate John Kerry, de « ressembler à un Français » – au sens péjoratif du terme – pour trouver une réponse. Si tant est qu’elle existe, quelle est la spécificité de l’histoire de la Russie par rapport à celle de la France, de l’Allemagne ou de la Chine ?

Cette question ne vise pas à nier toute différence entre les pays, mais uniquement à mieux identifier les dissemblances en évitant de passer nécessairement par une « culture nationale ». La France aux Français, la Chine aux Chinois, la Russie aux Russes, autant de slogans qui se glissent de la rhétorique politique à la politique scientifique. Préserver l’histoire nationale, la faire apprendre aux immigrés, au lieu d’expliquer les relations et connexions entre les mondes, n’est-ce pas là ce que de nombreux responsables politiques en France et dans le monde prêchent de nos jours ?

Les polémiques récentes en France sur l’importance de l’histoire nationale dans les programmes politiques et à l’école en témoignent : la manière de penser l’histoire, notamment dans ses dimensions politiques et dans ses échelles – régionale, nationale, coloniale, globale, internationale – constitue un outil formidable pour réfléchir à la manière dont nous souhaitons former nos enfants. En effet, l’enseignement de l’histoire dans la plupart des universités et écoles françaises se concentre sur l’héritage « gaulois », la République et ses valeurs et, d’un autre côté, la Chine éternelle, l’islam conservateur, l’Inde mystique et la Russie despotique. L’histoire telle qu’elle est enseignée et pratiquée renforce le « mur contre mur » et la représentation du monde comme un choc entre les civilisations. Ainsi, l’introduction, extrêmement timide, de l’histoire africaine et asiatique dans les manuels scolaires suscite les critiques les plus farouches de la part de politiciens d’extrême droite pendant les années 2000, puis de Max Gallo avec ses travaux identitaires, et finalement de Nicolas Sarkozy. Des commentateurs, journalistes et historiens, tels que Alain Finkielkraut, Lorànt Deutsch, Dimitri Casali, Éric Zemmour ou encore Patrick Buisson revendiquent le retour à une histoire synonyme de valeurs nationales. Défense de l’histoire nationale, critique toujours difficile de l’histoire coloniale et ouverture timide vers l’histoire des autres mondes, voici les éléments principaux du débat politique et savant sur le rôle de l’histoire en France. Ces attaques s’adressent en particulier au livre dirigé par Patrick Boucheron (1) dont le succès dépasse, et de loin, la force de ses critiques.

Il n’empêche, les discussions sur cet ouvrage se sont superposées au débat politique proprement dit, François Fillon évoquant l’importance de l’histoire nationale d’un côté, Benoît Hamon et une partie de la gauche défendant Patrick Boucheron de l’autre. En réalité, ces débats ne sont pas une exclusivité française ; ces dernières années, le rôle politique de l’histoire, son enseignement et, dans ce cadre, la relation entre histoire nationale et histoire globale ou mondiale, ont envahi les débats aux États-Unis (notamment avec Donald Trump) comme en Russie, en Inde (avec le parti hindou nationaliste au pouvoir), en Italie, en Chine comme au Japon et, tout récemment, en Pologne et en Hongrie. Pourquoi ? Qu’y a-t-il de si particulier dans l’histoire globale à susciter des réactions extrêmes, dans un sens comme dans l’autre, aussi bien parmi les historiens que parmi les politiciens et dans l’opinion publique ?

Cet ouvrage cherche à répondre à ces questions en les inscrivant dans la longue durée – à partir du 15e siècle – et dans des espaces connectés mondiaux. C’est bel et bien une épistémologie critique et historique de l’écriture de l’histoire dans sa globalité qui est au cœur du présent livre. Les tensions entre philologie et sciences sociales, histoire comparée et histoire connectée, histoire européocentrique (et sa définition même) et subaltern studies seront discutées dans des contextes précis : l’expansion européenne, la formation des États nationaux et des empires, l’essor de la « modernité » puis les catastrophes du 20e siècle jusqu’à la décolonisation et à la globalisation actuelle.

Après avoir présenté les principaux courants de l’histoire globale (chap. 1), la première partie (chap. 2, 3, 4) discutera des relations entre histoire, globalité et philosophie. L’histoire a-t-elle un sens et lequel ?

D’innombrables auteurs ont essayé de répondre à cette question pendant des siècles, non seulement en Occident, mais partout dans le monde. Il n’est pas question bien entendu de discuter tous azimuts ces approches ; nous allons principalement suivre certains courants encore présents de nos jours au sein de l’histoire globale et notamment l’histoire mondiale et universelle (des synthèses générales aux approches post-marxistes). L’argument que nous avançons est que ces démarches s’inscrivent dans un long sillage d’histoire normative, jadis qualifiée de philosophie historique. La disparition présumée de cette dernière, annoncée plusieurs fois après la Shoah, puis après l’écroulement du bloc soviétique, a été en partie compensée par l’émergence d’une histoire globalisante fortement normative. Il est important de tracer ces filiations dans la mesure où elles posent la question des formes d’insertion des historiens dans la cité. Cette démarche liant philosophie et histoire, déjà présente à l’époque médiévale et moderne, s’affirme avec les Lumières (chap. 2), puis avec Marx (chap. 3). Ces auteurs et leur manière d’appréhender l’histoire et sa philosophie sont pris à parti de nos jours par tout un pan de courants qui, à l’instar de Edward Said et des subaltern studies, y voient des postures irrévocablement européocentriques. En réalité, nous verrons que les Lumières offrent des réponses hétérogènes à la globalisation du 18e siècle, tout comme Marx à celle du siècle suivant. La force et les limites de la diffusion des Lumières et de Marx en dehors de l’Europe offrent un banc d’essai pertinent pour répondre à ces questions.

Nous poursuivrons en examinant la manière dont philosophie politique et histoire se sont exprimées dans des contextes totalitaires. La philosophie de l’histoire de l’entre-deux-guerres entretient des liaisons dangereuses avec la thèse d’une décadence de l’Occident. Ces liaisons refont surface de nos jours.

Finalement, nous compléterons le lien entre politique, philosophie et histoire mondiale-universelle pendant la seconde moitié du 20e siècle et le début du 21e, en discutant la thèse de Fukuyama de la « fin de l’histoire » (chap. 4), réponse aux illusions de l’après-Seconde Guerre mondiale et au désenchantement de l’après-1989. En réalité, nous assistons à une résurgence des intégrismes sur fond de globalisation et de crise économique. L’Occident aurait-il gagné la guerre et perdu la paix ?

C’est là que, à côté de l’histoire du monde et de la philosophie de l’histoire, une autre démarche s’impose en histoire globale : l’histoire comparée, notamment dans sa variante socio-économique. Historiens et non-historiens, souvent sans s’en rendre compte, pratiquent couramment ce genre d’exercice lorsqu’ils s’interrogent, par exemple, sur ce qui fait la spécificité de la France, par rapport à la Russie ou à la Chine. Des questions récurrentes telles que : pourquoi y a-t-il des pays riches et d’autres pauvres ?, pourquoi certains pays ont-ils des institutions représentatives et pas d’autres ?, sont redevables de cette démarche comparative.

Nous allons également retracer la généalogie de cette approche suivant un courant particulier, celui qui émerge au 19e siècle avec l’école historique allemande, puis Weber (chap. 5), eet étudier son transfert dans l’économie du développement après la Seconde Guerre mondiale et dans les débats actuels sur la grande divergence entre la Chine et l’Europe. Comme pour l’histoire globale philosophique, la tension entre le modèle et les sources, et donc la question de la normativité de l’histoire, est centrale. Ces discussions seront reliées à des enjeux politiques et sociaux : la signification de l’unification allemande, l’idée même de « retard » en économie, les difficultés des Occidentaux et des pays du Nord à penser la décolonisation sans passer par des perspectives d’efficacité économique et de tiers-mondisme à la limite du racisme. Le retour de la Chine sur la scène mondiale, la manière dont il est appréhendé en histoire globale constituent seulement à première vue un changement de perspective. Car l’ambition de ces démarches est bel et bien celle de suggérer des mesures à adopter pour réduire la pauvreté, introduire la démocratie, etc. l’histoire est alors convoquée pour valider ou infirmer ces perspectives.

Une autre possibilité de faire interagir histoire et sciences sociales consiste à adopter la perspective durkheimienne, particulièrement répandue en France. Nous suivrons l’origine de cette démarche (chap. 6), puis la naissance et l’évolution de l’école des Annales, en s’attachant à Braudel en particulier, jusqu’à la microhistoire globale (chap. 7). La question se pose, en ce cas aussi, de la compatibilité de cette approche avec celles de l’histoire globale. Cet aspect est fondamental pour comprendre le lien, en France, entre l’écriture de l’histoire, d’une part, et les tensions entre la nation, la République et le monde global, d’autre part.

Histoire braudelienne, histoire comparée, histoire économique et sociale, histoire philosophique et universelle (chap. 2 à 7) : voilà autant d’« histoires » qui se trouvent sous le feu critique d’une autre orientation, venant initialement d’auteurs indiens et d’Amérique latine, puis africains et, désormais, occidentaux. Ces auteurs accusent les approches étudiées jusqu’ici – Lumières, Marx, Weber, Durkheim, Braudel, etc. – d’être européocentriques. Tout un pan de l’histoire globale cherche à avancer d’autres perspectives du point de vue des sources, de leur interprétation, des catégories et des modèles. Les quatre derniers chapitres (8 à 11) de la troisième partie prennent au sérieux cette question. Y a-t-il eu « européocentrisme », voire un kidnapping de l’histoire au fil du temps ?

Nous adoptons la même posture que pour les questions précédentes ; au lieu de décider si oui ou non l’histoire occidentale est européocentrique (et probablement elle l’est), si les empires et les colonisations ont en quelque sorte volé l’histoire aux populations autochtones (ce qui est en partie fondé aussi), nous chercherons à comprendre ce que européocentrisme signifie réellement pour des auteurs appartenant à des temps et lieux différents, à partir du 16e siècle. L’européocentrisme doit être qualifié dans ses complexité et latitude historiques afin de pouvoir être discuter et le dépasser dans un monde global. Nous consacrerons une attention particulière à la philologie et à son émergence ; cette discipline est généralement présentée comme la véritable démarche historienne, contre les tentations philosophiques, sociologiques ou économiques discutées dans les chapitres précédents. Nous inscrirons la démarche philologique dans une dimension globale et politique à la fois. La question sera de comprendre si, comme pour la sociologie et l’économie, la philologie est irrémédiablement européocentrée ou si elle offre une autre perspective, et si oui laquelle. Nous ne pourrons répondre à cette question qu’en inscrivant la fabrique des sources (y compris les archives) et leur interprétation dans une histoire des constructions étatiques et de leur évolution. Ces constructions fortement ancrées dans des territoires influencent l’écriture de l’histoire et ses sources. Nous étudierons ces savoirs dès le 15e siècle (chap. 8), ainsi que la relation entre constructions impériales et mémoire historique en Asie et en Europe (chap. 9). Nous continuerons avec l’appropriation de l’histoire des « autres » par les pouvoirs occidentaux, en Inde et ailleurs dans le monde, aux 18e et 19e siècles (chap. 10), mais également les efforts d’écriture d’histoires subalternes dès cette époque. Finalement (chap. 11), nous suivrons les liens entre archives et mémoire historique des grands événements du 20e siècle, de la Révolution russe aux nationalismes indépendantistes, pour terminer avec l’écriture de l’histoire dans les pays du « Sud » à l’époque de la décolonisation.

Dans la conclusion, nous tirerons les fils de ce long voyage dans l’écriture de l’histoire et de la pensée globales en termes d’enseignement, de recherche, mais aussi de rôle dans le débat public.

Alessandro Stanziani

(1) Patrick Boucheron, Histoire mondiale de la France, Paris, Seuil, 2016.

La semaine prochaine : « Les courants de l’histoire globale au 21e siècle »

Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité

Suite à la parution d’un livre expérimentant une narration spécifique d’histoire globale, nous en publions ici l’introduction.

 

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire.

« De quel droit ? », vous demandez-vous. Je dirais d’emblée que votre histoire a un besoin urgent. Celui d’un pas de côté pour être mieux comprise, davantage partagée. Parce qu’elle est extraordinaire. Nous autres les chiens en avons été les meilleurs témoins. Nous courons à vos côtés depuis tellement plus longtemps que les autres animaux. Grâce à vous, nous sommes de loin les carnivores de taille moyenne les plus communs sur Terre. En votre compagnie, nous avons colonisé l’essentiel des écosystèmes. Vous nous avez modelés à votre guise, ce qui nous permet d’endosser tous les rôles que vous souhaitez nous attribuer. Un costaud pour garder vos affaires ? On vous fournira un dogue de 100 kilos. Un affectueux bébé d’amour ? Prenez cette adorable boule de poils d’un ou deux kilos tout mouillé qu’est le chihuahua.

Ce n’était pas gagné ! Songez qu’il y a quelques dizaines de milliers d’années seulement, nous étions tous des loups gris, 50 kilos de sauvagerie Annales »(1). C’est que nous disposons de ressources infinies, à commencer par une plasticité génétique sans égale dans le monde des mammifères. Ce n’est pas le chat qui pourrait en dire autant, lui qui reste quasiment à l’identique de ses ancêtres sauvages. Ce pour quoi nous pouvons faire des tas de choses qu’il ne vous viendrait pas à l’idée de demander à un chat. Vous ne trouverez pas de chat sauveteur en mer, de chat d’avalanche, de chat guide d’aveugle. Ni de chat démineur, de chat de combat, de chat policier. Pas davantage de chat de traîneau. Et même quand il s’agit de traquer le rat, certains des nôtres, spécialisés, font bien mieux que ces flemmards de ronronneurs.

Je suis un chien, et je vais vous raconter votre histoire. En japonais, cette phrase pourrait commencer par la formule Wagahai wa inu de aru. Une phrase que tout écolier nippon reconnaît instantanément, car, à un mot près, elle ouvre un classique de la littérature, Wagahai wa neko de aru, signé par Natsume Sôseki. Un titre rendu en français par Je suis un chat (neko) Annales »(2). Pourquoi diable Sôseki a-t-il choisi d’élire comme témoin de la vie du Tôkyô des années 1900 un matou arrogant ? Cela reste une énigme, et un trait de génie. En toute discrétion, l’espion aux pattes de velours dissèque le comportement de ces drôles de singes que sont les humains.

Wagahai wa inu de aru peut-il dès lors se lire comme « Je suis un chien (inu) » ? C’est hélas là que se dévoile l’incommensurable barrière de la traduction, tant la formule est appauvrie. En japonais, Wagahai est une façon châtiée de dire « je ». Traduit littéralement, on obtiendrait quelque chose comme « Moi-seigneur chien je suis ». Qu’elle s’applique au chien ou au chat, la sentence résonne comme une inversion des rapports qui vous lient à l’animal. Vous autres humains êtes tellement habitués, en Europe encore davantage qu’au Japon, à nous nier toute subjectivité. Ce n’est pas faute que la science ait, ces dernières décennies, enfoncé les portes de la prison cognitive dans laquelle vous vous êtes complu à enfermer vos chères amies les bêtes. Vous savez aujourd’hui que les animaux souffrent, s’efforcent de coopérer avec vous, éprouvent de la jalousie, attribuent des intentions à autrui, ont conscience d’eux-mêmes et peuvent se projeter dans le futur…

Alors, bien que nous puissions désormais parler de cognition animale, comment puis-je me faire chien pour vous raconter notre histoire ? Un humain s’autorisant à parler à la place des canidés constitue un artifice narratif, largement expérimenté depuis au moins le 19e, sinon le 15e siècle, enrichi récemment de multiples travaux en sciences humaines Annales »(3). Pour la France, il suffit de se référer à l’historien Éric Baratay et à ses tentatives de retranscrire le vécu des animaux Annales »(4). Ou à l’anthropologue Marion Vicart, qui s’est mise, pour les besoins de sa thèse, à quatre pattes des journées entières afin de partager le vécu subjectif des chiens Annales »(5). Et qui souligne, avec malice, que ceux-ci perçoivent le monde plus vite que nous. Ce qui les rend à la fois capables de mieux observer les détails d’une action, mais aussi de ne rien voir de ce qui est statique devant leur nez. Un chien perçoit bien mieux le mouvement qu’un humain, mais échoue à scruter l’immobile.

Au fil des pages qui vont suivre, vous entendrez de nombreux discours, tous produits par des canidés. Des récits en kaléidoscopes, qui éclaireront d’un jour nouveau notre histoire. Les animaux qui témoigneront seront mentionnés en en-tête des chapitres.

Comme le rappelle Éric Baratay, l’historien Robert Delort, en 1984, appelait à bâtir une « zoologie historique, c’est-à-dire une histoire des espèces prises comme point central de repère, d’éclairage et d’analyse pour évoquer leurs relations avec les hommes mais aussi leurs évolutions biologiques, comportementales, géographiques, de même que leurs relations avec les autres espèces animales, en montrant les interactions entre les divers intervenants d’un milieu, les capacités d’initiative et d’adaptation de l’espèce étudiée et les influences sur les autres espèces, dont les hommes Annales »(6). » Cet appel ne fut guère suivi, même si Delort, de son côté, écrivit plusieurs monographies sur les criquets, les harengs et les éléphants, montrant en quoi ces animaux avaient influencé l’évolution des sociétés, tout autant qu’ils avaient été impactés par les activités humaines.

Je partage le diagnostic posé par Éric Baratay : ce désintérêt s’explique sans doute par la nécessité faite aux historiens désireux de poursuivre dans cette voie de maîtriser des sciences dites « dures », telles l’écologie, l’éthologie, la génétique. Toutes disciplines auxquelles ils préfèrent des approches plus littéraires, davantage compatibles avec une exploitation archivistique, comme l’anthropologie ou la sociologie quantitative. Mais surtout, nombre d’historiens craignent d’abandonner l’humain comme acteur de l’histoire.

L’histoire que nous écrivons est fatalement anthropocentrée. Rien de plus normal, puisque toute histoire s’écrit à partir du vécu de son narrateur. Je ne suis pas un chien, mais un journaliste. Mon expertise porte sur l’histoire, ce pour quoi je convoque aujourd’hui des conteurs canins pour la développer à nouveaux frais. Depuis 2005, je m’efforce de promouvoir en France, avec d’autres, une histoire globale/mondiale, pour l’essentiel produite aujourd’hui dans le monde anglo-saxon Annales »(7). Cette histoire appelle à travailler sur la longue durée et les grandes distances pour mieux comprendre les processus qui ont amené nos sociétés là où elles en sont. Elle repose sur une approche transdisciplinaire, associant à l’histoire la géographie, l’anthropologie, l’archéologie, l’économie, la démographie, la philosophie, les sciences de l’environnement… Ces sciences vont travailler de concert pour aborder des phénomènes sous plusieurs angles d’approche, multiplier les perspectives et fertiliser la réflexion.

L’ambition n’est pas d’écrire une histoire totale. Simplement une histoire restituant les moments-clés, les tournants qui ont fait bifurquer le passé sur de nouvelles trajectoires. Une telle histoire vise à abolir les frontières nationales (créations géopolitiques très récentes), comme à proposer des narrations dans lesquelles tout le monde peut se reconnaître, mais qui exigent de prendre chair. Ce pour quoi cette histoire globale joue des échelles : les faits subjectifs, révélateurs des processus en cours, seront racontés par les yeux de témoins, en l’occurrence des chiens qui, en leur altérité, sauront mieux faire ressortir nos étonnantes manières d’animaux humains. La métahistoire, ce fleuve qui se forme dans la somme des vécus des êtres vivants en un moment déterminé, sera analysée du point de vue de Sirius, l’étoile de la constellation du Grand Chien. Étonnant hasard par ailleurs que Sirius soit aussi l’astre par excellence où devrait se positionner l’observateur distant et impartial.

À bien y réfléchir, il n’y a pas de moment de notre histoire qui n’ait été plus ou moins covécu avec les chiens. Même notre vision du monde s’est bâtie dans un lointain écho canin. Au 2e siècle de notre ère, quand le géographe gréco-égyptien Ptolémée a découpé le monde, il est parti des îles Fortunata pour poser son méridien de référence. Ces îles des Bienheureux, à l’extrémité du monde connu des Romains, étaient aussi identifiées comme les îles à Chiens, car, à en croire le naturaliste Pline l’Ancien, on y trouvait de grands mâtins agressifs. Ces îles sont dites aujourd’hui Canaries (du latin Canis, chien).

J’ai réuni en ce livre une meute d’historiens canins, qui chacun racontera son segment d’histoire. Leur chœur de gémissements, glapissements, aboiements et hurlements retissera la trame des histoires connectées de l’humanité et de la chiennerie Annales »(8). On interrogera Louve pour savoir ce que ressentent des survivants. On invoquera les esprits de ceux qui sont morts, tels Loup-Chien, le compagnon présumé de nos ancêtres préhistoriques, et Warg, qui fut la terreur de l’Ouest sauvage avant de semer une peur fictionnelle dans les Terres-du-Milieu de Tolkien. On croisera Renard, qui essaie encore de comprendre pourquoi il n’a pas été domestiqué. Ainsi que Xolo, un sacré cabot de boucherie. Dingo, le meilleur témoin de l’histoire des Aborigènes d’Australie. Bâtard, explorateur du monde interlope des « vrais chiens ». Patou le diplomate, fils de Dogue le guerrier. Akita le samouraï, témoin privilégié d’autres façons de vivre sa canitude. Lévrier, le véloce serviteur. Basset, l’esclave rôtisseur. Beagle le chasseur. Bichon le courtisan. Saint-bernard le sauveteur. Pitbull le voyou. Dalmatien la star. Et enfin Caniche, le miroir de notre humanité…

Tous ces chiens dévoileront des facettes multiples de notre histoire et donneront raison à Franz Kafka : « Seuls m’importaient les chiens, uniquement les chiens ! Car qu’y a-t-il en dehors des chiens ? À qui d’autre en appeler dans le grand vide de ce monde ? Les chiens sont tout le savoir, la somme de toutes questions et de toutes réponses (9). »

Introduction de Laurent Testot, Homo Canis. Une histoire des chiens et de l’humanité, Payot, 2018, pp. 7-11.

 

[1] Sauvagerie : qualifie l’état d’être « sauvage », par opposition à l’état de domestiqué, sans jugement péjoratif.

[2] Sôseki Natsume, Je suis un chat (éd. originale 1906), traduit du japonais et présenté par Jean Cholley, Paris, Gallimard/Unesco, 1978.

[3] Lire la nouvelle de Miguel de Cervantès, « Le Colloque des chiens », Le Mariage trompeur et Colloque des chiens/El Casamiento enganoso y Coloquio de los perros, Paris, Aubier/Flammarion, 1970.

[4] Lire notamment Éric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire, Paris, Le Seuil, 2012.

[5] Marion Vicart, Des chiens auprès des Hommes. Quand l’anthropologue observe aussi l’animal, Paris, Éditions Petra, 2014.

[6] Cité par Éric Baratay, Le Point de vue animal, op. cit., p. 23.

[7] Nous invitons le lecteur intéressé à se reporter à l’introduction de Laurent Testot, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Paris, Payot, 2017, pour une synthèse de la démarche. Pour une analyse exhaustive, voir Laurent Testot (dir.), Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2008, rééd. 2015.

[8] Chiennerie : néologisme renvoyant à l’ensemble des chiens, et par extension à la condition canine, à la manière dont « humanité » qualifie l’ensemble des humains.

[9] Franz Kafka, « Recherches d’un chien », La Muraille de Chine. Et autres récits, rédigé vers 1924, publié à titre posthume en 1936, traduit de l’allemand par Jean Carrive et Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1948, rééd. 2013.

L’Anthropocène comme storytelling

Après avoir dressé la semaine dernière un tour d’horizon du concept d’Anthropocène, soulignons que l’Anthropocène est, enfin et surtout, un concept politique.

Le concept politique d’Anthropocène

L’historien Andreas Malm rappelle ainsi que si l’invention de Watt, ce moteur à vapeur disruptif, connut tant de succès, bien qu’elle fournisse initialement une énergie plus chère que l’énergie hydraulique, plus difficile à mettre en œuvre… C’est qu’elle autorisait à implanter les usines là où il y avait des poorhouses, c’est-à-dire une main-d’œuvre corvéable, avec un apport continu d’énergie aux machines. L’énergie hydraulique fluctuait, les usines l’exploitant se situaient loin des centres de population, il fallait augmenter les salaires pour y attirer les travailleurs, et ceux-ci pouvaient plus facilement bloquer la production. Bref, les détenteurs du capital plébiscitèrent non la meilleure solution énergétique, mais celle qui leur garantissait un contrôle optimisé des travailleurs. Plus tard, la situation s’inversa. Les libertés syndicales et notre démocratie contemporaine, comme l’a montré l’historien Timothy Mitchell, se forgèrent pour partie dans les luttes autour des mines de charbon, parce que les ouvriers pouvaient bloquer la production de ce charbon devenu vital. La leçon fut acquise par les pays producteurs de pétrole, qui à l’exception des États-Unis planifièrent l’extraction de l’or noir en atomisant toute revendication démocratique.

Quarante ans de perdu

Il en résulta, comme l’a éloquemment analysé John R. McNeill dans Du nouveau sous le Soleil, un 20e siècle qui affecta en profondeur toutes les sphères, lithosphère, pédosphère, hydrosphère, atmosphère, biosphère. Comment lutter ? Le concept d’Anthropocène peut donner conscience des processus, permettre de les envisager à de nouvelles échelles. À cet égard, le storytelling est primordial, et force est de constater l’échec total des mouvements écologistes en la matière. Comme l’a récemment et lucidement diagnostiqué Yves Cochet, nous avons perdu quarante ans – pour le reste du discours, je le commenterai dans un prochain article, mais je vais m’attarder sur la cause de ce retard.

En 1962, la biologiste Rachel Carson publiait Printemps silencieux, un réquisitoire inspiré contre les ravages des insecticides, incriminant notamment le produit vedette d’alors, le DDT. Premier (et seul) succès de l’écologie politique alors naissante : faire interdire, en Occident et progressivement un peu partout dans le Monde, le DDT. Mais les industriels avaient compris la leçon. Dès lors, comme le décrivent Naomi Oreskes et Eric Conway dans Les Marchands de doute, les budgets de développement des grandes firmes s’accompagnèrent de conséquentes dépenses de communication, avec une stratégie de lobbying d’autant plus efficace qu’elle disposait de budgets proportionnels aux colossaux intérêts financiers en jeu. Moyennant quoi l’industrie du tabac vendit son poison avec des images de cow-boys épanouis dans les grands espaces sauvages. L’industrie automobile nous convainquit que nos moteurs Diesel étaient propres. L’industrie agro-alimentaire traita les animaux à viande comme un « minerai » d’abattage à produire au plus bas coût possible. L’industrie du plastique put diffuser son produit sur toutes les plages du monde pour que nous puissions entre autres emballer « proprement » nos tranches de minerai et notre eau. Et l’industrie de la chimie nous gratifia de millions de molécules nouvelles, aux effets potentiellement irréversibles en matière génétique et sanitaire. Ajoutons à cela une bonne dose de gaz à effet de serre et de polluant atmosphérique pour générer ces flux, et le tableau sera esquissé dans ses grandes lignes. Celui de la construction progressive d’un désastre planétaire, qui menace de s’abattre sur nous avant la fin du 21e siècle.

L’échec programmé de la COP 21

Mettons de côté l’extinction mondiale de la biodiversité, qui nous vaut d’avoir perdu, en biomasse, environ la moitié des animaux sauvages depuis quarante ans, mais qui permet désormais à nos pare-brise de rester propres quand nous entreprenons un long trajet en voiture dans les campagnes françaises – faute d’insectes pour s’écraser dessus. Le consensus des sciences dures, aujourd’hui, nous garantit que nous avons envoyé d’ores et déjà assez de gaz à effet de serre dans l’atmosphère pour réchauffer la Terre de 3° C par rapport aux températures de référence, saisies vers 1880. On est d’ores et déjà bien au-delà des limites fixées par la COP 21, et les objectifs affichés ne pourraient être atteints que si on arrêtait immédiatement d’émettre tout gaz à effet de serre et si on trouvait moyen de nettoyer rapidement l’atmosphère d’une partie de ce que nous y avons déjà envoyé.

Cherchera-t-on notre salut dans la géoingénieurie ? Très probablement, et encore faudra-t-il lui allouer des budgets d’étude conséquents pour qu’elle puisse se révéler autre chose qu’une solution virtuelle. Clive Hamilton, dans Les Apprentis Sorciers du climat, rappelle  en effet qu’à ce jour, l’histoire de cette discipline n’est qu’une longue suite d’échecs et de projets mégalomanes. Et les sciences humaines nous amènent pour leur part à penser que le problème va aller en s’aggravant. Du point de vue des relations internationales : comme l’idéologie néolibérale domine, les accords commerciaux ont une valeur juridique infiniment plus contraignante que les accords environnementaux. Les États-Unis peuvent se retirer sans risque de l’accord de Paris. Mais cela leur coûterait bien trop cher de se dédire des traités de libre-échange, bardés de clauses rendant l’application de ces documents irréversibles. Du point de vue de la psychologie : si l’énergie est disponible, le supermarché ouvert, et que tout le monde agit comme son voisin, nous continuerons à toujours émettre plus de gaz à effet de serre. Résultat : Certains de nous volent régulièrement dans les nuages, quand d’autres n’ont pas de toilettes. Ce monde est très confortable pour la moitié de ses habitants, mais par contraste, il offre le visage de l’enfer pour le reste. Et les évolutions contemporaines du Monde poussent à penser que les proportions de gagnants et de perdants vont évoluer dans le mauvais sens.

Une histoire pour comprendre, une narration pour penser, un récit pour agir

Que faire ? D’abord répéter ce qui vient d’être dit, l’illustrer, le compléter, le diffuser. En faire prendre conscience : le réchauffement va être infiniment destructeur. Pour notre confort. Pour notre morale. Pour nos civilisations. Il faudra alerter. Par tout média possible. Il faudra agir dans le cadre des institutions existantes, celui des États au niveau global, celui des initiatives citoyennes au niveau local, et celui des ONG au niveau intermédiaire. Il n’y en a pas d’autres, et il est trop tard pour construire d’autres espaces. Si la démocratie échoue à remédier aux problèmes colossaux qui se complexifient chaque jour sous nos yeux, nous entrerons prochainement dans une ère de dictature qui sera présentée comme la seule solution aux problèmes vitaux que notre inconscience aura créé au 20e siècle. La dictature douce commence d’ailleurs, par petites doses d’anesthésie quotidienne : vous accepterez bien qu’on retranche un peu à vos libertés pour rajouter à votre sécurité, qu’on restreigne vos droits si c’est pour déjouer des attentats ?

Il nous faut désormais penser les processus qui nous ont amenés à un Monde où les inégalités explosent, où l’atmosphère est saturée à plus de 410 ppm de CO2, où on trouve du plastique dans n’importe quel prélèvement d’eau douce ou salée, où les perturbateurs endocriniens affectent le développement cognitif et sexuel de nos embryons… Ce monde est riche de conflits dont les derniers siècles n’ont peut-être été que les brouillons. Il faut étudier comment l’Empire ottoman s’est effrité pour mieux comprendre ce qui se joue en Syrie aujourd’hui, ce qui se jouera en Afrique demain.

Retenons l’essentiel : l’Anthropocène est un concept qui permet d’appréhender la totalité des processus affectant aujourd’hui notre planète. Et il y a urgence de penser ces processus globalement, de poser de grands récits qui permettrons de mobiliser l’humanité pour sa survie. Qu’on juge de la variété des termes qu’une recherche Internet permet d’exhumer en synonymes d’Anthropocène, chacun de ces termes débouchant sur un récit, reflétant une facette pertinente de notre présent Anthropocène : Occidentalocène, Capitalocène, Machinocène, Chimicocène, Mégalocène, Industrialocène, Énergitocène, Mégalocène, Molysmocène – que l’on pourrait traduire par l’éloquent Poubellien…

 

 

 

Bibliographie

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RUDDIMAN William F., Plows, Plagues, and Petroleum. How Humans Took Control of Climate, Princeton University Press, 2010, rééd. 2016 – l’ouvrage a été traduit en français : La Charrue, la Peste et le Climat, traduit de l’anglais par Anne Pietrasik, Courbevoie, Randall, 2009.

CROSBY Alfred W. Jr, The Colombian Exchange. Biological and Cultural Consequences of 1492, Wesport, Greenwood Publishers, 1973, rééd. « 30th Anniversary edition », Londres, Praeger, 2003.

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MALM Andreas, L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique, 2017.

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ORESKES Naomi, CONWAY Erik M., Les Marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le r.chauffement climatique, traduit de l’anglais par Jacques Treiner, Paris, Le Pommier, 2012, rééd. 2014.

HAMILTON Clive, Les Apprentis Sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, traduit de l’anglais par Cyril Le Roy, Paris, Seuil, 2013.

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SERVIGNE Pablo, STEVENS Raphaël, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015.

 

 

 

NB : Ceci est le texte révisé de la conférence « Vivre en Anthropocène » que j’ai délivrée le samedi 13 mai 2017 à Auxerre, dans le cadre des Rencontres Auxerroises du Développement Durable (RADD). Merci à Denis Roycourt, à l’équipe des RADD et au public, pour leur formidable accueil. Merci aussi à Gilles Verdiani, du média d’avenir Subjectif, qui m’a récemment invité à un débat pour s’interroger sur « les théories de l’effondrement », avec Anastasia Colossimo et Vincent Message.

Depuis quand vit-on en Anthropocène ?

L’humanité vit une nouvelle ère : l’Anthropocène. Un moment paradoxal de domination absolue et d’apparente impuissance. Les humains remodèlent la Terre, la réchauffent, détruisent la biodiversité et polluent leur environnement au point d’altérer les règles fondamentales du vivant. Mais ils sont conscients de leurs actes. Peut-on écrire une histoire de l’Anthropocène susceptible de nous aider à maîtriser notre avenir ? C’est là une question fondamentale pour l’avenir de l’humanité.

De l’importance des neurones de grenouilles

Le 7 mars 2017 était publié un article explosif sur… les neurones de grenouilles. Des chercheurs français ont exposé des grenouilles gravides à des perturbateurs endocriniens (PE), et les fœtus exposés ont développé des neurones plus courts et moins riches en connexions. Ce qui confirme les signaux d’alarme accumulés par nombre d’études convergentes : nous retrouvons des concentrations de perturbateurs endocriniens là où on ne les attendait pas, loin de toute activité humaine, à un mètre de profondeur dans les fourmilières de la forêt amazonienne, dans les graisses des ours polaires, par 10 000 mètres de fond dans les océans. Et ces perturbateurs endocriniens que nous produisons en nombre toujours croissant, en volumes toujours plus importants, altèrent les règles du vivant. Des règles inchangées depuis 550 millions d’années, que nous modifions aujourd’hui dans une quasi-indifférence générale, depuis seulement quelques décennies ? Ces PE, comme leur nom l’indique, perturbent le système endocrinien, le prennent en otage, « hackent » la façon dont les glandes programment nos émotions, notre croissance, le développement de nos organes. Nos enfants sont plus gros, sexuellement plus précoces, et même leur cerveau semble affecté. Durant le 20e siècle, la mesure dite du Quotient intellectuel a augmenté de façon constante dans les pays développés. Elle est en baisse nette chez les enfants nés depuis l’an 2000. Bienvenu dans un nouveau Monde.
Résumons le script : la planète est réchauffée par nos activités énergétiques, polluée par nos activités industrielles, biologiquement altérée par nos activités agricoles, les espèces animales et végétales s’éteignent et mutent sous notre influence. Cette nouvelle ère que nous vivons s’appelle, dit-on, l’Anthropocène.
L’Anthropocène est un mot qui charrie beaucoup de sens. Et pour déterminer si nous vivons (vraiment ?) en Anthropocène, mieux vaut commencer par revenir sur les utilisations de ce terme.

1) L’Anthropocène est d’abord un concept géologique.

Les géologues divisent le temps en fractions diverses, dont les ères et périodes. Parmi ces dernières, celles qui concernent l’espèce humaine sont le Pléistocène, démarrant il y a un peu moins de trois millions d’années, qui a vu l’apparition des humains et a été marqué par des cycles de glaciations ; puis l’Holocène, depuis dix ou douze millénaires, moment de réchauffement qui a accompagné trois essors planétaires : l’humanité a conquis la Terre, l’a travaillée avec l’agriculture et y a construit des civilisations. Dans cette optique, l’Anthropocène serait une période extrêmement récente, dont l’humain serait le marqueur géologiquement déterminant. Reste que les géologues, au fil de leurs congrès internationaux, n’ont toujours pas validé le concept. L’Anthropocène des géologues reste donc une théorie en cours de discussion, et nous serions toujours, officiellement, en Holocène.

2) L’Anthropocène comme concept historique (donc datable ?)

Dès lors se pose la question : quand commence l’Anthropocène ? Et suivant les auteurs que l’on sollicite, on a l’embarras du choix des dates et de la nature des événements considérés comme marqueurs.
• Pyrocène ? L’Anthropocène historique peut être envisagé comme très précoce, par exemple avec la maîtrise du feu par notre espèce, maîtrise qui aurait pu très vite – c’est l’hypothèse développée par Stephen J. Pyne, et secondairement par Andrew Y. Glickson et Colin Groves dans leurs ouvrages respectifs – permettre à notre espèce d’impacter fortement les biotopes. Les indices montent que les feux anthropiques affectent effectivement des milieux précis, tels les steppes karoo en Afrique du Sud, où les plantes survivantes en sont venues à avoir besoin du feu pour se reproduire – ce qui prouve qu’elles y sont exposées de façon cyclique depuis très longtemps. La thèse d’un Pyrocène précoce reste, en l’état des connaissances, difficilement démontrable. Ces brûlis sont très loin d’avoir affecté la Terre entière, et la déforestation planétaire est un phénomène de longue durée qui culmine aujourd’hui.
• Ctonocène ? Autre anthropocène précoce potentiel, si on admet que la disparition de la mégafaune américaine, il y a douze mille ans, est liée à la prédation de notre espèce, et qu’elle a entraîné une altération du milieu telle qu’elle a provoqué un mini-âge glaciaire, connu comme le Dryas récent (Il y a entre 12 700 et 11 500 ans, l’hémisphère Nord se refroidit avec un maximum, au début du phénomène, de chute de 7° C des températures moyennes sur l’hémisphère Nord). Vu les arguments avancés, je suis convaincu que la disparition des grands animaux des Amériques est certes liée à la prédation humaine. Et que oui, un tel acte peut altérer durablement les écosystèmes et même le climat d’un continent entier (voir ce qui est arrivé à l’Australie il y a 50 000 ans). Un Ctonocène (ère du tueur) donc ? Mais l’hypothèse géologiquement la plus solide pour expliquer le Dryas récent le corrèle non à la disparition des mastodontes et autres géants des Amériques, mais à un réchauffement trop rapide des glaces canadiennes, générant un afflux d’eau douce qui perturbé le fonctionnement du Gulf Stream (là comme pour nombre d’autres passages, plus de détails dans Cataclysmes).
• Agrotécène ? Troisième exemple, et celui-là incarne l’archétype de la théorie de l’Anthropocène précoce : le paléoclimatologue William Ruddiman a avancé une hypothèse liant l’Anthropocène à l’apparition de l’agriculture. À l’en croire, nos ancêtres paysans, depuis huit millénaires, nous ont évité un retour à l’âge glaciaire « grâce » à leurs émissions de gaz à effet de serre : agriculture, brûlis, déforestation émettaient du CO2, et l’élevage des bovins complétait avec du méthane. Mais il reste difficile de faire coïncider les idées de Ruddiman avec les évolutions du climat de ces derniers millénaires, à moins de considérer que la démographie humaine soit responsable des coups de froid qui ponctuent l’histoire. Mais les épisodes de refroidissement violent, attestés à la fin de l’âge du Bronze, à la fin de l’Antiquité tardive, à la fin du Moyen Âge ou au 17e siècle, provoquent des effondrements démographiques, qui leur sont consécutifs et non antérieurs. Le constat, réalisé à partir des carottages des glaces polaires, amène plutôt à suspecter de méga-éruptions volcaniques et tropicales comme étant à l’origine de ces coups de froid, en ayant envoyé de grandes quantités d’aérosols et de cendres dans la haute atmosphère.
• Génocidocène ? L’Anthropocène, ensuite, peut être dit moderne. Prenons la date avancées par les géographes Simon Lewis et Mark Maslin : 1610. Cet Anthropocène-là s’appuie sur l’idée d’Échange colombien. Microbe contre nourriture. Les Européens ont apporté leurs germes, ainsi que bien d’autres organismes biologiques, volontairement pour certains (chevaux, blé…), involontairement pour les autres (vers de terre, virus de la variole). Ils ont pris, et diffusé au monde entier, les cultures vivrières amérindiennes (maïs, pomme de terre, manioc…). Les Amérindiens ont succombé en masse à des microbes auxquels ils n’avaient aucune résistance, et les Européens ont pu s’emparer aisément de leurs terres. La population amérindienne passe, au 16e siècle, de quelque 50 ou 60 millions de personnes au dixième de cet effectif. Des dizaines de milliers de personnes cessent d’un coup leur écobuage, arrêtent de brûler des végétaux de façon intensive pour se nourrir. Le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, qui montait tout doucement depuis plusieurs millénaires sans vraiment altérer le climat, chute soudainement. Au 17e siècle, le climat terrestre se refroidit de 1 degré. Pour un degré de moins, l’historien Sam White a montré comment l’Empire ottoman a vacillé, et son collègue Geoffrey Parker comment les mauvaises récoltes, les famines, les guerres et les épidémies ont poussé un tiers de la population mondiale dans la tombe. La thèse de Simon Lewis et Mark Maslin est que ce refroidissement est une conséquence de l’aventure de Christophe Colomb, aux dimensions géologiques. Reste que le pire du refroidissement n’a pas lieu vers 1610, mais vers 1645, suite à une méga-éruption volcanique, dont les effets sont renforcés par un long « minimum de Maunder » (une baisse d’activité du Soleil) qui duplique peu ou prou le règne de Louis XIV (1643-1715). Le génocide des Amérindiens a peut-être, probablement, contribué à ce refroidissement. Mais il a dû en être une cause parmi d’autres.
• Carbonocène ? L’Anthropocène « conventionnel », tel que défini par le météorologue Paul Crutzen en 2002, s’articule autour une date présentée comme décisive : 1784. C’est l’invention de la machine à vapeur par James Watt. Un acte humain donc, aux conséquences titanesques, une expression sociale, celle d’une Angleterre libérale qui va accoucher de la Révolution industrielle. Le choix du feu, selon la belle expression du philosophe Alain Gras. Le début de la combustion massive de carburant fossile. Six ans avant, en 1778, Buffon avait pourtant déjà dressé ce constat : « La face entière de la terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme. » Il a été tant écrit sur ce sujet que je ne peux que renvoyer à un choix introductif de lectures sur ce sujet (sous la mention chapitre 15).
• Postvolcanocène ? L’Anthropocène décisif, à mon sens, commence précisément en 1818. Cette année-là prennent fin les effets de l’explosion du volcan indonésien Tambora, qui a fait chuter de 1815 à 1818 les températures terrestres, déclenchant une série de catastrophes décrites dans les livres de Gillen D’Arcy Wood comme de William et Nicholas Klingaman. 1818 voit donc un passage de relais. C’est l’ultime fois qu’une cause naturelle détermine davantage que l’action humaine les évolutions du climat mondial – une situation qui n’est pas forcément appelée à durer, mais qui pour l’instant se prolonge, s’intensifie et représente de loin le scénario le plus probable pour notre futur immédiat.
• Nucléaricène ? 1945, l’ère de la Bombe. Avec les premières explosions thermonucléaires, l’Anthropocène devient indéniable. Les particules irradiées, décelables dans les glaces des deux pôles, attestent de l’impact planétaire des premières explosions. Il va s’ensuivre une descente dans les briques de la complexité, pour que l’humain acquière sur l’univers une domination totale : la matière est disséquée à son échelle la plus élémentaire et accouche de l’énergie atomique ; les informations sont séquencées au fragment le plus infinitésimal envisageable, le bit, et nous guident vers une Révolution numérique peut-être bientôt dominée par l’intelligence artificielle. Le vivant est séquencé au niveau de l’ADN, ce qui permet de modifier le génome des vaches, du blé, de l’homme même, à toutes fins utiles d’amélioration.
La semaine prochaine, nous envisagerons les conséquences de ce qui précède : « L’Anthropocène comme storytelling ».